Jean-Jacques Cheval Maître de conférences à l`Université

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Jean-Jacques Cheval Maître de conférences à l`Université
Jean-Jacques Cheval
Maître de conférences à l’Université Michel de Montaigne – Bordeaux 3
Chercheur associé au laboratoire CERVL- Pouvoir, Action publique, Territoire (UMR 5116 du
CNRS)
Responsable du Groupe de Recherches et d’Etudes sur la Radio (GRER)
Cet article est paru dans Cahiers d'Histoire de la Radiodiffusion, n° 67 ("Des radios pirates aux
radios libres"), janvier-mars 2001, 178 p.
LES RADIOS LIBRES A BORDEAUX ET EN AQUITAINE
AU TOURNANT DES ANNEES 80
Au milieu des années 70, les Aquitains vivaient dans une certaine pénurie
radiophonique, plus manifeste peut-être encore que dans le reste de la France. Les
stations périphériques étaient mal reçues en Aquitaine, en particuliers RTL et
Europe 1 dont les émetteurs étaient trop éloignés. La réception de RMC et de Sud
Radio (voire de Radio Andorre) était plus satisfaisante sans être toutefois parfaite. Ce
qui laissait une large place à Radio France et surtout à ses programmes nationaux.
Localement Aquitaine Radio, héritière de Bordeaux Aquitaine, rattachée à FR3 depuis
la disparition de l’ORTF, ne diffusait ses émissions qu’en matinée, décrochant des
émetteurs de France-Inter sur la modulation de fréquence. L’activité était sans doute
un peu accrue durant les vacances, notamment à partir de l'été 1968, l’antenne
décentralisée de Bayonne bénéficia d'une promotion avec une opération "Radio Côte
Basque" menée par Pierre Caudou et Jean Garetto. En 1972, imitée de FIP à Paris,
France Inter Bordeaux (FIB) était née en Gironde. Des habitudes durables sont prises
dans cette période. On le constate, près de vingt ans après les bouleversements qui ont
affecté le système radiophonique français, le service public de la radio obtient encore
les meilleurs résultats d’audience en Aquitaine.
Mais pour l’heure, c’était une certaine fronde qui régnait sur les ondes du SudOuest et même si l'Aquitaine n'a pas joué un rôle majeur de pionnier dans le domaine
des radios libres ou radios pirates, on y recense différentes expériences qui illustrent
LES RADIOS LIBRES A BORDEAUX ET EN AQUITAINE AU TOURNANT DES ANNEES 80
la contestation montante et diversifiée au monopole d’Etat de la radiodiffusion à la
veille de l’élection présidentielle de 1981. Outre celles que nous allons évoquer, il a
certainement existé d’autres exemples de radios illégales en Aquitaine. Mais il est
difficile d’être exhaustif en la matière. Ephémères, clandestines, ces stations n’ont pas
toutes laissé de traces. Ainsi pour en avoir rencontré le créateur, nous pouvons attester
l’existence d’une radio pirate à Pessac, durant l’été 1968. Foucade d’adolescent, cette
expérience n’avait pas de rapport avec les événements du mois de mai précédent. Elle
s’arrêta au bout de quelques jours sous la menace discrète, mais ferme des autorités.
La mémoire locale n’a pas conservé le souvenir de cette expérience sinon auprès de
son concepteur 1.
Comme ailleurs en France, c’est véritablement dans la deuxième moitié des années
70 que le mouvement des radios libres connaît un développement notable en Gironde
surtout et dans les départements voisins 2.
LA PERIODE DE LA CLANDESTINITE
"Radio Pop Bordeaux", 1974-1976
Le quotidien bordelais Sud Ouest ne cache pas sa surprise quand il découvre en
1976 l'existence d'une radio pirate à Bordeaux, qui a été longtemps présentée comme
la plus ancienne expérience de radio pirate en Gironde.
« On a du mal à le croire et pourtant c'est vrai : depuis près de deux ans une
station de radio privée émet illégalement à Bordeaux. Mieux : cette radio pirate a du
succès et ses auditeurs ne cessent de se multiplier. Télédiffusion de France vient d'en
découvrir l'existence et aurait déposé une plainte au parquet de Bordeaux pour
infraction au monopole des télécommunications qui lui est concédé. Cette situation
pour le moins insolite a conduit la D.S.T. à s'intéresser à ce nouveau venu des
ondes » 3.
Dont on peut révéler aujourd’hui, puisqu’il y a prescription, qu’il s’agissait de Michel Triboy
devenu depuis ingénieur de recherche et technicien au Télé-Enseignement de l’Université Michel de
Montaigne - Bordeaux 3.
2
Pour avoir une vision d’ensemble du bouleversement de la radiodiffusion en Aquitaine autour de
1981, on se reportera à l’étude : Les mutations de la radio en Aquitaine 1981-1986, sous la direction
d’André-Jean Tudesq, Talence : Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 1987, 793 p.
