Emergency - Au diable vauvert

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Emergency - Au diable vauvert
Neil Strauss
Emergency
Survivre dans un monde hostile
Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Christophe R OSSON
CONTRAT DE RESPONSABILITÉ
Je soussigné,
, sain de corps et d’esprit,
déclare ici avoir choisi, de mon propre chef, de lire le livre intitulé
, les chances que
Emergency. J’estime que, en ce jour du / /
j’ai de survivre à une crise planétaire, au chaos généralisé ou à une
%. Par le prémanifestation d’hystérie collective s’élèvent à
sent contrat, je déclare que, ayant lu ce livre et pris en main mon
amélioration personnelle ainsi que mon degré d’autonomie, mes
%. Dès lors, j’ai conscience que
chances de survie passeront à
les informations regroupées dans ce livre ont fait l’objet d’une
recherche rigoureuse et que tout a été mis en œuvre pour en assurer la précision. De plus, je reconnais que l’auteur et l’éditeur déclinent toute responsabilité relative aux accidents, dommages ou
pertes susceptibles de découler de l’utilisation desdites informations. Avant d’entreprendre toute action inspirée par la lecture
de cet ouvrage, je m’engage à étudier avec soin les informations
fournies, à effectuer les recherches nécessaires, à bien comprendre de quoi il retourne. J’assume l’entière responsabilité des conséquences de mes actes. Je ne jouerai pas avec les armes à feu, ni
avec les couteaux, le feu, les plantes sauvages, les bêtes féroces,
les policiers belliqueux, les gouvernements étrangers, le fisc ou
même avec ma propre vie. Dans l’éventualité où je ne survivrais
pas à l’apocalypse, je n’en tiendrai pas responsables les éditions
Au diable vauvert. Le simple fait de tourner cette page, de refermer cet ouvrage ou de détourner mon regard de cette ligne vaut
engagement irrévocable vis-à-vis du présent contrat.
Je désigne
demeurant
du présent ouvrage.
comme parent bénéficiaire
Un homme ne reculera devant aucun crime
qui lui permettra de sauver sa peau.
TADEUSZ BOROWSKI, The January Offensive
Première partie
ORIENTATION
Regarde cette enceinte […]
contemple ses pilastres que personne jamais n’égalera
[…] Approche de l’Eanna, la demeure d’Ishtar
que nul roi de l’avenir jamais n’égalera, ni personne.
L’Épopée de Gilgamesh, Tablette I, 2100 av. J.-C.
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Dring. Dring.
7 h 40. Je décroche.
« Tu as trouvé une hache ? me demande une voix. Mad Dog.
— Oui.
— Elle tranche bien ?
— Non, mais je pourrai toujours l’aiguiser en chemin.
— Couteau ?
— J’ai.
— Toutes les lames doivent être bien affûtées. »
Putain, aujourd’hui je suis censé tuer une chèvre. Dire qu’hier
soir je n’ai même pas été foutu d’écraser la mouche qui flânait sur
mon bureau. Sérieux. Ça fait pitié. Je l’ai emprisonnée sous un verre
puis, une soucoupe collée contre le rebord du verre, je suis allé la
relâcher à ma fenêtre. Je suis victime de mes bons sentiments. Moi
je n’aimerais pas trop me faire écrabouiller, alors je trouverais ça
cruel d’écrabouiller une créature, quelle qu’elle soit.
Quinze minutes plus tard, Mad Dog arrivait au volant de son
pick-up Dodge Ram 3500 avec tapis de sol décorés d’un drapeau de
pirates et, sur le pare-chocs, un autocollant à l’effigie d’une cible de
tir légendé « Don’t tread on me » : MON SYMBOLE DE PAIX.
Enfermé dans une cage de transport pour chien à l’arrière du
véhicule, l’animal me dévisageait. Je ne m’attendais pas à une bête
aussi craquante – grand sourire, pelage blanc soyeux, l’air paisible.
Je commençais à me sentir mal.
Symptômes : vertiges, nausée, souffle court.
J’ai détourné le regard. Je ne voulais pas la considérer comme un
animal de compagnie, ni faire ami-ami avec elle, lui trouver un nom
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PROLOGUE
Emergency
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ou m’attacher de quelque façon que ce soit. Dans ce cas-là, je n’aurais
jamais pu faire ce qui m’attendait.
Ma copine, Katie, à qui j’avais demandé de m’accompagner afin
qu’elle me soutienne, n’allait pas mieux. « Ben merde alors… Elle
vient juste de me dire bêêê », s’écria-t-elle, à la fois ravie et horrifiée.
« Faut pas que je la regarde, ou je vais tomber amoureuse. »
Merci pour ton soutien.
« Tu trouves ça mal ? » demandai-je à Mad Dog tandis que son
pick-up pénétrait dans une forêt d’un silence à vous glacer le sang.
« J’ai besoin d’une justification morale, moi.
— C’est le cercle de la vie », répondit-il froidement. Mad Dog
était mince, il avait des muscles noueux, un début de calvitie, un
regard bleu perçant et une moustache brune en guidon de vélo. Sa
casquette proclamait le slogan de la révolution américaine : « Don’t
tread on me », ne me marche pas dessus. Enfin, son débardeur
faisait la pub des couteaux qu’il fabriquait.
« Tous les steaks que tu achètes au supermarché ont ressemblé
un jour à ça, poursuivit-il. Si tu tiens à rationaliser les choses, dis-toi
que tu as faim et qu’il te faut manger. Or, pour manger, il te faut
tuer. » Sur ce, il a allumé l’autoradio – à plein volume sur Kicked in
the Teeth d’AC / DC.
Contrairement à moi, Mad Dog était un homme, un vrai. Capable de couper du bois, faire un feu, fabriquer des armes, tuer pour se
nourrir et se défendre à mains nues. Autrement dit, il était capable
de survivre sans assistance – sans Continental Edison, AT & T, Exxon,
McDonald’s, Wal-Mart, sans l’appui des deux cent cinquante ans de
civilisation et d’industrie américaines.
C’est précisément la raison qui m’avait poussé à me trouver près
de lui ce jour-là, prêt à franchir une frontière morale sans possibilité de retour.
« Aide-moi, faut qu’on trouve un arbre pour la pendre », m’ordonna mon mentor après avoir arrêté son véhicule dans une clairière
au fin fond des bois.
