Feuille de salle - Les Subsistances

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Feuille de salle - Les Subsistances
Les cent vingt journées de Sodome
DE SADE PAR HIPPOLYTE GIRARDOT
Il y a 244 ans, de mai à décembre 1768, Le Marquis de Sade fût incarcéré à quelques centaines de mètres des
Subsistances dans la forteresse de Pierre Enscize qui se trouvait au dessus de l’actuel Homme de la Roche. Ce
fut sa première incarcération suite à une affaire de mœurs. Il avait fouetté Rose Keller, une jeune femme semblet-il non-consentante qui porta plainte. Quatre ans après il sera détenu à Chambéry quelques mois, puis 3 ans
plus tard à Vincennes durant cinq ans et demi puis autant à la Bastille. Une destinée de libertin condamné, mis
au ban de la société.
C’est à Vincennes qu’il écrit Les cent vingt journées de Sodome et à la Bastille qu’il recopie le manuscrit recto/
verso sur des feuillets de 12 cm de largeur qu’ils collent bout à bout. Il n’a qu’une peur : la confiscation de ce qu’il
considère comme son grand œuvre. Cela formera un rouleau de 12,10 mètres de long qu’il dissimulera entre les
pierres de sa cellule. Le rouleau y restera jusqu’aux fameuses journées de 1789 et la destruction de la Bastille.
Lui ne reverra jamais le manuscrit, vivant dans le regret de sa disparition.
Les cent vingt journées de Sodome sont donc l’œuvre d’un homme incarcéré, privé de liberté pour ses écarts
de conduite. Si Sade fut libertin, il ne fut ni meurtrier, ni monstrueux. Sa littérature est purement fantasmatique,
un fascinant jeu de langage dans une des plus belles langues du 18e siècle. Chez Sade on baise, on persécute et
on tue, en langue, avec l’incroyable netteté de verbe de celui privé de tout sens dans la réalité. L’expression du
fantasme prend une épaisseur désespérée et dévastatrice.
Le manuscrit sauvé de la destruction par le citoyen Arnoux de Saint-Maximin, a été vendu au marquis de
Villeneuve-Trans. Durant 3 générations, il reste caché puis il est publié pour la première fois par un psychiatre
en 1904 truffé d’erreurs. Il fallut attendre les années 30 pour avoir une version exacte de l’œuvre. Aujourd’hui,
après une incroyable bataille entre des héritiers et une romanesque histoire de vol, le manuscrit va pouvoir être
racheté par la Bibliothèque Nationale de France et rejoindre le patrimoine. Il devient un bien que la collectivité
possède, veut pouvoir partager et protéger.
Pourtant la lecture de ce texte, plus de deux siècle après son écriture nous laisse toujours dans un grand inconfort. Une langue magnifique, certes, mais un récit qui provoque plaisir autant que dégoût. Une grande œuvre
dont le pouvoir fascinatoire tient dans l’alliance unique d’un style parfait et d’une cruauté sexuelle insoutenable.
En organisant cette lecture, l’envie que nous avions était de redécouvrir la réalité de ce patrimoine commun.
Tout en s’interrogeant : est-il partageable ? Aujourd’hui où la pornographie omniprésente côtoie un ordre moral
renaissant comment entendons nous le texte de ce grand contempteur de la morale aux sens incarcérés ?
Quelle sera l’expérience d’entendre à haute voix ces mots écrits dans l’intimité d’un cachot, et perpétués dans le
silence des livres ? Est-il possible de partager ces images dessinées pour un plaisir solitaire ?
Ce moment n’est en rien une provocation, il nait de la simple intuition que le partage d’une œuvre d’art forte,
aussi trouble soit-elle, conforte chacun dans son droit à la singularité la plus extrême, celle d’un imaginaire
inaliénable.
Les cent vingt journées de Sodome
DE SADE PAR HIPPOLYTE GIRARDOT
Il y a 244 ans, de mai à décembre 1768, Le Marquis de Sade fût incarcéré à quelques centaines de mètres des
Subsistances dans la forteresse de Pierre Enscize qui se trouvait au dessus de l’actuel Homme de la Roche. Ce
fut sa première incarcération suite à une affaire de mœurs. Il avait fouetté Rose Keller, une jeune femme semblet-il non-consentante qui porta plainte. Quatre ans après il sera détenu à Chambéry quelques mois, puis 3 ans
plus tard à Vincennes durant cinq ans et demi puis autant à la Bastille. Une destinée de libertin condamné, mis
au ban de la société.
C’est à Vincennes qu’il écrit Les cent vingt journées de Sodome et à la Bastille qu’il recopie le manuscrit recto/
verso sur des feuillets de 12 cm de largeur qu’ils collent bout à bout. Il n’a qu’une peur : la confiscation de ce qu’il
considère comme son grand œuvre. Cela formera un rouleau de 12,10 mètres de long qu’il dissimulera entre les
pierres de sa cellule. Le rouleau y restera jusqu’aux fameuses journées de 1789 et la destruction de la Bastille.
Lui ne reverra jamais le manuscrit, vivant dans le regret de sa disparition.
Les cent vingt journées de Sodome sont donc l’œuvre d’un homme incarcéré, privé de liberté pour ses écarts
de conduite. Si Sade fut libertin, il ne fut ni meurtrier, ni monstrueux. Sa littérature est purement fantasmatique,
un fascinant jeu de langage dans une des plus belles langues du 18e siècle. Chez Sade on baise, on persécute et
on tue, en langue, avec l’incroyable netteté de verbe de celui privé de tout sens dans la réalité. L’expression du
fantasme prend une épaisseur désespérée et dévastatrice.
Le manuscrit sauvé de la destruction par le citoyen Arnoux de Saint-Maximin, a été vendu au marquis de
Villeneuve-Trans. Durant 3 générations, il reste caché puis il est publié pour la première fois par un psychiatre
en 1904 truffé d’erreurs. Il fallut attendre les années 30 pour avoir une version exacte de l’œuvre. Aujourd’hui,
après une incroyable bataille entre des héritiers et une romanesque histoire de vol, le manuscrit va pouvoir être
racheté par la Bibliothèque Nationale de France et rejoindre le patrimoine. Il devient un bien que la collectivité
possède, veut pouvoir partager et protéger.
Pourtant la lecture de ce texte, plus de deux siècle après son écriture nous laisse toujours dans un grand inconfort. Une langue magnifique, certes, mais un récit qui provoque plaisir autant que dégoût. Une grande œuvre
dont le pouvoir fascinatoire tient dans l’alliance unique d’un style parfait et d’une cruauté sexuelle insoutenable.
En organisant cette lecture, l’envie que nous avions était de redécouvrir la réalité de ce patrimoine commun.
Tout en s’interrogeant : est-il partageable ? Aujourd’hui où la pornographie omniprésente côtoie un ordre moral
renaissant comment entendons nous le texte de ce grand contempteur de la morale aux sens incarcérés ?
Quelle sera l’expérience d’entendre à haute voix ces mots écrits dans l’intimité d’un cachot, et perpétués dans le
silence des livres ? Est-il possible de partager ces images dessinées pour un plaisir solitaire ?
Ce moment n’est en rien une provocation, il nait de la simple intuition que le partage d’une œuvre d’art forte,
aussi trouble soit-elle, conforte chacun dans son droit à la singularité la plus extrême, celle d’un imaginaire
inaliénable.

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