3
« Radio Pirate Pop à Bordeaux », Sud-Ouest, 11 septembre 1976
1
2
LES RADIOS LIBRES A BORDEAUX ET EN AQUITAINE AU TOURNANT DES ANNEES 80
Effectivement le 9 septembre 1976, la police a saisi un des réémetteurs de la radio,
mais ne s'est pas encore attaquée au studio principal, studio qui se compose de peu de
choses : « trois magnétophones, un tourne-disque, un amplificateur, une chambre
d'écho, un émetteur grand comme deux paquets de sucre (...) ». L'émetteur a une
puissance de 10 watts et « il ne vaut pas plus de 200 francs » . Il est de fabrication
artisanale. C'est Michel M., le créateur de la station doté d'un C.A.P d'électronique,
nous dit Sud Ouest, qui l'a construit. Les programmes diffusés en modulation de
fréquences sur 88 MHz paraissent bien anodins : « Nous passons presque
exclusivement de la musique pop parce que nous l'aimons et voulons en faire profiter
ceux qui nous écoutent. Je ne fais pas cela pour gagner l'argent. Nous diffusons
quand nous avons un moment, mais il n'y a pas d'heure ni de jour. Ça dépend de
l'humeur... » 4.
Pour concevoir ses émissions musicales, Michel M. reçoit l'aide d'un ami, employé
de discothèque. Ils déclarent au journal capter un auditoire sans cesse croissant et
pour preuve, ils affirment avoir reçu une cinquantaine d'appels une nuit où ils s'étaient
décidés à donner un numéro de téléphone à l'antenne.
Quelques années plus tard l'anonymat est tombé, derrière Michel M. se cachait
Michel Miquel, fondateur en 1981 de Studio 2000. Son complice, disc jockey dans
une discothèque de la banlieue bordelaise, était Pascal Barreau, premier directeur de
la station. Trois autres personnes tournaient autour de Radio Pirate Pop Bordeaux,
des techniciens notamment, l'un était électricien, l'autre électronicien chez I.B.M.
L'aventure de la radio s'arrêta en 1976 après l'article de Sud Ouest. La suspension des
émissions fut décidée après une injonction de la Préfecture assortie d'une amende de
1500 Francs et d’une saisie de matériel, qui ne fut que provisoire car celui-ci fut
restitué par la suite.
En 1978, une éphémère expérience du Parti Communiste à Bordeaux 5
Le 29 juillet 1978, pour marquer son hostilité à l'entrée de l'Espagne, du Portugal,
de la Grèce dans la Communauté Economique Européenne, le Parti Communiste
organise une journée d’action et de sensibilisation de la population.
Ibid.
« Les communistes et la CEE, émission pirate diffusée sur Bordeaux », Sud Ouest Dimanche,
30 juillet 1978.
4
5
3
LES RADIOS LIBRES A BORDEAUX ET EN AQUITAINE AU TOURNANT DES ANNEES 80
Plusieurs actions se conjuguent : distributions de tracts et de productions agricoles
locales sur les routes des vacances, deux avions déploient des banderoles dans le ciel
des plages landaises et enfin, une émission de radio est diffusée depuis la rive droite
de Bordeaux, en modulation de fréquences, avec un émetteur de 25 watts seulement
installé sur le toit d’un immeuble de 14 étages.
L’opération dure quatre heures, mais c'est en fait la même cassette de 30 minutes
qui est multidiffusée. Son contenu est en liaison bien sûr avec le thème de l'action, il
s'attache à décrire les méfaits pour la région d'un éventuel élargissement du Marché
Commun. Commencées en fin de matinée, les émissions s'achèvent vers 15 H 15.
L'article de Sud Ouest qui relate l'événement s'accompagne d'une photo, on peut y
voir Pierre Juquin, mèche au vent sur le toit de l'immeuble, à côté de l'antenne qui sert
à diffuser le programme. Dirigeant du PCF alors en vue, sa présence indique bien
qu'il s'agit là d'une initiative politique nationale, décentralisée en province plutôt que
d'une tentative décidée par la fédération girondine. Ces émissions restent d'ailleurs
sans lendemain, mais Pierre Juquin saisit l'occasion pour évoquer la possibilité « de
créer une nouvelle radio qui serait contrôlée par les usagers eux-mêmes, ouverte aux
partis, aux syndicats, pluraliste » 6.
La Radio d’un seul auditeur ou l'origine de Radio Oxygène
Une autre expérience, lancée également en 1978, a été conçue, du moins dans ses
débuts, pour un seul et unique auditeur : Patrick Destruhaut, insoumis total au service
national qui pour cela était poursuivi et emprisonné à la Maison d'arrêt de Gradignan.
La radio imaginée par le GRANV (Groupe de Recherche et d'Action Non Violente) et
soutenue par d'autres groupes écologistes ou d'extrême gauche, était destinée à
maintenir le contact avec le prisonnier, à le soutenir et à lui apporter un certain
réconfort. L'émetteur et un magnétophone étaient posés tout simplement sur le trottoir
en face de la prison. Ses amis lui passaient les disques qu'il aimait. Ils émettaient
jusqu'à ce que les gardiens ou la police se manifestent, mais jamais plus d'une demiheure 7.