Plus le temps passait, plus tout ça ressemblait à une exécution
entre mafieux. Au loin, j’ai repéré un cerf qui quittait une autre
clairière pour disparaître dans la forêt. Un animal incroyable de
force, de beauté et de grâce. Je ne me croyais pas capable d’en
abattre un un jour.
Sauf si Mad Dog m’en donnait l’ordre.
L’arbre trouvé, et une corde jetée par-dessus une branche, nous
sommes retournés au pick-up et nous sommes réunis devant le
pare-chocs arrière, face à la cage de la chèvre. « Voici ta source de
protéines, déclara un Mad Dog très professoral. Le long de son cou,
tu trouveras la carotide. Tu vas devoir placer l’animal entre tes
jambes, puis lui trancher la gorge de part en part. Ensuite, nous la
pendrons, la dépouillerons puis la dépècerons. »
Symptômes : vertiges, nausée, souffle court, dégoût de soi,
culpabilité.
Mad Dog a alors fait sortir l’animal de sa cage et lui a passé une
laisse autour du cou. La bête s’est dirigée vers moi et s’est frotté la
tête contre ma jambe. Après quoi, elle s’est éloignée pour aller pisser
et chier par terre.
« Autant qu’elle se vide maintenant », approuva Mad Dog.
À ce moment-là, tout est devenu très réel. Sur le coup, j’avais l’impression de descendre aux enfers. La chèvre supportait la laisse et
elle avait attendu d’être sortie de sa cage pour se soulager. Elle était
pratiquement domestiquée.
Rien ne m’obligeait à la tuer. Je pouvais toujours demander à
Mad Dog de la garder comme animal de compagnie.
« Pas d’anthropomorphisme avec ta proie ! beugla celui-ci après
avoir écouté ma confession. La plupart des bêtes restent propres
pour ne pas souiller l’endroit où elles dorment.
— J’ai essayé de ne pas m’attacher, poursuivis-je. Je ne lui ai pas
donné de nom, par exemple.
— Moi si, intervint Katie. Je l’ai appelée Bettie. B-E-T-T-I-E.
— Et ça t’a prise quand ?
— À la seconde où j’ai vu ses petits yeux. »
C’en était trop.
Symptômes : tout, rien, panique absolue.
Je n’étais pas sûr de pouvoir aller jusqu’au bout.
Je portais une casquette de base-ball couleur olive, un t-shirt
militaire assorti, un pantalon cargo kaki. Autour de ma taille, une
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Emergency
cartouchière avec d’un côté un 9 mm Springfield Armory XD et de
l’autre un couteau RAT avec lame de 10 cm. Ça ne me ressemblait
pas. Un mois auparavant encore, je n’étais pas du genre à porter cet
accoutrement. Ou ces armes.
À quoi bon tout ce cirque ? me demandai-je alors.
Parce que je voulais survivre. Ce cirque, c’est ce que les gens
faisaient pour ingérer des protéines avant l’invention des fermes et
des abattoirs, des usines de conditionnement, des camions frigorifiques, des autoroutes, des supérettes et des cartes de crédit.
Je n’aurais jamais cru devoir un jour me préparer un plan B.
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Je me suis mis à regarder le monde par le prisme de l’apocalypse.
En général, ça commence dans les aéroports. C’est là que je reconnais les premiers présages du destin. J’imagine des explosions, des
sirènes, des murs éventrés, des corps déchiquetés.
Puis, une fois rendu à destination, j’observe la ville inconnue à
travers la vitre du taxi : les passants qui vaquent à leurs occupations,
les files interminables d’immeubles de bureaux et de logements qui
grouillent d’activité, les milliers d’automobiles qui foncent vers
quelque rendez-vous important. Tout semble si solide, si permanent,
si inamovible, si absolument nécessaire.
Alors qu’il suffirait d’une seule guerre, d’une seule émeute, d’une
seule bombe sale, d’une seule catastrophe naturelle, d’une seule
armée de passage, d’un seul accident économique ou d’une seule
dose de virus pour que tout s’écroule. Nous l’avons constaté à
Hiroshima. À Dresde. En Bosnie. Au Rwanda. À Bagdad. À Halabja.
À La Nouvelle-Orléans.
Sous ses dehors fermes et solides, de béton et de tradition, notre
société n’est en fait qu’une halte temporaire, un hôtel dans lequel
notre civilisation s’est installée il y a quelques centaines d’années
et qu’il lui faudra quitter un jour. Les touristes en prennent
conscience chaque fois qu’ils visitent des ruines au Mexique, en
Égypte ou à Rome. Dans combien de temps les touristes visiterontils les ruines de l’Amérique ?
Voilà à quoi ressemble le monde, quand on le voit par le prisme
de l’apocalypse. On se met à imaginer la transition entre une cité
prospère et une ville dévastée. On conçoit comment cela pourrait
se faire, à quoi cela ressemblerait, et on se demande si nos proches
et nous-mêmes saurions en réchapper.
ORIENTATION
PETITE CONFESSION
Emergency
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Je ne tiens naturellement pas à ce que cela se produise. Soyons
optimistes, ça n’arrivera jamais. Reste que, pour la première fois de
ma vie, j’ai le sentiment que ça pourrait se produire. Il n’en faut pas
plus pour me motiver. Me motiver pour assurer ma survie et celle
des êtres qui me sont chers tant qu’il en est encore temps.
Je ne veux pas avoir à me cacher dans des caves, à me battre
contre des mémés pour un quignon de pain, à parcourir des kilomètres à pied sous la menace d’une arme, à mourir du choléra dans
un camp de réfugiés, ou encore à vivre toute autre expérience lue
dans un livre d’histoire. Le livre d’histoire, je veux que ce soit moi
qui l’écrive, assis sur une plage, à des années-lumière de ce monde
occidental ravagé par les politiques égoïstes, les P.-D.G. véreux et les
fous furieux en tout genre.
Je veux être celui qui s’en sortira. Le gagnant de la loterie survivaliste.
Je n’ai pas toujours pensé comme ça. Mais bon, j’étais naïf. Je
suis de cette génération d’Américains qui se croyaient au-delà de
l’histoire. Jusqu’au début de ce millénaire, rien de très grave ne nous
était arrivé, contrairement à toutes les générations précédentes. Les
jeunes qui ont eu 20 ans au début du 20e siècle ont connu la première guerre mondiale. Vingt ans plus tard, c’était la crise de 1929.
En 1939, la seconde guerre mondiale. Et la génération suivante a
hérité du Vietnam.
