Gloires et bienfaits de la Sainte Vierge

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Gloires et bienfaits de la Sainte Vierge
L'abbé Stéphen COUBÉ
CHANOINE HONORAIRE
D'ORLÉANS ET DE CAMBRAI
ŒUVRES
ORATOIRES
GLOIRES ET BIENFAITS
DE
La Sainte Vierge
PARIS
P. LETHIELLEUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR
10,
RUE CASSETTE, 1 0
Biblio!èque Saint Libère
http://www.liberius.net
© Bibliothèque Saint Libère 2010.
Toute reproduction à but non lucratif est autorisée.
GLOIRES ET BIENFAITS
DE
La Sainte Vierge
Ouvrages de l'abbé COUBÉ.
Librairie P. LETHIELLEUX, 10, rue Cassette, P a r i s .
ŒUVRES
ORATOIRES
L ' â m e de J e a n n e d'Arc, panégyriques et discours religieux
ï5° édition)
4
»
Jeaxme d'Ara et l a F r a n c e , conférences et discours patrio­
tiques (3« 0(3 i lion)
2
D i s c o u r s de m a r i a g e
3 »
Gloires et bienfaits de l ' E u c h a r i s t i e
3,50
Gloires et b i e n f a i t s de l a Sainte V i e r g e
3,50
Gloires et bienfaits
3,50
des Saints
»
A m e s j u i v e s , roman <ies temps évangéliquos, contenant les
principales preuves de la divinité du christianisme et la
réfutation du judaïsme (ifie édition)
3,50
L'épopée de J e a n n e d'Arc, en io chants par l'abbé S. COUBÉ
o\ on lo tableaux par le Commandant LIÊXARD, in-8° écu
lu» gravures en couleur)
2 »
Librairie TËQUI, 82, rue Bonaparte, Paris.
La C o m m u n i o n h e b d o m a d a i r e ( i a « mille)
Bureaux de l'IDËAL, 29, rue Ghevert, Paris.
L'Idéal, revue mensuelle d'études religieuses, apologétiques
et sociales. Directeur : M. l'abbé COUBÉ.
Pour la France : 4 fr. par an ; pour l'Étranger : 5 fr.
1,50
NIHIL OBSTAT
O. ROLAND - GOSSELIN
Chanoine honoraire.
IMPRIMATUR
Parisiis,
die S
a
decembri*
ÛO11.
P. PAGES
Vic. g e n .
L'auteur et Véditeur réservent tous droits de reproduction et de traduction*
Cet ouvrage a été déposé conformément aux lois en février
1912.
I
Les Chevaliers de Notre-Dame
ou
LA DÉVOTION A MARIE,
DÉVOTION VIRILE ET SOURCE D'ÉNERGIE MORALE
Discours prononce le 7 septembre 1D00,
pour la clôture du Congrès Mariai de Lyon.
LA SAINTE VI£R(i£. — 1
L E S CHEVALIERS DE NOTRE-DAME
Fecisti viriliter et
i u m est cor tuum.
conforta
Virilo a été ton action et
magnanime ton cœur
(Judith, ch. xv, v.
ÉMINENCES
4
n.)
,
MESSEIGNEURS
2
,
RlSVERENDlSSIMES PÈRES
3
,
MESSIEURS,
Le m o n d e va mal, très mal. Ce n'est pas céder à
u n esprit de dénigrement systématique que de le
1. LL. EE. le cardinal Coullié, archevêque de Lyon, primat dos
Gaules, le cardinal Langéuioux, archevêque de Reims, le cardinal
Perraud évêque d'Aulun.
2. LL. GG. NV SS. Ardin, archevêque de Sens; Ilautin,archevêque
de Chambéry; Scrvomiet, archevêque de Bourges; Germain, arche­
vêque de Toulouse ; Monlely, archevêque de Bérylo ; Turinaz, évêque
de Nancy ; Luçon, évêque de Belley ; Toiiclicl, évêque d'Orléans ; de
Polacot. chèque- de Troyos ; Fiard, évêque de Moutauban ; Gray,
é\èquo de Laval ; Béftuinot, évêque de Nîmes ; de Cabricres, é\êquo
de Montpellier; Ilerscher, évêque de Lanjrrcs; Rumcau, évêque
d'Angers; Itazcra, évêque de Digue; Bcrthet, évêque de Gap; de
Boulils, évêque du Mans; Henry, évêque de Grenoble; Bel mont,
évêque de Clermont; Chapon, évêque de Nice ; Jaquct, évêque d'Iassy
en Roumanie ; Fores t, évêque de Saint-Antoine, au Texas ; Le Boy,
é\êque d'Aliuda; Vidal, vicaire apostolique des îles Fidji ; Fraysse
d e l à Nouvelle-Calédonie; Lamaze, de l'Océanie centrale ; Pellet
île la Cote de Bénin ; Lasserre, évêque du Maroc, vicaire apostolique
d'Arabie ; Barthet, évêque d'Abdèro.
, 3 . RR. PP. abbés de Dombes, de Souanque, d'Aigucbelle, de
Slaouuli (Alger), do Mariastcrn (Bosnie).
4
LA SAINTE VIERGE
dire. C'est constater u n fait évident. C'est faire écho
h la. parole d'un h o m m e qui a beaucoup aimé son
temps, de Léon XUI, qui écrivait Tan dernier au
cierge français: « Les temps actuels sont tristes et
l'avenir est plus sombre encore. » Ce n'est pas ris­
quer de décourager les unies, si l'on a soin d'indi­
q u e r le salut en m ê m e temps que le péril. C'est
pousser le cri <I alarme qui peut sauver l'armée, le
cri de l'éclaireur qui revient au galop, l'épée au clair,
vers ses compagnons endormis pour leur jeter ces
m o t s : « Debout! Voici l'ennemi! »
L'ennemi ! II n'est pas un point de l'horizon où je
n e puisse vous le montrer. L'ennemi, c'est ce maté­
rialisme éboulé qui nie l'aine, chcf-d\ruvrc de Dieu,
p o u r mieux nier l'artiste éternel. L'ennemi, c'est ce
sensualisme radine qui se glisse dans les cœurs à
travers les Tissures de la foi avec les corruptions de
la littérature cl de l'art. L'ennemi, ce sont les sectes
impies qui voudraient tuer l'Eglise et déchristianiser
la France, parce que, quand la France est chrétienne,
elle porte le glaive de Dieu.
Oui, le monde va mal, très mal. Et u n frisson vous
prend aux entrailles quand on pense à ce que peu­
vent devenir demain la cherc France, si glorieuse,
mais qui n'a pas comme l'Eglise les promesses de la
vie éternelle, cl l'Kglisc elle-même, immortelle, mais
non invulnérable. Jamais causes sacrées ne furent
plus violemment attaquées, et jamais peut-être elles
n e furent plus mollement défendues. Jamais Ton
n'eut plus besoin d'hommes énergiques et jamais ils
ne furent plus rares. De tous les rivages monte la
même plainte : Des hommes ! Des h o m m e s ! Donneznous des h o m m e s !
Qnomodo
cccidcvunl
fortes ?
LES CHEVALIERS D E NOTRE-DAME
5
Comment sont-ils tombés, que sont-ils devenus, les
forts en Israël? Où êtes-vous, les braves des anciens
jours, les paladins ot lus chevaliers? Où ôles-vous,
héros des Croisades? Où otes-vous nos pères, géants
qui ne reculiez jamais devant le mal, et que devezvous penser des p y g m é e s q u e nous sommes!
Si, après avoir envisagé les forces et les préparatifs
«le l'ennemi, Ton reporte ses regards sur celle élite
de l'armée catholique ici rassemblée, sur ce splcndide état major de trente évoques, entourés d'un
millier de prêtres et de plusieurs milliers de fidèles,
si l'on examine sous u n angle humain ce Congrès
Mariai, en se demandant ce qu'il peut bien faire
pour améliorer la situation, l'angoisse redouble
encore, et Ton est tenté de s'écrier : « À quoi pensezvous, catholiques? Encore u n Congrès! Et un Con­
grès Mariai! Vous vivez à une époque de luîtes.
L'ennemi est à vos portes. Vous avez besoin
d'hommes de tete pour déjouer ses ruses, d'hommes
d'énergie pour résister à ses assauts. Vous devriez
travailler à former ces h o m m e s . Vous devriez pro­
fiter de celte réunion pour tenir un conseil de guerre,
élaborer un plan de campagne, le mettre à l'essai
dans de grandes m a n œ u v r e s . Et, au lieu de cela,
vous vous contentez de lever les bras au ciel, de
chanter des cantiques, de dire des chapelets. Vous
venez ici p o u r exalter et développer une dévotion,
bonne pour les femmes et les enfants, mais inca­
pable de donner des h o m m e s et qui ne peut faire
de vous que des efféminés. Vous remplacez l'action
par le mysticisme et le rêve !
Ce reproche, Messieurs, est immérité. Non, la
dévotion à Marie n'est pas une dévotion féminine:
6
LA SAINTE VIERGE
elle est essentiellement virile. Elle a une vertu mira­
culeuse pour tremper les âmes. Elle leur offre u n
ideal de bravoure chevaleresque. Marie nous apparaît
dans l'Ecriture et la lilurgic avec u n profil guerrier et
des attributs belliqueux ; son nom y rclcnlitdans u n
cliquetis d'épées et de glaives. C'est la tour de David,
d'où pendent mille boucliers, la tour d'ivoire, la cita­
delle imprenable, l'armée rangée en bataille : c'est la
femme forte: mulicrcm forlem, et l'Eglise lui chante
ce que TEsprit-Saint disait à J u d i t h : Fecisti virililer
et confortedurn est cor tuum. Virile a été ton action et
magnanime fon cœur.
Aussi la dévotion à Marie a-t-elle toujours eu les
sympathies des urnes les plus énergiques. Elle les
attire et les berce ; elle les aguerrit et les charme. Si
jamais nous obtenons les h o m m e s dont nous avons
besoin, soyons certains qu'ils nous viendront de l à :
ce seront des Chevaliers de
Notre-Dame.
Ainsi, Messieurs, en venant ici étudier l'idéal que
nous offre la Vierge, non seulement vous ne perdez
pas de vue la défense de l'Église, mais encore vous
y travaillez très efficacement. Ce pieux Congrès ne
sera pas u n e simple joule oratoire, ni une vaine
parade théologiquc. Ce sera un vrai conseil de guerre,
d'où nous sortirons plus forts contre les ennemis de
noire salut.et qui, pour n'avoir rien de politique, n'en
sera que plus fécond. Nous sommes vraiment aux
grandes manœuvres de l'armée catholique, et nous
arborons un drapeau qui conduit toujours à la vic­
toire.
Voilà pourquoi je voudrais réfuter le triste préjugé
que je viens de vous dénoncer. Je voudrais persuader
à tous les hommes, à tous les jeunes gens de notre
LES CHEVALIERS DE NOTRE-DAME
7
temps d'embrasser u n e dévotion qui tremperait leur
caractère et qui, en décuplant leur valeur surnatu­
relle, centuplerait leur valeur humaine. Je viens leur
dire : Sovez fiers d'être les soldats de la très belle et
très puissante Dame de la Victoire. Ne rougissez pas
de porter sur vous ses insignes, son chapelet, son
scapulairc cl ses médailles. Pascal vous dirait dans
sa langue hautaine et familière que, si c'est là s'abê­
tir, vous ne devez pas craindre de vous abêtir. Je
vous dis, moi, que ce sera vous ennoblir et vous
élever. Porter ces humbles symboles de matière dans
un esprit de foi, c'est leur donner une âme : et c'est
très fier cl c'est très beau cl c'est très fort. Au con­
traire, les abandonner par respect humain est indigne
d'un h o m m e , Ce sont des armes, et le soldat qui
jette ses armes dans la bataille est un lâche et un
insensé.
Nous étudierons d'abord en Marie les attributs qui
la désignent comme un idéal de force et d'énergie
morale, ce sera la partie théologiqiw de ce discours.
Puis, dans une seconde partie historique, nous
verrons comment, en fait, les plus hardis, les plus
magnifiques chrétiens ont toujours été dos Chevaliers
de
Xotve-Damc.
EMINKNCIS,
Votre grande ville était déjà depuis longtemps la
ville de Marie, sa bonne ville de Lyon, Lugthmum
saum> suivant le mot délicat du Souverain Pontife.
Après ce Congrès et les fêles du couronnement, elle
aura à la protection de la Sainte Vierge un titre nou­
veau qu'elle vous devra et qui restera gravé dans le
s
hX
SAISI TE VIERGE
ccmr âe m e s cher» compatriotes qtveo votre n o m et
oelui de Léon XIII. Mais cette oeuvre porte plus loin
encore: elle déborde les limites d un diocèse et d'un
jour. Elle intéresse la chrétienté. Elle aura u n
immense retentissement dans le vingtième siècle.
Elle laissera dans le cœur du peuple chrétien une
généreuse couibalivilé qui lui donnera des sauveurs
eu lui d o n n a n t des Chevaliers de S (Arc-Dama.
I
Au Moyen Age, quand un chevalier allait combattre
dans la lice, il avait coutume d'incliner sa lance ou
son épéc devant Tune des nobles dames qui présidnicnlau tournoi. Il ne regardait pas comme indigne
de lui de rendre cet hommage à u n e femme, Au con­
traire, Tidéc qu'il combattait sous des yeux qui
savaient apprécier la valeur r a n i m a i t dans la lutte,
loin de faire trembler son bras.
L'on a vu des femmes capables, non pas seulement
de présider à des tournois, mais encore de diriger
d'héroïques chevauchées et de terribles batailles. La
plus illustre fut Jeanne d'Arc; et je ne sache pas que
la vue de la svcltc j e u n e fdlc, finement cambrée sur
son destrier, ait jamais paralysé le cœur des libéra­
teurs d'Orléans.
Au siècle dernier, lorsque Marie-Thérèse, pour­
suivie par ses ennemis, trahie mémo par ses amis, se
réfugia chez ses fidèles Hongrois avec le petit empe­
reur, son fils, dans ses bras, elle fut accueillie par
des hourras frénétiques : enthousiasmés de son air
martial, les magnats tirèrent Tépéc en s'écriant:
«Mourons pour notre roi Marie-Thérèse! » Et le roi
LES CHEYAMPflS DB NOTRE-DAME
Q
Mariç-Thérèse se montra digne de commander à des
hommes.
La vaillance n'est jamais si prestigieuse et si belle
que lorsqu'elle nous apparnît trempée de jeunesse
et de grace. La force morale dans la faiblesse phy­
sique offre u n contraste imprévu et splcndidc qui
nous é t o n n c c l nous entraîne. I/épéo o dans la main
d'une héroïne des éclairs qu'elle n'a pas dans la main
d'un héros. Aussi des hommes n'hésiteront jamais ù
suivre une femme qui s'avance impassible et sou­
riante vers le danger. Ils rougiraient de l'aban­
d o n n e r : ils se feraient plutôt tuer jusqu'au dernier
p o u r elle. Il leur semble d'ailleurs impossible que la
mort ne respecte pas tant de beauté unie à lant de
bravoure et que la victoire ne se montre pas assidue
et empressée auprès d'elle.
Cette alliance de la grace et de la force ne res­
plendit nulle part aulant qu'en la Vierge Marie. EUe
est la femme magnanime entre toutes les femmes.
Vous pouvez donc, Messieurs, vous incliner devant
elle comme le chevalier du Moyen Age devantla dame
des tournois. Vous pouvez la suivre comme Dunois
et Xainlrailles suivaient Jeanne d'Arc. Vous pouvez
l'acclamer comme les Hongrois acclamaient MarieThérèse. Vous pouvez même l'appeler non seulement
votre reine, mais voire roi, lant elle a monlré de
mule énergie dans sa belle vie douloureuse.
Or, parmi les traits qui dessinent son pur et doux
profil, il en est trois qui en font plus particulièrement
pour nous le type de la vaillance chrétienne.
Elle est Vierge,
Elle est Martyre,
Elle est Mcpc:
IO
LA SAINTE VIERGE
Trois attributs d'où émane une triple vertu qui fera
de nous des h o m m e s de cœur.
*
Elle est Vierge : elle est immaculée. C'est par sa
pureté originelle qu'elle a brisé la tête du serpent
maudit et remporté sur lui une immortelle victoire.
Vierge et immaculée, elle rend chaste l'homme qui
r é l u d i e et qui l'invoque. Et par là m ê m e , elle le rend
fort et invincible.
La chasteté est créatrice d'énergie. Écoulez la pro­
fonde parole par laquelle l'Esprit-Sainl a loué J u d i t h :
« Fccisll virililer
et confortalnm
est cor tnum, eo qaod
caslitfflem amaveris. Virile a été ton action et magna­
nime ton cœur, parce que tu as aime la chasteté. »Lc
chrétien qui a dompté son cœur et ses sens a rem­
porté la plus féconde cl la plus difficile de toutes les
victoires, la victoire sur lui-même. Il ne porte pas les
lourdes chaînes que le sensualisme met aux mains,
aux pieds et au cou de ses victimes, et qui les
empêche d'agir, de marcher et de lever la tete. II est
libre. Il sera u n h o m m e d action, u n h o m m c d ' œ u v r c s ,
il passera en faisant le bien, et, un j o u r , on p o u r r a
écrire sur sa tombe ces mots qui contiennent à la
fois l'éloge et le secret de sa belle vie : Fccisli viriHier et confortalnm
est cor iuum, eo qaod
castitatem
amaveris. Chrétien, tu as clé brave parce que tu as
été chaste.
La volupté au contraire est le grand obstacle au
courage. Sans doute l'esclave de ses sens peut, lui
aussi, à certains jours, affronter crânement la mort.
Mais il sulïil pour cela d'une flambée de patriotisme
LES CHEVALIERS D E NOTRE-DAME
II
et d ' h o n n e u r . L'image de la patrie qui passe, le sang
d'unfrère d'armes qui crie vengeance, la clameur de
la bataille, l'odeur d e l à poudre, c'en est assez pour
lui faire oublier le danger et l'entraîner vers la mort
glorieuse. Mais cet héroïsme, la volupté le combat,
parce qu'elle est essentiellement égoïste, et elle
finirait par l'éteindre. Voilà pourquoi si, au lieu d'un
individu en qui une règle générale peut ne pas se
vérifier pour des causes particulières, vous prenez
u n e multitude où les exceptions se fondent et dispa­
raissent dans la note dominante, vous trouvez que la
lâcheté est en raison directe de la débauche. Voyez
les races efféminées de l'Orient, Perses, Mèdes,
Lydiens, Assyriens... Elles étaient condamnées à
fuir avec les Xerxès, leurs Crésus, leurs satrapes
voluptueux, devant les Grecs aux m œ u r s plus graves.
Lorsque los Grecs eurent été gangrenés à leur tour,
ils tombèrent sous les coups de Rome, plus austère.
Puis, lorsque Rome eut glissé dans les boues impé­
riales, elle fut impuissante à se relever et un jour des
cavaliers qui passaient la piétinèrent. C'étaient ces
jeunes barbares dont la chasteté et la fidélité conju­
gale, connubia firma, étonnaient Tacite plus encore
que leur téméraire intrépidité.
L'Église les accueillit avec amour, et elle aurait pu
leur dire en les pressant sur son cœur : Yirilitcr
fecisti
et conforlakun
est cortuum,
eo quod
castitatem
amaveris. Tu as été forte, ô race nouvelle, tu as
vaincu la Rome déshonorée des Césars, parce que tu
as été chaste.
I l e s t u n courage qui, pour être moins brillant que
le courage militaire, est cependant plus méritant et
plus rare : c'est le courage du devoir quotidien.
L 4 SAINTE VIERGE
Nous appartenons à une race qui sait encore mou­
rir, et mourir splendidement, mais qui, hélas ! ne
sait plus vivre. Et elle ne sait plus vivre parce qu'elle
ne sait plus vouloir. Et elle ne sait plus vouloir, parce
que la volupté l'a piquée au cœur.
L ' h o m m e adonné a u plaisir est frappé d'alaxie
dans sa volonté. La passion lui commande un men­
songe, il obéit; une couardise, il obéit; une trahison,
il obéit. C'est un esclave. Ce n'est plus un h o m m e .
L ' h o m m e est celui qui sait dire : non, au mal. La
passion tue en lui, avec la volonté, l'ambition,
l'effort personnel, le travail, l'esprit de suite, elle
brise tous les ressorts de son unie, elle l'écrase et
l'anéantit.
0 vous donc qui voulez cire des h o m m e s d'énergie
et de caractère pour cire des h o m m e s d'action, vous
qui avez horreur d'une vie stérile et voulez servir los
saintes causes de la vérité et du droit, de la patrie
et de l'Eglise, soyez chastes. Gardez la chasteté :
Kilo est de vos aînés l'espoir et le trésor.
Portez-la ilevant vous comme un calice d'or.
Mais pour être chastes, levez les yeux vers l'idéal
que vous offre la Vierge. Gracieuse et poétique, mys­
térieuse et douce, plus blanche que les neiges des
grands monts, plus pure que les rayons des étoiles,
Marie s'élève au-dessus des brumes et des poussières
d'ici-bas, elle attire tous les regards. Elle agit sur
nous à la manière d'un idéal par sa présence, sa
vue, son rayonnement, en se gravant en notre Ame,
en forçant notre admiration, en nous suggestionnant
l'idée et le désir de l'imiter.
Lorsque le jeune Athénien passait devant la frise
LES CIIEVALïfeUS DE NOTRE-DAME
13
du Parthérion du devant les merveilleuses statuts de
Phidias, il se formait à son insu dans son esprit un
ideal de beauté esthétique qui épurait et élevait son
goût. Il devenait artiste à celte muette école du grand
art. De m ê m e lorsque le chrétien passe devant ce
chef-d'œuvre d u grand artiste, la Vierge More, son
cœur s'attendrit et s'enflamme pour la beauté de
l'innocence. Le pécheur lui-même est ému : et du
fond de l'abîme où il s c d é b a t , c e n ' e s t pas seulement
vers Marie qu'il fait monter cet éloge mélancolique :
« Tola pulehracs: Vous êtes toute belle. » C'est vers
la vertu qui donne à Marie son charme et sa gloire :
« Vous êtes toute belle, ô pureté, vous êtes vraiment
la « Belle Vertu » par excellence. » El à celte vue son
cœur se calme, son imagination se peuple de chastes
images : il devient p u r à cette muette école de
pureté.
Devenu p u r , il est redevenu h o m m e , il va pouvoir
être soldat : le c h a m p de bataille est ouvert devant
lui.
* #
Il faut au soldat sur le c h a m p de bataille un idéal,
u n modelé de courage : c'est la Reine des martyrs qui
le lui offrira.
Marie est souvent figurée dans l'Écriture par de
vaillantes femmes : mais il n'en est pas dont l'histoire
nous offre de sa vie u n calque prophétique plus mer­
veilleux que Judith.
En ces temps-là, le peuple de Dieu était exposé au
plus effroyable danger. Assur, comme Judith allait
le chanter dans son immortel cantique, était des-
là
1 A SAINTE VIERGE
cendu avec des nuées de cavaliers des montagnes
de l Aquilon. Il assiégeait Béthulie, dernier boule­
vard de la malheureuse nation. Jérusalem tremblait.
Les douze tribus tremblaient. Les hommes trem­
blaient, ou plutôt non, il n'y avait plus d'hommes en
Israël. Toutes les viriles espérances s'étaient réfu­
giées dans le c œ u r d une femme. Elle entre dans la
tente d'IIolophcrnc. Elle lui tranche la tôle. À elle
seule elle met en fuite une armée orgueilleuse et
innombrable. A elle seule, elle sauve son peuple. A
elle seule, elle remporte une victoire que des milliers
d'hommes n'auraient probablement pas remportée.
Elle est vraiment terrible, cette femme, terrible
comme u n e armée rangée en bataille.
Plus sublime encore a été Marie. Son champ de
bataille à elle, c'est le Calvaire, et elle y combat u n
ennemi plus redoutable qu'IIoîophernc. La lutte,
pour être tout intérieure, invisible, silencieuse, n'en
est pas moins héroïque. L'enfer déchaîne contre elle
toutes les douleurs humaines. Elle voit mourir le
plus aimant, le plus aimable et le plus aimé des fils,
dans les plus effroyables tortures, et elle ne peut rien
pour lui
Ce corps qu'elle portait jadis tout petit avec u n
respect et une délicatesse infinis, les bourreaux l'ont
saisi d'une main brutale, l'ont couvert de plaies, ils
s'acharnent sur lui et elle ne peut adoucir leur
fureur! Ce sang de Jésus dont la source a été son
cœur, clic le voit, elle l'entend tomber goutte à goutte
de ses mains et de ses pieds, h côté d'elle, sur le roc
du Calvaire, et elle ne peut l'étanch^r! Cette poitrine
qu'elle voyait autrefois à Bethléem et dans la fuite en
Egypte soulevée au souille calme et r y t h m é du soinf
LES CHEVALIERS D E NOTRE-DAME
l5
meil, elle la voit agitée des spasmes de l'agonie et
elle n e p e u t soulager ses douleurs ! Ce visage de
beauté et d'extase que les Anges venaient contempler
sous son toit, est couvert de boue, de sang et de
larmes, et elle ne peut l'essuyer doucement de son
voile !
Ah ! vous comprenez, n'est-ce pas, combien tout
cela est affreux et qu'il y a là pour une mère u n
supplice pire que la mort. Vous comprenez que sous
celte scène déchirante se cachent les péripéties d'une
gigantesque bataille. D'un côté, le Christ et sa mère ;
de l'autre, le Démon et le Péché armés des glaives
de douleur les plus acérés qui aient jamais traversé
l'âme h u m a i n e . Les deux athlètes divins semblent
inertes, vaincus, l'un, parce qu'il est cloué sur la
Croix, et l'autre, parce que c'est une pauvre femme
douce, résignée et comme figée dans sa douleur.
Mais il n'en est rien. De leurs âmes intrépides, ils
bataillent, ils harcèlent l'ennemi : ils le blessent, ils
le terrassent. Chacune de leurs souffrances est une
victoire.
Et voyez comme la femme, si frêle et si délicate,
est digne de son compagnon d'armes, l'IIomme-Dieu.
C'est la mère douloureuse entre toutes les mères :
dolorosa. Elle pleure : lacrymosa. Mais elle se tient
debout : slabat.
Stabat mater dolorosa,
Juxta crncem lacrymosa,
Dumpendebat Filins.
Elle est debout, mais sous son pied virginal pal­
pite le corps de son ennemi vaincu. Ne me parlez
plus de l'exploit de Judith. II est éclipsé par l'exploit
i6
1 A SAINTE VÎERGE
de la grande martyre du Calvaire. Judith a été p r o ­
clamée victorieuse parce qu'elle parut u n j o u r de­
vant Israël tenant «Ma main, par sa chevelure san­
glante, la tète d'IIolophcrnc. Mais au sommet d u
Golgolha, Marie m o n t r e au ciel, à la terre et aux
enfers, la lole hroyéo d'un monstre plus terrible q u e
le soudard assyrien...
Plus que Judith, elle mérite la reconnaissance et
les acclamations de ceux qu'elle a sauvés.
Lorsque les habitants de Bélhulie se réunirent
autour de leur libératrice, le prince de la cité Ozias
lui dit en leur nom ces paroles émouvantes et somp­
tueuses : « O femme, tu es bénie en Ire toutes les
femmes ! Car Dieu a aujourd'hui exalté ton n o m et
l'a rendu si magnifique que ta louange ne tarira
plus sur les lèvres des h o m m e s . Pour eux lu n'as pas
hésité à exposer la vie, et lu les as sauvés de l'an­
goisse et de la mort. » El le grand-prùtrc de Jéru­
salem vint à son tour avec les pretres et les vieil­
lards et ils lui chantaient tous d'une voix : « T u e s la
gloire de Jérusalem, lu es la joie d'Israël, lu es l'hon­
neur de notre peuple ! Tu yloria Jérusalem, tu Imlilia
Israël, ta honorijicenlia
popali noslri! »
A h ! combien Marie mérite plus ces louanges que
J u d i t h ? C'est elle qui est la gloire de Jérusalem, de
la Jérusalem nouvelle, de celle de la terre et de celle
du ciel. C'est elle qui est la joie et l'honneur de son
peuple, non du petit peuple qui lui donna un berceau,
mais du grand peuple racheté qui lui offre aujour­
d'hui des couronnes et des trônes.
Chantez-la donc, ô chrétiens ; chantez votre libé­
ratrice. Chantez la force dans la douceur, la victoire
dans le martyre. Et puisque la guerre continue, pre-
1 E 3 CHEVALIERS D E NOTRE-DAME
17
nez-la pour modèle et pour idéal ! Que son nom reten­
tisse à vos oreilles comme une sonnerie de bataille.
Holopherne est aux portes de voire âme. Holopherne
veut saccager la cité de Dieu. Holopherne assiège le
boulevard de l'Église, la Béthulie moderne, qui est
la France. Mais nous avons dans nos murs une
guerrière, la femme bénie entre toutes les femmes.
Au secours, belle et sainte Judith du Nouveau Testa­
m e n t ! Au secours, Dame de la Victoire! Et puisque
vous ne pouvez descendre vous-même sous nos yeux
mortels, la tète sanglante d'ifolopherne à la main,
envoyez-nous des hommes animés de l'esprit du Cal­
vaire, des hommes cuirassés de foi et d'espérance
et bardés de cet acier des âmes qui est l'énergie
dans l'amour.
Après la Vierge, après la Martyre, voici la Mère
qui s'avance pour soutenir ses enfanls.
Nous sommes ainsi faits, Messieurs, que nous ne
pouvons jamais nous passer entièrement de notre
m è r e . Plus nous avançons dans la vie, plus par suite
ses soins nous deviennent inutiles, et plus cependant
nous l'aimons et nous la vénérons. Plus nous sommes
fiers et indépendants, et plus nous sommes tendres
et respectueux pour celle qui nous berça sur ses
genoux. Quand nous avons le malheur de la perdre,
il s'ouvre à notre cœur une inguérissable blessure.
Après avoir vécu de sa présence, nous vivons de son
souvenir; et, parfois, de longues années après sa
mort, son seul nom fait couler nos larmes. Je ne
sais si le sentiment filial envers la mère est plus
J,A SAÏ.VTE VïEïîCrK. — 2
18
LA SAINTE VIERGE
profohH et plus viJT chez l ' h o m m e q u e chez la femme ;
quelques-uns l'affirment; il m e semble du moins
qu'il y est plus touchant et plus beau.
Ne rougissez p a s ; d e ce sentiment, h o m m e s qui
m'écoulcz, il vous h o n o r e . Mais reportez-le sur celle
qui vous a enfantés dans la douleur au Calvaire.
C'est à vous, plus encore peut-être qu'a vos mères,
u vos femmes et a vos filles qu'il appartient d'aimer
et de vénérer Marie.
On dit q u e , lorsque nos soldats meurent loin de
leur foyer, leur dernier souvenir, leur dernier adieu
est pour leur mère. Comme u n j o u r on demandait à
un aumônier militaire si cela était vrai : « Oui, dit-il,
et que de fois j ' e n ai été le t é m o i n ! Que de fois,
après u n e sanglante journée, errant sur le c h a m p de
bataille, j ' a i rencontré de pauvres soldats agoni­
sants, et perdant leur sang par de larges blessures.
Je prenais leur tète sur m e s genoux, j'essayais de les
consoler et d'adoucir leurs derniers moments. Oh !
celte scène lugubre ! je la revois encore comme si j ' y
étais, ce c h a m p couvert de cadavres et de blessés,
l'obscurité de la nuit percée ça et là par les lanternes
des infirmiers, le silence de la mort interrompu par
les gémissements et les appels des mourants. Or,
le m o t q u i s'échappait le plus souvent de leurs lèvres
dans le délire de la lièvre, et qui montait solennel,
émouvant, dans l'immensité, c'était celui-ci : Mère!
ma mèi*e! ô ma m è r e ! »
A h ! les vaillants I Ah! les pauvres enfants! Tout
à l'heure, quand ils s'élançaient dans la mêlée, ils
voyaient passer devant eux des vols de Victoires qui
les entraînaient, la Patrie qui leur criait : En avant!
la Gloire qui leur promettait le triomphal retour au
LES CHEVALIERS DE NOtRE-DAME
19
milieu dés acclamations populaires ! Efc maintenant
qu'ils ont bien combattu et qu'ils vont mourir, la
dernière vision qui les hante, ce n'est pas la Gloire
qu'ils ont bien méritée pourtant, ce n'est pas la Vic­
toire, gagnée par leur courage et qui ira caresser
d'autres fronts, ce n'est même pas la Patrie, la douce
Patrie qu'ils ont servie vaillamment, mais qui ne peut
plus rien pour eux, c'est la femme aux mains si
douces, au sourire aimé, qui jadis, quand ils étaient
tout petits dans leur berceau, s'approch ait d'eux silen­
cieuse, écartait les rideaux pour voir s'ils dormaient,
p o u r les consoler et fermer leurs paupières sous u n
baiser. Et ils l'appellent encore, comme si elle pou­
vait les entendre, comme si elle était là dans la nuit,
sur le c h a m p de bataille, prête à s'élancer pour
défendre son enfant contre la mort, et ils lui répètent :
Mère, ma mère ! ô ma mère !
Voilà l'homme, Messieurs! Dans la force de l'âge,
alors qu'il vient d'accomplir l'acte le plus viril, le
sacrifice de sa vie, il a besoin de sa mère, il appelle
sa mère !
Mère de Jésus, vous êtes notre mère, notre mère
bien-aimée,plus douce et plus tendre même que nos
mères de la terre : qu'elles nous pardonnent de le
dire, puisque ce sont elles qui nous ont appris à vous
chérir ! Eh bien ! mère, ma mère, ô ma mère, je vous
appelle, venez à m o n secours. La mère du soldat
mourant ne peut répondre à ses cris, ni aller l'assis­
ter sur le champ de bataille : mais vous, vous êtes
plus puissante, vous pouvez me consoler de toutes
mes douleurs, me relever de toutes mes chutes. J'ai
besoin de vous aujourd'hui, dans la force de l'âge,
au milieu de la bataille de la vie, plus encore que
30
LA SAINTE VIERGE
jadis, lorsque, tout petit, ma m è r e d'ici-bas m e p r e ­
nait dans ses bras et me portait là-haut dans votre
chapelle de Fourvière et m ' a p p r e n a i t à balbutier
votre nom, ce nom qu'aujourd'hui, dans la pléni­
tude de la force, j ' a i m e tant à porter devant m o n
pays, et à faire acclamer par les foules immenses.
Mère, m a mère, ô ma mère ! c'est aussi au n o m de
ce peuple que je vous jette ce nom, ce nom d'amour !
C'est un peuple de vaillants et de lutteurs, mais,
comme le soldat mourant, il a besoin d'une mère, il
a besoin de vous, pour être brave jusqu'au bout. Oh !
(jiic la vie est belle sous votre regard ! Oh ! que la
mort est plus belle encore entre vos bras ! Bienheu­
reux vos chevaliers, o Notre-Dame !
II
Que la dévotion à Notre-Dame soit une dévotion
substantielle, savoureuse et tonique, très efficace
pour combattre l'anémie des urnes ; qu'elle réponde
admirablement au caractère, j'allais dire au tempé­
r a m e n t de l'homme plus encore qu'à celui de la
femme, et par suite aux besoins d'une époque tour­
mentée où la résistance au mal est plus difficile et
plus nécessaire, c'est là u n e thèse psychologique et
théologique qu'il m'a été facile d'établir en étudiant
trois des principaux attributs de la Sainte Vierge.
J'ajoute maintenant que cette affinité est également
prouvée par des faits éclatants. Les plus rudes chré­
tiens, tous les beaux lutteurs, marins et soldats,
apôtres et martyrs, ont toujours subi l'attraction de
cette Heine de grâce, et se sont montrés ses fidèles
chevaliers: c'est là une thèse historique que je m e
LES CHEVALIERS DE NOTRE-DAME
31
propose d e ' vous exposer en parcourant les fastes
apostoliques, héroïques et militaires du culte mariai.
L'énergie dans les actes et la délicatesse dans les
sentiments sont des vertus qui, loin de s'exclure, se
complètent et s'harmonisent. L'on a très bien dit que
« les cœurs de lions sont les vrais cœurs de pères ».
On voit souvent de rudes hommes, durs pour euxm ê m e s et pour les autres, hommes de guerre, hom­
mes de peine, s'attendrir tout à coup : leur visage
taillé à coups de hache s'éclaire d'un large et joyeux
sourire. Pourquoi ? Parce qu'on leur a présenté leur
petit enfant, et devant cet être de douceur et de
charme, tout leur cœur s'est fondu. On voit ces
mêmes h o m m e s , des h o m m e s , des forts, se faire très
doux, très caressants, 1res enfants pour leur vieille
mère et baiser avec u n e respectueuse ferveur ses
mains vénérables. Et ce sont encore les mêmes, des
h o m m e s , des forts, que vous retrouverez, s'ils sout
chrétiens, toujours à genoux devant Marie; ils la
regardent d'un bon regard, amoureux et naïf, ils lui
donnent des noms de tendresse, ils la prennent pour
la dame de leurs pensées, ils lui jurent de venger
son h o n n e u r : parfois m ê m e , au souvenir de ses
bontés, une larme coule sur leurs joues basanées, Il
en a toujours été ainsi depuis le Cénacle.
Les apôtres vont partir pour la conquête du monde.
A h ! les rudes batailleurs! Ah! les belles victoires
qu'ils vont remporter sur le paganisme et la barba­
rie ! Mais ils se préparent à la lutte par la prière avec
Marie, mère de Jésus, cum Maria maire Jesu.
Avant de se disperser, ils s'agenouillent, nous dit
la tradition, devant elle, ils lui demandent sa béné­
diction. Us reviennent un j o u r pour assister à sa
LA SAINTE VIERGE
mort et constater son Assomption glorieuse. Aussi
Notre-Dame est la Reine des apôtres, Regina apostolorum, et les apôtres sont les chevaliers de NotreDame.
Voici l'ère des martyrs. C'est la grande g u e r r e .
Pour armes, les instruments de supplice. Pour c h a m p
de bataille, la prison, le prétoire. Pour ennemis, les
bourreaux et les empereurs. Mais que craindraient
les soldats du Christ ? La Reine des martyrs est à
leur tète, tenant en main la palme sanglante cueillie
sur le Calvaire. Ils luttent avec clic. Us triomphent
p a r clic. Victoire aux m a r t y r s ! Victoire aux cheva­
liers de Notre-Dame !
Les hérésies viennent à leur tour. C'est toujours
la guerre contre le Christ, moins tragique, mais
plus perfide. Elles bondissent autour de l'Église.
Elles cherchent a la frapper au cœur. Mais Marie
groupe autour d'elle les Porcs, les Docteurs, les
Théologiens, a Je suis la sagesse, leur dit-elle, Ego
sapienlia; j e préside aux pensées des sages; a moi
le conseil ; à moi la prudence, à moi la force : Meum
est consUhim, mea est prudentia,
mea est forliludo.
»
Sagesse, elle leur inspire les réponses qui écrasent
l'erreur ; force, elle les soutient dans la lutte. Et u n e
à u n e , au cours des siècles, les hérésies succom­
bent sous leurs coups et tombent dans u n silence
éternel. Victoire aux Docteurs! Victoire aux cheva­
liers de Notre-Dame ! Mais cette victoire, ils en
reportent le mérite à celle qui les a guidés et inspi­
rés, à celle qu'un grand évoque appellera u n j o u r
« l a noble tueuse d'hérésies » \ et ils lui chantent
i. Mgr Ifcrleaiid, cvcqiip de Tulle.
LES CHEVALIERS D E NOTRE-DAME
2$
avec l'Église : C'est vous, ô Vierge, qui avez anéanti
toutes les hérésies dans le monde entier, Canotas
Jurveses sola interemisti in universo
mundo.
Voici venir le Moyen Age bardé de fer et chaussé
d'éperons. Certes, il a ses défauts, mais on ne peut
lui refuser la bravoure et la passion de la justice.
Or le Moyen Age c'est l'âge de Notre-Dame, le règne
de Notre-Dame. Plus la force physique incarnée dans
le chevalier s'incline profondément devant la force
morale représentée par Marie, plus elle se redresse
terrible contre l'iniquité, comme la branche de chêne
se redresse plus vigoureuse quand elle a été violem­
ment courbée en sens contraire.
Toute la chevalerie n'est que l'armée et la famille
de Notre-Dame. Quand le damoiseau doit être adoubé
chevalier, il fait sa veillée d'armes dans une cha­
pelle de la Vierge : il met le soir sur l'autel son épée
qu'il reprendra le lendemain, combien plus chère à
son cœur et plus terrible aux mécréants !
Le titre de chevalier de Notre-Dame est un de
ceux dont on est le plus fier au Moyen Age. Les sei­
gneurs le revendiquent dans leurs chartes, comme
cet émir Mirât, comte de Lordes ou de Lourdes,
vaincu et converti par Charlemagnc, qui fait h o m ­
mage de son comté à celle qui devait, de nos jours, y
faire une rentrée si royale.
Combien d'Ordres militaires se sont fondés sous le
vocable de Notre-Dame! Chevaliers de l'Étoile, Che­
valiers de l'Ordre Tcutoniquc, Chevaliers de l'Annunciade, Chevaliers de Calatrava, Chevaliers d'Alcantara, Chevaliers de Montesa, quelle splcndide
chevauchée d'hommes forts, tous chevaliers de NotreDame !
2*
LA SAINTE VIERGE
La reine du ciel est la reine des c o m m a n d e r i e s .
Elle est de toutes les fôtes. Quand u n nouveau
membre est reçu dans l'Ordre, il doit passer sous la
Ajoute d'acier que les anciens forment avec leurs
épéeset il s'écrie : Pour Dieu et pour m a Dame ! Et
cette d a m e est Marie !
Quand les croisés s'élancent dans lu mêlée, ils
poussent souvent le m ê m e cri et ils font porter
devant eux l'image de la Vierge, comme ces macula,
« ces Vierges en majesté », devant lesquelles les
chevaliers des ligues lombardes lléchissaicnl le genou
nu plus fort de l'action et qui mettaient l'ennemi eu
fuite.
Lorsque Pelage veut chasser les Maures de son
pays, c'est sur le rocher de Covadonga, le rocher
aimé de la Vierge, qu'il réunit une poignée de héros,
et c'est lu qu'il commence cette lutte six fois sécu­
laire d'où l'Espagne doit sortir aguerrie et si grande.
Chevalier de Noire-Dame, Pelage !
A l'heure où les Albigeois couvrent de ruines le
midi de la France, Simon de Monlforl apprend de
son ami saint Dominique à égrener le chapelet, et
sa main gantée de fer n'en est pas moins terrible à la
bataille de Muret. Chevalier de Nolrc-Damc, Simon
de Monlfort !
Chevalier de Notre-Dame, saint Louis! II porte SOJI
chapelet au combat, cuirasse mystique sous sa cui­
rasse d'acier.
Chevalier de Notre-Dame, Edouard III d'Angle­
terre 1 Vaincu dans u n tournoi, il ne trouve pas de
LES CHEVALIERS DE NOTRE-DAME
25
plus beau cadeau à faire à son vainqueur, Eustachc
de Ribeaumont, que son rosaire : il le lui donne aux
applaudissements de toute sa Cour.
Charles le Téméraire et Anne de Montmorency
disent tranquillement leur chapelet en allant au feu.
Chevaliers de Notre-Dame, le Téméraire et le Con­
nétable !
C'est le chapelet qui gagne la bataille de Lépanle :
c'est le m u r m u r e des Ave Maria, récités par la chré­
tienté et portés sur les flots, qui, bien plus que les
canons et les bombardes, met en fuite les galères
musulmanes. Chevaliers de Notre-Dame, Pic V et
Don Juan d'Autriche et tous les héros de Lépanle!
Les Vendéens, partant pour la défense de leurs
foyers et de leur religion, fixent sur leur poitrine
l'image d u Sacré-Cœur et enroulent leurs chapelets
autour de leur cou : et par les haies fleuries et san­
glantes, ils s'en vont chantant :
Prends ton fusil, Grégoire,
P r e n d s ta vierge d'ivoire-...
Chevaliers de Notre-Dame, les Vendéens!
Le grand patriote d u T y r o l , au commencement de
ce siècle, André Hofer, récite son chapelet avec ses
soldats à travers les gorges et les ravins de ses mon­
tagnes; et, si l'on en croit la chanson tyrolienne, il
leur dit : « A genoux, les montagnards, à genoux!
Et prenez-moi vos rosaires. Ce sont lu les violons que
j ' a i m e . Quand la prière fera briller vos yeux, le Sei­
gneur Dieu se montrera à vous. » Sur le point d'être
fusillé, il donne son chapelet, son plus cher trésor,
au prêtre qui l'assiste, puis, d'une voix ferme, il com­
mande le feu. Chevalier de Notre-Dame, André Hofer.
*6
JLA SAINTE VIEUGE
Le maréchal Bugeaud, après sa conversion, se
r e n d célèbre p a r m i ses soldats p o u r sa dévotion à la
Vierge. Il dit dévotement son chapelet devant le
feu du bivouac, afin q u ' u n e armée française sache
bien qu'on peut être u n maréchal de France et un
chevalier de Notre D a m e .
Le c o m m a n d a n t Marceau, qui a tant honoré notre
marine en ce siècle par ses belles croisières en Océanic, place l'image de Marie u l'avant de son bâti­
m e n t : il se promène sur la dunette de Y Arche (Vaillance en égrenant son chapelet, et je vous assure
que de la m ê m e m a i n il sait porter haut le pavillon
de la France.
Avant les journées héroïques de Castelfidardo et
d'Ancônc, La Moricièrc va chercher à Notre-Dame do
Lorctle l'étendard de Lépante.
Pendant la fameuse nuit qu'il passe étendu san­
glant dans la neige sur le champ de bataille de Loigny, Bonis voit apparaître la Vierge, et, dans l'extase,
il oublie ses douleurs. Chevaliers de Notre-Dame,
Marceau, La Moricièrc et Sonis !
Messieurs, ils n'ont pas disparu de la terre de
France, les hommes vaillants qui aiment la Sainte
Vierge et se glorifient de marcher sous sa bannière.
L'an dernier, ils étaient Go.ooo à Lourdes : demain
ils seront plus encore, car, plus la société marche
et plus elle se sépare nettement en deux colonnes.
Les groupes intermédiaires, les justes milieux, les
vieux libéralismcs sont balayés p a r la logique et le
torrent des idées, et leurs débris vont grossir l'armée
des bons ou celle des rpauvais. II faut aller à l'extrê­
me droite de la vérité avec l'Eucharistie, le SacréCouir, If* Vierge, le Pape, ou a l'extrême gauche de
LES CHEVALIERS DE NOTRE-DAME
27
l'erreur avec la révolution et l'anarchie. À la lim}fe,
et logiquement d u moins, il faut être chevalier drç
poignard ou chevalier de Notre-Dame.
Vous serez, Messieurs, les chevaliers de NotreDame. A la suite de tous ces vaillants dont je viens
de vous citer l'exemple, vous comprendrez qu'il est
très grand et très noble pour vous, hommes du
monde, d'honorer Marie. Vous visiterez ses sanc­
tuaires, vous porterez sur vous et vous direz son
chapelet. Quelle raison auriez-vous de ne le point por­
ter, sinon le respect humain? Et le respect humain
csl-ildonc u n sentiment digne d'un homme?
*
*
Dans votre spîendidc basilique de Fourvière, je
vois partout le lion, symbole de la force. Il allonge
ses reins de granit sur les marches du péristyle, il
avance sa large tele de bronze sur les vantaux du
grand portail. Il dort tout en haut sur le fronton
triangulaire, accroupi aux pieds de la Vierge. Il
repose sur u n nuage dans le tableau d'Orsel, les
paupières mi-closes et comme ébloui par les splen­
deurs fantastiques qui rutilent dans les voussures
de la nef. Il garde les balustres blancs du sanctuaire
et, de son encolure de pierre, il soutient les caria­
tides des cbapellcs.
Lion passant (Tarmoirie, voilà l'emblème de celle
noble cité; et, en prodiguant son image à travers la
magie des marbres étincelanls et des mosaïques,
vous avez voulu, Lyonnais, attester votre dévouement
envers Notre-Dame.
Mais, outre ce symbolisme héraldique, il en est un
38
LA SAINTE VIERGE
autre plus profond, plus universel, le symbolisme
liturgique, qui a inspiré votre sublime Bossan.
Le Christ est la force de Dieu, 11 est appelé dans
l'Écriture le Lion vainqueur de la tribu de Juda.
Mais le lion symbolise encore le peuple chrétien
q u e l'Église ne craint pas d'assimiler à son Christ,
le peuple revêtu de la force d'en haut, le peuple
nourri par l'Eucharistie de la moelle du Lion; le
peuple de France en particulier, tel qu'il a été autre­
fois et qu'il sera encore au vingtième siècle, champion
de l'Eucharistie et chevalier de Notre-Dame.
Oh ! c o m m e il était beau et terrible, ce peuple
Cœur-dc-lion, quand il se dressait sur l'Europe et
menaçait l'iniquité de ses inéluctables colères !
Comme il était beau et terrible, q u a n d il épouvantait
de ses rugissements les hordes musulmanes ; quand
il se couchait devant le Saint-Sépulcre et disait u
Mahomet: «Viens le p r e n d r e ! » ; quand il s'étendait
devant le trône des Papes et criait aux forbans cou­
ronnés : ((N'approche/ p a s ! » ; q u a n d il disait à
l'hérésie albigeoise : « Meurs ! » et au protestantisme:
«Va-t'en!» O h ! oui, il était beau alors le Lion de
France.
Hélas ! des jours sont venus où il a semblé énervé
et fatigué de sa gloire. L'iniquité sortit alors de ses
repaires et devint de plus en plus hardie. Mais c'est
à peine si le lion bougeait. Parfois, impatienté, il
relevait la tète en grondant comme s'il allait rugir,
comme s'il allait bondir sur les félons et les m é ­
créants. Mais bientôt sa tôle retombait triste et
lourde. Et un jour il s'endormit. Et, pendant son
sommeil,de lâches belluaires sont venus pour l'en­
chaîner, pour lui rogner les ongles et le museler,
LES CHEVALIERS D E NOTRE-DAME
29
afin que sa grande voix n'inquiétât plus les malfai­
teurs !
Mais ces temps sont passés. De sa main légère et
virginale, Marie a touché l'animal superbe. II a
tressailli. Il s'est réveillé. Il a senti des ondes de force
Huer dans son sang. l i a brisé ses chaînes de sen­
sualisme et do respect h u m a i n . El maintenant il se
redresse et s'avance sur la hauteur de Fourvière ; il
secoue sa crinière royale au vent de la liberté, e l l e
voilà debout, face à l'horizon, face au vingtième
siècle, et la terre prele l'oreille et se dit tout b a s :
C'est la France !
Rugis donc, ô Lion, rugis dans l'air immense et
lumineux, pour annoncer au monde que tu es las de
dormir, que tu vas descendre dans la plaine et com­
battre et broyer l'iniquité. Rugis, ôLion, pour com­
mander aux sectes impics de disparaître de la terre
de France. Rugis pour rallier autour de toi tous les
soldats du Christ et de sa Mère, et que ta voix, puis­
sante et formidable, passant par-dessus le MontBlanc éternel, aille dire à tous les échos que le règne
du mensonge est fini, et que la vérité trop longtemps
obscurcie va sortir du nuage et ensoleiller le monde.
Et lorsque tu auras traîné à travers le vingtième
siècle le char de Notre-Dame, entouré de ses fidèles
chevaliers, lu reviendras ici, Lion, entendre d'autres
foules,un autre Congrès Mariai peut-être, acclamer
l i Bienheureuse, l'Immaculée, la Guerrière, Reine
de chevalerie et d'honneur, Dame souveraine d e l à
l e n e e l du ciel. Ainsi soi(-il.
II
La royauté de Marie
AU CIEL, SUR LA TERRE ET DANS LES ENFERS
Discours prononcé le 21 août 1901,
pour la clôture du Congrès Mariai de Fribourg (Suisse)
LA R O Y A U T É D E M A R I E
AU CIEL, SUR LA TERRE ET DANS LES ENFERS
Gloriosa Iieyinn
mundi.
(iloriciHO Heine do l'uniVl'l'S.
(Parole tirée d e lu sainte
liturgie.)
Messeigneuks,
Mes F r è r e s ,
Il n'y a q u ' u n seul roi au monde dans toute la
force et toute la plénitude de ce n o m . C'est celui qui
possède l'indépendance absolue et la souveraineté
universelle, qui ne relève de personne et de qui
relève toute chose, celui que saint Paul appelle le
Roi des rois et le Seigneur des seigneurs : Rex regum
et Dominas
dominanliam.
De même, il n'y a qu'une seule reine au monde
qui réalise toute la somptueuse grandeur de ce titre.
C'est la Mère d u Roi des rois, la femme bénie entre
toutes les femmes : c'est la très sainte Vierge Marie.
Elle est vraiment la Reine des reines comme son
Fils est le Roi des rois. Elle possède une souveraineté
mondiale. Elle mérite, à tous égards, ce titre de
Reine de l'univers qu'après les saints Pères et la
liturgie nous allons lui décerner tout à l'heure en la
couronnant.
34
LA SAINTE VIERGE
Cette royauté de Marie s'étend aussi loin que celle
de son Fils, qui lui a remis son p r o p r e sceptre entre
les mains. Or, saint Paul nous dit qu'au n o m de Jésus
tout genou fléchit au ciel, sur la terre et dans les
enfers. Le n o m de Marie est doue salué des mêmes
génuflexions dans les trois royaumes soumis à Notre
Seigneur.
C'est cette triple royauté dont j e me propose de
vous exposer les lilres et les gloires. Je voudrais
vous montrer la Mère du Christ reine triomphante
dans le ciel, où Dieu, les anges et les saints l'exaltent
à Tcnvi ; reine miséricordieuse
sur la terre, oh toutes
les générations rappellent bienheureuse ; enfin, reine
militante et victorieuse
dans l'enfer lui-même,
dont les
démons la redoutent comme une armée rangée en
bataille.
Voilà comment Marie est Reine de l'univers. Reine
de l'univers, o h ! le titre glorieux ! Et comme il m'est
doux de le répéter au terme de ces fêles grandioses
où tant de lèvres l'ont prononcé avec amour et avec
splendeur.
Oui, avec les coups de canon, dont les salves
royales ont porté votre nom, dans un tonnerre de
gloire, au fond des gorges et au sommet des mon­
tagnes qui nous entourent, je vous salue Reine de
l ' u n i v e r s : Salve
Ilcfjina!
Avec les cloches de cette ville, dont le bronze est
encore tout ému de vous avoir tant chantée : Salve
Ilcgina '
Avec ces collines pittoresques qui vont bientôt
s'embraser dans la nuit, mêlant dans les Ilots de la
Sarine la féerie de leurs feux au scintillement des
étoiles : Salve
Ueyina!
LA.ROYAUTÉ DE MARIE
35
Avec la couronne d'or et de pierreries que nous
allons poser sur la pureté de votre front : Salve
Regina !
Avec la couronne plus précieuse encore où nos
orateurs ont mis l'or de leur amour et les joyaux de
leur verbe : Salve Regina !
Avec ces milliers de chrétiens, vos sujets, accourus
de tous les points de votre immense empire : Salve
Regina !
Avec ces pieux prélats qui ont voulu rehausser de
leurs crosses et de leurs mitres l'éclat de ces mani­
festations populaires : Salve Regina !
Avec le vénérable pasteur de ce diocèse qui, nou­
veau Cyrille d'Alexandrie, vient de renouveler pour
vous le t r i o m p h e d'Éphèse : Salve Regina !
Avec cette noble ville de Fribourg, terre de liberté
et de vaillance, qui offre aujourd'hui à la piété
mariale u n e si généreuse hospitalité, tout embaumée
du souvenir de Canisius, votre glorieux serviteur :
Salve
Regina!
Oui, Heine de l'univers, Reine du ciel, de la terre
et des enfers, salut ; trois fois salut !
I
Marie est la Reine du ciel. Mais où la trouver dans
cet immense royaume? Saint Thomas nous ditqu'clle
habite sur les confins de la Trinité. C'est donc
là-haut dans l'inaccessible lumière de la divinité,
immédiatement au-dessous du trône du Roi, que
notre œil doit chercher à l'entrevoir. Pour l'y con­
templer, il nous faudrait l'aile et le regard de l'aigle
36
L A SAINTE VIER&E
de Pathmos. Essayons cependant de bégayer cette
apocalypse de Marie.
* #
C'est Dieu le Père qui a conféré h la Vierge le
premier titre et le premier h o n u c u r royal dans l'Im­
maculée Conception. Non pas que celte prérogative
soit la raison primordiale de la royauté de Marie, —
nous verrons bientôt que c'est la maternité divine,
— mais elle en est la première manifestation.
C était u n e loi que toute âme, en sortant des mains
du Créateur, fût asservie au Démon. Naturellement
parlant, la fille d'Anne cl de Joachim devait subir
celle loi. Mais alors elle ne pourrait plus être la Mère
du Christ et la Reine du ciel. En effet, le fils qui
naîtrait d'elle serait le ïils d'une ancienne esclave,
d'une affranchie, d'une réhabilitée. Ce serait pour
lui un opprobre indélébile donl Satan ne manquerait
pas de se prévaloir. Le Très-Bas pourrait dire au
Très-Haut dans u n ricanement impie : Ah ! la mère,
j e l'ai possédée le premier !
H était donc impossible, si Marie devait enfanter
Dieu, qu'elle eût celte origine honteuse : illui fallait,
dans une création à part, une origine divinement
royale. Sans doute, le péché originel est une loi.
Mais à toute loi le législateur peut faire une excep­
tion. C'était la loi que personne ne parût, sous
peine de mort, devant Assuérus sans cire appelé par
lui. Mais celle loi a été portée pour les autres et
non pas pour vous, ô belle cl radieuse Eslhcr. No
craignez pas la colère du roi. Il a souri ; il est descendu
LA ROYAUTE DE MARIE
de son trône, il vous a touchée de son sceptre d'or :
vous êtes sa reine bien-aimée.
Dieu en agit de même envers la future mère de
son Fils. Dans le même décret où il soumet le genre
h u m a i n au péché originel, il en exempte Marie. Plus
tard, le jour venu, il crée son âme toute pure. Il
répand en elle une grace plus abondante que la grâce
de tous les anges et de tous les saints jusqu'à la fin
des siècles. II l'adopte pour sa fdle de prédilection.
Il l'aime d'un prodigieux amour paternel. Il se plait
à la choyer et à la combler de bénédictions. Il la
berce de mots très doux et très tendres : Vous èles
toute belle, ô ma bien-aimée, et il n'y a pas de tache
en vous. Il lui destine u n rovaume. Marie sera la
plus riche héritière du monde. Mais quel sera son
héritage ? Sera-t-elle reine de Jérusalem ? Sans doute,
elle pourrait y prétondre, étant fille de David. Dieu
pourrait mettre dans son berceau le sceptre de son
royal ancêtre, pour que sa petite main apprît, en se
jouant, li le porter un j o u r . Mais qu'est-ce que le
sceptre de David? Il est indigne de Marie. Elle aura
mieux. Elle portera le sceptre du ciel. Et c'est juste­
ment pour qu'elle puisse porter ce sceptre un jour,
que Dieu lui a fait Fume si belle et la main si pure.
L'Immaculée Conception est son premier pas dans
la voie de la rovauté.
Et voyez comme Marie se comporte déjà en reine.
Alors que les pauvres h u m a i n s n'entrent dans la
vie qu'en se courbant sous les fourches de Salan,
elle s'avance la tète haute et lui dit : Tu possèdes
les autres dès leur conception, mais moi, c'est le
Seigneur qui m ' a possédée dès le principe de ses
voies : Dorninus possedit me ab iniiio viaram
suarum.
38
LA SAINTE VIERGE
L'infernal serpent cherche a l'enlacer dans ses orbes
mortels et à la mordre au talon ; mais la douce en­
fant pose fièrement son pied sur la tôte du monstre.
Que dites-vous, mes frères, de ce geste et de cette
allure? N'est-ce pas tout à fait royal? Un ancien a
dît en parlant d'une habitante de l'Olympe : « Incrs.su
palait dea : À sa démarche clic se révéla déesse. »
On peut dire de m ê m e de l'Immaculée que, dès son
premier pas dans le monde, elle se révèle reine.
Quand on entre ainsi dans la vie, non par la roule
boueuse des lils de colère, mais p a r ce chemin de
lis ; quand on a ce port majestueux, celle démarche
divine ; q u a n d on pose avec celte grace légère u n
pied triomphant sur la te le de son ennemi, on est
vraiment de race royale. Incessu palait Reginu.
C'est ainsi que Marie obtint, dès sa conception, son
titre de R e i n e ; mais elle n'entra en jouissance des
honneurs dus à ce titre qu'au j o u r de son Assomp­
tion. Dieu le Père lui dit alors, en lui ouvrant les
portes d u ciel : Venez, ô ma toute belle, ô ma bienaiméc, venez recevoir votre couronne : Veni, coronaberis. Et il plaça sur sa tète u n diadème de douze
étoiles : In capile ejus corona stcllarum
duodecim.
Et
maintenant, ô Vierge, avancez, montez sur ce trône
et régnez : Intende prospère,
procède
et régna.
Et,
depuis lors, elle rayonne a votre droite, Seigneur,
toute vêtue d'or : Adstitit regina adextris
lais in veslilu
deauralo. Et vous lui dites : Soyez heureuse, ô Reine
du ciel : Regina cœli, lœlare !
LA ROYAUTÉ DE MARIE
3g
«
* *
Marie tient son second litre royal de l'Esprit-Saint.
Si elle avait abdique son indépendance et sa virgi­
nité entre les mains d'un h o m m e , si grand fût-il,
fûl-il m ê m e le plus puissant des monarques, le
m o n d e eût admiré en elle une femme illustre, peutêtre une de ces reines éphémères, comme TOricnt
en a tant vu passer sur ses trônes de pierreries. Mais
épouser un roi de la terre, c'eût élé une mésalliance
p o u r la fille du Roi des cicux. Marie reste indépen­
dante et fait vœu de virginité.
L'Esprit-Saint, en retour, épouse son ame, et
1 epithalamc de ces noces royales, vous le trouvez
tout vibrant d'amour dans le Cantique des cantiques.
Heureuse de n'appartenir qu'à Dieu seul, la jeune
Vierge d'Israël chantait cet épilhalame sur les par­
vis du Temple et sous le toit de sa mère, et elle
devait le m u r m u r e r encore, nous dit saint Rernard,
le jour où elle monta sur le trône de gloire: Cum
ascenderet
ad thronum
gloriœ,
épithahunhim
canens.
De son côté, l'Esprit-Saint ornait de plus en plus son
âme des joyaux de toutes les v e r t u s : Quasi sponsam
ornavit eam monilibus
suis.
Il est vrai, Marie a mis sa main dans la main
d'un descendant de David comme elle. Mais Joseph
n'est que le gardien de sa virginité. Entre eux il y a
u n lis infranchissable, toujours fleuri, toujours em­
b a u m é , toujours droit, et c'est par dessus ce lis que
leurs regards se rencontrent, que leurs mains se
joignent et que leurs cœurs se comprennent. L'EspritSaint reste le seul maître de cette jeune âme. Un
4o
LA SAINTE
VIERGE
jour vient où il projette sur elle son ombre.féconde,
et, grâce à son opération mystérieuse, Marie devient
mère et reste vierge.
Voilà ce que la troisième personne de la Trinité a
fait pour celle enfant de bénédictions. Fille de roi,
e l l e est devenue épouse de lloi, et, par conséquent,
Heine à u n titre nouveau. Au jour de l'Assomption,
l'Esprit d'amour a du lui dire aussi : Voue/, ô ma
bien-aiméc, recevoir votre couronne : Ymi, covonaherislhui
aussi, il l'a fait mouler sur u n tronc :
ArfslUU refjina a <h\v(rh fais. Lui aussi, il lui répète
ce chant de la Pâquc éternelle : Iterjina etrU, UvUtrel
*
*
*
Mais le principal litre à la souveraineté découle,
pour la sainte Vierge, de sa maternité divine. Elle
n'a été (illc de roi, épouse de Roi, que parce qu'elle
devait être mère de Koi en devenant More de Dieu.
C'est parce que Jésus-Chris!, est Dieu qu'il est le
Monarque universel : de la plénitude de la divinité
découle pour lui la plénitude de la royauté. Do même,
c'est parce qu'elle est remplie et comme saturée de
divinité que Marie participe h la royauté divine.
Kilo a commandé à Celui qui commande au ciel, u
plus forte raison peut-elle commander au ciel luimême. Elle a donné à Jésus (oui ce qu'il lient de la
terre : son sang, su chair, sa Aie mortelle; Jésus lui
donne tout ce qu'il a, tout son empire. « A genoux,
dit-il à la création tout entière, à genoux! c'est ma
Mère et votre Reine ! »
L'antique Eglise d'Orient avait symbolisé et
comme matérialisé celle idée d'une manière poétique.
LA ROYAUTE DE MARIE
4l
Il ne couronnait pas les icônes ni les statues de la
Vierge : il écrivait seulement en lettres d'or ce simple
mot ©ecToxôç, mère de Dieu, sur le front de Marie,
comme p o u r dire que sa vraie royauté c'était sa ma­
ternité elle-même.
Tant que la Mère de Dieu vécut sur terre, son
pouvoir universel fut lié, sa majesté demeura voilée ;
elle ne devait se montrer dans tout son éclat que le
jour de l'Assomption. Les Pères de l'Église nous la
montrent à l'envi, en ce beau jour, montant sur les
nuées des cicux, appuyée sur son bien-aimé et le
cœur débordant de délices extatiques : DcUciis
afjluens,
innixa super dileclumsuum.
Jésus lui montre
cette terre q u i s'efface peu à peu dans ses brumes
lointaines; plus bas, plus loin, des abîmes enve­
loppés de t é n è b r e s ; et enfin, au-dessus d'eux, dans
une lumière grandissante, le ciel, dont les portes
lumineuses se rapprochent : O m a Mère, s'écric-t-ii,
voici mes trois royaumes, je vous les donne. Entrez
dans le plus beau de tous. Ouvrez-vous, portes élcrnellcs, pour que le Roi de gloire entre avec la Reine
de gloire. Et quand les portes éternelles leur ont
livré passage, il fait à sa Mère les honneurs de son
paradis. Voici mes anges; lui dit-il, ils seront vos
messagers, ils prêteront leurs ailes à tous vos désirs.
