LA DANSE DE LA SORCIERE

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LA DANSE DE LA SORCIERE
LA DANSE DE LA SORCIERE
Un jour que je nettoyais une armoire dans mon école, je trouvai un morceau de lamé usé.
Il avait servi à des générations d’élèves comme costume pour les études, et il menaçait de
se désintégrer complètement. J’allais le détruire quand soudain, je me souvins de ce que
fut ce tissu : le costume de la « Danse de la Sorcière », appartenant à l’un des « grands »
solos de ma carrière. Je me revoyais dans ce magasin de soieries en Suisse, debout,
perdue dans la contemplation de cette splendeur étalée devant moi : des dessins hardis
de fil de métal, un fond rouge cuivré, miroitant d’or et d’argent, un tracé noir, c’était
excitant, sauvage, barbare.
J’étais comme hypnotisée et contre toute sagesse achetai le tissu. C’était outrageusement
cher, et je savais bien en avoir nulle utilisation. Ma conscience me tracassant, c’est ainsi
que ce morceau de splendeur fut mis dans le tiroir aux tissus de mon armoire à costumes
et fut caché à mes yeux pendant de longues années. Je créai de nouvelles danses, solo et
groupe, les divers personnages de « Visions » commençaient à se dessiner. Le besoin de
créer me saisit à nouveau. Ce qu’était l’intention, où cela me mènerait-il, je ne le voyais
pas clairement. Mais j’étais nerveuse, et ressentais une espèce de rapacité mauvaise
dans mes mains, qui s’enfonçaient comme des serres dans le sol, comme si elles
voulaient s’enraciner. J’avais la sensation d’être pleine à éclater et proche du désespoir.
J’étais persuadée qu’il devait être possible de donner corps à ce je ne sais quoi qui me
remplissait d’une détresse insurmontable.
Parfois, la nuit, je me glissais dans mon studio et cherchais à provoquer en moi un état
d’intoxication rythmique qui m’eût rapprochée de ce personnage qui se réveillait
lentement. Je pouvais sentir que tout indiquait un personnage très défini. La richesse des
idées rythmiques me submergeait. Mais quelque chose s’opposait à ce qu’elles
deviennent lucides et organisées, quelque chose qui forçait mon corps vingt fois dans une
position assise ou accroupie, dans laquelle les mains avides pouvaient posséder le sol.
Lorsqu’un soir, je rentrai dans ma chambre, complètement hagarde, par hasard je me
regardai dans la glace. Ce qu’elle reflétait était l’image d’une possédée, sauvage et
lubrique, repoussante, fascinante. Echevelée, les yeux enfoncés dans les orbites, la
chemise de nuit de travers, où le corps n’avait plus de forme : la voilà, la sorcière – cette
créature de la terre, aux instincts dénudés, débridés, avec son insatiable appétit de vie,
femme et bête en même temps.
Je frissonnai devant ma propre image, devant cette facette de moi-même ainsi dévoilée
que je n’avais jamais laissé émerger de manière si crûment éhontée. Mais, après tout, n’y
a-t-il pas un peu de la sorcière cachée dans toute femme, quelque forme que cela puisse
prendre ?
Ce qui restait à faire était d’apprivoiser cette créature élémentale, lui donner forme et
travailler son corps comme on le ferait d’une sculpture. C’était merveilleux de
s’abandonner aux désirs maléfiques, de s’imbiber des puissances qui osent à peine se
manifester faiblement sous notre surface civilisée. Mais tout ceci devait obéir aux lois de la
création, les lois qui prenaient assise dans l’essence et le caractère de la forme
chorégraphique elle-même, dans le but de la fléchir et la réfléchir une fois pour toutes. Je
devais prendre tout ceci en considération et être très prudente afin de ne pas affaiblir et
bloquer l’impulsion créatrice originale dans le processus de mise en forme.
MDF/EN – BRELIVET Jean-Claude
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La puissance, la magnificence de la création artistique ne réside-t-elle pas dans cette
maîtrise : savoir forcer le chaos à devenir ordre ? Une forme qui, comme idée, symbole,
devienne à ce point évidente pour exister comme œuvre d’art au plus haut niveau ? La
forme artistique n’est pas une fin en soi, n’est pas créée pour enfermer et neutraliser le
ferment dont elle est issue. Elle est le réceptacle qui cesse d’être chauffé, embrasé par le
contenu vivant, jusqu’à ce que le processus de fonte mutuelle soit complété, et c’est alors
seulement que l’acte de création artistique nous parle. Mon personnage de sorcière devait
aussi arriver à ce point, qu’elle soit une entité et reçoive son profil dans sa propre
manifestation extérieure et plastique. Mes yeux furent décillés : le morceau de lamé ! Ce
tissu n’avait-il pas dans sa beauté barbare, sa rigidité somptueuse, quelque chose qui
correspondait au caractère effrayant de la danse ? Et puis il y avait aussi le premier
masque inutilisé de « Ceremonial Figure » dont les traits étaient les miens, transposés
dans le démoniaque. Je sus tout d’un coup que le tissu et le masque allaient ensemble, et
qu’ils avaient dû ainsi attendre leur retour d’exil afin que, ensemble ils donnent à la
« Danse de la Sorcière » son visage authentique, son image théâtrale propre. La création
de la danse alla plus vite que je ne l’imaginais. Les motifs que j’avais découverts se mirent
en place en une continuité, et tinrent le coup devant les exigences de la composition. Seul,
le masque me donna du tourment. A l’inverse du masque de « Ceremonial Figure » qui
conservait une expression lisse, immaculée à travers toutes les phases de la danse,
également à l’inverse des personnages aux masques effrayants de la « Danse de Mort »,
œuvre de groupe qui devait être créée plus tard, le masque de la « Danse de la Sorcière »
possédait une vie personnelle bien à lui. Chaque mouvement du corps évoquait un
changement d’expression du visage ; selon la position de la tête, les yeux semblaient
s’ouvrir ou se fermer. D’ailleurs autour de la bouche- à peine indiquée par quelques coups
de pinceau- semblait flotter un sourire, inscrutable et par-là, rappelant le Sphinx. Le corps
aussi, avec son fardeau de lourdeur, avait quelque chose de cette qualité d’animal aux
aguets, propre à l’image du Sphinx énigmatique, ne fût-ce que suggéré.
« Garde le secret »…quelle découverte ! En incorporant cet élément qui se clarifia dans le
geste d’avertissement de la main couvrant la bouche, dans ce jeu de question et réponse
entre le fond lointain plongé dans la pénombre et l’action sur le devant de la scène
fortement illuminé, le caractère de la danse, tumultueux en lui-même, trouva son pôle
opposé correspondant, que j’avais longtemps cherché en vain. Maintenant seulement, la
« Danse de la Sorcière » était vraiment accomplie.
Je crois que la « Danse de la Sorcière » fut le seul de mes solos qui ne me faisait pas
trembler de trac avant chaque représentation. Comme j’aimais entrer dans l’excitation de
cet univers expressif, combien j’essayais intensément à chaque représentation de me
replonger dans l’état original de la Danse de la Sorcière, et de revivifier la forme vibrante,
et retournant au point même où tout cela avait commencé.
Mary Wigman
( textes de Mary Wigman traduits par Jaqueline Robinson)
MDF/EN – BRELIVET Jean-Claude
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LA DANSE DE
LA SORCIERE
Mary WIGMAN
1926
MDF/EN – BRELIVET Jean-Claude
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