Du temps au temps - Centre d`histoire sociale du XXe siècle UMR8058

Commentaires

Transcription

Du temps au temps - Centre d`histoire sociale du XXe siècle UMR8058
Du temps au temps, l’inventaire historique du premier septennat de François Mitterrand
(1981-1988)
Christian-Marc Bosséno
« La France, pour moi, c’est moi… », laisse échapper François Mitterrand au détour d’une
longue évocation lyrique de son ancrage au pays qu’il présidera moins de trois ans plus tard.
Nous sommes le 15 septembre 1978, jour de la rentrée scolaire, sur le plateau d’Apostrophes
où, trois ans et demi après sa première apparition dans l’émission littéraire de Bernard Pivot1,
le Premier secrétaire du Parti socialiste est venu présenter son nouveau recueil de chroniques,
L’Abeille et l’architecte. Si elle renvoie lointainement à un bien plus ancien « L’Etat, c’est
moi », la formule, « La France, c’est moi », évoque tout à fait l’esprit d’une Constitution
républicaine, celle de 1958, dans laquelle le futur président, après l’avoir violemment
combattue, s’apprête à se glisser : le chef de l’Etat, élu au suffrage universel, se doit d’être
l’incarnation même du pays. La France, c’est lui2 : cet aveu, ou ce souhait, intervient en fin
d’émission, en réponse assez véhémente malgré le temps passé à la « certaine idée de la
France » revendiquée naguère par son prédécesseur et rival, Charles de Gaulle. La France de
François Mitterrand, dit-il sur le plateau d’Apostrophes, ne relève pas d’une « certaine idée »
(même s’il reconnaît avec un brin d’ironie que « la formule est belle »), mais d’un lien
physique, qui encourage la métaphore amoureuse :
« J’ai une connaissance physique de la France […], j’ai un amour physique de
la France […], je n’ai pas beaucoup d’idées de la France, mais je vis ce qu’est la
France. Je n’ai pas besoin qu’on me fasse la leçon […]. C’est l’histoire d’un pays qui
est le mien, que j’aime, que je sens, qui est toute ma vie […]. L’amour physique, vous
1
La première intervention de François Mitterrand dans l’émission littéraire Apostrophes remonte au 7 février
1975, pour La Paille et le Grain.
2
L’étude lexicographique du discours de François Mitterrand confirme cette assimilation, sensible aussi chez
Charles de Gaulle, comme le souligne Dominique Labbé : mais si « « France » et « pays » sont les deux mots les
plus employés chez l’un et l’autre », « […] il y a, dans le discours de François Mitterrand lorsqu’il parle de la
France, une association presque physique du pays avec sa propre personne qu’on ne trouve pas chez le
Général. » Dominique Labbé, Le Vocabulaire de François Mitterrand, Paris, Presses de la Fondation nationale
des sciences politiques, 1990, p. 13.
voyez ce que c’est que l’amour physique, à partir duquel on peut avoir toutes les autres
formes d’amour. 3 »
Cette vision « sensualiste » de l’attachement à la France, telle que l’évoque François
Mitterrand dans la suite de son développement ne repose guère sur des éléments historiques,
mais se réclame d’un ancrage topographique, géographique et géologique, presque d’une
« histoire naturelle » de la France, en une imagerie bucolique et terrienne que le futur candidat
développe avec force gestes enveloppants, comme s’il montrait hors-champ, sous les
projecteurs du plateau d’Antenne 2, un paysage intemporel - et qui sera amplement reprise
durant la campagne électorale de 1981 (songeons au célèbre clocher des affiches de « La force
tranquille ») :
« La France, pour moi, c’est moi… C’est moi sous certains aspects : le saule,
là, le long de la petite rivière, le coteau qui s’élève comme ça, les espèces d’arbres, eh
oui c’est comme ça, les routes poudreuses, de temps en temps un peu de bitume, telle
forme d’église romane […]. Ce sont quelques images qui mourront avec moi, peutêtre, mais qui feront que je me sentirai totalement incorporé à cette terre un peu
calcaire qui est la mienne, qui présente un certain dessin, qui a des creux, des bosses,
un relief, une géographie. Bref, moi-même, je me sens partie prenante de la France.
Bon alors voilà, c’est tout, c’est pas très intellectuel, ça, mais à partir de là on peut
peut-être avoir des idées 4 ».
« Incorporation » au terroir français, intemporalité de paysages et de routes encore à
peine bitumées, voilà bien une « certaine sensation » de la France opposée presque trait pour
trait à la « modernité » giscardienne. Significativement, lorsqu’il retourne 17 ans plus tard, à
la fin de son second septennat, sur le plateau de Bernard Pivot, pour un Bouillon de culture
consacré aux Grands travaux et à la parution de son livre d’entretiens avec Elie Wiesel5,
François Mitterrand revient, en des termes presque identiques et citant à nouveau la « certaine
idée » de son prédécesseur, sur la pregnance et la sensualité de son attachement au pays :
« J’aime la France […] d’une façon charnelle […]. Je vis la France dans mes veines, je la sens
avec mon odorat […] 6 »
Ce retour sur 1978 suit un long développement sur un des passages du livre
d’entretiens, où le président, évoquant son enfance opère en quelque sorte une osmose entre
3
Apostrophes, Antenne 2, 15 septembre 1978.
Ibid.
5
François Mitterrand, Elie Wiesel, Mémoire à deux voix, Paris, Editions Odile Jacob, 1995. Les variations
mitterrandiennes sur la « certaine idée de la France » gaullienne se trouvent dans ses écrits depuis 1969 au
moins : « Qui ne se fait une idée de la France ? », Ma part de vérité, Paris, Fayard, 1969, p. 24.
6
Bouillon de culture, France 2, 14 avril 1995.
4
l’histoire du pays (et, singulièrement, celle de ses épisodes révolutionnaires) et l’histoire
naturelle de ses paysages, en une étonnante et romanesque vision d’un Mitterrand enfant
haranguant un peuple d’arbres :
« Je montais au grenier de la maison. Je haranguais intérieurement un peuple
invisible. Je m’en souviens très précisément. Le paysage autour de Touvent
m’inspirait et, comme je lisais beaucoup à cette époque les orateurs de la Révolution,
ceux de 1789 comme ceux de 1848, sans doute cela m’exaltait-il. De là, de ce grenier
jonché de gousses de maïs, par la petite fenêtre qui donnait sur le jardin, je lançais des
appels à l’Histoire dont je modifiais le cours selon les circonstances.7 »
A une question sur cette double appropriation de la mémoire historique et du paysage,
le président répond à son interlocuteur :
« J’étais malade d’histoire, j’aimais l’histoire, j’aimais faire revivre l’histoire
passée – surtout celle de la France, c’est celle-là que je connaissais un petit peu […] Je
trouve cela au contraire très complémentaire : il y a les ballades le long des ruisseaux
et des rivières et il y a la harangue au peuple – un peuple imaginaire : c’étaient des
tilleuls qui étaient en face de moi. 8 ».
L’enfant qui récitait (et adaptait à l’occasion) les orateurs de la Révolution aux tilleuls,
telle est l’image que François Mitterrand, à la fin de quatorze ans de mandature suprême et au
soir de sa vie, tient à donner. Image singulièrement apaisée de l’histoire – son histoire propre
et celle du pays -, au moment même où, au terme d’une carrière qui, de la droite nationaliste
des années 30 à la gauche des années 70 et à son « aggiornamento » ultérieur, a parcouru un
large spectre d’influences et d’inspirations, de modèles et contre-modèles, battent leur plein
les polémiques concernant le passé politique du président, auxquelles, après la parution du
livre de Pierre Péan sur les jeunes années de François Mitterrand9, tant les entretiens avec Elie
Wiesel que l’émission d’avril 1995 veulent apporter une réponse ultime10.
