Entretien avec Héléna Levée

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Entretien avec Héléna Levée
Entretien avec Héléna Levée dans le cadre de l’exposition « ROOMS »
à l’Art Hôtel organisé par Le Portique hors les murs
Solène Bertrand : Diplômée de l’Ecole d’Art du Havre, vous avez également un CAP/BEP
« vêtements, mesures et accessoires ». Votre travail artistique semble très influencé par
l’univers de la couture : vêtements éphémères, omniprésence de la main, de la précision
etc …
Héléna Levée : De par ma formation initiale dans le domaine du modélisme, mes
thèmes de recherches tournent, effectivement, beaucoup autour du vêtement et de la
main comme outil de travail premier. Par exemple, dans « Dress Capture », j’ai cherché à
créer des robes qui n’existent que dans l’instant, grâce à la photographie. J’ai beaucoup
joué avec la farine et le talc qui permettent de créer des formes à partir de l’informe.
Chaque projet est soigneusement mis en scène. Chaque détail compte : les vêtements,
les outils, les éclairages en passant par le choix du modèle. Par ailleurs, j’ai recours à
différents media : photographie, vidéo, dessin, écriture, son, installation, et plus
récemment, volume.
S.B. Votre travail est en équilibre entre art et technique, entre réel et irréel. Une volonté
d’être toujours dans l’entre-deux ?
H.L. J’essaie d’être toujours sur la corde raide, de jouer avec des dualités et de me situer
de
façon
intrusive
entre
deux
pôles :
Féminin/masculin,
vie/mort,
horizontalité/verticalité, levé/couché, multiples « moi »/multiples voix, mou/dur,
plein/vide…
S.B. Votre travail s’attache à la main, figure récurrente et trace de la petite main de la
couture.
H.L. Effectivement, dans la vidéo « Blackmailer », deux mains découpent la page culture
du Monde avec une dextérité et une précision dignes d’un maître japonais. On peut y
voir l’obsession de vouloir tout maîtriser. Découper au cutter de façon très droite, très
franche comme si ces mains découpaient de la chair au scalpel : le journal devient peau.
On peut retrouver cette obsession de la maîtrise dans la vidéo « Tapewriter » où j’écris
(en m’appliquant pour que l’écriture soit droite et soignée) sur deux tableaux d’écoliers,
faisant des allers et retours comme une machine à écrire.
S.B. Pour le projet « Rooms », c’est encore la main qui, en filigrane, impacte votre travail.
H.L. En effet, l’idée était d’intervenir sur les portes de l’hôtel sur lesquelles je devais
écrire un texte à la manière d’une écolière, donc une écriture droite et régulière.
Dorénavant, je dois me faire à l’idée d’une écriture maladroite : je vais utiliser ma main
droite empêchée car cassée et plâtrée.
S.B. Comment décririez-vous votre processus créatif ?
H.L. Mon travail se nourrit de rencontres : rencontres avec les choses, rencontres
quotidiennes. Ce sont ces rencontres qui définissent la forme des pièces. Chaque projet
débute par des recherches, des prises de notes … Tout est travail. Chaque projet
provoque une crise de boulimie, un besoin primordial de me nourrir de toutes sortes
d’informations qui vont ensuite devenir des pistes de travail. J’aime beaucoup l’idée
d’être polyvalente et je cultive ça. J’aime être sur tous les fronts, faire plusieurs projets
en même temps, me sentir débordée, me sentir exister.
S.B. Quels sont les artistes dont les univers vous inspirent ?
H.L. Pour le projet « Rooms », je m’inspire des films de Wes Anderson où le quotidien
des personnages, systématiquement absurde, devient poétique et fragile. Je pense à
Bottle Rocket qui comporte une scène incroyable : deux personnages assis observant la
machine à laver en train de tourner … Je suis assez sensible aux « Réveils » de Pierrick
Sorin aussi où l’absurde est encore une fois présent.
S.B. Comment avez-vous abordé le projet « Rooms » ? Comment s’est-il construit ?