Mais de 1980 à la fin du siècle – que dalle. Du moins, pas une
guerre, pas une catastrophe nationale, aucun grand événement
assez puissant pour nous tirer de notre petit monde nombriliste, de
nos préoccupations personnelles, de notre zone de confort.
Évidemment, la société n’était pas parfaite, mais un grand
nombre d’Américains estimaient que nous étions proches de la
perfection, qu’il ne manquait que le remède contre le sida, une
solution au problème de la drogue et une approche efficace dans
la guerre contre les gangs.
Et puis un jour, sans crier gare, c’est arrivé.
L’histoire nous a rattrapés.
Attaques terroristes. Répression. Inondations. Faillites bancaires.
Crise économique.
Je ne saurais vous dire précisément quel jour j’ai perdu confiance
en le système car, pour moi, il y a eu cinq dates, que je vais traiter
dans les pages qui suivent. Au cours de cet éveil progressif – qui,
coïncidence ou non, correspond aux huit années de l’administration Bush –, j’ai décidé de me procurer les outils nécessaires à ma
survie, quels que soient les obstacles que la politique ou l’histoire
mettraient sur ma route.
Quand l’équipe d’Obama est arrivée, avec son message d’espoir
et de changement, il était trop tard. Trop tard car je sais aujourd’hui
que tout peut arriver – même en Amérique.
Me préparer au pire aura été une véritable épreuve car je fais
partie de ces gens qui, à la base, n’ont pas la force et la résistance
nécessaires. Mes parents habitent au quarante-deuxième des
soixante-douze étages d’un immeuble de Chicago. De toute leur vie,
ils n’ont jamais campé, chassé, élevé des animaux, fait la cuisine ou
ne serait-ce que réparé une bricole.
Concernant mon apprentissage après avoir quitté mes parents,
j’ai passé l’essentiel de ma vie d’adulte à rédiger des chroniques
musicales pour le New York Times. Je pourrais donc vous parler de
rock ou de hip-hop pendant des heures mais sûrement pas vous
montrer comment faire pousser une plante, allumer un feu ou se
défendre. Je ne m’étais même jamais battu une seule fois dans toute
ma vie, bien que je me sois fait casser la figure à deux reprises.
En résumé, si le système venait à s’effondrer, le seul talent que
j’aurais pu mobiliser, c’était ma capacité à écrire un article sur le
chaos. Au mieux, qui sait, j’aurais pu aller demander des conseils
pratiques à des gens. Des gens qui auraient très bien pu me casser
la figure.
Mais c’en est fini. Aujourd’hui, je sais dégainer un pistolet en une
seconde et demie, viser une cible située à 6,5 m de moi et la toucher
deux fois au cœur. Je sais faire du feu en frottant deux bouts de bois
l’un contre l’autre. Je sais identifier sept cents types d’empreintes
animales et humaines. Je suis capable de survivre dans la nature
avec pour seul équipement un couteau et les vêtements que je porte.
J’ai appris à trouver de l’eau dans le désert, à extraire du liquide potable de l’océan, à accoucher une femme, piloter un avion, crocheter
ORIENTATION
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Emergency
une serrure, démarrer une voiture sans les clés, construire une maison, poser des pièges, échapper aux chasseurs de primes, suturer
une plaie par balle, tuer un homme à mains nues et enfin passer la
frontière grâce à des documents me déclarant citoyen d’une minuscule république insulaire.
En cas de méga-cata, mieux vaudra être de mon côté. Et faire
comme je fais. Vu que j’ai appris au contact des meilleurs.
Traitez-moi de cinglé si ça vous chante.
Mais vous pouvez tout aussi bien écouter le récit des huit ans
qu’il m’aura fallu pour ouvrir les yeux, comprendre que mon pays
ne peut me protéger et trouver le moyen d’y remédier.
Ça pourrait bien vous sauver la vie.
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2. MUNISSEZVOUS D’UN
LAME DE SON
OU UN PASSE
RASOIR BIC
LOGEMENT EN
D’HÔTEL.
JETABLE
PLASTIQUE.
4. AVEC DE LA COLLE
FORTE, FIXEZ LA LAME
À UN COIN DE LA
CARTE, DE SORTE QUE
L’ANGLE DE LA LAME SE
TROUVE LÉGÈREMENT
EN SAILLIE
ORIENTATION
3. RETIREZ LA
1. PRENEZ UNE
CARTE DE CRÉDIT
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5. SCOTCHEZ LE BAS DE LA LAME
POUR ÉVITER QU’IL ACCROCHE
QUAND VOUS COUPEREZ EN
PROFONDEUR.
6. CONSERVEZ CETTE CARTE
AU DOS DE VOTRE PERMIS DE
CONDUIRE (LAME VERS LE BAS,
AFIN DE NE PAS VOUS COUPER
PAR MÉGARDE).
7. DÉSORMAIS, SI UN
MEURTRIER POTENTIEL VOUS
DEMANDE VOTRE CARTE
D’IDENTITÉ, VOUS AVEZ DE QUOI
LUI TRANCHER LA GORGE.
8. LA TAILLE
RÉDUITE DE LA LAME
LUI PERMET DE PASSER
LA PLUPART
DES DÉTECTEURS
DE MÉTAUX.
Emergency
À SUIVRE…
Deuxième partie
LES CINQ ÉTAPES
[…] Qui donc peut monter jusqu’au ciel ?
Ce sont les dieux qui y logent pour toujours avec le Soleil.
Quant à l’humanité, ses jours sont comptés :
tout ce qu’elle fait et défait, ce n’est que du vent.
L’Épopée de Gilgamesh, Tablette III, 2100 av. J.-C.
ÉTAPE 1 : 31 DÉCEMBRE 1999
29
LEÇON 1
« Choisis-en surtout qui ne chercheront pas à te faire la peau. »
Au bout du fil, c’était la voix de Jo Thomas. Elle aussi reporter au
New York Times, Jo s’intéressait à tout ce qui était sectes et
terrorisme. Elle avait interviewé Timothy McVeigh après l’attentat
d’Oklahoma City, suivi le Sinn Fein en Irlande du Nord quand il
faisait régner la terreur, et enquêté sur les traces de David Koresh
et de son baroud sanglant contre le FBI à Waco.
Moi, je venais de me porter volontaire pour passer la SaintSylvestre 1999 en compagnie de fanatiques de la mort. À l’époque,
ça semblait être une bonne idée. Mais bon, par acquit de conscience, j’avais quand même passé un petit coup de fil à Jo.
