Jean-Jacques Brochier Un jeune homme bien élevé

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Jean-Jacques Brochier Un jeune homme bien élevé
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Jean-Jacques Brochier
Un jeune homme bien élevé
roman
Minos
La Différence
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À tous ceux qui, bien involontaire­ment, m’ont
aidé à imaginer les person­nages de cette fable.
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Un, deux, trois neurones. Le whisky qu’il venait
de finir en avait coupé combien, de ces précieux petits
filaments blanchâtres ? Les ciseaux sur la pointe, dansant
le ballet comme un casse‑noisette, noisette petite tête.
Il avait lu quelque part – il avait lu, il avait toujours
beaucoup lu, mais on n’a jamais trop lu – qu’on vieillit
dès l’âge de un, deux, cinq ans ? puisqu’à cet âge, les
neurones ne se renouvellent plus, n’augmentent plus en
nombre. Au contraire. Allez donc y croire, qu’à deux,
cinq ans on est fini, qu’on a un, deux, trois milliards de
neuro­nes dans sa petite tête de noisette, et qu’ils vont disparaître un par un, ou dix par dix. Drôle de comptabilité.
Et plus rapide, encore, quand on s’achète du
casse‑noisette, du ciseau à neurones.
En même temps, il se disait, derrière sa petite tête
de noisette, qu’il devait avoir plus de neurones que sa
concierge, que le laitier du coin qui ne savait pas calculer
de tête, et qui se trompait toujours, l’imbécile, à son
désavan­tage. Même que ça l’avait petit à petit découragé
de retourner dans cette crémerie, fatigué qu’il était de
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rectifier ses additions, de se retenir de rectifier tout haut
celles des autres clients, qui ne protestaient jamais. Et
pas parce qu’ils comptaient tous aussi mal, pas possible.
Mais ç’aurait été mal vu de dire au bonhomme : vous
perdez deux francs sur la note de madame, là. Un litre de
lait un franc soixante‑quinze, deux yaourts pour maigrir
quatre francs trente, six œufs du jour de l’an dernier
trois francs trente, et cet excellent emmenthal fabriqué
à la Garenne‑Bezons, trois cents grammes ça fait cinq
francs dix, pas quatre trente. Et le total, sans crayon,
treize francs quatre‑vingt‑cinq, pas onze francs trente.
On voit d’ici la tête de la bonne femme, avec un
manteau d’astrakan un peu pelé, tombé de la dignité de
manteau des dimanches à la triste fonction de manteau
pour faire les courses. Non mais, mêlez‑vous de ce qui
vous regarde. Dans sa tête, parce qu’elle savait compter
aussi. Et, derrière les petits yeux marron : qu’est‑ce que
c’est que cet énergumène, pourtant pas trop mal habillé,
classique même. À qui se fier ! Encore un gauchiste, juif,
fasciste, socialiste, homo­sexuel – dans les beaux quartiers, et c’était un beau quartier. Les dames en astrakan
pensent homosexuel plutôt que pédéraste, et tante c’est
réservé pour la famille. Enfin, rectifier l’addi­tion, ça
n’aurait pas été une chose à faire. Alors, par souci d’exactitude intellectuelle, las de voir l’arithmétique bafouée,
et dans le mauvais sens – le pire des bafouillements – il
avait aban­donné la crémerie – les chats n’auraient qu’à
boire de l’eau, d’abord on sait que le lait, c’est très mauvais pour leur système digestif, ça leur donne la colique.
Et si le chien aimait le fromage, il s’en passerait, les
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vitamines, il y en a plein dans les boîtes. C’est pour ça
que les boîtes, c’est si bon pour les chiens.
Parce que, comme c’était un beau quartier, il n’y
avait qu’une seule crémerie dans un rayon de cinq
cents mètres, et que la marche à pied n’est vraiment pas
un exercice pour les humains, qui n’en ont que deux.
Quand le chien – une chienne, en fait – voulait faire de
l’exercice, elle fonçait tout autour du pâté de maisons,
et revenait à son point de départ. Une, deux ou trois fois,
pas de danger, il n’y avait pas de rue à traverser, c’était
bien commode.
Et puis ce n’était pas chez le crémier qu’il achetait
son ciseau à neurones. Un whisky de marque moyenne
– il n’avait pas le goût, ou le snobisme du pur malt –,
du William Lawson je crois bien, parce que c’était la
marque du marchand du coin, et qu’avec une bouteille on
donnait un verre gratis. À la cadence où il le descendait, il
aurait pu monter un buffet de mariage. Parfois la femme
de ménage en cassait un, de ces verres de réclame,
alors il se sen­tait obligé d’augmenter momentanément
sa consommation. Encore quelques neurones de plus,
mais il en avait à revendre. Beaucoup plus que de verres.
Pourtant des verres, à la longue, il en avait pas mal. Un
verre de plus par jour, en gros. C’était d’ailleurs une très
bonne idée, trouvait‑il, un verre avec une bouteille. Pas
question de ces points qu’on accumule, pour avoir au
bout de x bouteilles deux torchons, ou un porte‑torchons,
ou six verres d’un coup. Six verres, il fallait inviter cinq
personnes pour s’en servir, et une bouteille de whisky
partagée en six, ça fait peu chacun. Et puis on n’invite
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pas cinq personnes simplement pour boire un verre, et
le jour où l’on gagne six verres, on n’a pas forcément
cinq personnes sous la main pour les étrenner, ou envie
de voir cinq personnes.