H.L. Pour l’exposition « Rooms », j’ai souhaité travailler sur ce qui entoure l’univers du
sommeil, du repos. Pour cela, j’ai effectué toutes sortes de recherches : depuis les
chambres mythiques du Chelsea Hôtel jusqu’à l’histoire de l’hôtellerie, en passant par la
représentation du lit, de la chambre et du sommeil dans l’art.
S.B. Comment décririez-vous le dispositif qui se déploie dans l’hôtel ?
H.L. J'investis le premier et le second étage de l’Art Hôtel, notamment sur les portes des
chambres (j’interviens sur 11 d’entre elles). Sur chacune sera écrit un texte fait de
phrases primesautières imposant des contraintes de pensées quotidiennes. J’avais
envie de donner un autre aspect au couloir qui n’existe que par le passage des clients
et du personnel. L’idée est de transformer l’espace de circulation en espace de lecture.
J’aimerais que le public s’arrête et prenne le temps de lire. A travers l’écriture, je
m’autorise à dire au public ce qu’il doit faire ou ne pas faire. Ce texte écrit en amont
passera par le filtre d'une application de reconnaissance vocale transformant le texte au
bon gré du logiciel et le rendant absurde. Un oreiller poignardé (accroché sur le palier
reliant le premier et le deuxième étage) sera forcément vu comme un clin d’œil à Nancy
Spungen (petite amie de Sid Vicious, retrouvée morte dans la chambre 100 de l’Hotel
Chelsea, New York). Dans l'espace d'accueil, 2 ou 3 photos de grand format (abordant la
question du sommeil et de l’abandon du corps) seront accrochées. Une pièce sonore
interpellera le client qui pénètre dans ce lieu de passage. Pour finir, une vidéo sera
diffusée : on y voit deux femmes de chambre jumelles filmées avec leur nécessaire de
nettoyage dans un couloir étroit de l’hôtel. Un clin d’œil absurde à l’image des jumelles
dans cet immense couloir de Shining (film de Stanley Kubrick). L’ensemble du dispositif
s’interroge sur les notions de sommeil, de repos auxquelles est associé un hôtel. Je
questionne le sommeil qui, pour moi, est lié à l’angoisse de la nuit. C’est un espacetemps que je redoute : le temps d’une pensée parallèle.
S.B. Vous semblez apprécier d’intervenir dans des lieux dont la fonction première n’est
pas d’accueillir des expositions. Est-ce une volonté de faire intervenir l’art là où on ne
l’attend pas ?
H.L. L'idée de produire dans un environnement particulier m'intéresse fortement,
comme j'ai pu l'expérimenter, au Havre, à l'hôpital Janet et dans l'ancienne pharmacie
de l'hôpital Flaubert. Les pièces sont à chaque fois absorbées par le lieu et deviennent,
de ce fait, exclusives. Les lieux « insolites » permettent également de créer des pièces in
situ ou en lien étroit avec ceux-ci. Par exemple, le bureau des pleurs que j’ai réalisé à
l’hôpital Pierre Janet : il n’a sa place que dans ce contexte parce qu’il est né dans l’ancien
espace des mélancoliques Les pièces sont réalisées spécialement pour un lieu qui
devient une nouvelle contrainte.
S.B. Quels sont vos prochains projets artistiques ?
H.L. Je pense que la suite de ma pratique se fera par rapport à la contrainte de n'avoir
plus qu'une seule main "fonctionnelle". Et la création de pièces dépendra, comme
toujours, de mes rencontres. Ma dernière rencontre étant un poignet droit cassé et
plâtré, je pense que ça va renouveler mon travail autour de la main.
Entretien réalisé en février 2011 par Solène Bertrand.
Après l'obtention d'un doctorat de littérature, Solène Bertrand a suivi un master de médiation
culturelle. Aujourd'hui, correspondante pour la presse, elle prête sa plume à des artistes et anonymes, afin de servir
les propos de chacun et d'exposer les regards divers et croisés qui font le monde

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