Le journal envoyait des reporters dans toutes sortes d’endroits
pour offrir à ses lecteurs un panorama varié du passage à l’an 2000.
Je tenais à y participer. Dans ma tête, je voyais ça comme une réunion de quinquas sur une colline isolée, qui taperaient dans leurs
mains pour patienter jusqu’à l’apocalypse. Et je voulais absolument
voir la tête qu’ils feraient au douzième coup de minuit. Comment ils
s’y prendraient pour rationaliser le non-cataclysme, après coup.
À l’époque, jamais je n’aurais cru qu’un jour je ne me sentirais
plus en sécurité aux États-Unis, ou que je me préparerais au pire.
Notre statut de superpuissance mondiale unique, sans concurrence
au centre même de l’univers politique, culturel et moral, nous paraissait invulnérable et monolithique. Les journaux avaient beau annoncer l’imminence du Jugement dernier et d’une panne informatique
planétaire, aucun individu sain d’esprit ne croyait réellement que
le monde allait s’arrêter à la fin de l’année. Après tout, on s’était
assez bien sortis du précédent changement de millénaire.
Reste que certains paniquaient franchement à l’idée que nous
LES CINQ ÉTAPES
MÉFIEZ-VOUS DES CLOWNS
30
Emergency
ne puissions jamais voir le matin du 1er janvier. Des gens qui, m’avertit Jo, n’avaient rien de très sympathoche.
« Je crois que, à New York, personne ne sait à quel point ils peuvent te foutre les jetons, précisa-t-elle. Beaucoup d’entre eux sont des
mabouls nantis de véritables arsenaux. Et souvent, ils considèrent
les médias comme leur ennemi… notamment le New York Times. »
Jo m’a ensuite fourni quelques exemples de la dangerosité de
ces groupes. Ainsi d’une milice antigouvernement basée à Sacramento, dont les membres venaient de se faire arrêter alors qu’ils
prévoyaient d’enflammer, au 1er janvier, deux réservoirs de plus de
45 millions de litres de propane en vue d’une révolution. Un autre
groupe, la Southeastern States Alliance, avait été intercepté trois
jours avant une tentative d’attentat contre des centrales électriques
en Floride et en Géorgie.
« C’est fou, la remerciai-je pour son conseil. Je vais faire grave
attention. »
Ma réponse ne la satisfaisait pas : « Je ne sais pas quel âge tu as,
mais de toute façon, tu es trop jeune pour quitter ce monde. »
La peur de la mort n’est pas un sentiment inné. On l’acquiert
en vivant. Certaines études affirment qu’un enfant ne commence
à concevoir la mort qu’à partir de l’âge de 5 ans. De 5 à 8 ans, son
aspect définitif lui échappe encore. Ce n’est qu’à 9 ans qu’il commence à comprendre que la mort risque de lui arriver un jour.
Moi-même, c’est à 9 ans que j’ai reçu l’illumination, en lisant
un exemplaire du Chicago Sun-Times que mes parents laissaient
traîner sur la table de la cuisine tous les jours. Un beau matin, voici
ce que j’ai découvert :
Je me suis assis et j’ai lu l’article. Les cadavres de dizaines de
petits garçons, dont beaucoup avaient à peu près mon âge, avaient
été découverts enterrés dans la cave et le jardin d’une maison du
nord-ouest de Chicago – la ville où j’habitais. Un certain John
Wayne Gacy, qui officiait comme clown lors de fêtes d’anniversaire,
les avait agressés, torturés et tués. De ce jour, j’ai compris que ma
sécurité ne m’appartenait pas. Je pouvais me faire du mal en
grimpant aux arbres et en courant avec des ciseaux à la main – mais
d’autres personnes pouvaient aussi s’en charger.
Avant d’arrêter mon choix pour la Saint-Sylvestre, j’ai contacté
un ami de Jo qui travaillait au Southern Poverty Law Center (un
organisme consacré au suivi des groupes fanatiques et sectaires).
Je lui ai demandé de m’indiquer quelques sectes relativement inoffensives avec lesquelles attendre l’an 2000.
« Il y a ce groupe fasciste très antisémite, la Society of St. Pius X,
au Kansas, tu peux tenter le coup », me suggéra Mike Reynolds, l’un
des enquêteurs du détachement spécial du Southern Poverty Law
Center. « Je doute qu’ils te fassent du mal.
— Tu doutes ?
— Bon, sinon il y a aussi William Cooper, le chef d’une milice
dans l’Arizona. Il prépare ses hommes au combat pour le Nouvel
An, Satan étant censé apparaître à ce moment-là. Et puis je pense
aussi à ce Tom Chittum, qui cherche à déclencher des émeutes
raciales sous l’appellation Guerre de Sécession no 2. Peut-être un
peu trop lugubre pour toi. Après, à Chicago, tu as les Black Hebrew
Israelites… »
Que je survive ou non au passage à l’an 2000, Mike n’en avait
visiblement rien à faire.
Malgré l’attentat d’Oklahoma City, survenu cinq ans plus tôt, je
n’imaginais pas qu’il existait autant de réseaux cherchant à
détruire l’Amérique de l’intérieur. L’article sur John Wayne Gacy
m’avait ouvert les yeux sur la menace que faisaient peser sur ma vie
les cinglés isolés ; ma conversation avec Reynolds m’avait montré
que ces gens-là pouvaient aussi se réunir en groupes organisés. Fort
de cette information, j’ai préféré concentrer mes recherches sur des
groupes moins ouvertement hostiles et armés.
LES CINQ ÉTAPES
31
Emergency
32
Le lendemain, j’envoyais mes premiers mails à divers chantres
de l’apocalypse et de la survie, leur demandant la permission
de passer quelques heures avec eux pour assister au passage à la
nouvelle année. Je m’engageais à apporter mon repas, mes boissons
et mon nécessaire de survie – j’espérais ainsi les convaincre de ma
sincérité.
Je me suis vite rendu compte d’une des difficultés que l’on rencontre quand on écrit à des gens qui croient que le monde va toucher à
sa fin : ils vous démasquent illico. Si vous partagiez leur croyance, vous
sauriez que personne ne sera là pour lire votre article le 1er janvier.
La première personne que j’ai contactée, Thomas Chase, écrivain
et théoricien, prédisait que le bug de l’an 2000 allait engendrer une
gigantesque panne électrique, d’où découleraient une dépression
planétaire et l’arrivée de l’Antéchrist. Je me demandais bien quel
genre de rituel pénétrant et occulte il comptait mettre en œuvre
pour se préparer à l’apocalypse.
