Tiré à part NodusSciendi.net Volume 11 ième Décembre 2014

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Tiré à part
NodusSciendi.net Volume 11 ième Décembre 2014
Mythes, création et société
Volume 11 ième Décembre 2014
Numéro conduit par
KONANDRI Affoué Virginie
Maître de Conférences
ISSN 1994-2583
ISSN 2308-767
Comité scientifique de Revue
BEGENAT-NEUSCHÄFER, Anne, Professeur des Universités
2
BLÉDÉ, Logbo, Professeur des Universités,
BOA, Thiémélé L. Ramsès, Professeur des Universités
BOHUI, Djédjé Hilaire, Professeur des Universités
DJIMAN, Kasimi, Maître de Conférences, Université Félix Houphouët Boigny
KONÉ, Amadou, Professeur des Universités, Georgetown University
MADÉBÉ, Georice Berthin, Professeur des Universités,
SISSAO, Alain Joseph, Professeur des Universités,
TRAORÉ, François Bruno, Professeur des Universités,
VION-DURY, Juliette, Professeur des Universités, Université Paris XIII
VOISIN, Patrick, Professeur de chaire supérieure en hypokhâgne et khâgne
WESTPHAL, Bertrand, Professeur des Universités, Université de Limoges
Organisation
Publication / DIANDUÉ Bi Kacou Parfait,
Professeur des Universités, Université Félix Houphouët Boigny
Rédaction / KONANDRI Affoué Virgine,
Volume 11 ième Décembre 2014
ISSN 1994-2583
KONANDRI Affoué Virginie
ISSN 2308-7676
Maître de Conférences, Université Félix Houphouët Boigny
Production / SYLLA Abdoulaye,
Maître de Conférences, Université Félix Houphouët Boigny
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SOMMAIRE
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1- AMEYAO Attien Solange Inerste, Université Félix
Houphouët Boigny, L’IDEOLOGIQUE DE L’ORALITURE
DANS LA CARTE D’IDENTITE
DE JEAN-MARIE ADIAFFI
2- ABOUA KOUASSI Florence, Université Félix Houphouët
Boigny, LES NAUFRAGES DE L’INTELLIGENCE,
FRESQUE D’UNE SOCIETE IVOIRIENNE EN CRISE
3- Dr. DIALLO Adama, CNRST/INSS OUAGADOUGOU,
LANGUES ET IDENTITES CULTURELLES : UNE
AFFIRMATION DES OUTILS ET FONCTIONS DE LA
LANGUE COMME REFLET DES PRATIQUES DE
L’IDENTITE CULTURELLE A TRAVERS LA SOCIETE
BURKINABE
4- Guéi Paul KELANONDE, Université Félix Houphouët
Boigny,
BOSSONNISME ET IDENTITE : VISION
ADIAFFIENNE DE L’AFRICAIN NOUVEAU DANS LES
NAUFRAGES DE L’INTELLIGENCE DE JEAN-MARIE
ADE ADIAFFI
5- KONKOBO Madeleine, INSS/CNRST OUAGADOUGOU,
LA QUESTION DE L’APPRENTISSAGE DE LA LANGUE
FRANÇAISE AU BURKINA FASO
6- KOUASSI Kouamé Brice, Université Félix Houphouët
Boigny, L’IDEE DE TOLERANCE CHEZ VOLTAIRE
DANS TRAITE SUR LA TOLERANCE
7- ZEBIE Yao Constant, Université Félix Houphouët-Boigny,
LES NAUFRAGÉS DE L’INTELLIGENCE DE JEAN-MARIE
ADIAFFI À L’AUNE DES CONCEPTS DE "DÉMAÎTRISE"
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ET DE "REMAÎTRISE" : UNE CRITIQUE INTÉGRALE
DES VALEURS AFRICAINES MODERNES
8- JOHNSON Kouassi Zamina, Université Félix HouphouëtBoigny, MAXINE HONG KINGSTON’S THE WOMAN
WARRIOR: A PROCESS OF GLOBALIZATION OF
IDENTITY
BEYOND
MULTICULTURALISM
IN
AMERICA
9- KABORÉ Sibiri Luc, I.N.S.S, OUAGADOUGOU, LES
FORTES RÉTICENCES DE SCOLARISATION DANS LA
COMMUNE DE DORI AU BURKINA FASO
10- KOUAME YAO Emmanuel, Université, Félix HouphouëtBoigny MORPHOLOGIE DERIVATIONNELLE DU DIDA,
LANGUE KRU DE COTE D’IVOIRE
11- Clément DILI PALAÏ, Université de MAROUA, LES
CONTES PAILLARDS SELON SÉVÉRIN CÉCILE ABÉGA
: ESTHÉTIQUE ET ÉTHIQUE DE LA SEXUALITÉ
12- Affoué Virginie KONANDRI, Université Félix HouphouëtBoigny, MYTHE ET MYTHO GENÈSE DANS LE
ZOUGLOU
13- Sara CISSOKO, Université Félix Houphouët-Boigny,
CRÉATION ET MYTHES DE LA VIOLENCE CHEZ JEANMARIE ADIAFFI
14- YAO Yao Lévys, Université Félix Houphouët-Boigny,
ESTHÉTIQUE DE LA FRAGMENTATION DANS BLEUBLANC- ROUGE D’ALAIN MABANCKOU
15- Léa ZAME AVEZO’O, Université Omar Bongo, REGARD
SUR L’HISTOIRE ET LES PRATIQUES CULTURELLES
DU PEUPLE KOTA DU GABON DANS HISTOIRE D’UN
ENFANT TROUVÉ DE ROBERT ZOTOUMBAT
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ISSN 1994-2583
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LES CONTES PAILLARDS SELON SEVERIN
CECILE ABEGA : ESTHETIQUE ET ETHIQUE
DE LA SEXUALITE
6
Clément Dili Palaï
Université de Maroua, Cameroun
Introduction
En entreprenant le projet sur la collecte de contes paillards du
Cameroun, qui seront par la suite publiés sous l’impressionnant et