Par la suite Patrick Destruhaut fut transféré dans une autre ville, les créateurs de la
station décidèrent toutefois de conserver l'émetteur et de se servir de ce nouveau
6
Ibid.
4
LES RADIOS LIBRES A BORDEAUX ET EN AQUITAINE AU TOURNANT DES ANNEES 80
moyen d'expression qu'ils avaient à leur disposition. Ainsi, au mois de mai 1978, la
radio était présente sur la place Saint Projet à Bordeaux pour un match de football
symbolique organisé par le comité de boycott du Mundial en Argentine 8. L'article de
presse qui rend compte de l'expérience ne dit pas si la radio a émis à cette occasion ou
bien si ce ne fut pour elle que le moyen de se faire connaître et éventuellement de
collecter quelques éléments sonores.
D'autres émissions eurent lieu, mais il est difficile de localiser les lieux et les dates
de celle-ci, les souvenirs se sont estompés rapidement. Toutefois, outre les brouillages
qu'eut à subir la station, le 19 mai 1978, FR3 Bordeaux consacrait une séquence du
journal régional à la radio. Le 14 juin suivant, des policiers se présentaient à la station
régionale de télévision, munis d'une décision de la commission rogatoire du parquet
de Bordeaux pour saisir les bobines du reportage. Elles leur furent remises, ce qui
entraîna de vives protestations de la part des membres du Syndicat National des
Journalistes de la station. On retrouve les fondateurs de cette radio libre atypique en
1981, ils forment la base d’une radio alternative célèbre en son temps à Bordeaux :
Radio Oxygène.
1978, Radio Campus à Bordeaux 9
C’est encore en 1978, au mois de mars, qu’est née Radio Campus dans l’un des
villages universitaires du campus de Pessac et Talence. Elle a été créée par la volonté
d'un groupe d'étudiants et d’amis logeant dans la même résidence depuis trois ans.
Ceux d’entre eux qui poursuivaient des études techniques à l’IUT voisin se
chargèrent de la partie technique et de la fabrication d'un émetteur. Emetteur assez
faible au demeurant, la radio qui émettait en modulation de fréquence sur 102 MHz
ne couvrait qu’un rayon de deux à deux kilomètres et demi.
Radio Campus était installée au cinquième et dernier étage d'un des bâtiments. Elle
n'eut jamais à subir de brouillage, ni de poursuite d'aucune sorte, malgré l'annonce à
l'avance des émissions par quelques affiches apposées dans les différentes universités
et l'indication d'une adresse où l'on pouvait joindre les animateurs.
Entretien avec Gilbert Galley, l’un des initiateurs de cette opération.
Sud Ouest, 23 mai 1978
9
Jean Pétaux, « Présentation d'une expérience de radio pirate : RadioCampusBordeaux ».in
L'Information locale, sous la dir. de A. Mabileau et A.J. Tudesq, Ed. Pédone, Paris, 1980.
7
8
5
LES RADIOS LIBRES A BORDEAUX ET EN AQUITAINE AU TOURNANT DES ANNEES 80
Les émissions avaient lieu entre 21 H et 23 H le soir, à l’origine elles furent
essentiellement musicales, puis les étudiants de Radio Campus s'attachèrent à
concevoir des programmes plus élaborés : culturels ou politiques, certains associant
les deux aspects : « Le phénomène Punk, sa musique et ses prolongements »,
« Cultures régionales et folksong », « la ville américaine », « l'Afrique traditionnelle
et l'Afrique contemporaine théâtre des interventions militaires étrangères »...
Signe de son origine universitaire, l'activité de la radio fut suspendue durant l'été
1978 et reprit à l'automne, mais peu à peu l'expérience s'essouffla.
1979/1980, Radio CGT 33 10
C'est peut-être Radio CGT 33 qui est apparue à cette époque le projet le plus
développé, sans doute parce que des différentes radios pirates girondines, c'était la
mieux équipée, la mieux structurée et aussi celle qui émit le plus régulièrement. De
plus, comme ailleurs en France, à l’instar de Radio Lorraine Cœur d’Acier, la CGT à
Bordeaux n'avait pas choisi la clandestinité, c'est au grand jour que Radio CGT 33 a
existé. Elle occupait un local désaffecté des PTT au rez-de-chaussée de la bourse du
travail CGT, cours Aristide Briand dans le centre ville de Bordeaux. Les instigateurs
de la radio pensaient, avec raison d’ailleurs, que nul n'oserait violer l'entrée du
bâtiment syndical. La radio fut tout de même protégée, quelque 500 militants se
relayaient jour et nuit par quart de huit heures, pour la protéger. Il était prévu qu’en
cas d'attaque extérieure, tout le matériel pouvait être évacué en lieu sûr en une dizaine
de minutes.
Le matériel qui a servi à monter Radio CGT 33 avait été fourni par la Direction
confédérale du syndicat, et avait déjà servi auparavant pour des radios itinérantes du
syndicat en Normandie et en Bretagne. L'émetteur avait une puissance de 600 watts
selon les responsables locaux de la CGT 11, de 2 kilowatts selon la préfecture 12.
Deux raisons principales avaient poussé le syndicat à lancer une radio en Gironde.