Voici mes bienheureux, ils seront vos chevaliers et
voire garde d'honneur. Ce trône, le plus brillant du
ciel, c'est le vôtre. Cette couronne, l a p l u s belle des
couronnes, vous est destinée; venez la recevoir :
Veni, coronaberis. O ma Mère, que vous êtes belle! O
Reine du ciel, j e suis heureux de votre gloire et de
votre b o n h e u r : Regina, cœli
lœlare!
42
LA SAINTE VIERGE
*
*
Les anges se pressent autour de Marie pour lui
former une Cour. Ils se souviennent de l'avoir
entrevue jadis, dans u n e vision prophétique, au j o u r
de l'épreuve d'où ils sortirent vainqueurs, souverai­
nement noble et gracieuse, tenant dans ses bras
un petit enfant, leur Dieu incarné.
Mais maintenant qu'ils la voient de plus près,
combien elle leur apparaît plus splcndidc! 0 qaam
pulchraes!
Oh ! qu'elle est belle! Qu'elle est belle,
môme pour ces yeux d'anges habitués à la beauté de
Dieu! Avec quelle joie ils fléchissent le genou
devant elle! Avec quelle joie ils lui offrent l'encens
de leur amour cl de leur admiration ! Avec quelle
joie ils lui disent, dans une harmonie où se fondent
leurs milliards de voix, ce chant dont ils sont fiers,
parce qu'il a l'un d'eux pour auteur et q u e c'est
vraiment la salutation angelique : Ave Marin, gralia
plena! Et tous les échos des collines éternelles
répètent: Ave Maria! Salut, Heine des cieux; salut,
Reine des anges : Ave, llegina cœlorum;
angelomm.
ave, Domina
Les saints et les saintes ne sont pas moins assidus
auprès de son trône. El comhien elle est émue en les
voyant ! Ah ! ceux-là sont de sa famille : ce sont ses
enfants, n o n plus exposés aux dangers et aux dou­
leurs de la terre, mais désormais assurés de leur
éternité. Ils lui doivent celte éternité bienheureuse
43
LA ROYAUTÉ DE MARIE
après Dieu! Sans doute, c'est la visionbéatifique qui
est la cause d u bonheur essentiel des élus, mais voir
Marie, c'est aussi pour eux une vision de paix, u n
surcroit d'extase. Je suppose qu'ils doivent lui m u r ­
m u r e r des paroles fraîches et douces comme celles
q-uc lui adressait saint Pierre Damien : « Vous êtes
le myrte et la rose en fleur du Paradis, vous êtes la
beauté du ciel, vous êtes le dimanche des cœurs. »
Ils doivent lui chanter les litanies triomphales que le
peuple juif chantait jadis à la libératrice deBéthulic :
« Vous êtes la gloire de Jérusalem, la joie d'Israël,
la gloire de noire race! »
Les patriarches et les prophètes reconnaissent en
elle celle qu'ils ont attendue comme la rosée du
ciel et qui était la dame de leurs pensées et de leurs
espérances : Regina palriarcharum,
laram !
regina
prophe-
Les apôtres lui montrent les pays qu'ils ontévangélisés. « Voilà, lui disent-ils, les provinces que
nous vous avons conquises et qui reconnaissent votre
sceptre : nous n'étions que vos lieutenants, vous êtes
notre Reine : Regina aposlolorum ! »
Les martyrs inclinent devant elle leurs palmes
sanglantes : n'est-elle pas la plus illustre des mar­
tyres ? Regina marlyrum !
Les vierges la suivent, comme elles suivent
l'Agneau, et jettent sur sa route leurs lis immacu­
lés : n'est-elle pas la Vierge par excellence, la Vierge
des vierges et leur Reine? Regina virginum!
Elle est la reine de tous les héros, de tous les
confesseurs, de tous les saints : Regina confesssorum,
Regina sanctomm omnium! Et c'est une litanie inin­
terrompue de titres glorieux qui montent ainsi vers
LA SAINTE VIERGE
son trône et où domine ce leitmotiv superbe : Regina
cœlU
lœtare!
Kt tous, les anges el les saints, admirent en Marie
la plus fidèle image de la clarté divine après Notre
Soigneur. Kilo rellètc Dion comme une pierre pré­
cieuse reflète le soleil qui la rend éblouissante; elle
rellètc Dion comme ce diamant phénoménal q u ' u n
. roi de l'Orient a nommé d'un n o m fastueux : Montagne de Itunicre.
L'Écriture nous dit que Marie, couronnée d'étoiles,
chaussée du croissant de la lune, est revêtue du so­
leil : Millieramicta sale. Oh ! ce manteau de soleil!
Gomme c'est bien la pourpre qui convient à une
telle reine! Son manteau est le soleil : soloil doses
vertus qui éclipscnllos vertus des anges et des saints
comme l'aurore éclipse les étoiles du malin, attar­
dées dans la pâleur du ciel. Son manteau est le
soleil : soleil de ses prérogatives, l'Immaculée Con­
ception, la Virginité miraculeuse, la Maternité di­
vine, l'Assomption. Son manteau est le soleil : soleil
des grâces qu'elle laisse tomber sur nous en pluies
lumineuses. Son manteau est le soleil : soleil de la
divinité qui s'est faite chair, sa chair a elle, pour
habiter dans son sein ; qu'elle a bercée el endormie
sur son eu:ur, et qui l'enveloppe et l'irradie tout
entière : Millier amicta sole !
Il est dit dans l'Écriture que le bas du manteau
de Dieu remplissait le temple. Le manteau de Marie
descend aussi jusqu'à terre. Oh ! saisissons avec
empressement sa traîne lumineuse, abritons-nous
LA ROYAUTÉ DE MARIE
45
sous ses plis d'or, baisons sa frange bénie, et m u r ­
m u r o n s , nous aussi, avec Dieu, les anges et les élus :
Regina cœli, Iselare !
II
La Reine du ciel est aussi la Reine de la terre et
elle Test à u n double titre, comme Mère de Dieu
et comme Mère des h o m m e s .
Comme Mère de Dieu, elle doit régner partout
où règne son Fils; elle doit posséder avec lui toutes
les nations qu'il a reçues de son Père en héritage.
Comme Mère des h o m m e s , elle a soullcrt pour
eux au Calvaire. Elle a été leur Corédemptricc. Elle
a contribué à les sauver, en mêlant ses larmes au
sang de Jésus. Elle les a enfantés à la vie spirituelle
et Jésus, du haut de la croix, Fa nommée leur
mère. C'est comme s'il lui avait dit : Us sont à toi,
non seulement parce qu'ils sont à moi et que j e te
les donne, mais encore parce qu'ils sont ta conquête
personnelle, tes benoni, les enfants de ta douleur.
Le poète Leconle de Lisle a dit au soleil :
Ta gloire en nappes d'or coule de ta blessure.
Ne peut-on dire de m ê m e à Marie que la gloire
de sa royauté découle en nappes d*or, en rayons de
grâces, de la blessure qu'elle a reçue au Calvaire?
*
# *
Le royaume terrestre de Marie est moins brillant
certes que sou royaume céleste. C'est un pays diffi­
cile à gouverner et où éclatent sans cesse des ré-
LA SAINTE VIE11GE
contre son autorité. Et p u i s , il est si triste !
Régner sur la terre, n'est-ce pas régner sur des dou­
leurs et sur des lombes? Aussi est-ce peut-être la
raison pour laquelle, dans les litanies que nous r a p ­
pelions tout à l'heure, l'Eglise ne chante guère q u e
la royauté céleste de Marie. Reine des anges, reine
des prophètes, reine des patriarches, reine des
apôtres, reine des martyrs, reine des vierges, reine
de tous les saints, n'est-ce pas la reine de tous les
couronnés, la Reine du ciel? Toutes ces invocations
ne sont-elles pas les sous-titres de ce litre glorieux :
Yoltes
lïegina cœli ?
Néanmoins Marie ne dédaigne pas cette partie de
son immense empire. Elle se tourne m ê m e vers elle
avec un a m o u r plus attendri. La libéralité qui donne,
la pitié qui console, c'est un des plus beaux attributs
de la royauté. Cet attribut, Marie n e peut l'exercer
au ciel, où tout le monde est heureux. Mais combien
elle se dédommage du côté de la terre !
Écoutez, écoutez ce chant de douleurs, ce thrène
de toutes nos misères, qui monte chaque j o u r vers
le ciel, comme un sanglot, mais en même temps,
chose étrange, comme un h y m n e triomphal :
« Salve
lïegina,
Mater
misericordiœ ! Nous vous
saluons, parce que vous êtes Reine, mais nous vous
iuvoquons, parce que vous êtes la Mère de miséri­
corde, noire vie, notre douceur el notre espérance :
Vita, dalcedo el spes noslra, salve ' Nous crions vers
vous, pauvres enfants d'Eve, du fond de notre exil,
du fond de la vallée des larmes. Nos douleurs et nos
blessures crient vers vous ! Notre chair meurtrie crie
vers vous ! Nos cœurs brisés crient vers vous ! Nos
faiblesses, nos chutes crient vers vous ! Nos décou-
LA ROYAUTÉ DE MARIE
fe]
ragements et nos désespérances crient vers vous !
Nos épouvantes devant la mort et l'inconnu de l'éter­
nité crient vers vous! Olx ! écoulez-nous! Secoureznous ! Tournez vers nous ce regard miséricordieux,
ce regard d'aurore qui illumine et qui apaise. Et,
après notre exil, montrez-nous votre Jésus, le fruit
béni de vos entrailles, montrez-nous le Roi dans sa
gloire, ô clémente, ô pieuse, ù douce Vierge Marie! »
Ce chaut de la douleur et de la confiance, l'un
des plus beaux et des plus émouvants qui aient ja­
mais retenti sur la terre, Marie l'exauce avec une
bonté maternelle. Chaque jour, elle promène sou
regard miséricordieux sur noire triste vallée. Chaque
j o u r elle y descend et en parcourt les sentiers, se­
mant partout ses libéralités royales.
4
* »
Les plus graves théologiens assurent que toutes
les grâces que Dieu nous accorde passent par les
mains de sa Mère. « Marie, nous dit M. Olier, est
comme le sacrement de la grâce universelle. » Jésus
est toujours la source unique de la grâce, mais sa
Mère en est le canal nécessaire. Le cœur du Christ
est la fontaine d'où jaillit l'eau de la vie éternelle,
le cœur de Marie est l'aqueduc sacré qui nous
Tamène. Tout h o m m e qui entre au ciel passe par
cette porte : janua cœli. « O Femme ! s'écrie Dante,
tu es si grande et si puissante que celui qui veut
une grâce sans recourir à toi, veut que son désir
vole sans a i l e s . » La Sainte Vierge est donc l'inten1
i. D:nito, Paradis,
xxiin.
LA SAINTE VIERGE
dante et la trésorière du bon Dieu, la grande a u m ô nière de notre salut. C'est bien là u n rôle tout
maternel, mais n'est-ce pas aussi u n attribut tout
royal? D'ailleurs, Marie n'est reine ici-bas que dans
la mesure où elle est m è r e .
Elle est la Mère et la Reine des justes. Elle est
l'idéal de sainteté qui les stimule et les pousse vers
la perfection. Elle est le guide charitable qui leur
tend la m a i n pour les aider à monter. Quand ils se
réunissent, elle est la présidente de leur cénacle,
comme jadis à Jérusalem, priant et attirant sur eux
l'Esprit d'amour.
C'est elle qui a donné au Christ le corps qu'il nous
odre eu nourriture dans la sainte hoslic : son chaste
sein a été le premier ciboire. Elle est donc en quelque
manière la source de l'Eucharistie et des grâces qui
en découlent sur le monde, et quand nous recevons
cette chair issue de sa chair, nous contractons avec
elle une glorieuse alliance.
Elle est la Mère cl la Reine des pécheurs. Quand
ils s'éloignent de Dieu, elle va à leur recherche, elle
s efforce de toucher leur cœur, de les ramener el de
les réconcilier avec son Fils. Qui dira les innom­
brables conversions obtenues dans ses sanctuaires,
et surtout dans celui de Notre-Damc-des-Victoires,
qu'on peut bien appeler aussi le refuge des pécheurs !
Elle est la Mère et la Reine des peuples chrétiens.
Aux jours de danger, ils se précipitent à ses genoux
et elle les sauve, comme àLépaulc et à Vienne. Aux
jours de paix, elle les visite dans ces illustres sanc-
LA ROYAUTÉ D E MARIE
*9
tuaires où ils se pressent avec confiance : Notre-Dame
de Lorette, Notre-Dame del Pilar, Notre-Dame-desErmites ù Einsiedeln, Notre-Dame de Lourdes et
tant d'autres d'où le miracle rayonne au loin sur le
inonde.
Et elle guérit non seulement les âmes, mais aussi
les corps. Qui de vous n'a assisté à l'arrivée des malades
à Lourdes, à ce grand déballage de toutes les misères
et de toutes les infirmités humaines ? Et qui n'a ren­
contré plus tard ces heureux miraculés qui étaient
venus aveugles et qui voient, sourds etqui entendent,
paralytiques et qui marchent, les yeux pleins de
larmes et qui rayonnent de joie et qui acclament
leur bienfaitrice avec transports ?
Marie avait prévu ces acclamations dans la vision
d u Magnificat. Elle avait vu toutes les générations
accourir vers elle et la proclamer bienheureuse. Et
jamais prédiction ne s'est mieux réalisée.
A la lettre, les chrétien s n'ont su qu'imaginerpour
témoigner leur enthousiasme et leur amour à leur
Reine. Rien n'est trop beau pour ses autels. Rien
n'est trop brillant p o u r ses fêtes. Elle est bénie entre
toutes les femmes, la plus populaire, la plus aimée,
la plus vénérée.
Et notre piété envers elle est si tendre et si ardente
que des frères égarés l'ont taxée d'idolâtrie. Reproche
injuste contre lequel nous protestons. Nous n'adorons
que Dieu seul. Nous rendons à sa Mère, non pas le
culte de latrie qui n'appartient qu'à sa majesté, non
pas le culte de dulie qui convient aux saints ordinaires»
LA SAINTE VIERGE. — 4
5o
LA SAINTE VIERGE
mais un culte à part et supérieur, parce qu'elle a été
placée p a r Dieu dans u n ordre à part et supérieur :
dans l'ordre de la maternité divine ; c'est le culte
cYhyperdulic qui la distingue de Dieu, mais q u i la
sépare aussi des autres créatures, et chaque j o u r monte
vers elle l'hypcrdulic de nos admirations et de notre
amour, l'hypcrdulic de nos acclamations : Bealam me
diccnl omnrs gcncraliones.
lit ce concert qui chante la
Vierge bealam retentit d uge en age comme le bruit
des grandes eaux, etil semble croître a chaque siècle,
depuis les Catacombes jusqu'au Moyen Age et depuis
le Moyen Age jusqu'à nos j o u r s .
Bealam! C'est le peuple d'Éphèsc, qui, a p p r e n a n t
que le Concile a déclaré Marie Mère de Dieu, célèbre
sa Reine dans u n véritable délire de joie et d'enthou­
siasme.
Bealam ! Ce sont les Pères cl les Docteurs de l'Église
qui, d'Origène et de Cyrille d'Alexandrie à saint
Bernard, et de saint Bernard à saint Bernardin de
Sienne, à saint François de Sales et à saint Alphonse
de Liguori, lui consacrent des pages immortelles.
Bealam! Ce sont les peintres qui, de saint Luc à
Fra Angelico et de Fra Angelico à Murillo et aux
écoles modernes, la prennent pour l'idéal de la
beauté.
Bealam! Ce sont les cathédrales qui montent len­
tement vers le ciel et dont toutes les pierres clament
la gloire de Notre-Dame.
Healam! Ce sont les vainqueurs de Lépanle cl de
Vienne qui remercient la Vierge, Auxilium chrislianorum.
Bealam ! Ce sont ces congrégations de Notre-Dame,
floraisons merveilleuses de toutes les vertus, qui,
LA ROYAUTÉ D E MARIE
5t
depuis le j o u r où Canisius les arrosa de ses larmes,
n'ont cessé d ' e m b a u m e r l'Église.
Bealam! C'est le dix-neuvième siècle qui célèbre
Marie avec plus d'amour que tous les autres, parce
qu'aucun n'a été aussi favorisé par elle d'apparitions
et de miracles.
• Bealam! C'est Pie VII revenu d'exil et couronnant
sa libératrice. C'est la vague d'enthousiasme qui
soulève le m o n d e catholique quand Pie IX définit
l'Immaculée Conception, C'est ce bruit de rosaires
égrenés, qu'à la voix de Léon XIII le peuple chrétien
jette aux pieds de la Vierge comme des perles dans
u n e coupe d'or.
Bealam i C'est le dernier soupir du dix-neuvième
siècle au Congrès mariai de Lyon et le premier cri de
joie du vingtième siècle au Congrès mariai de Fribourg ; c'est le siècle nouveau-né fléchissant le genou
dcvantlaMère de Dieu, l'acclamant Reine de l'univers
et se préparant à acclamer un jour, s'il plaît à Dieu,
sa bienheureuse Assomption.
O h ! oui, à genoux, ô vingtième siècle, à genoux
devant Jésus, car il est R o i ; mais à genoux aussi
devant Marie, car elle est Reine ! À genoux, pauvre
siècle, né clans les larmes et les douleurs et dont
l'avenir parait si inquiétant ; à genoux, car tu as grand
besoin de miséricorde et Marie est la Mère et la Reine
de miséricorde! Jette-lui, du fond do cette terre
d'exil où tu viens d'entrer, ce grand cri de détresse
et de confiance filiale qui émeut toujours son coeur :
Salve Regina, Mater rnisericordix
!
52
LA SAINTE VIERGE
III
Si la Sainte Vierge est exaltée au ciel et invoquée
sur la terre, elle est maudite dans l'enfer : mais celte
malédiction m ê m e est u n h o m m a g e de la haine dia­
bolique à sa royauté triomphante- Dans chacun des
trois royaumes de Marie, u n de ses attributs éclate
davantage : sa gloire au Paradis, sa bonté au val des
larmes, sa puissance dans les abîmes de la justice
éternelle. Son n o m , q u i est une mélodie p o u r le ciel
et la terre, retentit c o m m e u n coup de foudre en
enfer, et les démons ont beau frémir de rage, ils
doivent fléchir le genou en l'entendant.
La Vierge guerrière a, en effet, c o m m e son fils
Jésus, son glorieux compagnon d'armes, infligé à
Satan les plus humiliantes défaites.
«•
*
La première est bien ancienne. A l'aurore de la
création, Lucifer, alors u n archange sublime, invité
à adorer le Verbe incarné et, par suite, à honorer sa
Mère, s'y refusa. Quoi! il avait rêvé de monter
jusqu'à Dieu, d'établir son trône sur la montagne
du Testament, et voilà q u ' u n e femme lui volait son
rêve, usurpait sa place, s'avançait revêtue d u soleil
de la divinité ! C'était intolérable pour son orgueil.
Il se révolta. Mais saint Michel, champion des droits
de Dieu et de Marie, terrassa les rebelles, et j ' i m a g i n e
que sur ses lèvres le n o m de Marie dut se joindre au
nom de Dieu. Sa pensée animait l'Archange, son
LA ROYAUTÉ DE MARIE
53
dévoué chevalier. Et les démons, culbutés dans les
gouffres de l'enfer, contraints de fléchir le genou
aux noms de Jésus et de Marie, s'écriaient : Quelle
est donc celte femme dont la seule évocation, si
longtemps avant sa naissance, est déjà terrible comme
une armée rangée en bataille ? Qusc est ista qaœ
progreditur,
lerribUis ut eastrorum
actes ordinala ?
#
Le souvenir de cette rivale victorieuse, entrevue
au j o u r de sa chute, avait toujours hanté et affolé
Satan. Et toujours, quand il remportait sur la pauvre
h u m a n i t é quelque triomphe, ce souvenir revenait à
son esprit, p o u r le torturer et empoisonner la salisfaction de son orgueil. Au Paradis terrestre, c'est la
voix de Dieu qui le lui rappelle : Une femme t'écra­
sera la tete. Plus tard, c'est la voix des prophètes qui
annonce la Vierge Mère. Enfin, voici les temps
révolus. Dieu va donner une enfant à Anne et à
Joachim. Satan s'avance pour recevoir cette âme au
m o m e n t où elle tombera des mains du Créateur, afin
de la souiller du stigmate du péché originel. Mais
non, ce n'est pas une esclave qui parait : c'est une
enfant armée de grâce et de pureté, couronnée de
beauté, et qui pose son pied virginal sur la tetc du
Maudit. Mutilé, broyé dans son orgueil, Satan s'en­
fuit et va cacher sa honte et son amertume dans les
ténèbres, répétant avec rage : A h ! la voilà, la rivale
odieuse qui m'était annoncée, la Reine qui doit
ruiner mon empire, et qui, dès son premier pas
dans la vie, est terrible comme une armée rangée en
bataille !
54
LA SAINÎE VlSSRGE
La troisième Victoire de Marie eut lieu au Calvaire,
Satan est lu qui rôde autour de la croix. Il s'est fait
pharisien et bourreau pour mieux combattre le
Sauveur. C'est lui qui a ilagcllé les divines épaules.
C'est lui qui a pris le marteau el enfonce les clous.
C'est lui qui retourne le glaive de douleurs dans
le cueur de Marie. Il espère abattre et terrasser
les deux athlètes divins. Jésus semble en effet,
s'abandonner lui-meme. Il agonise, il pousse u n
grand cri. C'est la mort. Si Satan a p u croire un
instant que c'est aussi la défaite du Christ, il est
bientôt détrompé. Ce cri, en effet, fait trembler les
enfers si profondément que la terre en est ébranlée
el que les rochers se fendent. Les démons entendent
le centurion s'écrier : Vere hic homo fdius
Del eral :
Vraiment cet h o m m e était le fds de Dieu. Et ils sont
contraints d'ajouter : « El vraiment aussi, celle femme
était lanière de Dieu! À h ! voilà pourquoi ses seules
larmes sont plus terribles pour nous q u ' u n e armée
rangée en bataille! »
«
Saint Jean nous raconte, dans VApocalypse, que
landis que la femme révolue du soleil enfantait, le
Dragon se tenait près d'elle pour dévorer son fils.
Il s'agit ici de l'enfantement douloureux du Calvaire
où naquit l'Eglise, corps mystique du Christ et fille
d e l à Sainte Vierge. Que n'a pas tenté Lucifer pour
LA ROYAUTÉ DÉ MARIE
55
dévorer ce nouveau fruit de la maternité de Marie ?
Pendant trois siècles, il a torturé et supplicié. Mais
ce n'était pas la des victoires pour lui, La victoire eût
été l'apostasie des chrétiens. Leur constance dans
l'épreuve était pour lui une défaite. Chaque martyr,
fîîs de Marie, était enlevé au ciel pour y régner :
Jiaplus est fdlas
ejus ad Deum et ad thronam
ejas.
Quant à l'Église, Marie l'emporta dans les Catacombes,
où Dieu lui avait préparé un refuge : Et millier fugit
in soidudinem ubi habebat locum paralum a Deo. Elle
en sortit un jour, mais dans l'appareil du triomphe.
Le monde acclamait le Sauveur, et les temples chré­
tiens qui s'élevaient partout criaient par toutes leurs
pierres : Christus vincit, régnai* imperat : Gloire au
Christ vainqueur, roi et empereur ! Et tous les échos
répétaient : Gloire à Marie victorieuse, elle aussi,
reine et impératrice du monde ! Et Luciler foudroyé,
errant sur les ruines de ses temples et de ses idoles,
répétait : Encore cette femme ! Toujours celte femme,
terrible comme une armée rangée en bataille!
#
La cinquième victoire de Marie suivit de près la
conversion de Constantin. Pendant trois siècles
Satan s'élait fait persécuteur, Néron et Dioctétien,
proconsul et bourreau. Il serait maintenant héré­
siarque. 11 s'appelle Arius, ftestorius, Eutychès: il
aura bien d'autres noms et bien d'autres incarnations
jusqu'à nos jours. Il n'épargne aucun point du dogme
catholique: il attaque successivement toutes les
vérités. La Vierge, tronc de la sagesse, sedes sapientiœ, inspire les docteurs de l'Église, qui réfutent
56
LA. SAINTE VIERGE
l'erreur pied u pied. Un jour, Satan s'en prend
directement à Marie, en niant sa maternité divine
par la bouche de Ncslorius. Mal lui en prit. Le
Concile d'Éphèse condamna l'hérésie, et, le soir de
ce jour mémorable, le peuple se répandant, des
torches à la main, dans les rues el dans les cam­
pagnes, criait: Gloire à la Mère de Dieu et anathème à Ncslorius! Et c'était vraiment Marie qui
soulllelait Satan de cet analhème, bientôt répercuté
par tous les échos du monde catholique. Il en fut
toujours ainsi. L'Eglise reconnaît formellement que
c'est à Marie qu'elle doit l'extinction de toutes les
hérésies : Cunclas hœrcscs sala intrremisli in nnirerso
mwulol Assemblez-vous donc, ô hommes de men­
songe et d'erreur, marchez sous le drapeau du
grand Menteur à l'assaut de la vérilé catholique;
inventez à chaque siècle une hérésie nouvelle.
Unissez-vous aux persécuteurs de l'Eglise. Prenez la
plume qui empoisonne les H I I I C S el le glaive qui tue
les corps. La Vierge marchera contre vous pour
défendre l'Évangile de sou Fils. Vous la trouverez
toujours sur votre chemin, infatigable el terrible
comme une armée rangée en bataille. Vous dispa­
raîtrez les uns après les autres avec vos erreurs. Où
etes-vous aujourd'hui, Arius et Ncslorius; où sont
vos successeurs? Marie, au contraire, est toujours
debout avec la vérité .triomphante. C'est la Judith
invincible qui tient en main la tète d'IIolophcrue,
et son peuple lui chante: Henedictu filin lu a
Domino quia pe.v le ad nihilum vedecjil inimicos
nostros: 0 femme, vous êtes bénie parle Seigneur,
car c'est par vous qu'il a réduit nos ennemis en
poussière !
LA ROYAUTÉ DE MARIE
5?
w
#
*
De nos jours, la grande Reine du monde est appe­
lée à remporter de nouveaux triomphes.
Jamais l'enfer, représenté ici-bas par des impies
et des sectaires, n'avait frémi avec autant de fureur
contre Dieu cl son Christ, contre le Christ et sa
Mère. Pourquoi ce frémissement universel de l'im­
piété? Qaore fremuer uni génies? Les uns disent:
C'est parce que l'Église ne marche pas avec son
siècle ; c'est parce qu'elle repousse la lumière et la
science. Les autres reprennent: C'est parce quelle
voit avec défiance et qu'elle combat les progrès de
la démocratie et l'orientation des sociétés modernes.
0 formidable puérilité des esprits qui ne com­
prennent pas que des raisons bien plus profondes
mènent l'humanité ! Il y a un Esprit qui sera toujours
opposé à l'Esprit de Dieu et qui combattra toujours
l'Église, quoi qu'elle fasse el quelles que soient ses
complaisances pour les temps modernes. Les raisons
qu'il apporte et que répète la naïveté contemporaine
sont des prétextes : la raison de toutes les persécu­
tions contre l'Eglise c'est la haine de Satan pour
Dieu! Pourquoi les nations ont-elles frémi? C'est
parce que Satan leur souille cette haine qui est sa
vie et son tourment. Écoutez ces cris d'impiété:
Kolamus hune regnarc super nos: Nous ne voulons
pas que Dieu règne sur nous ! Nous ne voulons pas
du Roi Jésus ! Nous ne voulons pas de la Reine
Marie ! Et pour secouer leur joug, Satan se fait plus
que jamais hérésiarque et persécuteur.
58
LA
SAINTE
VÎERGE
Hérésiarque, il n'attaque plus seulement un point
du dogme, mais le dogme tout entier, tout le Décaloguc, tout l'Evangile, toute la religion révélée,
toute la religion naturelle. Ce n'est plus l'hérésie
antique qui gardait une part du Credo; ce n'est
même plut» le déisme ; c'est l'athéisme, c'est le radi­
calisme de toutes les erreurs.
Persécuteur, Satan, partout où il le peut, op­
prime les consciences cl tue la liberté. Et il es­
compte et il chaule déjà ses triomphes dans des
vers orduriers où il voue à la voirie cl à l'écurie
tout ce qu'il y a de plus cher et de plus sacré pour
nos cœurs.
Et pour mieux accomplir son œuvre de haine,
Satan a engendré une secte qu'il anime de son
esprit et qui est digne de lui. Celle secte que, après
tous les papes de ces deux derniers siècles et en
particulier après Pie IX et Léon XIII, je ne craindrai
pas de dénoncer au mépris et h l'indignation de
l'humanité dont elle est la honte et le fléau, c'est
la frauc-maeonneric. Jadis, quand une hérésie avait
été frappée par l'Eglise, le clergé el le peuple lui
disaient anathème. 11 sera donc bien permis à un
prêtre de crier aujourd'hui à la face de l'Europe ici
représentée : Anathème à la grande hérésie moderne !
Anathème à la franc-maçonnerie !
Ëcouicz ce qu'en dit saint Jean, au chapitre XIIÏ
de YApoealypse. Il rappelle lîeslia, la Bote. Elle n'est
pas Satan, clïo n'est pas le Dragon, mais elle est
son instrument sur la terre Aussi le Dragon lui a
donné une puissance redoutable: Dédit itli Draco
poleslutem maijnam. Il lui a suscité des partisans et
des adorateurs qui s'écrient: Qui est semblable à la
LA. AÔlfAUTÉ Dfe MARIE
5$
Bêle et qui pourra lui résister? Quissîinilis
quis poterlt
pugnare
ïfesliœ et
cam ea ? N'est-ce pas l'histoire
anticipée de nos jours q u ' a racontée saint Jean?
Est-ce que la franc-maçonnerie n'est pas une divinité
monstrueuse qu'on redoute et qu'on encense? N'a-telle pas créé u n e sorte de religion à rebours? Est-ce
que ses partisans ne crient pas partout avec une
confiance peut-être présomptueuse et imprudente :
Qui est semblable à notre secte et qui pourra lui
résister? 1511e veut régner et elle rognera; elle veut
tuer Dieu et son Christ, la Vierge et l'Église, et elle
les tuera.
Vous le voyez bien, c'est la Bute : Bestiai Bestial
Saint Jean continue: « Et la Bêle a ouvert la
bouche en blasphèmes contre Dieu et son taber­
n a c l e : El aperuil os saum in blasphemias
blasphemare nomen ejas et tabemaculum
ad Deum,
ejus. » Le
tabernacle de Dieu, c'est l'Eglise, parce qu'elle pos­
sède la gruce de Dieu et qu'elle la donne au monde.
Le tabernacle de Dieu, c'est la Papauté, parce qu'elle
possède la vérité infaillible de Dieu et qu'elle la
donne au monde. Le tabernacle de Dieu, c'est l'Eu­
charistie, parce qu'elle contient le corps de Dieu et
qu'elle le donne au monde. Le tabernacle de Dieu,
c'est la Vierge Marie, parce qu'elle a porté dans son
sein le Verbe de Dieu et qu'elle Ta donné au monde.
Guerre donc à l'Eglise, à la Papauté, a l'Eucharistie
cl à la Vierge ! Voilà le cri de Satan et des Loges,
du Dragon et de la Bête.
Bestial
Bestial
Et comme on ne s'attaque pas facilement à Jésus
cl à Marie qui sont au ciel, la Bête s'acharne sur
leurs serviteurs de la terre. Partout où elle pourra
6o
LA SAINTE VIERGE
les emprisonner et les tuer, elle le fera. Si elle ne le
peut, elle les ruinera. « Nul ne pourra acheter ni
vendre, dit l'Apôtre, s'il ne porte le caractère et le
nom de la Bête: Ne quis possil emere aut vendere,
nisi qui habel characterem aut nomen Besliœ. » N'est-ce
pas encore notre histoire? Qui donc aujourd'hui
persécute l'Église de Dieu? Qui donc pratique l'into­
lérance d'une manière odieuse? Qui donc, au nom
de la Liberté, crucifie la Liberté comme le Christ au
Calvaire? Qui donc médite de dépouiller les chré­
tiens pour qu'ils n'aient même plus un morceau de
pain sur les grandes routes où on les chassera et
dans les prisons où on les enverra pourrir? Qui
donc, sinon la franc-maçonnerie?
Bestia!
Bcslia!
Et voilà pourquoi, moi, simple prêtre, moi, humble
écho des Pontifes de Home, je crie aujourd'hui:
Anathème à la Bête!
Ah! vous invoquez ici la Vierge Marie. Vous lui
chantez: Salva Regina ! Mais, traitez-la donc comme
des sujets fidèles traitent leur reine qu'attaquent des
révoltés : offrez-lui vos bras pour la défendre. Ne lui
faites pas l'injure de la prier, de lui dire: « Hosanna
à la Fille de David ! » d'étendre des rameaux sous ses
pieds dans les rues de celte ville, pour l'abandonner
ensuite comme les Juifs abandonnèrent son Fils,
qu'ils avaient acclamé Roi dans les rues de Jérusalem.
A genoux donc, chrétiens, acclamez et priez la Reine
de l'univers ; à genoux à Fribourg, à genoux aujour­
d'hui! Mais, demain, debout, et l'arme au bras!
Demain, soyez les chevaliers de Marie et non pas
des pleureurs et des trcmbleurs, comme il y en a
trop de nos jours. Vous allez vous disperser dans
LA ROYAUTÉ DE MARIE
61
tous les pays que vous représentez ici ; jurez à votre
Reine que partout où vous rencontrerez la Bête
internationale, vous la combattrez hardiment. Ce
Congrès ne serait rien et ne produirait rien, s'il ne
se terminait par cette résolution. Si vous la prenez
sérieusement, alors, de ces collines de Fribourg où
elle va poser tout à l'heure son pied virginal au
milieu des illuminations, elle s'élancera avec vous
vers toutes les collines du monde, dans toutes vos
patries, où elle vous donnera la victoire pour l'Église
et pour la Liberté. Ainsi soil-il.
III
Notre-Dame du Sacré-Cœur
ou
PUISSANCE DE MARIE SUR LE CŒUR DE JÉSUS
Discours prononcé le 11) aoàt 1906,
pour la clôture du Congrès Mariai d'Einsiedeln (Suisse).
NOTRE-DAME DU
SACRÉ-CŒUR
OU
PUISSANCE DE MARIE SUR LE CŒUR DE JÉSUS
MESSEIGXEUUS,
MISS T R È S G I I K I I S E I U S R E S ,
Le tilrc de Noire-Dame est un des plus doux que
nous aimions à donner à la Très Sainte Vierge, il
nous arrive tout imprégné de l'aromc du Moyen Age,
de l'encens des cathédrales qui l'ont pris pour vo­
cable, de la foi des vieux chevaliers qui s'altcndrissaient en le prononçant. Marie était vraiment pour
nos porcs la Dame par excellence, la Dame de leurs
pensées, la Femme idéale, bénie entre toutes les
femmes, Vierge, Mère et Reine à la fois.
Notre-Dame siguilie Notrc-Jleinc. Marie est Heine
en effet. Elle a u n trône dans le ciel un peu au-dessous
de la Sainte Trinité; elle a des autels ici-bas, tout
près du Tabernacle. Elle a les diadèmes de l'Imma­
culée Conception de la Maternité divine et de l'As­
somption ; elle a les couronnes d'or que lui décerne
l'Église. Elle marche sur les roses et les lis de la
terre ; elle foule aux pieds les étoiles, qui sont les
Heurs du ciel. Elle a u n e Cour ailée d'anges et d'âmes
qui la suivent dans son vol. Elle a u n royaume ou
plutôt u n immense empire composé de plusieurs
royaumes situés dans tout l'univers, partout où u n
genou fléchit au nom de Jésus.
7
LA S.VJN"!
VN NI.g. —
66
LA SAINTE VIERGE
Dans les précédents Congrès Mariais, à Lyon et à
Fribourg, j'ai énuméré ces r o y a u m e s sur lesquels
Marie étend son sceptre virginal. Je vous l'ai montrée
reine de la chevalerie chrétienne, reine aimée d u
ciel et de la terre et redoutée des enfers.
Mais tous ces titres, mes biens chers Frères, m e
semblent le céder à celui que je veux vous expliquer
aujourd'hui, de Notre-Dame du Sacré-Cœur. Il ex­
prime les liens sacrés et très doux q u i unissent le
Cœur de Jésus et le Cœur de Marie, l'amour mutuel
qui les embrase, l'influence qu'ils ont l'un sur l'autre
à des degrés et des titres différents, la ressemblance
enfin qui fait d u Cœur de la Mère l'image la plus
spiendide d u Cœur du Fils.
Disparaissez donc, princes de la milice céleste,
séraphins, chérubins, a r c h a n g e s ; pâlissez, étoiles
de sainteté et d'amour, qui brillez au firmament de
l'Église ; rentrez dans vos abîmes, puissances infer­
nales : nous ne voulons voir aujourd'hui que le
Cœur de la Reine des reines en face du Cœur d u
Roi des rois.
Ainsi, mes Frères, je voudrais vous dire d'abord
p a r quel amour le Cœur de Marie a conquis l'amour
et le Cœur de Jésus ; ensuite par quelles marques ce
mutuel amour s'est manifesté durant leur vie; enfin
comment aujourd'hui Marie exerce son immense
crédit sur sou Fils en notre faveur, en se montrant
pour nous la Mère de miséricorde.
I
Deux sortes de rapports unissent la Sainte Vierge
à Notre Seigneur. Elle est sa créature et elle est sa
NOTRE-DAME DU SACRÉ-COEUR
67
mère* Elle a donc pour lui deux amours distincts, u n
a m o u r de sainte, amour filial, et un amour maternel.
Elle a pour lui u n amour filial.
Elle reconnaît en lui son Dieu, son Créateur, à qui
elle doit tout son être. Elle le vénère comme son
père : elle l'adore comme le maître éternel devant
lequel elle n'est qu'un atome. Ce Cœur d'enfant
qu'elle voit se soulever paisiblement pendant son
sommeil, elle sait que c'est le sanctuaire de la
Divinité, l'Océan sans rivage de la sainteté infinie;
que ses battements règlent la marche du monde et
le r y t h m e des siècles. Elle est la première contem­
platrice de ses perfections; la première adoratricedu
Sacré-Cœur. Elle voudrait s'anéantir devant lui,
passer sa vie à genoux à coté de lui, les mains
jointes. Elle se prosterne et lui dit: Je vous adore !
Je vous adore, parce que vous êtes mon Dieu. Je vous
adore, parce que j e suis votre petite servante : que
votre volonté s'accomplisse en m o i : Ecce ancilla
DomiiiUJiul
mihi secundum vevbum
tuum.
Elle voit en lui sou bienfaiteur. Initiée aux plus
hauts mystères d e l à foi, elle sait qu'elle a été, grace
à lui, l'objet d'une rédemption exceptionnelle : tan­
dis que les autres ont été lavés par le sang de Jésus
du péché originel contracté dans le sang d'Adam,
elle en acte, elle, miraculeusement préservée et n'en
a jamais subi la souillure. Elle sait que, avec celte
prérogative de l'Immaculée Conception, elle lui doit
des biens et des honneurs sans nombre, à rendre
jaloux les anges. Aussi elle lui a voué une reconnais­
sance sans bornes, dont nous avons un écho, rien
qu'un écho, mais déjà si émouvant, dans le Magnificat, dans celte exultation de toute son âme pour le
LA SAINTE VIERGE
68
Dieu son Sauveur :
exaltavit
spirilus
Magnificat
mens
in Deo
anima
salutari
mea
Dominum
et
meo.
Elle voit en lui l'Être infiniment beau et infiniment
aimable, Dieu de Dieu, lumière de lumière, engendre
avant l'aurore, miroir de la beauté de son Père, Roi
immortel des siècles, Roi des rois, Seigneur des
seigneurs. Chaque fois que son regard le rencontre,
elle est envahie p a r l'extase, et elle doit se raidir et
se défendre contre l'extase pour pouvoir vaquer à
ses humbles devoirs. Le Bréviaire nous dit que saint
Louis de Gonzague élaif parfois obligé de chasser la
pensée de Dieu qui le poursuivait partout, et qui l'au­
rait absorbé cl empêché de se livrer à 1 élude, mais
le jeune Saint n'y réussisait g u è r e . Combien n'est-ce
pas plus vrai de Marie! Elle vit perpétuellement
dans la présence béalifique de Jésus, et elle se félicite
de son bonheur, dont toutes les générations la félici­
teront un j o u r : Bealam me dicent omnes
gencvalioncs.
Son amour pour le Verbe incarné dépasse celui
qu'ont eu tous les séraphins depuis l'origine du
monde. Et pourtant les séraphins sont des flammes
vivantes, des brasiers d'amour!
Cet amour l'emporte sur celui qu'auront tous les
saints et toutes les saintes jusqu'à la fin des siècles.
El pourtant avec quelle force ces grands cœurs ont
batlu pour Jésus! Rappelez vous les accents en­
flammés d'un Bernard et d'un François d'Assise,
d'une Gcrlrudc et d'une Thérèse. Eh bien ! leur
ferveur semble s'éteindre et leur éclat s'évanouir à
l'approche de Marie, comme le feu des étoiles
devant l'incendie triomphal du soleil levant.
1
i, Oocurrcntcm sibi u bique Dcum irrito conahi fugiebat.
NOTUE-DAME DU SACIUS-COEUR
69
Jamais sainte n'a aimé Jésus comme sainte Marie.
Mais le Sauveur n e s e laisse pas vaincre en géné­
rosité.
Jamais u n cœur n'a conquis l'amour du Cœur de
Jésus comme le Cœur de sainte Marie.
Jamais le ciel n'entendit un dialogue d'amour
comme celui qui s'échangeait chaque jour entre le
Cœur de Jésus et le Cœur de sainte Marie.
Ecoutez-les :
Elle. — Je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé
est à moi. Entourez-moi de fleurs, car je languis
d'amour.
Lui. — Votre voix est douce et votre face est belle.
Oui, vous êtes toute belle, ô mabien-aimée, et il n'y
a pas de tache en vous.
Elle.
— Vous êtes beau et tout aimable, ô mon
bien-aimé, et l'amour qui nous lie est fort comme la
mort.
Lui. — Vous avez blessé mon cœur, ô ma bienaimée, vous avez blessé mon cœur!
Elle. — Mon cœur et ma chair ont tressailli de joie
dans le Dieu vivant. Vous êtes le Dieu de mon cœur,
le Roi de mon cœur, mon partage a tout jamais.
Lui. — Et vous, vous êtes ma préférée, ma bienaimée, pour le temps et l'éternité.
4
* *
Nous venons d'étudier le cœur de la Sainte, ou­
vrons respectueusement le cœur de la merc.
Quand Dieu se môle d'adapter u n moyen ou u n
1. Les paroles suivantes, sauf la dernière, sont • textuellcmen
prises çà et là dans le Cantique des cauliqucs ou dans les Psaumes.j
70
hX SAINTE VIERGE
instrument à une fin, il produit u n chef-d'œuvre.
Or, il a formé Marie tout exprès p o u r aimer Jésus. Il
a pétri son cœur de générosité et d e dévouement. Il
y a mis u n e flamme d'une essence supérieure, prise
dans la fournaise de la Sainte Trinité. Il en a fait un
pur instrument de dileciion, le plus parfaitdes cœurs
maternels.
Cette dilection a des caractères à part. Comme
Jésus n'a pas de père ici-bas selon la nature, il s'en­
suit que, en lant q u ' h o m m e , il est tout entier de
Marie et à Marie, sa mère.
Tout ce qu'il a en lui de sang et de sève h u m a i n e ,
de force et de vie, il Ta puisé dans le sol de notre
nature par cette tige unique dont il est aussi l'unique
Heur: Jesu, JlosMalris Virginia. Il s'ensuit également
que Marie a pour lui u n a m o u r équivalent à celui du
père et de la mère réunis, toute la force calme de
l'un, toute la douceur passionnée et la délicatesse
attentive de l'autre.
L'amour maternel croit et s'exalte avec l'excellence
de son objet. Or, Marie a dans Jésus le plus aimable
des fils, le plus beau des enfants des hommes. Elle
connaît mieux que personne celte vaste intelligence
dont un simple éclair éblouissait les docteurs du
Temple. Elle connaît mieux que personne ce Cœur
dont la bonté était proverbiale et faisait dire aux
affligés, d'après un saint Père : Earnus ad suavilatem :
allons à la suavité. Eh b i e n ! cet être si parfait, si
glorieux, si suave,c'est son fds, la chair de sa chair,
l'âme de son âme. Oh! comme elle a le droit de
l'aimer et d'en être fière !
Mais ici encore le Cœur de Jésus ne peut être en
reste de générosité avec Marie. Il voit en elle sa
NOTRE-DAME DU SACRÉ-COEUR
71
protectrice et sa protégée, sa maîtresse et sa mère.
Il la vénère et la chérit. S'il a pour la sainte, sa chère
sainte, un amour paternel, il a pour sa mère u n amour
filial, le plus tendre et le plus respectueux. Il concilie
pour elle, dans u n mélange exquis, ces deux senti­
ments qui, au premier abord, semblent se contrarier,
mais qui se fondent et se résolvent, comme les dis­
sonances voulues par un grand artiste, en une har­
monie supérieure.
11 lui donne de ces deux sentiments les preuves les
plus délicates. Mais ces preuves augmentent u leur
tour l'affection q u e Marie lui porte. Et ainsi, c'est un
assaut d'amour, où la mère accomplit des prouesses,
mais d'où le fils sort toujours vainqueur. Aussi chaque
jour, Marie devient plus magnifiquement la bienaimée du Cœur de Jésus.
II
Après avoir considéré l'essence de l'amour qui
unit les Cœurs de Jésus et de Marie, voulez-vous
étudier quelques-unes de ses manifestations dans les
principaux mystères de leur vie ?
Dès avant la naissance du Sauveur, tandis qu'elle
le porte dans son sein, la Vierge vit avec lui dans
une intimité ineffable, dans un cœur à cœur dont rien
ne peut exprimer la douceur. Elle lui parle et elle
enlend ses réponses. Elle le bénit, elle lui chante un
Cantique des cantiques, plus beau que celui de la
Sulamite. Quelques strophes seulement, échappées
à une heure d'extase, sont parvenues jusqu'à nous,
portées par les souffles de l'Évangile. C'est le Magnificat.
Mais quel dommage que le récit sacré ne nous
72
LA SAINTE VIERGE
ait pas appris la réponse de l'enfant I Nous savons
que Marie tressaillit en Dieu, son sauveur. Mais Jésus
n'a-t-ilpas tressailli en Marie, sa m è r e ? N'a-t-il pas
fait sa partie dans ce duo de louange et d'action de
grâces ? ft'a-l-il pas chanté son Magnificat
filial? Ne
devait-il pas dire : « Mon urne vous magnifie, ô m a
mère. » Merveilleux poème, perdu pour la terre, mais
que nous retrouverons au ciel, quand nous verrons
à quel point le Créateur sait se faire doux et fami­
lier avec sa créature !
Le petit enfant a besoin d'une mère sur laquelle
il appuie sa fragilité. Jésus a voulu èlrefrèlc comme
l'un de n o u s . Il a voulu avoir une mère qui le nour­
rît de son lait cl l'endormît sur son cœur. À
Bethléem, j e la vois penchée sur le berceau de l'en­
fant Dieu : médaillon exquis, profil gracieux et p u r
dans le rude cadre de l'étable. Elle lui dit de loulc sou
aine : « Je vous adore parce que vous êtes mon
Créateur ; mais je vous aime, oh ! oui, j e vous aime,
parce que vous êtes mon fils, mon trésor, El
elle le prend dans ses bras, le presse sur son cœur,
le couvre de baisers où elle met à la fois tout son
respect et toute sa ferveur. À son tour, l'enfant
entoure de ses bras mignons le cou virginal de sa
jeune mère : il s'abandonne à elle avec confiance.
Il lui dit, sinon des lèvres, du moins par son regard
profond comme le ciel, par son sourire beau comme
les étoiles : « C e s t i c i , sur votre cœur que je veux
dormir et me reposer : Dormiamet vesquiescam : car
vous êtes vraiment la bien-aimée de mou Cœur. »
Bientôt après, hélas ! c'est la fuite en Egypte. C'est
l'horreur de la nuit, l'épouvante du massacre, le
reflet des torches dans les flaques de sang, l'écho
NOTRE-DAME DU SACIUŠ-COEUR
"]S
lointain des clameurs de colère ou de douleur. Pau­
vre pelït enflant, déjà poursuivi par la haine, con­
damné à la pauvreté, à la fatigue, ù l'exil !
C'est vrai, nous avons raison de le plaindre. Et
cependant est-on vraiment en exil sur le cœur d'une
mère ? Est on pauvre quand on a l'inépuisable trésor
de son d é v o u e m e n t ? Le plus doux des berceaux
n'est-ce pas* celui de ses bras ? Or, le petit exilé a le
cœur et les bras de Marie. C'en est assez pour lui
adoucir toute épreuve. Et réciproquement sa pré­
sence est la joie et la force de la Vierge. Une légende
raconte qu'il devenait parfois lumineux pendant la
nuit, qu'il enveloppait sa mère de blanches clartés
cl qu'on eût dit une étoile descendue du ciel, qu'elle
portait sur l'ostensoir de son cœur à travers la cam­
pagne et le désert : charmant symbole des clartés
surnaturelles si consolantes dont il remplissait l'âme
de sa mère.
Voici Nazareth. Jésus s'cstfaitle disciple de Joseph
à l'atelier, le disciple de Marie dans les travaux du
ménage : mais, aux heures de repos, il devient tout
à coup docteur. Après les journées pénibles, illumi­
nées seulement par quelques-uns de ses sourires, ce
sont des soirées d u ciel, des causeries sans fin que
les anges viennent écouter autour de la pauvre mai­
sonnette, sans oser battre des ailes, de peur d'en per­
dre un mot. Le cher petit Docteur explique les mys­
tères de l'Ecriture et les arcanes de l'Éternité; il
raconte ses souvenirs du ciel, la vie qu'on y mène,
le bonheur des anges, la beauté de son Père, en
partie seulement, car il est des secrets que l'homme
ne pourrait porter. Ses parents l'écoutcnt émus,
ravis, des éclairs et des larmes dans les yeux; et
^4
LA SAINTE VIERGE
bercés p a r sa voix d'or, ils n e s'aperçoivent pas q u e
le temps passe, que les étoiles palissent et q u e l'aube
approche. Les étoiles, n'est-ce pas l u i ? Il en a plein
son âme. L'aube, n'est-ce pas lui? Il n'est que Taube,
il est vrai, sur la terre ; il n'est pas encore le plein
soleil de la vision béatifique : mais quelle aube
exquise, et c o m m e elle fait soupçonner et désirer le
midi splendide, éternel !
Le lendemain Marie conservait et méditait ces
mots dans son c œ u r : conservabat
omniu verba htee,
conferens in corde suo. L'Evangile ajoute : Il lui était
soumis. Ah ! j e crois bien ! Chaque j o u r en effet son
âme devient de plus en plus dévouée à sa mère, et
Mario de plus en plus la bien-aimée de son Cœur.
Pendant la vie apostolique de Notre Seigneur,
Marie le suit à travers la Palestine, mais cachée dans
son ombre, mêlée au groupe des saintes femmes.
C'est à peine si elle se dislingue de ses compagnes :
un peu à Cana, où elle provoque dans sa bonté le
premier miracle d u Messie, un peu moins à Caphnrnaum, où elle écoute, avec quelle émotion ! son pre­
mier sermon, perdue dans la foule. Puis c'est u n
long silence, jusqu'au Calvaire.
Oh ! elle n'est pas encombrante ! Elle se fait tôule
petite, toute m e n u e ; elle se tait sur ce j e u n e Pro­
phète que tout le monde acclame, qu'elle connaît
mieux que personne et sur lequel elle pourrait dire
lant de choses! Elle voit avec b o n h e u r les marques
d'affection que Jésus donne aux apôtres, à Lazare, à
Marthe, à Marie-Madeleine, à la Samaritaine. Encore
et toujours elle ne veut être que la petite servante du
Seigneur et ne se prévaut pas de son titre de mère
et de son autorite maternelle. Mais si elle s'oublie
NOTRE-DAME DU SACRE-CŒUR
«j5
p o u r ne penser qu'aux autres, Jésus ne l'oublie pas :
il la cherche à travers la multitude et quand son
regard la rencontre, il s'attendrit. Puis quand il
passe auprès d'elle, il lui jette à la dérobée quelques
mots qu'elle saisit au vol et qui la font pleurer de
joie : Ma m è r e , vous êtes toujours la préférée, Ja
bien-aimée de mon Cœur!
Au Calvaire, ce n'est plus seulement l'amour, c'est
la douleur qui unit les cœurs du Roi et de la Reine
des martyrs. La mère douloureuse y apparaît grande
d une grandeur effrayante, grande comme la croix,
triste d'une tristesse infinie, triste comme la croix.
Jamais son cœur n'a été plus semblable à celui de
son Fils : la souffrance les a broyés tous deux, tri­
turés et pétris dans le sang et dans les larmes. Le
môme fer de lance, c'est une pensée de saint Ber­
nard, traversa le Cœur de Jésus et le Cœur de Marie
et les cloua tous les deux sur la Croix.
Mais ce n'est pas assez 1 Le Rédempteur attend de
sa Mère u n sacrifice suprême qui unira encore plus
leurs Ames dans un héroïque amour, celui de ces
liommes si peu aimables pour lesquels et par lesquels
il meurt.
Sans doute il est pénible à Marie de voir près d'elle
les bourreaux : il lui est difficile de pardonner à ces
misérables qui lui enlèvent son Fils, son Jésus si bon
et si beau. Cependant elle a entendu, comme les
autres spectateurs du Calvaire, la parole sublime :
u Mon Père, pardonnez-leur, ils n e savent ce qu'ils
font ! » Elle a tressailli, mais elle a compris. Et qui
sait si Jésus n'a pas accentué son désir pour elle et
s'il n'a pas m u r m u r é de façon à ce qu'elle seule l'en­
tendît : Ma mère, pardonnez-leur, ils ne savent ce
76
LA SAINTE VIERGE
qu'ils font! Mater, dimitte illis, nesciànt ertim quid
faciunt.
Mais ce n'est pas encore assez. Le pardon tout
seul est souvent hautain et glacial. C'est de l'amour
que l'IIomme-Dieu veut voir dans le Cœur de la
Vierge à. l'endroit des h o m m e s . Alors qu'elle est
est absorbée dans son agonie et celle de son Fils,
elle entend tout à coup un autre mot qui la fait fré­
m i r : « F e m m e , voilà voire fils. »
Ne pensez-vous pas, mes Frères, que le premier
m o u v e m e n t é e Marie a dû être de s'écrier : « Mon
fils? Mais j e n'en ai q u ' u n ! C'est vous, mon Jésus,
et je n'en aurai jamais d'autre que vous ! » Mais elle
a levé la letc, elle a rencontré le regard du Crucifié
qui lui montre saint Jean.
Oui, Marie, votre fils unique va m o u r i r ! Et désor­
mais c'est u n autre qui tiendra sa place à votre foyer,
u n autre qui sera le compagnon de voire exil. C'est
saint Jean q u e vous propose le Christ lui-même.
L'adoptez-A ous ?
Ah ! J e a n ! Sans doute, il est bon, il est pur, il est
doux. Il a toujours aimé mon Fils. Et je lui en suis
reconnaissante. Mais Jean n'est pas Jésus, Jean ne
peut remplacer Jésus dans mon cœur.
O commutationem ! s'écrie saint Bernard. O quel
é c h a n g e ! ô quelle substitution! Et cependant la
Vierge magnanime accepte de tout son c œ u r : Jean
sera son enfant,
Ce n'est pas encore assez, o Marie; dans la per­
sonne de Jean ce sont tous les h o m m e s que votre Fils
vous demande d'adopter et d'aimer. C'est Pierre qui
l'a renié et qu'il faudra accueillir avec amour. Ce sont
les bourreaux, s'ils se repentent. Ce sont tous les
r
NOTRE-DAME DU SACRÉ-CŒUR
77
pécheurs qui, jusqu'à la fin du monde, crucifieront
de nouveau le Christ dans leurs cœurs. Les adoptezvous ?
Ocommutationem!
O le cruel échange! Marie l'ac­
cepte cependant. Elle dit son fuit. Par ce second Jiat
elle devient mère des h o m m e s , comme par le pre­
mier, elle était devenue mère de Dieu. Jésus est
notre rédempteur, Marie est notre corédcmplrice.
Oh ! auaiid deux cœurs ont été ainsi unis dans
la douleur, dans le sacrifice, dans la générosité, ils
sont inséparables, ils n'en forment plus qu'un. Ils ne
peuvent plus rien se refuser. Voyez-les, en effet,
après les souffrances du Calvaire.
Jésus vient de ressusciter. Or, d'après une pieuse
tradition, mentionnée entre autres par saint Đonaventurc et par saint Ignace dans ses Exercices, il
apparaît d'abord à sa Mère. C'est à elle qu'il jette le
premier alléluia.
Regina cœli tœlare! Reine du ciel,
lui dit-il, réjouissez-vous, j e suis toujours vivant,
toujours soumis à ma mère, à la bien-aimée de mon
Cœur.
Apres les courtes joies de la Résurrection, le Christ
remonte au ciel, mais il reste sur l'autel sous les
voiles du Saint Sacrement. C'est une des manières,
assurément la plus douée pour nos cœurs, dont il
réalise sa promesse d'être avec nous jusqu'à la fin
des siècles. Le vœu du Cœur de Jésus, comme celui
de l'Église, serait que tout fidèle s'approchât chaque
jour de la sainte Table. Deaucoup, hélas ! ne le
comprennent pas et là est peut-être la plus grande
cause de décadence de l'esprit chrétien parmi nous.
Marie n'avait qu'à écouter son cœur pour répondre
au vœu eucharistique de son Fils. C'eût été pour
7»
LA SAINTE V1EIIGE
elle une terrible privation de s'en abstenir. C'était
la consolation et la joie de son exil de communier
chaque matin.
O h ! la Communion de la Sainte Vierge! o h ! l'union
intime de ces deux grands cœurs qui se connaissent
si bien et qui battent si tendrement l'un pour l'autre !
Quel spectacle émouvant p o u r la j e u n e Eglise du
Christ! Comme la main de saint Jean doit trembler
en approchant l'hostie des lèvres d e la Mère de Dieu !
Quand il la d o n n e aux autres il leur dit sans doute
comme le prêtre de nos jours : Ecce Agnus Dei!
Voici, ô pauvre chrétien, l'Agneau de Dieu qui efface
les péchés. Mais peut-il parler de péchés à Marie ! H
me semble que quand il arrive à elle, quand il la
voit à genoux, si humble, si suppliante, demandant
son Fils, il doit se rappeler u n mot de Jésus, u n mol
immortel dont il fut lui-même l'occasion et l'objet :
Ecce filius tuas! Femme, voilà votre Fils. Et Jean,
sans doute, le répète en communiant la Vierge. Oui,
o Notre-Dame du Cénacle, voilà votre Fils dans cette
petite hostie. Ce n'est plus aujourd'hui Jésus qui
vous donne Jean, c'est Jean qui a le bonheur et l'hon­
neur de vous donner Jésus : Ecce filius luus!
Et Marie entre en action de grâces, je devrais dire
en extase, comme au jour, lointain déjà, où j e u n e
lille et jeune mère, elle portait dans son sein celui
qui revient en elle et lui disait: Magnificat anima mea
Dominum. Mais que doit-elle lui dire aujourd'hui
que leurs relations sont devenues si nombreuses et
si étroites, aujourd'hui que tant de joies et de douleurs
communes ont soudé si intimement leurs cœurs j u s ­
qu'à les fondre ensemble, aujourd'hui que son a m o u r
et sa sainteté n'ont fait que croître depuis l'Incarna-
NOTRE-DAME DU SACRÉ-COEUR
79
tion et sont arrivés à u n degré qui dépasse toute pen­
sée h u m a i n e ou angélique. Le Magnificat
était si
beau dans la fraîche idylle d e l à Visitation ! que doitil être après le drame du Calvaire, après l'épopée
prodigieuse qui s'est achevée à l'Ascension ! Mainte­
nant plus que jamais, Marie comprend les grandes
choses dont son âme a été le théâtre et pourquoi
toutes les générations l'appelleront bienheureuse.
Oh ! oui, elle se trouve bienheureuse d'avoir aimé
un tel Fils, d'avoir souffert pour lui et d'avoir gagné
son Cœur.
Mais le j o u r est arrivé d'une communion plus
sublime. Sur les ailes des anges, au-dessus des nues,
à travers les étoiles qui la saluent de leurs scintille­
ments, Marie monte au ciel. Jésus vient au-devant
d'elle. J'imagine, ai-je tort ? que, ouvrant sa poitrine,
il lui montre son Cœur comme il le fera plus lard a
Marguerite-Marie et qu'il lui parle sinon dans ces
tenues, du moins dans ce sens : Voici ce Cœur, qui a
tant aimé les hommes, et vous surtout, ma mère.
Voici ce Cœur à qui tant d'autres n'ont rendu qu'in­
gratitude et à qui vous avez, vous,rendu tant d'amour.
11 vous fut soumis sur la terre. Il vous reste soumis
au ciel. Commandez à mes anges, commandez aux
forces de la nature, commandez à tous mes royau­
m e s : vous serez obéie. Tout ce qui m'appartient, je
vous le donne, car vous êtes plus que jamais la bienaimée de mon Sacré-Cœur.
III
Voici donc Marie devenue, par la grâce du SacréCœur, Reine du ciel et de la terre. Désormais elle
8o
LA SAINTE VIERGE
règne avec son Fils. Partout où Jésus est Roi, Marie
est Reine.
Sans doute» elle i*esle toujours créature et nous nous
garderons bien do la mettre au-dessus du Créateur
en lui attribuant sur lui u n droit de nature, ou le
pouvoir de lui commander au sens strict du mot.
Nous dirons seulement que Marie a par sa prière u n
crédit immense et en quelque sorte souverain et irré­
sistible sur le Cœur de son Fils, qu'elle est, scion te
mol de saint Bernard, la Toute-Puissance suppliante.
Nous ne supposerons pas, p a r suite, qu'il puisse
jamais s'élever un conflit réel de volontés qui se ter­
minerait p a r la victoire de la mère sur le iils. Mais
nous dirons que la Reine du ciel, n e désirant et ne
demandant que ce qui peut tourner u la gloire de
Dieu cl lui cire agréable, est par là même toujours
exaucée. Jésus est heureux de céder à une si douce
sollicitation qui va au-devant de ses plus intimes
désirs.
Plusieurs saints Porcs sont allés plus loin dans leur
langage, mais non dans leur pensée. Quand ils ont
dit, par exemple, comme saint Pierre Damicn, que
Marie commande à Dieu, qu'elle est sa maîtresse et
sa souveraine, ils ont exprimé, avec une grande ma­
gnificence oratoire, la prodigieuse efficacité de sou
intercession.
À l'abri de cc3 réserves doctrinales, nous pouvons
citer ce que les Docteurs et écrivains religieux ont
dit du pouvoir de Notre-Dame sur le Sacré-Cœur de
Jésus .
1
i. Nous avons résumé les textes qui suivent en prononçant ce dis­
cours, mais nous croyons utile de le* donner ici intégralement.
NOTRE-DAME DU SACRÉ-COEUR
8l
Écoutons d'abord saint Jean Damascène :
« O Vierge Marie, votre intercession n'est jamais
repoussée du Seigneur; il ne refuse rien à vos de­
mandes, tant vous approchez de près la très adorable
Trinité »
Écoutons Saint Germain de Constantinople : « Grace
à votre autorité maternelle sur Dieu lui-même (materna in Deam auctoritate), vous obtenez miséricorde
pour les criminels les plus désespérés. Vous ne pou­
vez pas ne pas être exaucée : car Dieu condescend en
toutes choses et pour toutes choses aux volontés de
sa véritable m è r e . »
Écoulons saint Éphrem : « Par vos prières mater­
nelles, faites violence à la miséricorde de votre Fils,
encore qu'il soit au-dessus de toute contrainte... Oui,
Vierge qui surpassez toute louange, tout ce que vous
voulez, vous le pouvez auprès de Dieu que vous avez
enfanté... En vertu de votre maternité, votre pouvoir
est égal a votre vouloir. Vous avez ce qu'il faut pour
fléchir et persuader infailliblement notre Dieu : les
mains qui l'ont porté, le sein qui Ta nourri de son
lait. Rappelez-lui ses langes et les soins dont vous
l'avez nourri dès l'enfance... Ce Fils unique n'a pas
de plus grand plaisir que d'écouter vos prières en
notre faveur; il estime que c'est sa gloire à lui, tout
a u t a n t q u ' u n e dettte envers vous, de les exaucer (tuas
2
velat ex debitopeliliones
adimplet*).
i. Saint Jean Damasc, Hom. in annunnat.
».
B. V. Dcip. P. G. XCIV,
t
r..'i .
7
a. Saint Germain Constant. Ser/n, de Dormit. B. F., P. G., XVIIF,
33a.
3. Saint EpUrcm. Precat. ad Dei Genitr. P. G., T. III, p. 5a4, 53i,
537, 54o.
LA SAINTE VIERGE. — 6
8a
LA SAINTE VIERGE
Écoutons Georges de Nicomédie :
« Votre qualité de mère vous assure auprès de
votre Fils u n e confiance qui ne peut éprouver de
refus. Elle vous donne une puissance invincible, una
force inexpugnable... Rien ne résiste à votre pouvoir,
tout cèdeù votre influence, à votre c o m m a n d e m e n t . . .
Votre Fils se complaît dans vos prières ; il aime à
vous entendre intercéder en notre faveur. II n e sail
rien vous refuser, parce qu'il estime que votre gloire
est sa gloire. Toutes vos demandes, il les exauce
avec joie c o m m e votre Fils et votre débiteur . »
Après avoir entendu les Pères Grecs, interrogeons
l'Église latine.