significatif titre de Contes d’initiation sexuelle aux éditions CLÉ en
1995 à Yaoundé, sur un financement de l’Organisation Mondiale de
la Santé (OMS), Sévérin Cécile Abéga avait pour ambition de
révolutionner la perception et la réception que l’on se fait du
conte, du moins dans le choix que les proférateurs de ce type de
récit opèrent face aux multiples registres de langue qui s’offrent à
eux. En effet, on a toujours considéré ce genre, pour le moins
majeur et fondamental de la littérature orale, comme une entité
discursive abordable par tous, et surtout sans distinction d’âge. Les
veillées sont des tribunes ouvertes car hommes et femmes, jeunes
et vieux s’y retrouvent et partagent les mêmes saveurs oratoires.
N’eussent-été les exigences sociales qui interdisent – dans toutes
les sociétés à tradition orale – de conter le jour, beaucoup
d’énonciateurs se seraient certainement livrés à cette distraction
sans réserve et sans inhibition à tout instant de leur existence.
Seulement, on remarque que l’art du verbe, d’une manière
générale, est le propre d’une minorité, voire d’une catégorie de
personnes. Même si tout le monde peut dire un conte, ce n’est pas
tout premier venu qui peut le faire d’une certaine manière. En
fonction de l’auditoire, le conteur choisit le type de discours à
énoncer. C’est pourquoi il s’est naturellement instauré une certaine
pudeur dans les veillées. Ce qui a trait au sexe par exemple est
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souvent tu ou simplement voilé. Pourtant, cela n’empêche pas la
floraison et le développement d’un répertoire fourni et riche de
contes érotiques ou lascifs, qui ne manquent pas d’intérêt et
n’arrêtent pas de fasciner le grand public. Dès lors, on peut
s’interroger sur le statut du tabou dans nos civilisations orales. Les
Contes d’initiation sexuelle de Sévérin Cécile Abéga, échantillon
représentatif des récits traditionnels paillards du Cameroun,
constituent un champ d’investigation qui mérite d’être exploré
sous le double prisme du bannissement des tabous et de la
nécessité d’instruire le public par une esthétique de la sensualité.
1. De l’orientation générale des textes de référence : faut-il bannir
le tabou
L’ouvrage de Sévérin Cécile Abéga est un recueil de textes oraux
provenant d’origines diverses et de l’essentiel des régions du
Cameroun. L’ouvrage résulte d’un travail de collecte que l’auteur,
anthropologue et écrivain de renom, a coordonné à la Faculté des
Arts, Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Yaoundé 1
dans les années 1990 autour d’un fil conducteur aussi passionnant :
la paillardise1. Il était question pour le chercheur de rompre l’idée
du tabou qui entoure souvent l’énonciation des contes en milieu
traditionnel et de la mettre au grand jour, en publiant ces textes
dans leur brute expression. Peut-être cela pouvait-il contribuer à
initier et à sensibiliser le public sur la nécessité de rendre intelligible
et accessible à tous, tout ce qui a trait au sexe.
L’ouvrage ainsi publié va bien loin au-delà des contes. Il ne s’agit
pas d’une simple juxtaposition de textes recueillis par les
1
On peut s’en douter, une telle orientation sortait de l’ordinaire, tant les études de ce
genre étaient rares. Consacrer un article à la paillardise dans les travaux d’Abéga en guise
d’hommage, participe de la perpétuation des préoccupations esthétiques et scientifiques
qu’a toujours affichées, de son vivant, ce grand nom de la littérature et de
l’Anthropologie au Cameroun.
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chercheurs qui constituaient l’équipe de la collecte. Si, dans son
avant-propos, l’auteur restitue le contexte qui a présidé à
l’élaboration du livre, il ne trouve pas inutile de procéder à une
démystification de ce qu’il appelle « la langue de la sexualité »,
avant de présenter, en les commentant, quelques mythes des
origines qui fondent les contes que l’on retrouvera dans la suite de
l’ouvrage. Ainsi, comme on peut le constater, et de l’avis de
l’auteur, la distinction entre conte et mythe n’est pas perceptible
dans nos traditions africaines. Ce qui justifie le titre générique de
« contes » donné à l’ensemble des textes publiés dans ce recueil.