Tout d’abord, la date de son lancement avait été choisie en fonction de la proximité
des élections prud’homales, qui eurent lieu le 12 décembre 1979. La radio avait pour
Alain Ricard, « Point de vue et questions sur Radio CGT 33 » in Livre blanc sur l’identité
régionale en Aquitaine, Talence : Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 1981.
11
Gaspard Norrito, Radio CGT 33, Mémoire, Université Bordeaux I, Institut d’Etudes Politiques,
1983, p. 8.
12
SudOuest, 22 novembre 1979
10
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LES RADIOS LIBRES A BORDEAUX ET EN AQUITAINE AU TOURNANT DES ANNEES 80
but d'animer la campagne électorale. Mais le département avait également été élu en
raison de sa situation sociale, six entreprises y étaient alors occupées par leurs salariés
en grève.
En 1979, comme en 1980, Radio CGT 33 a émis durant une semaine (du lundi 21
novembre au samedi 26). Les programmes s'organisaient de la façon suivante : la
radio émettait de 7h. à 10h., de 12 à 14h. et de 19 à 21h., entre temps elle diffusait le
fil musical piraté de FIB (France Inter Bordeaux). Soit 42 heures d'émissions au total.
Si en novembre 1979, la radio laissait une place importante aux élections
prud'homales, d'autres thèmes furent abordés : la jeunesse et l'enseignement, les
P.T.T, une chronique juridique était annoncée
. Radio CGT 33 évoque la région
13
Aquitaine, la situation économique en Gironde, la chasse et également les Jeux
Olympiques. Ce dernier thème est l’occasion pour des auditeurs de marquer au
téléphone leur désaccord avec l’entrée de l’armée soviétique en Afghanistan, on les
laisse s’exprimer librement.
L’action et les buts de la radio sont présentés de la manière suivante : « La
situation réelle vécue par les travailleurs est pratiquement absente du contenu de
l'information dans notre pays. (…) Il ne s’agit pas pour nous de mettre en cause le
caractère de service public que doit conserver l’information : il s’agit d’une réaction
légitime dictée par le black out exercé par les grands moyens d’information sur la
situation réelle des travailleurs, les raisons de leur mécontentement et leurs luttes »
.
14
Les émissions ont été annoncées par voie de tracts et d'affiches, sur l'une d'elles on
pouvait voir et lire : « Silence (en direction de patrons et de contremaîtres), ils
écoutent Radio CGT 33, la voix de ceux que l'on fait taire ». L’année suivante, les
auditeurs seront invités à « faire la différence entre ce que dira Radio CGT 33 et le
silence des autres », les autres qui sont nommément désignés : FR3, Radio Aquitaine,
Radio Monte Carlo, Sud Radio, France Inter tous ayant des correspondants à
Bordeaux mais aussi le journal Sud Ouest 15.
Pourtant la CGT reçoit pour cette fois un renfort de poids à travers le journal Sud
Ouest justement. En 1979, le quotidien bordelais publie un article chaque jour les 21,
22, 23 novembre 1979 et le commentaire de l'événement que fait le journal, sous la
13
14
15
Ibid.
Tract de la CGT, 1979.
La Vie Syndicale, mai 1980, n° 224
7
LES RADIOS LIBRES A BORDEAUX ET EN AQUITAINE AU TOURNANT DES ANNEES 80
plume de Jean Eimer, est loin d'être hostile : « Les émissions sont dans l’ensemble
peu tristes malgré la gravité supposée des propos. Car une radio ne s’improvise pas
sans risque de gros fou rire. Le résultat est guilleret. Par-delà l'ironie ou le
fanatisme, on écoute la différence sans déplaisir. C'est tout à la fois le charme du
neuf, la séduction de la fronde et le rêve de ce que pourraient faire les radios locales
enfin débarrassées du carcan de l'Etat » 16.
Les autorités ne sont pas restées sans agir. En 1979, TDF avait essayé de brouiller
la radio ; sans succès indique Sud Ouest puisqu'elle était entendue dans un rayon de
30 kilomètres autour de Bordeaux avec un confort d'écoute équivalant à celui de la
station de FR3, Aquitaine Radio 17. Les techniciens de la radio avaient installé la radio
sur les ondes juste à côté de la fréquence occupée par France Inter, rendant ainsi
délicat tout brouillage qui risquait de gêner également la radio nationale.
En 1979, le parquet de Bordeaux avait été saisi de l'affaire après que la police
judiciaire eut constaté le délit . Ce n'est que le 13 juin 1980, soit après la deuxième
vague d'activité de la station que Jean Dartigues, secrétaire général de l’Union
Départementale CGT, est appelé à répondre aux questions des enquêteurs. Ce qui
aboutit le 5 décembre 1980 à l'inculpation de celui-ci et de trois autres militants ayant
participé à l'infraction. Leur comparution devant le juge d'instruction s'accompagne
d'une manifestation de 250 personnes à Bordeaux, selon Sud Ouest. Une délégation
de soutien demande que les poursuites soient menées collectivement contre les quatre
inculpés et non pas individuellement 18.