Il ne sera pas ici question du bagage historique de François Mitterrand, de ses
influences ou de sa formation intellectuelle ni de son trajet propre, pour lesquels je renvoie au
flux biographique presque ininterrompu de livres parus depuis le début des années 80, mais
bien de l’usage, de l’utilisation, de l’instrumentalisation de l’histoire dans le versant public,
émergé pourra-t-on dire de sa carrière : écrits, interventions, discours, cérémonies et
7
François Mitterrand, Elie Wiesel, op. cit., p. 17.
Bouillon de culture, 14 avril 1995.
9
Pierre Péan, Une jeunesse française, François Miterrand 1934-1947, Paris, Fayard 1994.
10
François Mitterrand à Bernard Pivot, à propos d’Elie Wiesel et de l’affaire Bousquet : « Permettez-moi de
vous dire, pour l’exactitude de l’histoire […], que c’est moi qui lui ai demandé, au moment où il a fallu imprimer
ce livre, j’ai dit : moi, je n’accepte pas de le publier si vous ne me posez pas de question sur cette affaire
8
apparitions télévisées relatives au premier septennat de François Mitterrand11. Si l’histoire, en
ses multiples réécritures, est un matériau brut et libre de droits, il s’agit ici, à travers les
références faites par François Mitterrand aussi bien à la mémoire collective qu’à son passé
personnel dès lors qu’il entre dans l’histoire, de déterminer combien ce discours sur l’histoire
a pu justifier une politique au présent – en un mot, comment le « ici et maintenant »
mitterrandien a pu, de manière particulièrement spectaculaire sans doute chez ce chef d’Etat
précis, qui a toujours tenu à se présenter plus que tout autre sous la figure de homme politique
intellectuel, érudit et féru d’histoire et de littérature, pour qui « l’homme politique et
l’écrivain se rejoignent et se confondent »12, se nourrir d’un« ici et autrefois » et d’un « hier et
ailleurs » à géométrie forcément variable, saisi entre vénération des continuités et fascination
pour les ruptures, pris dans la dialectique parfois périlleuse de la justification du passé par le
présent et la mythographie des « événements fondateurs » et des « grands ancêtres » élus par
le Président de la Vème République.
Dramaturgies de la rupture et de l’incarnation du « peuple de gauche »
« Homme du passé », comme le lui avait reproché lors du débat de l’entre-deux tours des
élections présidentielles son rival Valéry Giscard d’Estaing, incarnation a contrario de la
modernité et de la « démocratie avancée »13 et qui avait reçu en retour du futur élu la
qualification peu amène d’ « homme du passif »14
? Homme fortement ancré dans une
mémoire et une mythologie anciennes, en tout cas, François Mitterrand, qui ne parle alors
guère de son passé propre sinon au moment de la Résistance et de la Libération, place
ouvertement son avènement au pouvoir sous le signe de l’histoire : son élection, il le proclame
Bousquet, alors que vous vous êtes exprimé, à New York, sur ce sujet […] ». Bouillon de culture, France 2, 14
avril 1995.
11
Singulièrement grâce aux fonds de l’Inathèque de France, où j’ai pu consulter une vingtaine d’émissions
télévisées sur ou avec François Mitterrand (interviews, évocations, retransmissions de cérémonies officielles) et
aux collections de discours et déclarations conservées par la Bibliothèque nationale de France et l’Institut
François Mitterrand (une quarantaine étudiés). La question se poserait ici du caractère individuel ou collectif de
ces textes publics, plus ou moins préparés ou rédigés par les conseillers de l’homme d’Etat. François Mitterrand
est, des hommes d ‘Etat de la Vème République, un de ceux qui ont le plus rédigé eux-mêmes leurs textes,
comme en témoigne parmi d’autres le préfacier anonyme d’un recueil de discours publié en 1995, « parce que
François Mitterrand y accorde un soin particulier, qu’il les écrit toujours de sa main, avec un grand talent
littéraire – ses conseillers techniques ne sont mis à contribution que pour l’élaboration de fiches techniques qui
viendront renforcer le propos ». Un discours est « un événement majeur, auquel il consacre tous ses efforts
jusqu’à la dernière minute. Si ce travail est souvent achevé dans l’urgence, il n’en est que plus minutieux ».
Préface à François Mitterrand, Discours 1981-1995, Paris, Europolis, 1995.
12
L’Express, 19 septembre 1977, cité par Lucie Fougeron et Yannick Déhée, « Le Président et les écrivains. Les
fréquentations littéraires de François Mitterrand », in Serge Berstein, Pierre Milza et Jean-Louis Bianco,
François Mitterrand, les années du changement, 1981-84, Paris, Institut François [email protected]@@, p. 897.
13
Voir ici-même l’intervention de Patrick Garcia.
dès le 10 mai 1981 depuis Château-Chinon à l’annonce des premières estimations, représente
l’incarnation en un homme de ce que l’on commence à appeler alors le « peuple de gauche »,
cette masse anonyme qui l’a élu. Sa victoire
« […] est aussi celle de ces femmes et de ces hommes, humbles militants
pénétrés d’idéal qui, dans chaque commune de France, dans chaque ville, chaque
village, toute leur vie, ont espéré ce jour où leur pays viendrait enfin à leur
rencontre15 »
Le discours d’investiture du 21 mai 1981 reprend dès ses premières lignes le thème,
très prisé à l’époque, des « oubliés de l’histoire » enfin parvenus à une existence politique
posthume, l’élection de 1981 étant vue comme l’aboutissement d’un long processus historique
commencé à la veille de la Révolution française, « peuple de l’ombre » qui mêlerait les
souvenirs de 1789, des révolutions du XIXè siècle, du socialisme, du Front populaire
et de la Résistance réunis, dont François Mitterrand devient l’organe :
« En ce jour où je prends possession de la plus haute charge, je pense à ces
millions et ces millions de femmes et d’hommes, ferment de notre peuple, qui, deux
siècles durant, dans la paix et dans la guerre, par le travail et par le sang, ont façonné
l’Histoire de France sans y avoir accès autrement que par de brèves et glorieuses
fractures de notre société. C’est en leur nom que je parle, fidèle à l’enseignement de
Jaurès alors que, troisième étape d’un long cheminement, après le Front populaire et la
Libération, la majorité politique des Français démocratiquement exprimée vient de
s’identifier à sa majorité sociale 16 ».
Rarement cité mais tout aussi éloquent, le discours du nouveau Président à l’Hôtel de
ville, le même jour, ancre plus explicitement encore le vote de 1981 au continuum historique
initié par la Révolution française, au risque d’un télescopage entre 1789 et 1792 :
« Il est bien vrai que je viens ici conformément à une tradition. Mais, plus
encore que la tradition, l’Histoire m’en fait un devoir. A Paris est née un jour de l’été
1792 la première République française. Elle nous proposa avec un temps d’avance le
suffrage universel et avec lui ces mots nouveaux qui devaient faire le tour du monde,
les Doits de l’homme et du citoyen 17 ».
14
Débat du 5 mai 1981.
Déclaration de Château-Chinon, 10 mai 1981, in François Mitterrand, Discours 1981-1995, Paris, Europolis,
1995, p. 23.
16
Discours d’investiture, Palais de l’Elysée, 21 mai 1981, ibid., p. 25. Pierre Mauroy revient dix ans plus tard,
curieusement filmé devant le Passage du Grand Saint-Bernard par Napoléon, personnage exclu du Panthéon
mitterrandien, de David, sur cette « incarnation » en des termes très proches : « Pour des millions et des millions
de Français, qui de grand-père à fils, à petit-fils, ont toujours été dans l’opposition, c’est toujours les autres qui
étiant au pouvoir, ils se sont habitués à l’idée que leur condition est telle qu’ils ne peuvent pas être représentés au
pouvoir. C’étaient les leurs qui étaient au pouvoir, c’était François Mitterrand qui incarnait cette France nouvelle
qui arrivait. » Maurice Dugowson, La Décennie Mitterrand, La Marche du siècle, FR 3, 17 avril 1991.
