Je reviens te chercher

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Je reviens te chercher
08/10/13
Je reviens te chercher
"L.E.A.R.", de Shakespeare à la paternité, en passant par la nuit assourdissante.
Houellebecq au début et Lautréamont à la fin de la première partie, campée sur la matrice du tourbillon
shakespearien, et pour la seconde les propositions des six comédiens mises en forme par Antoine Laubin et
Thomas Depryck. La Cie De Facto, en coproduction avec le Théâtre de Namur, a créé son "L.E.A.R.", abondant,
profus sans confusion, ludique avec noirceur. D’une folle ambition. D’une âpre générosité.
Du "King Lear" de Shakespeare jaillissent les deux premiers actes, dont les coauteurs donnent une adaptation
libre et franche, et les acteurs une lecture vivante, à l’intersection de la distance critique et de la vibration
viscérale.
Hirsute, en veston sur chemise ouverte, des bagues à tous les doigts, Philippe Grand’henry est, d’entre tous,
celui qui le plus nettement incarne un personnage : ce père, ce roi qui devant la foule venue l’écouter dit "Ma
décision est prise, c’est terminé, je me retire", et "Je suis fatigué, il faut savoir passer à autre chose, je me retire",
puis "Je deviens vieux, je n’y arrive plus, je me retire". Ce souverain qui va conditionner la partition du royaume à
l’amour exprimé par ses filles, et renier la benjamine Cordelia, refusant de se plier à la flagornerie. Marie Lecomte
lui prête voix, tout en évoluant comme ses camarades Julien Jaillot, Christophe Lambert, Vincent Sornaga et
Pierre Verplancken parmi les multiples rôles - et d’eux à la narration pure.
Nourri par la dramaturgie de Thomas Depryck, par la mise en scène d’Antoine Laubin, et par leur écriture
conjointe, ce dispositif offre aux personnalités un écrin où se déployer avec sincérité, de même qu’il dope le sens
du jeu et de la composition. Ainsi les audaces de transposition, tel l’échange d’e-mails entre Cordelia et sa sœur
Goneril ("Subject : Papa"), trouvent-elles une place, voire une légitimité qui, sous d’autres plumes, sembleraient
usurpées.
Stéphane Arcas signe pour cette entame une scénographie pleine de sens, avec son canapé surdimensionné
qui, s’il fait un clin d’œil à la psychanalyse, n’y ramène pas tout.
Transition tempétueuse
Roeland Luyten assume, lui, la création sonore. La transition vers la seconde partie - une tempête qu’évoque le
son seul, d’une puissance renversante - mène au point où les six acteurs, qui viennent de raconter le "Roi Lear",
livrent chacun une parcelle personnelle, bribe de souvenir, morceau de relation paternelle. Avec des micros ou
sans, en engloutissant des nouilles lyophilisées, en puisant en eux-mêmes et dans la grande boîte à outils du
théâtre, ils creusent sans répit cette montagne : le père, son pouvoir et celui qu’on a sur lui.
"Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?": à la question récurrente de la première partie fait écho maintenant"Qu’estce donc que Lear ?" Où cette troupe de vraies personnes interroge le récit bâti plus tôt, le démonte, l’analyse,
l’observe, l’illustre juste assez pour l’éclairer sans tout résoudre. Et fait d’une chanson qu’on croyait banale un
hymne tendre et déchirant au pardon entre entre un père et sa fille.
L’abdication, le renoncement, le chantage implicite, l’ingratitude, la reconnaissance, l’émancipation, le déni,
l’aveu, la mémoire, le désir, le théâtre lui-même : tout cela fourmille, rugit, serpente et bruit dans ce "L.E.A.R."
profondément humain, parfois drôle, souvent bouleversant.
Marie BAUDET

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