Au total, une trentaine de récits d’inspiration traditionnelle
meublent cet ouvrage retenu comme corpus de la présente étude.
Ces textes sont judicieusement distribués selon la thématique
générale qu’ils présentent ou exhibent : les premiers temps, les
fous, les prescriptions alimentaires, l’adultère et la prostitution,
l’inceste et l’alliance. En un mot, ces différents axes sont l’occasion
de passer en revue les différentes expressions de la sensualité et
de l’érotisme souvent voilés lors des différentes circonstances de
profération des contes. De même, on constate que les contes sont
de longueur parfois très inégale, comme pour dire que la
profondeur du message n’est pas souvent fonction de la longueur
du texte. Les leçons qui se dégagent d’un conte sont parfois
résumés en une phrase, les détails n’ayant pour objectif que
d’agrémenter la séance et de conditionner l’auditoire ou le lecteur.
En inscrivant les Contes d’initiation sexuelle d’Abéga dans le
registre du tabou, on reste dans l’ordre moral ou religieux. En tant
que tel, le tabou est proche du sacré et constitue une
préoccupation dans une Afrique en pleine mutation, où les
rencontres et les chocs de cultures sont permanents. Ce qui est
tabou pour une aire géographique ou culturelle précise ne l’est pas
systématiquement pour une autre, comme on peut le constater
avec tout ce qui a trait au sexe ou à la reproduction humaine. Au
sujet de « l’apprentissage de la langue de la sexualité », un des
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chapitres ouvroirs des Contes d’initiation sexuelle, Sévérin Cécile
Abéga écrit :
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L’une des choses les plus difficiles à évoquer au cours d’une
enquête ethnographique est la sexualité. Que poser en effet
comme question ? Car, à côté de l’intérêt purement fictionnel, il
y a encore des notions comme la pudeur ou la distance entre les
sexes. Et pourtant, on en parle.
La langue est pleine de tournures permettant à chaque fois
de préciser sa pensée sans jamais préciser certains mots, car
citer des organes de la génération ou leur fonctionnement est
perçu comme horrible, démoniaque : cela est devenu « mam me
satan », les choses de Satan depuis la christianisation. Ce qui
engendre l’homme est inélégant en public, dit une chanson
populaire (Abéga, 1995 : 13)
En réalité, Sévérin Cécile Abéga donne là un aperçu de ce qui
anime l’esprit des hommes et des femmes dans le quotidien. Rares
sont ceux qui osent parler ouvertement du sexe. On comprend que
la pudeur occupe une place importante dans les rapports humains.
La différence entre les sexes est toujours renforcée par une
distance entre les hommes et les femmes. Nommer les organes de
la reproduction humaine est, dans une certaine mesure, considéré
comme un sacrilège et comme une intention diabolique, surtout en
public. Et l’on comprend aisément pourquoi au sujet du sexe, Freud
affirme : « On pourrait croire que tout le monde s’accorde sur le
sens qu’il faut attacher au mot “sexuel”. Avant tout, le sexuel
n’est-il pas l’indécent, ce dont il ne faut pas parler ? » (Freud, 2001 :
365).
D’un autre point de vue, les enfants, dans leur tendre âge, sont
préparés à n’affronter les motifs et les sujets relatifs au sexe que
lorsqu’ils seront adultes. C’est pourquoi, dans les sociétés où
l’initiation est de mise, la circoncision, qui est le premier acte de
bravoure que le futur initié doit affronter, est entourée de
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beaucoup de mystères. On ne parle presque pas ou jamais de cette
opération chirurgicale qui consiste en l’ablation du prépuce par des
méthodes dites traditionnelles, de même qu’on interdit aux jeunes
initiés, une fois de retour au village après un séjour de plusieurs
semaines loin de la maison paternelle, d’en parler à quiconque
voudrait percer le mystère. On comprend qu’au-delà de la pudeur,
la sexualité inspire beaucoup d’autres schèmes régulateurs de la
société.
Une telle perception accompagne aussi les veillées de contes qui
sont des rencontres populaires très prisées en milieu traditionnel
africain. Très souvent, à défaut de l’occulter simplement, on utilise
un vocabulaire ou un métalangage particulier pour désigner le
sexe, si le mot qui le désigne dans le conte ou dans les autres
formes orales est inévitable pour la compréhension du récit.