Voici d'abord saint Pierre Damicn. C'est lui qui
s'est montré le plus hardi dans ses expressions p o u r
exalter le pouvoir de Marie. « Celui qui est tout
puissant, dit il, a fait en vous de grandes choses t
toute puissance vous a été donnée au ciel et sur 11
terre. Rien nevous est impossible... Comment pour­
rait-elle résister a votre puissance, cetfc puissance
qui s'est incarnée de votre chair ! Vous vous présentez
devant cet autel d'or de l'humaine réconciliation non
avec des prières mais avec des ordres, en maîtresse,
4
non en servante : accedis ante illad auveum humante
reconciliationis
allave, non jrxjans sed
imperans.
Domina non ancilla*. »
Sans aucun doute Pierre Damien veut dire que
Marie ne prie pas comme nous, avec l'incertitude
d'èlre exaucée, mais que sa voix, avec la nature et
l'accent de la prière, a cependant l'efficacité qu'aurait
un ordre véritable.
i. OcorpT. Nicomcd. or, G. in S.S. Djip. ingressum P. G. C. i ^ o .
a. Saint Pierre Damiun, Ex. Herm. i in Nativ. B. M. V. circajinern.
83
NOTRE-DAME DU SACRÉ-CŒUR
Geoffroi de Vendôme reconnaît cette efficacité et
il en explique la cause : « Quant à la glorieuse
Vierge Marie, ce n'est pas assez de dire qu'elle est
favorablement écoutée de Dieu, comme les autres
saints; car, parce qu'il est non seulement son Dieu,
mais son fils, elle a, nous le croyons pieusement,
comme u n e autorité maternelle pour obtenir de lui
tout ce qu'il veut, quasi quodam mal ris imperio...
C'est
Je privilège des mères dont les fils sont constitués en
dignité, n o n seulement de les prier souvent parce
qu'ils sont maîtres, mais encore de leur faire parfois
une sorte de commandement, parce qu'ils sont leurs
fils . »
Richard de Saint-Laurent : « La bienheureuse
Vierge ne peut pas seulement prier son Fils, comme
les autres saints, pour le salut de ses serviteurs ; elle
peut commander en vertu de son autorité maternelle.
C'est pourquoi nous lui disons : Montrez que vous
êtes mère, c'est-à-dire mêlez à vos supplications
quelque chose q u i sente le commandement d'une
mère*. »
Saint Bernard nous enseigne que, si Jésus est notre
médiateur et notre avocat auprès d u Père, Marie est
notre médiatrice et notre avocate auprès de Jésus.
Et, de même que Jésus est tout-puissant sur le cœur
de Dieu, de même Marie est toute-puissante sur le
cœur de son Fils. Il poursuit le parallèle jusqu'au
bout en appliquant à Marie ce que saint Paul dit du
crédit du Sauveur, basé sur son excellence infinie :
4
i . Cioffrid., abb. Vindocens, sermo 8, in omni festiv.
B. M. P. L.
CLVir, 189.
a. Ricard, a S. Laurent. De laudibus B. M. Lib. III de 12
§ u , T. XX.
privilegiis,
84
LA SAINTE VIERGE
« Oui, j e n e crains pas de l'affirmer, Marie elle aussi
sera exaucée pour le respect qu'elle mérite : exaudietar et ipsa pro revercntia sua. Oui, le fils exaucera
sa mère, comme le Père exauce le Fils, E h quoi ? Le
Fils pourrait-il repousser sa mère ou être repoussé
lui-même? Peut-il ne pas écouter ou n'être pas
écouté? Ni l'un ni l'autre a s s u r é m e n t . »
Saint Bernard est encore plus hardi lorsqu'il s'écrie
dans un sermon sur la Nativité de Marie : « Une jeune
iillc par j e ne sais quelles caresses a blessé et conquis
le divin C œ u r ; à l'empire d'une Vierge tout obéit
jusqu'à Dieu lui-môme. Una pnella, nescio
quitus
1
blandiliis, vnlneravit et rapuil Cor divinum
Yirginis omnia famulantur et Deus. »
:
vnperio
La plupart des écrivains ascétiques ont développé
ces pensées des Pères,
Le P. Bourgoing, de l'Oratoire, dans ses Méditalions sur les Litanies de la Sainte
Vierge,
s'exprime
ainsi : « Jésus, h o m m e Dieu, ne commande qu'à des
créatures, mais la puissance de Marie s'étend sur le
Créateur même, puisque Jésus, étant le Dieu et le
S ngneur de Marie, a \ oulu lui être sujet et lui obéir. »
Plus loin, il ajoute : « Le troisième royaume de Marie,
ligure par le soleil, est celui qu'elle a eu en Jésus
son Fils, lorsqu'il lui a été soumis et lorsqu'elle Ta
régi et g o u v e r n é . »
La bienheureuse Marguerite-Marie est certes par­
ticulièrement qualifiée pour nous parler des rapports
du Cœur de Marie avec le Cœur de Jésus. Or, elle
nous affirme leur union intime, leur amour réci2
i. Saint Bern. Homilia 2 super Afûwus, circa finem.
a. Bourgoing, Méditai, sur les Lit. de Jésus et de la Sainte Vierpr,
MndîL x et Médit, xvm.
NO THE-DAME DU SACRE-CŒUR
85
p r o q u e , et la puissance qu'ils exercent l'un sur l'autre.
Elle voit, ce sont ses expressions, « le divin Cœur
de Jésus dans le Cœur de Marie » et se sacrifiant
« sur l'autel du Cœur de sa mère ». Elle voit son
propre cœur tout petit entre les Cœurs de Jésus et de
Marie et « les trois n'en font qu'un ».
Elle nous apprend comment la Sainte Vierge s'in­
téresse à la révélation et à la gloire du Sacré-Cœur.
Marie, écrit-elle à une de ses novices, « vous rendra
une parfaite disciple du Sacré-Cœur »,
Elle entend la Reine du ciel intercéder auprès du
divin Cœur pour le salut des pécheurs. Elle lui
demande « d'employer son crédit sur le Sacré-Cœur,
pour qu'il fasse sentir les effets de son pouvoir à tous
ceux qui s'y adresseront ». Marie enfin dispose du
Cœur de Jésus comme de son bien : et c'est à ce litre
qu'elle fait des Visitandines « les dépositaires de ce
précieux trésor ».
De nos jours, mes Frères, nous avons assisté à
une nouvelle manifestation de l'union des Cœurs de
Jésus et de Marie. 11 y a exactement trente ans, en
1876, Marie apparut à une j e u n e fille de Pellevoishi,
nous pouvons du moins le croire pieusement, en
attendant le j u g e m e n t de l'Église auquel nous nous
soumettons d'avance. Elle lui recommanda l'amour
du Sacré-Cœur et prononça ces mots remarquables :
« Je suis maîtresse de mon Fils... son Cœur a tant
d'amour pour le mien qu'il ne peut me refuser mes
demandes. » Ce n'est pas tout : la mère de Jésus
porte un scapulaire du Sacré-Cœur et elle dit à
Estelle : « J'aime cette dévotion. »
Je le crois bien, ô Marie, n'est-ce pas cette dévotion
qui vous a faite ce que vous êtes, q u i a été la cause
86
LA SAINTE VIERGE
de votre sainteté et de votre gloire? J'aime cette
dévotion ! N'avez-vous pas été la grande adoratrice,
l'amante passionnée du Cœur de Jésus ? Oh ! s'il en
est ainsi, donnez-nous à n o u s aussi d'aimer et de
propager cette dévotion et montrez-vous ainsi en
notre faveur Notre-Dame d u Sacré-Cœur.
Grace à Dieu, mes Frères, Marie est toute disposée
à nous écouler. En effet si elle est toute-puissante,
elle est toute miséricordieuse. A quoi lui servirait son
crédit, si elle ne l'employait en notre faveur? Que
demanderait-elle pour elle-même, clic qui n'a besoin
de rien ? Quid enini sibi poscat
quœ nullius egel ? C'est
donc nous qui allons bénéficier de sa puissance et do
sa miséricorde.
La miséricorde, mes Frères, est u n sentiment
divin. C'est plus que le pardon, c'est la clémence,
non pas sèche et distante, mais toute trempée
d'amour.
Dieu est la miséricorde infinie. David chante ses
miséricordes. Misericordias Domini in
œternumeantabo.
Il les proclame supérieures à toutes les
divines : super
omnia opera
œuvres
ejus. Jésus nous dit :
Soyez miséricordieux comme mon Pere.
Jésus, lui, est la miséricorde incarnée. Il a pitié de
la fouie : misercor super lurbam.
Il a compassion de
ces malades, de ces allligés, de ces pauvres, de ces
pécheurs surtout, dont il entend les plaintes à travers
les siècles.
Mais Marie est la miséricorde aussi et il semble
que cette vertu devienne plus douce et plus délicate
en tombant dans le cosur d'une mère.
Certes, nous en avions bien besoin : l'homme, né
de la femme et vivant peu de temps, est un ramassis
de misères, repletur multis miseriis*
NOTRE-DAME DU SACRÉ-COEUR
87
La mère q u e Jésus nous a donnée du haut de la
croix voit ces misères; elle entend nos plaintes, elle
s'émeut, elle s'écrie aussi : « Misercor saper turbam.
Ah ! la pauvre foule des tristes et des pécheurs ! Irat-elle j u s q u ' a u bout dans la voie du mal, jusqu'à
l'abîme éternel? O h ! non, ce n'est pas possible!
J'en serais trop malheureuse ! C'est assez d'avoir vu
un de mes fils crucifié : mais en voir des millions
cloués sur des croix de feu et agonisant pendant
l'éternité entière, non, non, mon Dieu, éloignez do
moi ce calice. » Marie, mes Frères, demande à son
Fils le grand n o m b r e des élus ; c'est son plus ardent
désir. Et voilà u n e des plus graves raisons qui m e
font croire à ce fruit splendide de la Rédemption et
rejeter le grand n o m b r e des damnés, cet échec for­
midable, atroce, de la mort du Christ et des douleurs
de sa m è r e .
Sans doute, c'est surlout la grâce du salut éternel
que Marie demande pour nous : mais elle nous
obtient aussi d'innombrables faveurs temporelles,
toutes celles qui peuvent nous aider à mieux aimer
le bon Dieu.
C'est ainsi qu'elle se montre toute miséricordieuse.
Elle a reçu ce titre de la bouche des saints Pères, de
tous les écrivains religieux. Elle l'a pris elle-même
à Pellevoisin, L'Église a inscrit ce mot : Mater misericordiœ sur le scapulaire de Pellevoisin. Ainsi nous
pouvons tout espérer de son Cœur.
Toutefois si nous voulons bénéficier de sa puis­
sante intercession, il nous faut lui adresser des
prières ardentes. Or, l'Église en a composé d'ad­
mirables :
C'est YAve maris stella, où nous lui jetons ce cri
88
LA SAINTE VIERGE
si touchant, si irrésistible p o u r son c œ u r : Monstra
te
esse matrem.
Montrez q u e vous êtes notre m è r e .
C'est le Salve Regina, l ' h y m n e p a r excellence de la
miséricorde. Que de fois vous avez dû être émus
comme moi, en entendant des voix d ' h o m m e s psal­
modier cette supplication intense. Chaque soir vous
aimez à suivre les moines de cette illustre abbaye
bénédictine, si dévouée à la Reine des Ermites, lors­
qu'ils se dirigent leutement du c h œ u r à la Chapelle
des Grâces. A peine y sont-ils engouffrés que le can­
tique éclate, grave, harmonieux, et l'on croit voir eu
l'entendant, toutes les douleurs de lu terre passer aux
pieds de Notre-Dame et tous les sourires du ciel sur
son visage maternel.
Salve Regina ! Salut, 6 Heine ! Il est juste, en cil cl,
de nous rappeler votre royauté, votre puissance sur
le Cœur du Christ, puisque c'est votre premier titre
à notre confiance. Et voici le second :
Mater misericordiw ! Mère de miséricorde, notre
vie, notre douceur, noire espérance, salut!
Et maintenant que nous avons rappelé vos litres,
voici les nôtres : ce sont nos misères.
Nos litres, ce sont les cris que nous poussons vers
vous, pauvres enfants d'Eve, du fond de notre exil.
Nos litres, ce sont nos soupirs, nos gémissements,
nos pleurs, du fond de celte vallée de larmes.
Enlin, voici la conclusion, notre demande unique :
Tournez vers nous, ô notre avocate, vos yeux misé­
ricordieux et montrez-nous après cet exil, Jésus, le
fruit béni de vos entrailles, ô clémente, ô miséricor­
dieuse, ô douce Vierge Marie.
La grande grace dont nous avons besoin, c'est le
salut. Mais n'admirez-vous pas de quel mot exquis,
NOTRE-DAME DU SACRÉ-COEUR
89
charmant, le Salve Regina l'exprime : Montrez-nous
Jésus ! Jadis les gentils dirent à l'apôtre saint Philippe :
<i Nous voulons voir Jésus : volumus videre Jesam.
»
Ah! nous aussi nous voulons voir Jésus! Voir Jésus,
c'estlegrand hesoinde l'humanité ! Voir Jésus, c'estla
joie suprême ! Mais nous ne nous adresserons pas à
saint Philippe pour obtenir celte faveur. Nous la
demanderons à Marie.
Allez donc à la Miséricorde, vous les pauvres
pécheurs, qui ne verrez jamais Jésus, si vous ne
faites pénitence. Allez h Marie, elle est le refuge des
pécheurs : Refugium peccatorum,
ora pro nobis*
Allez à la Miséricorde, vous les tristes qui pleurez
ici-bas, et q u i ne serez bien consolés qu'en voyant
Jésus au ciel : allez à Marie, elle est la consolatrice
des affligés : Consolatrix
afflictorum,
ora pro
nobis.
Allez à la Miséricorde, vous qui désirez avancer
dans l'amour de l'Eucharistie et du Sacré-Gœur. NotreDame du Cénacle, Notre-Dame d u Sacré-Cœur, vous
apprendra le grand art de bien communier.
Allez à la Miséricorde, vous qui tremblez aujour­
d'hui pour l'Église notre mère et qui soutirez de la
voir persécutée.
Marie a toujours exterminé les hérésies et changé
les attaques des impies en victoires pour l'Épouse du
Christ. La b a r q u e de Pierre est assaillie non seule­
ment par les orages, mais encore par des forbans
d'enfer, pires que les musulmans du xvi siècle. Cou­
rage ! Pie X prie comme jadis Pie V. Prions avec lui,
invoquons l'Auxiliatrice des chrétiens, et nous ver­
rons bientôt u n e nouvelle victoire de Lépante, u n
nouveau triomphe de Notre-Dame du Sacré-Cœur.
Ainsi soit-ih
e
IV
L'Épopée mari aie de l'Espagne
Discours prononcé le 20 septembre
1908
pour la clôture du Congrès Mariai de Saragosse
L ' É P O P É E MARIALE DE L'ESPAGNE *
Pukhra es, arnica mea saavis
et décora, terribitis ut castrurwn
9
aries
ordinala.
Vous êtes belle et douce et
charmante, ô ma bien-aimée,
et terrible comme une année
rangée en bataille.
(CANTIC. III. 3.)
Â
ÉMINENGE ,
3
MESSEIGNEURS ,
MES FRÈRES,
La Bien-Aimée que nous honorons dans ce ma­
gnifique temple del Pilar est belle et douce, et
charmante comme celle du Cantique des cantiques,
mais elle n'est pas moins redoutable. Ces attributs
qui semblent s'exclure s'accordent, au contraire, par­
faitement ; car, si u n e mère est tendre pour ses
enfants, elle devient terrible q u a n d il s'agit de les
défendre contre leurs ennemis.
i . Limité par le temps,le prédicateur a dû dans la chaire de Saraposse se contenter de donner les grandes lignes de ce discours,sans
entrer dans le développement que Ton trouvera ici. 11 a conscience
qie* ces pages ne sont qu'une esquisse imparfaite. Puissent-elles
inspirer à un homme plus au courant des Cosas de Espa/îa l'idée
de les compléter !
a. S. Em. le cardinal Aguirre y Garcia, archevêque de Burgos, légat
de S. S. le Pape Pie X.
3. Mgr Soldevilla y Homero, archevêque de Saragosse, et 19 autres
éVêques d'Espagne et d'Amérique.
94
LA SAINTE VIERGE
Or, Marie est notre Mère, et les ennemis que nous
avons le plus à craindre sont ceux qui attaquent
notre foi, c'est-à-dire l'hérésie et l'incrédulité. Aussi
la Vierge a-t-elle toujours combattu ces deux
monstres. Contre eux, elle s'est dressée comme la
tour de David, turris Daviclica; contre eux, elle
s'est montrée le secours des chrétiens, auxilium
rhrislianorum;
contre eux, elle a toujours été ter­
rible comme une armée rangée en bataille. Aussi
les a-l-cllc terrassés clans tout l'univers : cnnclas
hœreses sala inlcremisti
in universo
mundo.
Parmi les nations catholiques, en dehors de la
Pologne et de l'Irlande martyres, il n'en est pas qui
aient mieux compris que l'Espagne et la France le
bienfait de la foi, ni qui l'aient gardé aussi jalouse­
ment. Et, chose étrange, elles ont eu à lutter contre
les mêmes ennemis : contre le paganisme, et elles
Pont vaincu ; contre l'arianisme, et elles Pont vaincu;
conlrc le mahométisme, et elles Pont vaincu ; contre
le protestantisme, et elles Pont vaincu. Elles luttent
aujourd'hui contre la libre-pensée, et elles la vain­
cront !
Mais toutes deux aussi n'ont triomphe de ces
erreurs que grace à Marie. Leur histoire est une
grande épopée religieuse, mais c'est aussi une épopée
mariale. Elles ont choisi la Mère de Dieu pour gar­
dienne de leur foi : pomevunl me cuslodem : et vrai­
ment elle a bien gardé ce précieux trésor. Elle a été
pour vous la Virgen de las batallas qu'aimait à invo­
quer votre saint Ferdinand de Castille ; elle a été
pour nous la Vierge des Victoires, à laquelle
Louis XIII élevait u n sanctuaire vénéré dans sa
capitale.
L'ÉPOPÉE
MARIALE D E L'ËSPAGNE
95
L'Ëspâgîie, depuis Charles III, a choisi Marie pour
sa patronne, sous le vocable de lïmmacvilée-Conception; la France, depuis Louis XIÎI, est spéciale­
ment consacrée à Marie, sous le vocable de l'As­
somption, et la fête du 10 août est pour elle une fête
religieuse nationale.
Marie est reine de cette France dont le Pape Be­
noit XIV disait : Regnnm
Galliœ,
regnum Marire
mais elle est aussi reine de cette Espagne qui Va
proclamée généralissime de son infanterie. Ne m*at-on pas dit que tres prochainement une ordonnance
royale prescrira de rendre à la Vierge dcl Pilar les
honneurs militaires dus au capitaine général de
l'armée ?
Et vous-mêmes, mes Frères, dans une chanson
populaire bien connue, est-ce que vous ne l'invo­
quez pas comme la Capilana de la tropa Aragoncsa
4
?
C'est u n beau spectacle, mes Frères, que celui de
ces deux grandes nations, qui oublient dans ce
Congrès leurs querelles d'il y a cent ans, et qui ne
1. Celte chanson, qui date, croyons-nous, du siège do Sarngoon
en 1808, renferme une petite pointe bien compréhensible contre la
France révolutionnaire de celle époque. La \oici dans sa piquante
9aveur :
La Vîrgon del Pilar dicc
Que no quiere ser francesa
(juîerc s..*r la Capitana
D,j la tropa aragonesa.
La Vierge du Pilar dit qu'elle no >vout pas otre française, mais
qu'elle vent être la Capitaux Je la troupe aragonaiso.
Il nous semble qu'aujourd'hui la Vierge del Pilar ne parlerait plu
comme au temps de nos divisions, et que, sans se dire ni française
ni aragonaise, elle accepterait peut-être, si elle ne le trouve pas un
peu trop moderne, le titre de Vierge franco-espagnole. C'est bien
ce que signifia au Congrès de Saragossc la petite manifestation toute
sympathique, faite de sourires et d'approbations bruyantes, qu
accueillit ces paroles de l'orateur.
LA SAINTE VIERGE
9«
rivalisent plus que d'amour envers la gardienne de
leur foi. Il y a là p o u r elles, m e semble-l il, le gage
d'un avenir religieux de plus en plus splendidc et
d'une entente fraternelle de plus e n plus féconde.
Puissent l'Espagne et la France resserrer ce lien
sacré qui les unit en Dieu et en Marie ! Puisse la
Heine des cieux étendre son manteau royal sur les
d e u x nations sœurs de la r a c e latine, et leur garder le
joyau de la vérité dont elles sont si justement I t è r e s !
Certes, l'épopée mariale de la France serait belle,
et j e compte la dire un jour, s'il plaît à Dieu ; mais
ici, au pied de la Vierge du Pilar, c'est l'épopée
mariale de ce royaume que j e voudrais esquisser
dans ses grandes lignes. Nous y verrons par quels
bienfaits Marie a montré son amour à l'Espagne, et
par quels hommages l'Espagne lui a témoigné sa
reconnaissance . Nous y verrons comment la foi
1
i . I/Espagne
vante d'être la nation la plus aimée do Mario et
cellequi lui e«l la plus dévouée. Je I N dans lo livre Espanu y la Itit/navulada, pario l \ Ollor, S. J. : « Depuis qu'elle, \ i n t en sa chair inorlelleà Saragosse, la Viorne fui toujours pour l'ENpagne la plus cares­
sante des inères, avec, un amour si particulier que nous pouvons hicu
din , sans nitVuscr personne, qu'elle n'a rien tait de pareil pour les
1
autres nations : non ferit laitier ornni nalionL »
Le journal El Vilar, du tili septemhre 1 9 0 8 , public à Saragosse,
appelle l'Espagne : « la nation privileyiada tic Maria ». U rappelle le
mot dit par les délègues espagnols
Cou grca d'Einsiodrlu : La ï'/rÎ U 1
yen Maria no es ftancem,
ni alemana, ni palaca, ni italiana, ni de niir
tjnna naeion, y si de alyntut pudiese ser y no de tod'ts, séria de... Espafia. »
Ce qu'il y a d'intéressant, c'est (pie nous tenons un France- exacte*
meul le même langage : nous aussi, nous nous disons la nation prîwlégiée et chérie île Notre-Dame.
Des deux cotés, ou apporte pour preuves d'insignes bienfaits de
Marie et d'insignes hommages rendus à Marie. Marie seule pourrait
trancher la question et dire quel ost celui des deux peuples qui l'a le
plus honorée et qu'elle a comblé de plus de faveurs. Cette pieuse rivaité montre du moins combien la Mère de Dieu estaiméc dans nos deux
pays et nous fournit les éléments de deux belles épopées mariale*.
L'ÉPOPÉE
MARIAXE D E
I/ESPAGNE
97
catholique, si vive et si féconde de ce pays, est sor­
tie, grâce à Notre-Dame, victorieuse du paganisme
avec saint Jacques, victorieuse de larianisme avec
saint Ilcrménégilde, victorieuse de l'Islam avec saint
Ferdinand et les rois catholiques, victorieuse du pro­
testantisme avec-saint Ignace et sainte Thérèse, et
comment elle doit encore triompher de l'impiété
contemporaine. Ces belles victoires forment comme
les chants d'une épopée. O Vierge del Pilar, donnezmoi de les rappeler en termes qui ne soient pas in­
dignes de Votre Majesté : Dignare me laudttre U\
Yirgo
sacrata!
h — Marie chasse le paganisme d'Espagne
et y fonde la foi catholique.
Le p r e m i e r chant de cette épopée a pour héros
saint Jacques, et pour héroïne Notre-Dame del Pilar.
Après l'Ascension de Notre Seigneur, la Sainte
Vierge s'était renfermée au Cénacle avec les Apôtres ;
avec eux, elle reçut le Saint-Esprit ; avec eux, elle
pria pour la conversion du m o n d e . Elle devint ainsi
la Reine des Apôtres.
La tradition nous raconte que, lorsqu'ils se sépa­
rèrent pour aller prêcher l'Evangile, les compagnons
de Jésus s'agenouillèrent devant leur Reine et qu'elle
leur donna sa bénédiction, pour eux et pour les
peuples qu'ils devaient évangéliser.
J'ose dire qu'elle eut un regard particulier pour
l'Espagne. Elle ne peut lui envoyer saint Jean, son
fils adoptif du Calvaire, que la volonté de Jésus mou­
rant a fixé auprès d'elle, mais elle lui députe un
des favoris les plus illustres du Sauveur, un des
LA SAINTE VIERUE. — 7
g8
LA
SAINTE
VIERGE
compagnons du Thabor et d u Jardin des Oliviers, le
fils de Zébédée, le frère de saint Jean, saint Jacques
le Majeur.
Elle le bénit, elle le suit par la pensée, elle s'in­
téresse a son apostolat. Elle a p o u r c o m m u n i q u e r
avec lui mieux que nos inventions modernes, la
puissance du miracle. Ainsi que le rapporte le pape
saint Grégoire, encore vivante à Jérusalem, elle lui
apparaît u n e nuit sur les bords de iTibre, au lieu
même où nous sommes. Elle est entourée île mil­
liers d'anges. Elle se tient sur u n pilier vénérable,
qui deviendra le centre de la foi dans ce pays. Elle
lui demande de lui bâtir un temple où elle puisse
prier par la pensée avec son peuple, durant sa vie,
et le protéger après sa mort. Elle l'assure que ce
sera un lieu de bénédictions pour tous ceux qui
viendront l'invoquer, et elle prophétise que ce temple
restera debout, toujours rempli d'adorateurs du
Christ, jusqu'à la fin des siècles. Saint Jacques obéit,
et c'est ainsi que celte chapelle a été la première
consacrée à la Heine du ciel dans fout l'univers.
Eu posant son picdsurla terre espagnole, la Vierge
en a pris à jamais possession. Désormais cette terre
est acquise à son fils Jésus. En elfet, l'apostolat de
saint Jacques qui, jusqu'alors, n'avait pas produit de
grands fruits, devint bientôt plus fécond. Après son
départ d'Espagne et surtout après sa mort glorieuse
à Jérusalem, sa voix retentit avec plus d'éclat. Réper­
cutée par les sept évoques qu'il a formés et que saint
Pierre a consacrés, elle est vraiment celle voix de
tonnerre que Jésus avait prédite en appelant les fils
de Zébédée : Boanergcs, enfants du tonnerre. A cette
voix les idoles tremblent, les temples païens
L ' É P O P É E MAHIALE
D E L'ËSPAGNE
99
s'écroulent, les chrétientés surgissent du sol, la foi
naît, couvrant de ses fleurs sanglantes la vieille Ibérie.
En effet, cette voix des apôtres est bientôt renforcée
par celle des martyrs. Or, rien ne résiste à l'éloquence
du sang. C'est le sang de saint Jacques lui-même, le
premier des apôtres qui ait été martyrisé pour le
Sauveur; c'est le sang d u diacre saint Vincent, le
prédicateur de Saragosse, le héros de Valence, dont
le supplice effroyable rappelle ou dépasse celui du
diacre saint Laurent ; c'est le sang de sainte Léocadie,
la glorieuse vierge martyre, patronne de Tolède ;
c'est le sang de sainte Eulalie, la douce émule de
sainte Agnès, immolée à l'âge de douze ans, et dont
la cantilène sera le premier poème en langue d'oïl
balbutié p a r la France du x siècle ; c'est le sang de
sainte Engracia, u n e des patronnes de cette ville,
qui lui a consacré une église; enfin, c'est le sang de
ces « innombrables martyrs », qui partagent, avec
sainte Engracia, l'honneur de son sanctuaire, et aux­
quels vous avez élevé, sur une de vos places publiques,
un m o n u m e n t de foi et de patriotisme .
e
1
Ces héros de la foi devaient trouver u n poète
digne d'eux dans un des plus illustres fils de l'Espagne,
une des gloires de Saragosse, le grand poète latin
Prudence. Né u n demi-siècle à peine après la grande
persécution, où l'horrible Dacien fit périr tant
d'Espagnols, il a pu recueillir l'écho de leurs pensées.
Or, en célébrant leur gloire, il n'a pas oublié celle
i. Au milieu de la place de la Constitution à Saragosse, se dresse
sur un piédestal de pierre un groupe de bronze représentant sous la
forme d'un ange surmonté de la Croix, la foi catholique montrant
îe cielTde la main gauche, et de la droite soutenant un martyr; au
piodjle la statue on lit : Victrix
ribus pro fide et patria.
Cmsaraugustx
pietas innumeris
martu
100
LA SAINTE VIERGE
de la Vierge immaculée, inlemerata
Virgo;
o n voit
bien qu'il vécut auprès de Notre-Dame del Pilar. Il
exalte sa maternité divine et sa victoire sur les serpents
venimeux de Pcnfer. Porte-parole de l'Espagne des
quatre premiers siècles, il exprime sa foi et son a m o u r
pour Marie.
Une foi prechée par do tels apôtres, empourprée
par de tels martyrs, chantée p a r u n tel poète, est
impérissable. Mais qui a donné à l'Espagne ces
hommes illustres et surtout le p r e m i e r d'entre eux?
C'est la Reine des apôtres et des martyrs, Marie.
C'est donc à vous, ô Vierge del Pilar, que ce pays
doit cette foi catholique dont il est si jaloux. Certes,
il saura montrer splendidement sa reconnaissance au
glorieux fds de Zébédée ; il lui élèvera, à Composlelle, un temple célèbre, où l'on viendra de toutes
les parties du monde. Mais il n'oubliera pas qu'il
vous doit son grand Santiago ; il n'oubliera pas que
vous êtes apparue en ce lieu, ô douce Étoile du malin,
annonciatrice du divin Soleil; il reviendra ici, au
cours des siècles, chanter la foi de son baptême. II
appellera toutes les générations en pèlerinage pour
vous proclamer bienheureuse et p o u r vous vénérer
sur cet auguste pilier, 011 ont reposé vos pieds : adorabimus eam in loco ubi steterunt pedes cjus *.
i. Dans le snis îdricloment Idéologique du mot, los catholiques
n'adorent pas la Sainte Vierge, puisqu'ils no voient en Elle qu'une
créature sortit» comme nous des mains do Dieu ; ils réservent à Jésus
le (Mille do latrie ou dis l'adoration suprême. Et celle, réponse suffit
pour anéantir la calomnie absurde des protestants, qui nous accusent
do mariolàtrio ou d'idolâtrie niariale. Mais le mot mlorare a dans la
langue latine ci ses dérivées un son» secondaire celui de vênrrcr ou
de rendre hommage. Dans et sens nous adorons Mario, comme nous
adorons la Croix. Dons ce sens, le journal El notHrro de Snragosse,
numéro du 3o septembre njoS, rendant compte de la cérémonie de la
1
L'ÉPOPÉE MARtALË t>Ë L ESPAGNE
lot
II. —^Marie chasse l'arianisme d'Espagne
et y rétablit la foi catholique.
Victorieuse de l'infidélité, l'Espagne devait l'être
aussi de l'hérésie arienne : et elle doit encore à la
Vierge celle victoire, qui remplira le second chant
de celte épopée,
La nation wisigothe avait envahi à peu près ou
mémo temps, au commencement du v siècle, l'Aqui­
taine et l'Espagne ; elle s'y était installée, grâce à la
faiblesse de l'empereur Honorius, et y avait introduit
l'arianisme qu'elle professait.
La France eut le bonheur de se débarrasser la
première de celte hérésie. En 007, Clovis écrasait, à
Vouillé, le fameux roi arien Alaric et rétablissait le
catholicisme dans toute la Gaule. La lutte fut plus
longue en Espagne : elle se termina, en 586, p a r une
victoire plus belle que celle de Vouillé, par la vic­
toire du martyre.
Théodosia, illustre femme espagnole, sœur de
sainte Florentine et des trois grands évoques, saint
Léandre, saint Isidore et saint Fulgence, avait épouse
le roi Arien Léovigilde. Elle en eut deux fils, saint
Ilcrménégildc, lcroi martyr, et Récarèdc, qui devait
être le premier prince catholique d'Espagne, Elle
n'eut pas la consolation de voir ici-bas la conversion
de son mari et de ses fils, mais elle alla la demander
à Dieu, dans le ciel.
e
veille, dit que ce discours fut sui\i do Vadoralion à la Virgcn et quo
todos los Prelados
subicron à adorar à ta Santissima
Virgen.
S'efl'arou-
cher do ce mot, quand il est ainsi expliqué et compris, serait le fait
d'une ignorance puérile ou d'une mauvaise foi pîiiirîsaïqnc.
toa
LA SAINTE VIEUGE
Herménégilde, devenu roi de Séville du vivant de
son père, avaitépouséune princesse franque, Ingonde,
fille de Sigebert, roi d'Austrasie. É m u par les conseils
de celte pieuse fdle de France, nouvelle Clolildc, et
éclairé parlesinslructions de son saint oncle Léandre,
nouveau Rémy, il se fit catholique. Son père, irrité,
lui déclara la guerre, s'empara de lui par trahison,
le jeta dans une prison, et, après trois ans de menaces
et de mauvais traitements, désespérant de le voir
apostasicr, il le fit décapiter.
II est peu de ligures aussi sympathiques et aussi
chevaleresques que celle de saint Herménégilde. A
la fleur de l'Age, il renonce h une couronne terrestre
pour garder sa foi, et il offre à Dieu son sang p o u r
baptiser sa patrie. Sa prière fut agrééeUn an après son martyre, son pèremourait, regret­
tant son horrible crime, maudissant Tarianisme et
recommandant a saint Léandre de convertir Récarède, comme il avait converti Herménégilde.
Récarède suivit l'exemple de son frère, il se lit
catholique et entraîna toute la nation Avisigolhc dans
la vérité.
Ce fut un beau spectacle, mes Frères, lorsque, en
5S<), au troisième concile de Tolède, Récarède,
entouré de soixante-quatre évèqucs cl des grands du
royaume, abjura solennellement l'hérésie et j u r a
fidélité à la foi d'IIerménégildc, de Santiago et de la
Vierge Marie. Ce fut une heure émouvante, celle où
le vénérable évoque de Séville, saint Léandre, se
levant au milieu de l'auguste assemblée, célébra les
bienfaits de la vérité catholique, cl, dans une inspi­
ration prophétique, affirma que, tandis que l'hérésie
est une semence de discorde, la foi serait, pour
L'ÉPOPÉE MARIALE DE L'ESPAGNE
Jo3
l'Espagne, la condition de l'unité, de la paix et de
toutes les grandeurs.
Ce fut un de ces événements qui ont un retentis­
sement indéfini dans l'histoire. Aujourd'hui encore,
ce pays s'en ressent pour son bonheur. La nation
wisigothe, mêlée aux Suèves et aux anciens habitants
du pays, les Cellibèrcs, les Cantabrcs, les Basques,
allait devenir cette grande nation espagnole, qui n'a
pas de plus cher joyau que la foi de ses pères.
Or, celle insigne victoire sur Terreur, proclamée
au troisième concile de Tolède, .c'est la Vierge qui
Tarait remportée. L'arianisme, en attaquant la divi­
nité de Jésus, niait le plus beau litre de Marie, celui
de Mère de Dieu. Elle avait donc à venger sur lui
une injure personnelle. Elle conspira avec les pieuses
princesses Théodosia, Ingondc et sainte Florentine.
Elle soutint Herménégilde dans sa lutte héroïque.
Comme pour bien marquer que c'était Elle qui
combattait, Elle voulut que le coup mortel fût donné
?i l'hérésie dans une de ses églises, dans cette cathé­
drale de Tolède, qui lui avait été consacrée deux ans
auparavant et qui devait si souvent retentir de ses
louanges. Ce fut Elle qui inspira ces grands apôtres
deTKglisc wisigothe, lumières de l'Eglise universelle,
saint Léandre et saint Isidore de Sévillc, avec leur
frère saint Fulgencc, avec saint Braulion de Saragosse,
saint Jean de Biclar, saint Udefonse et saint Julien de
Tolède.
Ces illustres prélats, instruments de Dieu dans la
conversion de leur peuple, étaient de fervents servi­
teurs de Marie. Que de fois leur voix s'éleva sur les
bords de TÈbrc, du Tage ou du Guadalquivir, pour
célébrer ses louanges !
LA SAtNTE Vi ERGE
Saint Isidore, successeur de son frère Léandre s u t
le siège de Séville, défend, dans son livre Contre les
Juifs, la p u r e t é sans tache de la Vierge, en lui appli­
quant la prophétie de la Tige de Jcssé. Dans ses
Questions sur la Genèse, il chante la victoire de la
femme qui écrasa la tete du serpent. Saint Isidore,
avec son frère saint Léandre, est encore le principal
auteur de cette belle liturgie mozarabe, que l'illustre
cardinal Ximénès de Cisncros devait recueillir et
sauver en i5oo, en lui accordant u n e chapelle dans
la cathédrale de Tolède : c'est donc de son cœur que
sont sortis ces accents de piété si tendre et si filiale
envers la Mère de Dieu, qui remplissent le Bréviaire
et le Missel de ce rite vénérable.
Saint Braulion, votre bien-aimé pasteur, disciple
et ami intime de saint Isidore, professe, lui aussi, u n
immense amour pour la Vierge. D'une main, il
arrache l'ivraie de Tarianisme dans son peuple, cl de
l'autre, il répand les (leurs de sa piété devant le saint
Pilar, a u p i e d duquel il veut cire enterre.
Mais que dire du grand archevêque de Tolède,
saint Ildcfonsc. si populaire dans ce royaume? Qui
ne connaît sou ardente dévotion envers Marie? Il
écrit u n traité célèbre sur sa perpétuelle
Virginité,
contre les erreurs de Jovinicn cl d'Elvidius; il com­
pose des prières, des poésies et un office en son h o n ­
neur. U u ma li u, entendant des chants avant l'heure
usuelle, dans sa cathédrale, il y accourt ; mais quelle
n'est pas son émotion de voir la Vierge assise sur un
trône, velue d'une chasuble plus blanche que la
neige, en toile du ciel, comme dit la chronique, et
d'entendre les anges chanter loflicc qu'il a lui-même
composé ! Bientôt Marie le fait approcher cl lui remet
L'ÉPOPÉE
H A R I A L E Đ E L'ESPAGNE
ÏO5
la merveilleuse chasuble, comme gage de sa protec­
tion maternelle.
Murillo a peint cette scène dans un magnifique
tableau : mais je crois qu'elle est gravée en traits
plus indélébiles encore dans l'âme de tout Espa­
gnol, Celte chasuble de neige, celte toile du ciel,
n'est-ce pas le symbole de la foi immaculée et somp­
tueuse, dont l'Espagne, délivrée d'Àrius, est rede­
vable à la Sainte Vierge ?
III. — La Reconquista. — Marie combat le Mahométisme en E s p a g n e et y aguerrit la foi catholique.
— P r e m i è r e p é r i o d e , la défensive : de Covadonga
a Las N a v a s .
PELAGE ET NOTRE-DAME DE COVADONGA
Voici le cœur m ê m e de la grande épopée, une
chanson de geste grandiose, qui demanderait, pour
la chanter dignement, la majesté d'un Homère et la
foi naïve d'un troubadour.
De même que les ariens au v siècle, les Musul­
mans, au vm% envahirent presque simultanément
l'Espagne et la France. La France s'en délivra rapi­
dement. Abdcr-Rhaman, écrasé par Charles Martel,
succombait avec ses troupes, en 732, dans les plaines
de Poitiers.
En Espagne, l'effort fut plus considérable. Ce fut
une lutte épique gigantesque, qui dura près de huit
siècles, pendant laquelle l'Espagnol refoula, pied à
pied, l'envahisseur, reconquit sa patrie, lambeau
par lambeau, lutte féconde, où il aguerrit sa foi,
trempa son caractère et puisa cette fierté chevale­
resque qui le caractérise.
e
io6
LA SAINTE VIEBGE
Or, on peul dire que Marie se rencontre partout,
au cours de celle guerre, couvrant de son égide les
défenseurs de la religion, intervenant par de n o m ­
breux bienfaits aux moments les plus critiques et
donnant la victoire aux héros de la Rcconquisla.
Le premier de ces héros à qui elle fait sentir sa
protection, c'est Pelage, le porte-drapeau du ro
Rodrigue à la désastreuse bataille du Guadalcte.
Les Maures, vainqueurs, ont couvert la péninsule,
martyrisant les chrétiens, et Pelage reste avec une
poignée de braves, pour incarner l'idée espagnole et
catholique. Mais il a pour lui la Vierge guerrière.
Il sVsl retranché dans les Aslurics, sur lamonlana
de la Yirgen : il iuvoque sa céleste protectrice, il soii
de la grotte de Govadonga, fait pleuvoir sur les
Sarrasins des quartiers de roc et des troncs d'arbres.
Bientôt l'ennemi est en fuite, el le vainqueur est pro­
clamé roi sur le champ de bataille.
L'Espagne reconnaissante attribue h Marie celle
première victoire qu'elle a remportée sur les Arabes.
La grotte de Pelage deviendra un des plus célèbres
pèlerinages de ce pays ; les foules y accourront chaque
année, à l'ermitage de la Vierge, en sa fclcdu S sep­
t e m b r e ; et les chevaliers chréliens ne s'élanceront
dans la bataille qu'après avoir invoqué Santiago cl
Notre-Dame de Covadongn.
Liî
Cm
CAMPianon
La victoire de Govadonga avait donné du cœur
et de la confiance aux chrétiens. Ils se mettent à la
lutte avec une énergie et une obstination que rien
ne lassera. Ils élèvent contre les Musulmans des
L'ÉPOPÉE MARIALÉ DE L'ESPAGNE
IO7
châteaux-forts, ces fameux caslillos, d'où la Castillea
tiré son n o m .
Les luttes sont de tous les j o u r s . Tantôt c'est la
défaite, et ils offrent à Dieu leur sang pour leur foi.
Tantôt c'est la victoire, et ils en reportent l'honneur
à Marie.
C'est Elle qui soutient dans la lutte son dévot che­
valier, le grand Ferdinand Gonzalès, premier comte
de Castille, seigneur de Burgos, vainqueur des Maures
à Osma et à Simancas : il avait toujours l'image de
sa Reine, pendant la bataille.
C'est Elle qui, à la fameuse journée de Calatanazor, en 998, assure le triomphe des rois Bermudc de
Léon, Garcia de Navarre et Sanchc de Castille sur
le fameux Àlmanzor.
C'est Elle qui, en ioS5, s'empare de Tolède avec
le Cid, et, en 111S, entre triomphalement dans cette
ville de Saragosse, avec Alphonse le Batailleur.
Je viens de n o m m e r le Cid. Voilà un nom qu'il
faut saluer très bas, comme u n des plus magnifiques
de l'histoire espagnole. Le Cid Campéador incarne
la résistance chrétienne à Mahomet. Il se peut que
la légende ait embelli son histoire : il se peut que le
fameux Ruy Diaz dcBivar, chanlépar le Romancero,
Guilhem de Castro et notre Corneille, dépasse de
beaucoup le personnage réel du xi siècle. Mais il
représente une grande réalité, le type de chevalier
chrétien tel que l'Espagne l'a conçu et l'a réalisé
dans de nombreux guerriers. C'est le véritable hi­
dalgo castillan et catholique, parangon de loyauté et
d'honneur, toujours prêt à braver la mort pour sa
religion et sa patrie. C'est la force au service du droit.
C'est l'homme de la croisade éternelle, qui n'a pas,
e
io8
LA SAINTE VIERGE
comme les Français, à franchir les mers p o u r ren­
contrer le Sarrasin, mais qui le trouve à ia porte de
son manoir délabré et fonce sur lui, lance baissée, en
invoquant Santiago et Santa Maria. C'est le paladin
de Notre D a m e .
Le véritable Cid fit, croit on, partie d'une Confré­
rie de l'Immaculée-Conccption établie à Burgos, la
plus ancienne du monde peut-être. Quand il est
banni par Alphonse VI, il descend de cheval en pas­
sant devant l'autel de Santa Maria, et il lui demande
sa protection dans les combats qu'il va livrer aux
Maures.
Quant à l'autre Cid, formé à son image, celui qui
fut légion en Espagne, il n o u s apparaît toujours
comme u n serviteur de Marie. Il lui doit ce sens de
la délicatesse e t d c l'honneur, ce respect de la femme,
ce dévouement à la faiblesse qui sont comme Tame
de la chevalerie. Il lui doit aussi sa bravoure : car
il a eu Elle une absolue confiance. Avant de partir
pour la guerre, il fait sa veillée d'armes devant un
autel de la Vierge, à Montserrat, au Pilar, à Roncevaux, à Covadonga, aux pieds de la Virgen de la
Antigua, a Tolède ; il preud pour protectrice et pour
idéal, la Femme terrible, qui broie sous ses pieds
l'injustice et l'erreur.
Li:s on»ni*;s
HILITAIUES
De celle idée du chevalier chrétien sont nés ces
Ordres religieux et militaires qui ontjouéun si grand
rôle dans l'histoire de la Reconquête. Ce fut vrai­
ment la fleur de la chevalerie. Mais celte fleur a
L'ÉPOPÉE MARIALE DE L'ESPAGNE
109
pousse aux pieds de la Vierge des batailles. C'est
une institution mariale.
Les chevaliers de Santiago, de Calatrava, d'Aïcantara, de Roncevaux, de Notre Dame de Montesa,
de Notre Dame de la Merci choisissaient Marie pour
leur première patronne. Ils se distinguaient par
leurs croix rouges, vertes, or, noires, mais portaient,
pour la plupart, le manteau blanc, la couleur de la
Vierge et de saint Jacques, le chevalier à la blanche
armure.
Les chevaliers de Calatrava, d'Alcantara et de Mon­
tesa ajoutaient aux trois vœux de religion celui d'ho­
norer particulièrement l'Immaculée Conception de
Marie.
Ceux de Roncevaux avaient p o u r centre, dans
celte ville, u n pèlerinage célèbre de la Vierge, où Ton
envoya une partie des trophées de la bataille de Las
Navas.
Ceux de Notre-Dame de Montesa étaient plus par­
ticulièrement que les autres consacrés à Marie, dont
ils portaient le nom.
Quant à l'Ordre de la Merci, ce fut la Sainte Vierge
elle-même qui le suscita. Apparaissant, en même
temps, au roi Jacques I d'Aragon, à saint Raymond
de Penafort et à saint Pierre Nolasque, elle leur
commanda de fonder un Ordre à l'imitation de celui
de la Trinité, récemment institué en France, pour la
rédemption des captifs. Les membres devaient s'en­
gager, par vœu, à se livrer eux-mêmes en esclavage
entre les mains des Maures, si c'était nécessaire,
comme caution des prisonniers chrétiens, délivrés
sans rançon. Les troncs destinés à recevoir les au­
mônes des fidèles pour le rachat des captifs pore r
110
LA SAINTE VIERGE
taient l'image de Marie t e n a n t son fils entre ses
bras. Ainsi, après avoir soutenu ses enfants dans la
lutte, la Mère de la divine Merci ne les abandon­
nait pas dans l'esclavage et les arrachait à la cruauté
des Maures.
TV, — L a R e c o n q u i s t a . — S e c o n d e p é r i o d e , l'offensive:
d e L a s N a v a s à la prise de Grenade.
LA VICTOIRE DE LAS NAVAS DE TOLOSA
Un des plus hauts faits de la grande guerre contre
le croissant, le plus célèbre peut-être, ce fut la
bataille de Las Navas de Tolosa, en 1212.
Alphonse VIII, de Caslille, battu à Alarcos, avait
j u r é de prendre sa revanche. Il se rendait compte,
avec toute l'Europe, que la prochaine bataille serait
décisive pour la chrétienté. Il fit appel à ses alliés. La
France répondit à sa voix : mais elle lui envoya
mieux que ses chevaliers, l'étendard de la Vierge
de Uocamadour, porté par le prieur de ce célèbre
monastère.
La rencontre eut lieu à Las Navas de Tolosa. Elle
fut d'abord défavorable aux chrétiens, qui commen­
çaient à fuir. Mais le prieur ayant déployé la ban­
nière de Rocamadour, l'image virginale qui y rayon­
nait effraya les Maures. Ils prirent la fuite, et bientôt
cent mille de leurs cadavres jonchaient la plaine.
Cotte victoire fut Je salut de l'Espagne: comme plus
tard celle de Lépantc, elle eut un immense reten­
tissement dans le monde. Elle porta u n coup mortel
à la puissance musulmane qui, depuis lors, alla
toujours déclinant au pays du Cid. A partir de ce
L'ÉPOPÉE MARIALE DE L'ESPAGNE
III
jour, l'Espagne p r e n d résolument l'offensive; elle ne
se contente plus de se défendre dans ses caslillos,
elle attaque, elle refoule l'infidèle.
Or, tout l'honneur de cette journée revient à la
Sainte Vierge. C'est Elle qui, au moment où tout
semble perdu, vient au secours de ses enfants cl se
montre en leur faveur plus terrible qu'une armée
rangée en bataille. C'est Elle que vos pères, dans leur
belle langue sonore, proclament la glorieuse veuvedora, l'immortelle triwijadora de Las Navas de
Toi osa.
L E ROSAIRE ET LA BATAILLE DE MURET
Mais comment passer ici sous silence une autre
victoire chrétienne, la victoire de Muret, qui, pour
n'avoir pas été remportée eu Espagne, n'en est pas
moins due à l'un des plus illustres Espagnols, saint
Dominique de Guzman, et à la Très Sainte Vierge ?
Saint Dominique, né à Calaborra, au royaume de
Castille, est un d e s p l u s grands serviteurs de Marie.
On peut dire que rien n'a contribué autant que son
Rosaire à populariser le culte de la Notre-Dame et
qu'il lui a ainsi formé, avec des milliards de cœurs
humains, u n collier d'honneur plus précieux que
toutes les perles et pierreries du monde.
Saint Dominique connaissait Alphonse VIII, le
vainqueur de Las Navas, et il a dû prier plus que
personne pour le succès de celte bataille. Mais c'est
à la journée de Muret qu'il j o u e le plus grand rôle.
Affligé de voiries ravages de l'hérésie albigeoise dans
le Midi de la France, Dominique avait prié Marie et
JJ2
LA SAINTE VIERGE
Marie lui avait révélé qu'il vaincrait par le Rosaire.
Le Rosaire ! Qu'y a-t-il de plus faible et de plus
enfantin a u x yeux du m o n d e ? Mais qu'y a-t-il de
plus fort en réalité? C'est u n e a r m e plus terrible
que l'épée, arme redoutée de l'enfer, a r m e qui a
rendu invincibles bien des héros chrétiens. C'est
Tanne q u i écrasa l'Albigéismc à Muret, comme plus
lard le Mahométisme à Lépanle.
La veille du combat, Simon de Montfort, le cham­
pion de la foi catholique, et Dominique, son ami,
récitaient humblement le Rosaire. Pendant la mêlée,
le saint le murmurait encore, en élevant la croix audessus des combattants; et Simon de Montfort mon­
trait qu'une main qui a égrcnéle chapelet n'en manie
que plus brillamment l'épée.
Ainsi donc, à l'aurore de ce grand x n i siècle, et
à un an de distance l'une de l'autre, deux victoires
marialcs écrasaient l'infidélité et l'hérésie. A Tolosa,
l'Espagne catholique combattait sous une bannière
de Marie, portée par un moine français de Rocamadour. A Muret, la France catholique combattait sous
l'égide de Marie, portée par un moine espagnol, saint
Dominique.
Vous avez donc bien raison, mes Frères, d'aimer
et d'honorer si magnifiquement le Rosaire. Tout à
l'heure vous allez, dans une procession splendidc,
promener u n gigantesque Rosaire vivant, dont les
grains, représentés par de mouvantes lumières et
portés par des hommes, iront s'égrenant à travers
les rues de cette cité, au chant des Ave Maria. La
statue de Notre-Dame del Pilar, entourée d'anges,
présidera ce cortège pittoresque : c'est justice ! Si le
Rosaire est catholique et universel par son esprit e
e
L'ÉPOPÉE MARIALE DE L ESPAGNE
par sa pratique si populaire, j ' o s e dire qu'il est
ranco-espagnol p a r ses origines, et que nulle p a r t
il n'est plus à sa place que dans ce Congres, qui réunit
aux pieds de Notre-Dame dcl Pilar les compatriotes
de saint Dominique et de Simon deMontfort.
SAINT FERDINAND III
DE CASTILLE
Voici u n autre prince, défenseur da la foi, saint
Ferdinand III, roi de Castille, lui aussi grand pala­
din de la Vierge.
Le vainqueur de Tolosa, Alphonse VIII, avait eu
deux filles, l'une, Blanche de Castille, mère de saint
Louis, roi de France, et l'autre, Bérenguela, mère de
saint Ferdinand, Saint Louis et saint Ferdinand sont
donc deux cousins germains ; ils s'aiment tendre­
ment; ils sont dignes l'un de l'autre et dignes des
peuples qu'ils gouvernent.
Tandis que saint Louis va en Orient, pour com­
battre les Infidèles, saint Ferdinand les harcèle dans
son propre pays. C'est u n e des grandes figures de la
Ueeonquista. Il bat l'émir de Grenade, à Jérès, en
n 3 3 . En ia3(i, après u n long siège, il s'empare de
riordouc, la vieille capitale des Kalifes. Il enlève
Séville et Jaen, et ne laisse aux Maures que le petit
royaume de Grenade, L'inscription arabe, jadis gra­
vée sur son tombeau à la cathédrale de Séville, l'ap­
pelle « u n grand conquérant, le plus noble des rois,
le plus loyal, le plus généreux, le plus justicier, le
plus hardi, le plus bienveillant, le plus magnifique,
le plus humble devant Dieu et le plus fier devant les
hommes au service de Dieu ».
LA SAIXTE VIERGE. — S
LA SAINTE VIERGE
Humble devant Dieu, fier au service de Dieu, je
ne connais de plus belle devise pour u n roi !
Or, ce grand Conquistador était u n enfant 1res
aimant de la Sainte Vierge. 11 s'efforçait de la glo­
rifier et de la faire aimer de son peuple et de sa famille.
Il éleva son fils Alphonse le Sage dans ces sentiments,
etee prince, aussi brillant poète que vaillant guerrier,
devait écrire un jour, en l'honneur de Marie, rose des
roses, et fleur des fleurs, de charmantes cantilcnes,
en dialecte galicien, que nous a conservées le Roman­
cero. C'est saint Ferdinand qui commença, à
Burgos, cette incomparable cathédrale, u n e des plus
belles du monde, qui porte si haut le nom et la gloire
de Notre-Dame. Sans cesse il invoquait sa céleste
Protectrice et lui attribuait tous ses succès. Il ne
s'élançait jamais dans la mêlée sans porter, attachée
à l'arçon de sa selle, u n e figurine en ivoire de la
Virycn de lus IhUlailas, que l'on garde encore à la
cathédrale de Séville. On voit aussi dans la même
cathédrale, sur l'autel de la chapelle royale et sous
n u dais d'argent, la Yivgen de los Reyes, statue de
Notre-Dame, patronne de Séville, en robe de satin
blanc, couverte de bijoux, que saint Ferdinand avait
reçue de saint Louis. Glorieuse époque, mes Frères,
où deux puissantes nations avaient à leur tête deux
saints issus du môme sang et où un acte de foi et de
piété mariale cimentait l'amitié des peuples et des
rois. Le monde rcvorra-t-il jamais celle splendeur
morale? Les siècles de progrès matériel valent-ils
les siècles de foi, et la grandeur des machines peutelle remplacer la grandeur des âmes?
L'ÉPOPÉE MARIALE DE L'ESPAGNE
DON JAIME D'ARAGON, LE CONQUISTADOR
Don Jaime d'Aragon, le Conquistador, contem­
porain de saint Ferdinand, fut, lui aussi, comme
l i n d i q u e son surnom, u n brillant guerrier. Il con­
quit Majorque en 1232, Minorque en 12/42; il s'em­
para de Valence et chassa les Maures d'un grand
nombre de villes. Or, sa dévotion à Marie élait aussi
ardente que celle de son illustre voisin, saint Ferdi­
nand de Castille, et il montra que, sur ce terrain de
la piété mariale, comme sur celui de la valeur mili­
taire, la Casa Real de Aragon marchait avec la Casa
Real de Castilla.
Il avait coutume de dédier au culte de la V i e r g e
sous le vocable de l'un de ses mystères, particuliè­
rement de son Assomption, la principale mosquée
de toutes les cités qu'il enlevait à l'ennemi. On dit
qu'il offrit ainsi plus de deux mille sanctuaires à la
patronne de l'Espagne. Ce chiffre énorme honore à
la fois et sa piété et sa valeur guerrière, mais ne
paraîtra pas invraisemblable si Ton songe qu'il
enleva au Croissant d'immenses territoires, entre
autres les îles Baléares et le royaume de Valence.
LES MOSQUÉES CONVERTIES EN CHAPELLES DE MARIE
Cet usage ne fut pas particulier à Don Jaime ; on
le retrouve à toutes les époques de la Reconquête.
C'était une pensée délicate de vos pères. En trans­
formant les mosquées en sanctuaires de la Vierge,
ils réparaient les blasphèmes des Maures envers la
Mère de Dieu ; ils substituaient son culte très pur au
IIÔ
LA SAINTE VIERGE
culte sensuel de l'Islam; enfin ils reconnaissaient en
Elle la patronne de leurs armes, à qui ils devaient
leurs victoires.
C'est ainsi qu'une mosquée de Tolède devint Santa
Maria la Blanca. La grande mosquée de Séville
servit longtemps de cathédrale sous le nom de Santa
Maria del Sede, j u s q u ' a u j o u r où, ébranlée p a r u n
tremblement de terre, elle fut remplacée, en i 4 o i ,
par l'immense cathédrale actuelle. A Grenade, u n e
des mosquées fut dédiée à Notre-Dame des Douleurs.
Un poète moderne, Pierre-Antoine Alarcon, a
délicatement exprimé la haute pensée qui présidait
à ces transformations dans une jolie poésie intitulée
La Virgen de las
Angusfias.
« Ici, dit-il, où, chargée de perles et de parfums,
lafemme s'étendait, avilie et esclave, ici où les Maures
savourèrent leurs amours et élevèrent parmi les
fleurs le temple du plaisir, au pied de la colline qui
se montre encore couronnée de l'Alhambra grenadine,
palais de l'amour, les chrétiens ont élevé une demeure
plus divine, la maison de la Vierge, le temple de la
douleur. »
V. —- I*a Reconquista. — Fin de la g u e r r e ; la p r i s e de
Grenade. — E p i l o g u e : la bataille de L é p a n t e .
LES SOUVERAINS CATHOLIQUES ET LA PRISE DE GUENAHE
Enfin, nous arrivons au dernier épisode d e l à lutte
séculaire, la prise de Grenade, en 1492.
Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille, ayant
réuni, par leur mariage, toutes les terres et toutes
les forces de l'Espagne sous leur sceptre royal, réso-
L'ÉPOPÉE MARIÂLE DE L ESPAGNE
H7
lurent de tenter u n suprême effort pour chasser
l'envahisseur de son dernier refuge. Ce n'était pas
une vulgaire ambition qui les animait, c'était un
sentiment très noble de patriotisme et de religion.
L'honneur de l'Espagne et de la croix demandait
qu'il ne restât plus u n seul drapeau insulteur du
Christ et de sa Mère sur la terre catholique.
Les souverains se préparèrent à cette lutte par la
p r i è r e ; mais ils s'adressèrent spécialement à Marie.
Ils firent des vœux à la Vierge del Sagrario de Tolède,
ils invoquèrent Notre-Dame del Pilar, ils invoquèrent
l'Immaculée Conception, à laquelle la reine avait une
dévotion particulière, comme n o u s l'apprenons par
un bref du Pape Innocent VIL qui la loue de ce sen­
timent.
Marie ne pouvait manquer de se laisser toucher. Elle
avaittoujours été la protectrice de la foi espagnole. Elle
devait étendre sa protection sur l'armée réunie aux
portes de Grenade, dans le village baptisé de ce beau
nom : Santa-Fé, la Sainte Foi.
En effet par u n e coïncidence où apparaît claire­
ment l'intention d u Ciel, ce fut le vendredi 2 janvier
1/192, jour où l'Église d'Espagne commémorait l'ap­
parition de Notre-Dame à saint Jacques, alors que
d'un b o u t a l'autre du pays u n e immense supplication
montait vers la Vierge del Pilar, que le souverain de
Grenade, Boabdil, ouvrit enfin les portes de sa capi­
tale aux souverains catholiques. N'était-ce pas à Marie
qu'il rendait ses clefs?
Oui, c'était bien à Elle, et personne n'en douta
sur celle terre de foi. L'armée catholique le reconnut.
En effet, lorsque, sur la haute tour de la Véla, à côté
de la croix primatiale du nouvel archevêque de
(
Iï8
LA SAINTE VIERGE
Grenade, à côté des étendards de saint Jacques et de
Castille, un héraut d'armes eut jeté à la plaine ces
paroles triomphales : « S a n t i a g o ! Santiago! San­
tiago ! Castilla ! Castilla ! Castilla ! Granada ! Granada !
Granada! », il ajouta aussitôt que Don Ferdinand et
Dona Isabelle avaient conquis ce nouveau royaume
contre les Maures avec l'aide de Dieu, de la glorieuse
Vierge, sa Mère, et du bienheureux apôtre saint
Jacques.
La voilà donc terminée, après huit siècles environ
de luttes héroïques, la grande Reconquista de l'Es­
pagne. Huit siècles durant, ses enfants ont versé leur
sang en invoquant Marie. Huit siècles durant, des
gorges de Govadonga aux remparts de Grenade, du
pauvre camp de Pelage aux tentes superbes de
Santa-Fé, par-dessus les sierras neigeuses et dans les
plaines ensoleillées, la Vierge des batailles a promené
sa bannière et semé l'héroïsme avec la victoire : et,
au soir de celte journée mémorable du 2 janvier, il
me semble la voir, debout sur la tour de la Véla,
jetant à la terre, enfin délivrée, ce conseil maternel :
« Espagne, sois toujours fidèle à la foi que j e t'ai
gardée. »
L\
BATAILLE DE LAPANTE
Lorsque les derniers Musulmans eurent repassé
sur la terre d'Afrique, il semble que l'Espagne triom­
phante ait eu le droit ds se reposer et d'oublier pour
toujours cet odieux Croissant qui ne la menaçait plus.
Cependant elle ne voulut pas se désintéresser du
salut de la chrétienté, et elle regardait parfois du côté
de l'Orient, où Mahomet rassemblait toujours ses
L'ÉPOPÉE MARIALE DE L ESPAGNE
IIQ
hordes p o u r les lancer sur l'Europe. Un j o u r un cri
d'alarme retentit. Pie V faisait appel aux chrétiens,
pour sauver la religion en péril. L'Espagne vola à
son secours.
Un de ses princes, Don Juan d'Autriche, frère de
Philippe II, fut mis à la tete de la flotte catholique,
11 commandait les vaisseaux de l'Espagne, de Venise
et du Pape. Il anéantit les forces turques dans les
eaux de Lépanle. Ce fut une belle victoire mariale,
puisqu'elle eut lieu le j o u r de la fète du Rosaire, au
moment où le Pape et des millions de fidèles invo­
quaient Marie, secours des chrétiens. Mais ce fut
aussi une belle victoire espagnole, et le fils de
Charles V put suspendre, avec une légitime fierté, à
l'autel de Notre-Dame, dans la cathédrale de Tolède,
les sept bannières bleu et or des galères chrétiennes
et l'étendard triangulaire du Prophète, orné de lettres
rouges.
Tel fut, près d'un siècle après la prise de Gre­
nade, le splendide épilogue de la lutte contre les
Maures. Mais il nous faut revenir en arrière, au len­
demain de la victoire des souverains catholiques.
V I . — L e s i è c l e d'or. — L a foi e s p a g n o l e , reconnais­
sante, l o u e Marie par la bouche d e s apôtres et d e s
saints.
L'Espagne allait recevoir la récompense de ses
luttes généreuses pour la foi. La même année où elle
reprenait Grenade, Dieu lui donnait un nouveau
monde, et, bientôt après, s'ouvrait pour elle celle ère
de grandeur matérielle, intellectuelle et morale que
ses écrivains ont appelée leur siècle d'or, nueslro siglo
120
LA SAINTE VIERGE
de o r o . C'était l'époque où le soleil ne se couchait pas
sur les Étals de Charles-Quint et de Philippe II,
l'époque où les apôtres, les saints, les docteurs et les
artistes espagnols remplissaient le monde de leur
gloire.
Or, ce siècle d'or fut u n siècle mariai. Marie le
domine tout entier de son nom. D'une part, Elle
étend sa protection et son influence sur les grands
hommes el sur leurs œ u v r e s ; d'autre part, Elle
les glorifie et Elle est glorifiée par eux. C'est ce que
nous allons constater dans le domaine de l'apostolat
cl de la sainteté, de la science et de l'art.
L'APOSTOLAT : CHRISTOPHE
COLOMB,
FRANÇOIS-XAVIER
Après avoir longtemps défendu la foi chez elle,
l'Espagne allait la répandre clans le monde. Elle
allait produire des apôtres plus généreux encore cpie
ses vieux chevaliers, magnifiques conquisladors des
unies qu'ils devaient gagner à l'amour du Christ el
à l'amour de Marie.
Le nom de la Vierge se trouve associé d'une
manière providentielle à la découverte de l'Amérique».
Christophe Colomb avait donné a sa caravelle ainiralc le nom de Santa Maria. El c'est bien Santa Maria
qui le portait vers sa sublime conquête. Mais il y a
mieux : Santa Maria voulut montrer son intervention
par une circonstance plus que singulière.
Nous avons vu que Grenade avait été prise le
2 janvier, j o u r de l'apparition de la Vierge del Pilar.