Sans se laisser impressionner par ces poursuites, la CGT récidive en 1980, les
raisons avancées sont les mêmes : « Pour briser le mur du silence, Radio CGT 33
reprend. Durant quelques jours, elle aura pour mission d'être l'amplificateur des
luttes en Aquitaine » 19.
Les inculpés n’eurent jamais à comparaître devant le tribunal correctionnel,
comme d’autres plus célèbres, tel François Mitterrand. En 1981, ils bénéficient de la
loi d'amnistie au moment où a lieu une troisième vague d'émission de Radio CGT 33.
À côté de ces expériences notables, il y eut aussi des tentatives avortées. Ainsi le
18 avril 1978, par exemple, Sud Ouest titrait : « Une radio pirate à Bordeaux,
16
17
18
SudOuest, 22 novembre 1979
Ibid.
Sud Ouest, 6 décembre 1980
8
LES RADIOS LIBRES A BORDEAUX ET EN AQUITAINE AU TOURNANT DES ANNEES 80
première émission demain avec la complicité de Saint Pierre » (il s'agit du quartier
Saint Pierre à Bordeaux). Des émissions hebdomadaires étaient prévues, les mercredis
de 18 à 19 Heures sur 104 MHz. Un animateur avait défini ainsi les buts de la station :
« Nous n'entendons point imiter les grandes stations nationales. Notre cible est
seulement locale... » 20. En fait, l'émission n'eut pas lieu, le brouillage de TDF rendant
inaudible par avance toute audition 21.
Dans les autres départements de l'Aquitaine, le mouvement des radios libres fut
moins développé ou bien souvent là aussi il ne laissa guère de trace. Dans le Lot-etGaronne en 1979 un groupe de jeunes constitué de Jean Pierre Allaux, Jacques
Massey, Jean Pierre Epinette, Christian Jaunasse, lancent Radio Babel à Villeneuvesur-Lot. Les premières émissions ont lieu en août 1980. Parmi les thèmes développés
par cette station il y a les luttes écologistes et anti-nucléaires, en particulier
l’opposition à la construction d’une centrale nucléaire à Golfech dans la vallée de la
Garonne, dans le département voisin du Tarn-et-Garonne, qui sera finalement
construite.
Il semble bien que les promoteurs de Radio Gascogne à Nérac aient décidé de la
création d'une radio à la fin de 1980. À Pau, quelques émissions avaient commencé, à
titre expérimental surtout, un peu avant l'élection de mai 1981. Ce qui devait donner
un peu plus tard naissance à la Radio des Gaves. On pourrait certainement multiplier
les exemples de ce type. Enfin un autre type d’expériences a concerné l’Aquitaine : la
tentative d’implantation de ce que l’on pourrait appeler des « radios périphériques
libres ».
De nouvelles radios périphériques « libres »
L’idée de créer une radio en périphérie de l’Aquitaine, c’est-à-dire naturellement
en Espagne, est ancienne. Des premières tentatives chaotiques eurent lieu entre 1969
et 1975, sous le nom de Radio Atlantic 2000, avec notamment l’appui du journal Sud
Ouest. Ce fut un échec tant en raison de l’hostilité que lui a témoignée l’Etat français
qu’à cause des difficultés techniques auxquelles elle s’était heurtée. La radio était
19
20
21
La vie syndicale, mai 1980, n° 226
Sud Ouest, 18 avril 1978
Sud Ouest, 20 avril 1978
9
LES RADIOS LIBRES A BORDEAUX ET EN AQUITAINE AU TOURNANT DES ANNEES 80
audible théoriquement de Bilbao jusqu'à La Rochelle, mais elle ne l’était en fait que
dans une forêt des Landes désertée et sur la frange littorale. « En ondes moyennes,
Atlantic 2000 était entendue depuis Bilbao jusqu'à La Rochelle. Mais cette radio
portait bien son nom, puisqu'elle couvrait une longue portion de la côte Atlantique
sur une largeur variant de 5 à 10 kilomètres »
. Sans liens étroits avec le
22
mouvement des radios libres, cette radio voulait se rattacher au modèle plus
traditionnel des radios privées commerciales. La critique du monopole ne
s’accompagnait pas ici de contestation sociale ou politique.
L’idée d’émettre depuis l’Espagne est reprise quelques années plus tard. Radio
Adour Navarre est lancée le 9 juillet 1978 par Alexandre de la Cerda, son créateur,
depuis le Pays Basque espagnol. Le Monde, le 9 juillet et le 27 Sud Ouest lui
consacrent un article. D'autres quotidiens, Le Matin, La Croix… signalèrent
l'existence de ce poste qui existait à la manière des postes périphériques. Son premier
et principal mérite, ironisait-on, était d’avoir réveillé l'antenne locale de FR3 (Radio
Côte Basque). Cette station, comme Atlantic 2000, louait un temps d'antenne sur
l'émetteur d'une radio située au Pays Basque espagnol. Il s’agissait ici de Radio
Popular de Loyola près de San Sebastian, une station de la puissante chaîne
radiophonique COPE, appartenant à l’église catholique espagnole.