« J’ai prévu d’assister à la First Night à Boston avec Peg, mon
épouse, me répondit-il. Je m’y rends chaque année depuis quelque
temps. »
Et la Fin des Temps, dans tout ça ?
« Je me suis constitué des réserves d’eau. »
La perspective de passer le réveillon sur les rives de la Charles
River puis de rentrer boire de l’eau chez Chase en compagnie de
sa femme ne me garantissait pas le prix Pulitzer. J’ai donc décidé
d’appeler le télévangéliste Jack Van Impe, dont les prêches évoquaient déjà l’apocalypse quand ce n’était pas encore la mode. Il
conseillait régulièrement à ses téléspectateurs de se préparer au
chaos de l’an 2000.
Mais lorsque j’ai demandé au révérend John R. Lang, directeur
exécutif de son ministère, comment Van Impe lui-même comptait
se préparer au chaos, Lang m’a répondu que celui-ci envisageait de
« carillonner le Nouvel An » chez lui, devant le téléviseur, avec son
épouse et ses proches.
Mes quatre appels suivants s’étant soldés de la même manière,
cette histoire de Jugement dernier du 31 décembre commençait à
prendre des allures de grosse farce. Il ne s’agissait peut-être que
33
LES CINQ ÉTAPES
d’une question purement économique : avec des lecteurs de tabloïds
et des journalistes (moi compris) avides d’histoires d’illuminés persuadés que la fin du monde tomberait le 1er janvier 2000 – une
bonne date bien ronde comme ça méritait bien un événement marquant, après tout –, des nuées d’individus en mal d’attention se sont
manifestés pour satisfaire la demande. Je parle d’une époque antérieure à l’arrivée de la télé-réalité. Une époque où les candidats à
l’humiliation publique disposaient de moins d’ouvertures.
Alors, en désespoir de cause, j’ai choisi d’ignorer le conseil de
Jo Thomas, et j’ai pris contact avec le groupe le plus dangereux de
la liste.
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LEÇON 2
Leur chef avait beau être un chanteur de rockabilly, les House of
Yahweh ne formaient pas pour autant un groupe très rock’n’roll.
Une bande de tenants de l’apocalypse conduits par Yisrayl
Hawkins (Buffalo Bill, lorsqu’il monte sur scène), et qui avaient eu
pas mal la pression, dans la foulée de l’affaire Waco, en raison des
ressemblances entre eux et les Branch Davidians, une secte protestante. Conséquence, la cellule antiterroriste mise en place par le
FBI en prévision du passage à l’an 2000 les tenait à l’œil.
Les House of Yahweh faisaient rimer discrétion avec paranoïa
– leur terrain texan de 22 ha était gardé par des hommes en armes.
Au moment de leur passer un coup de fil, j’avais le cœur en mode
accéléré.
« Allô, que puis-je faire pour vous ? » me répondit une voix de
femme très mélodieuse.
Pour une surprise ! Mon interlocutrice paraissait sympa. « Je suis
bien chez les House of Yahweh ? lui demandai-je.
— Tout à fait », confirma-t-elle, à la fois affectueuse et pro.
« À quelle ligne dois-je vous transférer ? »
J’avais l’impression de parler à la secrétaire d’un cabinet d’avocats. À ceci près que, dans ce cabinet-là, personne n’affichait son
vrai nom sur la porte : tous avaient adopté le patronyme Hawkins,
en l’honneur de leur chef.
« Vous auriez un responsable pub ou quelque chose dans le
genre ? essayai-je. Quelqu’un qui gère la presse ? »
— Un instant, roucoula-t-elle dans mon oreille. Je vous passe
Shaul Hawkins. »
Ce qu’il y a de très bien, avec la vraie vie, c’est qu’elle vous réserve
toujours de nouvelles surprises. Rien ne se passe jamais comme
LES CINQ ÉTAPES
COMMENT FRAYER
AVEC LES ILLUMINÉS
Emergency
36
vous le pensiez. C’est sûrement pour ça que j’écris de la non-fiction.
Là, si on était dans un film, les House of Yahweh auraient déjà repéré
mon appel, mis ma ligne sur écoute et kidnappé mon frère. Alors
que dans la réalité, la standardiste m’a juste passé le responsable
des relations médias de son groupe d’illuminés.
« J’écris un papier pour le New York Times, expliquai-je ensuite
à Shaul. Ils envoient des reporters dans toutes sortes d’endroits pour,
euh, carillonner le Nouvel An. Du coup, je me demandais ce que vous
prévoyiez. »
Comme reporter, je ne vaux rien : dès que je m’adresse à
quelqu’un, je perds mes moyens. Et au lieu de passer pour un journaliste sérieux et incisif, toujours prêt à se battre pour la vérité, je
passe pour un pauvre mec qui cherche à draguer.
« Rien de spécial », me répondit-il.
Je commençais à m’y faire.
Shaul m’a ensuite expliqué que les House of Yahweh ne croyaient
pas en l’an 2000. Leur livre à eux, c’est la Torah, et ils suivent le calendrier hébreu, dont l’année courante était 5760. La seule chose prévue
pour la Saint-Sylvestre, d’après Shaul, serait le shabbat.
Shaul m’avait l’air d’être un brave type, normal, de ceux avec qui
j’aurais pu traîner. Et puis, il a poursuivi son discours. Ça se passe
toujours comme ça.
« Nous encourageons bien les gens à faire des réserves de nourriture, mais pas pour l’an 2000. Quand tout se sera bien passé, à partir du 1er janvier, tout le monde va se dire que tout roule. Sauf que le
livre d’Isaïe nous parle d’un grand incendie planétaire sans aucun
survivant. Le seul moyen d’y parvenir, c’est avec des armes
nucléaires. »
J’aimais mieux ça. Au moins, ils croyaient en la fin du monde
– sinon le 31 décembre, un jour ou l’autre.
« C’est pour bientôt, poursuivit-il, ça va se passer pendant les sept
années prévues par l’accord à la Maison Blanche entre Rabin et Arafat. Aux infos, ils ont dit que les Russes et les Chinois s’étaient rencontrés et avaient demandé aux Américains de se mêler de leurs
affaires. C’est un micro-incident, mais qui pourrait entraîner des
bouleversements majeurs et des actes terroristes. Clinton lui-même
a reconnu que la guerre biologique et chimique nous menaçait ; il
parlait de distribuer des masques à gaz. »
Shaul s’est interrompu pour ménager son effet, puis a conclu :
« Il n’y aura pas d’avertissement.