Or, ce fut le 12 octobre de la même année, en la foie
liturgique de la môme Vierge del Pilar, que Colomb
planta la croix et la bannière espagnole sur le sol du
L'ÉPOPKE MARIALE DE L ESPAGNE
iai
Nouveau-Monde. L'incrédulité aura beau crier :
simple coïncidence ! Il est dos coïncidences si curieuses
que l'esprit h u m a i n se refuse à y voir un hasard et
qu'une secrète logique lui dit : le doigt de Dieu est
là! Digitus Dei est hic! La prise de Grenade et la
découverte du Nouveau-Monde, deux des événements
les plus considérables de l'histoire mondiale, sur­
venues la môme année, aux deux fêles de Notre-Dame
del Pilar, patronne de l'Espagne, ce sont ht des coïn­
cidences devant lesquelles il est impossible de ne
pas s'écrier: digitus Marias est hic! le doigt de Marie
est là.
Christophe Colomb sut le reconnaître. Il donna le
nom du Sauveur, San Salvador, à la première terre
où il a b o r d a ; c'était justice, car à tout Seigneur
tout honneur. Mais il donna à la seconde le nom
du grand mystère mariai, il l'appela Vile de la Conception.
Le 8 décembre, il se trouvait à Espanola. « Ce
jour-là, dit l'historien Antoine Herrera, Colomb,
pour honorer la fêle de la Conception de Marie, fit
pavoiser ses vaisseaux et tirer des salves d'artillerie. »
L'année suivante, il baptisait deux Antilles des
noms de deux grands pèlerinages espagnols de la
Vierge, la Guadeloupe et
Montserrat.
Or, ce grand serviteur de Marie était un apotre.
C'était une pensée de foi en même temps qu'une
intuition de génie, qui l'avait poussé en avant : il
voulait faire connaître le nom de Jésus aux peuples
d'oulrc-mer. Quand on lui parlait des richesses des
Indes occidentales, il répondait, en levant les yeux
au ciel, que la véritable perle de l'Inde, c'est l'àmede
l'Indien. Et sa seule consolation ici-bas, au milieu de
122
LA SAINTE VIERGE
ses épreuves et de ses disgrâces, fut d'avoir frayé la
voie aux missionnaires.
Bientôt, en effet, les missionnaires partaient pour
la conquête des âmes : les uns vers les nouvelles
terres de l'Occident, les autres vers le vieux monde
de l'Orient. Parmi ces derniers, il en est un qui fut
le géant de l'apostolat dans les temps modernes, un
nouveau saint Paul, François Xavier. François Xavier
fut le chevalier de la sainte Foi, Santa Fé, n o m béni
qu'il donna au collège de Goa : mais il fut aussi un
insigne chevalier de Marie. Il écrivait : « J'ai trouvé
les peuples rebelles à l'Évangile toutes les fois que, à
côté de la croix du Sauveur, j ' a i omis de montrer
l'image de sa Mère. » Quand il lit son entrée solen­
nelle à la Cour d u roi de Bungo au Japon, il lit
porter devant lui en grande p o m p e u n e image de
Marie, enveloppée dans u n e riche écharpe de damas
violet. Il finissait toutes ses prédications p a r le Salve
Jlegina, et il mourut en m u r m u r a n t la louchante
prière : Monstrale esse
malrcm.
À la suite de Xavier, des milliers et des milliers
d'apôtres s élancèrent des terres catholiques vers les
terres infidèles, et pendant deux siècles l'Espagne
partagea avec le Portugal la gloire de fournir les
principales missions du monde de héros et de mar­
tyrs. Ils s'en allaient par le monde, criant partout :
« Gloire a u Christ et gloire à Marie. » Ils semaient
la vertu et la sainteté. Pierre Claver étonnait Carthagène par sa charité, San Turibio édifiait Lima par
son zèle épiscopal, et sainte Rose de Lima et la
bienheureuse Marianne Parédès, le lis de Quilo,
faisaient aimer Marie p a r l'imitation de sa pureté
virginale. Les Espagnols répandaient au Mexique le
L'ÉPOPÉE MARIALE DE T/ESPAGNE
123
culte de Notre-Dame de la Guadeloupe, dont le
sanctuaire américain devait surpasser la gloire de
celui qu'elle possédait dans la mère-patrie.
LA SAINTETÉ
:
SAINT IGNACE, SAINTE THÉRÈSE, ETC.
L'éclosion la plus merveilleuse de ce temps, ce fut
celle des saints. Nous venons d'en nommer plusieurs,
mais il y en a d'autres.
Voici d'abord Ignace de Loyola, avec sa glorieuse
phalange. C'est u n fier hidalgo et u n vaillant soldat.
II a héroïquement combattu à Pampelune. Blessé et
obligé au repos, il rêve de croisades et d'exploits
chevaleresques. Comme tout gentilhomme de son
temps et de son pays, il regrette de n'avoir plus de
Maures à pourfendre. Il demande, pour se distraire,
des r o m a n s de cape et d'épée. Dans la vieille Casa
Solar de Loyola, on ne trouve que la vie des saints.
« Voilà, se dit-il, les vrais héros, les vrais cheva­
liers! » Il j u r e de les imiter. Marie lui apparaît,
tenant son Enfant dans ses bras, éclatante de lumière
et de beauté. Désormais, elle sera la Dame de ses
pensées. Comme ses aïeux, les guerriers de la
Reconquête, il veut commencer sa carrière par une
veillée d'armes aux pieds de la Vierge. Use rend au
célèbre sanctuaire de Montserrat. Il dépose son épée
sur l'autel de Notre-Dame, en la vigile de l'Annon­
ciation.
Désormais il ne respirera plus que pour Jésus et
Marie. Longtemps il porte sur son cœur une image
de Notre Dame du Cœur, c'est-à-dire de Notre Dame
au cœur transpercé d'un glaive, et il ne s'en des­
saisit que par affection pour l'un de ses fils. II
124
LA SAINTE VIERGE
fonde sa Compagnie à Montmartre, le j o u r de la fête
de l'Assomption. Il fait vœu, à Paris, de défendre
r i m m a c u l é e Conception. Plus tard, à Rome, il fait
de r e n s e i g n e m e n t de cette vérité u n e des règles du
Collège Romain. Enfin, il honore d'une dévotion
toute spéciale Notre Dame délia Strada, et demande
son image vénérée pour l'église de sa Compagnie.
Dans son lumineux sillage, les saints abondent:
pour ne n o m m e r que les plus illustres, et qui furent
ses compatriotes, quels noms que ceux de FrançoisXavier, déjà n o m m é ; François de Borgia, le célèbre
duc de Gandie, ami de Charles-Quint, devenu un
prodige d'humilité et de charité ; saint Pierre Claver,
l'héroïque apolre des nègres, et enfin saint Alphonse
Rodrigue/, une des aines les plus naïvement et les
plus tendrement dévouées à la Reine des cieux.
Chacun de ces noms évoque, avec le souvenir des
services les plus glorieux rendus à l'Eglise, celui
d'une vie loutc de dévouement ad majorera Dci et
Marite
gtoriam.
Elle est belle aussi, la phalange du Carmcl ! A sa
tète marche sainte Thérèse. Ce nom brille comme
le soleil au ciel de la Caslille. Thérèse, c'est à la fois
le génie et la sainteté, C'est la femme dans ce qu'elle
a de plus délicat et le docteur de l'Église dans ce
qu'il a de plus sublime. C'est l'âme aux contrastes
étonnants et superbes, âme très h u m a i n e et très
divine, très mystique et très chevaleresque; c'est
l'âme espagnole à sa plus haute puissance, éprise
du sentiment de l'honneur, dont elle parle avec une
fierté toute castillane, et en même temps affamée
d'humiliations et de sacrifices par a m o u r pour Jésus
crucifié. Aussi je comprends que l'Espagne en soit
L'ÉPOPÉE MARIALE DE L'ESPAGNE
125
fière, et q u e sous Philippe IV, elle l'ait choisie pour
sa patronne, après Notre Dame et saint Jacques.
Or, saiute Thérèse est embrasée d'amour pour la
Mère de Dieu. Elle écrit de belles pages sur Y Are
Maria. Elle raconte que le Rosaire était sa conso­
lation et sa force. Un j o u r Notre Seigneur le lui
prend et le lui rend, mais enrichi de quatre d i a ­
mants incrustés dans la croix d'ébènc. Elle honore
particulièrement l'Immaculée Conception et l'Assomtion. La fete du 10 août est, pour elle, un jour de
grâces cxlraordinaires. Une année, elle voit en
extase la Vierge portée au ciel par les anges, spec­
tacle magnifique, qu'elle se déclare impuissante à
reproduire. Une autre année, en ce même jour,
Marie la revêt d'une robe éblouissante et lui met au
cou un collier d'or et de pierreries, symbole des
grâces dont elle la comble.
À coté de la Réformatrice du Carmel, se dresse le
Réformateur, saint Jean de la Croix. Il étonne le
inonde p a r la profondeur de sa mystique et conduit
les âmes à travers la nuit de l'épreuve à la clarté de
l'extase. Or, lui aussi est un noble serviteur de Marie,
dont il parle avec u n filial a m o u r . Thérèse et Jean
de la Croix sont deux âmes éminemment mariales.
Elles ont trouvé Marie sur la montagne des Aro­
mates ; elles l'ont suivie au Calvaire et au ciel.
Et combien d'autres saints brillent, à cette époque,
comme des étoiles au ciel de l'Espagne ! Saint Jean
de Dieu édifie la ville de Grenade et son siècle par
son héroïque charité envers les malades. Saint
Pierre d'Alcantara est le héros de la Pénitence. Saint
Thomas de Villeneuve est le modèle des pasteurs.
C'est le prédicateur éloquent que Charles-Quint
126
LA SAINTE VIERGE
aime à entendre, caché dans son auditoire. C'est
l'aumônier généreux, que le Pape Paul V, en le
béalifiant, ordonne de peindre avec une aumônière
à la main au lieu de crosse. Saint Louis-Bertrand
défend avez zèle l'Immaculée Conception. Saint
Pascal Baylon, q u e Léon XIII a déclaré patron de
toutes les œuvres eucharistiques, a deux grandes
dévolions: laSaintelIostieetl'Immaculée Conception.
Le bienheureux Jean d'Avila étonne sainte Thérèse
elle-même par sa piété et son zèle apostolique- Il
aflirme que la sainteté de la Vierge dépasse celle de
tous les saints et de tous les anges réunis, belle
pensée q u e Suarez lui emprunte et développe avec
éclat à l'Université de Salamanquc.
Toutes ces grandes âmes forment comme u n col­
lier de pierreries et d'or que Marie, après l'avoir
porté autour de son cou, suspend au cou de l'Es­
pagne catholique, plus précieux q u e celui dont elle
orna un j o u r la vierge d'Avila.
VII. — L e siècle d'or. — La foi catholique loue Marie
par la voix des savants et des artistes.
LA THÉOLOGIE MARIALE
DÉVOTION OE L'ESPAGNE POUR L'IMMACULÉE CONCEPTION
Après la sainteté, il n'y a rien, ici-bas, de plus
excellent que la science. Et l'Espagne, ayant reçu
ce don de Dieu, s'empressa d'en faire h o m m a g e à la
Vierge.
C'est surtout par la théologie qu'elle s'est dis­
tinguée. Or, ses grands docteurs ont écrit des pages
admirables en l'honneur de Marie: ils ont déve-
L'ÉPOPÉE MARIALE DE L'ESPAGNE
127
loppé, c o m m e on ne l'avait jamais fait avant eux, la
théologie mariale. Suarez aimait tant Marie qu'il
aurait, disait-il, donné tous ses in-folio pour un Ave
Maria bien récité. Il a exposé brillamment les plus
belles thèses sur la sainteté de la Mère de Dieu,
comparée à celle des saints et des anges, sur Marie,
considérée comme le canal de toutes les grâces dont
Jésus est la source, sur l'Immaculée Conception.
Mais les défenseurs de ce dernier mystère sont
innombrables. C'est celui que la théologie espagnole
a soutenu avec le plus d'abondance et le plus de
ferveur. Les ouvrages qu'elle lui a consacrés forment
d'immenses bibliothèques.
Au concile de Trente, le cardinal Pachcco, évoque
de Jaen, appuyé par les Pères Jésuites Lainez et
Salmeron, s'en fit le champion infatigable. C'est
grâce à lui que, dans la cinquième session, le
17 j u i n i5/*6, le concile proclama, dans ses canons
sur le péché originel, qu'il n'entendait pas com­
prendre dans ce décret la bienheureuse et Imma­
culée Vierge Marie.
De tout temps, l'Espagne s'est signalée par son
zèle pour ce privilège de la Mère de Dieu. Les con­
fréries de l'Immaculée Conception remontent au
Moyen Age. On croit qu'il y en avait une à Burgos,
dès le x siècle, et que le fameux héros Fernand
Gonzalès, et plus tard le Cid Campéador, en firent
partie.
Charles V est membre de la confrérie de l'Imma­
culée, à Tolède. Il fait broder sur son guidon et
graver sur son armure l'image de Marie Immaculée.
Philippe II la fait sculpter sur son écusson.
Les écoles se font gloire de soutenir ce mystère.
6
128
LA SAINTE VIERGE
Les Universités s'y obligent par voeu. Les corpo­
rations, les municipalités, les villes suivent cet
exemple. De tous côtés, les Espagnols font un
serment, qu'ils appellent le serment sanglant,
cl vota sangric/tlo, celui de défendre jusqu'au sang
l'Immaculée Conception de Marie.
Aussi ne faut-il pas s'étonner que la dévotion à la
V i e r g e Immaculée a i l j e t é d e si profondes r a c i n e s
dans la vie sociale espagnole. Une des salutations
populaires les plus répandues consiste à aborder ses
amis avec ce mol : Avc Maria Purissima, auquel ils
répondent : 67// pecado concebida. Une des exclamalions par lesquelles s'expriment le plus souvent la
crainte, ou la surprise, ou la joie est celle-ci : Jésus!
Arc, Maria purissima ! C'est encore In formule par
laquelle on proteste conlrc un blasphème. D'après
%
u n ancien u s a g e , encore conserve dans bien des villes,
\usrreno ou veilleur, chargé d'annoncer 1rs heures
dans les rues pendant la nuit, ajoutée chacune d'elles
la pieuse prière ; Ace. Murut purissima !
Que de coutumes pilloresqucs ou charmantes ou
relèverait encore au pays de la Vierge, comme ces
processions que les confrères d u Rosaire, en Calalognc, font de grand malin, avant le lever du jour,
munis de lanternes, pour louer Celle qui fut l'aurore
du Soleil éternel !
LES ARTS : LA POÉSIE, L'ARCHITECTURE, LA PEINTURE.
MURILLO, LE PEINTRE PAR EXCELLENCE DE MARIE
L'Espagne n'avait pas attendu d'ulrc délivrée des
Maures pour offrir à Marie des œuvres d'art.
l/ÉPOPJÊE MARI A LIS DE L ESPAGNE
I2Q
De lout temps, ses poètes ont chanté la Vierge.
Prudence avait entonné l'hymne mariai dans sa belle
poésie latine. Saint Ildefonsc l a v a i t continué dans
Pidionic des Wisigolhs. Les chroniques rimées du
moyen age et le Romancero leur font un long et
charmant écho. Alphonse le Sage célèbre, en des
canlilèncs délicates, la Rose des roses. Ravmond Lullc,
le docteur Illuminé, chante sa beauté dans la langue
des trouvères.
.Mais au siècle d'or, et aux siècles suivants, dans
tous les rythmes, dans tous les modes, d'innombrables
poètes forment comme un immense orchestre en
l'honneur de Marie.
Gil Vicentc a des accents d amour pour la Doncella
du ciel si belle, si gracieuse, si charmante :
May graciosa es la
Doncella.
Como es bella tj hermosa !
Les auteurs des Autos Sacramentelles exaltent à la
fois le Christ et sa Mère. Lope de Véga chante Celle
qu'il appelle la Pureté sans tache et la Toison d'or.
Galdéron écrit eu son h o n n e u r le Lis cl Vins, et la
Première Fleur cla
Carmcl.
L'architecture avait, elle aussi, consacré à Marie
d'incomparables monuments. La liste serait infinie
des églises, des chapelles, des statues élevées en son
honneur. La piété des fidèles y a accumulé les bijoux,
les pierreries et les perles. L'œil y est parfois ébloui,
comme à Notre-Dame del Pilar, du scintillement des
brillants, des rubis et des saphirs qui forment les
rayons de son auréole. La cathédrale de Burgos,
commencée par saint Ferdinand, est un poème de
pierre consacré ù la Vierge, u n des plus beaux qui
l . \ SMNTE VÎKH'.f-:. — '?
i3o
LA. SAINTE VIERGE
soient au m o n d e . Qui dira dignement les merveilles
de ce temple de Sanla Maria, la majesté et l'élégance
de ses flèches, la splendeur de ses nefs, et cette célèbre
balustrade ajourée en haut de sa façade, dont les
dessins représentent ces mots : Iota pulchra es !
La peinture n'a pas manqué d'apporter son tribut
à la Vierge Mère. Vclasquez et Zurbaran, Ribera et
Murillo, J u a n d e J u a n c s , Alonso Cano, Luis de Vargas, Martinez Monlanes et combien d'autres lui ont
consacré des tableaux qui sont la richesse de vos
églises et que les étrangers se disputent à prix d'or.
Mais entre tous les peintres de Marie, il n'en est pas
de plus illustre que Murillo. H semble qu'il ait eu
le ciel pour atelier et la Vierge elle-même pour modèle.
Il a su unir, pour la fixer sur sa toile, l'idéalisme le
plus élevé et le réalisme le plus sincère. Avec Fra
Angelico, nul n'a mieux compris Marie. Ses Vierges
si pudiques, si pures, dépassent, p a r leur expression
céleste, toutes celles de Raphaël. Sa Vierge aux Anges,
sa Vierge douloureuse, sa Vierge au chapelet, sa
Vierge de saint Ildefonse, sa Vierge de saint François
d'Assise, sont des visions du paradis. Mais que dire
de son immortel chef-d'œuvre, la Conception de
Marie ? Qu'il me suffise de rappeler que de tous les
tableaux du inonde c'est le plus populaire et le plus
souvent reproduit.
VIII. — Marie préserve l'Espagne du protestantisme.
e
e
Tandis que l'Espagne du xvi et du x v n siècle illus­
trait sa f o i p a r d e s œuvres splendidcs, elle ne jouis­
sait pas, dans le domaine religieux, d'une paix
absolue. Elle devait se tenir sur la défensive.
L'ÉPOPÉE
MARIALE D E L'ESPAGNE
l3l
Le protestantisme blessait au vif son amour pour
l'Eucharistie et pour la Sainte Vierge. Il attaquait la
religion catholique clans ce qu'elle avait de plus cher
à sou cœur. Après avoir versé son sang pendant huit
siècles pour la foi, l'Espagne n'était guère disposée
u l'abandonner sur les sommations orgueilleuses
d'une nouvelle hérésie. Elle avait dit à Mahomet :
« Ya-t-en! » Elle ne pouvait dire à Luther : « Viens!
Je te livre mon Dieu et ma .Mère ! » Elle avait chassé
à coups d épée .Mahomet, qui ne voulait pas sortir,
elle l'avait jeté à la mer du haut de la Sierra Nevada.
Elle ne pouvait abaisser les Pyrénées pour faire
entrer les faux prophètes d'Allemagne et de Suisse.
Au contraire, elle éleva h sa frontière une barrière
plus infranchissable que les Sierras dentelées de ses
montagnes ; elle dit à Luther et à Calvin : « Vous ne
passerez p a s ! »
Ce que fut celle barrière, vous le savez : elle fut
double. Ce fut l'idée et ce fut la force : la polémique
doctrinale et l'Inquisition.
Les théologiens espagnols comptèrent parmi les
plus ardents à réfuter les erreurs de la Réforme. Ils
appelèrent Marie à leur aide, car c'était sa cause qu'ils
défendaient, en même temps que celle du Christ et
de saint Pierre, On sait quelle part brillante ils prirent
au concile de Trente, et en particulier avec quelle
attention l'illustre assemblée écouta les discours des
célèbres Jésuites, Lainez et Salrncron. Pendant ce
temps, les autres disciples de Loyola combattaient
l'hérésie du haut de toutes les chaires. Après avoir
récité Y Ave Maria, ils avaient plus de force pour
expliquer le Credo. Un pape a «lit de saint Ignace,
converti la mémo année où Luther apo.4asiail, que
9
l32
LA SAINTE VIERGE
Dieu l'avait suscité tout exprès pour l'opposer au
protestantisme. Et de graves historiens ont p u affir­
mer que, si la moitié de l'Europe est restée fidèle à
la foi, c'est à laCompaguie de Jésus, eiigraudc partie,
qu'elle le doit.
Mais l'Espagne, nation religieuse et militaire
comme ses vieux ordres de Santiago et de Calatrava,
n'entendait pas se borner à une opposition purement
spéculative. Elle résolut de repousser l'hérésie par
la force, par l'Inquisition.
Le protestantisme menaçait n o n seulemcut la
religion, mais encore Tordre, la paix, la tranquillité
des peuples catholiques. L'Espagne avait combattu
des siècles pour constituer son unité nationale. Elle
entendit rester maîtresse chez elle; elle refusa d'ad­
mettre u n ferment de division cl d'avaler le poison :
c'était son droit.
Le Saint Office a épargné h ce pays les troubles,
les guerres civiles, les massacres qui ont ensanglanté
les autres parties de l'Europe.
Méprise donc, ô grande nation, méprise les calom­
nies d'une histoire corrompue et falsifiée, méprise
les injures de la libre-pensée cl du libéralisme,
méprise les criaillcrics des pharisiens et des hypo­
crites, méprise et sois fière ! Sois fière do la foi que
tu as gardée intacte ! Sois iière de l'intransigeance
el de la sévérité do les pères !
I X . — Marie sauvera l'Espagne de l'impiété moderne.
L'erreur n'a pas désarmé de nos jours. Elle prend
toutes les formes, c'est l'hérésie, c'est le modernisme»
c'est la libre-pensée, c'est l'athéisme, c'est l'impiété,
L'ÉPOPÉE MARIALE DE L'ESPAGXE
I33
c'est la franc-maçonnerie. Mais, sous ces noms divers,
c'est toujours le serpent de la Genèse qui se redresse
pour mordre le pied Virginal qui l'écrase, c'est tou­
jours la bète de l'Apocalypse qui veut dévorer la
Femme bénie entre toutes les femmes, avec son
enfant, le peuple catholique.
La Bestia est aujourd'hui déchaînée par le monde :
elle rugit ses blasphèmes, elle vomit ses impudicilés.
Elle s'attaque surtout aux deux grandes nations
latines. Elle sait que, si elle pouvait déchristianiser
l'Espagne et la France, humainement la foi serait
perdue sur la terre.
Mais loin de nous, chers frères d'Espagne, la crainte
et le découragement! La foi, chez vous comme chez
nous, est intimement liée à l'amour de la Sainte
Vierge.
EllcYeille, la Vierge de Lourdes; elle veille, la
Vierge del Pilar, et, sous ces deux noms, c'est tou­
jours la Vierge des batailles, c'est la Senora des
Victoires, la Vcnccdora, la Triunfadora, la grande
tueuse d'hérésies !
Vous avez à Séville une merveille : c'est la Giralda,
la tour svclle et puissante, qui monte fièrement dans
lccielde l'Andalousie. Elle porte à son sommet une
slaluc colossale de la Foi, tenant à la main le labarum. Eh bien, il me semble que c'est u n symbole.
Marie est la Tour de David, la Tour d'ivoire, qui se
dresse au milieu de nous, sur la frontière de nos
deux nations, plus haute que nos belles Pyrénées.
Mais, comme la Giralda, elle garde et elle montre
à tous les yeux la Foi catholique avec le Labarum :
in hoc signo vinces.
Oui, nous vaincrons par cosigne,frères bien-aimés ;
LA SAINTE VIERGE
oui, nous vaincrons p a r Marie; oui, nous garderons
notre foi malgré tous les vents et tous les orages,
contre toutes les hérésies et toutes les infidélités
modernes. L'épopée mariale n'est pas finie chez vous
ni chez n o u s ; l'histoire y ajoutera de nouveaux
chants, de nouvelles victoires de Notre Dame. 0
Vierge clc Lourdes, ô Vierge del Pilar, défendez vos
enfants, protégez notre foi et bénissez l'Espagnect la
France ! Ainsi soit-il.
V
L'Epopée Marialc de la France
Discours prononcé le 27 septembre
4910,
au Congrès Mariai du Pay, en la cathédrale de cette ville
L ' É P O P É E MARIALE DE LA FRANCE
Salve, Bcgina l
SahiL, o notre Ruine !
1
MESSEÏGXEURS ,
MES FRÈRES,
C'est u n vieux et doux proverbe dont l'origine se
perd dans la nuit de notre histoire que le royaume
de France est le royaume de Marie ; regnum Galliœ,
regnum Mariœ.
Un grand pape, Benoit XIV, l'a rajeuni et magni­
fiquement complété en y ajoutant que ce royaume
ne périra j a m a i s : nunquam peribii^.
Mais faut-il aller jusqu'à dire q u e la France est le
royaume préféré de Marie, q u e de toutes les nations
elle est celle q u i a le plus aimé et le plus honoré la
Sainte Vierge et qui en a reçu les plus insignes témoi­
gnages d'amour?
Sans aucun doute les autres nations catholiques
protesteraient.
L'Espagne nous rediraitla ballade qu'elle chantait,
il y a cent ans, sur les remparts de Saragosse et où
elle invoque Marie comme le chef ou la Capilana
1 . Mgr Boulry, e\èqup du Puy ; Mgr Lobbcdoy, évoque de Moulins;
Mgr Manier, ćviVjuo de Bolley.
2 . Ci té par le P. Ayrolc.» dans Jeanne d'Arc sur les autels, p. M,
par M. Fn?i(M", dans Marie, Heine de France f}. u 4 ci par le Cardinal
Pic dans son mandement du 39 octobre i 8 5 i sur l'Immaculée Con­
ception.
LA SAINTE VIERGE!
des troupes aragonaiscs, et les vieux chevaliers de
Montesa, d'Alcantara et de Calatrava tireraient leur
épée pour revendiquer les gloires mariales de leur
patrie.
L'Italie rappellerait la Santa Casa déposée par les
anges sur la terre de Lorette, et les ombres émues
de Fra Àngelico et de Raphaël nous montreraient
avec fierté la grâce florentine et la majesté romaine
de leurs madones.
L'Autriche déployerait les antiques bannières dos
pèlerins de Maria-Zell ; ses marins tombés à Lépanle
secoueraient le linceul des flots pour chanter la vic­
toire de don J u a n et de Marie, et le récent Congrès
mariai de Salzbourg appuierait de ses acclamations
ces pieuses protestations.
La Pologne évoquerait ses luttes glorieuses contre
les Turcs sous l'étendard de sa Grande Dame et Marie
elle-même couvrirait de son manteau d'azur Sobieski
son héros, Hyacinthe son apôtre, et Stanislas son
benjamin.
La Suisse catholique demanderait aux anges qui
consacrèrent la basilique d'Einsielden si la terre
vierge de la liberté n'est pas la terre chérie de la
Reine des vierges.
Cette rivalité des nations catholiques ne peut que
nous réjouir, puisqu'elle prouve à quel point Marie
est aimée dans l'univers ; mais elle ne doit pas nous
empêcher de revendiquer comme les autres la pri­
mauté du culte mariai. Faisons donc valoir nos titres :
le monde jugera.
Mais, au fait, ne s'est-il pas déjà prononcé? Un
Français disait à un prêtre de Lorette : « Vous êtes
bienheureux, vous autres Italiens, de posséder la
L'ÉPOPÉE MARIALE DE LA FRANCE
l39
maison de la Sainte Vierge. » — « Sans doute, reprit
finement le chapelain, nous avons sa"maison ; mais
elle n'y est jamais. Elle est toujours chez vous. »
En effet, n'est-ce pas chez nous que Marie a fait
au siècle dernier ce beau voyage d'apparitions dont
les étrangers eux-mêmes viennent vénérer les étapes,
la Médaille miraculeuse, la Salette, Lourdes, Pontmain et Pellevoisin.
En s o m m e , chacune des nations catholiques ré­
clame le premier rang dans l'amour de Notre Dame
et nous accorde le second. Qu'en faut-il conclure ?
Un j o u r que les généraux grecs se demandaient qui
avait le plus contribué à la victoire de Salamine,
chacun d'eux s'attribuait modestement la palme,
mais donnait ensuite sa voix à Thémistocle. L'his­
toire en a conclu que Thémistocle avait été le vrai
héros de Salamine. Eh bien, de même, puisque les
nations chrétiennes s'accordent toutes à donner à la
France le second prix de dévotion mariale, chacune
d'elles s'adjugeant le premier, mais n'ayant que sa
seule voix pour se l'adjuger, n'en faut-il pas conclure
que ce premier prix nous revient de plein droit?
* *
Quoi qu'il en soit de ce débat, j e voudrais vous
montrer que Marie est, à u n titre tout spécial, reine
de France. Nulle part en effet ce nom ne lui convient
plus qu'ici. Noire-Dame du Puy n'a-t-elle pas été
appelée de temps immémorial Notre-Dame de France?
N'est-ce pas ici, sur le mont Anis, qu'elle apparut à
saint Georges, l'apôtre des Vellaves, pour lui deman­
der u n temple, c'est-à-dire u n trône, d'où elle pût
LA SAINTE VIERGE
rayonner sur notre pays ? Et pouvait-elle en choisir
un plus grandiose que cette roche pittoresque d'où
elle émerge aujourd'hui éblouissante et gigantesque
au dessus des cratères éteints du chaos vcllave ? Le
bronze des canons de Sébastopol où fut coulée sa
statue ne vomit plus la mort. Son âme tumultueuse
s'est apaisée au son de nos cantiques ; son tonnerre
a fait place au Salve regina.
Salve Regina ! Certes, il est beau ce chant royal
sous quelque ciel qu'il retentisse. Mais n'cst-il pas
plus émouvant dans ce décor? N'est-ce pas ici qu'il
est né sur les lèvres d'un évoque du Puy, le célèbre
Âdhémar de Monteil, grand aumônier de la première
croisade. Il nous appartient; il exprime toute notre
Ame si féale et si filiale envers notre Reine et notre
Mère ; c'est pour nous u n chant national. Voilà bien­
tôt dix siècles que la France le jette à tous les échos *
mais voilà vingt siècles qu'elle le m u r m u r e au fond
de son cœur. Quand nous le chantons, ce n'est pas
seulement la reine du ciel ou de l'univers que nous
saluons, c'est aussi et tout particulièrement la reine
de France.
C'est donc le Salve regina de la France que je vou­
drais vous redire, en étudiant avec vous les tifres
de notre pays à l'amour de Marie dans les grandes
scènes de son épopée mariale.
MONSEIGNEUR,
Digne successeur d'Adbémar de Monteil, vous ai­
mez comme lui notre Reine, vous la célébrez comme
lui d'une voix éloquente, et vous lui avez chanté
celle année dans les fêles de ce glorieux Jubilé un
L'ÉPOPÉE MARIALE DE LA FRANCE
Salve regina qui a fait tressaillir toutes les âmes vrai­
ment françaises. Ce Congrès Mariai sera la dernière
noie de ce beau chant. Puisse-t-elle être sinon la
plus éclatante au moins la plus suppliante, la plus
aimante el obtenir les royales bénédictions de Marie
sur voire cher diocèse et notre chère patrie.
I. — La fille aînée de l ' É g l i s e et de Marie.
Le premier lien qui unit la France à la Sainte
Vierge est son titre de fille aînée de l'Église d'où
découle logiquement celui de fille aînée de Marie,
Parmi les nations modernes, il semble que la
Gaule a été la première à connaître et à vénérer la
Mère de Dieu ; car s o n culte, d'après de pieuses tra­
ditions, y aurait précédé l'aurore du christianisme.
De plusieurs monuments découverts à Chartres, à
Nogent, à Chalon-sur-Saône, h Gidwiller (en Alsace),
à Paray-le-Monial, on a conclu que nos pères, dans
le mystère des forêts druidiques, rendaient un hom­
mage à. une Vierge qui devait enfanter : Virgini parilurœ. De même donc que le peuple juif fut chré­
tien avant le Christ par le culte du Messie futur, de
même la Gaule aurait été mariale avant Marie par le
culte de la future Mère de Dieu.
Après la mort de Notre Seigneurie christianisme,
suivant une autre tradition que la critique n'a pas
ébranlée dans u n grand nombre d'esprits, aurait été
prêché à notre pays par les disciples immédiats du
Sauveur, Marie-Madeleine, Marthe, Véronique, La»
zare le ressuscité, Denys I'aréopagite, Martial de
Limoges, Zachée de Rocamadour, Trophime d'Arles ;
et l'on conçoit dès lors avec quel zèle ces témoins
142
LA SAINTE VHiUGK
de la vie de Marie ont dû prêcher son amour à nos
ancêtres.
Quoi qu'il en soit de ces antiques traditions* la
France de Clovis a bien été la première des nations
modernes qui ait reçu le baptême. Or, ce baptême
qui a fait d'elle la fille aînée de l'Église en a fait
aussi la fille aînée de Marie, non seulement paico
qu'elle a été la première à balbutier le nom de la
Mère de Dieu, mais pour une raison bien plus pro­
fonde, parce qu'elle a été enfantée p a r Marie à la vie
chrétienne.
En effet toute grace nous vient du cœur de Dieu,
mais en passant par le cœur de Marie. En versant à
une âme la grace sanctifiante qui est une partici­
pation de la vie divine, Marie enfante cette â m e et
devient sa mère dans Tordre surnaturel. Puisque
c'est elle, après Dieu, qui a donné à notre pays la
grâce du baptême, elle l'a donc enfanté à la vie di­
vine; elle a été sa mère. Et puisque la France a été
la première baptisée, elle a donc été la première
fille, la fille aînée de Marie. Tandis que la main de
saint Rémi versait visiblement l'eau baptismale sur
la tête de Clovis, la main invisible de Marie versait
la foi et la grâce dansTâine de la France. Aussi l'on
s'explique que notre illustre Baptiste ait qlors jeté
à tous nos échos celle parole dont plusieurs auteurs
lui attribuent la paternité: Jiegntun Galliœ,
Marias.
regnum
Ainsi donc la France est la première nation sur
laquelle Marie ait étendu son sceptre de reine et
laissé tomber son sourire maternel. Elle nous aimait,
alors que les forêts germaines retentissaient encore
d'hymnes sauvages en l'honneur d'Odin el des
L'ÉPOPÉE MARIALE DE LA FRANGE
Walkyries. Elle prenait possession de nos vallées et
de nos montagnes en disant : « Voici mon domaine,
loici m o n royaume. Celte terre sera toujours chré­
tienne, parce qu'elle sera toujours mariale. Nul n'en
chassera le Christ, parce que nul n'en chassera sa
mère. »
Et nos pères, le front humide encore cle l'eau
baptismale, s'éprirent d'un amour fdial pour cette
beauté du ciel, pour cette femme incomparable en
qui resplendissaient la majesté de la reine, la can­
deur de la vierge et la tendresse de la mère. Ils se
donnèrent à elle avec toute la franchise et toute la
naïveté de leur cœur. Ils l'appelèrent de ce nom très
doux et q u i dénote u n e élection : Notre Dame. Ces
hommes rudes et lîers qui élisaient pour roi le plus
brave d'entre eux, élurent pour reine la plus belle
cl la plus sainte de toutes les femmes, et ils la pla­
cèrent sur le pavois de leur cœur en lui chantant :
Salve, Regina, salut, ô Reine, notre reine pour tou­
jours !
II. — La nation très c h r é t i e n n e .
Le second titre mariai de la France, c'est son titre
de nation très chrétienne. Si elle fut la première à
recevoir la foi, elle fut la plus ardente à la défendre
contre l'hérésie.
La vaillante Espagne mérite certes le nom de na­
tion catholique qu'elle a conquis par son héroïsme
à défendre ou à reconquérir sa foi. Cependant elle
eut la douleur d'être dominée pendant près de deux
cents ans par les Wisigolhs ariens et de voir, pen­
dant huit siècles, le croissant de Mahomet sur les
i44
LA SAINTE VIEUGE
mosquées arquer deux pointes hostiles contre la pu­
reté de son ciel bleu. Mais la France ne vil jamais
que la croix sur ses horizons et fut toujours vierge
de toute hérésie.
Or, c'est là un lieu de plus qui l'unit à Marie et
en môme temps un privilège qu'elle lui doit. La
Mère de Dieu n'cst-cllc pas, suivant l'expression de
Mgr Bcrioaud. l'ancien évequo de Tulle, la noble
tueuse dTiérésies ? L'Église ne lui chante-t-elle pas :
Cunclas luvreses sala inleremisU in universo
mundo !
Seule, vous avez écrasé toutes les hérésies dans
l'univers. C'est donc elle qui a aidé nos pères a
garder pure l'hermine de leur foi. Au bas de notre
credo, u côté de la signature sanglante de nos mar­
tyrs, il y a le doigt de Marie : dhjilus Mariic est hic!
Clovis élait l'enfant de Marie; il lui fit bâtir des
temples ; il avait eu Solcmnis, éveque du grand
sanctuaire mariai de Chartres, parmi ses catéchistes.
Il ne pouvaitaimer l'arianismc qui en faisanldc Jésus
u n h o m m e niait la maternité divine de la Vierge.
Aussi h peine baptisé il s'écrie : « Il m'ennuie de
voir ces Ariens dominer au sud de la Loire. » Il part
à la lêle de ses troupes et, vainqueur d'AIaric à
Vouillé, il délivre la France de la première hérésie
qui avait failli la submerger.
Au v n siècle, Charles Martel immole dans la
plaine de Poitiers une seconde hérésie, l'infidélité
musulmane qui, en consacrant la polygamie, outra­
geait la virginité chrétienne dont Marie est le lis
éclatant.
Au x i siècle, Bércnger nie la présence réelle
du Christ dans l'Eucharistie ; c'était blesser la Vierge
de l'hostie, la reine du Cénacle. Mais la grande voix
e
e
L'ÉPOPÉE MA HULE DE LA FRANGE
I 45
de Lanfianc et celle des conciles de Tours et de
Paris abattent l'odieuse hérésie.
Au x n i siècle, l'albigéisme attaque la foi et h
morale et condense ses erreurs dans un épouvantable
blasphème contre la Mère de Dieu, qu'il traite de
femme perdue. La France frémit, et avec le Rosaire
de saint Dominique et l'épée de Simon de Monfort,
elle terrasse à Muret les insulteurs de sa reine.
Au xvi° siècle, le protestantisme reprend les blas­
phèmes de Bérenger contre l'Eucharistie et ceux des
Albigeois contre Marie; il combat sous le nom de
Mariolalrie le culte si saint et si raisonnable de la
Mère de Dieu. La sainte Ligue se lève. Elle force
Henri IV à abjurer l'erreur aux pieds de NotreDame de Chartres et à faire ainsi amende honorable
de tous les outrages vomis par le calvinisme contre
la Vierge. Quelques années plus tard la Sorbonne
déclare que c'est le Rosaire qui a pris La Rochelle,
dernier boulevard d u protestantisme, et Louis XIII
commémore ce bienfait en élevant dans la capitale u n
temple à Notre-Dame des Victoires.
Au xvii et au XVIII siècle, le jansénisme éloigne
les urnes du tabernacle. Mais Marie défend encore
notre foi et ce sont ses plus fervents serviteurs qui
combattent le plus vaillamment la plus hypocrite des
hérésies.
Dans ces luttes héroïques des milliers de Français
ont souffert la prison, le supplice et la mort plutôt
que de livrer à l'hérésie un seul dogme de notre foi
et un seul pouce de notre territoire. Confesseurs et
martyrs de la foi, ils allaient au combat les yeux fixés
sur la grande exterminatrice d'hérésies ; ils lui chan­
e
9
6
taient Regina confessorum ! Regina martyrurn!
1.A SAINTE VIEnfïK. — 10
Reine
l46
LA SAINTE VIERGE
des confesseurs, reine des martyrs ! C'est grâce à
vous et à elle, ô vaillants soldats de Marie, que nous
pouvons encore redire la douce salutation que vous
lui jetiez en m o u r a n t : O Reine de la France catho­
lique, salut. Salve, Regina!
III. — L e soldat de D i eu et de N o t r e - D a m e .
Le troisième litre mariai d e l à France est celui de
soldatde Dieu, qui a pour équivalent celui de soldat
de Noire-Dame.
. Marie n'est pas seulement la Vierge douce et clé­
mente, c'est la Vierge guerrière et chevaleresque.
Quand les droits de Dieu sont violés, quand le
peuple chrétien est e n danger, elle se dresse mena­
çante pour défendreson Fils du ciel et ses fds de la
terre. Aussi lTiglise lui chante: Vous ûtes le secoure
des chrétiens, aaxiUum Christianonun,
et pour les
défendre vous êtes terrible comme u n e armée rangée
en bataille. On voit bien qu'elle est la mère du Lion
de Jada dont le rugissement sacré fait trembler les
portes de l'enfer.
Mais la France aussi a l'âme guerrière et chevale­
resque. Elle ne peut A oir sans frémir les audaces de
l'iniquité. Elle se considère comme le bon sergent de
Jésus-Christ et maintes fois elle a versé son sang et
aussi le sang des mécréants pour défendre les droits de
Dieu et de la chrétienté. Maintes fois elle s'est
montrée, comme Marie, auxilium Chrislianorum, le
secours des chrétiens, et voilà u n troisième lien
d'affinité qui l'unit à sa Reine.
La grande figure qui domine les hauteurs de la
chevalerie, illuminant de son profond et hiératique
r
L'ÉPOPÉE M&RIALE DE LA FRANCE
regard nos chansons de gestes, c'est celle de Charlemagne. Mais Chaiiemagne était u n soldat de Marie.
Quand sa large main était fatiguée d'avoir porté le
poids du m o n d e et taillé u n trône au vicaire du Christ,
elle se reposait en déposant son épée pour quelque
temps aux pieds de la Vierge, en tressant des cou­
ronnes à. Nolrp-Damc d'Embrun et à Notre-Dame de
Rcmircmont eten signant de larges dotations à NotreDame du Puy.
Le n o m de Marie remplit encore le cycle des croi­
sades. C'est dans une église de Notre-Dame à Clerinont que le grand pape français Urbain II organise
la première croisade, après être venu la luircccommander dans celte basilique. C'cstdans le sanctuaire
national de Notre-Dame de Chartres que saint
Bernard, le grand moine français, va mettre sous la
protection de Marie la seconde croisade qu'il prêche
avec tant d'éclat à Vézelay.
L'autre grande figure royale qui fait face à celle de
Charlemagne à l'autre extrémité du Moyen Age c'est
celle de saint Louis. Mais saint Louis est le bon
sergent de Noire-Dame comme le bon sergent de
Jésus-Christ et c'est à Marie qu'il consacre sa pre­
mière conquête en Orient, la grande mosquée de
Damiette avec ses cent cinquante colonnes de
marbre.
Mais Marie ne se laisse pas vaincre en générosité.
Puisque la France s'en va au loin défendre les droits
du Christ, la Mère du Christ descendra du ciel pour
LA SAINTE VIEUGE
secourir la France dans ses malheurs et la sauver de
l'invasion étrangère.
Le 25 mars 1^29 s'ouvrait dans ce sanctuaire
national du Puy un grand jubilé. Des milliers de
pèlerins se succédaient dans celte église ; ils chan­
taient le Salve Regina, mais ils étaient tristes et un
sanglot élrcignait leur voix quand ils arrivaient à
ces m o t s : in liac lacrymarurn valle dans cette vallée
de larmes. Hélas ! la vallée des larmes alors, c'élail
la France, et c'était aussi une vallée de sang ! Vierge
sainte! allait-elle aussi devenir la vallée des lombes
cl le cimetière de la patrie? Depuis des années, l'An­
glais foulait le sol, pillant les campagnes, massacrant
les habitants.
Mais dans la foule qui pleurait, il y avait, entre
deux chevaliers, u n e pauvre femme du peuple qui
pleurait aussi, mais dont l'œil brillait parfois d'un
/clair d'espérance en rencontrant la statue de la
Vierge. Cette humble femme, c'était Isabelle Ro­
méo, la mère de Jeanne d'Arc ; les chevaliers étaient
.Iran de Metz el Bertrand de Poulengy, qui avaient
accompagné la Pucelle de Vaucouleurs à Chinon. Ne
pouvant aller au Puy, Jeanne avait chargé sa mère
cl ses compagnons de la remplacer auprès de NotreDame de France. Or, Marie entendait sa prière loinlaine répercutée dans leurs cœurs. En effet, pendant
que le pèlerinage battait ici son plein, Jeanne voyait
sa mission solennellement reconnue à Poitiers.
O Jeanne, c'est donc Marie qui met l'auréole à Ion
front et l'épéc à ton bras. Va, fille de Dieu et fille de
Marie, déploie ton étendard où tu as peint les noms
bénis Jésus-Maria ! La Vierge guerrière marche invi­
sible devant loi. Bientôt la vallée des larmes v a r e 9
L'ÉPOPÉE AIAHIALE DE LA FRANGE
I4Q
fleurir sous tes pas, et, sur les remparts d'Orléans
et sur la plaine de Patay, un h y m n e d'amour, un
grand Salve Regina s'envolera de ton âme vers Ja
douce Reine qui sera avec toi et par toi la vraie
Libératrice de la France.
IV. — lia nation apôtre.
Un autre litre qui attire à la France les grâces de
Marie, c'est celui de nation-apôtre. La foi qu'elle a
reçue à Reims, qu'elle a gardée pure de toute hérésie,
qu'elle protège par l'épée, elle veut la répandre au
loin par la parole. Elle est, depuis deux siècles sur­
tout, la grande pépinière d'apôtres de l'Eglise catho­
lique.
Chaque année ses lils s'envolent par milliers vers
les rives étrangères pour prêcher l'Évangile et on
les voit partout, les beaux missionnaires, ne reculant
devant aucun danger, dès qu'il y a une douleur à
consoler et une âme a convertir. Ils sont plus beaux
que les héros antiques; ils sont beaux comme les
apôtres,leurs modèles ; beaux comme les croisés,leurs
pères, qui allaient à la défense du Saint-Sépulcre);
beaux comme les chevaliers qui parlaient en quête
du saint Graal à travers la forêt enchantée : seule­
ment, s'ils vont au loin, ce n'est pas pour conquérir
la coupe d'émeraude qui faisait rêver leurs aïeux ;
c'est pour la porter aux lèvres des peuples altérés
tout écumante du sang de Jésus-Christ.
Ah! je de m'étonne pas que la France ait cet amour
des missions. Elle est l'enfant de Marie. Mais Marie
n'cst-cllc pas la Reine des apôtres, Regina apostolaivm? Quand les douze se séparèrent pour aller cou-
i5o
LA SAINTE VIERGE
verlir les nations, ils s'agenouillèrent, n o u s dit la
tradition, devant Nolrc-Dame,la douce présidente du
Cénacle, qui avait avec eux reçu l'Esprit-Sainl à la
Pentecôte, et Marie bénit ceux qui allaient semer au
loin la connaissance cl l'amour de son Fils.
Comment la Reine des apôtres n'aurait-cllc pas
mis la flamme sacrée au cœur de la France? Elle
suscite parmi ses fils des missionnaires par milliers.
Et eux aussi q u a n d ils partent pour les terres loin­
taines, ils vont s'agenouiller comme les pécheurs de
Galilée aux pieds de leur Reine, dans ses sanctuaires
au Havre, à Brest, à Notre-Dame de la Garde à Mar­
seille. Et quand ils voient de leur bateau sa statue
d'or disparaître dans la brune avec les côtes de la
Patrie, un grand cri s'échappe de leur poitrine : c'est
encore le Salve lïegina, mais c'est le Salve du départ,
l é c h a n t de l'adieu : adieu, Reine des apôtres» cl priez
pour nous, Hegina aposlolorum !
V. — L a procession mariale d e la France
à travers l e s â g e s .
Le dernier titre mariai de notre patrie est celui
d'enfant très aimante et très aimée de Marie. Que
nVl-elIe pas fait, écrit et souffert pour sa mère?
Elle élait sa fille aînée, mais la Vierge Ta traitée
comme sa benjamine. Que de fois elle en a fait l'ins­
trument de sa gloire!
On a dit que Dieu avait choisi les Francs pour
accomplir ses plus beaux gestes. Ne pourrait-on en
dire autant de Marie : gesla Mariœ per Francos?
N'est-ce pas on France q u e l l e a proclamé le plus
haut et par deux fois son Immaculée Conception
L'ÉPOPÉE MARIALE DE LA FRANGE
I5I
dans l'apparition de la Médaille miraculeuse et
dans celle de Lourdes?
Je me représente parfois l'histoire religieuse de
la France c o m m e u n e immense procession qui se
déroule à travers les âges chantant les Litanies de
la Vierge, Y Ave Maria, le Salve Regina, dans le scinlillcmcnt de mille bannières bleues et blanches et
qui, commençant au Puy, s'achève a Lourdes, après
s'être arrêtée dans les innombrables sanctuaires de
Notre-Dame, vastes et gracieux reposoirs dont notre
terre est toute fleurie.
En tête marchent les Saints et les Saintes. C'est
Denys l'Aréopagite dont la signature figure au bas
du plus gracieux portrait de la Mère de Dieu. C'est
saint Hilairc qui la chante en théologien et en poète.
Ce sont les évoques mérovingiens et carlovingiens
qui lui érigent partout des chapelles et des basiliques.
Ce sont les grands moines de Gluny, de Cilcaux, de
Clairvaux, de Fontevrault, de la Chaise-Dieu et de
tant d'autres illustres abbayes q u i lui jettent les
fleurs embaumées de leurs cloîtres. C'est saint Ber­
nard qui loue la Rose du ciel et l'Etoile de la m e r
en des pages où brûlent toute la poésie el tous les
parfums du Cantique des cantiques. C'est saint Domi­
nique qui vient en France effeuiller a ses pieds les
corolles du rosaire. C'est saint Vincent Ferrier qui
fait chanter les foules en son honneur. C'est saint
François de Sales qui rivalise d'onction avec saint
Bernard p o u r la célébrer. C'est le bienheureux Grignon de Monlfort qui prédit u n redoublement de
dévotion mariale et qui le prépare, en attendant les
apôtres des derniers jours et la suprême victoire du
Christ el de sa Mère sur le monde.
l52
LA SAINTE VIERGE
Ce sont les Docteurs, l'auréole de la science après
l'auréole de la sainteté. C'est Albert le Grand, Vin­
cent de Beauvais, Alexandre de Haies, Hugues de
Saint-Victor, saint Thomas, saint Bonaveuture qui
composent la théologie mariale cl établissent par
de doctes raisons les privilèges de la Mère de Dieu.
C'est Duns Scot qui défend son Immaculée Concep
lion; c'est la Sorbonne tout entière qui j u r e de sou­
tenir l'angélique prérogative jusqu'à la mort.
Ce sont les monarques. C'est Charlemagnc et
saint Louis déjà nommés qui comblent de privilèges
les sanctuaires de Notre-Dame et en particulier celui
où nous sommes et qui y viennent en pèlerinage.
C'est Charles VII qui prend la p o u r p r e royale aux
pieds de cette basilique, mais qui l'abandonne en
entrant ici pour revêtir l'habit de chanoine de NotreDame. C'est Louis XI qui visite u n à u n tous les
sanctuaires de Marie. C'est Louis XIII qui lui con­
sacre son royaume et fait de l'Assomption une fête
que tous les bons Français célèbrent toujours comme
leur grande fêle nationale.
Puis ce sont les guerriers. Ce sont les Croisés qui
l'invoquent sur les champs de bataille et qu'elle con­
sole dans les fers, quand elle ne les en délivre pas
miraculeusement. C'estDuguesclin qui fait du nom
de Marie uni à son n o m son cri de guerre : NotreDame Gaesclin, C'est Jeanne d'Arc q u i inscrit sa
sa sainte devise Jhêsus-Maria sur sa bannière, sur
son anneau et en tête de ses lettres. C'est Luxem­
bourg, le Tapissier de Notre-Dame. C'est Bugcaud
et Lamoricièrc, qui portent sa médaille. C'est Pélissier qui pour l'honorer donne le 8 septembre, jour de
sa Nativité, l'assaut de Sébaslopol et conquiert ainsi
L'ÉPOPÉE MARIALE DE LA FRANGE
I53
les canons où sera coulée la statue colossale du Puy.
Enfin voici la multitude infinie, le menu peuple
de Dieu, c o m m e disait saint Louis, et qu'on peut
aussi appeler le m e n u peuple de Marie. Voici les arti­
sans qui lui élèvent des niches au coin des rues et audessus de l e u r porte. Voici les maçons qui bâtissent
nos belles cathédrales dont trente portent le vocable de
Notre-Dame. Voici les millions de chrétiens et de chré­
tiennes q u i commencent et finissent leurs journées
en la saluant et qui se découvrent au son de l'An gelu s.
L'immense procession part de Notre-Dame du
Puy, l'antique sanctuaire, choisi p a r Marie elle-même,
et qui rivalise de célébrité avec Notre-Dame de
Chartres. Le Puy eut pendant longtemps la splen­
deur dont Lourdes a hérité de nos j o u r s . 11 eut même
des gloires que Lourdes n'a jamais eues et n'aura
sans doute jamais. On y vit vingt-cinq fois des rois
et sept fois des papes s'agenouiller sur ses dalles.
Aux grands jubilés, des foules de deux ou trois cent
mille pèlerins y affluaient de toutes nos provinces et
y chantaient le Salve Regina.
C'était bien en effet
Notre-Dame de France que l'on venait vénérer, et
les Espagnols qui accouraient ici en grand nombre
ne l'appelaient pas autrement.
Mais, chose étonnante, parmi les fiefs dont le Puy fut
gratifié par la libéralité royale, on compte la ville et
le château de Lourdes, comme si Marie, ainsi que je
l'ai dit ailleurs, avait voulu p r e n d r e dès le MoyenAge possession de sa chère cité pyrénéenne et unir par
un lien mystérieux les deux sanctuaires où elle s'est
montrée avec le plus d'éclat la reine de la France.
Et c'est à Lourdes que la grande procession ma­
riale se repose aujourd'hui. Elle y chante comme ici,
LA SAINTE VIERGE
à son point de départ, le Salve Regina. fit c'est un cri
d'amour et un cri d'espérance qui retentit là-bas,
comme ici, à travers les montagnes.
Cri d'amour, car nous aimons Marie comme noire
mère et nous voulons la servir comme notre reine.
Cri d'amour qui ira crescendo à travers les siècles,
car, de plus en plus, Marie se montrera souveraine
de France. Il y a dix ans, le Congres Mariai de Lyon,
où j'avais l'honneur de célébrer Notre-Dame de Fourvière, émit le vœu de demander au Saint-Siège pour
notre pays une fele spéciale où Marie serait invoquée
comme reine de France. Je me permets de déposer
respectueusement le même vœu aux pieds de NotreDame du Puy.
Kt c'est aussi un cri d'espérance qui s'échappe de
nos cœurs avec le Salve Rcgina. Par ses apparitions
en France au xix siècle, par les grâces de ses jubilés,
par les miracles qu'elle multiplie chaque année à
Lourdes, la Vierge montre qu'elle ne nous aban­
donne pas et qu'elle veut toujours cire reine de
France. Si notre pays devait bientôt périr, elle irait
ailleurs se choisir une nation, un trône. Mais non,
nous sommes toujours sa nation et son trône reste
toujours parmi nous, solide comme le rocher qui
soutient ici sa statue. Les volcans qui grondent contre
l'Église et contre la France catholique s'éteindront
comme les cratères aujourd'hui tapissés de ileurs ou
couronnés de chapelles sur lesquels nous marchons,
et pendant des siècles encore, on y chantera : Salve
Reginal Salut, ô notre reine, mère de miséricorde,
notre vie, notre douceur et notre espérance, salut;
car le royaume de France est le royaume de Marie
et ne périra jamais. Ainsi soit-il.
e
VI
Notre-Dame des Victoires
ou
LES VICTOIRES REMPORTÉES PAR MARIE
SUR LES ENNEMIS DES AMES, DE L'ÉGLISE ET DE LA FRANCE
Sermon prononcé le 22 oclohre 1D1I,
pour la fête patronale de Notre-Dame des Victoires
dans son sanctuaire à Paris.
NOTRE-DAME DES
VICTOIRES
OU
LES VICTOIRES REMPORTÉES PAR MARIE
SUR LES ENNEMIS DES AMES, DE L'ÉGLISE ET DE LA FRANCE
Jasll
deranlaverunt
notnen
snnctum ttuim et victricem mamim tuam laudaverunt.
Les justes ont chanté votre
saint nom et loué votre main
victorieuse.
{Sup. x, 30.)
MONSEIGNEUR
4
,
MES BIEN CIIERS FRÈRES,
C'est un nom magnifique que le n o m de victoire.
U sonne comme une fanfare à nos oreilles. Il passe
comme une vision de pourpre et d'or devant nos yeux.
11 évoque des souvenirs qui frémissent dans notre
âme comme des drapeaux au vent. Prononcé devant
des soldats, il les grise de courage et d'espoir.
Voilà pourquoi il convient de joindre ce nom à
relui de la Vierge guerrière qui a triomphé de tant
d'ennemis. Comme les jusles dont il est parlé au livre
de la Sagesse, nous chantons son saint nom et nous
louons sa droite victorieuse. On l'a jadis appelée à
Rome Sainte-Marie de la Victoire, nous l'appelons
i. Mgr île Durfort, é\t*qne de Lnngres.
LA SAINTE VIERGE
aujourd'hui Notre-Dame des Victoires. Il était im­
possible, semble-t-il, de lui donner un titre plus flam­
boyant et plus sonore, plus royal et plus prestigieux,
plus digne en u n mot des exploits qui remplissent
la belle épopée de sa vie.
C'est sous ce vocable qu'elle est révérée ici même.
Lorsque Louis XIII lui dédia ce temple, il voulait
commémorer u n bienfait déterminé, la piise de La
Rochelle, q u i avait rendu la paix ù ses Etats. .Mais
le nom qu'il lui attribua dépasse p a r son ampleur les
limites d'un fait particulier ; il embrasse toute la \ic
et toutes les victoires de Marie.
Aussi ce sanctuaire est-il un des plus vénérables et
des plus populaires du monde catholique; un de
ceux où la sainte Vierge a manifesté sa puissance et
sa miséricorde avec le plus d'éclat et où elle a été
invoquée avec le plus d'amour. Les âmes les plus
saintes et les plus illustres de notre pays, depuis un
siècle surtout, y sont venues prier et bien souvent
pleurer à ses pieds, et elles lui ont demandé et en ont
obtenu, pour elles-mêmes et pour d'autres la
vaillance qui donne la victoire dans les luttes de la
vie.
Vous continuez celte belle et douce tradition, mes
bien chers Frères, et vous êtes accourus aujourd'hui
en grand nombre pour célébrer la fête patronale de
Notre-Dame des Victoires. Afin de répondre à votre
pieuse attente, je vais passer en revue, dans une
série de tableaux, les principales victoires que Marie
a remportées d'abord sur les ennemis invisibles de
nos âmes, le démon et le péché, puis sur les ennemis
visibles de la sainte Église catholique.
NOTRE-DAME DES VICTOIRES
MONSEIGNEUR,
Un évêque de France est toujours u n preux cheva­
lier de Notre-Dame et il aime à lui rendre hommage.
Parmi les nouveaux devoirs de votre charge épiscopale, je suis sûr qu'il n'en est pas de plus doux à
votre cœur et qui réponde mieux à votre piété filiale
envers Marie. Aussi j e ne m'étonne pas, bien que je
vous en remercie' respectueusement, de l'honneur
que vous nous faites en venant rehausser de votre
présence l'éclat de celle cérémonie.
I — victoires sur les ennemis invisibles de nos âmes»
a)
L'IMMACULÉE CONCEPTION
La première des victoires qui jalonnent l'histoire
de Marie, c'est son Immaculée Conception.
Le d é m o n barre l'entrée de la vie a. toutes les
âmes. Il dit à chacune d'elles : « Tu passeras sous
mes fourches caudines. J'imprimerai sur toi m a
griffe, le signe de mon empire, le péché originel. »
Et toutes les âmes, en effet, doivent subir cet
affront en punition de la faute d'Adam. Elle sont
vaincues et foulées aux pieds par Satan dès le pre­
mier moment de leur existence. Dieu ne vient qu'en­
suite les réclamer ou plutôt les enlever de force au
voleur maudit par le baptême. Il les purifie dans le
sang de son Fils qui fait disparaître le stigmate dia­
bolique el grave sur elles, avec la grâce, le signe de
l'appartenance divine. Le baptême est donc, si l'on
veut, une victoire de Dieu et de l'âme sur le démon,
mais c'est une victoire qui vient après une défaite*
LA SAINTE VIERGE
Il n'en est pas de même pour la très sainte Vierge.
Elle a remporté, en venant au monde, u n e victoire
bien plus éclatante et qu'aucune ombre n'obscur­
cit.
Le d é m o n aurait bien voulu saisir sa jeune âme
au sortir des mains du Créateur, pour lui imprimer
sa brûlure ignominieuse. Mais le Fils de Dieu ne
pouvait permettre que celle qui devait être sa mère
fut un seul instant l'esclave de son ennemi. Aussi il
la r e v c t i t d e l a grace sanctifiante, armure sacrée qui
la mettait à l'abri des atteintes diaboliques cl la ren­
dait invulnérable.
Elle paraît donc à la frontière de la vie, toute bril­
lante de beauté et d? candeur. Vainement celui que
l'Ecriture appelle un serpent se met-il à la traverse
sur sa roule et, suivantla prédiction antique, Cherche
à lui mordre le talon, insidiaberis calcaneo ejus. Marie
n'a rien à craindre : protégée par la grace, elle
écrase la tête du monstre, ipsa conlerel caput
limm.
Elle entre ainsi dans la vie comme une reine sous l'arc
de triomphe de l'Immaculée Conception.
Il y a là un privilège unique : une rédemption plus
sublime que la nôtre, sublimiore modo redempta;
une
victoire plus éclatante que le baptême. Marie n'a pas
btîsoin d'être rachetée ni purifiée du péché; elle en
a été préservée en prévision des mérites de son Fils
et en vue de sa maternité future. Elle n'a pas été
relevée sur le champ de bataille; elle l'a traversée
fièrement sans chute ni blessure. Aussi Jésus lui pose
sur le front un premier diadème, symbole de cette
première victoire.
Vous voilà donc, ô sainte Enfant, déjà reine et
reine de la victoire. Toutes les générations louent et
NOTRE-DAME DES VICTOIRES
l6l
baisent respectueusement votre main glorieuse qui
a frappé de ce premier trait l'ennemi de notre salut,
b)
L E CALVAIRE
La seconde victoire de Mario a pour théâtre le
Calvaire.
Elle diffère notablement de la première. Dans
l'Immaculée Conception, la Vierge n'a pas eu d'effort
à faire et Dieu a combattu pour elle : au pied de la
croix, au contraire, elle doit personnellement lutter
et souffrir, et la palme qu'elle en remporte est la
palme du martyre. Dans l'Immaculée Conception,
Marie seule a le bénéfice de la victoire, puisqu'elle
seule est sans péché : au pied de la croix, c'est le
genre humain tout entier qui en profite ; c'est pour
lui que Marie engage la lutte à la suite de son Fils.
C'est évidemment le Christ qui supporte le prin­
cipal effort de ce combat : il est le grand Athlète et
le seul Rédempteur. Il semble, il est vrai, vaincu,
puisqu'il est blessé et qu'il meurt. Mais son triomphe
n'en est que plus beau, car c'est par son sang qu'il
délivre les âmes captives du péché. Nulle part il n'a
autant vaincu Satan qu'au Golgotha ; il l'écrase, en
tombant, de tout le poids de son divin corps.
Or, Marie est son alliée héroïque. Elle lutte avec
lui par ses larmes, ses douleurs, ses sacrifices, son
fiai généreux. Avec lui elle met le démon en fuite. Si
Jésus est le Rédempteur du genre humain, Marie en
est laCorédemptrice. Elle nous enfante à la vie sur­
naturelle, elle est donc notre mère. Mais elle est aussi
notre reine : car dans ses larmes et dans le sang de
son Fils elle ramasse u n sceptre glorieux. Elle redesJ,A SAINTE VIERGE, — 11
LA SAINTE VIERGE
ccnd du Calvaire le coeur brise, niais le front ceint
d'une nouvelle couronne, récompense d'une seconde
victoire.
Lorsque Judith eut tué ïlolophernc, les Juifs lui
chaulaient : « Vous êtes bénie, o femme, par le Sei­
gneur, parce que vous n'avez pas épargné voire
propre vie et que par vous le Seigneur a réduit à
néant nos ennemis : bénéficia, jUia, lu a Domino,
quia per le ad nihilum rederjil inîmicos nostros. » Oh !
combien Marie mérite plus cet éloge (pic la libéra­
trice de Bélhulic. Bénie, soyez-vous, u libératrice
du genre humain, et que bénie soit à jamais votre
droite victorieuse !
c)
L'ASSOMPTION
La troisième victoire de Nolre-Datuc, c'est son
Assomption.
Celte victoire est la suite logique c l i c complément
nécessaire des deux précédentes.
Le drame du Calvaire ne fut qu'une défaite appa­
rente pour Notre Seigneur, qui y m o u r u t ; en réalité
ce fut une victoire et je vous en ai donné une pre­
mière raison, c'est que par sa mort il détruisit l'em­
pire du démon cl du péché sur les aines. Mais le
Sauveur ne pouvait rester sous le coup de celle
défaite, bien qu'elle ne fut qu'extérieure. 11 lui fallait
une revanche également extérieure et elle fut écla­
tante: ce fut la résurrection.
La résurrection est une victoire sur la mort, plus
écrasante pour celle-ci que l'immortalité elle-même.
La mort n'est pas offusquée de voiries anges échap­
per à ses coups; elle sait qu'ils sont immortels par
NOTRE-DAME DES VICTOTRES
nature et n'a jamais prétendu avoir des droits sur
eux. Mais il n'en est pas de même d'un être mortel
comme l ' h o m m e : elle compte bien rabattre et, une
fois qu'elle l'a abattu, elle entend bien le garder captif
el achever son œuvre destructive en le livrant à sa
soMir, la pourriture du tombeau.
