La crise mondiale et ses effets sur le Maroc : quels enseignements

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La crise mondiale et ses effets sur le Maroc : quels enseignements
La crise mondiale et ses effets sur le Maroc :
Quels enseignements ?
Intervention de M’hammed GRINE
Membre du Bureau Politique
du Parti du progrès et du Socialisme du Maroc
Le Parti du Progrès et du Socialisme (PPS-Maroc) tient son
national à la fin du mois de mai courant.
8ème congrès
Le congrès est une occasion de réflexion collective des militants et militantes
sur l’évolution de notre pays et de notre société sur les plans politique,
économique, social et culturel. Mais, il est aussi une occasion d’analyser
collectivement les évolutions importantes qui ont eu lieu sur le plan mondial,
notamment en relation avec la crise économique et financière mondiale et
les politiques publiques et le mode de gouvernance mis en œuvre pour y
faire face.
Je voudrais dans cette intervention partager avec vous les échanges et les
débats qui ont eu lieu à ce sujet..
1- La crise économique et financière internationale, dont les premières
manifestations sont intervenues dés l’été 2007, est d’abord celle du
capitalisme mondialisé. Elle a résulté d’un double engrenage :
- engrenage propre aux USA qui a conduit à partir de l’éclatement de la
bulle immobilière (crise des supprimes), à une crise du marché interbancaire
puis à une crise bancaire et boursière et enfin, en dernière analyse, à la
transmission de la crise financière à l’économie réelle en entraînant une crise
économique et une récession sans précédent avec des conséquences
sociales particulièrement brutales,
-engrenage qui conduisit, à partir des USA, à une propagation de la crise
à l’ensemble des pays capitalistes et des pays émergents du fait de la
globalisation financière, et de l’interpénétration des marchés de capitaux ; le
mouvement combiné de décloisonnement et de déréglementation ont
conduit à un système sur lequel les autorités politiques et économiques ont de
moins en moins de maîtrise et mû essentiellement par les capitaux privés,
système où les aspects spéculatifs jouent un rôle déterminant sans rapport
avec les besoins effectifs de financement de l’économie réelle et du
développement.
Au niveau des pays capitalistes développés, les conséquences de la crise se
sont manifestées tant sur le plan financier que sur le plan économique et
social : faillites ou quasi-faillites de grandes institutions financières, baisse des
cours boursiers, très fort ralentissement économique et très forte
augmentation du chômage…. ; craignant le pire, les gouvernements et les
banques centrales de ces pays ont réagi par une injection massive et sans
précédent d’argent public, au prix parfois d’une aggravation dangereuse
des déficits publics, pour sauver le système financier et mettre en œuvre
d’imposantes mesures de relance ou de sauvetage des secteurs sinistrés ou
en difficulté… L’aide aux institutions financières en difficulté est allée parfois
jusqu’à la « nationalisation » des banques ; les ménages surendettés ou les
travailleurs ayant perdu leur emploi n’ont pas bénéficié d’autant de
sollicitude. Ainsi, se trouve illustré un principe particulièrement pervers du
capitalisme moderne : la privatisation des bénéfices et la socialisation des
pertes.
Le Maroc et d’autres pays du sud, quant à eux , ont dans l’ensemble été
relativement épargné par la crise financière du fait en particulier de la faible
intégration de leurs systèmes financiers et bancaires dans le marché financier
international ; par contre, leurs économies subissent très directement les
contrecoups de la crise à travers notamment la baisse de la demande
extérieure provenant des pays développés, la contraction du commerce
mondial et des flux touristiques, la raréfaction des financements
internationaux, la baisse des investissements directs étrangers, la baisse des
envois des émigrés, la contraction de l’aide publique au développement…
autant de phénomènes induisant des conséquences sociales parfois
désastreuses notamment sur l’emploi ou bien remettant en cause les objectifs
en matière de développement humain
La crise laissera des traces en particulier dans les pays du sud qui, dans tous
les cas, auront beaucoup plus de mal à en surmonter les effets du fait de la
situation de dépendance et de fragilité de leurs économies ; au delà des
débats sur la « sortie de crise », il convient d’engager une réflexion en
profondeur sur les enseignements à en tirer ; en effet :
- la crise a définitivement mis à bas les mythes néo-libéraux qui avaient
fini par s’ériger en « pensée unique » favorisée par l’uni polarité du monde
ayant suivi la chute du mur de Berlin : mythe du marché autorégulateur,
mythe de la neutralisation de l’Etat et de la déréglementation … autant de
mythes qui ne peuvent conduire qu’à la spéculation, au développement du
capital fictif sans rapport avec l’économie réelle et,en dernier ressort, aux
crises ;
- la crise a révélé les fragilités des modèles de croissance fondés
exclusivement sur la demande externe dans la mesure où ils exposent les
économies sous-développées à des chocs extérieurs sans aucune capacité
d’en maîtriser les conséquences économiques et sociales,
- elle a mis en évidence l’opportunité de modèles endogènes de
développement fondés sur la demande interne; ce qui est nullement
incompatible avec l’ouverture économique et le développement du
commerce international mais sur des bases équilibrées, équitables et
diversifiées.
2- La contamination du Maroc par la crise s’est faite à travers 4 canaux :
baisse de la demande extérieure pour les produits marocains, baisse des
flux et des recettes touristiques, baisse des transferts des marocains
résidant à l’étranger et enfin baisse des investissements directs étrangers.
L’économie marocaine a globalement montré une certaine capacité de
résistance due essentiellement aux mesures de protection de notre
système financier et au contrôle très strict de change ; le tout renforcé en
particulier par la très bonne récolte agricole de 2009. Toutefois, les
conséquences de la crise se sont manifestées à plusieurs niveaux :

La baisse relative du taux de croissance du PIB non agricole (3% au
total et 2,6% pour le secteur secondaire en 2009 contre 4,8% une
année plus tôt),

La dégradation des équilibres extérieurs (déficit de la balance des
opérations courantes de 5,2% après un excédent en moyenne
période de 2,7% entre 2001 et 2006 ; baisse des réserves de change
que seul le niveau antérieur important a pu atténuer).