— Ça paraît logique », répliquai-je. Ces mots m’ont littéralement
échappé. Je suis quelqu’un de très empathique. Je saisis facilement
le point de vue d’autrui, même s’il s’agit d’un fou dangereux. En tout
cas, ça aide à se faire des amis, la preuve, quelques instants plus tard,
Shaul m’invitait à me joindre aux House of Yahweh lors de leur pèlerinage à Israël.
« Faut que je voie si le journal est d’accord », répondis-je.
À quoi bon, je vous le demande.
Après avoir raccroché, je suis retourné à mes recherches. J’avais
bien envie d’aller réveillonner avec un groupe d’illuminés. La SaintSylvestre, c’est toujours décevant, avouons-le. La précédente, je l’avais
passée avec d’autres fêtards, dans un studio, et je ne connaissais
qu’un seul des participants. Au douzième coup de minuit, je me suis
retrouvé là, comme un con, à répéter « Bonne année ! » à tous ceux
qui avaient le malheur de croiser mon regard. Le 31 décembre 1999
ne s’annonçait guère plus emballant – sauf à mettre la main sur un
vrai fou de l’apocalypse.
La solution m’est venue par l’intermédiaire d’un adepte de Gary
North, un chrétien reconstructionniste, l’homme le mieux à même
de vous inoculer la paranoïa du passage à l’an 2000. Depuis 1998,
au terme de ce qu’il présentait comme quatre mille heures de
recherche, il annonçait que, à la seconde où minuit sonnerait, les
centrales électriques cesseraient de fonctionner, au motif que les
programmes informatiques qui les gèrent seraient incapables de
comprendre le passage de 99 à 00. Cela déclencherait, toujours selon
lui, une cascade de catastrophes et d’émeutes pouvant occasionner
deux milliards de morts.
North et l’un de ses prédécesseurs, Kurt Saxon, un des premiers
survivalistes, ne parlaient certes pas à la presse, mais j’ai quand
même réussi à apprendre qu’un groupe de leurs adeptes avait
monté une communauté autonome – Prayer Lake – dans les collines
à la sortie de Huntsville, dans l’Arkansas.
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Armés de leur seule foi, ils comptaient survivre à la catastrophe
à venir. Ils avaient également prévu des réserves de nourriture, d’eau
et de matériel de premiers soins, au cas où la foi viendrait à manquer. Contrairement à d’autres survivalistes, eux ne possédaient ni
armes ni artillerie. Au lieu de s’entraîner à combattre les intrus, ils
bâtissaient des logements supplémentaires et entreposaient des
rations à offrir aux voleurs potentiels en offrande de paix.
Miracle des renseignements téléphoniques, j’ai déniché le
numéro de Bob Rutz, l’homme à l’origine de Prayer Lake. Je me voyais
déjà assis chez lui, en compagnie des siens, à prier en attendant de
voir ce qui se passerait à minuit. Rutz, naturellement, avait d’autres
idées en tête.
« Il y a un événement d’ampleur nationale prévu à la patinoire,
m’annonça-t-il. Le programme, c’est patinage, prières et repas. »
Rutz rechignait à parler à la presse du passage à l’an 2000, craignant de passer pour un « dingo ». Il a quand même passé la demiheure suivante à discuter la question avec moi. « Je crois que ça va
faire très mal, mais je n’ai pas l’intention de trop me laisser abattre.
Tout ce que je peux faire, c’est avoir foi en Dieu. »
Selon lui, le président Clinton prévoyait de prendre le pays sous
sa coupe en utilisant la panique liée à l’an 2000 pour décréter la loi
martiale.
« Il va se produire tellement de choses en même temps, poursuivit Rutz. Les Chinois ont leur programme, les Irakiens cherchent à
nous rayer de la carte, les Russes ont cette mentalité du servez-vousen-ou-on-vous-le-prend, et les terroristes islamistes veulent nous
détruire. L’autre indice à observer, c’est la quantité d’essence qui
entre dans le réservoir de ta voiture. J’ai travaillé comme ingénieur
pour Fluor, dans le golfe Persique, je connais les vieux systèmes
informatiques. Si nous avions trois années devant nous, et deux ou
trois millions de dollars à disposition, ça ne suffirait même pas. Pour
se préparer, la seule solution est d’apprendre à mieux connaître le
Seigneur. »
Je me disais que j’avais peut-être touché le gros lot. Certes, Rutz
devait passer le réveillon dans une patinoire de Huntsville, mais au
moins j’en tirerais une bonne petite théorie du complot, deux ou
trois citations bibliques voire un titre accrocheur, genre Apocalypse
à la patinoire.
« Si Dieu te dit que tu dois te joindre à nous, tu seras le bienvenu,
conclut-il. Sois à la patinoire vers 18-19 heures. On sera ensemble
– quoi qu’il arrive. »
Rutz m’a également recommandé un point de chute, le Faubus
Motel, établissement que j’ai ensuite appelé pour savoir s’ils avaient
des chambres de libres pour le 31. « En cas de cata, me prévint le propriétaire à l’accent sudiste traînant, nous ne serons pas responsables
si l’eau et l’électricité lâchent. Vous ne serez ni remboursé ni rien. »
J’ai voulu savoir s’il me conseillait d’apporter des trucs, au cas
où.
« Voyez-vous, m’expliqua-t-il en détachant bien chaque syllabe,
j’ai servi pendant la guerre du Golfe. Et je vais vous répéter ce que
me disait mon commandant : “Un bon soldat est toujours prêt”. »
J’avais bloqué l’après-midi du lendemain pour me préparer. Ne
connaissant aucune boutique survivaliste dans mon quartier, je suis
allé acheter du bœuf séché, une lampe électrique et une bouteille
d’eau au coin de ma rue. D’un point de vue réaliste, je doutais qu’il
se produise quoi que ce soit ; dans l’éventualité du contraire, je savais
que Rutz avait prévu un surplus pour les maraudeurs. Je n’aurais
donc qu’à marauder pour m’emparer de son trésor.
Il ne me restait plus qu’à récupérer un dernier article pour consolider ma crédibilité vis-à-vis de Rutz : une bible, achetée en librairie.
Deux semaines à attendre avant le Nouvel An. Malgré mon scepticisme, plus la date approchait, plus j’angoissais.