17
Cérémonies d’investiture du Président de la République, TF1, 21 mai 1981.
15
Ce discours, prononcé face au Maire de Paris, l’ex-candidat Jacques Chirac, reviendra
plus tard sur les souvenirs personnels de François Mitterrand durant la Libération de Paris,
manière implicite de rappeler que, contrairement au trop jeune leader du parti néo-gaulliste, le
nouveau Président, lui, « y était », s’est inscrit dans cette histoire glorieuse (« J’ai vécu ces
jours, il y a trente-sept ans […] 18 », dit-il avant de citer de Gaulle). Surtout, il dérive vers une
évocation très classique, entre Michelet et Lavisse, des conflits qui ont dans l’histoire opposé
« le Château » et « la Ville » qui, poursuivant la rhétorique de la succession des révolutions
dont le 10 mai serait l’aboutissement ultime, peut-être lue, grâce à un surprenant va-et-vient
entre Ancien régime et XIXè siècle, comme un hommage discret à la manière dont, dans une
histoire plus présente, le Maire de Paris, par sa campagne anti-UDF violente du premier tour
et son désistement rien moins qu’ambigu du lundi 27 avril, a contribué à la défaite de Valéry
Giscard d’Estaing, que le ton de la campagne de 1981 permet sans peine d’assimiler au camp
du « Château » :
« Premier contre-pouvoir face au Château du Seigneur, l’Hôtel de ville
s’affirme comme la Maison commune. Vieux face à face du Roi et du Prévôt, de la
Cour et de la Ville et plus tard, en contrefaçon, de Versailles contre la Commune.
1830, 1848, 1870, 1871, à quoi bon égrener les dates ? Beaucoup sont devenues des
fêtes, mais n’oublions pas qu’elles furent d’abord des combats. L’absolutisme ne
pardonne pas au pouvoir municipal, à celui-ci moins qu’à tout autre. Ce n’est pas un
hasard si Napoléon Bonaparte supprima le Conseil municipal de Paris au profit des
Préfets, ce n’est pas un hasard si Louis-Napoléon à son tour accrut la tutelle de l’Etat
sur la Ville 19 ».
Jamais Président élu et investi n’avait autant, lors de ses premières prises de parole,
autant mobilisé l’Histoire, passée et à venir (Château-Chinon : « Au-delà des luttes politiques,
des contradictions, c’est à l’Histoire qu’il appartient maintenant de juger chacun de nos
actes 20»). En plaçant le 10 mai sous le signe de deux siècles de révolutions, François
Mitterrand instrumentalise l’histoire pour mieux mettre en scène le « changement » promis,
alors que le nouveau Président, moins qu’un révolutionnaire, est l’acteur principal d’une
transition démocratique déguisée en changement de régime, comme le noteront plus tard
Patrick Jarreau et Jacques Kergoat :
18
Ibid.
Ibid . Mais il ne faudra attendre qu’un an pour que le nouveau pouvoir, le 30 juin 1982, tente au nom de la
décentralisation de réformer l’exécutif parisien, projet que la violente réaction de Jacques Chirac voue à l’échec.
Cf. Pierre Favier et Michel Martin-Roland, La Décennie Mitterrand, 1 : les ruptures, Paris, Seuil, 1990, p. 155158.
20
Déclaration de Château-Chinon, 10 mai 1981. François Mitterrand, Discours, op. cit., p. 23. L’année 1981 se
clôt de même sur un appel à l’Histoire future : « Seule l’Histoire pourra dire, avec le recul du temps, la trace
laissée par l’année qui s’achève », Vœux du Président de la République pour l’année 1982, ibid. p. 23.
19
« Il s’agit d’en finir avec le système issu de 1958 et de lui en substituer un
autre. 1981 doit effacer le « coup » de 1958. C’est presque une nouvelle légalité qui se
met en place, et on se surprend à parler de la période précédente comme d’un « ancien
régime », alors que ni les institutions ni leur pratique ne sont modifiées 21 ».
La visite aux Grands hommes
Entrer au Panthéon (et en ressortir vivant) pour entrer dans l’Histoire, saluer les
« Grands hommes » pour en capter l’héritage et s’en déclarer le successeur, tel est l’enjeu de
la cérémonie parfaitement inédite inscrite à la fin du programme officiel de la journée
d’investiture du 21 mai 1981. Cérémonie muette de toute allocution, dont la dramaturgie toute
entière reprend la rhétorique historienne inauguré depuis l’élection et constitue à son tour une
parfaite métaphore de la Constitution de la Vème République : le « peuple de gauche », mené
en cortège rue Soufflot, par ses représentants politiques et une sélection d’hommes de lettres
et de culture, accompagne le Président élu jusqu’au seuil du temple des Grands hommes pour
le laisser seul s’investir de leur mémoire avant que de commencer sa magistrature22. La veille
de l’événement, Pascal Ory le commente dans les colonnes du Monde :
« Arrêtons ici, au seuil du Panthéon national. Sans doute les yeux de la Nation,
par le regard des caméras, suivront-ils le nouveau Président jusqu’à la crypte de la
mémoire, mais enfin c’est bien seul qu’il y sera entré. Culte de la personnalité ? Non,
responsabilité historique. Il y a une politique des institutions, une politique de
l’économie. Il y a aussi une politique du symbole 23 ».
Bien sûr, comme le souligne Jean-Claude Bonnet, « le discours consacré aux morts,
dans ses métamorphoses, est toujours le sacre des vivants 24. » Revenant aux pompes
républicaines après la relative atonie cérémonielle du septennat « modernisateur » de Valéry
Giscard d’Estaing, le nouveau Président désigne ses « pères fondateurs », le couple Jean
Jaurès - Jean Moulin qui signe une double inscription dans l’histoire du socialisme25 et celle
21
Patrick Jarreau et Jacques Kergoat, François Mitterrand, 14 ans de pouvoir, Paris, Le Monde Editions, 1995,
p. 2.
22
Sur les aspects à la fois symboliques et techniques de la captation de cet événement singulier, je me permets de
renvoyer à mon « L’œil était dans la tombe : François Mitterrand au Panthéon (21 mai 1981) », Vertigo,
Esthétique et histoire du cinéma, n° 6/7, Rhétoriques de cinéma, 1991, p. 172-186.
23
Le Monde, 21 mai 1981.
24
Jean-Claude Bonnet, « Les morts illustres. Oraison funèbre, éloge académique, nécrologie », in Pierre Nora
(dir.), Les Lieux de mémoire, t. II, ***, La Nation, Paris, Gallimard, [email protected], p. 239.
25
Mais aussi de la conversion au socialisme, comme le rappelle sept ans plus tard François Mitterrand lors de sa
visite au Musée Jean Jaurès de Castres : « Imaginons-le : il a vingt-cinq ans lorsqu’enfin les syndicats
professionnels sont autorisés. A peine plus de trente ans lorsqu’à Fourmies, petite ville de filatures au nord du
pays, la troupe ouvre le feu sur la manifestation du 1er mai, faisant neuf morts dont un enfant, les images sont
dans notre mémoire collective. Il n’est pas alors socialiste, Jean Jaurès. C’est l’expérience et la vue du monde qui
l’ont porté à définir ses positions, à s’ancrer dans le service d’une grande idée, d’une grande cause. Et il a choisi
de la Résistance intérieure, en laissant provisoirement absent le troisième pôle de l’histoire
fondatrice selon Mitterrand, celui de la Révolution et des Droits de l’homme. Victor
Schoelcher, l’homme de l’abolition de l’esclavage sous la Seconde République, n’a été
adjoint au programme qu’en toute dernière minute, puisque son nom ne figure ni dans le
« déroulé » succint diffusé par les organisateurs de la cérémonie à la veille de celle-ci, ni dans
la presse (Le Monde du 23 mai, au lendemain de l’événement, parle encore d’un hommage « à
vingt héros de l’épopée française, à Jean Jaurès et à Jean Moulin surtout » et poursuit sur cette
ligne : « Des drapeaux rouges ou tricolores flottent sur le perron du Panthéon. Bel hommage
pour Jean Jaurès et Jean Moulin : « C’est ça, la mémoire, mon pote », commente un métallo
de la CGT.