Mais, si cet h o m m e lui échappe, c'est pour elle
une humiliation et une défaite suprêmes. La résur­
rection, c'est la mort vaincue sur son propre terrain,
dans le fief où elle se croit invincible et au moment
même où elle exulte de son triomphe. Et tel est
rexploit du Rédempteur. Il fait de son trépas u n
simple sommeil. Il dort trois j o u r s au sépulcre, et
puis il se réveille. Réveil superbe, réveil du Lion de
Juda. Écoutez son rugissement : « O mort, où est ta
victime? O mort, où est ton aiguillon? O mort, je
serai la mort. Ero mors tact, o mors! » Et, bientôt
après, il complète son triomphe en s'élançant d'un
seul bond A ers le ciel au j o u r de son Ascension.
Eh bien, Marie est destinée à u n e semblable vic­
toire. Après une longue et sainte vie, elle s'endort
comme son Fils ; comme lui elle est ensevelie. La
mort croit l'avoir vaincue et déjà s'apprête à lui
envoyer cette autre fille du péché, la corruption du
tombeau : c'est la loi de toute chair !
Oui, c'est la loi de la chair pécheresse, mais la
chair qui repose ici est innocente et sainte. Respectela, ô mort! Dieu n'avait pas voulu jadis que Marie
fut soumise au péché originel, parce qu'elle devait
être sa mère. Il ne veut pas maintenant qu'elle soit
soumise à la corruption, parce qu'elle, a été sa mère
et sa mère immaculée ; parce que, victorieuse du
démon et du péché au Calvaire, elle ne doit pas
r
LA SAINTE VIEHGE
partager le sort des victimes du d é m o n et du péché.
Levez-vous, donc, ô Vierge, sortez du tombeau,
montez sur les ailes des anges et partez, comme Jésus,
pour le ciel.
En effet, trois jours après sa mort, les apôtres
ouvrent son cercueil pour montrer son corps véné­
rable à saint Thomas, qui, arrivé trop tard, n'a pu
comme eux recueillir son dernier soupir. Mais ils ne
le trouvent pas. Ils ne voient que les linges qui l'ont
enveloppé et, tout autour, des lis et des roses qui
embaument ce sépulcre vraiment glorieux comme
celui de leur Maître : sepulcrum
gloriosum.
Viens, toi aussi, o mort, viens contempler ce
sépulcre vide. Où est la victoire? Où est ta victime?
Regarde-la qui monte vers l'azur. Elle dépasse les
nuages. Elle dépasse les étoiles. Elle arrive aux
portes du ciel. Ouvrez-vous, ouvrez-vous, portes éter­
nelles, elevamini, portœ œicrnalesl Et voici Jésus qui
s'avance et qui dépose une nouvelle couronne sur le
front de sa Mère bien aimée, cependant que les
anges chantent dans l'immensité les sublimes vic­
toires du Roi et de la Reine de gloire.
Nous les chantons nous aussi, ô Marie, avec vos
anges, avec l'Église triomphante. Nous les chantons
«avec le peintre céleste de votre Assomption, avec ce
divin Murillo qui vous a représentée si jeune el si belle,
si extatique et si pure, et qui a joint dans u n geste si
pieux vos mains victorieuses : victrieem manum iuam!
d)
LA CONVERSION DES PÉCHEURS
Malgré les défaites qu'il a subies, Satan s'efforce
toujours de séduire les âmes et de les entraîner au
NOTRE-DAME DES VICTOIRES
l65
mal. Mais Marie continue du h a u t de la gloire à les
défendre et à les sauver.
Elle est le refuge et le salut des pécheurs. Elle les
reconquiert sur le démon et les rend à son Fils. Or,
chacune de ces conversions est une victoire qui ré­
jouit le ciel tout entier.
Nulle part peut-être elle n'en a autant remporté de
ces émouvantes victoires qu'en ce lieu béni. Elle en
avait donné le pressentiment au vénérable curé de
cette paroisse, M. Desgenettes, lorsqu'il entendait,
en i836, la voix mystérieuse qui lui disait : a Consa­
cre ta paroisse au très saint et immaculé Cœur de
Marie », et lorsqu'il fondait l'Àrchiconfréric de
Notre-Dame des Victoires pour la conversion des
pécheurs.
Oh ! l'œuvre admirable que la conversion des
pécheurs ! Oh ! l'insigne victoire sur le démon, sur
le péché et sur la mort ! Oui, sur la mort elle-même.
En effet, lorsqu'une âme est asservie au vice, elle
est morte à la vie de la grace : au regard de Dieu
elle n'est plus qu'un cadavre. Semblable a l'hyène
qui rôde autour du cimetière pour voler les cadavres,
les emporter dans son antre et les dévorer à son aise,
Satan rôde autour de cette âme morte ; il guette le
moment où elle se séparera de son corps pour rem­
porter dans son antre infernal et la dévorer pendant
l'éternité. Il voudrait hâter l'heure de cette sépara­
tion d e p e u r q u e T â m e ne ressuscite et ne lui échappe.
Mais Marie veille de son côté sur son malheureux
enfant. Elle lui envoie des grâces pour toucher son
cœur. Elle écarte de lui les accidents et la mort, elle
obtient pour lui un sursis afin qu'il ait le temps de
se repentir et de revenir à Dieu et à la vraie vie.
166
LA. SAINTE
VIERGE
Nous lisons dans l'Écriture que les Gabaonites,
voulant se venger de Saut qui leur avait fait du mal,
saisirent après sa mort ses deux fils, les crucifièrent
et défendirent qu'on les enlevai de leurs croix p o u r
permettre aux hyènes, aux chacals et aux vautours de
les dévorer. Mais il y avait une mère, la pauvre H esp h a . Elle vint s'asseoir aux pieds des deux gibets.
Elle resta la des semaines, exposée à toutes les in­
tempéries de l'air, ne prenant de repos ni j o u r ni
nuit, sans cesse occupée à chasser les carnassiers.
Oh ! si elle avait pu rendre la vie à ses enfants !
Celle scène, mes Frères, symbolise le rôle de Marie
auprès des pécheurs, pauvres morts attachés au gibet
de leur péché et que convoitent les hyènes de l'enfer.
Elle estaussi dévouée, aussi vigilante, que Rcspha,
mais combien plus heureuse ! Combien de fois elle
a pu chasser le démon et rappeler les âmes mortes
à la vie divine ! Toutes les pierres de cette église le
proclament, ô Reine de la victoire; elles crient votre
puissance et votre miséricorde. Et nous aussi, avec
elles et avec des millions de fidèles reconnaissants,
nous bénissons vos mains victorieuses qui ont guéri
tant de blessés et ressuscité tant de morts.
II. — Victoires sur les ennemis visibles de l'Église.
Outre les ennemis invisibles des âmes, l'Église a
des ennemis visibles. Elle en aura jusqu'à la fin des
temps, suivant la prédiction de son divin fondateur.
Les uns l'attaquent sur le terrain de la doctrine,
l'hérésie aux lèvres ; les autres, les armes à la main,
sur de véritables champs de bataille.
L'Eglise sait que les portes de l'enfer ne prévau-
NOTRE-DAME DES VICTOIRES
167
d r o n t p a s contre elle et qu'elle l'emportera à la lon­
gue. .Mais celle victoire générale et finale peut être
précédée par une série de victoires ou de défaites
partielles. Celles-ci dépendent de ses enfants, de ses
soldats, de leur courage, de leur zèle, de leur foi,
de leursprières. Orils ont en la très sainte Vierge une
alliée toute puissante. Elle lutte avec eux, elle les rend
victorieux, lorsqu'ils la prient avec ferveur. Voyons
d'abord c o m m e n t a puissante intervention se fait sen­
tir sur le lorrain de la foi dans la lutte contre l'hérésie.
a)
LES HÉRÉSIES
L'hérésie est l'attaque la plus dangereuse contre
la religion. Elle ne lue pas les chrétiens, elle en
ferait des martyrs ; cilc les déchristianise et elle en
fait ainsi des renégats plus ou moins conscients ou
coupables. Il est vrai qu'elle ne peut anéantir l'É­
glise catholique qui a des promesses de vie éternelle,
mais elle peut détruire des Eglises particulières, en­
traîner de grandes et illustres nations en dehors de
la vraie religion. Celle-ci doit donc se défendre avec
ces armes de lumière, arma lacis, que préconise
saint Paul et qui ne tuent que l'erreur.
Elle s'en est toujours servie avec bonheur. Elle a
roussi à terrasser les hérésies antiques. Mais elle a
toujours attribué leur défaite à celle qu'elle invoquait
dans la lutte, à celle que l'ancien évêque de Tulle,
Mgr Derlcaud, appelait» la noble tueuse d'hérésies ».
El clic chaule chaque j o u r : « O Vierge, c'est vous
seule qui avait exterminé toutes les hérésies dans le
inonde : canclas hrvrcscs sola inleremisli in universo
manda. »
i68
LA SAINTE VIERGE
Marie est en effet le trône de la Sagesse : Sedes Sapientiœ.
C'est elle qui inspire les Pères et les Docteurs.
C'est elle qui leur suggère les raisons victorieuses
qui réfutent l'erreur. C'est elle qui soutient dans leurs
luttes théologiques saint Athanase et saint Hilairc,
saint Cyrille d'Alexandrie et saint Augustin. Son
icône lumineuse domine les grands conciles du iv
et du v° siècles. Que sont-elles devenues ces hérésies
formidables, souvent appuyées sur la faveur impé­
riale, qui menaçaient d'étouffer l'Église dans son
berceau ? Elles sont mortes et l'Église répète : C'est
la main victorieuse de Marie qui les a frappées.
11 y en a dans le nombre qui nous semblent plus
odieuses, parce qu'elles attaquent plus directement
notre Mère. Mais se sont celles qui lui fournissent
précisément l'occasion des plus brillantes victoires.
Neslorius nie la maternité divine de Marie. Mais
saint Cyrille d'Alexandrie se lève et il la défend
avec éloquence au concile d'Éphèse. Un peuple im­
mense attend avec anxiété aux portes de l'auguste
assemblée la sentence qui va être rendue. Et voici
que les Pères paraissent sur le seuil dans toute la
majesté et la splendeur du costume oriental. Us pro­
noncent ce m o t : Mère de Dieu! L'enthousiasme
s'empare de la foule ; u n e formidable acclamation
lait écho à la parole des évoques ; la Aille d'Éphèse
s'illumine, et, le lendemain, la bonne nouvelle s'enAOIC et s'en va faire battre tous les cœurs jusqu'aux
extrémités du monde catholique.
e
Au siècle dernier, Notre-Dame a vu se renouveler
ce triomphe. Le matérialisme niait l'existence et la
spiritualité de l'amc. Le naturalisme niait sa déché­
ance originelle et son élévation à la grùcc. Tous niaient
NOTRE-DAMS DES VICTOIRES
l6g
l'Immaculée Conception. Dans les siècles passés, des
théologiens mal inspirés sur ce point avaient aussi
contesté ce privilège et il restait çà et là quelques
survivants de la vieille école. D'un mot Pie IX va ter­
rasser toutes ces erreurs- En i854, il invite les évoques
à venir à Rome. Dans la basilique de Saint-Pierre,
il se lève et il proclame que Marie est immaculée
dans sa Conception. Toute la chrétienté applaudit
à cette définition et l'enthousiasme des foules éclate
m
en des fêtes incomparables. Jamais peut-êlre, depuis
le concile d'Éphèse, Marie n'avait eu un pareil triom­
phe sur la terre.
Il y a encore des hérésies, mes Frères, et il y en
aura toujours, nous dit saint Paul. Elles périront les
unes après les autres, mais les hérésies antimariales
semblent particulièrement maudites. Ne voyons-nous
pas celles qui sont nées de Luther et de Calvin se
décomposer sous nos yeux et les âmes qu'elles rete­
naient s'évader en grand nombre les unes du côté de
la lumière catholique, les autres du côté de la nuit
rationaliste. Le j o u r est proche, tout le fait pressentir,
ou ces sectes ne seront plus et la m a i n victorieuse
de Marie, s'étendanl sur leur tombe, continuera ànous
montrer le chemin de la vérité.
b) LES ARMÉES RANGÉES EN BATAILLE
Il est d'autres ennemis de l'Église qui ne se con­
tentent pas de l'attaquer sur le terrain d e l à doctrine,
mais qui marchent sur elle, les armes à la main,
pour exterminer ses défenseurs et la noyer dans le
sang. Ici encore, Notre-Dame vient au secours de
ses enfants. Elle est la Vierge clémente, sans doute,
LA SAINTE VIERGE
elle est la reine de la paix, domina pacis ; mais,
quand il s'agit de l'honneur de Dieu cl du salut des
aines, elle est aussi la Vierge guerrière et elle devient
terrible c o m m e u n e armée rangée en bataille lerribilis al caslrornm
acies ordinala.
Voyez plu lot.
Les musulmans insultent le Saint-Sépulcre, mas­
sacrent les chrétiens et se proposent d'envahir l'Eu­
rope. Les croisés se lèvent. Ecoulez leur cri héroïque :
Dieu le veut ! Mais écoulez aussi le chant suave qui
monte de leurs ci purs : Salve regina ! (l'est le grand
aumônier de la première croisade, Adhémar de
Monteil, évoque du Puy, qui a composé le céleste can­
tique. « Salut, ô Marie, vous êtes la reine des croisa­
des. Vous serez pour nous la reine de la Victoire ».
Et en effet elle protège ses soldats ; elle les rend victo­
rieux en Palestine, en Egypte. Sans doute ces vic­
toires sont entremêlées de défaites, car, a côté des
héros vainqueurs, toute cause divine doit avoir des
martyrs. Mais la grande entreprise des croisades a
réussi. Elle a obtenu ce qu'elle devait obtenir. Elle
a arrêté l'essor musulman, et, continuée sous d'autres
formes dans les temps modernes, elle a a jamais
réduit a l'impuissance le Croissant qui menaçait la
chrétienté.
Tandis que la lutte se p mrsuilen Orient, le démon
suscite à l'Eglise de nouveaux: ennemis en Occident :
ce sont les Albigeois. Ils attaquent non seulement la
foi cl l'autorité religieuse, mais encore l'autorité civile
cl l'ordre public. Marie descend du ciel. De sa main
victorieuse, elle m e t l e rosaire dans la main aposto­
lique de saint Dominique et Tépée dans la main
gantée de fer de Simon de Monlfort. L'apôtre con­
vertit un grand nombre d'hérétiques. Le guerrier
NOTRE-DAME DES VICTOIRES
IJI
écrase leur armée à la bataille de Muret et il sauve
ainsi avec l'Église la morale, la famille et la société.
Au x v i siècle, l'Islam s'agite de nouveau ; il arme
ses galères ; il j u r e d'arborer sur l'autel de Saint-Pierre
rie Rome l'étendard vert du Prophète. Au secours,
Vierge Marie ! C'est le pape saint Pic V qui a jeté ce
tri. Don J u a n d'Autriche le répète. La flotte catholi­
que le répèle. Les confréries de Notre-Dame du Ro­
saire le répèlent. Et c'est au bruit des Ave Maria,
encore p l u s qu'au bruit des canons, que la bataille
s'engage dans les eaux de Lépanle, que les navires
iurcs sont coulés etla chrétienté sauvée. Pie V attri­
bue ce succès à Notre-Dame ; il décrète qu'elle sera
désormais invoquée dans les litanies sous le titre de
Secours des Chrétiens," Auxilium Chrislianorum,
et
il institue en son h o n n e u r u n e fête sous le brillant
vocable de Sainte-Marie de la Victoire. Deux ans plus
lard Grégoire XIII change ce A*ocable en celui de
Notre-Dame du Rosaire pour indiquer de quelle arme
l.i Vierge s'est servie, contre l'ennemi, mais NotreDame du Rosaire c'est toujours Sainte-Marie de la
Victoire, c'est toujours Notre-Dame des Victoires.
e
En i683, nouveau péril. Les Turcs ont pénétré
plus avant que jamais au cœur de l'Europe, ils
assiègent la capitale de l'Autriche et, s'ils s'en em­
parent, rien ne pourra empêcher le torrent dévasta­
teur de déborder sur l'Italie et plus loin peut-être.
L'Eglise entière lève des mains suppliantes vers la
Mère de Dieu. Et voici que Jean Sobicski accourt du
fond de la Pologne : il assiste à la messe et, après
avoir communié, il s'écrie : « En avant, avec l'assis­
tance do Marie! » Et le jour même il met en fuite
l'armée du Sultan, et ce n'est pas seulement Vienne,
I72
LA SAINTE VIERGE
l'Autriche ou l'Italie, c'est l'Occident chrétien qui
échappe une fois de plus à la r u i n e . Reconnaissant
de ce nouveau bienfait, le pape Innocent XI institue
une nouvelle fetc en l'honneur de la reine du ciel, la
fete du Saint Nom de Marie : c'était célébrer à la fois
son nom et sa droite victorieuse : nomen sanclum
luumctvictricem
maniwx
tuam.
Au XVIII siècle l'Islam semble vouloir tenter un
dernier cflbrt offensif contre les chrétiens. Il s'aven­
ture en Hongrie, mais le j o u r de Notre-Dame des
Neiges, il est battu à Pelerwardein par le prince
Eugène. A la môme époque il est repoussé avec des
perles sanglantes de l'Ile de Corfou. Aussi le pape
Clément XI, reconnaissant de ces succès dus à la
Vierge, étend a la chrétienté tout entière la foie du
Saint Rosaire octroyée jadis par Pic V aux seules
églises qui possédaient un autel de ce nom.
Au xix siècle, Marie se m o n t r e toujours aussi
sccourable à ses enfants. Pie VII, chassé deux fois de
Rome, y rentre deux fois triomphant et, attribuant
celte grace à l'invocation de Marie, il reprend le
litre d'Auxilium Chrislianorum que Pic V avait intro­
duit dans les litanies et il en fait le vocable d'une
nouvelle fetc de Notre-Dame qu'il fixe au 2/1 mai.
c
e
c) LES ENNEMIS DE LA FRANCE
Mais si Marie est l'auxiliatricc des chrétiens,
comme l'Église le proclame, il s'ensuit qu'elle doit
l'être d'une manière toute spéciale de la nation q u i a
mérité entre toutes le nom de nation très chrétienne,
c'est-à-dire de la France.
Dieu a fait à notre pays cet insigne honneur de
NOTRE-DAME DES VICTOIRES
173
le préposer à la défense de la chrétienté en général
et de la papauté en particulier. C'est ce qu'ont
déclaré de n o m b r e u x papes et en particulier Pelage II,
saint Etienne et Grégoire IX. Les étrangers euxmêmes ont plus d'une fois fait écho à la parole de
Shakespeare qui disait : France, soldat de Dieu !
Aussi la sainte Vierge a-t-elle toujours eu un amour
singulier p o u r noire patrie. C'était u n proverbe uni­
versellement r é p a n d u que le royaume de France
était le r o y a u m e de Marie : regnum Galliae, regnum
Mariée, et le pape Benoît XIV y ajoutait celte parole
audacieuse : numquam peribit, il ne périra jamais.
Oh ! la douce et consolante parole que tous Jes Fran­
çais devraient connaître et répéter souvent au milieu
de nos calamités ou de nos inquiétudes patriotiques :
La France ne périra jamais, parce qu'elle est le
royaume de Marie,
Et vraiment Notre-Dame a bien montré dans le
passé à quel point elle veille sur nous. Laissez-moi
vous rappeler quelques faits seulement où nos aïeux
ont éprouvé et hautement reconnu sa protection.
En 885, les Normands, commandés par Rollon,
viennent mettre le siège devant Paris. L'Évêque Gozlin
entreprend de défendre son peuple et le fait avec u n
courage admirable, mais il invoque avant tout le
secours de Marie. Or, la ville que l'on croyait inca­
pable de résister soutint les plus violents assauts pen­
dant onze mois et lorsqu'elle fut délivrée elle chanta
sa libératrice dans un h y m n e qui nous est parvemi
rt où elle s'écrie : O barbare, c e n ' e s t n i l e Franc qui
te met en fuite ni le Burgonde qui te taille en pièces,
c'est la Vierge, notre Reine. Nec te Francus fugat, nec
linrgundus cœdit, sed Regina Virgo. »
174
LA SAINTS VIERGE
En i 2 i 4 , les Allemands et les Flamands envahirent
notre territoire. Philippe-Auguste invoque la Vierge
des batailles et il défait l'ennemi à Bouvines. Recon­
naissant do ce bienfail, il rentre à Paris, prend une
truelle d'or et pose solennellement la première pierre
de Notre Dame. Aussi peut on dire que notre antique
cathédrale, bien qu'elle n'ait jamais porté ce nom, a
élé cependant la première église do Noire Dame des
Victoires dans celle capitale.
En iolio, l'urinée anglaise ravage nos provinces de
l'Ouest et vient mettre le siège devant Chartres. La
population de celle ville, si dévouée à Marie, se jette
. ; i ses pieds et l'invoque. Alors éclate dans la cam­
pagne un orage si formidable que, au dire des chro­
niqueurs, il tue des milliers d'Anglais. Edouard III,
épouvanté, se tourne vers les flèches de Notre-Dame
de Chartres et promet à la Vierge, si elle épargne
le reste de son armée, de faire la paix avec la Franco
cl bientôt après, en effet, il signe le traité de
Brotigny.
Au siècle suivant l'invasion est encore plus désas­
treuse. La France est aux abois. Si Orléans est pris
c'en est fait du sud de la Loire et de tout le pays.
Mais partout on prie la Reine du ciel, à Rocamadour,
au Puy, à Chartres, dans ses innombrables sanc­
tuaires. Et voici que Jeanne d'Arc se lève si pure, si
pieuse, si céleste qu'elle semble une incarnation de
la Vierge : elle est du moins sa messagère. C'est elle
qui nous le dit : « Je suis venue à la Franco de par
Dieu, la Vierge Marie et tous les benoîts saints cl
saintes du Paradis. »
Au xv siècle, le calvinisme se déchaîne. Mais la
France entend rester catholique. La Sainte Ligue
f
e
NOTRE-DAME DES VICTOIRES
175
s'organise et se place aussitôt sous la protection de
Marie. C'est à Notre-Dame de Brcbièrcs que son pre­
mier chef, Jacques d'Humières, va confier cette ma­
gnifique entreprise, à laquelle nous devons d'avoir
gardé la foi de nos pères. Protégée par Noire-Dame,
la Ligue, malgré ses défaites partielles, finit par
remporter. De mémo que les croisades, souvent
écrasées, ont cependant réussi dans l'ensemble,
puisqu'elles ont arrôlé les progrès de l'Islam, de
même la Ligue, écrasée elle aussi en bien des rencontres, a finalement triomphé, puisque, en affir­
mant la foi et la volonté de la France, elle a barré
le trône à l'hérésie et que, grâce a elle, Henri IV est
devenu catholique et fidèle serviteur de Notre-Dame.
Les guerres religieuses ne cessèrent cependant
pas avec la conversion du Béarnais. Désireux d'en
finir et de rétablir la paix dans son royaume,
Louis XIII fait vœu à Marie, s'il prend la ville de la
Rochelle, de lui bâtir une église dans Paris sous le
titre de Notre-Dame des Victoires, et c'est de ce vœu
qu'est née la chère église où nous sommes réunis.
Au xiv siècle, la France et ses armées ont encore
ressenti bien des fois la protection de Marie. La
plupart de nos soldats en Algérie et en Crimée, por­
taient la médaille miraculeuse que leurs pieuses
mères avaient attachée à leur cou et que l'Archiconfreric de Notre-Dame des Victoires avait popula­
risée. Qui dira les merveilles de préservation physique
et morale dues à ce précieux bouclier !
e
Plus d'une fois aussi no§ généraux ont reconnu
l'intervention de la Vierge dans leurs succès. Le
maréchal Bugeaud, un j o u r qu'on le félicitait de la
T76
LA SAINTE VIERGE
bataille de ITsly, répondit publiquement : a Ce n'est
pas moi qui en ai le mérite. C'est la Vierge Marie.
Nous fléchissions. Je l'ai priée. Elle m ' a donné la
victoire ». P o u r être u n peu plus longue que la
célèbre formule : Veni, vidi, vici, la parole de Bugeaud
ne m ' e n paraît pas moins belle. « Je fléchissais ; j ' a i
prié Marie ; j ' a i vaincu ! »
Le général Pélissicr e n 1 8 0 G décide que l'assaut
sera donné à la tour de Malakoffle 8 septembre, en
Tlionneur de la Nativité de la sainte Vierge. En vain
quelques officiers m u r m u r e n t de ce qu'ils considèrent
c o m m e une bigoterie. Pélissicr tient bon. Le 8 sep­
tembre l'assaut est donné, la tour est prise et la ville
de Sébastopol se rend.
Voilà, mes Frères, comment dans le passé la Vierge
guerrière a souvent obtenu la victoire à l'Église cl à
la France.
La victoire! Ah ! la victoire? Comme nous la dési­
r o n s ! Comme nous travaillons et faisons des sacri­
fices p o u r nous l'assurer dans l'avenir! Certes,
c'est juste et c'est sage ! Mais combien il serait sage
aussi de la demander à celle qui lui commande en
souveraine.
#
* *
Les anciens adoraient la Victoire comme une
divinité. Ils n'avaient tort qu'à demi, car si elle n'est
pas une déesse, elle est l'envoyée de Dieu. Les Athé­
niens lui avaient élevé u n temple célèbre sur l'Acro­
pole et ils l'y honoraient sous le nom de Victoire
Aptère, c'est-à-dire de Victoire sans ailes, voulant
dire par là qu'elle ne s'envolait jamais de leurs
NOTRE-DAME DES VICTOIRES
177
rivages. Hélas! il y a longtemps qu'elle s'est enfuie
à tirc-cTaile loin du rocher sacré de l'Attique.
Mais nous avons, nous, mes Frères, mieux que la
divinité de l'Acropole. Nous avons, si nous le vou­
lons, une véritable Victoire Aptère. C'est la Vierge
Marie. J'ose dire que, si nous l'invoquons avec fericur, elle restera éternellement parmi nous,enchaî­
née à ce temple non par des liens matériels, mais
par son amour et nos prières, qu'elle bénira nos
efforts dans les luttes de l'avenir et qu'elle ne ces­
sera d'étendre sur les enfants la main victorieuse
qui a tant de fois sauvé leurs pères. Ainsi soit-il.
l.A SAINTE VIEnr.fi. — 13
VII
Notre-Dame de la Salette
ou
LES LARMES DE LA SAINTE VIERGE
Sermon prononcé à La Salette le 26 août
1000.
N O T R E - D A M E D E LA S A L E T T E
OU
LES LARMES DE LA SAINTE VIERGE
Mater
dolnrosa,
Juxta Crucem
lacrymosa,
Dam pendebat
Filius.
C'étaitla Mère dos Douleur*,
et clic pleurait près de laCroix
ù laquelle était suspendu son
Fils.
MES BIEN CHERS FRÈRES,
Le 19 septembre i846, à l'heure où l'Église célé­
brait les premières vêpres de Notre-Dame des SeptDouleurs, la Très Sainte Vierge apparaissait en ces
lieux à deux petits pâtres, dans une attitude qui rap­
pelle et qui reproduit au vif la scène évoquée par la
première strophe du Stabat. C'était bien, en effet, u n
Calvaire, cette montagne âpre et sauvage de La
Salette, C'était bien une mère, la mère des douleurs,
la mère des larmes, cette Belle Dame qui pleurait,
tantôt assise sur une pierre, le visage caché dans
ses mains, tantôt debout et révélant aux enfants de
la montagne de tragiques secrets. C'était bien la
vue d'une croix qui lui arrachait des sanglots. C'était
donc, à la lettre, la scène décrite par les deux pre­
miers versets du Stabat : Mater dolorosa,
juxta
Cru-
l82
LA. SAINTE VIERGE
ccmlacrymosa.
Mais le troisième verset : Dam pendebal Filins se vérifiait-il également? Etait-ce u n Fils
qui faisait pleurer Marie ?
Ce n'était pas Celui dont le crucifix pendait sur sa
poitrine. Ce n'était pas l'Innocent. C'était u n coupa­
ble. C'était celui qu'elle appelait tendrement son
peuple ; son cher et pauvre peuple de France. Elle
le voyait révolté contre Dieu, la malédiction aux
lèvres comme le mauvais larron : elle le voyait dans
l'avenir, châtié par le ciel, humilié, flagellé, crucifié,
p e n d u a u n gibet de douleurs et d'opprobres, et
devenu la risée des nations qui s'inclinaient jadis
devant sa p u i s s a n c e Mais si coupable fût-il, c'était
toujours son fils, u n fils qu'elle aimait d'autant plus
qu'elle le voyait plus malheureux el dont elle deman­
dait à Dieu la conversion par ses larmes. Vous le
voyez, il se trouvait bien vérifié, lui aussi, par la
tendresse de Marie, le troisième verset du Slabat, et
l'Église pouvait chanter en pensant au Calvaire
de La Saleltc comme à celui de Jérusalem :
Mater
dolorosa,
Jiwla Crncem
lacrymom,
Dum pcndt'bat
Filins.
Une nation en croix continuant a blasphémer : au
pied de celte croix, Marie, douloureuse, baignée de
larmes, suppliant son enfant de se repentir, quel
spectacle d'une terrifiante grandeur dans celte nature
tourmentée, toute en sommets et en abîmes, si téné­
breuse parfois sous son linceul de nuages et dans le
glas de ses rafales, puis subitement éclaboussée de
lumière, comme l'âme énigmatique de la France !
Ce rapprochement entre le Christ immaculé et un
NOTRE-DAME DE LA SALETTE
I&3
peuple pécheur n e doit pas vous surprendre, nies
Frères, encore moins vous scandaliser; si audacieux
soit-il, il est biblique. Dans les magnifiques et tristes
visions des Prophètes, l'homme de douleurs, c'est
indifféremment celui qui a commis le péché ou celui
qui l'expie, le peuple d'Israël ou son Messie. Ce qui
est vrai d'Israël l'est aussi de tout peuple, coupable
et racheté comme lui. Et c'est grace à cette identi­
fication que les mérites du Christ peuvent nous être
appliqués.
11 est toutefois entre ces deux Calvaires où nous
apparaît Marie u n e importante différence. Il y a
longtemps que le drame de la Passion est fini, et il
nous apparaît de loin irradié dans les plendeurs de
la Résurrection, tandis que le mystère de La Salellc
dure toujours et que nul n'a encore p u dire à Marie :
Regina cœli, lœtare. Reine du ciel, réjouissez-vous,
car le peuple que vous a fait pleurer est ressuscité.
Voilà plus de cinquante ans qu'elle a visité ces lieux ;
voilà plus de cinquante ans que l'Église nous la mon­
tre en nous disant : Gemitas matris tuœ ne obliviscaris.
N'oubliez pas les gémissement de votre Mère! Mais
voilà plus de cinquante ans q u e la France refuse
d'entendre ces gémissements et de se soumettre à
Dieu, comme le lui demandait Marie. Voilà plus de
cinquante ans qu'elle continue à être malheureuse,
couronnée d'épines et d'humiliations, pantelante sur
sa croix. Aussi La Salette est toujours la montagne
mouillée de larmes. Marie continue à y pleurer, atten­
dant le cri du cœur, le. Miserere mei du bon larron
que la France s'obstine à ne pas prononcer. Elle lui
dit toujours : Reviens, Aion enfant, reviens vers le
Seigneur ton Dieu. » Et à nous ses pèlerins, à nous
LA SAINTE VIERGE
qui l'aimons et qui voudrions tant, n'est-il pas vrai,
la consoler et sécher ses larmes, elle nous dit comme
aux bergers de l'Apparition : « Faites passer cela à
mon peuple. »
Pour mieux entrer dans ces sentiments et ces
désirs de notre mère, nous allons méditer sur ses
larmes. Nous allons rechercher ce qui les fait cou­
ler : ce sont nos p é c h é s ; puis ce qui les peut tarir :
ce sont nos larmes à nous et noire conversion sincère.
Demandons-lui cette grace en lui disant cet aulre
verset du Stabat qui contient tout le fruit de cet h
méditation et tout l'esprit de La Salette :
1
Eut, vtatrr, fous amoris,
Mu snithr vini dolari*
Fttc ut tt'cum luyriuu.
Allons, ô Mère, vous dont le cœur est u n e fontaine
d'amour, donnez-moi de ressentir une profonde dou­
leur et de pleurer avec vous.
I
Lorsque l'homme a péché, il doit laver ses fautes
dans ses larmes et en brûler les plaies au fer rouge
de l'expiation. Mais combien peu admettent ce devoir !
Oublieux el frivoles, les mondains ne pensent qu'a
jouir et le mol de mortification les étonne comme
une folio.
Et nous-inômcs, qui sommes chrétiens pratiquants,
n'cst-il pas vrai que nous portons souvent notre futi­
lité jusque dans les choses de la religion? Nous en
gardons ce qui Halle nos goûts, ce qui nous apparaît
dans un décor festival et joyeux; mais nous en reje-
NOTRE-DAME DE LA SALETTE
185
Ions les côtés austères et le mot de pénitence linte
tristement à nos oreilles comme le glas de nos plai­
sirs et de nos bonheurs.
Les Saints, qui sont les vrais penseurs, ont une
autre conception de la vie. Ils comprennent la hideur
du péché, le mal qu'il fait à Dieu et aux unies. Ils
voient la plaie de l'orgueil et du sensualisme tou­
jours purulente au flanc de l'humanité. Sans doute,
ils ont le sourire de la bonté aux lèvres, des trésors
de tendresse au cœtir pour les pécheurs repentanls,
une invincible espérance en la miséricorde de Dieu ;
mais que de fois ils ont vu cette miséricorde se bri­
ser contre l'obstination humaine ! Devant ce specta­
cle, leur urne est triste jusqu'à la mort, pleine des
épouvantes de Gelhsérnani, et ils apparaissent bien
souvent au monde le visage baigné de larmes, comme
Notre-Dame de La Salcltc.
Eh bien ! ces larmes ont raison ; elles sont la
vérité, elles sont la sagesse. Le rire, au contraire,
devant les ravages du mal est une folie qui écœure;
la joie mondaine est une erreur et une illusion :
Piisatn reputavi errorem
deciperis ?
et gaadio
dixi : quid
frustra
Quand Israël avait péché, Dieu lui envoyait ses
Prophètes pour le ramener au sentier du devoir par
la pénitence. Ce n'était pas la cithare à la main qu'ils
se présentaient à leur peuple. Ils étaient couverts du
ciliée. Ils pleuraient comme Jérémic. Ils menaçaient
connue Joël. Ils criaient comme Jean-Baptiste au
désert : Pénitence! Pénitence! Peut-être le Seigneur
se laissera-t-il toucher. Ils s'indignaient de voir la
fdle de Sion, velue commb la courtisane de Babyione,
la mitre orientale au front, la coupe à la main, offrant
Ï86
LA SAINTE VIERGE
au monde le vin de la volupté, Et ils lui disaient :
« Jérusalem ! Jérusalem ! Reviens au Seigneur ton
Dieu ! » Et ils adjuraient les pretres, les ministres
du Seigneur, de pleurer entre le vestibule et l'aulel :
Inler vestibulum et allare plorabanl
sacerdoles
ministri
Domini. Ils faisaient monter vers le ciel d'ardentes
supplications : « Pardonnez, Seigneur, pardonnez à
votre peuple, no laissez pas tomber votre héritage
dans l'opprobre : Parce, Domine, parce populo
ne des hœreditatem tuam in opprobrium.
tuo et
Au milieu de ce siècle, la France était coupable
comme la Jérusalem que les Prophètes souffletaient
de leurs vigoureux impropères. Elle blasphémait le
n o m de D i e u ; elle profanait le j o u r du dimanche;
elle réimprimait Voltaire et Jean-Jacques Rousseau ;
elle applaudissait la calomnie dans Eugène Sue,
Michelet, Quinct; elle raillait le mystère et le mira­
cle; elle attaquait l'Eglise.
C'est alors que Dieu lui envoya non u n Nabi cour­
roucé, mais sa Mère, qui est aussi notre Mère. Elle
vint à La Salelte avec ses larmes et elle était si triste,
si triste que les bergers la prirent, suivant leur naïve
expression, pour une mère que ses enfants
auraient
battue. Hélas I ils ne se trompaient guère. C'était bien
notre mère que nous avions frappée et blessée au
cœur. Elle se plaignait de son peuple, elle le pressait
de faire pénitence; elle demandait aux prêtres de
mieux comprendre leurs devoirs et de pleurer entre
le vestibule et l'autel.
Écoutez ses paroles : « Si mon peuple ne veut pas
se soumettre, je suis forcée de laisser aller le bras de
mon Fils. Il est si lourd et si pesant que j e ne puis
plus le retenir. Depuis le temps que j e souffre pour
NOTUE-DAME DE LA SALETTE
vous. Sije veux que mon Fils ne vous abandonne pas,
je suis chargée de le prier sans cesse, et pour vous
autres, vous n'en faites pas cas ! »
Pour être enveloppée de miséricorde et de suppli­
cations maternelles, pour laisser échapper un rayon
d'espoir à travers le nuage, la menace que Marie
nous transmet de la part de son Fils n'en est pas
moins claire. Elle est terrible! C'est la menace d'un
amour infini outragé et qui se lasse. C'est l'écho des
anathômes que Jésus lançait contre les pécheurs
endurcis :
Malheur au peuple qui blasphème !
Malheur au peuple qui profane le dimanche!
Malheur au peuple qui ne pense qu'à jouir !
Malheur au peuple qui outrage l'Église !
Malheur au peuple apostat!
Il y a tout cela dans les paroles de Marie. Ah !
vous pouvez bien vous boucheries oreilles, ô hommes
de la plaine ! Vous pouvez rire et danser comme
jadis Israël en orgie autour du veau d'or ! Mais la
menace n'en retentit pas moins au sommet de La
Salcttc et son écho répète au loin : Malheur !
malheur !
Assise à l'ombre du Gargas, Marie a vu l'orage
s'amonceler sur les pics vertigineux des montagnes et
se diriger là-bas vers son peuple, et elle pleure.
Elle pleure, parce que nous offensons le Dieu
d'amour, le Christ qui a fait la France si belle, et
lui a donné des héros, des génies, des saints, sa Mère
et son Cœur !
Elle pleure, parce qu'elle voit dans l'avenir la
nation coupable châtiée, ses campagnes, ses mois­
sons, ses vignes désolées par des fléaux inconnus
#
i88
LA SAINTE VIERGE
jusque-là, scs villes ensanglantées p a r la guerre
civile, sa belle jeunesse fauchée sur d'horribles
champs de bataille.
Et tandis qu'elle pleure ainsi sur le Planeau soli­
taire, son peuple continue à p é c h e r ; il joint à scs
fautes passées celles que Dieu reprochait tant à Israël,
de ne pas entendre la voix des Prophètes, de ne pas
voir la Menace et la Miséricorde qui passent sur sa
lelc d'un vol lent et grave. Il rit de ces avertissements
du ciel, il rit de La Salcltc.
Pendant deux ans, Marie réussit à retenir la justice
divine prèle à frapper. Mais voici que la mesure est
comble. Le bras divin s'appesantit tout à coup lourd
el terrible sur la société.
Les rues de Paris ruissellent de sang. Des balles
fratricides si (Il cul sur les barricades et y amoncellent
les cadavres; un archevêque de Paris y tombe dans
sa robe ensanglantée. L'émeute ébranle ou renverse
les trônes en France, en Italie, en Autriche, en Alle­
magne. Le Pape est obligé de fuir de la Ville Éter­
nelle.
Sur l'Alpc désolée, la Vierge pleure.
La France ne va-t-ello pas enfin ouvrir les yeux, et
crier son repentir à tous les échos?
Non, elle continue à blasphémer. Pendant tout le
second empire, elle ne pense qu'à l'or et au plaisir.
Elle laisse la Révolution conspirer contre la Papauté.
Elle invite le inonde à ses saturnales.
Sur l'Alpc désolée, la Vierge pleure.
En vain, elle en descend un j o u r pour aller au
pied des Pyrénées répéter d'une voix retentissante
ce qu'elle avait dit ici au sommet des Alpes par ses
l a r m e s : Pénitence ! Pénitence ! Le grand avertisse-
NOTRE-DAME DE LA SALETTE
189
ment de Lourdes n'est pas plus écoulé que celui de
La Salette.
Aussi la foudre éclate de nouveau. L'étranger
passe nos frontières; il saisit la France à la gorge, il
la renverse, il la piétine. Il lui arrache cinq milliards
et deux dos plus beaux joyaux de sa couronne. Elle
raie encore sous son genou, lorsque des fils dénatures
se précipitent sur elle et s'efforcent de l'achever ; ils
la traînent dans la boue, ils la couvrent de blessures,
ils arrosent ses vêtements de pétrole, ils y mettent le
feu et c'est miracle que la France échappée au glaive
du Teuton échappe encore à la torche du com­
munard.
Sur l'Alpe désolée la Vierge pleure.
Mais en pleurant elle prie pour nous. Elle réussit
à ressaisir et à relever le bras de son Fils. Elle
redescend encore une fois de La Salette, et elle vient
à Pontmain pour nous dire ces consolantes paroles :
« Mais priez, mes enfants, mon Fils se laisse lou­
cher. »
La France se laisse-t-ellc toucher à son tour? Il
semble, au lendemain de nos désastres, qu'elle a
compris la terrible leçon. Pendant quelques années,
on voit la grande convalescente traîner sa langueur
de sanctuaire en sanctuaire et demander sa guérison
à tous les autels. Un jour môme, sous l'inspiration
d'un h u m b l e prêtre de P a r i s elle monte à La Salette,
elle inaugure les pèlerinages nationaux.
Mais, hélas ! à mesure que la santé lui revient,
elle oublie le céleste médecin qui la guérit. Elle se
lasse de prier et de pleurçr. Elle retourne à ses erre1
i. L'abbé Tli&lenat, vicaire de Saint-Gcrvafr, mort le 28 septem"
bre i883.
I gO
LA SAINTE VIERGE
ments et à ses désordres, et depuis vingt-cinq ans.
elle s'y plonge. Elle applaudit les histrions qui la tra­
hissent et la déshonorent. Elle renverse les croix
dont les grands bras répandaient la bénédiction dans
nos campagnes. Elle jette l'âme de ses pelils enfants
en proie au Moloch de l'enseignement athée. Elle se
repait de j o u r n a u x dont l'obscénité le dispute à l'im­
piété et à la mauvaise foi. La presse est en grande
partie vouée au m e n s o n g e . Et si parfois u n e voix
mâle s'élève, si u n fils des Prophètes veut rappeler la
société à l'ordre, on fait autour de lui la conspiration
du silence, ou bien on le couvre de huées et de
calomnies.
Surl'AIpe désolée la Vierge pleure.
Et la foudre s'amoncelle au-dessus de nos tètes.
Ne voyez-vous pas que le malaise est partout dans
les âmes ? L'Europe est inquiète. L'Asie et l'Afrique
sont en feu. L'Amérique essuie son couteau encore
dégouttant du sang d'un grand peuple. Toutes les
nations s'arment avec une ardeur fébrile et elles
épient mutuellement leurs gestes et leurs faux pas
pour se jouer des tours atroces. Le socialisme grossit
ses eaux fangeuses. L'anarchie aiguise ses poignards
dans l'ombre et en fait de temps en temps l'essai en
plein soleil sur une poitrine royale. Et quand un
chef d'État a été assassiné, on envoie des télé­
grammes de condoléance à sa famille et on croit avoir
assez fait.
O malheureuse Europe ! O malheureuse France !
Ne voyez-vous pas que c'est l'irréligion qui a mis au
cœur de l'anarchiste la haine de l'autorité et de
l'ordre social? Ne voyez-vous pas qu'en persécutant
l'Église, en supprimant le Catéchisme et l'Évangile
NOTRE-DAME
D E LA SALETTE
IQI
à l'école, vous livrez les h o m m e s sans défense à la
fougue de leurs passions et de leurs rancunes ? Com­
prenez-le donc enfin, ô vous que l'Écriture appelle
les rois et les juges de la terre : Et nunc reges, inielligite, erudimini
qui judicatis
terrain!
Ah! vous êtes
vraiment de grands coupables et de parfaits hypo­
crites, q u a n d , après avoir a r m é le bras de l'assassin,
vous protestez contre son crime ! Envoyez vos télé­
grammes, multipliez vos condoléances, mais gardezen bien la formule, car vous aurez bientôt à l'em­
ployer de nouveau. Allez donc, ô sociétés aveugles,
allez dans la nuit où se perdent les âmes et ou
périssent les peuples. Vous semez le vent, vous récol­
terez la tempête! Vous semez l'athéisme, vous récol­
terez l'anarchie et la mort.
II
Mais, n o n , sur l'Alpc désolée, Marie pleure toujours
et de ses pleurs peut germer le salut de son peuple.
Toutefois, c'est à la condition que nous pleurions
avec notre mère et que nous fassions écho à ses
gémissements : Gemitus matris luœ ne
obliviscaris.
Ici tout nous invite à pleurer.
Lorsqu'on gravit cette montagne, il semble que
Ton pénètre dans une région de silence et de mystère,
où les voix du ciel se font entendre plus distincte­
ment q u ' a u milieu des bruits de la plaine. A mesure
que la nature alpestre devient plus grandiose et plus
austère, l'âme devient plus grave, plus recueillie, et
se sent enveloppée d'une atmosphère surnaturelle.
Les choses de la vallée, qui diminuent dans le loin­
tain j u s q u ' à s'effacer, apparaissent ce qu'elles sont,
192
LA SAINTE VIERGE
bien petites, c o m m e toutes les choses de la terre. Les
ravins el les précipices font penser aux abîmes du
péché où r û m e a peut-être roulé bien souvent. El la
route parcourue qui se mordre ça el là, à travers 1RS
nuages accrochés aux lianes de Ja montagne, nous
dit de ne plus regarder noire passé qu'à travers la
buée de nos larmes. Au détour d'un chemin, la
Croix du IMancau se profile tout à coup m n j e s Incuse sur le ciel : el Ton a e i n i c de se jeter à bas
de sa m o n t u r e , de se voiler la tèle et de pleurer
comme les croisés à la vue de Jérusalem et du Cal­
vaire.
Enfin Ton arrive au lieu où Marie s'est montrée, et
l'émotion redouble. Devant celle statue de bronze,
assise sur la pierre, la tête entre les deux mains, on
é p r o m e u n o secousse comme devant un cire vivant
que l'on rencontre subitement dans un lieu solilaiiv.
Ou est tenté de lui dire : « Quoi! vous êtes toujours
là, ô Notre-Dame ! En plein air, au milieu des herbes
mouillées, vous y pleurez encore comme il y a cin­
quante ans ! Oh ! levez-vous, entrez dans celle blanche
église que vous ont élevée vos enfants! Ce sont eux
qui viennent vous consoler! Mais n o n ! elle reste
toujours assise, la tète en Ire les mains toujours en
larmes, laerymosa,
dulorosn;
noluit consolari,
elle no
veut pas cire consolée. Alors le froid vous saisit au
c œ u r ; Ton tombe à genoux dans u n e angoisse, et
l'on pleure avec vous, ô Notre-Dame des Larmes!
Oui, nous pleurons nos péchés, nous nous frap­
pons la poitrine ! Nous voulons mener désormais une
vie de prières cl d'austérité.
Nous pleurons les péchés de notre pays et nous
crions vers le ciel : Parce, Domine, parce populo
luo.
NOTRE-DAME DE LA SALETTE
1Q$
Pardonnez, Seigneur, pardonnez à voire peuple, e l n e
soyez pas éternellement irrité contre lui.
Pèlerins de La Salelte, nous ferons passer les
avertissements de Marie à la France : nous lui dirons
par nos exemples plus encore que par nos paroles :
« Pleure donc, pauvre peuple toujours crucifié, triste
larron dont l'agonie se prolonge depuis tant d'an­
nées. Sois enfin le bon larron, dont le Christ n'attend
qu'une prière pour lui pardonner. »
Mais il n e suffit pas de pleurer : il faut agir. Il
faut travailler à rechrislianiser notre patrie. Elle ne
descendra de sa croix que lorqu'elle aura répudié
l'héritage d'impiété et de hontes de la Révolution.
Sans doute, la Révolution a détruit des abus : mais
clic n'en a aucun mérite, car, d'une part, ces abus
seraient tombés sans elle, par la force des choses ; et,
d autre part, elle en a introduit d'autres mille fois
plus pernicieux, La Révolution a été l'apostasie des
nations chrétiennes, le frémissement de la société
contre Dieu et contre son Christ, l'émancipation de
tous les égoïsmes et de toutes les cupidités.
Aussi, quand on vient nous parler de réconcilier
l'Eglise avec la Révolution, de baptiser la Révolution,
on insulte au bon sens de notre race et à la fierté de
notre foi : on demande au Christ immaculé d'accueil­
lir l'Aslarté impure et impénitente. On ne baptise
une pécheresse infidèle que lorsqu'elle se repent de
scs désordres. Or, la Révolution ne se repent pas, et
elle ne peut pas se repentir. Elle n'est, d'ailleurs, pas
une pécheresse : elle est le péché. Elle n'est pas
impie, elle est l'impiété. Elle est essentiellement
salanique, comme le disait Joseph de Maistre.
Je le sais, on n'aime pas ce langage de nos jours.
LA SAINT JS VIKU'iK. — 13
194
LA SAINTE VIERGE
Et Ton se fait plus facilement applaudir en disant à
son temps qu'on l'adore et que tout va pour le mieux
dans le meilleur des mondes. Mais à Dieu ne plaise
que nous tombions dans cet optimisme imbécile,
fait de platitude et d'orgueil, et qui n'est qu'un lâche
applaudissement à l'impiété t r i o m p h a n t e . Grâce à
Dieu, il y en a encore quelques-uns p a r m i nous, qui
ne fléchissent pas le genou devant Baal !
On peut nous accuser de bouder notre époque,
de dénigrer ses intentions, d'être jaloux de ses con­
quêtes. Cette calomnie ne nous atteint pas. Plus que
d'autres, au contraire, nous aimons ce qui s'est fait
de grand et de beau en ce siècle ; autant que d'autres
nous savons le dire et d'aussi haut, bien que nous
n'aimions pas à y revenir à temps et à contre-temps
en de fastidieuses répétitions. Mais nous voyons le
mal à côté du bien. Nous sommes les hommes au
cœur tranquille et triste, aux yeux clairs et fermes
qui ne papillotent pas devant les clinquants dont on
recouvre la laideur morale. Nous méditons attentive­
ment ces paroles de Léon XIII au clergé français :
« Les temps actuels sont tristes; l'avenir est plus
sombre encore et plus menaçant : il semble annon­
cer une crise redoutable de bouleversements sociaux. »
Nous écoutons ce sanglot sorti du Vatican et qui fait
écho au gémissement de La Salette : « Nous nous
affligeons du fond du cœur, en voyant avec quelle
force en France non moins qu'en Italie, des sectes
malhonnêtes et funestes exercent leur domination *. »
Oui, comme s'en plaint Léon XIII, nous sommes
sous la domination des sectes malhonnêtes. Nous
t
4
Décret sur l'héroicito des vertus du Vunérablo Curû d'An*.
NOTRE-DAME
DE
LA
SALETTE
sommes en franc-maçonnerie. Nous vivons.dans u n
temps de Passion, sans que rien, hélas! nous fasse
prévoir le j o u r de Y Alléluia* Kt nous n'avons pas le
cœur à chanter et à jouer de la lyre le long des
fleuves de Babylone pour charmer nos maîtres.
Qu'on nous laisse au moins la liberté des larmes!
Ce ne seront pas, mes Frères, des larmes stériles
si nous les unissons aux larmes de Notre-Dame de
La Salette. A l'endroit où Marie est apparue, une
source jusqu'alors intermittente est devenue un
ruisseau au m u r m u r e éternel, dont les eaux vont
laver les flancs de la montagne et réjouir la vallée.
De même nos larmes de repentir et de conversion
s'en iront purifier notre vie de ses souillures, et
féconder notre action dans l'avenir. Ainsi soit-il.
VIII
Notre-Dame de Lourdes
LA RÉALITÉ DES MIRACLES DE LOURDES
Discours prononcé le 5 décembre 1S97, en l'église SaintSulpice à Paris et, avec des variantes, à Enghîen (Seinc-elOise)le 26 mai 1910 et à Vernon(Eure)le 9 octobre 1910.
N O T R E - D A M E D E LOURDES
LA RÉALITÉ DES MIRACLES DE LOURDES
Maria abiit in
montana.
Marie s'en alla dans le
montagnes.
(Luc ch. i.)
t
1
MONSEIGNEUR ,
MES FRÈRES,
Lorsque la Très Sainte Vierge s'en alla dans les
montagnes de la Judée pour rendre visite à. sa cou­
sine Elisabeth, elle lui apportail, avec la présence
de Jésus, u n redoublement de foi et de piété. Or, il
lui a plu de nos jours de faire une visite semblable
à la terre et de poser de nouveau son pied sur les
montagnes, abiit in montana. Seulement, ce ne sont
plus les collines de son pays, ce sont nos belles
Pyrénées qu'elle a honorées de sa présence, et c'est
sur la France qu'elle a répandu les grâces de sa nou­
velle Visitation.
Nous e n avions bien besoin. L'incrédulité et l'in­
différence avaient glacé les âmes. Marie est venue
les réchauffer en y rallumant la lumière de la foi et
la flamme de la piété. Voilà le double bienfait de
i, Mgr Meunier, croque d'Érreux.
LA SAINTE VIERGE
200
Lourdes. Il s'adresse aux incroyants et aux croyants.
Aux incroyants de bonne foi, il rend la foi par la vue
du miracle ; aux croyants de bonne volonté, il apporlc
un accroissement de piété par la grace. Telle est la
double vérité que je voudrais vous exposer.
MONSEIGNEUR,
Dans la préface de votre ouvrage : Trois
de Notre-Dame
de lourdes
miracles
au diocèse d'Évreux.
vous
avez rappelé l'antique adage : de Maria nunqwtm
salis, on n e parle jamais assez de Marie. Outre celle
raison générale de louer Notre-Dame de Lourdes,
vous en indiquiez une autre, en disant que votre
diocèse a u n e dette particulière de reconnaissance
envers elle, en raison des bienfaits qu'il en a reçus.
Celle dette, vous l'avez noblement payée en écrivant
votre remarquable étude canonique sur trois de ces
bienfaits, mais vous ne perdez aucune occasion de
vous en acquitter davantage. Il y a huit jours, vous
étiez à Lourdes, priant et remerciant Marie ; aujour­
d'hui, vous êtes accouru ici pour présider une fêle
en son honneur. Puissé-je m e faire l'écho de votre
ardent et intelligent amour envers la Vierge des
Pyrénées !
I. — Lourdes pour les incroyants.
PORTÉE DU MIRACLE
Pour les incroyants, Lourdes est une école de foi,
parce que c'est l'affirmation la plus éclatante du
miracle.
NOTRE-DAME DE LOURDES
201
Le miracle est la grande ou plutôt la seule démons­
tration décisive de la vérité d'une religion.
Voici, en effet, u n homme qui se dit envoyé de
Dieu pour révéler une doctrine à la terre. Quelle
preuve peut-il donner de sa mission? Je n'en A ois
pas d'autre que le miracle.
Si, en effet, il ne peut accomplir que dos acles à
la portée de tout le monde, il est clair qu'il n'a pas
de délégation spéciale du Ciel. Il n'a que sa parolo,
mais sa parole peut être celle d'un imposteur ou d u u
halluciné.
Si, au conlrairc, il peut accomplir des acles qui
dépassent toutes les forces humaines, s'ilpoul, par
exemple, faire instantanément fleurir un rosier ou
hiver, guérir une j a m b e cassée ou ressusciter un
mort, il est certain qu'il n'agit ainsi que par un
pouvoir immédiat de l'Être infini, par suite, q u e
Dieu est avec lui et qu'il dit la vérité, car Dieu ne
sanctionnerait pas, p a r u n e inten'ention aussi direele
de sa toute-puissance, Faîlirmalion d'un menteur ou
d'un fou.
Aussi Dieu n'a jamais refusé le miracle à son
Église. Jésus-Christ en a promené la lumière à tra­
vers la J u d é e ; les Apôtres Font portée jusqu'aux
extrémités du monde ; et, depuis l'établissement du
christianisme, bien qu'il soit devenu moins néces­
saire et par suite plus rare, il y a toujours eu des
saints pour se transmettre d'âge en age cl de main
en main ce brillant flambeau qui ne s'allume qu'au
ciel.
C'est précisément parce qu'il a celle haute portée
religieuse et philosophique que le miracle est en
butte aux plus violentes attaques. Des libres-penseurs
202
LA SAINTE VIERGE
ont affirmé qu'il était impossible, parce qu'il était
contraire aux lois immuables de la nature. D'autres
ont déclaré que, s'il prenait fantaisie à Dieu de
guérir des malades ou de ressusciter des morts, il
devrait opérer devant une commission de savants et
sur des sujets, moribonds ou cadavres, choisis par
eux, sans quoi on ne tiendrait aucun compte de ses
actes.
Vainement les apologistes chrétiens du xix siècle
répondaient-ils aux premiers que Dieu, étant Tauleur des lois de la nature, pouvait fort bien en sus­
pendre le cours, dans un cas particulier et pour
une fin supérieure, sans bouleverser pour cela
l'ordre de l'univers et sans troubler fâcheusement
nos prévisions scientifiques. Vainement répondaient ils aux seconds que c'est une prétention étrange de
vouloir faire comparaître Dieu ou son envoyé devant
une commission, comme un écolier devant un jury
d'examinateurs; que la véritable science a le droit
s a n s d o u l c e l même le devoir d'examiner les phéno­
mènes surnaturels, mais qu'elle doil les étudier,
comme tous les autres, lels qu'ils se produisent il
là où ils se produisent, et non pas les rejeter parce
qu'ils se produisent en dehors du cadre qu'elle a
tracé et des conditions qu'elle a posées, ou parce
qu'ils dérangent ses idées préconçues; qu'un pareil
système enfin serait la négation de tout progrès et
de toute science. On n'écoutait pas les sages, et les
blasphèmes et les sarcasmes contre le miracle con­
tinuaient à couler des lèvres de la libre-pensée,
depuis Jean-Jacques Rousseau jusqu'à Renan.
e
NOTRE-DAME D E LOURDES
L'INTERVENTION D E
ao3
MARIE
Mais voici que tout à coup, vers le milieu du
xix° siècle et au plus fort de la crise rationaliste,
alors que la libre-pensée se croit victorieuse, le ciel
s'enlrouve. Marie en descend et, de son pied virginal,
renverse loules les barrières élevées par l'incrédulité
humaine contre la toute-puissance divine. Elle jellc
le miracle à pleines mains comme u n défi à ses enne­
mis, comme une bénédiction à ses enfants, comme
une lumière à toutes les âmes loyales qui veulent
voir.
Sans tenir compte des prescriptions et des
défenses de la libre-pensée, avec u n e grâce et une
fierté non pareilles, elle descend non dans une aca­
démie ou u n amphithéâtre, comme le demandait
Renan, mais dans u n e montagne, abiit in montana,
dans u n e grotte jusqu'alors solitaire, dont elle fait le
siège de sa toute-puissance et de sa bonté et qui
deviendra bientôt le rendez-vous des nations. Elle
dédaigne le savant prétentieux, elle converse fami­
lièrement avec u n e petite paysanne, u n e humble
bergère.
Elle refuse de se soumettre au programme rédigé
par l'incrédulité ; elle impose ses conditions à elle, et
elle sait que ses conditions l'emporteront. Elle sait
que la science, la vraie, reconnaîtra la réalité de son
intervention, la vérité du miracle, et que, seuls, l'or­
gueil et la mauvaise foi regimberont.
Et c'est bien en elfet ce qui est arrivé.
LA SAINTE VIERGE
L A RÉALITÉ MATERIELLE DES GUÉRISONS
ET LE TÉMOIGNAGE DE LA SCIENCE
La science a reconnu qu'il se produit ?i Lourdes
des guérisons en dehors de toutes les lois qu'elle con­
naît, que les maladies organiques les plus graves y
sont souvent instantanément et radicalement guéries.
Et ce ne sont pas seulement des médecins catho­
liques qui ont admis ces faifs, mais des médecins
protestants, juifs ou incroyants. La loyauté a parlé
chez eux plus haut que les préjugés religieux ou
philosophiques.
Nous possédons des attestations médicales, con­
cernant plus de 600 malades, qui comprennent cha­
cune deux certificats. En voici le thème schématique
à peu près uniforme. Le premier cerlifical, celui qui
précède le voyage de Lourdes décrit, en termes pré­
cis et scientifiques, une maladie d'ordinaire 1res
grave, quelquefois arrivée h la dernière extrémité.
Le second, rédigé après le bain dans la piscine, après
le verre d'eau bu a la fontaine, après la prière à la
grotte, constate purement et simplement que toute
trace du mal a disparu, que l'aveugle voit, que le
sourd entend, que le paralytique marche, que les
tubercules sont cicatrisés.
Dans cent cinquante environ de ces attestations,
les médecins déclarent catégoriquement que les phé­
nomènes leur paraissent humainement inexplicables
et miraculeux. Dans les autres, les médecins con­
statent la guérison sans commentaire, et leur conci­
sion n'en est pas moins é l o q u e n t e : ce sont, on le
comprend, des médecins libres-penseurs ou du moins
NOTRE-DAME DE LOURDES
205
non-catholiques qui n'ont pas voulu affirmer le
miracle, mais que la loyauté professionnelle et l'hon­
neur ont forcés ù confesser la réalité matérielle des
faits. Leur certificat nous suffit, c'est un hommage
très significatif de la science à une puissance qui la
dépasse ; c'est plus que la confession du miracle, c'en
est la description authentique et détaillée.
Un savant bien connu, le docteur Bcrnheim,
Israélite, l'un des leaders de la libre-pensée, chef de
l'Ecole de médecine de„Nancy, admet la réalité des
guérisons et les déclare authentiques. Il écrit dans sou
Traité de la suggestion appliquée à la thérapeutique ;
« En relatant ces observations de guérisons AUTHEN­
TIQUES obtenues à Lourdes; en essayant, au nom de la
science, de les dépouiller de leur caractère
miraculeux;
en comparant à ce point de vue seul la suggestion religieuse avec la suggestion hypnotique, je n'entends ni altaquer la foi religieuse, ni blesser le sentiment religieux.
Toutes ces observations ont été recueillies avec sincérité
et contrôlées par des hommes honorables. Les faits
existent, l'interprétation est erronée. »
On ne peut ctre plus courtois dans les termes.
Enregistrons l'aveu : les faits existent. Quant à la
réserve : L'interprétation est erronée, nous avons le
droit de la discuter, et c'est ce que nous allons faire.
LA GRITIQUE DES FAITS
Il existe, au point de vue qui nous intéresse, deux
séries de maladies : les maladies organiques et les
maladies nerveuses.
Dans les maladies organiques, les tissus sont alté­
rés, détériorés, par la destruction interne ou externe
LA SAINTE VlEllGfi
des cellules : telles sont les fractures, les plaies
purulentes, la gangrène, le cancer, la périoslile
aiguë, le lupus, la tuberculose au troisième degré
avec cavernes dans les poumons, le choléra, la fièvre
jaune, etc.
Dans les maladies nerveuses, il n'y a qu'un trouble
fonctionnel provenant d'un étal anormal des nerfs
ou du fluide dynamique qui les traverse, comme dans
la névralgie, la neurasthénie, la paralysie, etc.
Or, les affections nerveuses peuvent être guéries
par des causes analogues à celles qui les produisent,
une forte commotion nerveuse ou cérébrale, la sug­
gestion ou l'hypnose ; il y a la un fait singulier,
encore mal expliqué, mais certain et qui ne dépasse
pas les forces de la nature.
Il n'en va pas ainsi des maladies organiques.
Quand il se produit une brèche dans l'architecture
du corps humain, on ne la comble pas artificielle­
ment comme un trou dans une muraille par l'ad­
jonction externe de la substance manquante, par
u n replâtrage superficiel, mais par la restauration
intime du tissu, par une création ou, si l'on vcul,
une quasi-création organique et autogène de matière
vivante, baignée des mêmes fluides, arrosée des
mêmes vaisseaux sanguins, traversée des mêmes
nerfs que la matière ambiante.
Or, el c'est ici le point capital, celle restauration
ou reconstitution des tissus est soumise à une loi
que voici : elle se fuit par une action progressive
et
relativement lente. Les tissus se reforment comme ils
se sont formés au moyen de cellules engendrées sur
place. Pour celle opération, il faut que le courant
sanguin apporte les matériaux nécessaires p a r afflux
NOTRE-DAME DE LOURDES
207
infinitésimaux, que la force vitale les transforme,
les mette en œuvre et s'en serve pour reconstruire
les parties détruites et combler les brèches béantes.
Or, ce travail de la nature demande du temps.
Le temps, qui est l'auxiliaire indispensable de la
croissance et de la vie, l'est aussi de la guérison.
L'homme guérit comme il grandit, non pas en u n
jour, non par bonds et par à-coups, persaltum, mais
par u n travail continu et progressif.
Une plaie béante, causée par la corrosion d'une
masse de matière, peut, grâce à F effort de la nature
secondée par une thérapeutique intelligente, se des­
sécher, faire place à de nouveaux tissus, mais cela
demande des jours ou bien des semaines. Si la guérison
est instantanée, elle est contraire a u n e loi physique
bien constatée ; elle est par définition u n miracle.
Ge principe de la reconstitution progressive des
(issus est scientifiquement certain, solide et inébran­
lable comme le granit. C'est la base de notre inter­
prétation qui n'est donc pas erronée, comme le
D Bernheim le prétend. Nous défions tout savant
loyal d'en fournir une autre qui concorde avec les
faits. On ne peut nier ce principe sans méconnaître
une loi fondamentale de la nature, sans ébranler la
science tout entière, et, chose singulière, en le défen­
dant, c'est nous qui défendons non pas seulement la
foi, mais la science elle-même contre la libre-pensée.
La suggestion n'expliquerait rien ici. Elle ne peut
rétablir l'équilibre nerveux ; elle ne peut créer instan­
tanément des tissus. Souvent efficace pour les mala­
dies nerveuses, elle ne peut produire la guérison
r
instantanée, radicale et définitive d'une plaie suppurante ou d'une maladie organique
quelconque.