Son émetteur venait d’être reconstruit et portait jusqu'à Mont-de-Marsan. Le
père Arregui, alors directeur de la station, souhaitait nouer des liens avec une radio
du Pays Basque français, afin d'étendre son réseau de correspondants
radiophoniques à l'ensemble du Pays Basque. « Nous collaborons depuis longtemps
avec les stations locales de Bilbao et St-Sébastien, le besoin d'une relation avec les
provinces Basques du Nord des Pyrénées se faisait sentir. À Bayonne, une équipe
nous a proposé ses services. Nous avons un émetteur modulation de fréquence qui
peut atteindre le Sud de la France et la chaîne à laquelle nous appartenons (la
COPE) nous accorde une grande autonomie » 23. Alexandre de la Cerda évoquait
quant à lui « nos frères du Pays Basque sud » 24. Radio Adour Navarre répondait
ainsi aux aspirations des défenseurs du projet nationaliste basque, partisan d’un
grand Pays Basque, unifiant les sept provinces espagnoles et françaises qui à leurs
Pascal Ricaud, Médias et territorialités aux frontières (avec les exemples basque et catalan),
Thèse de Doctorat, Université Michel de Montaigne – Bordeaux 3, SICA, juillet 2000, p. 139-144.
23
Père Arregui, Courrier français des Pyrénées Atlantiques, 28 Juillet 1979
24
Pascal Ricaud, Op. Cit.
22
10
LES RADIOS LIBRES A BORDEAUX ET EN AQUITAINE AU TOURNANT DES ANNEES 80
yeux le constituent de manière historique 25.
La radio s’est positionnée comme un média multilingue au bout de quelques mois
de fonctionnement diffusant ses programmes en Français mais aussi en Basque et en
Gascon. En 1981, le basque représentait 25 % du temps d'antenne de la station qui
proposait également des programmes en gascon (14 % de son temps d'antenne) et en
portugais (une heure hebdomadaire). À ce moment-là, suite de la légalisation des
radios libres, Radio Adour Navarre a pu rapatrier ses studios à Bayonne, non sans
subir quelques brouillages, car cette radio refuse l’interdiction de la publicité sur les
ondes des radios associatives et ne renonce pas à cette source de financement. Bien
que privée, Radio Adour Navarre aspirait à devenir une station régionale privée de
service public, c'est-à-dire au service de toutes les entités, de tous les groupes, de
toutes les communautés culturelles et linguistiques. Elle sera victime de ce statut
autoproclamé de radio « privée de service public », voulant concilier l'inconciliable :
être une station commerciale financée par la publicité et une radio militante
régionaliste de communication sociale à qui l'on assignait des missions forcément
pénalisantes en termes d'audience.
Ces divers exemples de radios libres présentes en Aquitaine avant 1981 illustrent
bien la grande diversité de ce phénomène. Simple loisir ludique de techniciens ou de
passionnés de musique ; médias engagés politiquement à l’extrême gauche, dans le
mouvement écologiste ou bien autour de la gauche traditionnelle ; spéculations sur ce
que pourrait être les développements de la communication audiovisuelle privée
commerciale, à l’évidence les radios libres d’Aquitaine - et d’ailleurs - ne se
résumaient pas à un seul cas de figure. L’erreur et par voie de conséquence l’échec de
l’après 1981 en la matière a été peut-être de vouloir les couler dans un moule
identique alors même que leur diversité s’affirmait plus grande encore au lendemain
de la victoire de François Mitterrand.
DE L’EUPHORIE A LA LEGALISATION ET A LA NORMALISATION
Jean-Jacques Cheval, « Médias audiovisuels français et langues minorisées », in Langues
d’Aquitaine : dynamiques institutionnelles et patrimoine linguistique (Dir. VIAUT A.), Talence :
Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 1996. Jean-Jacques Cheval, « Les radios locales
privées et les langues régionales en Aquitaine », in Lengas (revue de sociolinguistique), n° 367
Montpellier 111/ CNRS, 1994.
25
11
LES RADIOS LIBRES A BORDEAUX ET EN AQUITAINE AU TOURNANT DES ANNEES 80
On connaît le slogan maoïste détourné, employé par les militants de Radio Alice en
Italie : « Que cent fleurs s'épanouissent, que cent radios transmettent »
26
. En mai
1981, il est repris et décliné sur tous les tons en France. Dès les résultats de l'élection
présidentielle connus, des radios se lancent sur les ondes et dans les mois suivants le
phénomène ne faiblit pas dans une véritable effervescence étourdissante. Cette
irruption spontanée, ce bouillonnement oratoire fut finalement dans son ampleur, la
seule manifestation d'une intervention directe de la société civile dans la mise en
œuvre du « changement » annoncé. Par ailleurs, pour ceux qui imaginaient un
scénario reproduisant les débuts du Front populaire en 1936, contrairement à leurs
craintes ou à leurs espoirs antagonistes, le calme social a prévalu. Les Français
attendaient que leurs aspirations nouvelles soient directement satisfaites par le haut 27.