À la fin des années 1990, la civilisation occidentale semblait avoir
dépassé le stade des guerres de religion, du génocide, de l’impérialisme, des frontières. La guerre froide était terminée, l’euro avait
été introduit, l’Amérique connaissait le boom économique le plus long
de son histoire, enfin, l’Internet et les téléphones portables transformaient le monde en un petit quartier sans grands secrets.
Le philosophe politique Francis Fukuyama a parfaitement saisi
l’esprit de cette époque dans son essai de 1989, intitulé La Fin de
l’histoire. Il affirmait que nous n’assistions pas seulement à la fin
de la guerre froide, ou d’une période particulière de l’histoire de
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l’après-guerre, mais bien à la fin de l’histoire en tant que telle. C’està-dire, au point final de l’évolution idéologique de l’humanité, à l’universalisation de la démocratie libérale occidentale comme forme
ultime de gouvernement des hommes.
Nous sommes une espèce friande d’histoires, perpétuellement
en quête de conclusions satisfaisantes. La Bible elle-même offre le
Livre des révélations en guise de conclusion à la Genèse. Dès lors,
une question se posait : si nous nous trouvions réellement à la fin
de l’histoire, qu’allait-il se passer ensuite dans celle de notre civilisation, de notre espèce, de notre planète ? Comment allions-nous finir ?
Plus l’an 2000 approchait, plus ces questions m’obsédaient.
Quand je discutais avec des amis, je ne connaissais pas d’autre sujet
que le nouveau millénaire et ce qu’il nous réservait. Au fond de mon
cœur, je savais que tout irait bien mais, dans ma tête, j’imaginais le
pire. Tous ces extrémistes à qui j’avais parlé m’avaient contaminé.
Je ne le savais pas encore à l’époque mais je vivais les premiers
soubresauts d’un séisme qui devait réveiller le survivaliste qui sommeillait en moi – ainsi que chez certains des businessmen les plus
riches du pays, qui devaient devenir d’improbables alliés dans ma
quête obsessionnelle. Peut-être ne se moque-t-on que de ceux auxquels on craint le plus de ressembler.
Très vite, il m’est devenu impossible de penser au-delà du
31 décembre, de prévoir quoi que ce soit après cette date, ou ne
serait-ce que d’écrire un article à rendre en janvier. Je voulais attendre le passage à l’an 2000, faire du patin avec des survivalistes et
retenir mon souffle jusqu’à l’instant fatidique. Après quoi, je pourrais respirer.
C’est alors que l’inattendu s’est produit : j’ai reçu une invitation
à la Maison Blanche.
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LEÇON 3
Bianca Gilchrist, je la connaissais surtout à travers les messages
qu’elle laissait sur mon répondeur. Texte concis, voix aiguë, but clairement défini. Une pro, une vraie. Son univers tournait autour de
son poste d’agent à responsabilités dans l’industrie de la musique
country. Elle m’appelait parfois pour me proposer d’interviewer
Johnny Cash ou Dolly Parton, ce que j’acceptais la plupart du temps,
vu que j’aimais les gens avec qui elle bossait.
Jamais je ne me serais douté que chacun de mes « oui » était pour
elle non seulement le signe d’un travail bien fait, du respect de ses
responsabilités envers ses clients, mais encore un degré de plus franchi dans une relation profonde avec moi. Le tout jusqu’à ce qu’elle
finisse par être attirée par la signature du New York Times que je
suis. Pas de bol, j’avais pour règle de ne coucher avec personne dans
l’industrie musicale – moins pour des raisons de moralité personnelle que parce que toutes mes tentatives précédentes avaient
échoué, et que ça devenait gênant.
Bref, trois jours avant le 31 décembre, Bianca m’appelle.
« Ça te dit d’aller à la Maison Blanche avec Trisha et moi ? »
Trisha – Trisha Yearwood, chanteuse country signée chez MCA,
un label pour lequel Bianca venait de commencer à travailler. « Ce
serait quand, dis-moi ? lui demandai-je.
— Pour le concert du millénaire, au Lincoln Memorial. Il y a une
fête prévue après, à la Maison Blanche. » Quand elle parlait, on avait
toujours l’impression qu’elle mâchait du chewing-gum. « Ils nous
offrent le jet privé. Et t’auras même pas à écrire une ligne. T’es l’invité de Trisha, point barre. Pas mal, non ?
— C’est con, j’ai prévu de faire du patinage avec des types qui
LES CINQ ÉTAPES
USAGE DE LA PHILOSOPHIE
COMME EXCUSE POUR
ANNULER UN PLAN
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croient en la fin du monde. Laisse-moi une journée, le temps de
régler le problème, et je te rappelle.
— Ça roule, mais fais vite. Je peux inviter qui je veux, tu sais ? »
Top départ pour vingt-quatre heures de calvaire mental : chaque
projet plaisait à une part bien distincte de moi-même. Ma philosophie de la vie consiste à dire que, jusqu’à preuve du contraire, je n’en
ai qu’une à vivre. Que le paradis existe, que la réincarnation existe
ou que notre énergie soit éternelle, rien n’indique que nos souvenirs ou notre âme consciente survivront au voyage. Conséquence,
je veux profiter à fond de mon existence actuelle. Le monde a beau
être vaste, je veux le voir, je veux l’apprendre, je veux le vivre – du
moment que c’est relativement indolore pour moi et totalement
inoffensif pour les autres. Or, puisque je ne pourrai vivre qu’une
seule veille de passage à un nouveau millénaire durant ma présente
existence, il me fallait décider si l’expérience aurait lieu au siège
du pouvoir américain, à Washington DC, ou au siège de la paranoïa
américaine, à Huntsville.
Dans un cas comme dans l’autre, si quelque chose devait se produire, je serais on ne peut plus en sécurité.
Résultat des courses : j’ai préféré le pouvoir à la paranoïa. La seule
complication étant que, dans l’intervalle, j’avais compris que Bianca
ne m’avait pas invité dans l’optique d’une couverture média. Elle
voulait mon corps. Accepter son invitation revenait à me transformer en gigolo.
Et ça ne me posait aucun problème.
Je me suis donc loué un costume, puis j’ai fourré dans ma valise
les provisions achetées pour Huntsville : lampe électrique, biscuits
au chocolat, bœuf séché et, forcément, bible. Allez savoir pourquoi,
j’ai aussi pris des jumelles. Un bon soldat est toujours prêt.