208
LA SAINTE
VIEUGE
r
Le D Charcot, dans son célèbre article « la foi
qui guérit », publié p a r l a Revue Hebdomadaire
du
3 décembre 1893, reconnaît formellement l'existence
cl la fixité de ce qu'il appelle « lu loi physiologique
de la régénération musculaire » (ibid., p . i3o). Par­
lant d'une guérison survenue au xviii siècle, il dit:
« La cicatrisation complète demande un temps nor­
mal pour s'effectuer et ce n'est en effet que quinze
jours plus lard que la peau est devenue lisse, in­
demne de toute ulcération en voie de cicatrisa­
tion » (ibid.]. Un peu plus bas, il ajoute : « Si pen­
dant la paralysie, les muscles se sont atrophiés, le
membre ne reprendra sa force et SOJI volume que
lorsque les faisceaux musculaires se seront régénérés
et celte génération, à laquelle président aussi des
lois physiques, demande un temps suilisuul pour
s'accomplir. »
Le D Bernhcim reconnaît lui aussi la même loi
et par suito l'impuissance de la suggestion en dehors
des cas de névrose, u La suggestion, dit il, est un
moyeu qui ne s'adresse qu'aux troubles nerveux ou
Ibncliouncls, elle est sans action sur les maladies
organiques. »
Si donc, il y a à Lourdes des guérisons instanta­
nées de maladies organiques, puisque, d'après
Charcot et Bernhcim, il est impossible de les attri­
buer à la suggestion ou a une action physique ou
nerveuse quelconque, il faut donc déclarer qu'elles
sont dues à une cause vraiment surnaturelle.
Qu'il y ail des guérisons de maladies nerveuses à
Lourdes, c'esl évident, c'est inévitable, el les incré­
dules doivent s'en étonner moins que les autres
puisqu'ils répèlent bien haut que rien n'est plus ualu0
r
NOTRE-DAME DE LOURDES
2O0
rcl : ce serait donc u n miracle qu'il n'y en eût pas.
Mais ce qu'il faut savoir, c'est d'abord que ces guéri­
sons ne sont enregistrées que pour mémoire et que,
suivant l'expression du D Boissarie, elle n'ont pas
d'éditeur responsable : nous ne les donnons jamais
pour des miracles.
Mais ce qu'il faut observer ensuite — et voilà le
nœud de la question — c'est qu'il y a aussi des gué­
risons de maladies organiques et même en bien
plus grand nombre : la proportion des maladies ner­
veuses aux maladies organiques guéries est de un à
douze. Sur douze cas, par exemple, on trouvera une
seule paralysie, contre une plaie, une tumeur blanche,
ua cancer, un lupus, u n e carie des os, une tubercu­
lose avancée, etc.
Je pourrais citer des centaines de certificats des
plus hautes célébrités médicales décrivant les mala­
dies de ce genre les plus graves et dont ils ont
constaté la complote disparition après u n voyage à
la grotte de Massabielle. Ces phénomènes n'ont rien
de commun avec les expériences de la Salpelrière.
La guérison instantanée d'une plaie profonde où Ton
peut enfoncer le poing ne relève pas des nerfs ; c'est
un miracle et c'est le cas de Pierre de Rudder. La
guérison instantanée d'un lupus qui a dévoré les
lèvres, le nez et les joues d'une malheureuse ne
relève pas des nerfs; c'est un miracle, et c'est le cas
de Marie Lcbranchu et de MmeRouchcl. La guérison
instantanée d'une tuberculose au troisième degré avec
cavernes ne relève pas des nerfs ; c'est un miracle et
c'est le cas de Marie Lemarchand, des jeunes filles
de Villepinte et de beaucoup d'autres. Je ne puis
foire ici le récit de ces étonnantes guérisons, garaur
LA S A I N T E V f E R C E . —
14
LA SAINTE VIERGE
2lO
lies par la loyauté et la science tics témoins et des
médecins les plus estimés. Lisez-les dans les beaux
ouvrages du D Boissarie et de l'abbé Bertrin.
r
L E TÉMOIGNAGE DES FOULES : SA VALEUR
Et c'est parce que ces faits sont des miracles que
Ton va à Lourdes. C'est une loi psychologique cl
sociale que, loules les fois que des foules se mettent
en branle et affluent vers une région, c'est qu'elles
y sont attirées par l'appât d'un avantage matériel.
C'est ainsi que les Barbares émigrèrenl jadis de leur*
forcis et de leurs steppes glacées pour aller habiter
les bords enchantés de la Méditerranée.
C'est ainsi que les mineurs se ruent vers un pays
où on leur dit que l'on a découvert une mine d'or
ou de diamants. Si la nouvelle est fausse ou si lit
la mine est vite épuisée, ils se retirent déçus el
furieux et ne reviennent plus. Si, au contraire, ils
continuent à y affluer pendant des années, c'est la
preuve que la mine est riche et donne toujours,
Or, voilà cinquante ans que les foules se préci­
pitent à Lourdes. Loin de diminuer, leur aflluence
croit de plus en plus. Actuellement on y compte
environ un million de pèlerins qui y débarquent
chaque année. Vous pouvez en conclure que ces
foules ont trouvé ce qu'elles venaient chercher, l'or
du miracle, le diamant de la santé et de la vie.
Direz-vous qu'elles se trompent, parce qu'elles sont
bornées et ignorantes. Non, on ne se trompe pas
sur des intérêts aussi tangibles et en m ê m e temps
aussi importants cl aussi chers. Non, l'aveugle ne se
trompe pas en criant au miracle, lorsqu'après être
NOTRE-DAME DE LOURDES
resté des années dans ses tristes ténèbres, il voit
tout à coup la lumière du ciel. Non, le sourd ne se
trompe pas en criant au miracle quand, après être
resté des années dans sa solitude silencieuse, il entend
tout à coup la parole et la musique humaines. Non,
le paralytique ne se trompe pas en criant au miracle
quand, après être resté des années cloué sur son lit,
il peut tout à coup bondir.
Soyez surs que s'il n'y avait pas de ces guérisons
à la grollc, le n o m b r e des pèlerins diminuerait
bientôt cl que, au bout do peu d'années, Lourdes
deviendrait une mine abandonnée, une ville morte,
comme certaine cité de l'Alaska, naguèrefrémissanle
de vie et subitement devenue déserte, le jour où sa
mine fut épuisée .
1
LOURDES, LA. VILLE-MIRACLE
Et Lourdes n'est pas seulement la ville d u miracle,
c'est la ville-miracle, c'est un miracle vivant.
Une petite paysanne avait prédit que les foules
viendraient en procession dans un village jusqu'alors
inconnu du monde et y chanteraient la Vierge, comme
la Vierge avait jadis prédit que toules les générations
l'appelleraient bienheureuse. Qui donc pouvait ainsi
révéler l'avenir à la petite Française, sinon celui
qui l'avait jadis enlr'ouvcrt devant la jeune fille
d'Israël ?
Et la prédiction faite, qui donc pouvait la réaliser ?
Était-ce le monde ? Ah ! ce qu'on appelle le monde a
attaqué la .Vierge de Lourdes avec fureur; il aurait
i. Dawson City.
LA SAINTE VIERGE
voulu la brûler sur son églantier, comme il avait
jadis brûlé Jeanne d'Arc sur son bûcher, parce que,
clic aussi la bienheureuse, clic était gênante et surna­
turelle.
D'ailleurs le monde, l'eût-il voulu, n'eût jamais pu
créer Lourdes. On ne lance pas un pèlerinage inter­
national et mondial comme on lance une station
balnéaire, à coups de réclame et de capitaux. La
grandeur de Lourdes n'est donc pas de création
humaine, mais d'origine divine, c'est un miracle.
Aucune force artificielle ne pourrait soulever la
masse de l'Océan cl la jeter sur ses rivages aux heures
de la marée ; il y faut l'influence d'un astre. Eh bien,
de mémo, aucune force mondaine ne pouvait soulever
cet autre Océan, les masses populaires et les j c l e r s u r
les bords d u Gave dans ces j o u r de grandes marées
h u n a i n c s que sont les grands pèlerinages. Il y faut
aussi l'action d'un astre plus puissant que celui qui
cela ire nos nuits.
Or, il a paru l'astre divin, il a paru au ciel de la
France, sous les traits de la femme bénie, que l'Eglise
proclame belle comme la lune et brillante comme le
soleil. 11 a émis ses rayons surnaturels; il a exercé sa
formidable influence, il a soulevé l'Océan.
Et les voila, les \oilù, les grandes marées popu­
laires, les grandes vagues d'humanité, qui accourent
de tous les pays, comme les vagues de la mer accourent
du large. Les voilà avec leur écume de douleurs et
de maladies et le mugissement grandiose de leurs
prières.
Elles viennent chanter devant la douce statue à la
robe blanche, à la ceinture bleue, aux mains jointes,
aux yeux idéalement levés vers le ciel; elles lui
NOTllE-DAME DÈ LOURDES
2l3
disent leurs joies et leurs tristesses, leur espérance et
leur amour. Et le Gave, qui appuie leur voix de son
murmure éternel, emporte au loin leur magnificat : et
c'est le miracle qu'elles acclameul avec le nom de la
Vierge bienheureuse : bealam me dicent omnes
raliones.
gene-
II. — L o u r d e s pour l e s croyants.
Si la grollc de Lourdes est pour les incroyants de
bonne volonté une école de foi, c'est une école de
piété pour les croyants.
Un vent d'indifférence ou d'irréligion, plus étouf­
fant que le simoun du désert avait souillé sur la
France depuis plus décent ans, desséchant les camrs.
Mais voici qu'un vent pur et frais descend des mon­
tagnes, un vent de Pentecôte, qui frôle de son aile
les foules réunies autour de la grotte Massabiellc et
s'en va au loin relever les fronts cl tonifier les âmes.
Lourdes a été depuis cinquante ans le Cénacle de la
France, le foyer d'un mouvement religieux le plus
intense que nous ayons vu depuis bien des siècles.
Marie s'y est faite notre maîtresse. Si elle a guéri les
corps, elle a guéri un bien plus grand nombre d'funes.
(/est une mission permanente ouverte d'un bout de
l'année à l'autre, où les pécheurs se convertissent et
où les justes, selon le conseil divin, deviennent de
plus en plus justes : qui justus est juslijicetur adhuc.
Voilà le grand bienfait de Lourdes, celui que le monde
ne voit pas, mais celui que le Ciel suit d'un regard
attentif et aleiulri. Considérons-le à notre tour.
2X4
LA, SAINTE VIERGE
LOURDES, ÉCOLE DE PRIÈRE
A Lourdes on apprend ù prier. La prière est comme
l'aspiration de 1 "âme. C'est par la prière que l'âme
attire en elle l'air fortifiant de la grâce. Jadis les
nations savaient prier, Nos pères priaient à NoireDame du Puy, à Notre-Dame de Chartres, au MoutSainl-Michcl, à Saint-Martin de Tours : c'étaient les
grands sanctuaires où la nation allait puiser la vie
divine. Mais les pèlerinages, ces écoles de prière,
avaient cessé : un homme d'Etal avait décrété solen­
nellement que l'ère en était close .
Mais voici que Marie rouvre une de ces écoles. Elle
lève la main en m ê m e temps que Bernadette pour
faire le signe de la croix. Elle lui demande de dire
le rosaire : elle le m u r m u r e avec sa pelile élève. Elle
répétera bientôt celle leçon à la France elle-même. A
ses disciples qui lui disaient : Enseignez-nous à prier,
Jésus avait appris le Pater Nosler. Marie apprend à
ses enfants Y Ave Maria.
Mais Y Ave Maria est une douce introduction à la
prière universelle, cl voilà pourquoi la France a rap­
pris à prier aux pieds de Marie. Son cœur a baltulà
comme il n'avait jamais battu ailleurs. Sou âme s'y
est tendue au plus haut degré delà supplication /exallée
au paroxysme de la foi, de l'espérance e l d e l'amour.
Dans ces jours de grandes rogations que sont les
pèlerinages nationaux, l a m e de la patrie s'est con­
centrée dans cet espace bétii qui s'étend devant la
grotte ou devant l'église du Rosaire. Oui, la vraie
1
i. M. Thiùrs
NOTRE-DAME DE LOURDES
2l5
France était là, non pas celle de Voltaire ou de JeanJacques, mais celle de Charlemagne cl de saint Louis,
do sainte Clotilde, de Jeanne d'Arc et de Bernadette,
la France qui croit elqui prie, la France qui frémit à
Ions les souflles d'en haut.
Ailleurs on compte les minutes, là on ne sent pas
U vol des heures. Le jour passe, la soirée passe, la
nuit passe et des milliers de pèlerins restent là en
plohi air à genoux les bras en croix, répétant inlas­
sablement Y Ave Maria. Entre la grolte éloilée de
cierges, celte prière qui étincelle, et le Gave, cette
prière qui chante et qui pleure, il y a la multitude
dont le regard brille d'espérance et dont la voix
tremble d'émotion. El le plus inerte, le plus insen­
sible, est le plus souvent saisi p a r l e tourbillon sacré
qui emporte les âmes dans un crescendo de suppli­
cations populaires, cependant que la foule clame ses
désirs, j'allais presque dire ses volontés respectueuses
à Jésus et à Marie : « Notre-Dame de Lourdes, priez
pour n o u s ! Notre-Dame de Lourdes, exaucez-nous !
Jésus, fils de David, ayez pitié de n o u s ! Jésus, fils
de David, guérissez nos malades ! » El quand un
malade se lève guéri, le Magnificat éclate éperdu,
délirant. Ah ! voilà u n spectacle qui fait prier et bien
souvent pleurer. Voilà une grande école de prière !
LOURDES, ÉCOLE DE RÉSIGNATION
Il y a bien des malades qui guérissent à la grotte ;
el p a r l a Marie nous montre sa bonté et excite notre
confiance. Mais il y en a beaucoup aussi, et même
beaucoup plus, qui ne sont pas guéris : mais Lourdes
no leur est pas inutile cl c'est pour eux la source
LÀ. S A I N T E
VIERGE
d'une vertu précieuse, c'est une école de résignalion.
Ils sont venus comme les autres avec u n immense
désir et une vive espérance. Ils ont prié c o m m e les
autres, bu à la fontaine comme les autres, se sont
baignés à la piscine c o m m e les autres. Ils ont vu les
autres, les heureux, se lever guéris, ils ont entendu
l'explosion du Magnificat. Mais hélas! ils sont restés
cloués sur leur lit, immobiles dans leur para­
lysie, avec leurs plaies, leur cancer, leur phtisie :
au lieu du Magnificat, un sanglot a éclaté dans leur
voix.
Représentez vous quelle doit être leur déception.
Ils ont entrevu comme Moïse la terre promise de la
s a n t é : et ils n'y p c m c n l enlrer. Au lieu de la joie
de vivre, ils ont devant eux la perspective des longues
douleurs, des insomnies, des opérations, peut-être
la mort à brève échéance. Ne doil-il pas s'ensuivre
u n e tcrribleproslration physique et morale, une crise
de révolte et tic désespoir, capable de terrasser ces
pauvres débris d'humanité ?
Eh bien, non, ce n'est pas ce qu'on observe à
Lourdes. Marie verse dans la plupart de ces cumrs
le baume de la résignation. J'ai assisté au départ de
ces malades qui n'avaient rien obtenu, départ mé­
lancolique et qui nous serrait le cœur. Mais d'ordi
naire il y avait UJI sourire sur leurs pauvres visages
et ils disaient doucement à leurs amis : Ce sera pour
une autre année !
Ah! la résignation en pareil cas n'est-clle pas
admirable? N'est-ce pas aussi un miracle, miracle de
force morale PEllcadoucileltransfigurc la souffrance.
Marie fait comprendre à ses enfauls qu'il y a quelque
NOTRE-DAME DE LOURDES
217
chose de meilleur que les joies terrestres, à savoir
les joies célestes achetées par la douleur.
Je me trouvais un j o u r à Lourdes à la procession
du Saint Sacrement à côlé d'un petit paralytique et
de sa mère. Un évêque passait et posait un instant le
pied de l'ostensoir sur la tête de chaque malade. Il
loucha ainsi l'enfant ; mais, hélas ! celui-ci ne bougea
pas, et u n sanglot que j ' e n t e n d s encore sortit du
cœur de la pauvre m è r e .
Je détournais mes yeux de ce triste spectacle pour
nie tourner vers la grotte. Or, m o n regard tomba
involontairement sur la grande plaque de marbre
blanc où les principales apparitions sont inscrites en
lettres d'or, et j e lus ces mots qui m e firent tressail­
lir: « Et Marie dit à Bernadette : Mon enfant, je vous
promets de vous r e n d r e heureuse, non ici-bas,
mais dans l'éternité. » Et j e compris le mystère de
Lourdes! Je me dis que si moi, méchant et dur,
j'étais é m u j u s q u ' a u x larmes, Marie qui est mère,
Marie au cœur si tendre était plus émue que moi
et versait sur la mère et sur l'enfant une grace invi­
sible, plus précieuse que la santé. Elle voulait, au
prix de ce sacrifice, les rendre plus heureux dans
Téterni té.
LOURDES ÉCOLE DE CHARITÉ
Il est une autre vertu que nous enseigne Lourdos,
c'est la charité, le rapprochement des classes, le
dévouement social.
Des milliers de pèlerins pauvres vont chaque
année à la petite ville pyrénéenne : ils font un voyage
coûteux, u n séjour coûteux. Qui paie les frais de ce
2l8
h A. SAINTE VIEHGE
voyage et do ce séjour? La charité, éclose sous le
regard de Notre-Dame.
Ces pauvres trouvent là-bas des infirmiers cl des
infirmières volontaires. Ces ouvrières ont pour femmes
de chambre des barounes cl des duchesses : ces tra­
vailleurs ont pour valets des marquis. Qui donc
pousse ces riches, ces nobles, ces délicats à se dévouer
ainsi nuit et j o u r ? La charité, tombée du cœur de
Notre-Dame.
Mais il est une charité plus touchante encore, celle
des malades entre eux el elle va parfois j u s q u ' à l'hé­
roïsme.
Eu 1S97,
m a l a d e vint a Lourdes où son
voyage avait élé payé par une a m i e , gravement
atteinte comme elle. Au moment où le Saint Sacre­
ment passait près d'elle, elle fil celle prière magna­
nime : « Mon Dieu, si Vune de nous seulement doit
cire guérie, que ce ne soit pas moi, que ce soit
J e a n n e ! » El Dieu la prit au mot.
Chaque année des jeunes filles poitrinaires de
Yillepiute viennent à Lourdes et chaque année plu­
sieurs d'entre elles sont radicalement guéries. En
njo3, il y cul une exception : pas une seule guérison.
Comme le docteur Boissaric s'en étonnait, voici ce
qu'il apprit :
Craignant que les religieuses de Maric-Auxiliatricc,
leurs infirmières dévouées ne fussent chassées de
Villcpintc et que ce cher asile ne fut laïcisé, les
pauvres enfants avaient dit u la Sainte Vierge : « 0
Marie, si le maintien de nos bonnes maîtresses csl à
u
n
G
1
2
1 . M»«* Catay.
», Mllo Jeanne Tiilasnc.
NOTRE-DAME DE LOURDES
2ig
ce prix, qu'aucune de nous ne soit guérie. » Et Marie
les prit aussi au mot.
Il est diJïîcile de ne pas voir un miracle dans ces
coïncidences merveilleuses ; mais que Tony croie ou
que l'on n'y croie pas, il est impossible, si l'on a
du cœur, de ne pas être ému du dévouement héroïque
de ces pauvres malades qui renoncent en faveur de
leurs bienfaitrices à l'espoir d'une guérison si ardem­
ment désirée. Et voilà une des fleurs de Lourdes.
iS'esl-ce pas Tune des plus exquises?
Peut-être êtes-vous tentés de vous dire : « Mais
pourquoi Dieu a-t-il exaucé celte prière et n'a-t-ilpas
plutôt accordé à ces héroïnes, avec ce qu'elles
demandaient pour les autres, ce à quoi elles renon­
çaient pour elles-mêmes? » Mais si Dieu refusait
toujours ces sacrifices, personne n'aurait plus la
pensée de les lui offrir et, ainsi, la plus belle des
vertus perdrait une occasion sublime de s'exercer.
Le grand mystère du christianisme depuis le
(ialvairc, c'est la rédemption des urnes par d'autres
aines qui s'immolent. Et voilà à quelles hauteurs
morales, Noire-Dame de Lourdes élève scs enfants :
elle leur apprend la charité jusqu'à l'héroïsme.
Bénissons donc Marie d'avoir ainsi visité la France
de nos jours et fait de la sainte Montagne une école
de foi et de Aie chrétienne : abiil in montana!
SUR LA TERRASSE DU ROSAIRE
Un soir du mois de septembre 1897, je me trou­
vais sur la haute terrasse de l'église du Rosaire. Les
étoiles s'allumaient une à une dans le ciel. Mais bien
rares étaient ceux qui levaient la tète pour les voir,
220
LA SAINTE VIEIIGE
car un autre spectacle se déroulait alors devant eux,
bien capable de retenir leur attention sur la terre.
En bas, sur l'immense esplanade, la lumière jail­
lissait de tous côtés. Celait la procession qui se for­
mait, dévalant le long des rampes, circulant à tra­
vers les allées ; et les petits cierges des pèlerins en
dessinaient la ligne sinueuse à perte de vue jusqu'au
pont du Gave.
Et c'était u n spectacle féerique de voir ce long cha­
pelet de feu qui glissait lentement autour de la statue
de la Vierge, comme égrené par u n e main invisible,
au chant puissant et monotone des Ave Maria. Les
petits cierges de la terre avaient éclipsé les pales et
lointaines étoiles.
Je pensai alors à Ion les ces raisons sereines qui
brillent depuis des siècles au firmament du christia­
nisme, comme de pures étoiles, mais que les âmes
contemporaines, courbées à terre, avaient cessé de
regarder. Et j e me dis que Marie avait tout à coup
fait jaillir les miracles et les grâces de Lourdes,
comme ces mille lumières qui se mouvaient sous
mes yeux, et que c'était leur clarté qui guidait la
foule vers le Christ et sa Mère au chant joyeux des
Ave
Maria.
O miracles nouveaux, vous n'êtes pas plus lumi­
neux que les anciens ; mais, plus rapprochés de nous,
vous nous éclairez davantage. Brillez donc aux yeux
de tous, croyants et incroyants, et amenez-les tous à
Jésus par Marie. Ainsi soil-il.
IX
Notre-Dame de Pontmain
Discours prononcé le 17 janvier 1911,
dans la basilique de Pontmain,
pour le 40 anniversaire de l'apparition.
e
NOTRE-DAME DE PONTMA1N
Monslra
te CSSJ
malrem.
Montrez que vous ôtes nolro
mère.
1
MoNSEIGNEUU ,
â
RÉVHUEXDISSIME P È H E ,
MES F u È I l E S ,
De tout temps, la très sainte Vierge s'est montrée
la mère et la reine de la France ; de tout temps elle
l'a comblée de bienfaits. Mais jamais, semble-t-il, elle
ne lui a prodigué les marques de miséricorde avec
autant de libéralité et de splendeur qu'au xix siècle.
Elle l'y a favorisée de cinq apparitions célèbres, la
Médaille miraculeuse à Paris, La Saletle, Lourdes,
Pontmain et Pellevoisin.
Une môme pensée de tendresse maternelle relie
comme u n fd d'or ces apparitions entre elles. Elles
ont toutes le même caractère général, le même but
final. C'est toujours Marie qui se penche sur la grande
nalion malade pour panser ses blessures et qui lui
offre, avec une invitation à la prière et a la pénitence,
le secret de la guérison. C'est toujours la Vierge sainte
qui répond à celte prière de la France : Monstra te
esse malrem, montrez que vous êtes noire mère. Il y a
cependant des nuances entre ces manifestations de sa
e
i . Mgr Grcllicr, évoque de Laval.
a. Dom Berchmaus, abbé de la Trappe de Notrc-Dame-du-Salut.
LA SAINTE VIERGE
bonté. Chacune a son cachet, sa beauté propre, son
but spécial. Et voici, m e scmble-t-il, ce qui caracté­
rise celle de Pontmain et la rend particulièrement
touchante.
Au plus fort de nos désastres, alors que la France
raie, broyée sous le pied des chevaux allemands, dans
la boue sanglante des champs de bataille, Marie est
émue de pilié ; elle descend du ciel pour la relever
et la consoler. Elle lui apporte une leçon et u n bien­
fait. La leçon, c'est la nécessité et l'efficacité de la
prière p o u r apaiser la justice divine irritée p a r nos
péchés. Le bienfait, c'est le gcslc puissant et d o u \ ,
par quoi Marie suspend la guerre cl arrête brusque­
ment la marche de l'ennemi vainqueur.
Il y a aujourd'hui même, 17 janvier, quarante ans
que cet événement s'est passé. Vous avez voulu, mes
Frères, célébrer ce pieux anniversaire par des céré­
monies plus solennelles que d'habitude. Et le soleil
s'est mis de la fclc en versant sur vos campagnes
des Ilots de lumière éblouissante. Vous êtes accourus
plus nombreux que jamais pour suivre le conseil de
Marie. Vous venez prier ici, prier Notre-Dame et son
Fils, prier pour la France, prier pour l'Église, prier
pour vos chers enfants, prier aussi pour les pauvres
pécheurs. Oh ! combien vous avez raison ! La France
souffre encore, elle pleure, elle est déchirée; elle
tremble pour son avenir, elle se d e m a n d e ce que
sera demain, si demain ne sera pas encore l'invasion,
demain la révolution, demain l'anarchie, demain le
crépuscule de la mort ou peut-être aussi l'aurore de
la résurrection. Jamais nous n'avons eu autant
besoin de prier et de toucher le Fils deMarie. Aussi,
après vous avoir rappelé brièvement l'apparition de
N O T R E - D A M E D E PONTMAIN
225
Pontmain, j e m e propose d'étudier avec vous la leçon
et le bienfait qu'elle nous apporte, l'efficacité de la
prière dans les malheurs publics et l'intervention
miséricordieuse de Marie dans les malheurs de la
France.
MONSEIGNEUR,
Un évoque français est toujours heureux de glori­
fier Marie, mais il l'est surtout lorsqu'au souvenir
religieux qu'évoque ]\otrc-Dame s'ajoute un souvenir
patriotique. C est pourquoi Votre Grandeur a bien
voulu, assisté du Révércnclissime Père Abbé de NoireDaine du Salut, venir présider cette cérémonie où la
religion et la patrie s'unissent dans une harmonie si
douloureuse et si consolante. Daigne Marie écouter
vos prières et celle de votre peuple ! Daigne son di\ in
Fils se laisser toucher comme en 1871 et bénir votre
cher et beau diocèse et notre patrie bien-aimée.
I. — L'apparition d e P o n t m a i n .
Je n'ai point l'intention de vous raconter dans scs
détails la célèbre apparition. Elle est présente à tous
vos esprits. Son souvenir embaume ce sanctuaire et
illumine vos fêtes. Je veux seulement en faire res­
sortir quelques caractères .
4
i. Il est regrettable que les catholiques do France connaissent si
peu l'apparition de Pontmain. C'est pourtant un des faits surnatu­
rels les plus intéressants et les plus certains de notre histoire.
Tout bon Français devrait connaître les cinq belles apparitions dont
Mario favorisa la Franco au xrx siècle : celles de la Médaille mira­
culeuse en x83o à Paris, de La Salette en iS46, de Lourdes en i858,
de Pontmain en 1871, de Pellcvoisin en 1876. Ceux qui voudraient
en lire un récit très agréable et très consciencieux le trouveront dans
e
l'Épopée Mariale
en France
au XIX*
siècle,
par Bernard-Saint-John
Paria, librairie Beauchesnc).
LA S A I M E ViEHUJS. —
13
22Ô
LA SAINTE
VIERGE
Celte apparition est réelle, objective et ne laisse
aucun doute aux esprits bien faits et loyaux qui
réfléchissent. L'enquête conduite p a r Mgr Wicarl,
alors évoque de Laval, et dont il a consigné et con­
firmé canoniquemenl les conclusions dans son man­
dement du 3 février 1872, a établi de la façon la plus
lumineuse l'impossibilité d'une supercherie et l'im­
possibilité d'une illusion.
Impossible la supercherie. La bonne foi des quatre
enfants témoins de l'apparition, Eugène et Joseph
Barbedclle, Françoise Richer cl Jeanne-Marie Lebossé
est éclatante. La suile de leur vie montre qu'ils sont
dignes de confiance. Pressés de questions captieuses,
opposés les uns aux autres, ils répondent sans hési­
tation, sans l'ombre d'une contradiction, avec cette
assurance et celle précision que ne donnerait pas la
plus profonde habileté. Il est prouvé d'ailleurs qu'ils
n'ont pu se concerter entre eux et cependant ils font
le m ê m e récit jusque dans les moindres détails.
L'illusion est également inadmissible. L'halluci­
nation étant essentiellement subjective eût pro­
duit autant de visions cl par conséquent autant de
versions et de descriptions différentes qu'il y avait
d'enfants.
L'apparition de Pontmain, par le n o m b r e de ses
témoins, dont les dires ont pu être contrôlés au
moment même, et les uns par les autres, présente
une certitude éblouissante et une preuve d'authen­
ticité (pic Ton ne trouve pas dans les quatre autres
apparitions de Marie à la France au xix siècle, bien
que celles-ci nous paraissent cependant, pour d'autres
raisons, absolument indubitables. Elle est certaine
et particulièrement lumineuse. Elle s'impose, non ù
e
NOTRE-DAME DE PONTMAIN
227
notre foi, sans doute, mais à notre sens critique et à
notre probité intellectuelle.
Et combien elle est belle et suave et touchante!
C'est dans l'obscurité d'une soirée d'hiver, atténuée
parla clarté des étoiles, à l'heure où la France lève
les yeux vers Dieu du fond de ses ténèbres, que
Marie apparaît au ciel de Pontmain, avec sa robe
bleue, bleue comme le ciel, semée d'étoiles; avec
ses sandales bleues, piquées de rose!tes d'or; avec
son voile noir, synjbole de notre deuil qu'elle porte,
surmonté d'une couronne, symbole de sa royauté;
avec le crucifix sanglant qu'elle tient dans ses mains,
à la hauteur de sa poitrine.
Et tantôt elle sourit, et tantôt elle est triste.
Elle sourit quand elle voit ses enfants prier et la
foule chanter de pieux cantiques.
Le sourire de Marie ! Il n'est rien d'aussi doux et
d'aussi fécond au ciel et sur la terre. 11 réjouit le
cœur de Dieu; il fait tressaillir les élus ; il ensoleille
et vivifie les âmes. Il est plus doux que le sourire
des enfants, parce qu'il est plus p u r ; que le sourire
des mères, parce qu'il est plus t e n d r e ; que le sou­
rire des étoiles, parce qu'il est plus profond ; que le
sourire du printemps et des fleurs, parce qu'il est
plus joyeux. Il est doux comme l'amour qu'il res­
pire, comme l'espérance qu'il rayonne, comme la joie
qu'il sème dans les cœurs.
Mais, quand la Vierge n e sourit pas, elle est triste,
et, suivant l'expression pittoresque des enfants, elle
tombe en tristesse. Pauvre Marie ! Pauvre mère des
douleurs ! Mater dolorosa ! Que de fois elle est tombée
en tristesse l Et ce sont toujours ses fils qui en sont
la cause. Elle tombe en tristesse au Calvaire, où elle
LA SAINTE VIERGE
voit couler le sang de son premier-né Jésus. Elle
tombe en tristesse quand elle voit les h o m m e s , ses
autres enfants, ses enfants terribles, offenser Dieu et
s'exposer de gaîté de cœur aux tourments éternels.
Elle tombe en tristesse quand elle voit u n e nation
qu'elle aime se jeter dans l'apostasie. Elle tombe en
tristesse, quand son regard rencontre la France et
qu'elle nous rend visite.
Il y a des larmes dans sa voix dès l'apparition de
la Médaille miraculeuse, quand elle dit à Sœur Cathe­
rine Labouré : a Les temps sont m a u v a i s ; les fléaux
vont fondre sur la France ; il y aura des victimes. Les
rues seront pleines de sang ; le m o n d e entier sera
dans la tristesse. »
Il y a des larmes dans sa voix et dans ses yeux à
La Salette, quand elle dit : a L e bras de m o n Fils est
si lourd, si lourd q u e j e ne puis le retenir! »
Il y a des larmes dans sa voix, à Lourdes,
quand elle s'écrie : « Pénitence! P é n i t e n c e ! Péni­
tence ! »
A Pontmain aussi, elle tombe en tristesse quand
elle voit la foule, oubliant un instant sa présence,
rire et s'amuser, au lieu de prier avec elle. Elle
tombe en tristesse, quand elle regarde le cher cruci­
fix sanglant, victime des péchés de la France et sym­
bole de ses douleurs.
N'oublie pas, ô France, les tristesses el les gémis­
sements de ta mère ; gemitus matris
tuasneobliviscaris!
Ne va pas surtout les renouveller en
cœur par de nouvelles ingratitudes.
contraire de la consoler et de ramener
ses lèvres. Ne pleurez plus, ô notre
tristesse nous navre et BOUS I U Î .
lui perçant le
Efforce-toi au
le sourire sur
Dame, votre
Souriez-r*
NOTRE-DAME DE PONTMAIN
229
encore, votre sourire nous est nécessaire comme le
soleil l'est à la terre.
Les tristesses et les sourires de Marie, c'est en un
sens toute l'apparition de Pontmain. Par ses tristesses,
clic s'associe à nos épreuves ; par ses sourires, elle
en présage la fin. Elle nous apporte le remède et la
vie. Voyez, en effet, se dérouler sous ses pieds une
immense banderole blanche. Une main invisible y
écrit des lettres, des mots, une phrase célèbre :
M A I S PRIEZ, MES ENFANTS...
D I E U VOUS EXAUCERA EN PEU DE TEMPS...
MON F I L S SE LAISSE TOUCHER.
Celle phrase, nous allons en méditer le sens profond,
mes Frères. Mais qu'elle est donc émouvante! Je m e
rappelle encore le tressaillement qu'elle fit courir
dans les veines de la France en 1871, J'étais enfant,
mais j'avais vu des soldats revenir du champ de
bataille blessés, mutilés, la tete enveloppée de
bandelettes sanglantes et je m e demandais, avec tout
le monde, quand allait finir Je martyre de notre pauvre
patrie. Et tout a coup, quelques j o u r s après l'appa­
rition, le mol béni se répandait dans l'Ouest et nous
faisait frémir, cl en même temps flottaient dans l'air
des mots d e p a i x e l d'armistice. Nos cœurs qui avaient
pensé mourir se reprenaient à la vie et a l'espérance.
Et quand maintenant, après quarante ans, je pense
à ces mots, quand je les relis en esprit dans le sombre
azur de votre ciel, éclairés par les étoiles qui entou­
raient Notre-Dame, j'éprouve encore le même saisis­
sement. Et je ne puis ni empêcher d'emprunter les
paroles du Prophète et de m'ecrier : « O Pontmain,
jadis si humble, tu n'es pas la pluspetite de nos cités ;
LA SAINTE VIERGE
ton nom est devenu illustre et cher à la France. C'est
sur loi que s'est levée l'étoile du salut et de l'espé­
rance. Soyez donc bénie, ô Notre-Dame, soyez bénie
pour votre suave apparition, bénie pour vos tristesses,
bénie pour vos sourires, bénie pour l'amour que ces
tristesses et ces sourires nous témoignent. Donneznous d'en comprendre la leçon cl d'en reconnaître le
bienfait. »
IL — L a l e ç o n de P o n t m a i n .
Puissance de la prière ! Providence divine ! Supers­
tition enfantine et naïveté d'un autre age que la
science a dissipées ! Dieu, nous dit la libre-pensée, à
supposer qu'il existe, ne s'occupe pas des affaires
de ce monde cl il est sourd à nos accents. Les événe­
ments de ce monde se déroulent au hasard ou plutôt
déterminés p a r l e s causes naturelles, comme le cours
d'un fleuve est d é l e r m i n é p a r l a nature elles accidents
du terrain où il coule.
Il ne faut donc pas voir dans les cataclysmes et les
défaites le châtiment de prétendues fautes nationales.
II ne faut pas voir dans la grandeur cl les triomphes
d'un peuple la récompense de scs vertus. Une faut pas
voir dans son relèvement l'effetdc la prière et l'inter­
vention d'une cause supérieure. Il n'y a dans ces
événements aucune intention directrice transcen­
dante, mais seulement le fruit de l'intelligence et
de la volonté humaines.
La thèse chrétienne est tout autre. Dieu, nous ditelle, ne récompense pas toujours, il est vrai, les
justes par des prospérités temporelles immanquables,
il ne châtie pas toujours les pécheurs par des fléaux
NOTRE-DAME DE PONTMAIN
23l
immédiats. Une pareille providence, si elle s'exerçait
avec une régularité mathématique, ne laisserait guère
de place à la liberté et au mérite des hommes, Aussi
Dieu permet que les méchants aient des triomphes
momentanés. Il leur fait souvent expier tôt ou tard
dès ici-bas leurs péchés, surtout quand ceux-ci ont le
caractère d'une provocal ion publique à l'égard de sa
majesté. Mais en général, c'est dans l'autre vie qu'il
règle ses comples avec les individus.
11 n'en va pas dfe même pour les nations. Elles
n'ont pas de seconde vie : pas de palmes éternelles à
espérer, pas de flammes éternelles a craindre. Aussi,
c'est dès ici-bas qu'éclate a leur égard la justice
rémunératrice ou vengeresse. Dieu bénit celles qui
observent sa loi ; il flagelle celles qui l'abandonnent ;
il relève celles qui, après l'avoir offensé, reviennent
à lui en implorant sa clémence.
Celle vérité est évidente pour qui admet la justice
cl la bonté divines. Si Dieu est juste, il ne peut être
indifférent au bien et au mal ; et, puisqu'il ne peut
atteindre les nations coupables dans l'éternité où
elles n'entrent pas, c'est donc dans le temps qu'il
doit les récompenser ou les punir. D'autre part, il est
bon, il est père ; aussi, quand un peuple quil'a offensé
se jette à ses pieds et lui crie pardon, il se laisse lou­
cher, il relève l'enfant prodigue pour lui donner le
baiser de la réconciliation.
11 se laisse toucher ! Ah ! c'est une vieille habitude
chez Notre Seigneur. Du haut du ciel, il voit l'huma­
nité s'en aller titubante à travers les ténèbres de
crime en crime, de douleur en douleur, vers l'abîme
du sanglot éternel: il se laisse loucher! Il descend
vers elle et la prend par la main pour la conduire
232
LA SAINTE VIERGE
au b o n h e u r p a r des chemins de lumière. Durant sa
vie terrestre, il voit une foule épuisée el famélique :
il se laisse l o u c h e r ! Miscrcor saper turbam, e t i l la
nourrit d'un pain miraculeux. Il voit un peuple qu'il
a dû châtier tomber à ses genoux et lui demander
pardon ; il entend sa Mère qui lui c r i c : « Grâce pour
mon peuple, grâce pour mes enfants! » Il se laisse
loucher ! et il pardonne au coupable.
Voilà ce que Marie nous affirme c t c l l c v a l e prouver
b i e n l ô l Voilà la leçon de Pontmain cl elle va 61 rc
confirmée par u n bienfait.
Mais n'est-ce pas aussi la leçon de l'histoire ?
Lorsque Israël écrasé par les Assyriens implore le
Seigneur, Dieu arme le bras de Judith et lui livre
la le te d'Holophcrnc. O puissance de la prière!
Lorsque les Juifs captifs, condamnés à mort par
Aman, lèvent les mains au ciel et font pénitence,
Dieu se sert d'Fsthcr pour loucher le cœur d'Assuérus
cl sauver son peuple. O puissance d e l à prière!
Lorsque Glovis invoque le Dieu de Clotilde, la
terreur s'empare de ses ennemis et il les voit fuir
éperdus devant lui. O puissance de la prière !
Lorsque Jeanne d'Arc invoque Jésus et Marie, clic
apparaît terrible aux Anglais et délivre Orléans. 0
puissance de la prière!
O puissance de la prière, méconnue ou méprisée
du monde, c'est pourtant loi qui gouvernes le monde :
lu es la force de l'homme, tu es la faiblesse de Dieu
qui ne sait pas le résister. O France, écoute donc le
conseil de la Vierge. Viens à Pontmain. Apprends
ici à prier et lu te relèveras de toutes les chutes pour
marcher de nouveau, le flambeau à la main, à la tcle
des peuples.
1
v
NOTRE-DAME DE PONTMAIN
233
III. — L e bienfait de]Pontmain.
L'histoire cle France est bien singulière. À chaque
page, on y rencontre la main de Dieu. La guerre de
1870 en particulier porte son empreinte en caractères
tragiques et, pour qui sait voir, elle est tout entière
baignée d'une lumière surnaturelle. L'intervention
île la Vierge y est surtout sensible.
Cette guerre a été prédite p a r Marie. Lorsqu'en
i83o, Catherine Labouré demande à la Mère de Dieu
quand auront lieu les sanglants événements qui lui
ont été annoncés, clic entend distinctement celle
réponse: « Dans quarante ans ! » A jouiez quarante
ans à i83o, vous tombez sur l'Année terrible.
Et voici en effet que la guerre éclate. La belle nation,
jusqu'alors si glorieuse, si admirée, si habituée à
vaincre, rcçoitla dure humiliation d e l à défaite. Tous
les revers l'accablent à la fois et elle fait pitié au
inonde. Sa brillante jeunesse est fauchée dans sa
fleur et toutes les mères tremblent ou pleurent. On
dirait q u ' u n e volonté implacable la poursuit et se
plait à l'accabler. Fatalité ! disent les uns. Justice
immanente ! disent les autres. Justice de Dieu ! disent
les sages.
Un h o m m e d'État protestant, d'un esprit très positif
cl nullement enclin au mysticisme, q u i a joué un rôle
dans ces tristes jours, a écrit : « Oui, un ensemble de
coïncidences malheureuses s'est joint à la faiblesse
orgaiiique de la France pour déjouer ses efforts. Et
cet ensemble a été tel que, véritablement, quand on
l'envisage, on est tenté de se demander s'il n'y a pas
eulà quelque raison supérieure aux causes physiques,
LA SAINTE VIERGE
u n e sorte d'expiation de fautes nationales ou le dur
aiguillon pour u n mouvement nécessaire. En pré­
sence de si prodigieuses infortunes on n e s'étonne
plus que les âmes religieuses aient pu dire : digitus
{
Deiest hic . »
Oui, le doigt de Dieu est là ! Mais vous allez y voir
aussi le doigt de Marie. Le doigt de Dieu a tracé sur
nos m u r s le manê, thécel, phares
de nos désastres : il
a écrit la page de la colère. Le doigt de Marie va écrire
avec des étoiles la page de la miséricorde. Le doigt
de Marie a signé dans le ciel l'armistice que les
hommes signeront bientôt sur la terre. Digitus Mariœ
est hic: et son auguste signature est visible sur tous
les événements qui amènent la fin de la guerre.
Au milieu de ses malheurs, la France catholique
s'est tournée vers Dieu ; elle a envahi ses églises, clic
y chante en pleurant; Parce
Domine,
parce
populo
luo ! Elle se presse dans les sanctuaires dcNotrc-Dame,
elle lui crie : Monstra te esse malrem! A Laval, clic
invoque Notre-Dame d'Avesnièrcs ; à Saint-Bricuc,
Notre-Dame d'Espérance; à Paris, Notre-Dame des
Victoires. Or, il y a entre les dates de ces supplications
et celles de notre délivrance, des coïncidences plus
étonnantes que celles dont nous a parlé u n homme
d'État protestant.
Le 16 janvier, toute la ville de Laval supplie NotreDame d'Avesnièrcs de la préserver de l'Allemand.
Le 17 janvier au soir, les habitants de Saint-Bricuc
demandent à Notre-Dame d'Espérance d'arrêter l'en­
nemi sur le seuil de la Bretagne.
Le 17 janvier au soir, on commence a Notre-Dame1. Charles de Fr^yciuet : La guerre en province.
NOTRE-DAME DE PONTMAIN
335
des-Victoires une série de grandes prières pour obte­
nir la délivrance de Paris, et l'un des vicaires,
l'abbé Àmodru, emporté par une subite inspiration
qu'il ne s'explique pas lui-même, s'écrie qu'à celle
heure m ê m e Marie sauve la France. Or. à celle
heure m ê m e , le 1 7 janvier au soir, Marie apparaît
aux quatre enfants de Pontmain et leur annonce la
lin prochaine de nos désastres.
Onze jours après, l'armistice est signé. C'est bien
la promesse de la Vierge qui se réalise : Dieu vous
exaucera en peu de temps. Mais la Mère de Dieu n'at­
tend pas jusque-là pour travailler à notre salut.
Voyez plutôt : le général allemand Schmidt a reçu
l'ordre de marcher le 1 7 sur Laval : il doit s'en
emparer sans coup férir, puisque la ville est sans
défense. La chose est si facile et paraît si infaillible
que le commandant de corps d'armée prussien,
installé au Mans, l'annonce comme chose faite le
soir du 1 7 à Mgr Fillion : « A cette heure, lui dit-il,
mes troupes sont entrées à Laval. »
Or, il n'en est rien. Le général Schmidt s'est arrêté
brusquement le 1 7 , sans que l'on sache pourquoi.
Le lendemain, il recule, sans que l'on sache pour­
quoi. Un officier français, étonné de ces inexplicables
manœuvres, écrit : « Pourquoi ce mouvement subit,
incroyable ? Qui a empêché l'ennemi de marcher sur
Laval et de s'en emparer le lendemain? Chanzy a
sans doute pris toutes les précautions d'un habile
capitaine. Mais que peut-il espérer ? Que feraient ses
troupes affaiblies? Que peut Laval qu'aucun fort ne
protège? Encore une fois, pourquoi l'ennemi a-t-il
reculé ? Pourquoi Laval a-t-il été sauvé? »
L'officier français ignore pourquoi. Le comman-
2
36
LA. SAINTE VIERGE
dant de corps d'armée prussien ignore pourquoi. Les
témoins des événements parlent d'une panique qui
avait saisi les Allemands en celle circonstance. Le
général Schmidt s'explique?! peine sa propre conduite
et, pressé de questions, il finit par faire celte stupé­
fiante et mystérieuse réponse : « Une Madone garde ce
pays et ne nous permet pas d'avancer.
»
Retenez cette parole, mes Frères. Elle a été jadis
citée ici même par Mgr Frcppcl qui y croyait. C'est
une formule qui résume toute notre histoire et qui
est infiniment glorieuse et consolante pour notre
pays. Oui, une Madone garde la France depuis le
j o u r où la France, dans son berceau, invoquait la
Vierge qui devait enfanter. Une Madone garde la
France sur les champs de bataille étendant sur clic
son manteau bleu semé d'éloiles. Une Madone garde
la France et quand les Anglais croient être maîtres
de ses provinces et quand les Allemands croient l'a­
voir écrasée, la Madone leur montre du doigt la
frontière et leur enjoint de la repasser : digitus Marin:
est hic.
C'était vrai en 1 8 7 1 . C'est encore vrai de nos
j o u r s . Des fléaux de toutes sortes, mérités par nos
péchés, menacent do nous anéantir, la Madone leur
défend d avancer. Des hérésies guettent notre Ame
et cherchent à la corrompre, la Madone leur défend
d'avancer. Les révolutions, les anarchies, toutes ces
barbaries modernes plus redoutables que les barba­
ries anciennes, se lèvent pour nous écraser, la Madone
leur défend d'avancer.
Si vous voulez qu'elle vous défende toujours et se
montre vraiment votre mère, priez-la, mes Frères.
Priez-la, habitants de cette ville qu'elle a singulière-
NOTRE-DAME DE PONTMAIN
mont honorée p a r son apparition. Priez-la, vous, les
mères qui voulez protéger Pâme fragile de vos enfants.
Priez-la, vous tous qui aimez la France.
0 Notre-Dame de Pontmain, montrez-vous tou­
jours notre mère, monstra te esse malrem. Montrezvous toujours bonne Française, comme votre Fils,
suivant u n mot célèbre, s'est toujours montré bon
Français. Soyez toujours pour nous Notre-Dame du
Salut, Notre-Dame de l'Espérance et, si c'est possible,
ô Mère, soyez aussi quelque j o u r Notre-Dame de la
Victoire. Ainsi soil-il.
X
Notre-Dame de Pellevoisin
ou
LES MISÉRICORDES DE MARIE
Sermon prononcé le 30 octobre i910,
en l'église Saint-Eucher, à Lyon.
NOTRE-DAME
DE
PELLEVOISIN
OU
LES MISÉRICORDES DE MARIE
MES BIEN CHERS FRÈRES,
Une foule immense avait suivi Notre Seigneur dans
le désert. Elle était fatiguée par trois jours de marche,
épuisée p a r trois jours de jeûne. Une philosophe
païen eût passé devant elle avec mépris. Jésus en fut
ému. De ses lèvres tomba lentement cette parole,
lourde de toute la tristesse humaine et de toute la
bonté divine : a J'ai pitié d e l à foule 1 » Et il fit pour
rile ce beau miracle de la multiplication des pains,
où éclate avec sa toute-puissance, l'ineffable tendresse
de son Cœur.
Or, le Cœur de Marie a i e s mêmes émotions et les
mêmes miséricordes que le Cœur de son Fils. Elle
aussi, la Vierge Sainte, voit du h a u t du ciel une foule,
mais une foule plus nombreuse et plus fatiguée que
celle qui attendrissait le Sauveur, des êtres affamés,
non seulement du pain du corps, mais du pain de
fame, affamés de justice, de vérité et d'idéal. De ses
lèvres, de son cœur s'échappe le mot immense, le
mot qui fait tressaillir le ciel et la terre : Misereor, tan­
dis que de ses mains tombe une pluie d or, la grace
dont ses enfants ont besoin.
Nous le savions bien qu elle était tendre et compaLA SAINTE VIE11UE« —
JG
LA SAINTE VIEUGE
lissante. Nous le savions bien, et nous le lui chantions
dans les Litanies et le Salve Regina, qu'elle était la
Mère de miséricorde : Mater misericordim. Nous le
savions bien qu'elle faisait pour ceux qui l'invoquent
et, souvent m ê m e , pour ceux qui ne l'invoquent pas,
de beaux miracles, de merveilleuses multiplications
de pain. Nous le savions bien que sa bonté maternelle
s'étendait sur les nations elles-mêmes et en particulier
sur la France, qui fut toujours son royaume de prédileclion. Kilo nous l'avait dit souvent, et parfois avec
des larmes, au siècle dernier, à Paris, à La Salelte, à
Lourdes, à Pontmain; elle nous était apparue en
ces lieux bénis dans un halo de miséricorde. Mais il
nous a clé doux, n'cst-il pas vrai, en 1 8 7 6 , alors que
la France avait tant besoin de confiance pour se
relever de ses désastres, d'entendre Marie, dans
l'humble village de Pcllevoisin, nous affirmer de nou­
veau ses antiques bontés et prononcer ce m o t suave
et embaumé comme les roses qui lui faisaient un
cadre : « Je suis toute miséricordieuse! »
Ah! j e ne m'en étonne pas. La Sainte Vierge est la
fidèle image de son Fils. Sa miséricorde a sa source
dans la miséricorde du Cœur de Jésus. N'est-ce pas
ce qu'elle a voulu nous faire entendre, en unissant
l'affirmation de sa tendresse pour les hommes à la
profession magnifique de son amour pour le Sacré
Cœur, eu nous disant : « J'aime cette dévotion! »
Pour entrer dans ces sentiments, pour vous faire
mieux comprendre l'esprit de celle fetc qui réunit
ici les enfants de la Vierge des roses, je me propose
de méditer avec vous ces deux grandes paroles de
Pcllevoisin, c'est-à-dire de vous montrer dans l'amour
du Cœur de Jésus la source de la miséricorde de
NOTRE-DAME DE PELLE VOISIN
2*3
Marie et, dans les faveurs qu'elle accorde à ses
enfants, l'effusion merveilleuse de celte miséricorde.
I. — « J'aime cette dévotion. »
Les cœurs communiquent entre eux par l'amour
comme les intelligences par la pensée, comme les
astres par la lumière. Pour que la miséricorde du
Cœur de Jésus s'écoulât dans le Cœur de Marie, il
fallait que fût largement ouvert entre eux le divin
canal de l'amour. Or, la main du Créateur lui-même
l'avait creusé. Nul n'a autant aimé Marie que Jésus.
Nul n'a autant aimé Jésus que Marie.
L'amour de Jésus p o u r la Sainte Vierge, qui
pourra l'exprimer? Le Christ aime Marie de tout
l'amour dont il aime l'humanité moine pécheresse, de
tout l'amour dont il aime la sainteté, de loull'amour
dont le plus tendre des fils peut aimer la plus tendre
des mères. Il contemple scs vertus avec ravissement.
Il lui dit : « Vous êtes toute belle, ô m a bien-aimée,
etil n'y a pas d é t a c h e en vous. Aussi, quand je suis
descendu d u ciel, je n'ai pas voulu d'autre ciboire
pour ma chair, d'autre calice pour mon sang, d'autre
tabernacle pour mon âme cl ma divinité que voire
Cœur immaculé. »
L'amour de Marie pour Jésus n'est pas moins inef­
fable. Toute sa vie en est la preuve : vie de dévoue­
ment attentif et respectueux pour le petit enfant
qu'elle berce à Bethléem et qu'elle porte en Egypte ;
pour l'adolescent qu'elle cherche en pleurant dans le
temple de Jérusalem et qu'elle contemple en extase
dans l'atelier de saint Joseph; pour le jeune Pro­
phète qu'elle suit dans scs courses apostoliques a
LA SAINTE VIERGE
travers la Palestine; pour le R é d e m p t e u r qu'elle
accompagne, chargée d'une croix invisible, mais
formidable, au Calvaire où elle devient son associée
et sa corédemptricc.
Pendant toute leur vie, il existe entre leurs deux
cœurs u n e union intime, une communion suave et
sublime de pensée cl d'amour. Quand elle caresse son
petit enfant, quand elle regarde l'ouvrier de Nazareth,
q u a n d elle écoute l'apôtre qui enchante les bords du
lac de Tibériadc et les portiques du Temple, elle ne
s'arrête pas à ce beau visage qui émeut les anges, à
ce profond regard, doux et pur comme le feu des
étoiles, elle pénètre jusqu'à son C œ u r ; elle le com­
prend et l'aime chaque j o u r davantage. Elle est sa
grande contemplatrice, son adoratrice la plus fer­
vente. Elle est heureuse de tout ce qui le réjouit,
émue d e t o u l ce qui le trouble, meurtrie de tout ce
qui le blesse. Elle agonise avec lui au Calvaire ; son
cœur saigne de toutes les plaies de son Fils.
Tu peux brandir la lance, ô centurion ; lu peux per­
cer le Cœur du Fils, lu perceras aussi le Cœur de la
Mère. Tu y ouvriras u n abîme de douleur, mais aussi
une source de pitié pour les h o m m e s . Toute la ten­
dresse de Jésus passera dans l'âme de sa Mère. Elle
deviendra notre mère, et, parce que nous sommes ses
enfants de misère, elle sera une mère de miséricorde.
Et toute sa vie l'amour de Marie pour son Fils du
ciel et pour ses fils de la terre croît et monte en des
ascensions sublimes. Il croît dans les joies de la
Résurrection, dans le recueillement d u Cénacle, dans
les communions que saint Jean lui donne chaque
j o u r pour consoler son exil ; il croit surtout à l'heure
béalîtique de son entrée dans le ciel.
NOTRE-DAME DE PELLEVOISIN
245
Là-haut, plus que jamais, elle aime le Sacré Cœur,
et désire le voir de plus en plus aimé. Aussi, je ne
m'étonne pas qu'elle descende du ciel pour recom­
mander son amour à Marguerite-Marie dans le monas­
tère de Paray et, plus tard, à Pellevoisin, à une humble
servante. Je ne m'étonne pas qu'elle nous dise celte
parole illuminatrice et touchante : J'aime celte dévo­
tion !
Cerles nous sommes émus quand nous entendons
lu petite sainte Agnùs s'écrier au milieu des sup­
plices : Amo Christum, j ' a i m e le Christ ! J'aime le
Christ : c'est le cri des apôtres, c'est le cri des con­
fesseurs et des martyrs. Mais n'est-ce pas aussi le cri
de Notre-Dame de Pellevoisin ? Que ce soit notre cri,
mes Frères, dans nos douleurs et dans nos tentations.
Il chassera les noirs oiseaux de tristesse, Il chassera
le noir vampire de l'enfer.
Et parce que Marie aime la dévotion au Sacré Cœur,
elle en arbore l'insigne dans un humble seapulaire
el nous demande de le porter.
Le monde sourit du seapulaire ; il y voit une amu­
lette et une superstition. Laissons-le faire, laissonsle dire ; il montre par là qu'il réfléchit peu. Un
seapulaire n'est q u ' u n morceau d'étoffe, dit-on. Sans
doute, mais le drapeau lui aussi n'est pas autre chose.
Seulement dans les deux cas, l'étoffe est un symbole
qui évoque devant notre esprit une réalité grandiose.
Le drapeau incarne la patrie. Il est cher au citoyen ;
il entraîne le soldat au champ d'honneur; souvent il
décide de la victoire. Et voilà pourquoi, sans écouler
les clameurs des fous, nous aimons et nous saluons
le drapeau d e l à France. Eh bien, de même, aimons
etsaluons le seapulaire, qui est, lui aussi, un étendard.
2-46
LA SAINTE VIERGE
Le drapeau de la patrie a changé au cours des siè­
cles : mais, sous ses formes cl ses couleurs différentes,
il est toujours rcslé le drapeau de l'honneur. De
même r é l c n d a r d de la religion a plusieurs fois
changé, mais il est toujours resté l'étendard de
l'amour.
Je le A ois dans le Cantique des cantiques arboré
par Tame bien aimée qui s'écrie : Vexillum ejus super
me, carilas. Son étendard déployé sur moi, c'est
l'amour.
Je le vois qui s'avance dans le monde, porté par
les apôtres, cl la croix rayonne dans ses p l i s ; mais
la croix est le symbole de l'amour vivant qui s'est
immolé dans ses bras. C'est donc bien rélcndard
r o y a l : Vexilla régis prodeunll
Je le vois entre les mains de Constantin. La croix
rayonne sur le labarum. C'est un signe de victoire :
in hoc signo vinecs. Mais c'est de plus en plus rélcn­
dard royal de l ' a m o u r : vexilla régis prodeunll
Je le vois aux mains de Jeanne d'Arc. Sa bannière
porte l'image du Sauveur avec ses cinq plaies mysté­
rieuses, donc, avec la plaie de son Cœur. Ces cinq
plaies nous crient combien Jésus nous a aimés. Ban­
nière de Jeanne, bannière d'Orléans et de Patay,
bannière de la déli\ rance cl de la résurrection, nous
le saluons, nous le baisons avec respect. Tu es bien
rélcndard de l'amour, l'étendard du Christ qui
aime les Francs ; cl la marche victorieuse est vrai­
ment u n e marche royale : vexilla régis prodeunll
Je le vois le cher étendard au x v u siècle qui revet
une forme nouvelle. Celle fois ce n'est plus seulement
la croix comme sur le labarum de Constantin ; ce
ne sont plus seulement les plaies divines comme sur
T
e
NOTRE-DAME DE PELLEVOISTN
2^7
la bannière de Patay ; c'est le Sacré Cœur lui-même
avec sa grande plaie largement ouverte, avec ses
rayons et ses flammes. C'est plus que jamais l'éten­
dard royal de l'amour : vexilla régis
prodeunt!
Étendard royal de l'amour ! Marguerite-Marie le
montre au monde comme le signe de ralliement du
chrétien dans les luttes futures de l'Église.
Étendard royal de l'amour ! Les zouaves le portent
sur le second c h a m p de bataille de r a t a y . o ù i l éclaire
d'un rayon héroïque et consolateur le crépuscule
de nos gloires militaires, en attendant la nouvelle
aurore où il flottera au vent de la victoire.
Étendard royal de l'amour! Léon XIII le déploie
dans une célèbre Encyclique. Il en fait le signe du
salut non pas seulement pour l'Église, mais pour
l'humanité consacrée au Sacré Cœur.
Étendard royal de l'amour! C'est maintenant la
Vierge Marie qui l'arbore, qui le presse sur son cœur
et nous demande de le presser sur notre cœur. Sur
la poitrine de ses enfants, il a déjà fait le tour du
monde, arrachant des milliers d'Ames à Satan.
Approuvé p a r les Papes Léon XIII et Pie X, il pour­
suivra sa marche triomphale et ses conquêtes et fera
de plus en plus bénir les miséricordes du Sacré Cœur
vl les miséricordes de Notre-Dame!
II. — « Je suis toute miséricordieuse. »
Par son a m o u r pour le Sacré Cœur, Marie est deve­
nue toute-puissante sur lui et toute miséricordieuse
comme lui : el ce sont là, vous le comprenez, ses deux
grands litres à notre confiance.
Elle est d'abord la Toute
Puissante.
248
LA SAINTE VIERGE
Qui, en effet, pourrait lui résister ! Serait-ce Dieu
le Père ? Mais il voit en clic sa fille bien-aimée, en qui
il a mis toutes scs complaisances. Serait ce l'Esprit
Saint ! Mais il voit en elle sa très chaste épouse à qui
il ne saurait rien refuser.
Serait-ce Jésus-Christ ? Mais le Fils de Dieu esl
aussi le Fils de Marie. Sur la terre il lui était soumis.
Il est vrai qu'au ciel ce divin Fils n'est plus dans la
condition de son humilité terrestre. Si j ose me servir
de celte expression ; il est m a j e u r : le temps de >a
minorité h u m a i n e cl de la régence de Marie est finie.
Mais u n fils, devenu roi, n'oublie pas sa mère et il esl
heureux de déférer à tous ses désirs. De même Jésus
Christ aime à faire plaisir à Marie, en exauçant loules
scs prières.
Aussi les Pères nous disent qu'elle est la ToutePuissance suppliante : omnipolenlia supplex. Saint
Jean Damascène, saint Kphrcm, saint Pierre Damicn,
exaltent son crédit auprès de Notre Seigneur.
Saint Bernard écrit cette phrase où ilscmblc avoir
voulu définir par avance Notre-Dame du Sacré Cœur :
« YulneravUet rapuilCor divinum, elle a blessé el ravi
le divin Cœur. « Et encore : « Imperio virginis omida
fanudantur et Deus, à l'ordre d'une vierge tout obéit
jusqu'il Dieu lui-même. »
Qui pourrait résister à Marie ? Les anges ? Mais
Dieu eu a fait scs minisires el scs ambassadeurs el
ils sont fiers d'exécuter ses moindres ordres. Les
h o m m e s ? Mais leur mauvaise volonté ne saurait
entraver sa volonté bienfaisante et d'ailleurs elle a
le pouvoir de leur faire vouloir ce qui lui plaît. On
peut lui dire ce que l'ange disait à Jacob : « Si lu Tas
emporté sur Dieu, combien plus remporteras-tu sur
NOTRE-DAME DE PELLEVOISIN
2^9
les h o m m e s ? » Serait-ce le serpent infernal qui a déçu
la première femme ? Il y a entre elle et lui une ini­
mitié, mais d'où Marie s'est toujours tirée avec les
honneurs de la victoire et elle lui a écrasé la tête de
son pied virginal.
On peut donc dire que Marie est la Vierge ToutePuissante et qu'à son nom tout genou fléchit au ciel,
sur la terre et dans les enfers.
Mais elle est aussi la Toute miséricordieuse.
Certes tous les titres que nous donnons à Marie
sont glorieux : glorieuse est son immaculée concep­
tion, glorieuse sa virginité, glorieuse sa maternité
divine, glorieuse sonassornplion, glorieuse sa royauté
universelle ; mais sa miséricorde est de tous ses
attributs le plus louchant et le plus précieux pour
nous.
Saint Bernard nous dit : Il est des grâces de Marie
qui lui sont propres et qu'elle ne peut nous commu­
niquer, telle que sa virginité miraculeuse : nous les
louons, mais sans y participer. Il en est dont Marie
fait part dans une certaine mesure, à quelques privi­
légiés, telle que sa sainteté ! Nous les louons encore.
Mais la miséricorde intéresse tous les hommes, car
nous sommes tous des fils de misère.
Louez devant un prisonnier la mère de son roi, sa
beauté, sa richesse, sa puissance. Le malheureux y
reste insensible. Mais dites-lui que cette reine si belle
et si riche est toute bonne, qu'elle l'aime et veut le
délivrer : aussitôt l'espérance épanouit son cœur et
son visage. Nous sommes semblables à cet homme,
prisonniers de l'ignorance, prisonniers de la douleur,
prisonniers de la maladie, prisonniers du péché.
Notre âme voudrait s'évader dans la lumière et la
200
LA SAINTE VIERGE
liberté. Mais qui nous ouvrira les portes de notre pri­
son? Ce sera la Sainte Vierge.
La m è r e du roi est la mère du prisonnier. La Mère
de Dieu est la mère du pécheur : Mater Dcî, Mater rei.
Elle nous aime et l'histoire est remplie des trails de
sa bonté envers n o u s . Toutes les générations l'ap­
pellent bienheureuse, mais toutes les générations
aussi r a p p e l l e n t miséricordieuse. La miséricorde
tombe de son cœur et de ses mains en une pluie
lumineuse sur ses enfanls.
Elle tombe sur les justes en grâces de sainteté. Elle
tombe sur les faibles en grâces de force surnaturelle.
Elle tombe sur les pécheurs en grâces decouversion.
Elle t o m b e sur les captifs en grâces de délivrance.
Que de fois des chrétiens réduits en captivité par les
Maures ont invoqué la Vierge et ont vu tomber leurs
fers cl s'ouvrir leur cachot ! Notre-Dame de la Merci
n'élail-elle pas la patronne d'un Ordre qui se consa­
crait à la rédemption des captifs ? Mais ce doux
vocable, Notre-Dame de la Merci, n'cst-il pas un
synonyme de Notre-Dame d e l à Miséricorde?
Mais Marie est aussi la mère miséricordieuse des
nations catholiques et en particulier de la France.