26
», même si le journal publie en encadré une brève biographie de Schoelcher
comme il l’avait fait dans son édition du 21 pour les deux autres « Grands hommes »
honorés), ni au début de la retransmission télévisée de l’événement, où l’on ne mentionne
encore que les seuls Jaurès et Moulin. François Mitterrand dira avoir lui-même demandé
l’ajout de Schoelcher à un programme qu’il n’avait pas ou peu maîtrisé : « J’ai ajouté
Schoelcher de ma propre initiative, je dirais que c’est sans doute la seule initiative que j’ai
prise dans cette affaire
27
». Mais il semble que le choix de l’abolitionniste soit surtout lié au
dispositif de tournage de l’événement et à la disposition des lieux. Le caveau de Schoelcher
jouxtant celui de Jaurès et l’exiguité de la crypte rendant difficile de filmer l’un sans cadrer
l’autre, il devenait nécessaire de rendre hommage aux deux pour ne pas avoir à l’écran un
tombeau « muet ». Ainsi, l’hommage supplémentaire du 21 mai aurait été fortement
conditionné par la mise en scène de la cérémonie, premier spectacle politique conçu
exclusivement par et pour la captation télévisée, puisque les commentaires du moment
insistent tous sur la fiction de la solitude de François Mitterrand dans les cryptes du Panthéon
– alors qu’il est, bien sûr, discrètement guidé par des employés du Panthéon (ou, pour les
journalistes les plus imaginatifs, par « son beau-frère Roger Hannin [qui] lui montre la voie en
agitant les avant-bras »28), accompagné par les équipes de tournage et refourni en roses horschamp par une assistante (la presse posera la grave énigme de la « démultiplication des
roses29 » : le Président entre une rose à la main, dépose une rose sur chaque tombe et ressort
une rose toujours à la main).
ce camp car ce ne pouvait être que celui de la justice. Il ne le quittera plus. ». Allocution de M. François
Mitterrand, Président de la République, Centre national et Musée Jean Jaurès de Castres, 16 novembre 1988.
26
Philippe Boggio, Le Monde, 23 mai 1981.
27
Maurice Dugowson, La Décennie Mitterrand, op. cit.
28
Franz-Olivier Giesbert, Le Président, Paris, Seuil, 1990, p. 89.
29
Le Canard enchaîné, 14 juin 1981.
Entre « manifestation populaire
30
» (la foule qui, à l’extérieur, a accompagné le
Président jusqu’en haut de la rue Soufflot et attend sa sortie dans une ambiance de fête
revendicative et désordonnée, entre drapeaux rouges, drapeaux tricolores, banderoles et
slogans syndicaux et rituel solitaire (la méditation du nouveau Président face aux mânes de
ses ancêtres désignés), la cérémonie du 21 mai 1981 mêle volontairement plusieurs registres,
et constitue sans doute la première mise en scène « post-moderne » du rituel politique
nouveau, entre mythologies de la liesse populaire, Marseillaise et Internationale réconciliées,
et rhétorique télévisuelle (les ronds rouges collés au sol, sur lesquels le Président doit se
positionner face aux tombes pour être dans le champ des caméras), foule réelle de la rue
Soufflot et public virtuel de la dramatique qui se joue dans les cryptes. Si Christian
Dupavillon, maître d’œuvre de l’hommage aux « grands hommes », avoue avoir été hanté,
durant la brève préparation de l’événement, par les photographies de Charles de Gaulle
remontant les Champs-Elysées en août 1944, dans l’idée que, selon les lois du rituel nouveau,
« il faut une seule chose, une émotion, un geste ; il faut réduire au maximum, épurer le
spectacle du politique
31
», l’image de la cérémonie qui fera mémoire ne sera pas celle,
initialement prévue, de François Mitterrand de face se séparant de la foule pour entrer dans le
Panthéon (un examen attentif des enregistrements télévisés montre que le service d’ordre,
nerveux avant que d’être débordé, empêche les photographes de pouvoir prendre ce cliché
précis), mais celle de la sortie du Panthéon et de la longue station de François Mitterrand
devant le monument, non prévue par le protocole initial et liée au retard pris par l’orchestre
dans l’exécution de l’Hymne à la joie32. L’image de François Mitterrand rose à la main,
impassible durant la Marseillaise qui clôt le rituel, figuré en gardien du temple de la mémoire
républicaine, fera le tour de la presse, sera reprise dans maint ouvrage sur le Président et,
souvent, sera la dernière photographie des nouveaux manuels d’histoire de classe terminale
suivant les programmes de [email protected], qui étendent le champ de l’histoire contemporaine à celui
du temps présent. L’homme à la rose, qui entendait inaugurer une nouvelle histoire, clôt les
livres d’histoire du premier septennat.
Cette image de la visite au Panthéon restera l’icône des débuts de l’ « état de grâce »
mitterrandien. Interrogé dix ans plus tard sur ses pensées au moment de la visite aux Grands
30
Jack Lang : « Le Panthéon n’est pas mon idée. C’est François Mitterrand qui a décidé que le jour de son entrée
en fonction serait organisée une grande manifestation populaire au Quartier latin », Maurice Dugowson, La
Décennie Mitterrand, op. cit.
31
Entretien avec Christian Dupavillon, Paris, 30 octobre 1989.
hommes, le Président revient sur cette triple célébration, placée désormais sous la signe de la
liberté, évoquant
« […] cet immense Panthéon qui est une belle chose, noble, où se raconte une
part de l’Histoire de France. Jean Jaurès, Jean Moulin, Schoelcher, c’étaient trois
formes de libération. Je pensais surtout à ça, et je me disais : « En quoi le temps qui
m’est donné maintenant me permettra d’inscrire les sept ans qui viennent sous le signe
d’une libération ?33 »
Le Panthéon, on le sait, restera un lieu de prédilection de la mémoire mitterrandienne :
il y retourne le 5 octobre 1987 pour la cérémonie d’entrée de René Cassin, puis un an plus
tard et après sa réélection, le 9 novembre 1988, pour le transfert des cendres de Jean Monnet.
François Mitterrand, à l’occasion de cette dernière, rendra collectivement hommage aux trois
derniers « entrants » (Moulin, Cassin et Monnet), pour reconstruire un parcours historique
cohérent, de la Résistance à la construction de l’Europe en passant par la Déclaration
universelle des Droits de l’homme :
« […] voici depuis quelques années le troisième des grands acteurs de notre vie
nationale à nous Français, mais aussi grands acteurs de la vie contemporaine de
l’Europe qui sont venus l’un après l’autre, entourés par l’affection et par le respect
d’un peuple, jusqu’au Panthéon où nous sommes. Chacun symbolise un moment de
l’histoire, une attitude devant la vie, une façon d’être soi-même : Jean Moulin et la
Résistance pour l’amour de la patrie. René Cassin, la défense et le progrès du droit,
Jean Monnet, l’Europe et l’organisation de la paix. 34 »
Damnés de la terre
S’ouvre en 1981, dans l’euphorie des premiers mois du septennat, une phase de
prosélytisme tiers-mondiste centré sur les Droits de l’homme qui s’appuie largement sur
l’utilisation de l’Histoire et culmine avec la visite officielle de François Mitterrand en
Amérique du Nord (Etats-Unis et Mexique), en octobre 1981, où les hasards du calendrier ont
opéré une coïncidence entre la commémoration de la bataille de Yorktown, dernier combat de
la Guerre d’indépendance américaine et la tenue du sommet Nord-Sud de Cancun. Dans un
contexte international tourmenté, en pleine crise des missiles SS20, la France de François
Mitterrand, qui vient en juillet d’apporter son soutien au Front d’opposition salvadorien, en
32
Furieux du passage tonitruant des motards de l’escorte présidentielle devant la tribune où il dirige l’Orchestre
de Paris, Daniel Baremboïm a interrompu l’exécution de l’Hymne à la joie, qu’il reprend da capo quelques
minutes plus tard, décalant ainsi tous les minutages prévus.
