Eugène Green. Un parfait français - Magny-les

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Eugène Green. Un parfait français - Magny-les
Eugène Green. Un parfait français
18 mars 2015 à 17:46
Né à New York, ce cinéaste français, passé par le théâtre et
l’écriture, garde l’amour de la langue de Racine et du monde
baroque.
La première fois que j’ai écouté Eugène Green, il était en chaire. C’était à Saint-Etienne-du-Mont, sur
la Montagne Sainte-Geneviève à Paris, en 2002. L’église n’était éclairée que par des bougies, et nous
étions une poignée de fidèles à son œuvre à l’écouter déclamer le Sermon sur la mort de Bossuet.
Nous formions un auditoire assez mélangé, cathos libéraux, intellos de gauche et autres, et nous
sommes sortis de cette expérience - car c’était une expérience - sans trop nous attarder dans les
échanges mondains. D’abord, même si Bossuet s’était adressé aux grands personnages de la cour de
Louis XIV, nous pouvions tous en avoir pris un peu pour notre grade, ensuite, qu’aurions-nous pu dire
dans notre français bâtard, les oreilles encore pleines de la langue de Bossuet, impeccablement
articulée par Green qui n’omet pas la moindre liaison ?
(Photo Mathieu Zazzo)
Eugène Green n’est pas un défroqué, c’est un transfuge. Né en 1947 à New York, dans une famille
originaire d’Europe centrale, il est arrivé en France en 1969, après être passé par Munich, Prague et
Venise, la Vieille Europe où il lui a semblé retrouver sa propre mémoire. Désormais citoyen français,
il a laissé derrière lui «le pays de la barbarie», entendez les Etats-Unis d’Amérique, et a fait, non pas
tant de la langue de Molière que de celle de Racine, la langue dans laquelle il a d’abord écrit des
pièces de théâtre, puis des essais, des romans, des scénarios et des dialogues. Il parle aussi
l’allemand, l’italien et le portugais et vient de consacrer un documentaire de deux heures au basque
qui l’intéresse en tant qu’elle est une des langues les plus anciennes.
En vérité, sa vraie patrie, c’est le monde baroque, et son nouveau film La Sapienza, est un retour aux
sources. Un architecte intègre, pris entre realpolitik urbanistique (pardon, Eugène, pour ces
barbarismes), crise conjugale et conscience tourmentée entreprend une sorte de pèlerinage à Rome.
C’est le jeune étudiant qui l’accompagne et à qui il est censé transmettre son savoir, qui, sous la
coupole lumineuse de la chapelle Sant’ Ivo alla Sapienza construite par Borromini, le réconcilie avec
sa vie et son art.
La Sapience était déjà le nom qu’Eugène avait choisi pour sa compagnie théâtrale. Sa vocation était
ancienne, due, me dit son ami Benoît Chantre, qui fut son éditeur, à la vision, quand Eugène n’avait
que 13 ans, d’une représentation de Hamlet, interprété par Laurence Olivier, à la télévision. Eugène,
lui, me parle de son éblouissement, au même âge, devant les Fraises sauvages d’Ingmar Bergman, et
aussi de La Dolce Vita de Federico Fellini… Tout ça n’est pas incompatible et le persuade déjà qu’il
devra, pour en connaître plus, quitter le pays de sa naissance.
Il y a peut-être moins de Barbares dans son pays d’adoption, mais il y a des savants spécialistes dont
certains voient d’un très mauvais œil cet «Américain» qui s’est fait une tête de mousquetaire et qui
prétend remettre la ponctuation de Racine à la bonne place, pas par afféterie, mais parce que c’est
le moyen de restituer au vers son sens profond, d’en dégager une énergie plus proche de la tradition
du Nô japonais que des codes de la Comédie-Française. Face à la franche hostilité de certains, qui
peut être mortifère parce qu’au théâtre il faut bien obtenir des subventions, etc. il peut quand même
compter sur des soutiens, non des moindres, tel celui de Georges Forestier qui déclare devant une
commission que lui, tout agrégé qu’il est, responsable de la publication des œuvres de Racine dans
la Pléiade, quand il ne comprend pas un vers de Racine, eh bien il appelle Eugène Green. Las ! Ces
luttes auront quand même raison de sa carrière théâtrale.