Dans le domaine de la radio libre, il en va tout autrement et, de fait, c’est à une prise
de parole massive que l’on assiste. Le phénomène concerne l’ensemble du pays,
l’Aquitaine aussi et plus particulièrement deux départements : la Gironde et les
Pyrénées-Atlantiques. Entre 1981 et 1984, 131 radios locales privées s’installent sur
les ondes en Aquitaine, d’autres sont en projet.
NOMBRE DE RADIOS LOCALES PRIVEES
AYANT DEBUTE LEURS EMISSIONS EN AQUITAINE ENTRE 1981 ET 1984
Lot-et-
Pyrénées-
Dordogne
Gironde
Landes
Garonne
Atlantiques
TOTAL
1981
7
27
5
5
11
55
1982
2
10
6
2
14
34
1983
5
6
0
5
3
19
1984
3
6
1
4
9
23
TOTAL
17
49
12
16
37
131
La Gironde figure parmi les départements français qui ont connu la création du
plus grand nombre de radios libres en 1981 et ensuite ; ce qui justifia selon le
témoignage de Robert Prot
28
que son cas soit parmi les premiers traités par les
26
Collectif A/Traverso, Radio Alice, Radio libre, Paris : Jean-Pierre Delarge éditeur ;
1977, 116 p.
27
Jean-Jacques Cheval, Les radios en France. Histoire, état et enjeux, Rennes : Editions Apogée,
1997, 252 p.
28
Robert Prot, Des radios pour se parler, les radios locales en France, Paris : La Documentation
Française, 1985, 141 p.
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LES RADIOS LIBRES A BORDEAUX ET EN AQUITAINE AU TOURNANT DES ANNEES 80
instances compétentes, la commission Holleaux, puis Galabert et enfin la Haute
Autorité. Sur une durée plus longue, les données statistiques sont encore plus
impressionnantes. Entre 1976 et 1986, nous avons pu recenser 111 noms différents de
radios ayant existé en Gironde, toutefois le nombre de projets réels et véritablement
distincts est inférieur, on peut avancer l'hypothèse de 85 projets radiophoniques
sérieux ayant vu le jour dans le département. Parmi eux 44 ont été légalement
autorisés à partir d’avril 1983. En 1984, on pouvait estimer à environ 1500 le nombre
de personnes qui collaboraient de près ou de loin avec une radio locale privée en
Gironde 29.
La première radio à se lancer sur Bordeaux, le 20 mai 1981, fut Radio Bordeaux
Une, qui tirait son nom de cette situation. Elle était la création de Patrick Epron qui
fut, en 1977, le plus jeune conseiller municipal élu de Bordeaux vice-président du
Parti radical valoisien, candidat à diverses reprises de l’UDF lors d’élections locales,
il appartient à l’ancienne majorité politique qui vient d’être défaite. À l’instar d’autres
de ses amis qui étaient des partisans farouches du monopole et défendaient les
poursuites contre les radios clandestines et leurs militants seulement quelques
semaines auparavant, il change son fusil d’épaule et se lance le premier en Gironde
dans cette nouvelle activité. D’autres radios suivront rapidement : Radio Côte
d’Argent (dont le nom rappelle l’entre-deux-guerres de la radiodiffusion à Bordeaux),
Radio Télé Garonne (socialiste), Radio Libre Bordeaux ou Radio 100 qui est créée
par le journal Sud Ouest. Équipée à grands frais et dotée d’une équipe professionnelle,
Radio 100 connaîtra malgré tout l’échec de ses ambitions et divers repositionnements.
Ce fut le sort de beaucoup de radios du même type. Il s’avère assez vite en effet que
le savoir-faire indéniable de la presse écrite régionale ou locale n’est pas
immédiatement transposable sur la radio. Beaucoup d’autres RLP bordelaises ou
girondines pourraient être citées encore, certaines au nom évocateur comme La Clé
des Ondes (proche de l’extrême gauche), Radio Esgourde à Ste Foy la Grande, La Vie
au Grand Hertz… Au total, ce sont 27 radios qui ont commencé à émettre en Gironde
en 1981 ou bien qui ont repris ou poursuivi leurs activités quand elles étaient les
héritières de radios libres historiques.
Entre 1981 et 1984, les radios libres devenues locales et privées (RLP) étaient
toutes associatives. Conformément aux vœux de la majeure partie des militants
Jean-Jacques Cheval, Les radios locales privées en Gironde, Thèse de Doctorat de
l'Université de Bordeaux III Talence : Université de Bordeaux III (ISIC), 1986, 692 + 105 f. dactyl.