33
Maurice Dugowson, La Décennie Mitterrand, op. cit.
pleine guerrilla contre le régime soutenu par les U.S.A., et ne tardera guère à accorder une
aide militaire symbolique au régime sandiniste du Nicaragua, navigue entre fidélité atlantique
et soutien aux pays du Sud, ce dont témoigne tout à fait le dispositif cérémoniel de l’automne
1981.
A Yorktown, où il assiste le 19 octobre, à l’invitation de Ronald Reagan, à une
reconstitution fidèle de la bataille de 1781 et de la capitulation anglaise devant Washington et
Rochambeau, dans la grande tradition de la Living History à l’anglo-saxonne35, François
Mitterrand prononce un discours qui suit tout à fait la ligne des « Révolutions atlantiques »
qui domine alors l’historiographie de la fin du XVIIIème siècle. « Dans le sang, l’effort et le
courage, quelque chose d’immense a commencé ici : ce premier chapitre de l’Histoire
moderne, nos aïeux l’ont écrit ici 36 ». Le bref récit de la bataille auquel se livre François
aboutit au moment décisif, selon lui, de la journée, celui où les Français, au lieu de recevoir la
capitulation anglaise eux-mêmes, la détournent vers Washington :
« Un geste va donner tout son sens à la victoire et ce geste eut lieu ici même,
presque à la même heure du jour. Le Général O’Hara, délégué par Cornwallis, malade,
galope vers Rochambeau pour lui remettre l’épée du chef anglais. Mais le Général
Mathieu Dumas, en lui désignant Washington, le vrai chef suprême, va faire prendre
conscience à tous de ce qui vient de se passer depuis cinq ans en terre américaine : ce
n’est pas une nouvelle péripétie de la vieille querelle franco-anglaise, mais bien le
premier acte libre du Nouveau monde.37 »
En quelque sorte fille du noble geste de Dumas, et, avant lui, de la pensée des
Philosophes des Lumières, la Révolution américaine est la mère de la Révolution française :
« Nous autres Français savons, qu’avant nous, Montesquieu et nos philosophes
du XVIIIème siècle, ont eu sur le nouveau Continent leurs premiers disciples ;
qu’avant nous, vous avez donné corps à des idées qui allaient se développer tout au
long du siècle suivant et jusqu’à nos jours dans un grand mouvement universel :
l’Indépendance pour la Nation, la Constitution pour l’Etat, la Liberté pour les Peuples.
Et lorsqu’en 1789 la France s’enflamme à la braise de votre Révolution, Lafayette
coule notre Déclaration des Droits de l’homme dans le moule de Jefferson et de
Franklin.38 »
34
Présidence de la République, Service de presse. Allocution prononcée par M. François Mitterrand, Président
de la République, lors du transfert des cendres au Panthéon de Jean Monnet, 9 novembre 1988, Institut François
Mitterrand.
35
Voir Marcel Ophuls, Yorktown, le sens d’une victoire, 200ème anniversaire de la bataille du 19 octobre 1781,
Antenne 2, 4 juillet 1982.
36
Présidence de la République, service de presse, Discours de Monsieur François Mitterrand […] sur le champ
de bataille de Yorktown, le lundi 19 octobre 1981, Institut François Mitterrand.
37
Ibid.
38
Ibid.
Mais, s’il rappelle la manière dont, en 1917 et 1944, les Etats-Unis ont rendu, « avec
usure », la « politesse de Lafayette » à la France et salue la réconciliation franco-anglaise,
François Mitterrand poursuit le continuum historique de la lutte des peuples pour leurs droits,
revivifié par les Révolutions françaises, en un développement qui préfigure, le lendemain, le
discours de Mexico et vise explicitement le tiers-monde des nouveaux « Insurgents » en lutte
contre tous les impérialismes :
« Oui, la bataille de Yorktown – et ce qui s’en est suivi – a pesé lourd sur le
destin du monde ; sa leçon demeure ; le combat pour la liberté et la justice des
« Insurgents » de la guerre de l’indépendance se poursuit sous d’autres formes, en
d’autre lieux du monde actuel […] Les enseignements de Washington et des pères
fondateurs de la démocratie américaine sont inscrits dans la mémoire collective où les
ont rejoints les idéaux de nos Révolutions de 1789 et de 1848. Ecoutons ensemble les
voix qui s’élèvent, de tous les continents. Partout s’expriment le même refus de toutes
les formes de domination, quelle qu’en soit la nature, politique, économique ou
culturelle, la même volonté d’indépendance, le même besoin de dignité. Les
aspirations des peuples d’aujourd’hui sont aussi légitimes que celles de nos ancêtres.
Ils sont fidèles à leur exemple. Comprenons-les, nous qui avons la charge de conduire
la politique de nos pays en cette époque difficile et agissons pour que leur message
soit entendu quand il est encore temps. 39 »
C’est devant le monument à la Révolution de Mexico, au lendemain de ce discours
dont le passage sur les « nouveaux Insurgents » a été fraîchement accueilli par
l’administration Reagan, que François Mitterrand poursuit son cycle historico-tiers mondiste.
Improprement resté dans les mémoires comme « discours de Cancun », alors qu’il avait été,
précisément, organisé en marge du sommet pour être plus audible, l’événement avait été
soigneusement préparé, et avait même fait l’objet d’une tentative de répétition mexicaine du
geste mitterrandien du 21 mai, le conseiller Régis Debray ayant initialement proposé
« une réplique à la Mexicaine du « scénario Panthéon à Paris », consistant à
déposer trois roses, l’une à Juarez, l’autre à Cardenas, la dernière à un personnage plus
contemporain (Allende ?) ; la restitution au Mexique d’un trophée (fanion ou drapeau
enlevé par l’armée française lors de l’expédition bonapartiste) ; et un grand discours
permettant, dans les meilleures conditions d’écoute internationale, de faire passer
l’essentiel du message français qui, sinon, risque d’être, à Cancun même, parasité ou
banalisé par le tohu-bohu.40 »
« Aux fils de la Révolution mexicaine, j’apporte le salut fraternel des fils de la
Révolution française ! », lance François Mitterrand à la relativement maigre foule41
39
Ibid.
Jacques Attali, Verbatim, I, 1981-1986, Paris, Fayard, 1993, p. 119.
41
« Hélas pour d’aussi superbes envolées, la foule n’était pas au rendez-vous […] On n’avait pas choisi la plus
grande place de cette capitale torrentielle. Mais l’esplanade est quand même grande devant le monument de la
Révolution. Cinq mille personnes à peine s’y étaient massées pour écouter le Président français. Une misère.