Le cinéma y gagne une œuvre profonde : l’émotion contenue des acteurs qui nous regardent droit
dans les yeux et leur diction qui donne l’impression qu’ils ont eux-mêmes longuement pesé chaque
mot, sont encore plus saisissants que sur scène.
Bien que j’aie déjà croisé quelquefois Eugène Green, je suis allée à notre rendez-vous avec un peu
d’appréhension. N’allais-je pas avoir affaire à l’un de ces artistes qui protègent leur intégrité par un
air austère, comme celui qu’affiche Fabrizio Rongione qui tient le rôle de l’architecte dans La
Sapienza, ce genre de personnalité dont on n’arrive pas à tirer quoi que ce soit, parce que soi-disant
leur œuvre parle à leur place ? J’ai été vite rassurée. Je ne dis pas qu’il n’a pas négocié une ou deux
choses que je n’avais pas le droit de répéter, mais avec une si gentille discrétion que c’est à peine si
je m’en suis rendu compte. Il sortait d’une suite d’auditions, exercice qu’il n’aime pas. Il ne s’y était
plié que parce qu’il s’agissait de trouver un très jeune acteur pour le film qu’il tournera cet été, le Fils
de Joseph. D’habitude, il se contente, pour choisir ses interprètes, d’une «conversation de café». Il
observe la personne. Comme l’une d’entre elle se souvient : «Il cherche à débusquer l’énergie en
nous.» Avec ceux qui travaillent avec lui, la plupart depuis de longues années, je n’ai fait que vérifier
la sensation de sérénité éprouvée lors de cette rencontre. Je m’étais imaginé que celui qui impose
aux acteurs de respecter les liaisons pour empêcher tout effet psychologique, et de tenir toujours la
même «note» (ils n’ont pas même le droit de remonter légèrement la voix pour dire «comment allezvous ?»), était un tyran. Or, je n’ai recueilli que des témoignages d’harmonie, d’ambiance paisible sur
le plateau. J’apprends qu’on peut diriger de façon extrêmement exigeante sans faire recommencer
la scène cinquante fois, deux prises maximum suffisent. On peut ne rien lâcher de son projet sans y
soumettre complètement les autres. Christelle Prot, qui irradie dans La Sapienza où elle tient le rôle
de la femme de l’architecte, qui jouait déjà dans le premier film d’Eugène, Toutes les nuits, dit qu’elle
n’a jamais éprouvé le sentiment d’aliéner sa liberté. Au contraire, «Eugène cherche la singularité de
l’acteur à travers la langue». Pour Adrien Michaux, qui mesure sa fidélité depuis Toutes les nuits
jusqu’à la Religieuse portugaise (2009), «il est comme un grand frère», «attentif aux propositions des
acteurs, il demande qu’on plonge en soi». Raphaël O’Byrne, son directeur de la photographie depuis
quinze ans, confirme : «Il partage beaucoup, avec beaucoup de douceur.» J’ai fini par me dire qu’ils
avaient été touchés par la grâce. O’Byrne encore : «La religion est l’expression de quelque chose en
lui qui dépasse la religion, qui ne l’enferme pas, qui l’ouvre.»
Sur le plateau, sans qu’il l’impose, tout le monde parle la langue d’Eugène : non pas «travelling», mais
«mouvement», non pas «pick-up», mais «petite unité» et l’ingénieur du son s’est corrigé : il ne lance
plus «ça tourne», mais «cela tourne !». Pour la première fois avec La Sapienza, un film d’Eugène
Green est distribué aux Etats-Unis. Les premiers échos sont plutôt bons. Allez savoir si ce sage ne va
pas convertir les Barbares à la langue de Racine !
En 7 dates
1947 Naissance à la «Nouvelle York». 1968 Quitte la Barbarie. 1969 Arrive à Paris. 1997 Crée
la compagnie théâtrale de la Sapience. 2001Toutes les nuits, prix Delluc. 2001 La Parole baroque
(Desclée de Brouwer). 25 mars 2015 Sortie du film La Sapienza.
Catherine MILLET

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