Elle le lui a montré au cours des siècles, mais jamais,
scmble-l-il, avec autant d'éclal qu'au siècle dernier.
Elle lui est apparue en cinq villes différentes, illus­
trées aujourd'hui par cinq beaux sanctuaires où elle
fait bénir sa miséricorde. N'est-ce pas la preuve
qu'elle n e veut pas nous abandonner ?
Celle France dont on dit beaucoup de mal a encore
beaucoup de bien en elle. Dieu eût sauvé Sodome
s'il y avait trouvé dix justes. Dans chacune de nos
villes, il voit des centaines, parfois des milliers de
NOTRE-DAME DE PELLEVOISIN
25l
justes qui aiment Jésus et Marie. Chaque année des
centaines de milliers de pèlerins sillonnent nos routes
pour aller prier et chanter la Vierge dans ses sanc­
tuaires.
Mais il y a les pécheurs, me dites-vous. Sans doute,
mais, m ê m e parmi eux, combien sont plus faibles
que m é c h a n t s ! Combien ont gardé pour Marie dans
un repli obscur de leur âme un souvenir attendri !
Combien en voyant ses statues se profiler sur le (.ici
ou en entendant la douce voix de l'Angélus, font
monter vers elle*une furtive prière ! Celte prière est
entendue. Une mère ne repousse jamais son fils égaré
qui l'appelle.
Celte multitude de pécheurs est celle qui émeut
les entrailles maternelles de Marie et dont elle d i t
Misereor super lurbam. Celte foule est malheureuse :
elle est angoissée; elle est meurtrie; elle git sur un
champ de bataille; mais la Mère de miséricorde ne
l'abandonnera pas.
Un aumônier militaire a raconté que lorsque, pen­
dant la guerre, il s'en allait, le soir, sur le champ de
carnage porter les secours de son ministère aux mou­
rants, il entendait ce cri monter émouvant, dans le
silence de la nuit : Mère, ma mère! Pauvres petits
soldats, ils oubliaient à celte heure suprême la gloire
qu'ils avaient bien méritée ; ils oubliaient la patrie
pour laquelle ils étaient tombés. Mais ils voyaient
passer dans leur dernier rêve la femme qui les avait
enfantés, nourris et tant aimés! Et c'est elle qu'ils
appelaient de ce mot déchirant : Mère, ma mère!
11 m e semble, mes Frères, que la France leur res­
semble et que, dans sa tristesse, elle appelle aujour­
d'hui sa mère du ciel. Marie est plus douce que les
25a
LA SAINTE VIERGE
sœurs de charité qui vont panser les blessés sur les
champs de bataille, puisque c'est la mère de charité,
de miséricorde. Plus douce, elle est aussi plus puis­
sante : elle peut guérir son enfant et elle la guérira.
Crions-lui donc bien fort : Salve, Regina, Mater misericordiœ, salut, ô notre Reine, Mère de miséricorde ;
du fond de notre exil et de notre vallée de larmes,
nous soupirons vers vous. Montrez-nous Jésus un
jour dans le ciel. Mais, pour cela, accordez-nous de
le bien servir sur la terre. Donnez-nous celte dévotion
au Sacré Cœur que ^ous aimez! ô Notre-Dame du
Sacré Cœur, ô Notre-Dame de Pcllcvoisin, ô Mère de
miséricorde, notre vie, notre douceur et notre espé­
rance, priez pour nous. Ainsi soil-il.
XI
Notre-Dame de Brebières
ou
LA GLOIRE ET LES BIENFAITS
D'UNE BASILIQUE DE NOTRE-DAME
Discours prononcé le 18 juin 1901,
dans la basilique de Notre-Dame de Brebières.
N O T R E - D A M E D E BREB1ÈRES
OU
LA GLOIRE ET LES BIENFAITS
D'UNE BASILIQUE DE NOTRE-DAME
lmplebo
domum istam glo*
ria...Magna erit gloria domusistius novissimœplusquam
primsc
m
« ,1e remplirai celte maison
de gloire... Et la gloire de ce
nouveau temple surpassera
celle de l'ancien. »
(AGGÊE, ch. H, v. 8 et 10.)
M E S S E I G N E U R S *,
MES FRÈRES,
Lorsque le voyageur, emporté à travers les plaines
de la Picardie, voit tout à coup se détacher sur le
ciel, dans un poudroiement de lumière, la silhouette
d'or de Notre-Dame de Brebières, il se demande pour­
quoi ce monument, somptueux comme un palais et
majestueux comme une cathédrale, dans une petite
ville de sept mille âmes. Son étonnement redouble
quand, pénétrant sous ces portiques, il considère le
luxe prodigieux de la décoration, la gloire des ors, la
fraîcheur éternelle des mosaïques, la vigoureuse
i . Nos Soigneurs les archevêques de Sens, d'Avignon, de Besançon,
de Bagdad, et les évaques d'Amiens, de Chartres, d'Évreux, do
Limoges, d'Oran, de Troyos, de Moulins, de Rodez, de Monaco, de
Soissons, de Gap, de Jéricho, de Constance.
LA SAINTE VIERGE
tonalité des fresques, la virginale blancheur de celte
chaire de marbre, la beauté diaphane des onyx, et
ce ruissellement de pierreries et d'émaux qui écla­
boussent de leurs feux autels et tabernacles. Kl
alors, hanté d'un lointain souvenir, il est tenté de
demander au prêtre qui fait avec tant de grace les
honneurs de l'église qu'il a bâtie avec tant d'amour :
Mon Père, est-ce là le ciel que vous nous promettez ?
En vain l'émincut doyen d'Albert lui dirait il,
comme saint Rémi a Clovis, que ce n'est pas encore
le paradis, mais seulement le chemin qui y mène,
l'homme de nos jours ne se contenterait pas de celle
réponse. Il répliquerait justement q u e toute église
est le chemin du ciel, mais que loule église n'est pas
splendidc comme celle de Brebicres; et il voudrait
savoir la vraie raison de celle splendeur ci de celle
cérémonie : Quœ esl ista
religio?
La raison, c'est que les évoques d'Amiens qui onl
conçu le projet de cette merveille et le digne
prêtre qui l'a exécuté, et les artistes qui ont si bien
interprété sa pensée, ont voulu élever une basilique à
Dieu et à Notre-Dame, et que rien n'est trop beau
pour une basilique.
Une basilique n'est pas une église ordinaire. Elle
possède une primauté d'honneur sur loules les
autres maisons de Dieu, sauf sur les cathédrales qui
doivent le premier rang à la dignité de l'évoque.
Pour qu'une église en reçoive les insignes cl les pri­
vilèges, elle doit avoir des quartiers de noblesse, tout
un passé de bénédictions et de gloires. Or, NoireDame de Brebières possède ces titres. Voilà dcs&il'clcs
qu'elle rayonne d'innombrables bienfaits sur le Nord
de la France et que Dieu réalise pour elle ce qu'il
NOTRE-DAME Dfi BREBIERES
2Ô7
disait du temple de Jérusalem : « Implebo domum
islam glovia : Je remplirai cette maison de gloire. »
Mais il est une autre condition. L'Église ne décer­
nerait pas celle dignité a un sanctuaire, si illustre fûtil, s'il devait tomber demain. Il faut qu'il ait devant
lui un avenir aussi beau que son passé. Or, c'est bien
là la douce espérance qui remplit justement vos
cœurs à la vue de ce monument, ô vous qui, par vos
efforts ou vos largesses, avez contribué à l'élever.Mieux
que le peintre fameux d'Athènes, vous pouvez dire
que vous avez travaillé pour l'éternité.
Grâce a l'immortel édifice que vous lui avez ofTert,
Notre-Dame de Brebières sera plus glorieuse encore
dans l'avenir que dans le passé. Elle verra s'ac­
croître chaque année la confiance et le nombre de ses
clients.
Du haut du trône aérien, oîi le ciel lui fait une
draperie d'azur, elle verra leurs flots accourir de plus
en plus pressés comme les vagues de la m e r ; et,
d'un geste triomphal, elle leur jettera ses bénédiclions avec celles de son enfant Jésus. Elle réalisera
la parole de Léon XIII disant de Brebières : « C'est
la Lourdes du îsord ! » et cette autre prophétie an­
tique : « La gloire de ce nouveau temple surpassera
celle do l'ancien : Magna crit gloria
novissimœ plus quam pvimœ. »
domus
istius
La gloire de ce sanctuaire dans le passé et sa gloire
dans l'avenir, voilà la double raison du titre de basi­
lique qui lui est décerné en ce jour, et telle est aussi
la double pensée que je m e propose de vous déve­
lopper 1
LA SAINTE VfEm.Ë. — 17
LA SAINTE VIERGE
1
MONSEIGNEUR ,
S'il y a aujourd'hui une grande joie au ciel et sur
la terre, c'est à votre piété fdialc envers Marie qu'elle
est d u e . A peine monté sur le siège de saint Firmiu,
vous avez d e m a n d é et obtenu p o u r Notre-Dame de
Brebières les honneurs du couronnement et pour son
église le titre de basilique : qu'elle vous rende en
grâces tout ce que vous lui donnez de gloire ! Qu'elle
bénisse les illustres prélats qui ont tenu à rehausser
l'éclat de ces fêtes et à prouver que la terre de France
est toujours le royaume de Marie : lïegnum Galliœ,
regnuin Marim! Qu'elle bénisse le vénérable Pontife
qui a daigné présider aux cérémonies de celte jour­
n é e ! Qu'elle bénisse enfin le prêtre infatigable qui
a si magnifiquement répondu à vos intentions et à
raltcnte de tout u n peuple. Lorsque vous l'avez pré­
senté à Léon XIII, le Pape s'écria en l'embrassant :
« J'aime les probes qui font ainsi aimer la Sainte
Vierge. » Il n'est pas de plus bel éloge, et c'est aussi
le sentiment qui remplit tous nos c œ u r s !
I
A l'origine, dans la ville d'Athènes, la basilique
était le palais où l'archontc-roi recevait les citoyens
et rendait la justice : maison royale, comme son
étymologie l'indique, mais aussi maison populaire,
car le magistrat n'y siégeait que p o u r son peuple.
Plus tard, en Italie, les grands personnages, con­
sulaires, proconsulaires, clarissimes, donnèrent ce
i. MgrDizion, évoque d'Amiens.
NOTRE-DAME DE ĐREĐIERES
2 5g
nom aux superbes atriums munis de colonnes inté­
rieures où ils convoquaient leurs amis et leurs
clients, sophistes et rhéteurs, grammairiens et poètes.
Ce qui caractérisait la basilique, c'était la foule qui
s'y pressait. Cicéron écrivait li son ami Allicus: « Ma
maison n'est plus une villa, un lieu de repos, c'est
une basilique, tellement y est grande l'aflluence des
habitants de F o r m i e s . »
Quand l'Église sortit des catacombes, clic n'eut
pour célébrer les saints mystères que les basiliques
offertes p a r la générosité de ses enfants; aussi ce
nom desigua-t-il d'abord tous les lieux du culte.
Mais, peu à peu, il fut réservé aux plus célèbres, à
ceux qui, par leur grandeur, pouvaient donner
quelque idée d'une demeure r o j a l c . Plus lard le
Saint-Siège eu régla les prérogatives, et il ne les
accorde aujourd'hui qu'aux églises qui peuvent jus­
tifier de titres particuliers tels que l'antiquité du
culte, l'éclat des miracles, raiïluencc des multitudes.
Le sanctuaire de Brcbières possède tous ces litres.
Depuis environ dix siècles il est vraiment maison
royale, puisque le Roi des rois et la Reine des reines
y ont établi leur troue, et maison populaire, puisque
le peuple ne cesse d'y venir prier.
C'est une des gloires de notre chère patrie que la
Mère de Dieu en ait si souvent foulé le sol et que
partout où s'est posé sou pied virginal, il soitsorii
de terre un sanctuaire vénéré.
Vous connaissez l'origine de celui-ci. Un pâtre
gardait sou troupeau aux portes de celle ville quand
1
i . li'fsilï'-tttn hahen, non vVI'im, frci/ntwiia
Allie. E»M. i. I, ci. Verres u, 5S.
h'orntianoruitt. (Cio.
ini
a6o
LA SAINTE VIERGE
il s aperçoit q u ' u n e de ses brebis s attache obstiné­
ment à u n e touffe d'herbes. Il s'approche et frappe
le sol avec impatience de sa houlette. Mais quelle
n'est pas son émotion d'entendre u n e voix qui sort
tic terre cl lui crie : « Arrête, b e r g e r ; tu me
blesses ! » Et en mémo temps il relire sa houlette
tout ensanglantée. II creuse alors doucement la
terre et découvre une statue de la Vierge portant
l'enfant Jésus dans ses bras cl dont le front garde la
marque sanglante du coup qu'il lui a donné.
Là bientôt s'élève une chapelle où Marie prodigue
scs bienfaits et scs miracles, et où les populations
d'alentour accourent en pèlerinage.
Dès l'année 1228, la renommée de ce sanctuaire
a passé les frontières de notre pays et une bulle de
Grégoire IX le signale sous le titre de Sainte-Marie
de II rebières.
Presque toutes les calamités de la France ont d'a­
bord atteint la Picardie. Noble cl vaillante province
d'avant garde, elle a toujours pensé que c'était son
devoir d'arrclerlcs ennemis de notre patrie. Combien
do Ibis Anglais et Bourguignons, Espagnols cl Alle­
mands ont cherché a lui marcher sur le corps pour
pouvoir frapper la France au c œ u r cl à la lelc, à
Paris! Combien de fois, au milieu de leurs épreuves,
épouvantés par les retires qui désolaient leurs cam­
pagnes, vos pères sont venus demander aide et récon­
fort à Notre-Dame de Brcbières! Et Marie leur ren­
dait toujours l'indomptable énergie du patriotisme
quibicntôtlcs délivrait de leurs ennemis.
Voyez-vous là-haut, au-dessus de la frise, cette
procession de saints à la Flandrin qui s'en vont des
deux côtés de la basilique, le long des murailles, au
NOTRE-DAME DE BREBIÈRES
261
nombre de plus de trois cents, se joindre dans le
chœur pour y déposer leurs palmes et leurs hom­
mages aux pieds de la Vierge ? Les saints de Picardie
y occupent la première place, celle du transept, après
celle des anges qui remplissent le chœur. Ils chantent
le Salve Regina, écrit sous leurs pas, et telle est la
vie et l'expression de leurs regards tournés vers leur
Heine, q u ' o n croit entendre ces mots sortir vibrants
de leurs bouches : « Et Jesam nobis oslende : Mon­
trez-nous J é s u s ! » C'estTirnagc du passé. Cette pro­
cession de pèlerins' venant prier la Vierge de Bre­
bières, les siècles précédents l'ont vue, non pas figée
sur des murailles, mais se dérouler vivante a travers
\os campagnes. Et les pécheurs s'y mêlaient aux
justes. Ils venaient, les uns portant leurs palmes,
les autres courbés sous le poids de leurs péchés
ou de leurs douleurs; et tous, pauvres pèlerins de
l'Église militante, ils s'écriaient comme cette belle
Église triomphante qui rayonne sur vos tètes :
« Jesam nobis oslende : Montrez-nous Jésus ; montrezle nous Celui qui sera notre joie après l'exil de la
terre, après la vallée des larmes. »
Faut-il vous rappeler quelques-uns des plus illustres
noms dont s'honore ce pèlerinage?
Au xv siècle, tandis que Jeanne d'Arc sauve
la France de l'Anglais, sainte Colette de Corbic,
désireuse de faire cesser un schisme malheureux,
vient mettre ici ses grands projets sous la protection
de la Sainte Vierge.
Au xvi° siècle, u n effroyable danger menace la
France. L'hérésie va monter sur le trône. NotreDame de Brebières inspire à u n gentilhomme picard,
seigneur de celte ville, la généreuse résolution qui
e
2Ô2
LA SAINTE VIEIIGE
va sauver la foi de nos pères. C'est ici, le iS février
1 7 0 7 , qu'est signé l'acte fondamental de la Sainte
Ligue et c'est à Marie que Jacques d'IIumièrcs conlie le traité de Péronne. Si la France est aujourd'hui
catholique, n'est-ce pas en grande partie à NoireDame de Brehières qu'elle le d o i t ?
Au x v n siècle, saint Vincent de Paul entre­
prend d'arracher aux horreurs de la famine cl
de la guerre le nord et l'est de notre pays. Mais il
lui faut pour celle œuvre colossale le secours de
Marie, et c'est ici qu'il vient l'implorer.
Au xvni siècle, alors q u ' u n e société, folle
d'orgueil et de plaisirs, tourne en ridicule la prière
et la pauvreté, Benoit Labre, sublime mendiant, vient
demander ici a Notre-Dame de bénir sa besace de
pèlerin !
Ainsi donc, la gloire de Brehières, ce sont ses
pèlerinages, el celle gloire s'est perpétuée et n'a
fait que grandir jusqu'à nos jours. C'est le principal
titre que relève Léon XIII en conférant à ce sanctuaire
la dignité de basilique, et c'est justice, puisque,
comme je vous l'ai dit, l'idée de basilique entraîne
nécessairement celle de foule- « Chaque année, dit
le Pape, une multitude immense de fidèles se rend
en pèlerinage par groupes considérables et de toutes
les parties de la France, dans l'église paroissiale de
Notre Dame de Brehières pour y vénérer l'antique
statue de la Vierge Marie. »
Notre Dieu, mes Frères, ne ressemble pas ?i l'ora­
teur antique qui se plaignait d'être assiégé par le
peuple et de voir sa villa transformée en basilique.
11 aime la foule. Lorsque jadis il la voyait souffrir,
il était ému de compassion, et il prononça un jour
e
ft
263
NOTRE-DAME DE BREBIÈRES
cette parole que le paganisme écouta indifférent,
mois qui a profondément remué les entrailles de
notre siècle : Misereor super turbam. Lorsque la foule
se pressait autour de lui jusqu'à l'étouffer presque,
— c'est le mot de l'Evangile, comprimebat eum
dirba, — les apôtres s'efforçaient de le dégager :
mais lui, le Miséricordieux, il voulait voir près de lui
ces pauvres et ces humbles qui souffraient et à qui
il était venu annoncer la bonne nouvelle du haut
des cicux ; Pauperibus
evangelizare
misit
me.
Il aime aussi à se voir assiégé dans ses basiliques.
Roi, il veut se mêler aux plus petits de son peuple.
Mit les console de leurs peines présentes en faisant
luire à leurs yeux les compensations de l'au-delà
éternel. Il les reçoit à sa table et les nourrit de sa
chair. Ici il fait régner entre eux u n e sainte égalité :
le même paler sur toutes les lèvres : la même hostie
pour tous les cœurs :
Et elle aussi, la Vierge très délicate et très pure,
aime les foules. Du haut de ce clocher, elle laisse
tomber sur elles, telle une pluie de fleurs, ses plus
beaux miracles. Parfois elle leur adresse des repro­
ches maternels. Vous vous rappelez la parole que le
paire de Brebières entendit sortir du sol qu'il venait
de frapper de sa houlette : « Arrête, berger ; tu me
blesses! » Celle plainte, il me semble l'entendre sor­
tir des pierres de ce temple. La Vierge parle aujour­
d'hui à notre pays. Le sang ne jaillit pas comme jadis
du Iront de sa statue. Mais son cœur saigne en voyant
nos ingratitudes, et elle nous crie : Arrête, France ;
tu me blesses !
Tu me blesses, France, quand tu blasphèmes le
nom de mon Fils! Tu me blesses, France, quand tu
264
LA SAINTE VIERGE
violes le repos du dimanche! Tu m e blesses, France,
quand tu élèves les enfants dans l'ignorance d e l à
loi d i v i n e ! Tu me blesses, France, quand tu jettes
en pâture à tes fils et au monde des livres impies et
c o r r u p t e u r s ! Arrête, France, arrête; il en est temps
encore !
Le peuple de France entendra celte plainte de sa
mère.'J'en trouve l'augure dans la générosité avec
laquelle il a élevé celte basilique. Car c'est lui,
vous le savez, c'est lui, le pauvre peuple, qui a trouvé
dans sa pauvreté le secret de faire au ciel celle lar­
gesse royale et qui a jeté, sou par sou, des millions
aux pieds de la Vierge de Brehières et de son Enfant.
Par là, il m o n t r e qu'il sail aimer, cl un peuple qui
aime est u n peuple qui ne meurt p a s !
Quand on aime, on éprouve le besoin de donner;
et plus on aime, plus on est heureux de se priver
et de se dépouiller par amour. Et comme, malgré
les misères de ce monde, c'est encore le Fils de Marie
qui est Petre le plus aimé ici-bas, c'est à ses pieds
que l'humanité a jelé et sacrifié le «plus d'or. Le
monde ne comprend pas cctle prodigalité, ou, si
vous le voulez, cette folie de l'amour. Mais la foule
la comprend, et c'est là son élcrnel honneur. Certes,
elle ne prétend pas enrichir le Créateur; mais cllo
veut reconnaître par là qu'elle tient tout de lui. Ce
qu'elle offre à Dieu dans les splendeurs des métaux,
des perles et des pierres précieuses, ce n'est pas un
présent utilitaire, c'estde la gloire; ôt, dans la gloire,
c'est de l'amour. Quand un peuple illumine au retour
d'un roi ou d'un général vainqueur, allez-vous lui
dire: Que faites-vous là? Ces lumières vont s'éteindre,
ces arcs de triomphe se faner ; tout cela est inutile
2^65
NOTRE-DAME DE BREBIÈRES
à ceiui q u e vous fêtez. Le peuple vous répondrait
avec raison : S'il n'a pas besoin de recevoir nos h o m ­
mages, nous avons besoin, nous, de les lui offrir,
parce que nous l'aimons. S'il est indifférent aux
illuminations et aux salves d'artillerie, il est sensible
à l'amour que nous y mettons. C'est tout ce que
nous voulons et c'est tout ce qu'il veut!
Voilà les sentiments qui ont inspiré les bienfai­
teurs de celte basilique. Quand u n peuple donne à
Dieu et à sa Mère de telles preuves d'amour, il ne
faut pas désespérer de lui. Sa destinée est liée à
celle de ses temples. Or, celle-ci est immortelle et
doit toujours s'embellir. Nous allons voir, en effet,
que Dieu réserve à Notre-Dame de Brebières u n
avenir plus splendide que son passé : Magna erit
gloria domus istius novissimœ
magis quant
primœ.
II
Si le cycle de gloire était clos pour cet antique pèle­
rinage, on verrait peut-être les poètes lui tisser dans
leurs vers u ce linceul de pourpre où dorment les
dieux morts » et où u n fameux apostat rêvait na­
guère de rouler, avec le cadavre du Christ, nos
croix, nos statues et nos croyances. Ils pourraient
aller jusqu'à chanter une épopée à Notre-Dame de
Brebières. Mais jamais le peuple chrétien, poète
doublé d'un voyant, n'aurait songé à lui offrir ce
poème de pierre et de mosaïques. Une épopée regarde
le passé : u n temple ouvre ses portes à l'avenir.
L'homme ne bâtit que s'il compte sur un lende­
main. Le vieillard, talonné p a r l a mort, ne bâtit pas.
Une Aille menacée d'un cataclysme ne bâtit pas.
266
LA SAINTE VIERGE
De nos j o u r s , de sinistres augures annoncent à
l'Épouse du Christ une catastrophe terrible, l'effon­
drement de ses temples etdc ses croyances dans l'in­
différence universelle. Dès lors pourquoi bâtir ? Mais
l'Église ne croit pas à ces pronostics de mort. Elle se
sent très j e u n e , très forte et assurée de vivre autant
que l'humanité. Aussi élève-telle partout des monu­
ments nouveaux.
Elle les sème sur les ruines mélancoliques de Car­
tilage et d'IIippone, de Babylonc et de Ninivc. Elle
les plante sur les sommcls de Madagascar, et sur les
bords des grands lacs du continent noir. Elle les
dresse en Orient en face des mosquées cl des pagodes.
Elle ouvre d'immenses cathédrales à des peuples
nouveaux en Amérique et en Australie. Elle jetle
vers le ciel les coupoles de Montmartre, les tours de
Fourvière et la flèche de Lourdes... Jamais elle n'a
tant bati depuis le Moyen Age, comme si jamais elle
n'avait eu tant de motifs d'espérance. Et elle sait
qu'elle ne bâtit pas sur le sable mouvant des révolu­
tions, avec lequel crouleront tant de palais mo­
dernes, mais sur le roc immuable, éternel, qui est le
Christ : Petra aulem crat
Chrislus.
Chacune de ses constructions est un défi jeté ?i la
mort, un acte de foi en sa propre immortalité, une
prise de possession de l'avenir. Elle voit les siècles
futurs glisser sur leurs murailles, sans y laisser autre
chose qu'une patine de plus en plus douce et véné­
rable. Elle entend dans le lointain des âges les pas
des générations qui accourent; et elle bénit ces géné­
rations qui passent, dans ses temples qui ne passent
pas.
C'est avec cette vision devant les yeux qu'elle a
NOTRE-DAME DE BREBIÈRES
267
élevé ce m o n u m e n t . Elle l'a fait plus splendide que
l'ancien parce qu'il doit le dépasser en durée et en
gloire : Magna eril gloria domus istius novissimœ
magis
quam primœ. Elle en a fait une basilique, une mai­
son royale parce q u ' u n roi et une reine doivent y
habiter jusqu'à la fin des temps, et aussi parce que
1rs rois de la société moderne, les peuples, doivent
v offrir au Fils de Marie l'or, l'encens et la mvrrbe.
Ce sontdonc les masses populaires s'ébranlant vers
ce temple que l'Église considère. Ce sont les pèleri­
nages qu'elle veut ici encourager et bénir.
Les pèlerinages? J'entends des chrétiens s'écrier
qu'ils aiment mieux prier seuls, dans le recueille­
ment, et que, dans la foule, ils sont distraits, ou
même choques par les manifestations d'une piété
exubérante et parfois indiscrète.
Il est beau, il est noble d'aimer la solitude. Les
saints la recherchaient souvent. Dans le silence des
forêts, sur le rivage de l'Océan, en face des immen­
sités solitaires, leur âme s'envolait plus librement
vers le Créateur. Cependant, ils ne dédaignaient pas
non plus, au sortir de leurs retraites, d e s e m ê l e r a
leurs frères, les humbles, e t d c faire monter avec eux
a ers Dieu cette grande prière, faite de milliers de
prières, et où se fondent toutes les espérances, toutes
les tendresses et toutes les angoisses de l'âme popu­
laire.
Un souverain aime à entendre la voix d'un ami :
mais croyez-vous qu'il reste insensible aux vivais des
peuples qui l'acclament? Quand Dieu voit des mil­
liers d'hommes rassemblés dans un sanctuaire, des
milliers de regards qui le cherchent, des milliers de
bras tendus vers lui, et qu'il entend des milliers de
LA SAIOT12 VIERGE
voix q u i lui crient au j o u r de la détresse :
Domine,
parce populo
Parce,
tuo, et au j o u r du t r i o m p h e :
Te Deum laudamus, croyez-vous que son c œ u r n'est
pas touché et qu'il peut résister à cette immense
supplication? Il a dit q u e , partout ou deux ou trois
de ses enfants se réuniraient p o u r faire assaut à sa
miséricorde, il les écouterait. Combien ne lui est-il
pas plus doux d'entendre cette grande clameur qui
monte des foules agitées, tumultueuses comme les
flots de la mer, mais où il y a tant de foi ardente,
dans de douleurs profondes, tant d'intensité dans
l'amour et où l'âme h u m a i n e résonne tout entière,
tendue au dernier degré de l'espérance et du désir!
L'Église a toujours aimé el favorisé ces imposantes
réunions. Elle a voulu que ses plus illustres sanc­
tuaires fussent des lieux de pèlerinage.
Jérusalem a vu, dès les premiers siècles, d'innom­
brables visiteurs baiser les traces du Sauveur. Saint
Jérôme et sainte Paulo ouvrent la marche. Bientôt
c'est tout l'Occident qui va y pleurer ses péchés. Mais
voici qu'un jour, ce n'est plus le pèlerinage pacifique:
c'est le pèlerinage armé. Dieu le veut! C'est la croi­
sade. Et c'est l'honneur de notre race ; car ce sont les
âmes frémissantes de vos pères qui vont là-bas accom­
plir des prodiges de A a l e u r pour le tombeau et pour
l'amour du Christ., et q u i en reviennent plus grandes
et plus chrétiennes. C'est aux pèlerinages des Saints
Lieux que l'âme française doit sa poésie et son idéale
beauté.
Borne est la mère de toutes les églises el c'est
aussi le grand pèlerinage du monde. Les catholiques
v vont vénérer le tombeau de Pierre et l'auguste
vieillard qui, appuyé sur ce tombeau, veille sur la
NOTRE-DAME DE BftEBIEBES
269
vie des nations. Et là-bas aussi, à Rome comme à
Jérusalem, à certains jours, aux beaux jours de notre
histoire, le pèlerinage est devenu belliqueux et ven­
geur. Les pèlerins s'appelaient alors les soldats de
Charlemagnc et les zouaves de La Moricièrc. C'est à
ces pèlerinages héroïques que l'âme française doit
d'avoir gardé son parfum et sa grâce chevaleresque.
Dans les âges de foi, d'autres sanctuaires ont attiré
d'immenses multitudes, Lorelte, Assise, Saint-Jacques
de Compostellc., Saint-Martin de Tours, le Mont SaintMichel.
En général, plus la piété croit dans l'Eglise, et
plus ce mouvement devient intense. Les grandes
explosions de la foi coïncident avec les grands pèle­
rinages. Quand la vie religieuse baisse parmi nous,
les pieuses caravanes deviennent plus rares. A la fin
du x v n et au x v i n siècle, le pouvoir royal, prenant
ombrage de la papauté, interdit les pèlerinages à
Home et à Lorcttc, et bientôt nos vieux sanctuaires
nationaux eux-mêmes sont déserts. Seul, Benoît
Labre, errant sur nos grandes routes, représente
encore l a m e naïve de la France, avide d'honorer
Dieu et la Vierge « aux lieux ou ont posé leurs
pieds ».
c
0
e
Au xix siècle, on a pu croire que cette âme était
morte, et un homme d'État proclamait un jour que
1ère des pèlerinages était passée. Mais bientôt le pays
lui donnait un solennel démenti : un souffle nouveau
soulevait les multitudes et les emportait vers
Lourdes etParay-le-Monial. Pie IX tressaillait d'allé­
gresse et d'espoir; et, u n jour, pleurant de joie au
récit de ces belles manifestations de notre foi, il
s'écriait que les pèlerinages sauveraient la France.
27O
LA SAINTE VIEHGE
C'est aussi la pensée de Léon XIII. Lui aussi, il a
béni les deux villes où le Sacré Cœur et la Vierge
immaculée ont daigné apparaître à la France. II a
appelé Paray la cilé chérie du ciel : par u n rescril du
g décembre dernier, il accorde une indulgence pienière à tous ceux qui iront celte année y faire la
sainte communion pour consacrer le xx siècle au
Sacré Cœur. Et plus récemment, parlant avec émulion du pèlerinage des quatre-vingt mille hommes
de France à Lourdes, il disait q u ' u n e nation qui
donne de tels spectacles au ciel cl à la terre ne peut
périr. N'est-ce pas l'écho de la parole de Pic IX, que
les pèlerinages sauveront la France!*
Qui dira en effet les grâces que Dieu a répandues
sur notre pays dans ces saintes basiliques? Ou peut
affirmer que le cœur de la France y a battu comme
il ne bat nulle part ailleurs; que son ame s'y est
exaltée aux plus hauts sommets de la foi ; que, à
certaines heures, la vie nationale s'y est concentrer»
tout entière, cl que la vraie France, celle quicomple
pour le ciel et qui comptera pour l'histoire, était là,
agenouillée ou debout; agenouillée pour se frapper
la poitrine, debout pour acclamer son Dïeu.
Notre-Dame de Brcbières verra ces consolantes
fêtes, dont clic salue aujourd'hui la splcndidc aurore.
C'était la pensée du chef de l'Église, quand il appelait
cette ville la Lourdes du Nord. C'était la pensée du
chef de ce diocèse, quand il demandait à Léon XIII
d'accorder à la Lourdes du Nord les privilèges de
la Lourdes du Midi. Depuis longtemps, les pèle­
rins y accourent au nombre de près de cent mille
par année. Ce sont eux qui, unis aux habifaitls
d'Albert, ont bâti par leurs largesses ce temple hors
c
NOTRE-DAME DE BREBIÈRES
271
de proportions avec les besoins religieux d'une petite
ville. Ainsi que l'affirmait l'homme le plus autorise
à parler de cette basilique, c'est le pèlerinage qui
l'a créée.
Mais sa gloire dans l'avenir sera plus grande
encore : le présent en répond. Jamais les foules n'ont
marqué plus d'empressement à envahir les sanc­
tuaires de la Vierge. Jamais Notre-Dame de Bre­
hières n'a jeté plus d'éclat. Jamais la statue de son
clocher n'a été aperçue de plus loin, Jamais le peuple
n'a chanté avec plus de ferveur : Jesam nobis ostende.
Jamais Marie n'a élevé plus haut son Fils Jésus pour
le montrer au monde.
Et désormais le Salve Regina ne cessera plus de
retentir dans ces plaines. Les générations, futures
viendront prier Marie et la proclamer bienheureuse.
Et du plus loin qu'elles apercevront sa statue étinecImite, elles tomberont à genoux, en m u r m u r a n t Salve
Regina; et du haut de son trône, elle leur répondra :
Salut, mes enfants ! salut, ma France bien «aimée !
*
Levez les yeux. Voyez-vous là-haut, peints à pro­
fusion sur la retombée des arcades, ces vols de
cigognes, portant des rameaux d'olivier dans leurs
becs. Gracieux et prophétique symbole. Lorsque les
cigognes arrivent dans nos climats, elles apportent
la joie, parce qu'elles annoncent le printemps : le
peuple salue avec tendresse les blanches pèlerines, et
respecte dans les vieux clochers leurs grands nids
broussailleux qui, d'après la légende, écartent la
foudre de ses toits.
372
LA SAINTE VIËÙGÉ
Mieux qbe les pèlerinages de cigôgttôs, lê& pèle­
rinages d'âmes apportent le r a m e a u d'ôlivfër, l'espé­
rance et la joie au beau pays de France. Ils repa­
raissent depuis trente ans : les urnes blanches volent
vers Marie e l l e Sacré Cœur. Et voici qu'aujourd'hui,
attirées p a r ce nouveau clocher, elles y accourent a
tire d'aile. N'est-ce pas u n souffle de grâce qui les
porte? N'est-ce pas l'annonce de j o u r s meilleur:??
N'est-ce par le renouveau de la foi qui va fleurir et
embaumer nos campagnes ? Et leurs prières ne vonlcllcs pas écarter la foudre de notre cher pays?
Volez donc vers Marie, unies avides de printemps
cl de clarté, volez c o m m e les blanches cigognes
qu'attirent les doux climats. Volez par-dessus les
ténèbres de l'erreur et les brumes du doute : c'est
ici la lumière. Volez par-dessus les orages de la vie :
c'est ici le repos et la paix. Volez par-dessus les
fanges du péché et les marais de vos passions; car,
ici. c'est dans le grand air pur, en plein ciel, (pie
Marie rayonne et vous appelle en vous montrant
Jésus !
XII
Notre-Dame des Champs
ou
LES DEVOIRS DE L'HOMME
COMME MAÎTRE ET TRAVAILLEUR DE LA TERRE
Sermon prononcé le 23 mai 1909,
en la cathédrale de Séez,
pour la fête de Notre-Dame des Champs.
LA SAINTE VIERGE. — 18
NOTRE-DAME DES CHAMPS
OU
LES DEVOIRS DE L'HOMME
COMME MAITRE ET TRAVAILLEUR DELA TERRE
Posuerunt
vineis.
me custodem
in
Il m'ont établie gardienne
de leurs champs.
(Caxtic, i, 5 )
f
MESSEIGNEURS *,
M E S FRÈRES,
On rencontre fréquemment en Palestine, au milieu
des champs, des tours que Ton appelle tours de garde,
du haut desquelles le maître ou u n de ses serviteurs
veille nuit et jour, écartant les voleurs et les animaux
en maraude.
Or, depuis que la pieuse Archiconfrérie de NôtreDame des Champs s'est répandue de cette ville dans
toute la France, nous avons nous aussi dans rios cam­
pagnes des tours cle garde : ce sont les statues de Celle
que l'Église appelle Tour de David et Tour d'ivoire.
Turris Davidica, Turriseburnea.
Du h a u t d'un clocher,
d u n e colline, d'un monument gracieux ou d'un autel
rustique, Marie veille sur nos moissons et nos
;
». Leurs Grandeurs Mgr Bardcl, < vôque de Séez ; Mgr Guérard,
L*\cque de Coulanco; Mgr Lcmonnier, évolue de Baycux.
37G
LA SAINTE VIERGE
récoltes ; elle exauce les vœux des laboureurs ; elle
écarte les fléaux : elle dit à la grêle, à la gelée, aux
orages et aux sécheresses : « Éloignez-vous ! Eloignezvous ! car j e suis la gardienne de ces c h a m p s : pomcrunl me cuslodem in vineis. »
Cette dévotion répond à une idée profonde.
L ' h o m m e a été constitué par Dieu maître et travailleur de la terre : à ce double titre, il a des droits et
des devoirs spéciaux. Le culte de Notre-Dame des
Champs nous éclaire sur les uns et sur les autres, Il
nous découvre de belles harmonies entre l'aine et la
terre. Il nous fait aimer cl invoquer cette Providence
divine qui suit l'oiseau dans son vol et le grain
de sénevé dans sa croissance. Il contribue à notre
bonheur temporel comme à notre b o n h e u r éternel.
Il a ainsi une grande portée sociale et religieuse.
Aussi s'est-il répandu rapidement dans nos cam­
pagnes. L'Église Ta béni et enrichi de faveurs. Le
Souverain Pontife vient de lui accorder le privilège
d u n e messe spéciale en l'honneur de Notre-Dame
des Champs, messe que nous avons eu la joie de
célébrer ce malin pour la première fois. El vous
mêmes, mes Frères, vous me prouvez, par votre
extraordinaire allluencedans cette cathédrale, à quoi
p o i n t Notre-Dame des Champs a gagne votre con­
fiance. Laissez-moi donc vous dire comment elle
étend sa protection rayonnante sur le Maître et le
Travailleur
de la
terre.
MONSEIGNEUR,
Ses plus belles couronnes, Marie les a toujours
reçues, depuis le concile d'Ephèse, de la main des
NOTRE-DAME DES CHAMPS
277
papes et des évèques, Aussi j e ne m'étonne pas de
voir Votre Grandeur rivaliser de zèle avec vos vénérés
collègues, Mgr l'évoque de Coutances et Mgr l'évêque
de baveux, pour honorer Notre-Dame des Champs,
pour amener aux pieds de ses autels des foules
accourues, comme celle-ci, de tous les points du
diocèse, pour offrir à ses bénédictions les fleurs et
les fruits d e l à terre, les gerbes d'or et les pampres
vermeils. Par là vous continuez l'œuvre de ces grands
évequesqui ont fait de la France le royaume de Marie.
Puissc-jc, écho de leur cœur et du vôtre, faire aimer
de plus en plus Notre-Dame des Champs de ce pieux
et magnifique auditoire.
I. — L e maître de la terre.
L'homme éprouve le besoin naturel de s'approprier
la terre d'où il tire sa subsistance. Il ceuille la fleur
et la respire ; il cueille le fruit el le mange ; il entoure
d'une clôture le c h a m p qu'il cultive et s'écrie : « Il est
à moi! » Mais en a-l-il le droit?
DIEU SEUL MAÎTRE ABSOLU
L'Église nous répond d'abord que Dieu seul est le
maître absolu et indépendant de notre planète. Il Ta
créée. 11 la gouverne, comme il gouverne tous les
astres qui évoluent dans l'espace. Il pourrait la
détruire, et lui donne parfois dans les tremblements
de terre de solennels avertissements. D ordinaire il
préfère la combler de ses bienfaits. Il lui envoie les
sourires du printemps el la majesté de l'hiver, la
splendeur des étés et la mélancolie des automnes. Il
278
LA SAINTE VIERGE
tisse de rayons de soleil la tunique du lis, plus fine et
plus éclatante que celle de Salomon dans foule sa
gloire, l i s e plaît dans la beaulédes c h a m p s : pulchriiudo agri mecumcst ; ilse joue dans les merveilles de
de la terre : ladens in orbe
tervarum.
MARIE, REINE DE LA TERRE
L'Église nous dit encore que, après Dieu, Marie est
la grande propriétaire de ce monde, car son Fils lui
a lout donné. » Mère du Créateur, dit saint Jean
Damascène, clic est la souveraine de la création. »
« Tout ce qui est soumis à Dieu, s'écrie saint Bernard,
est soumis à Marie. » Elle est donc la souveraine de
la terre qui lui offre chaque année dans le mois de
mai une longue fêle de fleurs. Toutes les corolles se
tournent vers elle et l'encensent. Tous les parfums
montent vers son tronc. Toutes les brises embaumées
la chantent, Elle est elle-même la fleur des champs,
ego Jloscampi
; le lis des vallées, lilium.convaUium
;Ia
rose mystique, rosa mystica : la vigne suave et odo­
rante, quasi vilis fruclificavi
suavitem
odoris.
Plus
légère el plus gracieuse que la Sulamilc, elle s'entoure
de fruits, elle s'appuie sur les fleurs : stipule memalis,
fulcite me jloribus. Elle aussi, comme Dieu, se plait
elsc joue dans les merveilles d e l à nature.
LE
DROIT DE PROPRIÉTÉ
Mais l'Église ajoute que Dieu et la Vierge n'ont
pas voulu garder pour eux-mêmes ces beautés et
ces richesses de la terre cl qu'ils les oui cédées à
NOTiip-DAME DES CHAMPS
?79
rhoiQfne. Le Créateur reste le suzerain, Marie la
suzeraine : l'homme est leur vassal et leur doit l'hom­
mage de son fief : mais il en est le propriétaire et ne
dépend que du ciel.
Il doit travailler la terre. Mais il la travaillera avec
plus de cœur et de courage s'il est sûr de n'être ni
expulsé du c h a m p qu'il cultive, ni dépouillé du fruit
de son labeur, en un mot s'il en est pleinement le
maître. Aussi Dieu qui dispose tout avec force et
suavité a-t-il voujki satisfaire à cet instinct qu'il avait
mis lui-même au cœur de l ' h o m m e . Il lui a donné
la possession du sol ; il l'a consacrée en condamnant
sous le n o m de voleur celui qui la viole :nonfurlurn
fucies.
LA PROPRIÉTÉ ET LE PAGANISME
L'antiquité païenne, qui avait bouleversé le plan
de la Providence aussi bien dans Tordre social que
dans l'ordre religieux, restreignit ce droit de pro­
priété. Elle en fit l'apanage de quelques privilégiés
pour qui vivait, peinait et mourait le genre humain.
Elle le retira à dos millions d'esclaves. Mais l'Église,
toujours maternelle, abolit l'esclavage et rendit h
ses victimes toutes leurs capacitésy compris celle de
posséder. Plus tard, quand le jeu des inslilutions
sociales eut substitué le servage à l'esclavage, la reli­
gion, non contente d'en adoucir les conditions, en
élargit les issues et permit ainsi aux serfs de s'évader
dans la pleine indépendance et d'accéder à la pro­
priété du sol.
Elle dit à l'homme : Dors en paix, mon enfant
s8o
LA SAINTE VIERGE
sous ton toit et au milieu des c h a m p s q u e tu tiens
de tes pères ou de ton labeur. Dieu les bénit, Marie
les protège, la Croix les couvre d e son ombre. Ta
propriété est sacrée et inviolable, c o m m e ta person­
nalité dont elle est l'extension et le corollaire.
LA PROPRIÉTÉ ET LES UTOPIES MODERNES
De nos j o u r s , sous prétexte d'enlever à quelques
favoris de la fortune une part excessive dans la pro­
priété, certaines écoles refusent le droit aux individus
el le réservent à la collectivité, représentée par
l'État. Les intentions peuvent être sincères; elles
sont assurément séduisantes; mais elles n'en sont
pas moins entachées d'utopie. Elles ramèneraient le
monde à u n esclavage plus rigoureux que celui du
paganisme, qui broierait la personnalité humaine
sous la main de fer d'un cire impersonnel. Un Ici
régime ressemblerait aux cyclones qui dévastent
tout, mais qui passent. Une loi positive peut bien
suspendre pendant quelque temps u n e loi organique
de l'humanité, c'est-à-dire une loi divine, mais tôt
ou tard la nature reprend ses droits et renverse les
systèmes.
LA PROPRIÉTÉ ET L'ÉGLISE
L'Église garde et approuve ce qu'il y a de loyal et
de généreux dans les aspirations sociales de notre
temps : mais elle en évite et en corrige les excès.
Loin de réserver à la collectivité le droit de propriété,
clic voudrait en étendre le bénéfice à tous les indi-
NOTRE-DAME DES CHAMPS
28l
vidus, elle voudrait que tout h o m m e eût son petit
coin de terre insaisissable, son champ, sa vigne,
un domaine stable et riant où il pût élever les siens
dans l'air p u r et dans la paix. Elle estime, avec
saint Thomas d'Aquin et Léon XIII, qu'une certaine
somme de biens matériels n'est pas indifférente à
l'exercice de la vertu et que la possession et la
jouissance modérée de la terre est u n élément mora­
lisateur.
LA PROPRIÉTÉ ET LA MORALE
L'homme qui possède, en effet, trouve dans la
nécessité de faire valoir son bien un stimulant pour
son travail. Intéressé au maintien de l'ordre social,
il n'écoute pas les excitations malsaines de l'anarchie.
Il aime légitimement cette terre qui le nourrit, ber­
ceau de ses enfants, tombe de ses aïeux, reliquaire
vivant dont chaque grain de poussière arrosé par
les sueurs ou les larmes de ses pères est sacré pour
lui, où chaque pierre, chaque arbre lui rappelle u n
souvenir. Son cœur s'élève naturellement vers l'Au­
teur de ces biens. Il sent à quel point il dépend de
lui, à quel point il'est son débiteur et son tributaire.
Il attend de lui la paix, l'honneur et la dignité de
son foyer.
LA STARILITÉ DU FOYER
J'ai lu dans la Monographie
de l'Œuvre
de Noire-
Dame des Champs que, dans les environs de Lourdes,
il y a sur la porte d'un vieux logis cette inscription
28a
LA SAINTE VIERGJ5
en langue basque : « Mon niaîlrp et mon honnepr
sont toujours les mc^ncs, 1 6 2 / 1 . » Ainsi donc voilà près
de Irois siècles que celle pauvre maisonnette, cachée
dans un oasis de verdure, n'a pas changé au milieu
de tant de choses qui changent. Bien des individus
y sont passés ; bien des berceaux y sont entrés; bien
des ccrcqeils en sont sortis. Mais l'honneur y est
resté avec le môme mailrp, c'est-à-dire la mcipe
lignée. Admirable exemple d'une stabilité devenue
très rare de nos j o u r s !
Qui donnera cetlc stabilité à la famille moderne?
Qui lui permettra de lutter contre la fièvre du chan­
gement, cette maladie endémique de nos jours?
Qui l'empêchera d'etre déracinée p a r l'ouragan révo­
lutionnaire ou emportée par ces funestes courants
économiques qui dévastent et dépeuplent nos cam­
pagnes? Ce sera la force de tradition inhérente à la
foi religieuse. Mais il faut demander cetlc force à
Dieu et à Marie. Il faut établir la Vierge gardienne
du foyer. Il faut la proclamer partout la Heine des
champs.
LA HEINE DES CHAMPS
La Reine des champs, pour quelques-uns, hélas!
qui ne voient rien au-dessus des horizons matériels,
c'est la rosée, la pluie, la lumière, la chaleur;
pour d'autres, c'est la chimie avec ses engrais et ses
substances vivifiantes, c'est la science avec ses mé­
thodes modernes de culture. Erreur ! profonde
erreur! La Reine des champs, c'est Marie! Elle est
la reine des saisons, la reine des fruits et des fleurs:
NOTRE-DAME DES CHAMPS
283
la reine d u soleil qui lui fait un manteau : mulier
amicta sole ; la reine de la lune qui se courbe sous
ses pas en un disque d'or : luna sub pedibus ejus; la
reine des étoiles qui se rangent en diadème autour
do son front : in capite ejus corona stellarum
duodecim.
L'HÉRITIER DU CIEL
Mais, reine des saisons qui passent, elle est aussi
reine du printemps éternel, et elle ne veut pas que
nous oubliions u n de ses royaumes pour l'autre.
Du h a u t de ses autels, de ses colonnes, de ses
clochers, où clic ravonne au soleil dans sa robe
d'or, de neige ou d'azur, clic attire en haut nos re­
gards et nos cœurs. Elle nous rappelle que, si les
champs d'ici-bas sont aimables, les champs de làhaut sont infiniment plus merveilleux.
Elle n o u s dit avec Jésus : « Que sert à l'homme
de gagner l'univers s'il vient à perdre son urne. »
Elle répète avec l'Église : « Souviens-toi que tu es
poussière et que tu retourneras en poussière » ;
mais elle ajoute avec saint Jean Damascène :
« Souviens-toi, ô homme, que t u es ciel et que tu
retourneras au ciel, cœlum es et in cœlum ibis. » O
Notre-Dame des Champs, gravez ces leçons dans
nos cœurs et donnez aux maîtres de la terre de ne
pas oublier qu'ils sont les héritiers d u ciel !
II, — L e travailleur de la terre*
Dans les vues de Dieu, nous ne sommes pas seu­
lement les possesseurs de la terre, nous en sommes
les travailleurs.
284
LA SAINTE VIERGE
C'est la grande loi. L'homme innocent fut placé
au paradis terrestre pour le cultiver, ut operareftir
terrain. L'homme coupable fut condamné à la faligue
et à l i sueur. Il faut la rosée du front h u m a i n , unie
à la rosée du ciel, pour féconder nos sillons.
DIEU ET LE CHRIST TRAVAILLENT
Dieu lui-même a voulu nous d o n n e r l'exemple. Il
est le grand et éternel travailleur qui varie son labeur
selon les saisons. « Mon père agit toujours »», disait
Notre Seigneur. Et il travaille les aines avec pins
d'amour encore que la terre : s'il les laboure par la
souffrance, c'est pour leur faire porter la moisson
de la vertu cl de la gloire.
Le Christ aurait pu se dispenser de travailler. Une
jolie légende nous mon Ire les palmiers d'iigyple
inclinant leurs slipes et, leurs palmes pour mcllro
leurs dattes à la portée de sa petite main. Il aurait
pu en cire ainsi toujours. La terre eut été fière de
lui offrir ses fruits cl ses Heurs. Les auges auraient
aimé à dresser sa table et à le servir, comme ils le
firent une fois au désert, après la tentation. Mais
Jésus a voulu travailler. Il a été ouvrier et fils d'ou­
vrier : faber et fabri jiliius.W pourrait aller aujour­
d'hui dans les ateliers cl les usines sans s'y trouver
dépaysé. Il pourrait, de sa main radieuse, cssu\er
les fronts où perle la sueur et y déposer un baiser
divin, dire à l'homme qui peine : « C'est moi Jésus,
ton frère, ouvrier comme loi. » El l'homme qui
peine frémirait d'émotion, car il sentirait dans la
voix du céleste visiteur l'accent do la vérité et de
l'amour.
NOTRE-DAME DES CHAMPS
MA ME
285
TRAVAILLE
Et la Mère de Jésus elle aussi a voulu travailler.
La descendante de David et de Salomon a touché
de ses mains rovales le lin et la laine, linumel lanam
operala est. Elle a sans doute cultivé un petit jardin
pour nourrir son Epoux et son Fils. Un charmant
tableau la représente filant sa quenouille.
Aussi, à coté du travail de Jésus ouvrier. l'Eglise
vénère le travail de Marie ouvrière. Elle l'a procla­
mée, h ce titre, patronne de tous les travailleurs.
Travailleurs des villes, saluez \ o l i e - D a m c de l'Usine
et de l'Atelier. Travailleurs des campagnes, saluez
Notre-Dame des Champs !
L'ÉGLISE RÉHABILITE LE TRAVAIL
Le christianisme eut beaucoup à faire pour don­
ner aux h o m m e s le goût du travail des champs. Il
dut d'abord le réhabiliter.
Le paganisme antique méprisait le travail manuel.
Il rappelait servile, c'est-à-dire réservé aux esclaves.
11 le proclamait, avec Platon et Cicéron, indigne d'un
homme libre et honorable. Rome, maîtresse de la
Gaule, ne sut en faire qu'une lande inculte au mi­
lieu d'une foret sauvage.
Les barbares avaient la même idée. Ils n'aimaient
que la guerre et la chasse, la francisque et la framée,
et méprisaient la charrue.
Mais voici que l'Eglise élève des monastères. A
leur ombre, le moine défriche le s o l ; armé de la
286
LA SAINTE VIERGE
hache, il fait circuler l'air dans la forêt trop touffue :
appuyée sur la charrue, il éventre le sol d'où il fait
jaillir des richesses. Derrière lui la terre tressaille
et s'embellit, le blé pousse dans la plaine et la vigne
s'empourpre sur les coteaux.
Parfois u n fier baron qui chasse, entouré de sa
meute ardente, s'arrête étonné au bord d'un champ a
la vue d ' u n moine qui laboure. Il va vers lui et l'in­
terroge avec respect : « Qui donc es-tu, mon père,
pour te livrer h pareil travail? Efais-lu donc dans le
siècle d'une famille de manants? Ne sais-tu pas qu'un
Franc de race ne se courbe j a m a i s sur les guérels? »
Et le moine rejette son froc en arrière et lui
montre le ciel en disant : « Dieu lui-même a tra­
vaillé! » Et le baron recule stupéfait, car il a reconnu
sous la tonsure monacale, Carloman, oncle de
Charlcmagne, Guillaume d u c d'Aquitaine, Hugues
duc de Bourgogne, Benoit comte de Maguclonne, An­
selme duc de Frioulou quelque autre de ces grands sei­
gneurs qui, par milliers, brisaient leur epée pour ma­
nier la bêche ou la charrue sous la bure bénédictine.
Or, l'exemple est contagieux. Les pauvres, les
manants renoncent au vagabondage et à l'oisiveté.
Ils se groupent autour des abbayes trouvant qu'il fait
bon vivre sous la crosse. Ils forment des villages et
des bourgades. Ils travaillent el embellissent la terre
et la terre les récompense avec usure.
L E TRAVAIL DES GUAMPS MORALISE
Mais l'homme trouve clans ce travail des champs
plus de profils encore pour son urne que pour son
corps. L'usine est souvent une tentation pour l'orgueil
NOTRE-DAME DES CHAMPS
ify
humain. E h trâhéforifiaht là màtièfrë, l'oùVrier crée
ou s'imagine créer la richesse. Il se prend facilement
pour u n créateur, un indépendant et il oublie son
Dieu. Le laboureur est moins porté à cette ingratitude.
Tout lui rappelle le Maître du ciel.
La terre chante sous ses pas un hymiic au Créa­
teur; h y m n e de reconnaissance et d'amour dont Je
refrain est toujours le même : « benedicileomniaopern
Domini Domino, œuvres du Seigneur, bénissez le
Seigneur », et dont les couplets varient avec les sai­
sons, invitant les frimas el les neiges, les ruisseaux
et les prairies en Heurs, les foudres et les tempêtes à
louer le Maître du monde. Le malin, levé avant le
soleil, l'homme des champs entend cet hymne mon­
ter avec le chant de l'alouette dans la douceur de
l'aube, il unit sa prière à la prière des guérets qui
s'éveillent. Le soir, quand tout s'endort autour de
lui, il joint sa voix à la prière de l'ombre, ctremercie
Dieu qui lui envoie la paix et le repos.
LA TERRE ET L AUTEL
Et parfois une vénération attendrie s'empare de
lui à la vue du blé qui lèveou d e l à vigne qui fleurit,
car ce blé deviendra la blanche hostie, la chair
divine, le pain des dnges, et le sang de cette vigne,
changé au sang du Sauveur, étincellcra dans l'or du
calice.
O terre, grenier et cellier de l'autel, sois bénie de
donner à Thohime et a Dieu de tels trésors ! Seules,
les mains virginales et maternelles de Marie seraient
dignes de cueillir sur tes collines ou dans tes vallons
la matière du divin Sacrifice.
LA SAINTE VIERGE
Et n'est-ce pas la pensée délicate q u i a inspiré
l'artiste chrétien quand il a représenté Notre Dame
des Champs tenant dans ses bras des gerbes d'épis et
des grappes de raisins. Épis qui serez la chair de
de Jésus, raisins qui serez son sang, Marie vous
regarde pousser avec tendresse ; pour vous elle
demande à Dieu u n ciel plus clément, un soleil plus
doux, des rosées plus abondantes dont profitent les
terres d'alentour. Notre-Dame des Champs se souvient
qu'elle est aussi Notre-Dame de l'Autel et elle étend
sa chape d'or sur nos campagnes.
JEANNE D'ARC,
FILLE DES CHAMPS
Mais comment pourrais-je oublier, dans cette fete
de Notre-Dame des Champs, celle qui fut sa fille bienaimée et notre Sœur des champs ? N'est-ce pas Marie
qui nous a donné Jeanne d'Arc! Ne l'a-t-cllo pas
formée dans les sanctuaires rustiques de Bermonlet
do l'ermitage Sainte-Marie?
Jeanne peut dire comme la Sainte Vierge: « Ego
Jlos eampi: je suis une fleur des c h a m p s . » Elle a
fleuri dans une de nos plus riantes vallées. Elle a
poussé en pleine terre comme la pâquerette des
prairies, comme l'airelle des bois où elle conduisait
ses brebis. Avant d'ennoblir l'épée de la France, sa
main a sanctifié le charrue et la houlette. Elle a aimé
la terre de nos aïeux, ses lignes harmonieuses, sa
douceur et sa lumière, toute celte beauté des champs,
pulchriludo agri, qui s'épanouissait autour de son
clocher natal.
Elle a frémi et pleuré en entendant le récit des
malheurs q u i s'abattaient sur nos campagnes, les
NOTRE-DAME DÈS CHAMPS
289
chaumières et les moissons brûlées, les paysans m a s .
sacrés, Fherbë rougie p a r le sang de nos soldats.
Elle aimait ses frères des champs, les manants, les
laboureurs, tous les travailleurs. « C'est pour eux
que je suis née, » disait-elle. C'est pour eux qu'elle
se dévoua et s'exposa à la mort. Elle eut cette noble;
ambition de sauver la terre de France, de rendre à
nos champs leur sécurité et leur joie. Elle a donc été
de son vivant la bienfaitrice des champs.
Aujourd'hui qu'elle est bienheureuse, et qu'elle a
elle aussi des autels, elle va s'unir à Notre-Dame pour
bénir la terre de France.
LA TERRE SE MEURT
N'en avons-nous pas un pressant besoin? Ne dit-on
pas de tous côtés que la terre se meurt, que nos
campagnes abandonnées dépérissent, faute de bras
pour les cultiver, que le sol jadis si plantureux et si
riche s'appauvrit, que son prixbaisse et que l'étranger
on profite pour l'acheter?
Ne dit-on pas que la race m e u r t avec la terre oiï
elle puisait sa vitalité, qu'elle va s'engouffrer dans
fair empesté des villes, q u ' a u lieu de croître en
plein vent comme les chênes, au pied des clochers du
bon Dieu, elle va s'étioler au pied des cheminées
qui vomissent sur elle leur noire fumée, leurs miasmes
et leurs poisons subtils?
Ne dit-on pas que l'âme aussi se m e u r t dans cet
exode des campagnes, que la misère morale double
la misère physique dans les bouges des quartiers
ouvriers, que la bise de tous les scandales, plus
LA S A I N T E V I E R G E . —
10
39O
LA SAINTE VIERGE
mortelle q u e la bise de l'hiver, souffle dans la man­
sarde sans m ê m e épargner les enfants P
A ce m a l social, Notre-Dame des Champs offre
encore u n remède. En rendant nos campagnes plus
riantes et plus fécondes, elle y retiendra les cœurs
et par suite les b r a s ; elle rapatriera les prodigues.
Elle fera aimer ce travail des champs, qui, contrai­
rement au travail anémiant des usines et des mines,
dilate la poitrine, détend les nerfs, appelle le som
meil réparateur et forme le corps en môme temps
qu'il élève l'unie.
L E a SALVE REGINA » DES CHAMPS
Salut donc, ô Notre-Dame des Champs, notre Reine,
Salve Regina ! Mère de miséricorde, notre vie, notre
douceur, notre espérance, salut!
Nous savons bien, tristes enfants d'Eve, que nous
sommes en exil et dans un val de larmes. Mais l'exil
n'est plus amer, quand vous y accompagnez vos
enfants, comme Jésus en Egypte ; mais le val des
larmes s'illumine de charmants soleils, quand vos
statues y rayonnent.
Tournez donc vos yeux de miséricorde sur nos
campagnes et sur nos urnes ; ouvrez-nous un jour
les portes du ciel et donnez-nous d'entrer, comme
nous vous le demandions ce matin à la messe, les
mains pleines de gerbes de mérites dans les greniers
éternels. Ainsi soit-il.
XIII
L'Assomption
CONTEMPLATION SUR MARIE MONTANT AU CIEL
Sermon prononcé le 20 août
à Notre-Dame de la Délivrande,
(Calvados).
L'ASSOMPTION
CONTEMPLATION SUR MARIE MONTANT AU CIEL
Qux est ista quœ ascendit pcr
desertum sicui virgula fami ex
aro mati bus myrrhse et thuris.
Quelle est celle qui moule à
travers le désort, comme la
vapeur embaumée dul'cnccns
et du la myrrhe.
(Cantic. ni. (>.)
4
MONSEIGNEUR ,
M E S BIENGHERS FRÈRES,
Est-il une vision plus radieuse que celle de l'As­
somption de Marie? L'Église emprunte à l'Écriture,
à la lumière, aux fleurs, aux parfums, les plus riches
images pour nous en donner une idée. Les grands
artistes en rêvaient. Le Pérugin et Raphaël ont tenté
de la reproduire. Murillo les a éclipsés. Celui qu'on
a nommé le peintre du ciel s'est surpassé lui-même
dans la toile où il représente Marie émergeant, gran­
diose et royale, d'une gloire de petils anges qui la
contiennent dans leurs bras.
Le peuple chrétien aime particulièrement la fete
de l'Assomption. Après avoir contemplé Marie au
pied de la croix, le visage baigné de larmes, le cœur
i. Mgr Amcltf, ôveque de Bayeux.
2gà
LA SAINTE VIERGE
percé d ' u n glaive, il est heureux de lavoir enfin déli­
vrée de nos misères, montant au ciel p a r u n chemin
solitaire que nul n'a foulé après elle, portée par les
anges, couronnée par Dieu.
Pour entrer dans ces sentiments de piété filiale,
suivons notre Mère dans sa fuite sublime vers les
astres. Élevons-nous en pensée au-dessus de ce
cercueil d'où elle prend son vol et qu'elle laisse
rempli de roses et de lis moins p u r s que son corps
virginal.
Montons avec elle par delà les lourdes atmos­
phères d e l à terre, par delà les nuages, par delà les
étoiles, jusqu'aux portes d'éméraude et de saphir
dont nous parle saint Jean et qui vont s'ouvrir a deux
battants pour la laisser passer. Entendons les anges
qui s'écrient : Quœ est ista ? Quelle est celle qui
monte par les espaces déserts, comme la vapeur de
l'encens et de la m y r r h e ? Ecoulons Dieu qui lui dit
du haut des cieux : Veni, coronaberis, viens recevoir
ta couronne. Écoutons Marie répondre à Dieu et aux
anges en chantant le cantique de la délivrance, la
lin de l'exil, Vin exila Israël cl les magnificences de la
patrie, Magnificat.
C'est qu'en effet celle qui devait, libératrice des
Ames, mériter si parfaitement ce beau litre que vous
lui donnez ici de Notre-Dame de la Délivrande, a été
affranchie par Dieu du péché, des vanités terrestres
et de la souffrance. Unissons-nous a sa joie en médi­
tant sur cette triple délivrance dont son entrée au ciel
est le glorieux couronnement.
L'ASSOMPTION
I. — L e péché.
Le premier bienfait dont Marie remercie Dieu en
montant au ciel, c'est d'avoir été exempte de tout
péché. Sa vie se déroule devant elle comme un
immense ruban d'une blancheur éblouissante, que
la main de Dieu brodait chaque jour de grâces et do
vertus et que le démon n'a jamais souillé de son
contact. Pas une tache d'un bout à l'autre. Oh! être
sans péché I avoir traversé ces boues de la terre sans
une éclaboussure, ces poussières sans en être aveuglé !
voilà sa joie ! Elle est née, elle a vécu, elle est morte
immaculée, voilà sa gloire !
Immaculée dans sa conception ! À l'heure où les
autres âmes portent sur elles la bave du démon avec le
péché originel, son unie est apparue fraîche et pure
comme u n e fleur d'aurore baignée de la rosée du
matin.
Immaculée dans son enfance! Le parfum de sa
piété a embaumé ce temple de Jérusalem qu'elle
aperçoit là-bas comme u n point décroissant. Il a em­
baumé sa maison natale et réjoui le cœur de sa mère
sainte Anne.
Immaculée dans son mariage avec Joseph! Leurs
âmes croissaient comme deux lis autour de ce lis des
vallées, lîliam convaltium, l'enfant Jésus !
Immaculée jusqu'à son dernier souffle dans son
corps comme dans son â m e ! Et c'est pour cela que
les anges qui l'emportent au ciel lui chantent : Beali
immaculati ! Bienheureux les immaculés !
Et Marie m u r m u r e dans son extase : O mon âme,
loue le Seigneur qui a fait en toi de grandes choses.
2QÔ
LA PAÏNTE VIERGE
Étoiles d u ciel, qui pâlissez au loin à m o n approche»
louez-le avec moi : Magnificate Dominum
mecum.
Et
vous, pauvres âmes q u i restez sur la terre et qui me
proclamerez bienheureuse jusqu'à la fin des siècles,
sachez q u e , si je suis bienheureuse, c'est parce que
j ' a i été immaculée.