40
rassemblée devant le monument de la Révolution de Mexico. Le discours s’ouvre presque
naturellement par une lecture du monument, Panthéon imagé de la Révolution mexicaine
selon le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), avec ses présents et ses absents, auquel le
Président n’hésite pas à ajouter un personnage absent :
« Ce monument parle de lui-même. Il montre sur quelles pierres d’angle repose
la grandeur du Mexique moderne. Chacune porte un nom. La démocratie : Madero. La
légalité : Carranza. Le rassemblement : Calles. L’indépendance économique :
Cardenas. Par chance, les constructeurs du monument de la Révolution n’ont pas
oublié de faire une place à Pancho Villa et, pour ma part, permettez-moi de vous le
dire, je n’oublierai pas non plus Emiliano Zapata, le signataire du Plan d’Ayala, le
rédempteur des paysans dépossédés. Ces héros qui ont façonné votre histoire
n’appartiennent qu’à vous. Mais les principes qu’ils incarnent appartiennent à tous. Ce
sont aussi les notres 42. »
Ce que François Mitterrand salue dans la Révolution mexicaine, c’est aussi,
significativement, son antériorité par rapport à l’achèvement de la Révolution soviétique :
« L’antagonisme Est-Ouest ne saurait expliquer la lutte pour l’émancipation
des « damnés de la terre », pas plus qu’il n’aide à les résoudre. Zapata et les siens
n’ont pas attendu que Lénine soit au pouvoir à Moscou pour prendre d’eux-mêmes les
armes contre l’insoutenable dictature de Porfirio Diaz.43 »
Introduisant, selon Jacques Attali, la notion de « droit d’ingérence » humanitaire dans
le droit international44, le discours revient sur le texte franco- mexicain en faveur de la
guerilla salvadorienne, pomme de discorde avec Washington, pour justifier la vocation
naturellement, car historiquement, universelle de la France en matière de Droits de l’homme :
« Il existe dans notre droit pénal un délit grave, celui de non-assistance à
personne en danger. Lorsqu’on est témoin d’une agression dans la rue, on ne peut pas
impunément laisser le plus faible seul face au plus fort, tourner le dos et suivre son
chemin. En droit international, la non-assistance aux peuples en danger n’est pas
encore un délit. Mais c’est une faute morale et politique qui a déjà coûté trop de morts
et trop de douleurs à trop de peuples abandonnés, où qu’il se trouvent sur la carte pour
que nous acceptions, à notre tour, de la combattre. Les peuples de la région, à défaut
des Gouvernements, ne se sont pas trompés sur le sens à donner à la déclaration
franco-mexicaine sur le Salvador. Le respect des principes dérange le plus souvent les
routines diplomatiques. Mais l’Histoire qui passe donnera raison au droit qui reste.45 »
Immanquablement venait à l’esprit le souvenir de la marée humaine (300.000 ? 400.000 ? Peut-être davantage)
qui avait accueilli de Gaulle à Mexico. Mais, surtout, un soupçon. Car, à Mexico, ce sont les autorités qui
déterminent le nombre de manifestants ». Jean-Louis Peninou, Libération, 22 octobre 1981. Le journaliste ajoute
qu’aucun extrait significatif n’a été diffusé par la télévision mexicaine.
42
Présidence de la République, Service de presse, Discours prononcé par Monsieur François Mitterrand,
Président de la République française, devant le monument de la Révolution à Mexico, 20 octobre 1981, Institut
François Mitterrand.
43
Ibid.
44
Loc. cit.
Le long salut qui suit à tous les « damnés de la terre », à tous les « combattants de la
liberté », « aux prêtres brutalisés, aux syndicalistes emprisonnés, aux chômeurs qui vendent
leur sang pour survivre, aux indiens pourchassés dans leur forêt, aux travailleurs sans droit,
aux paysans sans terre, aux résistants sans arme, qui veulent vivre et vivre libres », entend
sceller l’alliance de « la championne des droits du citoyen », la France, et du « champion du
droit des peuples », le Mexique : « Voilà pourquoi, quand un Français socialiste s’adresse aux
patriotes mexicains, il se sent fort d’une longue histoire au service de la Liberté 46».
Si les élans tiers-mondistes du discours mitterrandien tendront à s’atténuer au fil du
temps et ne retrouveront jamais la force du discours de Mexico, le thème de la France,
berceau historique des droits de l’homme et par conséquent comptable de leur respect à
l’échelle planétaire, continuera à habiter la rhétorique présidentielle, toujours justifié par
l’invocation du passé, comme dans le discours-bilan de la législature, prononcé à Lille en
février 1986, en un développement qui mêle le souvenir d’Hemingway à des accents
hugoliens :
« La France, la patrie française a la chance de posséder une vocation
universelle qui fait qu’elle a compris, depuis le premier jour, le langage des autres, pas
toujours le langage parlé, mais le langage que les pensées expriment, que les
sentiments transmettent. C’est toute l’histoire du monde dont nous sommes
comptables, ou du moins dont nous avons le sentiment d’être comptables. Qu’il se
passe quoi que ce soit dans le monde, que de fois vous l’ai-je dit : « Pour qui sonne le
glas ? », reprenant le thème d’Hemingway, « il sonne pour toi, lorsqu’une liberté est
perdue quelque part dans le monde, il sonne pour toi ». La France a depuis longtemps
cette tradition profonde de considérer que toute liberté perdue, que toute mort, que
toute torture, que tout supplice contre un homme, une femme, un être humain dans le
monde, c’est aussi une torture, un supplice, une mort pour elle.47 »
La tentative tiers-mondiste des débuts du septennat cependant, à mesure que la
diplomatie française retrouve ses réflexes de l’ « ancien régime », le cède dans l’ordre
cérémoniel à la construction européenne, avec notamment l’évocation de l’amitié francoallemande, mise en scène à Verdun en septembre 1984. S’il salue comme « habile » le
centrage de la cérémonie sur la Première guerre mondiale plus que sur la Seconde,
l’éditorialiste du Monde note que
« […] la symbolique de la rencontre de Verdun laissera probablement une trace
durable dans la conscience des deux peuples. L’image du Président français et du
Chancelier ouest-allemand main dans la main devant un cerceuil recouvert des deux
drapeaux est de celles qui ne s’oublient pas.48 »
45
Ibid.
Ibid.
47
Discours-bilan de la législature, Lille, 7 février 1986. François Mitterrand, Discours, op. cit., p. 207.
48
Le Monde, 25 septembre 1984.
46
La place de l’ego-histoire
François Mitterrand, durant son premier septennat, n’a que peu recours à sa propre
histoire. Des polémiques sur son passé et sur son séjour à Vichy, il n’est encore que très
rarement question dans le domaine public, et sa ligne de défense reste celle énoncée en 1969
dans son ouvrage Ma part de vérité, notamment dans un passage repris in extenso par Le
Monde au lendemain du 10 mai :
« Une légende subtile veut que j’aie appartenu à l’Action française…
Que peut répondre l’accusé qui a la charge de prouver son innocence ? Rien. Nier
serait s’abaisser. Et pourquoi répondre ? S’il était vrai que j’eusse été d’extrême-droite
dans ma jeunesse, je jugerais plus honorable d’être là où je suis aujourd’hui que
d’avoir parcouru le chemin inverse, où l’on se bouscule, semble-t-il 49 »
Ce passé qui une dizaine d’années plus tard « ne passera plus », justifiera plus
tard en partie Lionel Jospin à invoquer un « droit d’inventaire » sur la mémoire
mitterrandienne tout en poussant le Président à multiplier durant la dernière année de son
mandat, notamment à la télévision, les exposés de sa « part de vérité » tandis que le calendrier
des cérémonies lui a fait récemment multiplier les gestes commémoratifs dédiés aux « lieux
de mémoire » de la Seconde guerre mondiale (inauguration de la Maison des enfants d’Izieu,
24 avril 1994, Omaha Beach, 6 juin 1994, cinquantenaire du massacre d’Oradour-sur-Glane,
10 juin 1994, cinquantenaire de la Libération de Paris à l’Hôtel de ville, 25 août 1994), ce
passé donc reste cantonné à la presse d’extrême-droite et aux rumeurs, même lorsque, durant
la polémique sur le groupe de presse Hersant, les députés Jacques Toubon et Alain Madelin
brandissent un numéro de Votre beauté en plein hémicycle de l’Assemblée nationale en
mettant en cause le parcours du Président. La polémique n’accroche guère, ou n’est du moins
pas relayée, renvoyée par exemple par Le Monde, qui cite La Lettre de la Nation, l’organe du
RPR50, au registre des « campagnes orchestrées » qui avaient tant coûté à Blum ou à MendèsFrance.