Le recul net des recettes budgétaires et en particulier des recettes
fiscales (- 10,7% en 2009), il est vrai après 2 années de bonnes
performances sur le plan budgétaire.

La baisse du financement de l’économie à partir de septembre
2008 et pendant 2009 et performance négative de la Bourse des
valeurs de Casablanca (baisse des indices MASI et MADEX
respectivement de 4, 9 % et 6, 6%).

La chute à fin septembre 2009 de 9,7% des transferts des marocains
résidant à l’étranger, eux-mêmes confrontés au chômage et à la
baisse du pouvoir d’achat, alors même que ces transferts jouent un
rôle important, voire déterminant dans certaines régions, en matière
de dynamisation de secteurs économiques tels l’immobilier…
3- Les mesures prises par le Maroc
Le gouvernement marocain a réagi à la crise par un plan visant à venir en
aide à certains secteurs particulièrement exposés, notamment le textile habillement, le cuir et les équipements automobiles, plan comportant
plusieurs volets :
- La prise en charge par l’Etat des cotisations patronales à la Caisse
Nationale de Sécurité Sociale pour les entreprises exportatrices moyennant
l’engagement de maintenir leurs effectifs ;
- La mise en place de mécanismes de garantie par la caisse centrale
de garantie pour les entreprises exportatrices;
- La prise en charge à 80% des frais de missions commerciales ou de
diversification des marchés.
- Sur le plan social, pour faire face aux effets négatifs de
l’augmentation des prix des produits de base sur les couches défavorisées, le
gouvernement a procédé à l’accroissement des dotations de la caisse de
compensation destinées à subventionner les prix du carburant et des produits
de première nécessité, à la suspension des taxes sur les importations de blé ;
ainsi qu’à une augmentation du SMIG.
Ce plan a atténué les effets de la crise sur l’économie du pays, mais son
efficacité a eu quelques limites ; ainsi :
- Les entreprises exportatrices, particulièrement dans le secteur du
textile - habillement ont bénéficié de la prise en charge par l’Etat des
cotisations sociales sans que cela évite aux travailleurs la réduction du temps
de travail au encore les pressions sur les salaires.
- Les volets financiers et commerciaux du plan anti-crise ont été quant
à eux peu utilisés du fait à la fois d’une attitude frileuse des banques et du
faible dynamisme des entreprises exportatrices, trop habituées aux situations
avantageuses que leur procuraient les marchés européens.
- Certains secteurs touchés par la crise n’ont pas été concernés par le
plan tels le tourisme, l’agriculture exportatrice, la construction…, secteurs où
on a pu constater également des restrictions du temps de travail.
- Sur le plan social, les mesures prises ont atténué partiellement les effets
de la hausse du coût de la vie et de la flambée des prix des produits
alimentaires dont la plupart sont libéralisés.
Conclusion
Mais, au delà de ses effets immédiats et de l’efficacité des mesures à court
terme prises par le gouvernement marocain pour les contrecarrer, la crise a
révélé davantage les fragilités de notre modèle de développement fondé en
grande partie sur la demande externe et l’exportation.
Le Maroc, au stade actuel de son développement historique et pour faire
face aux défis de la mondialisation, a besoin d’un Etat fort ; le Parti du Progrès
et du Socialisme s’inscrit en faux contre les visions et politiques inspirées par
les théories néolibérales battues d’ailleurs en brèche par la crise mondiale,
qui minimisent le rôle de l’Etat et érigent le marché en « « régulateur
suprême ».
L’Etat, au Maroc comme dans les pays du Sud ne peut pas se contenter
aujourd’hui d’un rôle d’orientation, d’impulsion et de régulation ; il doit garder
des capacités d’intervention directe (à travers le secteur public) dans des
secteurs vitaux tels l’énergie (pour maîtriser les conditions de notre
approvisionnement et de son coût), le secteur financier ( où il convient de
maintenir un pôle public fort), le social ( pour promouvoir l’habitat social ou
encore développer l’action sociale contre l’exclusion et la précarité)…
Avec les autres partenaires, l’Etat doit veiller à mettre en place des formules
de partenariats féconds notamment pour la production, la gestion et la
délivrance des services publics essentiels. Dans ce cas, l’Etat doit
impérativement veiller à la sauvegarde des principes du service public en
termes d’accessibilité, d’équité, d’universalité et de permanence ; en
aucune manière, la recherche de l’efficacité économique et de la
rationalisation de la gestion ne doit se faire au détriment des objectifs
sociaux et les pratiques en termes d’investissement et de tarification doivent
permettre que s’exerce la solidarité au profit des familles démunies et des
régions défavorisées. Cet objectif sera atteint à travers aussi bien des
partenariats public-public que des partenariats public–privé. Dans ce dernier
cas, il faudra veiller à la qualité des contrats, à la transparence de la gestion
et mettre en place les procédures adéquates de contrôle démocratique.
Dakar le 19 mai 2010