Tandis qu’un verre, on le sortait de sa che­mise de
plastique transparent en même temps qu’on débouchait
la bouteille, il servait tout de suite. S’ils avaient eu un peu
de génie, ceux qui avaient imaginé de donner un verre,
ils auraient donné, dans un autre sachet en plastique,
quel­ques glaçons. C’est ennuyeux de sortir les glaçons
de leur bac, on se brûle à cause du froid, c’est paradoxal,
mais désagréable quand même. Mais peut‑être les glaçons, dans leur sachet, auraient‑ils fondu ? En tout cas
il y avait déjà le verre, ce n’était pas si mal.
Alors, le whisky, la télévision, avec un curieux système – il l’avait louée un jour, au marché aux puces – il
fallait mettre des pièces de un franc dans une petite boîte
pour pouvoir l’allumer. Ça se faisait dans les hôpitaux,
mais chez soi, payer pour allumer la télévision, c’était
cocasse. Et c’est le côté machine à sous qui était drôle.
On avait réduit la télévision à son état de machine à
sous. Il avait entendu dire qu’en Angleterre, c’était le
même appareil pour le gaz et l’électricité. Le pays qui
avait inventé le capitalisme ! Décidément les Anglais
étaient sublimes. C’est seulement très malcommode
quand on n’a pas de monnaie, ou que sa dernière pièce
est partie à acheter du whisky. Une boîte à sous, ce n’est
pas comme le valet de chambre de la tradition, on ne
peut pas lui emprunter d’argent. Quand par malheur il
lui arrivait d’être, c’est le cas de dire, sans un rond, il
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sortait dîner tout seul dans un restaurant cher, où il payait
par chèque – les restaurants pas chers acceptent parfois
plus difficilement les chèques, c’est le cercle infernal de
la consomma­tion. Et puis, souvent, ils ne sont pas bons,
voire franchement immangeables, et l’on y est mal servi.
Alors il ne touchait guère à son assiette, c’est le cercle
non moins infernal de la non­-consommation.
Rentré chez lui, bonjour ou rebonjour aux chats – le
chien, il l’emmenait toujours, parce qu’il n’était déplacé
nulle part et ne pouvait supporter de rester seul –, il
prenait un verre et un livre.
On l’aura deviné, c’était un homme de cabi­net.
Chaque fois qu’il entendait ce mot, il repensait avec irritation à l’astuce qui fait rire les potaches, et qui doit bien
encore faire sourire leurs professeurs. Il détestait Molière,
et trou­vait Courteline bien plus génial d’avoir poursuivi :
Franchement, il est bon à mettre au cabinet... de lecture.
Aussi n’était‑il plus dans l’enseignement, comme on
dit, las d’imposer à des enfants qui ne lui avaient rien
fait des auteurs qu’il trouvait sans intérêt – le Molière
sus‑cité, et bien d’autres – ou de leur faire partager le
goût qu’il avait pour d’autres auteurs dont ses élèves
n’avaient que faire. Il n’aimait pas que son prosélytisme,
ou simplement un goût de mon­trer qu’il avait raison,
dût s’appuyer sur cette institution bizarrement, mais
profondément pénitentiaire qu’on appelle le lycée, où
l’on a avalé le tambour de Napoléon, transformé en
une multitude de petits vélos qui tournent tant bien que
mal dans une multitude de boîtes crâniennes de plus en
plus désertes.
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Et s’il aimait bien le latin, ce n’était pas pour s’entendre un jour reprocher par un élève qui aurait compris
– il y en a – quo usque tandem abutere patientia nostra.
Lycéen, il n’avait pas aimé ses professeurs, ce n’était
pas une raison pour, adulte, travailler à se faire détester
par des lycéens. Avec les livres, au moins, on avait deux
certitudes tranquillisantes. Ces objets inanimés avaient
une âme, noire ou blanche, mais tou­jours amusante. Et
on pouvait les lire à l’envers, les trahir, ôter ou rajouter
des mots, changer le nom de l’auteur ou transformer une
thèse en roman policier ou, plus ennuyeux, un roman
policier en thèse, découper dans les pages pour écrire
des lettres anonymes ou mettre dans les marges des
observations distinguées, ça ne fait de mal à personne,
surtout pas à l’auteur, ni aux autres lecteurs.
Il était, on l’aura compris, un homme de cabinet
non violent.
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DU MÊME AUTEUR AUX ÉDITIONS DE LA DIFFÉRENCE
Albert Camus, philosophe pour classes terminales, pamphlet.
Danger ! Secte verte, pamphlet.
CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS
ROMANS
Odette Genonceau, Albin Michel.
Villa Marguerite, Albin Michel.
Un cauchemar, Albin Michel (prix du Livre Inter 1985).
L’Hallali, Albin Michel.
ESSAIS
Le Marquis de Sade et la conquête de l’Unique, Losfeld.
Roger Vailland, Losfeld.
Nizan, intellectuel communiste, La Découverte.
L’Aventure des surréalistes, Stock.
Maupassant, Lattès.
Pour Sartre, Lattès.
SOUVENIRS
Une enfance lyonnaise au temps du maréchal, Christian de Bartillat.
SOTIE
Mon dieu quel malheur, mon dieu quel malheur, d’écrire un roman
érotique, Mercure de France.
PAMPHLETS
Vive la chasse, Grasset.
Je fume, et alors ? Les Belles Lettres.
Cet ouvrage a été publié pour la première fois à La Table Ronde
en 1978.
© SNELA La Différence, 47 rue de la Villette, 75019 Paris, 2002.
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