Seulement, on remarque bien souvent que certains contes, même
s’ils sont rares dans certaines sociétés, sont imprégnés de sexualité
et/ou de sensualité. Mais le contexte d’énonciation est tel que si on
ne prête pas attention, soit on ne peut s’en rendre compte, soit on
est d’office frappé d’exclusion par ceux qui sont plus ou moins
initiés pour la profération desdits récits. Le conte devient ainsi le
lieu idéal pour évoquer et dire de façon directe et crue ce que l’on
a pris l’habitude de voiler. Dans son mot introductif aux Contes
d’initiation sexuelle, repris en quatrième de couverture, l’auteur
insiste sur cet aspect : « Le conte peut trahir le latent. En tant que
parole, il permet aussi d’étudier le discours et tout ce qu’on ne dit
pas, que la pudeur arrête sur les lèvres, tout ce qu’on se cache,
qu’on dissimule aux autres, tout ce qu’on n’ose pas formuler. Les
conditions d’énonciation même fournissent déjà certains
renseignements. » (Abéga, 1995 : 5) En d’autres termes, le
caractère ludique du conte contribue énormément à la liberté
d’expression langagière que l’on observe chez certains
proférateurs de contes.
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En optant pour un ouvrage essentiellement constitué de contes
paillards, l’objectif de Séverin Cécile Abéga est de rendre banal ce
qui habituellement relève de l’interdit social et individuel. Le tabou
doit être banni, semble-t-on retenir à la lecture de ces textes.
Encore que ces tabous ne sont pas toujours séculaires, l’homme
primitif ayant été toujours dévêtu, la nudité n’ayant jamais été
considérée comme un sacrilège. Dans ce contexte, l’acte même de
la reproduction humaine n’avait jamais suscité la moindre inhibition
pour les hommes et les femmes. C’est la raison pour laquelle
« certains contes que nous qualifions aujourd’hui de paillards ne
l’étaient peut-être pas hier, quand on allait nu ou légèrement vêtu,
quand l’Africain n’avait pas encore appris à cacher son corps, à en
avoir honte, quand l’acte sexuel n’était pas encore un péché. »
(Abéga, 1995 : 6) Le tabou mérite donc de céder la place au vrai, à
la désignation réelle de tout ce qui entoure la sexualité, pas par
modernisme ou par imitation de ce qui se passe dans certaines
sociétés occidentales et dont l’influence est très perceptible dans
certaines chaînes de télévision, mais par réalisme. En fait, les défis
sont nombreux, qui attendent hommes et les femmes dans un
contexte où les maladies sexuellement transmissibles sont légion
et font des dégâts inestimables. C’est pourquoi la lasciveté,
l’érotisme, le libertinage, et la sensualité pris dans le sens mélioratif
du terme, sont autant de concepts-clés qui structurent les textes
réunis dans le volume.
2. Du délire sensuel à l’esthétique de la sexualité
D’une manière générale, lorsqu’on évoque les questions
relatives à la production et à l’énonciation du conte, la femme est
concernée au premier chef. Les femmes sont plus que parties
prenantes des veillées au clair de lune. Dans certains contextes où
la femme est supposée être muselée, sans parole ou sans liberté
d’expression, les formes orales populaires comme le chant et le
conte sont des occasions privilégiées pour elles de s’exprimer
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librement, sans se faire remarquer ou sanctionner (Dili Palaï, 2005).
C’est pourquoi Abéga, conscient de cette prise en charge de
certaines formes de l’oralité africaine en fonction du genre, écrit :
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Plus intéressant encore, le conte est l’une des rares formes
d’expression féminines. Nous dirons même que c’est un mode
d’expression privilégié. Les soirées ordinaires sont bien plus
souvent animées par les femmes, surtout lorsqu’il s’agit de
chantefables. Les hommes récitent les mythes et les fables aux
occasions sérieuses, solennelles, et les épopées comme
divertissement. (Abéga, 1995 : 5-6)
En d’autres termes, le genre féminin peut être considéré comme
particulièrement sensuel. C’est ce que confirme par ailleurs Ursula
Baumgardt (2000 : 175) : « Point de focalisation pour les
appréhensions féminines, épreuve initiatique et étape de
maturation, la sexualité est également un lieu où se concrétise une
représentation du désir. ». Cela ne veut pas pour autant dire que le
sexe masculin répugne la sensualité. De façon générale, les diseurs
de contes se recrutent tant chez les hommes que chez femmes,
tant chez les enfants que chez les adultes et les plus âgés. Les
contes à coloration paillarde peuvent donc être finalement dits par
tout le monde et, tenant compte des circonstances et de
l’auditoire, le proférateur opte pour un langage voilé ou non. Dans
un cas comme dans l’autre, il y a comme un délire sensuel dans
lesdits textes où le charnel, l’érotique, le désir, les pulsions, voire le
plaisir occupent une place de choix. C’est ce qui se dégage de la
lecture des contes qui constituent le recueil de Sévérin Cécile
Abéga dont le titre ne cache pas l’intention première du projet :
l’initiation sexuelle. À la lecture de ces contes, la première
impression qui se dégage est la désignation sans fioriture et sans
réserve des parties du corps humain, même les plus intimes. Dans
le commentaire introductif consacré à l’apprentissage de la langue
de la sexualité, Abéga plante le décor de l’ouvrage en montrant
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que les adultes sont friands de paillardise et le public est souvent
constitué de personnes plus jeunes. Prenant l’exemple du chant
éton intitulé « Époux de ma fille », l’auteur montre que l’allégorie y
fonctionne à merveille, en cohabitation avec le langage cru. Dans le
cas d’espèce, la belle-mêre raille son gendre à travers une longue
description d’elle-même, et qui donne droit à une métaphore
sexuelle qui oscille entre tabou et permis :
1. Tu m’avais dit de ne pas ouvrir mes reins,
Laisse-moi distribuer ma chose
O époux de ma fille
2. Tu m’avais dit de ne pas distribuer mon pubis,
Laisse-moi distribuer ma chose
O époux de ma fille
3. Tu m’avais dit de ne pas aller à Mokolo,
Laisse-moi partir
O époux de ma fille
[...]