Le matin du 30 décembre, Bianca est passée me prendre pour
m’emmener à un terrain d’aviation privé. Elle était petite et costaude, avait des cheveux blonds raides et la peau parsemée de
quelques taches de rousseur. Comme pas mal de ses collègues dans
l’industrie, elle avait aussi un côté pète-sec, comme si, pour réussir
dans cet univers d’hommes, il lui avait fallu sacrifier un peu de la
douceur et de la soumission qui attirent les amants mais l’auraient
flinguée au boulot.
Une fois garés sur le tarmac, à côté de l’appareil, nous avons
embarqué avec nos bagages ; Yearwood nous attendait, tout énervée que son mec, Garth Brooks, ne l’accompagne pas. À DC, une
limousine est venue nous chercher à l’aéroport, nous a laissé déposer nos bagages au Madison Hotel, puis nous a conduits au Lincoln
Memorial, où une gigantesque scène avait été montée.
Le grand événement était pour le lendemain soir, mais des
mecs des services secrets en costume noir quadrillaient déjà tout le
périmètre. En coulisse, des agents bourdonnaient autour de Luther
Vandross, Tom Jones, Will Smith, Quincy Jones, Slash et consorts.
À plusieurs centaines de mètres du sol, des tireurs d’élite postés sur
le mémorial braquaient leurs armes sur nous.
À observer ces procédures de sécurité si complexes, il ne semblait guère y avoir de différences entre les mabouls marginaux
et les gens de pouvoir. Chaque groupe carburait à une paranoïa
dirigée contre l’autre. Pendant que les radicaux se protégeaient du
gouvernement dans leurs bunkers, le gouvernement se protégeait
des radicaux dans le sien.
Un employé de la Maison Blanche à Yearwood : « On en est à se
demander si le bug n’aurait pas déjà frappé. Nos cartes d’accès sécurisées ne fonctionnaient pas aujourd’hui. Et on m’a dit que les ordis
d’un des journaux qui couvrent le concert avaient planté, qu’ils
devaient tout faire à la main.
— Pour moi, ce sont deux choses distinctes », intervint une voix.
Je me retourne et découvre John McCain, alors candidat à l’investiture républicaine pour l’élection présidentielle de 2000. Un assistant zélé, fraîchement sorti de la fac, ne le lâchait pas d’une semelle.
Apparemment, le passage à l’an 2000 nous tracassait davantage
que le candidat, qui s’est mêlé en douceur à notre conversation.
Pourtant, lui-même avait contribué à la panique ambiante lorsqu’il
avait déposé un projet de loi visant à limiter les recours en justice
contre les compagnies de matériel informatique qui connaîtraient
des problèmes liés au bug.
Plus les politiques et les célébrités parlaient, plus ils reconnaissaient
LES CINQ ÉTAPES
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avoir peur : peur que leur portable n’ait plus de réseau, peur d’être
bloqués à DC, peur d’être privés de nourriture et de chauffage. Vu
qu’ils ne s’étaient pas préparés, ces modèles du peuple flippaient
autrement plus que les prophètes bidon et les membres de sectes
illuminés qui, eux, avaient au moins accepté leur destin potentiel.
Peu de gens le savent, mais l’Apocalypse a joué un rôle déterminant dans l’histoire de l’Amérique. Colomb ne cherchait pas seulement de l’or, des épices ou une nouvelle route commerciale à
destination des Indes lorsqu’il a découvert le continent. Il croyait
que le monde approchait de sa fin, et que sa mission consistait à
sauver le plus d’âmes possible avant l’heure fatidique.
Dans ses lettres de sollicitation financière aux souverains espagnols, pour sa dernière expédition, le navigateur écrivait qu’« il ne
[reste] que cent cinquante-cinq des sept mille années au terme
desquelles […] la fin du monde se produira. » D’après ses interprétations des prophéties bibliques, ses voyages au Nouveau Monde
constituaient la première étape de la libération de la terre sainte
de Jérusalem de la domination musulmane – libération qui, selon
Colomb, serait suivie de « la fin de la religion de Mahomet et l’arrivée de l’Antéchrist ».
Ainsi, du jour même de sa découverte, l’Amérique du Nord a
incarné un présage funeste – le catalyseur d’une future guerre apocalyptique entre chrétiens et musulmans. Deux siècles plus tard,
John Winthrop emmenait les puritains en Amérique non seulement
pour y trouver la liberté de culte mais surtout pour échapper à une
prétendue Apocalypse. Il croyait que Dieu allait détruire l’Angleterre.
Nos fondateurs n’avaient donc rien à envier à des fanatiques du
calibre de Yisrayl Hawkins et Bob Rutz. Plus inquiétant encore, ce
fanatisme reste majoritaire dans le pays aujourd’hui. Un récent sondage CNN indique par exemple que 57 % des Américains croient que
les prophéties du Livre des révélations vont se réaliser littéralement
– de leur vivant, même, pour un cinquième d’entre eux.
Tout en méditant sur l’obsession apocalyptique américaine, je
m’éloignais des coulisses, où la compagnie des politiques, des stars
et de leur cour commençait à m’étouffer, pour aller m’intéresser
aux membres de l’équipe technique. À ce moment-là, un groupe
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d’ouvriers pourrissaient d’insultes un soleil artificiel qui refusait
de s’allumer. Ils venaient de passer trois semaines et de débourser
trois millions de dollars d’argent public pour le construire. Sur
scène, Will Smith répétait les couplets que lui avait inspirés le
passage à l’an 2000 :
Ce qui va se passer ? Personne le sait.
On attend minuit les doigts croisés.
Chaos, les flics sont dans les rues.
Mais on s’en tape, tant que la musique continue.
LES CINQ ÉTAPES
Les hommes des services secrets, eux, préféraient couper le son.
De retour en coulisse, je suis tombé sur un échange particulièrement vif entre Yearwood et un homme en noir. Trisha prévoyait
d’ouvrir son tour de chant par un extrait du Blowin’in the Wind de
Dylan, mais on lui a annoncé, sans plus d’explications, que le titre
était mal choisi. Par la suite, je suis allé interroger un des producteurs à ce sujet.
« Ils estimaient que les paroles faisaient référence à une bombe »,
m’expliqua-t-il.
Il n’y avait bien qu’à Washington qu’un hymne pacifiste de
trente ans d’âge pouvait être entendu comme un message terroriste.
Plus le passage à l’an 2000 approchait, plus mes contemporains
sombraient dans le ridicule. Mais après tout, ce n’était que de la
politique. Et le pouvoir s’accompagne toujours de la crainte de le
perdre.