Peu fréquentes quand elles ne concernent pas la Libération (et la présence effective de
François Mitterrand aux côtés de Charles de Gaulle puisque, pour la petite histoire, le premier
soutiendra toujours avoir retenu par la jambe le second lors de son discours à la fenêtre de
49
Le Monde, 12 mai 1981.
Pierre Charpy : « A tant faire de vouloir ennuyer François Mitterrand, mieux vaut ressortir ses affiches de
1946, du plus pur style « droitier et anticommuniste », sa capacité de sauteur de haies dans les jardins de
l’Observatoire, ses ennuis avec Mendès-France dans l’affaire des fuites, etc… », cité par Jean-Yves Lhommeau,
Le Monde, 1er-2 février 1984.
50
l’Hôtel de ville) ou l’anecdote, les appels de François Mitterrand à ses souvenirs de jeunesse
sont volontiers distillés sur la scène internationale, notamment lorsqu’il s’agit de rassurer des
interlocuteurs peut-être enclins à le voir exclusivement sous les atours du Président de gauche
redouté. Devant le Congrès américain, trois ans seulement après les envolées de Yorktown et
Mexico, François Mitterrand convoque les souvenirs bibliques de son enfance pour saluer le
peuple des Etats-Unis :
« Enfant, j’avais appris de ma mère à relier, comme elle le faisait dans le
raccourci de son imaginaire, les grands thèmes inspirés de la Bible, notre lecture quotidienne,
aux héros de votre indépendance, porteurs à ses yeux du message éternel, ces principes
simples et sublimes qui donnent à la vie de chaque individu son sens et à toute société sa
justification : la liberté, le droit, le respect des autres et de soi, le temps du rêve et le temps de
l’action, l’amour de la vie et l’acceptation de la mort. Il me semble aujourd’hui que tout cela
pouvait se résumer en un seul mot : la civilisation.51 »
En mars 1982 de même, premier Président français à parler devant la Knesset et venu
argumenter l’idée d’une reconnaissance mutuelle entre Israéliens et OLP et, à terme d’un Etat
palestinien, François Mitterrand, après un développement sur l’Holocauste, improvise sur
« son » propre passé biblique :
« Je me souviens de l’enseignement de ma mère, qui, déjà, me décrivait la
Bible, sa lecture quotidienne, comme le livre de raison d’un peuple, le peuple juif, et
qui ajoutait : « Juifs, nous ne le sommes pas, et pourtant cette histoire est un peu la
notre 52 »
Toujours, comme dans ses écrits, c’est cependant autour de la béance de la Seconde
guerre mondiale que s’organise le siècle de François Mitterrand :
« Pour avoir vécu dans une France occupée, je ressens au fond de moi-même ce
que peuvent éprouve les Allemands séparés. Pour avoir connu une Europe dévastée, je
ressens ce que peuvent éprouver les peuples dispersés 53 »
Du bon usage du télescopage historique.
Chez François Mitterrand, l’Histoire est tout à la fois un fonds culturel commun et
un recueil d’exempla illustres, un imaginaire collectif dans lequel puiser au hasard du
calendrier commémoratif et des besoins du jour. Surtout, elle illustre souvent, de manière
directe, le présent, en une série d’aller-retours parfois acrobatiques, où les valeurs et les leçons
51
Allocution prononcée devant le Congrès, Washington, 29 mars 1984. François Mitterrand, Discours, op. cit.,
p. 112.
52
Allocution devant la Knesset, 3 mars 1982, citée par Jacques Attali, Verbatim, I, op. cit., p. 179.
53
Discours devant le Bundestag, 20 janvier 1983. François Mitterrand, Discours, op. cit., p. 85.
du passé sont convoquées au service de l’actualité. Ce sera bien sur le cas durant les fêtes du
Bicentenaire, durant lesquelles la résistance de la place Tien An Men puis la chute du mur de
Berlin et l’ébranlement du bloc soviétique seront évoquées comme la continuation de la geste
de 1789 et la preuve que « la Révolution est vivante 54 ». C’est également le cas en octobre
1985, lors des cérémonies du tricentenaire de la révocation de l’Edit de Nantes, où la longue
allocution prononcée par le Président au Palais de l’Unesco permet d’étudier les mécanismes
d’un rapport passé-présent, et surtout d’une instrumentalisation du passé, parfois complexe et
à révolutions multiples. Le discours, qui clôt une rencontre de spécialistes du sujet, s’ouvre
par une réflexion sur l’intérêt même de la démarche historienne :
« La Révocation en tant qu’événement, le fait historique lui-même, pourrait
nous paraître étrangère, lointaine. L’interdiction faite aux Protestants de pratiquer leur
religion en France, il suffirait de dire qu’elle appartient à une époque révolue. A quoi
bon après tout, pour reprendre la belle expression de Marc Bloch parlant de son métier
d’historien, « par macabre dilection, démailloter les Dieux morts ». C’est que la
Révocation est un de ces grands moments où le destin bascule 55 ».
Le discours du Président lui aussi à cet instant bascule, puisqu’il ne concernera en rien
la Révocation, un de ces moments de division nationale que François Mitterrand répugne à
évoquer : son intervention ne traitera que de l’Edit de Nantes lui-même, interprété comme
triomphe de la Raison d’Etat et de l’union nationale :
« Mais la Révocation, c’est d’abord son envers, son contraire, cet Edit de
Nantes promulgué en 1598, pour mettre fin à trente ans de guerre civile et éteindre un
brasier inlassablement ravivé qui, après avoir dévasté la France, menaçait son
existence même en tant qu’Etat […] Il fallait pour cela contraindre les factions en lutte
à accepter une autre logique qui leur était supérieure : la raison de l’Etat, dépositaire et
garant de l’intérêt national, de ce qu’en France, depuis le haut moyen âge, on appelle :
le bien commun. Il appartenait à l’Etat de faire triompher ce qui n’était pas de l’ordre
de la religion, de la foi, de la conscience individuelle, où l’Etat n’a que faire. Mais de
l’ordre de la politique, dès lors que ce qui était en danger c’était la Nation. […] L’Edit
54
Présidence de la République, service de presse. Allocution prononcée par M. François Mitterrand, Président de
la République, lors de l’inauguration du colloque « Les Images de la Révolution », Paris, 6 juillet 1989, Institut
François Mitterrand. Le discours prononcé par Jack Lang le 12 décembre 1989, lors de l’hommage rendu au
Panthéon à Grégoire, Monge et Condorcet, et qui eût du à l’origine être prononcé par le Président, reprend ce
thème de l’homothétie des deux « 89 », qui figure également dans les vœux de François Mitterrand à la Nation,
le 31 décembre 1989 : « [… ] et voilà qu’à deux cents ans de distance les mêmes mots, porteurs des mêmes
espérances, ont renversé d’autres Bastilles là où, en Europe, régnait necore la dictature […] 1789-1989, personne
n’aurait osé rêver pareille célébration pour un si bel anniversaire ». François Mitterrand, Discours, op. cit., p.
322.
55
Allocution prononcée par M. François Mitterrand, Président de la République, aux cérémonies du tricentenaire
de la Révocation de l’Edit de Nantes, Palais de l’Unesco, 11 octobre 1985. In Pierre Joxe, L’Edit de Nantes, une
histoire pour aujourd’hui, Paris, Hachette littérature, 1998, p. 352.
de Nantes est l’œuvre de cela ; tant il est vrai qu’au cours de l’Histoire, ce n’est jamais
qu’autour de la France que l’on peut rassembler les Français 56 ».