16. Quoi que tu fasses, je demeurerais dans ta case (bis)
Faites fouetter (les robes)
tsap tsap tsap tsap tsap tsap tsap tsap
Secouez vos culs comme des grelots !
Que les choses heurtent le pubis
Krrr, envoyez, assez ! (Abéga, 1995 : 18-19)
Cet extrait regorge de mots et expressions relevant tant de ce qui
est permis que de ce qui est tabou. Le lexème « reins », loin de
désigner les organes d’excrétion, est une métonymie de la partie
du corps de part et d’autre de la ceinture lombaire, d’où
l’expression « ouvrir les reins ». C’est donc une appellation
atténuée et voilée des organes sexuels, au même titre que
« chose » (3 occurrences) dont le caractère impersonnel et neutre
renforce la recherche apparente de la pudeur par l’énonciateur.
Cette pudeur est, à en croire le reste du texte, mise à l’épreuve par
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l’usage expressions susceptibles de heurter la sensibilité comme
« distribuer mon pubis », « secouez vos culs », « heurtent le pubis ».
Le chant étant un mode d’expression affinitaire du conte, il n’est
pas étonnant d’en tirer les mêmes leçons ; encore que certains
contes sont accompagnés de chants, tout comme certains chants,
même populaires, sont souvent des résumés de contes ou des
versions rythmés et mélodieuses des contes. Dans la suite de
l’ouvrage d’Abéga, on ne se trompe pas sur la raison d’être des
contes paillards proprement dits. L’évolution des personnages ou,
plus précisément, des héros, est un véritable parcours initiatique à
la sexualité. Dans le conte ntumu intitulé « La petite vieille »
(Abéga, 1995 : 20-22), un jeune chasseur allé chercher du gibier
dans la forêt, perd ses repères et se trouve, de façon inattendue,
dans la hutte d’une vieillarde, peu attrayante, sale et ignoble, qui
lui assure un accueil et une hospitalité sans faille. Le jeune homme,
pris de fatigue, occupe un vieux lit, en face de la vieille. Celle-ci,
malgré son insistance, ne réussit pas à convaincre son hôte à la
rejoindre dans son grabat. La nuit devient interminable et après
plusieurs réveils, le jeune chasseur s’impatiente et s’inquiète. Il finit
par comprendre le langage codé de la vieille, cède et l’étreint. Le
lendemain matin, la vieillarde était devenue une jeune et adorable
fille, au grand bonheur du jeune chasseur. Celui-ci a subi ainsi une
initiation à la sexualité semblable à un rite de passage. Il est ainsi
passé de la naïveté à la maturité, de l’ignorance au savoir, de
l’enfance à l’âge adulte. Pour y arriver, il a dû braver des obstacles
inestimables et franchir des barrières psychologiques à haut
risques. C’est là une leçon en direction des jeunes gens qui, dans
plusieurs circonstances de la vie, optent parfois pour la voie de la
facilité. La même image initiatique se retrouve dans le conte
ossananga intitulé « Initiation » :
Un homme avait une femme. il était aussi inexpérimenté
qu’elle était avertie. La nuit, quand elle se rapprochait un peu
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trop de lui, il quittait le lit et s’étendait sur le sol. Un jour, elle se
présenta nue devant lui.
- Hé, mais tu es blessée !
- Oh non ! Ce que tu prends pour une blessure me procure
pourtant beaucoup de plaisir. Tu devrais l’essayer.
Notre homme se recula, horrifié. La nuit vint. La femme
réussit à convaincre son mari d’y introduire un doigt. Il le fit,
mais n’en retira aucune sensation particulière. Le lendemain, elle
le pria de répéter l’expérience. Sans plus de succès. De guerre
lasse, elle lui suggéra de monter sur elle. Il s’exécuta, tout en se
demandant quel plaisir elle trouvait à se laisser étouffer de la
sorte.
- Et maintenant, introduis là-dedans ce machin que tu as au
même endroit.