29
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LES RADIOS LIBRES A BORDEAUX ET EN AQUITAINE AU TOURNANT DES ANNEES 80
d'avant 1981, elles étaient soustraites aux lois de l'économie de marché, le
financement publicitaire étant exclu. Mais à deux exceptions près les radios
émanaient en Gironde de nouvelles associations créées pour l'occasion et non pas
d'associations préexistantes. On a pu très vite le constater : les grandes composantes
du monde associatif sont restées à l'écart du mouvement des RLP. Toutefois certaines
associations de moindre importance - peu fortunées elles aussi - ont appuyé, dans les
limites de leurs moyens, certaines radios. Elles sont presque toutes logées à la même
enseigne, elles ont alors peu de ressources. En moyenne leurs budgets sont de moins
de 200 000 francs par an. Elles reposent entièrement sur le bénévolat, les animations
qu'elles organisent et les cotisations de leurs membres et sympathisants. Les
investissements en locaux et matériels tournent souvent autour de 100 ou 150 000
francs. Les radios se montent de bric et de broc, ce sont le plus souvent des
équipements Hi-Fi domestiques qui constituent la base du matériel technique, tandis
que les discothèques sont alimentées par les collections personnelles des animateurs.
Fréquemment la qualité sonore des émissions n'est pas fameuse. Mais, dans la
programmation et l’animation l'enthousiasme prévaut, un ton nouveau se fait jour, les
projets fourmillent, des groupes et des communautés peuvent s'exprimer et se faire
connaître, la qualité artistique ou journalistique n’est pas toujours au rendez-vous, on
remarque régulièrement le narcissisme des nouveaux « radioteurs » mais ça et là
émergent quelques individualités de talent. À Bordeaux Radio Angora devient ainsi
une pépinière de futurs professionnels de la radio. On trouve notamment parmi eux
les fondateurs de Wit FM.
Après cette période de l'effervescence, celle du meilleur et du pire, les radios dans
leur quasi-totalité cherchent à s’inscrire dans la durée or les subventions prévues
tardent à leur parvenir, les difficultés financières s'accroissent à mesure que l'on se
rend compte que le public n'admet plus les erreurs du début et que chaque radio doit
bénéficier d'un confort d'écoute correct et d'un minimum d'organisation et de
régularité dans ses programmes. Aussi en dépit de la loi, dès 1983, comme ailleurs,
des RLP d’Aquitaine recourent au financement publicitaire de manière ouverte ou
dissimulée. Ces pratiques commerciales n'ont pas alors beaucoup d'envergure, le
principal reproche qu'on peut leur faire est qu'elles s'apparentent souvent à de la
publicité clandestine difficilement décelable par l'auditeur, sous forme de reportages
publicitaires notamment. Les produits dérivés, présentés sous le nom de la station
constituent une autre source de financement. Malgré la loi encore, la Gironde a connu
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LES RADIOS LIBRES A BORDEAUX ET EN AQUITAINE AU TOURNANT DES ANNEES 80
l'existence de radios municipales telle Fréquence Sud à Mérignac. D’autres solutions
sont envisagées : en mai 1984, Radio Côte d’Argent abandonne son identité et se
franchise à la marque NRJ, elle est alors la première station provinciale d’un réseau
qui commence tout juste son ascension.
Issue d’une décision directe et personnelle du Président de la République, la loi du
1er août 1984, change la donne. Elle autorise le financement publicitaire et les RLP ne
sont plus tenues d'adopter un statut associatif. Cette décision fait plus qu’entériner une
situation, dans une logique prévisible et impérieuse, la course aux revenus
publicitaires s'accompagne d'une recherche de la plus vaste audience. La rentabilité
économique suppose un maximum d'efficacité. Le financement commercial appelle à
la concentration. Sur un plan technique, des radios veulent couvrir des périmètres
toujours plus vastes.
En Aquitaine, environ 3 radios sur 4 choisissent d’aller vers un financement
commercial. Mais il apparaît rapidement que l'écart se creuse entre les radios les plus
chanceuses et les autres. Le financement publicitaire ne résout les problèmes que
d'une petite partie des radios. Seules celles qui apparaissent en tête des sondages
peuvent espérer vivre de la publicité.
On entre à ce moment-là clairement dans une nouvelle période marquée par la
disparition de nombreuses stations et la concentration nationale autour de réseaux, où
l’on retrouve au premier rang NRJ. Les radios locales privées seront de moins en
moins souvent locales.
Après 1981, d’autres facteurs interviennent aussi dans la recomposition du paysage
radiophonique régional. Le service public relève le défi des RLP. En Aquitaine, Radio
France Périgord commence ses émissions en 1982, suivie de Radio France Bordeaux
Gironde en 1983, de Radio France Landes en 1984 et, en 1985, une radio bicéphale
naît dans les Pyrénées-Atlantiques sous les noms de Radio France Pays Basque et
Radio France Pau Béarn. En avril 1986, ce sont les radios périphériques qui
obtiendront l’autorisation d’implanter des émetteurs FM un peu partout en France.
Fait assez rare, elles sont du même coup toutes les quatre autorisées à être présentes
en Gironde.
En 1981, sur la bande de modulation de fréquence girondine, il était possible de
recevoir 5 radios différentes, toutes de service public. En 1986, c’étaient 44
programmes distincts que l’on pouvait capter. Si les utopistes des radios libres n’ont
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LES RADIOS LIBRES A BORDEAUX ET EN AQUITAINE AU TOURNANT DES ANNEES 80
pas tenu toutes leurs promesses, ils auront au moins permis le bouleversement d’une
situation confinée et l’obtention d’un réel pluralisme radiophonique.
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