Après un long éloge des « politiques », catholiques comme protestants, et de leur souci
de la « raison de l’Etat », le Président peut, tout en s’en gardant, déployer le premier
anachronisme de son allocution :
« Et ce serait certes un anachronisme que de lire à l’avance dans l’Edit de
Nantes la Déclaration des Droits de l’homme – vous l’avez dit, Monsieur le Président
– ou la laïcité de l’Etat. Mais, quand on considère l’Histoire de France dans une
perspective de longue durée, on peut percevoir comme une étape – et une étape
importante – dans la conquête progressive et lente de ces deux fondements de notre
République.57 »
C’est au nom de la « continuité » de l’histoire française, d’un « invariant » français
pourrait-on dire, que l’orateur pousse l’anachronisme et le télescopage, qui mèneront bientôt
les auditeurs sur le terrain du très contemporain :
« Qu’est-ce qui fait de la France, au delà des particularismes, ce qu’elle est ?
Une présence dans le monde, une continuité dans l’Histoire. Cela hante chaque jour
mon esprit.58 »
Car l’évocation de l’Edit de Nantes, très vite, devient prétexte au sens propre à un
développement sur la tolérance, le racisme et l’exclusion, ancré dans les préoccupations
montantes du milieu des années 1980, puisqu’il s’agit pour le Président de
« […] vouloir que la France soit accueillante à ceux qui ont choisi d’y vivre, et
qui en même temps – qui le leur reprochera ?- veulent rester eux-mêmes […] Vieille
histoire, les dragonades, les galères, les Camisards ? Non, histoire d’aujourd’hui à
travers le monde entier. Vertige de l’exclusion, rejet des minorités, tentation de
pousser vers l’exil – et vers quel refuge – une partie de ceux qui veulent vivre chez
nous ou avec nous. Cela existe, cela chemine dans certains esprits 59 »
Revenu un instant à l’imaginaire de la Révocation et aux spectres de la division
nationale, François Mitterrand peut conclure sur un nouvel appel à l’unité, non sans plonger in
56
Ibid., p. 353.
Ibid., p. 354.
58
Ibid., p. 360.
59
Ibid., p. 361.
57
fine dans son propre passé et rappeler la dernière grande fracture française, la Seconde guerre
mondiale, l’égo-histoire venant ici prêter mains fortes aux leçons de l’histoire ancienne :
« Dans le souvenir des divisions, des déchirures ou des déchirements, on
trouvera la force de travailler à l’unité de la patrie. Car il est une génération, la mienne,
celle de beaucoup d’autres, ici, dans cette assemblée, une génération qui a vécu dans
sa jeunesse un autre drame de l’exclusion : le choix de la mort contre la conscience, ou
de la mort avec sa conscience. Et ce que l’on a vécu, comment peut-on l’oublier ? Il ne
reste plus qu’un devoir ; celui de l’enseigner à ceux qui suivront. 60 »
On le voit, intervenant à propos d’un sujet, la Révocation de l’Edit de Nantes, qu’il
élude pour ne parler que de la paix civile instaurée par l’Edit lui-même, François Mitterrand
parvient à balayer un continuum historique qui le conduit du droit médiéval au temps présent,
en passant par les déchirements majeurs de la Révolution et de la Seconde guerre mondiale.
Le passé nourrit le présent, l’informe. Le temps de François Mitterrand est celui des cycles
longs, des continuités plus que celui des ruptures, hormis les brèves explosions des ruptures
révolutionnaires, vues comme moments d’accélération vertigineuse de la marche vers une
idée du progrès qui relève tant de la philosophie des Lumières que d’un certain romantisme
qui durant le bicentenaire de la Révolution française se nourrira volontiers des visions
hugoliennes :
« Quelle leçon tirer, s’il en est une, de ce tourbillon d’événements, sinon que
rien n’est achevé, que rien ne s’achève jamais ? Que le combat change de forme, mais
pas de sens. Que de nouveaux orages surgissent du plus clair horizon, que d’autres
dominations se substituent à celles que l’on avait détruites, qu’apparaissent
d’incessantes ruptures entre l’idéal et le réel. « Il y a, écrivait Victor Hugo, dans ce que
la Révolution nous a apporté, plus de terre promise que de terrain gagné » 61 »
On retrouvera ce sens du télescopage, sur un mode mineur, dans le vidéoclip de
campagne produit pour le premier tour des élections présidentielles de 1988, tourbillon
d’images très syncopées, reprenant sur un rythme rapide, depuis la Révolution de 1989, les
grandes étapes des mythologies mitterrandiennes et annexant au passage de nombreuses
60
Ibid., p. 361.
icônes républicaines jusqu’à l’image finale, reprenant l’affiche de la campagne : « La France
unie ». Art du télescopage et de la téléologie poussé à l’extrême par les « communicants » du
Président en campagne ? François Mitterrand commente sobrement ces images : « Mais non,
ce n’est pas révolu. Sur les deux siècles qui viennent d’être rapidement racontés à travers les
images – un rythme qui m’a plu, mou je n’y suis pour rien dans cette composition, mais j’ai
admiré la qualité de cette réalisation – c’est l’Histoire de France. Ça va vite, mais on
comprend quand même
62
». Pourra-t-on dire à sa mort, en paraphrasant une phrase de La
Paille et le Grain concernant de Gaulle et ses rapports avec le monde, que l’Histoire est
redevenue ce qu’elle était avant que François Mitterrand l’eût inventée pour son usage 63 ?
Le 31 décembre 1988, réélu quelques mois plus tôt, c’est en direct de Strasbourg que
François Mitterrand prononce pour la septième fois ses vœux aux Français :
« Parce que c’est à Strasbourg que Rouget de Lisle a, pour la première fois,
chanté La Marseillaise, le chant de la patrie et de la République. Parce que Strasbourg
est la capitale de l’Europe et que, cette Europe, nous avons quatre ans, pas davantage,
pour la construire. Parce que Strasbourg vient de fêter son deuxième millénaire, et
pour bien des raisons qui font que Strasbourg est aimée des Français, je suis heureux
de vous présenter, ce soir et de cette ville, mes vœux de nouvel an. »
Enracinement lointain - le bimillénaire de Strasbourg, commémoration - le
bicentenaire de la Révolution qui s’ouvre, avenir – la construction européenne, cet
enchaînement historique « télescopé » inaugure un cycle commémoratif nouveau, qui mènera
François Mitterrand des pompes civique de 1989 mais aussi de l’accélération d’une Histoire
que l’on disait alors « finie », en une année qui lui semblera réaliser les promesses de 1789,
aux troubles, en 1994 de l’ego-histoire et de la justification de la « continuité républicaine »
malgré la « parenthèse » de Vichy, cycle qu’il refermera logiquement par un nouvel effet des
hasards du calendrier commémoratif, à quelques jours de la fin de son mandat, par la
61
200è anniversaire du Serment du Jeu de paume, Discours prononcé par M. François Mitterrand, Président de la
République française, dans la salle du Jeu de paume à Versailles, 20 juin 1989, Institut François Mitterrand.
62
Entretien avec Patrick Poivre d’Arvor, Campagne officielle de l’élection présidentielle 1988, Premier tour, 8
au 22 avril 1988, Antenne 2 – FR 3.
célébration du cinquantenaire de la fin de la Seconde guerre mondiale, le 8 mai 1995, sur une
dernière formule de continuité : « Restons fidèles à nous-mêmes. Relions le passé et le futur et
nous pourrons, l’esprit en paix, passer le témoin à ceux qui vont nous suivre 64 ».
63
« Le monde est redevenu ce qu’il était avant que Charles de Gaulle l’eût inventé pour son usage » [1971],
François Mitterrand, La Paille et le Grain, réed. in Oeuvres complètes, Lausanne, Editions Rencontre, 1975, p.
14.
64
François Mitterrand, Discours prononcé à l’occasion des cérémonies commémoratives du Cinquantième
anniversaire de la fin de la guerre en Europe, Berlin, 8 mai 1945, in Les Forces de l’esprit, Paris, Fayard-Institut
François Mitterrand, 1998, p. 123.

Documents pareils