Et depuis que les hommes y sont entrés, ils ne veulent plus en
sortir. (Abéga, 1995 : 83)
Comme on peut le constater, il s’agit là d’un conte étiologique et à
forte coloration mythique, car on a l’impression de vivre ce qui se
serait passé aux premiers temps ; ce qui explique par voie de
conséquence l’origine de la sexualité. Ainsi, autant que dans le
conte précédent, ce texte met en présence un homme et une
femme, dans des postures inégales. La femme prend le dessus
parce que pétrie d’expérience, et soumet l’homme à une école
méthodique en vue de la découverte non moins périlleuse du
plaisir sexuel. Ce qui ne va pas sans rappeler le péché originel,
comme c’est le cas dans « Sexuation », un conte yalongo, qui met
présence les deux premiers couples de l’humanité qui,
originellement, ne présentaient aucun signe susceptible de
distinguer les deux sexes. S’ensuivront ainsi des rebondissements
aussi spectaculaires que significatifs :
Le lendemain, l’ennemi était au rendez-vous.
- Homme, que veux-tu ? lui demanda le nouveau gardien.
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- Du maïs. Je m’en emparerai d’ailleurs par la force, je te
préviens.
Le cultivateur était décidé à défendre son bien. Un terrible
combat s’engagea. La lutte fut sans merci. Chacun tombait pour
se relever et envoyer l’adversaire au sol. Les coups pleuvaient. À
la fin, la victoire revint à la seule fatigue, étendit nos deux
adversaires fourbus côte à côte dans la poussière. C’est alors
que l’homme robuste se saisit d’une machette et frappa son
adversaire. Il le blessa grièvement entre les jambes, provoquant
une hémorragie. Et il s’exclama :
- Ce saignement et cette blessure, tu les auras toute ta vie.
Ces mots allumèrent la flamme de la rage chez le blessé. Il
ramassa un bâton et le planta de toutes ses forces dans le basventre de son ennemi, l’y fichant profondément. Et pendant que
ce dernier se tordait de douleur, il lui jeta :
- Aussi longtemps que je traînerai les peines que tu m’as
infligées, tu garderas ce bâton-là.
Et depuis lors, on put distinguer deux espèces d’hommes
voués à une éternelle damnation par leur propre faute. (Abéga,
1995 : 71-72)
On découvre ainsi, selon la tradition yalongo, comment on en
est venu à voir exister deux sexes. C’est le fruit d’une âpre bataille
physique et psychologique entre deux personnes. Le récit est aussi
plein de symboles. La quête du maïs est assimilable à la conquête
du sexe féminin, de même que « le terrible combat », la « lutte sans
merci » qui se solde par le triomphe de la fatigue est proche de
l’acte sexuel proprement dit. L’hémorragie, synonyme
d’écoulement du sang, couronne ce récit en donnant un sens à la
sexuation, dont l’aboutissement fatal est la procréation. La fin du
conte est aussi très révélatrice des retombées fatales de cette
quête de la sexualité sur les humains, d’ou le paradoxe entre le
plaisir et le châtiment.
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Une autre forme de châtiment est infligée au personnage de
sexe féminin, cette fille qui voulait un mari sans cicatrice dans « Le
corps luisant », conte recueilli chez les Moundang. Après avoir
rejeté et martyrisé tous les jeunes gens qui osaient se présenter à
elle comme prétendants au mariage, parce que tous portaient une
cicatrice, la jeune fille, capricieuse, se retrouve seule à seul avec un
homme au corps purulent, qui a déguisé son corps en une surface
luisante (se faisant enrouler par des serpents de la tête aux pieds)
et apparemment sans aucune trace impure. Une fois le prétendant
de rêve dévêtu, loin des villages en en pleine brousse, la sanction
infligée à la jeune fille est sans appel :
L’époux commença alors à dérouler les serpents dont il était
vêtu. Lorsqu’il fut entièrement nu, elle découvrit un corps grêlé
de plaies nauséabondes. De son pénis jaillissait du pus. Il
entendait pourtant accomplir ses devoirs conjugaux. Elle voulut
fuir cette épreuve. Il fit signe aux lions qui se jetèrent sur elle et
la mangèrent (Abéga, 1995 : 215).
De toute évidence, le champ lexical du dégoût et de la
répugnance utilisé dans ce bref passage a pour objectif de
décourager toutes les jeunes filles qui, même de nos jours,
semblent subjuguées par le rêve de vouloir à tout prix et à tous les
prix exiger un mari sans défaut.
En outre, un conte comme « Petit Papa », provenant de l’aire
culturelle maka (de la région de l’Est du Cameroun), témoigne de la
métamorphose que peut connaître un récit au fil du temps, et des
scrupules qui peuvent entourer son énonciation :
On avait demandé à Petit Papa de faire son travail. Il était
tout flapi, tout ratatiné. On conclut qu’il était fatigué, qu’il
dormait. On l’effleura, on le secoua un peu pour qu’il se réveille
et fasse son travail. Soudain, on le vit se redresser et hocher la
tête. Il gonfla, devint très fort et vigoureux. Il acceptait de faire
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son travail. Et on lui montra le travail à accomplir, et il le fit très
bien et pendant longtemps.
Après, Petit Papa se fatigua, et redevint tout faible, tout
petit. (Abéga, 1995 : 81)
18
On constate dans ce texte une sorte de personnification de
l’organe reproduction masculin. En effet, il lui est attribué la forme
humaine et ses caractéristiques, à travers les mots et expressions
tels que « fatigué », « dormait », « se réveille », « fasse son travail »
(2 occurrences), « travail à accomplir », « hocher la tête ». Le tout
est renforcé par le patronyme « Petit Papa » (une duplication du
véritable père), bien connu des milieux urbains, pour donner de
l’importance à la sexualité dont le caractère tabou est souvent
synonyme de banalité. On peut aussi noter en filigrane une teinte
humoristique qui n’enlève rien à l’intention pleinement éducatrice
de ce récit à la forme voilée évidente.
On le voit, l’apprentissage de la sexualité se manifeste sous
plusieurs formes dans les Contes d’initiation sexuelle de Sévérin
Cécile Abéga. On découvre à travers les récits qui constituent
l’ouvrage, une sorte de délire de la sensualité et une esthétisation
de la sexualité. On peut cependant s’interroger sur le bien-fondé
d’une telle perspective. Derrière cette présentation manifeste ou
latente de la paillardise dans des textes oraux d’inspiration
traditionnelle, se cache une intention fonctionnelle et actuelle.
3. Au-delà du (dé)plaisir…
Des contes dits d’initiation sexuelle, on peut tirer plusieurs
leçons, la première étant relative à l’éducation dans son acception
globale. En fait, le désir d’éduquer anime toutes les sociétés
humaines. Plus que jamais, éduquer par la sexualité s’érige en une
priorité, dans le monde actuel, en pleine mutation. Pour Abéga, le
conte peut être un moyen efficace pour permettre aux hommes,
aux femmes et aux enfants de renverser les barrières érigées par
des considérations sociales surannées sur la sexualité. Selon toute
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vraisemblance, certaines maladies sexuellement transmissibles se
perpétueraient parce que le sexe est demeuré dans plusieurs
sociétés, villages ou chaumières, un fait de société dont on parle
peu. De sa posture de chercheur en anthropologie, Abéga prend
position : « Il s’agit de lutter contre le Sida, de participer à la
prévention de la maladie. » (Abéga, 1995 : 5) Et plus loin, n’ajoute-til pas :
L’épidémie du Sida donne une actualité nouvelle aux
recherches sur la sexualité. En Afrique, les études ne sont pas
très nombreuses sur ce sujet, et au moment où la seule manière
de combattre la maladie est de prévenir l’infection, les médecins
avouent leur incapacité à élaborer des messages cohérents pour
les populations. Plus grave, on découvre que les parents et leur
progéniture ne parlent presque jamais de sexualité. Les rapports
sexuels jouant un rôle prépondérant dans la transmission de la
maladie en Afrique, il devient donc important de scruter cette
dimension, au moins pour cette raison utilitaire. (Abéga, 1995 :
13)
Il est donc clair que pour parvenir à un assainissement total des
mœurs qui sont exposées aux risques fatals, le conte, dans son
expression la plus naturelle et crue, peut susciter l’attention et
contribuer au changement social, dans le sens positif du terme.
C’est ainsi que plusieurs facteurs, à l’instar de l’infidélité, qu’elle
soit masculine ou féminine, favorisent la propagation du Sida. Le
conte moundang intitulé « Le lépreux » en est une illustration
parfaite car, pour de l’argent, une femme est prête à aller
n’importe où avec n’importe qui, même avec un homme mutilé et
fragilisé par les ravages du bacille de Hansen :
Dans un village vivait un lépreux. Il avait élu domicile au bord
de la route (vivant de mendicité). Il avait déjà mis plusieurs
années à cet endroit, et avait amassé une fortune immense.
Voyant un jour passer une femme, il se mit à compter son argent
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pour l’appâter. Il l’interpella, vanta son exceptionnelle beauté et
lui déclara qu’il l’aimait.
- Tu es vraiment très belle, je t’aime.
- Comment peux-tu m’aimer ? Je suis mariée.
J’aimerais faire au moins l’amour avec toi. Je te laisserai
tranquille après cela.
La femme demanda au lépreux son argent, et celui-ci n’hésita
pas à lui céder toute sa fortune. La femme l’invita chez elle en lui
disant qu’il leur faudrait se dépêcher, car son mari n’allait pas
tarder. Le lépreux l’y suivit. [...]
Le mari, en arrivant, trouva que la femme s’était levée et
lavée. Cependant, un lépreux trônait dans le lit conjugal.
- Qui est cet homme couché dans mon lit ? demanda-t-il.
- Je ne sais pas. J’étais au marché. Quand je suis rentrée, je l’ai
trouvé dans cette position.
- Ce n’est pas vrai, intervint le lépreux. J’étais assis au bord de
la route lorsque j’ai vu cette femme passer. Je lui ai donné de
l’argent pour coucher avec elle et elle a accepté. Arrivé ici, nous
avons fait l’amour. À la fin, elle m’a demandé de partir. J’ai
refusé en lui disant que j’étais devenu aussi son époux.
Outré, le mari a fait venir tout le village. Devant cette
assemblée, il a déclaré à son épouse:
- Tu as trouvé un homme plus séduisant que moi. Continue ta
vie avec lui si tu veux. Quant à moi, nos chemins se séparent ici.
Tu n’es plus ma femme.
Et il l’a répudié. (Abéga, 1995 : 159-160)
Si un lépreux est un personnage répugnant et même un rebut de la
société, l’argent reste un appât sûr pour entraîner la femme dans le
lit d’un homme autre que son mari. La situation finale du conte, si
elle condamne la femme, éloigne l’homme de tout acte sexuel avec
sa désormais ex-épouse, lui évitant ainsi d’être exposée à toute
sorte de contamination. Il s’agit dont d’un rappel de la fidélité
comme le maître mot de la lutte contre la pandémie du Sida.
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En dehors de l’infidélité, l’ouvrage de Sévérin Cécile Abéga
condamne aussi, sans ambiguïté, toute tentation de l’inceste.
Même s’il est unanimement admis que les relations coupables
entre personnes issues du même sang – un frère et sa sœur par
exemple – sont formellement proscrites, il n’en demeure pas moins
vrai que le phénomène est courant et récurrent dans plusieurs
sociétés. À défaut d’être atavique, l’inceste est propre à l’homme,
depuis les temps immémoriaux. Dans la mythologie grecque
comme dans les mythes africains, on a souvent noté l’apparition de
types ou d’actes incestueux. Le mythe d’Œdipe ou celui d’Electre,
qui ont généré les deux types de complexes bien connus, trouvent
leur pendant dans le contexte africain. Jacqueline Leloup (2006) a,
par exemple, repris à son compte pour mieux l’illustrer l’aventure
œdipienne dans la pièce de théâtre Gueido. L’ouvrage d’Abéga à
son tour, à travers « Evu Mana Bodo », un mythe eton, le frère qui
voulait épouser sa sœur commet un acte odieux, devant
l’impossibilité de réaliser son ignoble et immoral projet :
Un jour, Ngbatu alla trouver sa sœur Mundoh et la demanda
en mariage. Surprise, elle lui répondit que c’était impossible, car
il était son frère, né de son père et de sa mère. Elle alla rendre
ensuite compte à sa sœur Nyindié de la proposition incongrue
de Ngbatu, car celui-ci l’avait troublée.
Cependant, ce dernier était loin de se décourager. Un matin,
il lima sa machette dans l’intention de tuer sa sœur si elle se
refusait à lui une nouvelle fois. Celle-ci n’osa pas violer les lois de
l’inceste, et son frère, fâché, brandit son arme et lui coupa le
pied net. (Abéga, 1995 : 189)
Au plan psychanalytique, on peut dire que le sujet Mgbatu est
subjugué par l’instance du ça, qu’il n’a pas pu dominer avec le
temps et avec l’âge. C’est le phénomène de la régression qui est
mise en exergue ici, devant cette tendance pour le frère à ne pas
faire de différence, jusqu’à l’âge adulte, entre sa sœur utérine les
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autres femmes familialement éloignées qu’il aurait pu convoiter
pour le mariage. Aussi le fait de couper le pied de sa sœur apparaîtil comme une stigmatisation de l’inceste qui expose ainsi le sujet
déviant à une hystérie ou à une psychose susceptible de le rendre
violent et intolérant, avec toutes les conséquences qui peuvent
s’ensuivre.
Conclusion
Au total, une lecture minutieuse des Contes d’initiation sexuelle
de Sévérin Cécile Abéga permet de noter une forte présence des
femmes en tant que « civilisatrices de l’humanité ». Selon l’auteur,
« le conte nous renseigne aussi sur l’ignorant et sa personnalité, sa
caractéristique, sur le corps et ses représentations, les conflits
œdipiens, l’inceste, la castration, l’adultère, la prostitution, la
jalousie, la liberté féminine, et lient le sexe à d’autres domaines,
celui de l’alimentation par exemple. » (Abéga, 1995 : 6) Cette
diversité thématique reste une préoccupation majeure pour les
textes oraux africains, dont ceux choisis par Abéga témoignent
d’une certaine liberté dans l’expression, d’où la paillardise qui se
veut un combat permanent contre les infections sexuellement
transmissibles, même si on peut s’interroger sur l’efficacité de ces
textes dans la prévention du Sida en Afrique, car ce qui se trouve
dans le livre n’est pas toujours judicieusement exploité dans un
contexte comme le nôtre.
Par ailleurs, il y a, au-delà du plaisir et/ou du déplaisir que
peuvent procurer les contes rassemblés par Abéga, une volonté
accrue d’instruire le lecteur sur d’autres sujets parallèles ou
engendrés par la sexualité. Bannir le tabou et banaliser l’acte
sexuel et la désignation sans euphémisme des organes de la
reproduction humaine, tel semble être le leitmotiv qui anime
l’auteur. Même si l’impact n’est pas quantitativement mesurable,
on sait que les livres ou les textes oraux ont souvent produit un
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effet à long terme sur leurs consommateurs, et que le vingt-etunième siècle débutant pourra en tenir compte.
Bibliographie
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NRxu2f.dpuf
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