Hélas ! si nous reportons nos regards sur nousmêmes, quelle différence avec la Vierge! Nous avons
apporté en naissant le pèche originel, mais Dieu
nous en a délivrés par le baptême. Combien nous
aurions d û lui en être reconnaissants! Au lieu de
cela, dès que nous avons eu l'usage de la raison, nous
avons été nous replonger dans le bourbier natal par
le péché actuel. Notre triste vie se déroule devant nos
veux comme u n ruban qui commence peut-être à
s'allonger ! Mais que de points noirs, que de taches !
Ces taches, nous voudrons à notre dernier j o u r les
effacer, mais peut-être notre main défaillante n'en
aura-t-ellc pas la force. Profitons de la vie. Si Marie
avait eu le malheur de commettre u n e faute légère
ici-bas, il m e semble qu'en montant au ciel elle aurait
laissé tomber une larme brûlante sur le lieu où elle
aurait eu ce moment de faiblesse. Pleurons nos
faulcs dans ces heures de grâce où Dieu nous
appelle, dans ces heures d'Assomption où notre
âme peut monterjusqu'à lui sur les ailes de la prière.
II. — L e s vanités de la terre.
En môme temps qu'il concevra l'horreur du péché,
à l'école de Marie, notre cœur se déprendra de
l'amour des vanités de la terre.
L'Esprit-Saint nous signale comme un grand mal
L'ASSOMPTION
297
ce qu'il appelle la fascination de 1$ bagatelle,/a^c/na/io
nagacitatis.
La plupart des hommes en sont atteints.
C'est une faiblesse, mais elle est malheureusement
bien compréhensible. Notre âme est faite pour la
beauté infinie qui est Dieu, mais comme cette beauté
se cache à nos yeux, ainsi que le soleil derrière les
nuages, nous nous contentons des clartés diffuses
qu'elle répand sur les créatures. Et il est certain que
ces clartés sont déjà charmantes et douces. Elles
produisent u n miroitement, un papillotement qui
nous éblouit. Avec ses splendeurs, ses fleurs, ses
verdures, ses ors, ses pierreries, la terre nous séduit.
L'humanité sur laquelle Dieu a laissé tomber le reflet
de son visage, signalant est super nos lumen vultus lai,
nous captive davantage. De la vie universelle qui
frémit partout ici-bas il monte des harmonies qui
nous enchantent, des voix qui nous troublent, des
bruits de bataille qui nous exaltent. Çe monde nous
apparaît très beau, très grand, et nous lui donnons
noire cœur.
El pourtant il n'y a là qu'un mirage. Toute cette
grandeur est apparente et indigne d'une âme faite
pour l'éternité. C'est une illusion, u n effet de pers­
pective. Si nous pouvions nous élever au-dessus de
Ja terre, les choses reprendraient u nos yeux leurs
vraies proportions, elles nous apparaîtraient infimes
et, au lieu de nous y attacher, nous en ferions gaie­
ment le sacrifice, au moins d'esprit et de cœur.
Marie n'attendit pas son Assomption pour les
juger et s'en détacher. Elle méprisa ces richesses,
ces futilités, ces plaisirs qui nous affolent. Elle les
immola à Dieu : « Seigneur, lui dit-elle dès sa Pré­
sentation au Temple clans son enfance, c'est avec
29*
LA SAINTE VIERGE
joie q u e j e vous offre dans la simplicité de mon
cœur tout ce que j ' a i , et tout ce q u e le m o n d e peut
m'offrir : insimplicitatecordis
meilœlusobluli
universa.
Et. maintenant qu'elle monte dans l'azur, combien
clic se félicite d'avoir ainsi apprécié à leur juste
valeur les choses de la terre ! Comme elles lui
paraissent mesquines et misérables! Un poète a dit :
Que la terre est petite à qui la voit des cieux !
Saint Ignace, contemplant u n e nuit les étoiles, s'é­
criait : « Que la terre est laide quand j e regarde h;
ciel : quant sordet tellus cum cœlum aspicio. » Et voilà
bien les sentiments de Marie, jxmdant qu'elle s'élève
sur les ailes des anges.
Pendant quelque temps, elle distingue encore les
scintillements de la terre et de ses richesses. Elle
voit les différences et les inégalités de sa surface, ses
montagnes et ses ravins, images de nos grandeurs
et de nos misères sociales. Elle perçoit des bruits
confus, des cris de triomphe et des cris de douleur.
Mais à mesure qu'elle monte, les brillantes cou­
leurs s'effacent, les ors pâlissent, les pierres pré­
cieuses ne se distinguent plus du sable ni les ver­
dures et les fleurs des sols arides. Les choses
prennent des raccourcis étranges ; les reliefs dimi­
n u e n t ; les monuments, les palais, les pyramides, les
montagnes s'abaissent, se tassent et s'écrasent au ras
du sol : tout s'estompe, tout se brouille dans une
sombre grisaille. En m ê m e temps, les clameurs
s'éteignent en u n morne silence, les mouvements se
figent en immobilité ; la terre n'apparaît plus au loin,
bien loin que comme une petite sphère de bouc ! Oui
L'ASSOMPTION
2gg
de la boue. Quant sordet tellus! Pauvre planète, t u n e
mérites ni u n regret, ni u n soupir.
Et c'est pourtant pour cette boue que nous jouons
notre éternité! Elle nous fascine et nous troquons
notre âme contre elle, pour en remplir le creux de
notre main.
Un jour, le petit roi de Rome était aux Tuileries
entouré des princes, des princesses et des maréchaux
de l'Empire : toutes les gloires, toutes les beautés,
toutes les richesses cherchaient vainement a l'égayer.
Le front appuyé contre les glaces d'une fenêtre, il
trépignait et pleurait. « Que veux-tu donc, enfant
terrible? lui dit son père en le couvrant de baisers.
Tout ce qu'il y a de beau et de grand sur la terre est
à loi. »Et l'enfant impérial, montrant du doigt dans
la rue des enfants de son âge qui s'amusaient dans
le ruisseau : « Je veux, dit-il, de celte belle bouc ! »
Chrétiens, enfants du Roi des rois, frères des anges,
héritiers du royaume éternel, la splendeur est à nous
la beauté est à nous, le vrai bonheur est à nous.
.Mais nous nous en détournons comme le petit capri­
cieux des Tuileries, et, quand Dieu nous dit : « Q u e
veux-tu? m o n enfant chéri, que veux-tu, qucjc ne
Taie donné, » nous répondons : « Je veux de celle
belle b o u c ! » Esclaves de la boue, captifs de la
boue, élevons-nous donc enfin au-dessus d'elle cl
regardons-la avec les sentiments qu'elle mérite.
Pendant sa vie ou ù l'heure de sa mort, tout
homme en arrive un j o u r à mépriser la terre et à
dire d ' e l l e : Quant sordet! Mais la vraie sagesse con­
siste à ne pas attendre pour le dire qu'elle nous
manque sous les pieds !
3oo
LA SAJfffE
V|ERGE
III. — Les souffrances.
Si la terre nous allèche par ses vanités et ses plai­
sirs, clic nous repousse par ses épines. Lorsque
nous souffrons, nous sommes tentés de maudire la
main qui nous frappe. Mais cela est insensé. Si nous
étions sages, nous accepterions les épreuves avec
amour. Nous les unirions à celles du Sauveur qui les
adoucirait cl parfois même nous en délivrerait; nous
les bénirions, car elles sont une semence de gloire.
La Vierge sainte a eu cette sagesse. Elle a terri­
blement souffert ici-bas. Sept glaives de douleur
ont transpercé son â m e . Mais clic a toujours accueilli
la souffrance avec douceur, par amour pour Jésus
et pour les unies. Et clic a trouvé dans cet amour
u n adoucissement délicieux, un acompte de la ré­
compense qui l'attendait au ciel. Et maintenant com­
bien clic se réjouit d'avoir agi de la sorte !
Elle aperçoit les lieux où clic a été le plus éprou­
vée : clic les fixe avec complaisance, clic les bénit.
Voici Bethléem. Les anges qui la portent lui eu
inonlrcnL les collines : c'est là-bas qu'ils ont chanté :
« Gloire h Dieu au plus haut des cieux » dans celle
nuit de Noël qui va devenir la plus joyeuse des
fêtes. Voilà donc celle croche. (Test Jà qu'elle a
enfanté dans la pauvreté! Aimable pauvreté! Com­
bien elle eu cul souffert pour son i/ils bien-aimé,
mais il semblait si heureux d'être pauvre ! Il avait
des sourires qui illuminaient la grotlo cl le cœur de
sa mère. Oh! pour u n seul do ces sourires, pour un
seul baiser, une seule caresse de cet enfant que
ircûl-elle pas enduré avec allégresse!
L'ÀSSOMPÏIÔN
3oi
D'atiitôs dotiléurs Sont Véntieà l a - f r a p p e r ! Le
ftiàsSàëré des Innocents, la fiiité en Egypte, le tra­
vail de Nazareth, mais Jésus était toujours là avec
son sourire, avec ses douces paroles et ses promesses
lui répétant Beatiqui lugeniï Bienheureux ceux qui
pleurent!
Et tout à côté de Jérusalem, elle aperçoit le Cal­
vaire. C'est là que son Fils a été suspendu au bois
de la croix. Elle se rappelle ses trois heures d'ago­
nie, ses sept paroles, son cri douloureux, sa mort.
Mais elle souffrait avec lui, pour lui, pour les âmes
qu'il aimait tant, elle n'eût jamais voulu pour tous
les toyaumes du monde abandonner le Golgotha.
Et maintenant elle le salue avec des transports de joie
et de reconnaissance!
Plus loin elle voit cette humble maison où elle a
passé la dernière année de sa vie et où saint Jean
venait la consoler du départ de son Fils en lui don­
nant ;la c o m m u n i o n . Et quand l'Apôtre la voyait
soupirer après la réunion avec Jésus, il lui disait :
Mère, ne pleurez pas, votre Fils le voici : ecce Filius
tuas. Et il lui présentait l'adorable hostie.
Et cette présence eucharistique du Christ qui l'a
soutenue pendant les dernières années de son exil,
Marie a eu la joie de la voir se multiplier partout
sur la terre sur les pas des apôtres. Elle voit ça et
là des maisons mystérieuses, églises et chapelles
de la nouvelle religion. Là repose son bien-aimé.
Elles embellissent la terre. Ces hosties partout ré­
pandues sont comme les étoiles d'ici-bas qui attirent
les regards des anges. En les voyant Marie n'est
pas tentée de dire : Quam sordet tellus, que la terre
est misérable, mais au contraire : Quam splendet
3oa
LA SAINTE VIERGE
lellus, q u e la terre est donc belle et resplendissante,
constellée de ces blanches hosties plus lumineuses
pour le cœur que les étoiles du firmament pour nos
yeux éblouis !
Et cependant ces adoucissements, ces joies, ne
sont pour Marie que l'acompte de la grande récom­
pense méritée p a r ses souffrances. La grande ré­
compense, merecs magna nimis, c'est le ciel qui se
rapproche. La terre est maintenant bien l o i n ; elle
est disparue; les étoiles elles-mêmes entre lesquelles
la Vierge passe, se font plus rares ; elles disparaissent
à leur tour. Voilà u n e immensité plus vaste, un
azur plus doux, u n e lumière plus légère et plus
brillante à lafois. Voici des clartés dont n'approchent
pas les aurores de la terre. Et voici enfin les portes
éternelles qui s'ouvrent.
Et Jésus s'avance entouré de ses anges : « Venez,
venez, ô m a Mère, ô ma bien-aimée, venez rece­
voir la couronne de grâces que vous avez si bien
méritée : veni, coronaberis
corona
gratiarum.
Ce
trône, ô m a Mère, le premier, le plus riche de tous
les trônes après le mien, il est à vous. Ces richesses,
ces splendeurs à vous. Mes anges, mes serviteurs, à
vous. Mon royaume tout entier à vous. Venez, vous
êtes la reine des cieux! » Et il ouvre ses bras et
il presse tendrement sa Mère s u r son Cœur. Et tous
les élus s'inclinent sur le passage de Marie en lui
chantant : Salve
Regina!
Et la Vierge exhale sa joie comme jadis en chan­
tant le Magnificat! Oh! oui, m o n âme magnifie le
Seigneur ! Oh ! oui, il a fait en moi de grandes choses.
Oh! oui, j e suis bienheureuse d'avoir fui le péché,
méprisé les vanités de la terre et béni la souffrance.
L'ASSOMPTION
3o3
Générations humaines, en m e proclamant bienheu­
reuse, louez avec moi le Seigneur : Magnificat! Et
tout le ciel répète Magnificat avec Marie. Et les roses
répandues sous ses pas m u r m u r e n t Magnificat; et
les harpes des anges qui vibrent toutes seules disent
Magnificat. Et des larmes d'amour et de joie tombent
des yeux de Marie au moment où elle franchit les
portes éternelles. Et de ces larmes sont nées Joutes
les grâces el toutes les joies qui depuis lors ont
fleuri la terre.
XIV
La Nativité de la Sainte Vierge
CAUSE DE JOIE POUR LE MONDE
ET EN PARTICULIER POUR LA FRANCE
Sermon prononcé le S septembre 1907,
Notre-Dame de la Roche, à Lévy~Saint-Nom (Seine-et-Oise)
U
SAINTE VIERGE. —
30
LA NATIVITÉ DE LA SAINTE VIERGE
CAUSE DE JOIE POUR LE MONDE
ET
EN PARTICULIER POUR LA FRANCE
Causa nostrœ laclUiœ, oia
pro nobis.
Cause de notre joie priez
pour nous.
(Litanies de la Sainte Vierge)
MES FRÈRES,
Il existe à Jérusalem u n e église de Sainte-Anne,
qui appartient à la France et où j ' a i eu le bonheur
de dire la messe il y a quelques années. Or, clic se
rattache à la fcle de ce jour, la Nativité de Marie,
par deux illustres souvenirs.
D'abord c'est là qu'est uée la Sainte Vierge : car
c'était la demeure de ses parents, d e sainte Anne cl
saint Joachim.
On est saisi d'émotion, si l'on a la foi, quand on
pénètre dans cosancluaire, surtout quand ou descend
dans la crypte, qui était, selon u n e antique tradiliou,
la chambre même de sainte Anne. C'est là qu'a eu
lieu le vénérable mystère de la Nativité de Marie,
comme y avait eu lieu déjà celui de son Immaculée
Conception. C'est là qu'est venue au monde celle
qui dcvail èlre la Mère du Rédempteur, la reine des
anges et des h o m m e s !
3o8
LA S A I N T E
VIERGE
Les h o m m e s , les habitants de J é r u s a l e m , ne se dou­
tèrent pas d e l à grandeur de l'événement qui se pas­
sait tout près d'eux ; ils n'y virent q u e cette chose
banale, la naissance d'une petite fille d u peuple.
Cependant c'était l'un des faits les plus importants
q u ' e û t vus le m o n d e depuis la faute d'Adam. C'était
l'aube gracieuse annonçant le p r o c h a i n lever du
Soleil de Justice. G'élaiU'cntrée en scène du person­
n a g e qui devait j o u e r le principal rôle dans la
Rédemption, après le Rédempteur. Ce devait être
pour l'univers la cause d'une joie i m m e n s e : Nalivilas
tua gauclium annuntiavit universo mundo.
Seuls, p a r m i les créatures, les anges comprirent et
se réjouirent comme il convenait. Planant sur la
niaisonbénie ils contemplaient avec u n pieux respect
l'enfant qui devait être leur reine et ils chuchotaient
entre eux : regina angelorum. Mais avec quelle com­
plaisance el quelle tendresse le Fils de D i e u n c r e g a r dait-il pas celle qui devait cire sa Mère !
Et voilà le premier souvenir qui rattache l'église
de Sainte-Anne à la Nativité de Marie : elle en a été
le théâtre.
Voici le second. Le 8 septembre i855 a été une
date glorieuse pour notre pays. Ce jour-là, nos soldats
prirent d'assaut la tour Malakof, brillante victoire
qui amena le lendemain la reddition de Sébaslopol.
Or, quelque temps après, Je Sultan voulant recon­
naître le service que la France lui avait r e n d u par
la guerre de Grimée, lui offrit un édifice à Jérusalem.
Le gouvernement impérial choisit Sainte-Anne,
mais ne vit, dit-on, dans ce choix q u ' u n moyen de
flatter le sentiment religieux des populations bre­
tonnes, toutes dévouées au culte de la mère de la
LA NATIVITÉ DE LA SAINTE VIERGE
3<>9
Très Sainte Vierge. Quant à la coïncidence qui exis­
tait entre la date du principal fait d'armes de la guerre
avec le mystère que rappelait cette église, les diplo­
mates de Paris et de Gonstantinoplc ne s'en doutèrent
même p a s . Mais il est permis d'y voir comme dans
la victoire de Malakof elle-même une attentionmaternelle de Marie envers noire pays.
Je voudrais, mes Frères, vous commenter ces
deux souvenirs.
La Nativité de Marie est une victoire que la Vierge
remporte sur le démon et qui intéresse le monde
entier : c'est une cause de joie universelle. Mais c'est
aussi une cause de joie particulière pour la France
puisqu'elle nous rappelle une illustre victoire, présage de beaucoup d'autres.
I. — La Nativité pour le monde.
Le mystère que nous célébrons en ce jour en
suppose u n autre non moins grand et duquel il tire
toute sa valeur, l'Immaculée Conception. Nous n'au­
rions pas le droit de célébrer la Nativité de Marie, si
Marie n'avait été conçue sans le péché originel.
Vous savez en effet q u e l'Église ne fête que les
Saints et les choses saintes. C'est là un principe fon­
damental de sa liturgie. Elle fête la naissance de
Jésus qui fut sainte, sa circoncision qui fut sainte,
sa résurrection qui fut sainte. Elle fête la Nativité
de Jcan-Baptislc qui fut sainte, puisque l'âme
du précurseur avait été sanctifiée dès le sein de sa
mère par la visite de Marie. L'Église ne pourrait
fêter la nativité de Marie, si cette nativité n'avait
été sainte, c'est-à-dire si l'âme d e l à Vierge n'avait été
3io
LA SAINTE VIERGE
à son entrée dans le m o n d e exempte de tout péché.
La naissance d'une petite pécheresse ne pourrait
élre célébrée comme u n événement sacré, digne de
la complaisance divine et de nos h o m m a g e s . La féle
du 8 septembre suppose donc l'Immaculée Con­
ception. C'est pourquoi, bien avant d'avoir défini ce
dernier dogme, l'Église y croyait et nourrissait l'es­
poir de le proclamer un j o u r .
Nous autres, pauvres enfants d'Adam, nous appor­
tons en ce inonde une souillure. Sans doute ce nv>t
pas une faute personnelle et nous ne sommes pas,
aux yeux de Dieu, coupables, au sens strict de ce
mol, d'un péché commis sans notre participai ion
et bien avant nous. Mais nous subissons les consé­
quences d'une grande loi qui se fait sentir aussi bien
dans l'ordre moral et surnaturel que dans Tordre
physique et social, la loi d'hérédité.
Enfants d'Adam, caplif et esclave du démon, nous
naissons dans la môme caplivité et le même escla­
vage. Le démon étend son aile noire sur nos berceaux
blancs ou roses, et il faut l'eau baptismale pour le
chasser et nous délivrer de sa tyrannie.
Mais quels ne furent pas sa stupeur et son dépit
à la nativité de Marie de voir que le ciel vénérait en
clic un lis de pureté, la fille chérie du roi de gloire!
Quels ne furent pas sa stupeur et son dépit de voir
les anges du temple et l'ange de la Piscine Probalique située près de la maison de sainte Anne, voler
vers cette maison et chanter doucement au-dessus
du berceau de l'enfant : Tota pulchra es, o Maria»
et macula non est in le, vous êtes toute belle, ô Marie,
et il n'y a pas de tache en vous !
Et non seulement Marie n'est pas vaincue par Satan,
LA NATIVITÉ DE LA SAINTE VIERGE
3 U
mais c'est elle q u i de son pied d'enfant broie la tête
du serpent infernal. C'est la revanche de l'Eden.
C'est u n e victoire éclatante, que la terre est trop
aveugle p o u r comprendre, mais qui défraye toutes
les attentions du ciel et de l'enfer.
Or, cette première victoire est le prélude de beau­
coup d'autres.
L'Immaculée sera impeccable, non pas par droit
et par nature comme Jésus, mais par grâce et par
privilège. Elle sera exempte de toute faute actuelle,
comme elle a été exempte de la faute originelle.
Chacun des battements de son cœur sera un échec
pour l'être malfaisant que sa vertu écrase.
L'Immaculée remportera un autre triomphe le
jour où elle deviendra la mère d u Sauveur, de celui
qui doit détruire l'empire de Satan dans le mondeL'apôtre nous dit q u ' a u nom de Jésus tout genou
fléchit au ciel sur la terre et dans les enfers. On peut
en dire autant de Marie. Comme Jésus elle possède
le trirègne; elle porte la tiare aux trois diadèmes,
reine des trois mondes qui reconnaissent le sceptre
de son Fils, le ciel et la terre qui s'inclinent devant
elle avec amour et l'enfer qui s'incline avec le fré­
missement de la rage.
L'Immaculée est encore victorieuse au Calvaire.
I/apparencc dit le contraire. Jésus et Marie ne sontils pas là des Vaincus ? Oui, c'est vrai pour nos sens.
Mais, dans la réalité, c'est le contraire. Jésus ne nous
a délivrés que par ses souffrances ; c'est par elles
qu'il a vaincu le démon et la mort. Cela est aussi
vrai de Marie. Aussi voyez-la au pied de la Croix.
Ses larmes disent défaite ; son attitude dit victoire.
Stabat
mater dolorosa.
Elle est debout : debout, c e s
3l2
LA SAINTE VIERGE
l'attitude de la vaillance, c'est l'attitude du sacrifice,
c'est l'attitude du t r i o m p h e .
Hélas ! m e s bien chers frères, on ne peut en dire
autant de n o u s . Nous sommes r a r e m e n t d e b o u t !
P a r l e baptême, Dieu nous délivre de l'esclavage
du d é m o n . Mais à peine avons-nous l'âge d é r a i s o n
(pie nous nous empressons de remplacer le péché
originel p a r l e péché actuel, b e a u c o u p plus grave,
puisque volontaire, c'est-à-dire que nous nous em­
pressons de reprendre les chaînes que Dieu dans sa
bonté avait fait tomber. Nous nous ruons dans l'es­
clavage et la captivité.
Parmi les esclaves du péché, beaucoup, il faut
le reconnaître, le sont n o n par malice mais par
faiblesse. Ils regrettent, ils gémissent de se laisser
aiusi enchaîner. Ils voudraient r o m p r e leurs liens.
Ils essaient parfois une timide résistance. Mais bien­
tôt la lassitude les p r e n d ; la peur les terrasse. Ils
n'ont pas la force de lutter. Ils jettent leurs armes»
et l'ennemi se précipite sur eux. Satan les remet aux
fers. Et de nouveau ils pleurent.
Si vous vous reconnaissez à ce tableau, mes frères,
dites-vous bien que vous n'avez pas le droit de vous
plaindre. Vous êtes faibles, dites-vous. Sans doute,
mais Jésus et Marie, les grands vainqueurs, sont près
de vous et ne demandent q u ' à vous aider. Pourquoi
ne les priez-vous pas ? Pourquoi invoquez-vous si
rarement leurs noms qui font trembler les enfers?
Pourquoi n*allcz-A ous pas chercher le courage au
Calvaire dans la méditation des divines souffrances?
Pourquoi n'allez-vous pas manger le pain de vie,
le pain des forts, le pain des victorieux? Marie n'a
été invincible que par son union avec Jésus. Allez
r
LA NATIVITÉ DE LA SAINTE VIERGE
3l3
à lui, allez à elle, et vous connaîtrez comme eux la
douceur et la fierté des saintes victoires,
II. — L a N a t i v i t é pour la France.
La Nativité de Marie n'est pas seulement une cause
de joie pour le genre h u m a i n tout entier, elle l'est
encore à u n titre particulier pour la France.
Marie en effet étend son sceptre non seulement
sur les urnes mais sur les nations. Dieu a donné les
nations à son Fils en héritage. Jésus les donne à sa
mère en apanage.
Mais p a r m i les nations, il en est une qui est tout
spécialement le domaine de Marie, son royaume de
prédilection, la France. C'est Benoît XIV qui nous le
dit.
Étonné des bienfaits dont Marie nous a comblés
au cours des siècles, des hommages que nous lui
avons rendus ; du lien d'amour réciproque que ces
bienfaits etecs hommages ont créé entre elle et nous,
il s'écriait : a Le royaume de France est le royaume
de Marie ! regnum
Gallise, regnum
Mariœ.
» Puis
reportant sa pensée sur l'avenir, il se disait que
Marie nous avait trop aimés pour nous abandonner
et qu'elle ne pouvait se déjuger ainsi : aussi aidée
par elle, la France ne périrait jamais : « regnum
Galliœ, regnum Marise, nunquam peribit. »
Cette protection d e l à Reine du ciel sur notre patrie
est fondée sur l'amour réciproque q u i les a toujours
unies.
L'amour de la France pour Marie date de loin. S'il
faut en croire une pieuse tradition nos pères encore
3i4
LA SAINTE VIERGE
païens vénéraient dans les forêts de la Gaule la
Vierge qui devait enfanter, c'est-à-dire Marie, bien
longtemps avant sa naissance.
Quand ils furent chrétiens, ils acccucillirent son
culte avec enthousiasme. Ils aimaient à peindre ou
à sculpter son image. On la rencontrait partout.
Dans les villes et les villages, c'étaient des statues
élevées dans des niches comme sur des trônes, au
coin des r u e s , au-dessus des plus riches logis et des
plus humbles chaumières, dans le creux des arbres,
au cœur du foyer domestique. La Vierge étendait
ses bras bénissants sur nos maisons et nos cam­
pagnes, nos berceaux et nos lombes. Comme une
reine dont le portrait est répandu par tout son
royaume, Marie aurait pu en parcourant la France,
saluer partout sa propre image.
Nos pères lui élevaient des sanctuaires sans
nombre. Combien de nos églises et m ê m e de nos
cal hédralcs portent le nom vénérable de Notre-Dame !
Les pèlerinages qui lui sont consacrés sont innom­
brables. Quelques-uns étaient célèbres dans le monde
entier. On venait de partout à Notre-Dame du Puc­
eta Noire-Dame de Chartres, comme on allaita Corn,
postelle, à Rome ou à Jérusalem.
Dans ces églises et ces pèlerinages, on célébrait
avec autant de pompe que d e ferveur les fêtes de
Marie, surtout l'Assomption, la Nativité et l'Imma­
culée Conception. La Nativité avait même un caractère
de joie filiale tout particulier. C'était comme la Noël
de Marie. A Notre-Dame du Puy, on célébrait et on
célèbre encore le 8 septembre avec un éclat extraor­
dinaire. Il en est de même à Lyon. Ceux qui ont
traversé cette ville ce jour-là, n'ont pas oublié le
LA NATIVITÉ DE LA SAINTE VIERGE
3i5
spectacle grandiose qu'elle offre lorsque l'Archevêque
du haut d e l à basilique de Fourvières bénitau nom
de Jésus et de Marie les habitants agenouillés dans
les rues, sur la place publique, sur les quais du
Rhône et de la Saône,
La France a toujours eu un culte spécial pour
l'Immaculée Conception. Les plus grands docteurs de
rUnivcrsité de Paris comme Duns Scot et Gcrson
la défendaient avec énergie. Tous faisaient le vœu de
la professer et de la soutenir.
Avant la promulgation du dogme tous nos diocèses
envoyèrent des pétitions couvertes d'innombrables
signatures pour demander au Pape de rendre cet
honneur à Marie.
Après la promulgation, ce furent des cris de joie
d'un bout à l'autre de notre pays, puis bientôt des
fêtes d'une incroyable splendeur.
Mais si la France a toujours singulièrement honoré
Notre-Dame, elle en a reçu les marques les plus mer­
veilleuses d'amour.
Dans toutes ses calamités, lorsque la peste, le cho­
léra ou quelque outre épidémie éclatait, la France se
précipitait vers les autels de Marie et, bien des fois,
le fléau s'arrêtait d'une manière miraculeuse, au
seuil des villes qui avaient prié ou au neuvième jour
dos neuvaines. Si vous en voulez la preuve, allez la
demander aux innombrables ex-volo placés dans les
sanctuaires de la Vierge non seulement par des indi­
vidus ou des familles, mais par des municipalités,
des villes, des provinces.
Si le fléau était la guerre, on rappelait à Marie
que la France était son royaume et qu'elle ne devait
pas le laisser entamerni fouler par l'ennemi. Et com-
3*6
LA SAINT? VIERGE
bien de fois ne nous a-t-elle pas sauvés ou rendus
vainqueurs ?
Rappelez-vous Jeanne d'Arc. Elle nous dit que,
après Dieu, c'est Marie qui l'envoie. Elle a deux
noms bénis sur son drapeau, Jésus ! Maria ! les noms
du vrai Roi et de la vraie Reine de France.
Lorsque Louis XIII veut avoir u n héritier, il le
demande à Marie et il en obtient Louis XIV. En
reconnaissance de celle faveur et d'après le v<eu
qu'il en avait fait, il consacre son royaume à Marie
le j o u r de l'Assomption et décrète que cette consé­
cration aura toujours lieu dans la suite des temps le
même j o u r .
En i855, nous sommes engagés dans la guerre de
Crimée. Le siège de Sébastopol traîne en longueur.
On a déjà donné plusieurs assauts inutiles et meur­
triers à la Tour de Malakof, clef de la ville. Mais la
fête de la Nativité approche. Il y a de la confiance
dans l'air. On se dit que Marie fera quelque chose
pour la France ce jour-là. Nos soldats ne portent-ils
pas pour la plupart les médailles miraculeuses de
l'Immaculée Conception que leur ont envoyées leurs
mères?
Le général Pélissicr décide que l'assaut sera
donné le 8 au matin. C'était le mettre sous la pro­
tection de Marie. Vainement quelques conseillers
prudents font observer au généralissime que celte
date peut froisser nos alliés, les Anglais, protestanls,
ennemis du culte de la Vierge. Pélissicr les remet à
leur place avec une énergie toute militaire. Il main­
tient sa date.
L'assaut est donné. Nos troupes sous le regard de
la Reine des cicux, sont magnifiques d'élan et de
LA .NATIVITÉ DE LA SAINTE VIERGE
317
courage; elles s'emparent de la Tour de Malakof.
Mac-Mahon y m o n t e . On lui crie : « Descendez, la
Tour est minée ». Il répond avec u n e crânerie bien
française. « J'y suis, j ' y reste ». Eh oui, c'était Marie
qui l'y avait fait m o n t e r : il n'avait donc rien à
craindre. Bientôt après, la ville de Sébaslopol se
rendait et la guerre était virtuellement t e r m i n é e
Ce fat u n e longue acclamation de joie dans tout
le pays : u n superbe Te Deum, mêlé au Magnificat.
Gloire à D i e u ! Gloire à Marie!
Cette victoire était belle. La France reconnaissante
fondit les canons enlevés à Sébastopol et en fit la
statue gigantesque de Notre-Dame du Puy ou NotreDame de France. De son côté, comme pour nous
récompenser d'avoir donné l'assaut en son hon­
neur le j o u r de sa Nativité, Marie nous offrait sa
maison natale, à Jérusalem.
Ce bienfait était le gage de plusieurs autres. Deux
ans plus tard, en i858, celle qui nous avait déjà
donné la médaille miraculeuse et qui avait pleuré
sur nous à la montagne de La Salette, apparaissait
à Lourdes et vous savez quelle grâce et quelle gloire
cette apparition a été pour notre pays.
En 1871, Marie arrête l'invasion prussienne à
Pontmain, au seuil de nos populations religieuses
dcTOuest qui avaient imploré son secours.
En 1 8 7 5 , elle descend à Pellevoisin pour nous
recommander la dévotion au Sacré-Cœur.
Quel peuple, dites-moi, peut se vanter d'avoir
reçu de telles marques d'amour de Marie? Vraiment
elle n'a ainsi traité que la France : Non fecil taliter
omni nationi.
Un j o u r un pèlerin français félicitait un chapelain
3i8
LA SAINTE
VIERGE
italien de Notre-Dame de Lorette : a Vous êtes h e u ­
r e u x , lui disait-il, de posséder la maison de la sainte
Vierge !» — « Sans doute, répondit finement l'Italien,
seulement Elle n'est j a m a i s chez elle. Elle est tou­
j o u r s en F r a n c e ! » Jolie réponse, qui montre com­
bien à l'étranger on apprécie la faveur q u e Marie nous
a faite par ses apparitions.
Mais j ' y vois encore autre chose, mes F r è r e s ; j'y
vois l'annonce, la promesse de nouvelles faveurs pour
l'avenir, bien mieux u n e promesse d'immortalité
p o u r n o t r e pays, et rien ne me fait mieux comprendre
le mot de Benoît XIV; regnum Gallite nunquam
perlbiL
En effet, lorsqu'une maison est ébranlée et menace
de tomber en ruines, est-ce que Ton va s'y installer ?
Non, on se hâte au contraire de plier ses bagages cl
de l'abandonner.
Quand le paganisme était menacé p a r le christia­
nisme naissant, on entendit, au d i r e d e d e u x auteurs
païens. Tacite et Suétone, des voix retentir dans
les temples, disant : Les dieux s'en vonlî Les dieux s'en
vont! Eh oui, c'étaient les dieux païens, qui en gens
avisés cl prudents, voyant que leurs sanctuaires
allaient s'écrouler, se hâtaient de partir.
Quand commença le fameux siège de Jérusalem,
on entendit, au témoignage de l'historien Josèphc, des
voix répéter dans le Saint des Saints : Sortons d'ici!
Sortons d'ici! C'étaient les Chérubins et les Anges qui
prévoyant l'incendie prochain du Temple national
annonçaient ainsi leur exode.
Eh bien, je vous dis, mes Frères, que si la France
était, comme on le prétend parfois, un vieil édifice
vermoulu et menaçant ruine, Marie ne viendrait pas
lu visiter et s'y installer comme elle l'a fait au
LA NATIVITE DE LA SAINTE VIERGE
3ig
xix* siècle. Ce n'est pas u n bail de quelques années
qu'elle a conclu avec nous à la Médaille miraculeuse,
à La Salette, à Lourdes, à Pontmain, à Pellevoisin :
c'est u n bail éternel. Elle veut rester à jamais avec
nous et nous faire partager son immortalité. Elle ne
nous abandonnera jamais.
Prions-la, mes Frères, pour qu'elle nous donne
de nouveau la victoire, ou plutôt les victoires dont
nous avons besoin.
Victoire sur l'esprit d'erreur qui menace de nous
emporter dans l'abîme de l'irréligion !
Victoire sur l'esprit d'anarchie qui menace de
nous emporter dans l'abîme des révolutions et des
dernières catastrophes !
Victoire sur nos ennemis du d e h o r s ! Ah! qu'elle
protège nos chers soldats qui luttent à cette heure
si vaillamment sur la terre d'Afrique ! Qu'elle pro­
tège les morts, qu'elle les accueille au Paradis de son
Fils et qu'elle console leurs pauvres mères ! Qu'elle
protège les vivants et leur donne la victoire ! Ce sera
la victoire de la civilisation et de la justice sur le
fanatisme et l'anarchie. O Marie, rnonlrez-vous tou­
jours reine de France. Ainsi soit-il.
XV
Notre-Dame des Sept-Douleurs
Sermon
prononcé
à la cathédrale
à Bruxelles,
de
le 26 mars
LA SAINTE VIERGE. —
Sainte-Gudule
1893.
SI
NOTRE-DAME DES SEPT - DOULEURS
O vos omnes qui transilis per
viam, attendite et videte si est
dolor sirut dotor meus,
O vous tous qui passez par
le chemin, regardez et voyez
s'il est une douleur compa­
rable à la mienne.
(Tlircn.
Jerem,
i. 1 2 )
Vous êles-vous jamais demandé quel est, parmi
les m a l h e u r e u x qui ont passé sur la terre, celui qui
a le plus souffert dans son corps et dans son âme?
Humainement la question est sans réponse. Évo­
quez par Timagination les supplices les plus raffinés
qu'ail jamais inventés la barbarie h u m a i n e ; prêtez
l'oreille aux gémissements, aux hurlements arrachés
p a r l a maladie ou la t o r t u r e : représentez-vous les
angoisses qui ont jeté tant de pauvres cœurs dans
d'inimaginables agonies : à qui oscrez-vous donner
la palme de la douleur?
La palme de Jadouleur ! Palme alroce cl sanglante !
Peut-être avez-vous été tenté de vous l'attribuera
vous-même à certaines heures. Il n'est pas rare de
rencontrer des âmes qui se croient de bonne foi les
plus accablées et les plus brisées de la terre et qui
s'écrieraient volontiers : Regardez et voyez s'il est
une douleur semblable à la mienne ! Naïve illusion,
caria capacité de souffrir est à peu près sans limites,
34
2
LA SAINTE VIERGE
et il ne serait pas difficile de vous prouver que
d'autres ont bu u n calice plus a m e r et porté une
croix plus lourde.
Cependant, à la lumière de la foi, on peut trouver
la réponse à cette terrible question. Nous connais­
sons r i i o m m c de douleurs : viram dolorum, et nous
connaissons aussi la femme de d o u l e u r s : naturel­
lement, c'est une mère, mater dolorosa.
Il est vrai, si Ton ne considère que les tortures
physiques, il est des h o m m e s qui en ont subi
de plus longues et de plus horribles que Jésus,
et d'ailleurs Marie ne les a pas endurées. Mais le
Sauveur avait le corps le plus délicat, un organisme,
destiné par Dieu à souffrir pour le monde et Dieu
s'entend merveilleusement à adapter l'organe à la
fonction. D'autre part, il avait l'âme la plus sensible ;
il ne connut pas évidemment le paroxysme d'hor­
reur que peuvent produire la rage et le désespoir,
mais il comprenait comme personne ne les com­
prendra jamais la malice du péché et l'ingratitude
des pécheurs : son âme, comme sa chair, cl ait faite
pour souffrir, puisqu'elle était destinée, elle aussi, h
la rédemption : elle eut donc la plus vaste capacité de
douleur qui ail jamais existé. Or, l'âme de Marie,
qui devait lui cire associée dans son œuvre rédemp­
trice, était la plus semblable u la sienne. C'est donc
vous, ô Jésus, qui avez mérité la palme de la douleur,
cl vous l'avez remise auGolgotha entre les mains de
votre Mère.
Voyez-la donc au pied de la croix cette reine des
martyrs. Tous les siècles défilent devant elle. Lamen­
table cortège ! Tristes spécimens d'humanité ! Tous
ceux qui pleurent sont là, ceux qui saignent, ceux
NOTRE-DAME DES SEPT-DOULEURS
3a 5
qui traînent ou sèment sur les routes leurs membres
mutilés- Mais, quelle que soit leur infortune, ils
sont obligés, s'ils comprennent le mystère qui se
passe sur ce triste rocher, de s'avouer vaincus el de
répondre à Marie : « À qui vous comparerai-jc, ô
Vierge, fille de Sion, voire douleur est grande comme
la mer. Cui comparabo te vel eui assimilabo te,
fdia Sion, magna est velut mare coniritio tua !
Virgo
Tachons de mesurer cet océan d'amertume qui
noya son âme. Laissons-nous aller à la compassion
avec l'Église. La fête de Noire-Dame des Sept-Douleurs est la seule des fêtes de Marie qu'elle célèbre
deux fois chaque a n n é e . Méditons sur les douleurs
que la Vierge endura avant le Calvaire et sur le
Calvaire.
Il est bon en effet de pleurer avec sa mère et il est
doux aussi de lui tenir compagnie dans ses épreuves.
0 mère do Jésus, apprenez-nous à pleurer sur lui,
sur vous et sur nous : fac me tecum pie Jlere.
1
I. — A v a n t le Calvaire.
Il est 1res vraisemblable que la vie de Marie, avant
l'Annonciation, fut une vie calme et heureuse. Petitefille, ornée de toutes les beaulés et de toutes les ver­
tus, dès le matin de sa vie, elle consacre à Dieu sa
virginité, fleur d'amour qu'aucun souffle ne ternira
jamais. Qui nous dira le charme de celte aimable
enfance, la fraîcheur de cette aurore, la grace printanièrede celle âme embaumée de prières, illuminée
des sourires du ciel, trempée de la rosée des faveurs
i . Le vendredi de la semaine de la Passion et le troisième ou qua­
trième dimanche de septembre.
3s6
LA SAINTE VIERGE
divines ! Qui nous dira la joie d e ses vénérables
parents, A n n c e t J o a o h i m , le j o u r o ù Joseph se l'unit
par un chaste mariage, n o n pas p o u r prendre mais
pour garder la place de Dieu dans son c œ u r !
Mais voici que Jésus lui est d o n n é . Il semble que
celte maternité divine va dorer sa vie d'un nouveau
rayon de soleil. Eh bien, non ! On n'a pas Jésus pour
rien, dit Bossuet, et Marie le paye de son bonheur
terrestre. Il est des enfants qui tuent leur mère on
naissant. Si Jésus ne tua pas Marie en naissant, il tua
ou d u m o i n s blessa mortellement la joie en son aine.
Il fut pour elle le Bénoni, l'enfant de la douleur.
Pauvre petit si doux et si caressant, lui dont le
sourire est si bon et si beau, lui dont la vue sera au
ciel, après l'Essence divine, la félicité des élus, il
n'apporte ici-bas, que l'épreuve à sa mère. Oh ! je le
sais, l'Église nous parle do mystères joyeux. Joyeux,
ils le sont pour nous puisqu'ils nous apportent le
salut. Pour Marie, ils ne le sont qu'à demi. Sans
doute, ils lui sont doux par certains côtés : mais il
n'en est pas un seul dont la douceur ait été sans
mélange, pas un que n'ait obscurci la grande ombre
du Calvaire, entrevu dans le lointain.
Depuis le x n i siècle, l'Eglise vénère Notre-Dame
des Scpt-Doulcurs et ce nom aurait été donné, croiton, à Marie par les sept fondateurs florenlins de
l'Ordre des Scrvitcs. Or, parmi ces sept douleurs, il
en est trois que l'usage a situées avant le Drame du
Calvaire. Ce sont la prophétie de Siméon, la fuite en
Egypte et la disparition de Jésus dans le Temple. Les
quatre autres se rapportent à la Passion. Ce sont
la rencontre de Jésus chargé de sa croix et de Marie,
la crucifixion, la descente de croix et la sépulture.
e
NOTRE-DAME DES SEPT-DOULEURS
Mais cette détermination u n peu arbitraire et qui
n'a pas la rigueur d'un dogme n'exclut pas d'autres
épreuves. La vie de Marie en fut pleine. L'Eglise au­
rait pu fêter Notre-Dame des Cent-Douleurs !
Voici d'abord l'Annonciation. Vous croyez que
l'Ange Gabriel est un messager de joie ; il est surtout
messager de sacrifice. Il propose à la Vierge une
maternité dont elle comprend la sublime grandeur,
mais aussi les charges et les immolations. Elle sait
que ce Fils de Dieu sera la Victime des hommes et
qu'il expirera dans les supplices. En prononçant son
Hat, elle signe notre rédemption, mais elle abdique
ses joies humaines. Elle est désormais vouée par
amour p o u r nous à toutes les douleurs. Et voici la
noire série qui commence.
C'est d'abord la Nativité de Jésus. A cause de lui,
Marie est repoussée des hôtelleries de Bethléem qui
n'ont de place que pour les riches. Elle le met au
monde dans une étable. Elle couche sur la paille le
descendant des rois de Judas, tandis que, non loin
d'elle, la femmed'IIérode couche son enfant dans un
berceau d'argent.
C'est la Présentation au Temple. La jeune mère
s'avance vers l'autel, fière de montrer son beau Jésus
au ciel et à la terre. Mais voici que le vieillard Siméon
marche vers elle et la terrasse en lui disant que son
fils est desliné au sacrifice et que son âme à elle sera
transpercée d'un glaive de douleur.
Celte parole est déjà elle-même un glaive acéré
qu'un souvenir inexorable va tourner et retourner
sans cesse dans son cœur : Conservabat omnia verba
hœc conferens in corde suo.
Bientôt c'est la Fuite en Egypte. Les méchants en
328
LA SAINTE VIERGE
veulent à la vie du Roi d'Israël. Elle est obligée de
partir la nuit précipitamment, emportant son trésor,
tandis que, derrière elle, elle entend les cris des
pauvres Raehcls dont on égorge les petils inno­
cents.
La voici revenue u Nazareth. Lo cher village est
calme et Marie y connaît des heures parfois déli­
cieuses, célestes, qui tombent dans sa vie comme des
parcelles d'éternité, tandis qu'elle file sa quenouille
en regardant Jésus et Joseph travailler. Mais parfois,
au moment le meilleur de l'extase, elle voit des
planches qui lui rappellent la croix, cl la prophétie
<le Siiuéon revient impitoyable à son esprit. Quand
elle dépose un baiser sur le front de son enfant chéri
cl qu'elle l'enlace dans ses bras, elle se représente ce
front couronné d'épines aiguës, ces beaux yeux no\és
de sang, ces épaules meurtries, ces mains et ces pieds
percés de clous. Ah ! Siméon, Siméon, connue la
parole est dure et tranchante !
Jésus à douze ans. 11 faut le conduire au Temple.
Il émerveille les docteurs, mais ses parents le perdent
et Marie se demande pcul-élrc si ce n'est pas la le
prélude de la Passion redoutée. O mère, résigne-toi,
il faut qu'il soit tout entier dans les choses qui regar­
dent le service de son Père. Une séparation bien
plus affreuse l'est réservée. Dieu l'accorde encore
quelques années de répit pour préparer ton cœur,
pour puiser dans le Cœur de Ion fils la force dont lu
auras besoin. Arme-loi, arme-loi, c a r i a lutte sera
terrible et le glaive plus aigu que jamais au Cal­
vaire.
NOTRE-DAME DES SEPTDOULEURS
II. — A u Calvaire.
Saint Augustin nous dit que toute douleur est
fondée sur l'amour : omnis dolor in amore
fundalur.
Par suite, la douleur est proportionnelle à l'amour.
Quand la puissance d'aimer est énorme, la capacité
de souffrir est effrayante. Or, quel amour, après celui
de Jésus pour Marie, égala jamais l'amour de Marie
pour Jésus !
lit d'abord elle est sa mère. Comme il n'y a pas
d'amour plus profond que celui des mères, il n'y a
pas de douleurs morales plus vives que leurs dou­
leurs. Quand une pauvre femme perd un fds bienaimé à la fleur de l'âge, un fds plein d'espérances,
sa joie el son orgueil, il y a en elle un ressort qui
se brise à tout jamais, une plaie qui s'ouvre et ne se
fermera plus ici bas, une douleur que son fds seul
pourrait consoler s'il revenait sur la terre el que seul
il consolera, quand il tiendra au-devant d'elle dans
l'éternité en luMcndant les bras.
Racbel nous fait pilié quand nous la voyons s'ab­
sorber dans un sombre silence et repousser les consolalcurs. Agar nous fait pilié quand nous la voyons
coucher son polit Ismacl dans le désert, déposer un
dernier bai>cr sur son front el s'éloigner en criant,
folle de douleur : « Ah ! je ne veux pas voir mourir
mon enfant! JS'on videbo morientem puerum! » Et
comme nous comprenons bien cet élan du cœur
qui faisait dire à une femme, entendant le récit du
sacrifice d ' A b r a h a m : « A h ! voilà un sacrifice que
Dieu n'eût pas demandé à u n e mère ! » Elle se trom­
pait; Dieu osa demander a u n e mère un sacrifice
33o
LA SAINTE VIBiUH!
plus douloureux que celui d'Abraham et il n'envoya
pas u n ange au Calvaire pour arrêter le bras d u
sacrificateur
Non seulement Marie était mère ; mais, entre toulcs
les mères elle avait le cœur maternel le plus déli­
cat, le plus sensible, le plus aimant, par conséquent
celui qui devait vibrer le plus douloureusement sous
les coups portés à son Fils. De plus il est une circon­
stance qui donnait à son amour une force et une déli­
catesse exceptionnelles. Jésus n'avait pas de père
selon la chair. Ce qu'un enfant tient d'un père et
d une mère, il le tenait de Marie seule. Il était tout
entier de Marie cl par suite à Marie. Et ce lien glo­
rieux qui n'exista jamais, en dehors d'eux, entre une
mère et son fils, créait entre Marie et Jésus un amour
mutuel absolument singulier et comme on n'en vit
jamais. Marie avait pour son Fils tout l'amour d'un
père et tout l'amour d'une mère.
El ce Jésus lui faisait tant d'honneur ! Il était vrai­
ment le plus beau des enfants des hommes : le plus
parfait, le plus admirable. Elle se rappelle son sou­
rire d'enfant. Elle le revoit bel adolescent, admiré
des docteurs. Elle entend encore les bénédictions
des malades qu'il guérissait et les applaudissements
enthousiastes de la foule qui le suivait au bord du
lac et dans le désert.
Enfin, ce cher enfant était son Dieu ! Éclairée sur
ses perfections par le Saint-Esprit, Marie l'aimait
d'un amour de sainte qui centuplait son amour de
mère, amour de sainte plus ardent que celui qui
brûle au ciel le cœur des séraphins. L'amour, dit
saint Denys aA ec profondeur, est extatique de sa
nature ; il transporte celui qui aime en dehors de luir
NOTRE-DAME DES SEPT-DOULEURS
331
m ê m e pour le transformer et l'absorber en celui qui
est aimé. Ainsi Marie n e vivait qu'en son Fils et pour
lui.
Eh bien, c'est ce cher Fils, aimé d'un amour si
prodigieux, que Notre-Dame va voir mourir au Cal­
vaire. Voilà ce que lui demande l'amour des hommes ;
et, pour ce sacrifice, Dieu attend encore son con­
sentement.
C'est en effet la pensée de saint Thomas et des
théologiens que le premier consentement donné par
Marie, lors de l'Annonciation, à toute la série des
douleurs futures dcA ait, au moment où allait éclater
la plus grande de ces douleurs, être librement rati­
fié, pour qu'il ne fut pas comme une surprise. Après
trente-trois ans passés dans l'intimité de Jésus, alors
que son amour avait du croître prodigieusement, le
consentement à la mort du Rédempteur serait plus
difficile, plus douloureux, plus méritoire. Il fallait
donc que Marie le renouvelât et le confirmât solen­
nellement. Or, sa présence au pied de la croix, la
part qu'elle prit à la Passion de son Fils, fut sa su­
blime réponse. Marie consentit à la mort de son Fils,
à cette mort qui devait être pour clic un atroce mar­
tyre. Sans ce consentement, il se peut que le Christ
ne fût pas mort pour nous et, cependant qu'il nous
eût rachetés encore, mais d'une manière moins
avantageuse pour nous. Donc la Rédemption, telle
qu'elle a été, avec la surabondance de ses mérites,
nous la devons à Marie après Jésus, et si Jésus est
notre Rédempteur, Marie est notre Co édemptrice.
r
r
33s
LA SAINTE VIERGE
Sans doute nous n e devons pas exagérer la portée
ihéologique de ce beau titre, Marie n'eut aucune
part directe dans la rançon qui satisfit pour nos pé­
chés. Son acte ne tut pas l'acte sacrifical qui nous
racheta. Mais clic rendit possible cet acte, en Je
permcllant en quelque sorte à Celui qui devait l'ac­
complir. De m ê m e que la première femme, si elle
ne fut pas la cause effective de notre perte, en fut
cependant la cause morale parue qu'elle entraîna au
mal le premier h o m m e , seul chef juridique de sa
postérité, de même Marie fut u n e cause morale cl
une condition de notre salut par le consentement
qu'elle donna à la mort de son Fils, seule cause effi­
ciente de la Rédemption. Et de même que la faute
d'Eve n'en lève rien à la responsabilité d'Adam, de
même la participation de Marie n'enlève rien & la
gloire et au mérite de Jésus.
A \ a n l ainsi consenti à la mort du Christ, Marie doit
et veut y assister. Mais quelle n'est pas sa douleur!
ï| n'y en cul jamais de plus amère, dit saint Bona\enlure, parce qu'il n'y eut jamais de fils plus chéri.
Rullwi dolor
anutrior,
quia iitdla
proies
carior.
Elle l'a suivi sur la A oie douloureuse; elle l'a A U
tomber trois fois cl se relever sous les coups des
bourreaux. El maintenant voici l'heure des suprêmes
horreurs.
Elle voit la robe de son Fils violemment arrachée,
toutes les plaies de la flagellation rouvertes ; elle
le voit renversé brutalement a terre, étendu sur la
croix ; clic entend les coups de marteau qui enfoncent
les clous dans ses mains et dans ses pieds. Eh quoi !
Est ce là son Fils admirable? II n'a plus ni grâce ni
beauté, non est ci specics
neque décor! Est-ce là ce
NOTRE-DAME DES SEPT-DOULEURS
333
corps qu'elle traitait jadis si doucement, si respec­
tueusement, quand elle le berçait dans ses bras ou le
pressait sur son cœur, tout pelit, tout délicat? Ohquels regards suppliants elle adresse aux bourreaux !
Quels sanglots brisent sa poitrine ! Mais qui a pitié
de la m è r e du c o n d a m n é ! El cependant elle trouve
dans son a m o u r de Dieu et des hommes la force de
supporter ce supplice qui est le sien en môme
temps que celui de son Fils. » Elle souffre: dolorosa!
Elle pleure : lacrymosa! Mais elle se tient debout :
slabatl
Quand l'arbre du salut se dresse, portant dans ses
branches son fruit sanglant» il est salué par des cris
de haine, secoué par une effroyable tempête de
blasphèmes, de sarcasmes cl de malédictions. « H a
sauvé les autres, qu'il se sauve lui-même ! » Eh quoi !
est-ce vous qu'on injurie ainsi, ô mon enfant bienaimé, vous qui n'aviez que des paroles de douceur et
de miséricorde pour les plus misérables, vous que
les anges chantaient jadis sur les collines de
Bethléem? Et, malgré tout, elle n'est pas renversée
par l'orage. Comme F arbre de la Croix, elle reste
debout : stabaL
Cependant l'agonie devient de plus en plus dou­
loureuse. Marie contemple ce visage adoré couvert
de larmes et de sang : que ne peut-elle se hausser
jusqu'à lui pour l'essuyer de son voile ! Elle voit celle
poitrine qui se soulève oppressée; elle voit les
gouttes de sang qui tombent sur le roc et qui forment
auprès d'elle une marc sacrée ! Ah ! le sang de son
Fils! Son sang à elle! Elle entend les soupirs du
condamné, et les sept dernières paroles. Elle tres­
saille quand Jésus lui montre saint Jean et lui dit :
LA SAINTE VIERGE
Voilà v o t r e fite 1 C'est l ' h o m m e , l ' h o m m e pécheur,
qu'il lui d e m a n d e d'adopter. Ah ! l'échange est dur.
0 commutationern ! s'écrie saint Bernard.
Puis, c'est le cri déchirant : Silio! Que ne peutelle etanchcr celte soif divine ! C'est ensuite la plainte
plus navrante encore : « Mon Dieu, pourquoi
m'avcz-vous abandonné? » — « Mais m o i , ô mon
Fils, je n e vous abandonne pas, j e suis là près de
vous. Et j e voudrais m o u r i r à votre place. » Et
pendant trois mortelles heures d u n e double agonie,
clic offre à Dieu ses souffrances avec celles de
la Victime et elle se tient invinciblement debout :
slabaL
Enfin Jésus incline la tète et meurt. Où est-il allé,
votre bien-aimé, ô la plus belle des femmes ? Quo
abiil dileclus luus, opulcherrima
mulierum ? C'est fini»
se dit-elle; j e n'ai plus de fils. A h ! mon enfant, je
pleure sur vous si beau et si aimable : doleo super te,
jili mi, décoras nimis et
amabilis!
Non, ce n'est pas tout u fait fini. Un soldat approche
et perce le cœur du Sauveur. La voilà encore qui se
réalise l'impitoyable prophétie de Siméonqui a pour­
suivi Marie depuis trente-trois ans. Le glaive de
douleur traverse l'âme de la mère, en même temps
que la lance traverse le cœur du Fils. Et celte fois
c'est Marie quiesl frappée bien plus que son fils qui
vient d'expirer et qui est insensible. « Ce n'est pas,
s'écrie saint Bernard, l'âme de Jésus absente de son
corps qu'atteignit la lance cruelle ; c'est l'âme do
Marie qui ne pouvait s'arracher de la croix : ipsius
anima jam ibi non erat, sed tua inde plane
avelli.
nequibat
Mais voici qu'on détache le corps de Jésus. Marie,
NOTRE-DAME DES SEfcT-DOULËURS
335
assise au pied de la croix, le reçoit sur ses genoux,
entre ses b r a s . Voilà tout ce qui lui reste de ce fils qui
était sa vie et la vie du monde. Elle le baigne de ses
larmes. A-t-elle eu alors, pauvre nature vaincue, une
défaillance physique ?S'esl-clle évanouie? Je ne sais;
les peuples chrétiens ont vénéré le Spasme de NotreDame et sainte Hélène a construit une chapelle sous
ce vocable. Une fête du Spasme a été longtemps célé­
brée et a été remplacée au xv siècle par celle de la
Compassion. Mais l'âme elle-même est toujours restée
invincible. Marie montre son fils au monde entier.
Voilà des siècles que le groupe douloureux de la
Pieta attire tous les cœurs, que les générations
passent et repassent en disant à Marie: « O femme, ta
douleur est grande comme la mer ! magna est velut
e
mare contritio tua !
Pleurons nous aussi avec Notre-Dame des SeptDouleurs? Si elle a souffert, c'est, comme Jésus, pour
racheter nos péchés. C'est bien le moins que nous
joignions nos larmes aux siennes, nous les coupables,
nous les bourreaux, nous les déicides!
Mais ayons confiance, car, en souffrant ainsi, Marie
nous a enfantés à la vie de la grâce. Jésus sans doute
est le seul vrai Rédempteur, mais il lui a plu de s'as­
socier une Corédemptricc, et il nous Ta donnée pour
mère : Ecce mater tua! Puisque Marie est notre mère,
allons à elle comme des enfants coupables et repen­
tants, comme des enfants malades et affligés vont à
leur mère et se jettent dans ses bras.
Mère de Dieu et mère du coupable, mater Dei et
mater rei priez pour nous ! Mère du divin Abel et du
pauvre Caïn, priez pour nous ! Mère des douleurs et
des larmes, priez pour n o u s ! Nous sommes à vos
f
336
LA SAINTE VIERGE
genoux, ô Vierge de la Compassion. Prenez douce*m e n t la m a i n inerte et b l a n c h e de ce Jésus qui repose
sur vos genoux et mettez-la sur notre tête p o u r que
le pardon y tombe avec u n e d e r n i è r e goutte du sang
divin. Ainsisoit-il.
XVI
Notre-Dame du Rosaire.
THÉORIE ET HISTOIRE DU CHAPELET
Sermon prêché le 13 mai 1898,
aux Enfants de Marie du Boule, avenue Friedland, Paris.
LA SAINTE TIERGB. — 91
N O T R E - D A M E D U ROSAIRE
THÉORIE ET HISTOIRE DU CHAPELET
4
ÉMINENCE ,
MESDAMES,
Le i o mars 1 6 1 5 , sous le règne d'Elisabeth d'An­
gleterre, à Glascow, u n illustre missionnaire, le
P. Ogilvic, montait sur l'échafaud, où il allait expier
au milieu des plus affreux supplices le crime d'avoir
prêché la religion calholiqnc. A celte heure suprême,
debout sur l'estrade d'où il dominait plusieurs mil­
liers de spectateurs, voulant leur laisser u n souvenir
et un gage de cette foi pour laquelle il était heureux
de mourir, il prit le dernier objet qui lui restât, u n
chapelet, et, d'une main forte, il le lança au milieu de
l'immense multitude. Or, il arriva que ce chapelet
alla frapper en pleine poitrine u n jeune seigneur
hongrois, calviniste, Jean de Eckersdorff, qui voya­
geait pour son instruction et son plaisir et passait ce
jour-là p a r hasard à GlascOAv. Il en fut vivement
ému. Le souvenir de ce chapelet le poursuivit partout
jusqu'au j o u r 011 il abjura l'hérésie à Rome aux pieds
du Souverain Pontife. Il ne cessa de répéter jusqu'à
sa mort qu'il lui attribuait sa conversion .
2
Je voudrais, Mesdames, dans cette réunion qui va
1. Son Ém. le Cardinal Richard, archevêque de Paris,
a. Jean Ogilvie, par le P. James Korbrs, p. iaô. In-8°, Paris, librai­
rie Ernest Leroux, igoi.
34o
LA SAINTE VIERGE
clôturer nos pieux exercices de cette année, imiter,
mais dans un mode plus simple et moins tragique,
le geste du P. Ogilvie, et vous laisser, à son exemple,
un souvenir. Je voudrais vous le jeter en pleine poi­
trine, en plein cœur cl qu'il s'y incrustât et qu'il y
restât toujours avec l'amour de noire Mère du ciel.
Ce sera, non un chapelet matériel, vous en avez sans
doute de bien plus riches que tous ceux que je pour­
rais vous offrir, mais quelque chose qui leur donnera
plus de prix que leur chaîne d'or ou d'argent cl que
leurs grains de cristal ou de pierres précieuses, a
savoir l'intelligence et l'amour du chapelet ou du
Rosaire, puisque le Rosaire est la réunion de Irois
chapelets. Nous allons doue considérer ensemble la
théorie, puis Vhisloire du chapelet.
1. — T h é o r i e du Chapelet.
Le chapelet a le don de faire sourire les esprits
forts. Ces grains que l'on fait glisser entre le pouce
el l'index, n'est-ce pas du fétichisme? L'âme a des
ailes, elle esl faite pour voler. Pourquoi Pal tachezvous à celle chaîne de métal?Pourquoi la faites-vous
tourner dans ce moulin à prières ?
Gardons-nous de mépriser ces petits grains el les
Aoe qu'ils nous font dire. Ces Ave sont les fleurons
d'un diadème que nous offrons à une illustre reine.
Ce sont des roses, mais des roses vivantes, qui ont
une âme, des roses qui pensent et qui pleurent, qui
parlent et qui chantent. Le chapelet lui-même c'est
le corps, c'est la matière humble et lourde; mais la
prière, c'est Pâme qui le vivifie, ou plutôt, c'est l'aile
de l'âme qui cingle droit vers le ciel. Est-ce que votre
NOTRE-DAME DU ROSAIRE
34i
corps empêche votre pensée de prendre son essor
vers les hautes vérités, vers les grands horizons de la
science ou de l'art? De même ce pauvre chapelet
n'empêche pas l'âme de s'élever vers Dieu : au con­
traire il m a r q u e le rythme et la cadence de son envol.
Qui dira à quels élans du cœur, à quelles extases il a
été mêlé, quelles vertus il a inspirées, quels triomphes
il a remportés, grâce à rame qui lui prête son souflle
et sa vie !
Mais, dircz-vous pourquoi cette répétition mono­
tone de la même formule? Lacordaire a donné à celle
question une éloquente et célèbre réponse, qui ne
dit pas tout peut-être, mais qui mérite d'être appro­
fondie. « Le rationaliste, a-t-il écrit, sourit en voyant
passer des files de gens qui redisent u n e même parole :
celui qui est éclairé d'une meilleure lumière com­
v
prend que Vamour n'a qu'un mol et qu'en le disant toujours, il ne le répète jamais. »
On ne saurait mieux dire assurément, mais pour­
quoi ce mol que l'amour dil toujours ne le répète-1il jamais:'
C'est un fait que lorsque l'homme a trouvé une
formule précise, adéquate, pour analyser une idée,
décrire une situation, et surtout pour exprimer un
des sentiments profonds de son âme, son amour ou
sa haine, son enthousiasme ou son indignation, il s'y
repose, il s'y complaît, il y revient à satiété et vrai­
ment avec raison. Et la raison, la raison psycholo­
gique, la voici : c'estque, en prononçant cette formule
une première fois, quels que soient l'accent qu'il y
met, la perception qu'il en a, l'émotion el la secousse
qu'il en ressent, il ne la pénètre, il ne l'approfondit
pas tout entière, il ne l'épuisc pas. Dès lors, il est
34*
LA. SAINTE VIERPQ
j u s t e qu'il y revienne p o u r y découvrir de nouveaux
aspects de la vérité. Chaque répétition est comme un
nouveau coup qui lait jaillir de nouvelles étincelles.
Demandez aux soldats en marche pourquoi ils
aiment à chanter dix ibis, cent fois, le m ê m e refrain
sur le même air? Ne doivent-ils pas craindre d'aug­
m e n t e r la monotonie de la marche p a r celle du chant?
Non pas certes, parce q u e , sous la simplicité ou peutêtre sous la banalité des paroles, il peut y avoir dans
ce refrain quelque chose de grand et de noble, un
cri d'amour p o u r la patrie, un salut aux ancêtres, un
appel à la victoire, un défi à la m o r t ; et dix fois et
cent fois l'âme du soldat s'envole dans ce défi, dans
cet appel, dans ce salut, dans ce cri d'amour.
Pourquoi les rameurs en Orient aiment-ils à
marquer la cadence des rames par des versets brefs,
réguliers, toujours les mêmes ? Pourquoi dans les
Indes, où je voyageais il y a quelques années, Jes
porteurs de palanquins font-ils traverser des landes
infinies, des forêts immenses de palmiers, scandant
leur course par la même mélopée gutturale et sau
vage? Parce qu'ils ont trouvé les uns et les autres,
rameurs ou porteurs de palanquins, la formule naïve
où se plaît leur âme fatiguée el rêveuse.
Pourquoi le mendiant ne sclasse-l-il pas, debout
au coin d'une rue, sous la pluie, le vent ou la neige,
de tendre la main pendant des heures et de redire
la même plainte : Du pain, au nom de Dieu, du pain !
C'est parce qu'il a trouve daus culte plainte la for­
mule la plus propre à exprimer sa détresse et à
émouvoir le bon Samarilain qui passe.
Pourquoi, dans les jours do fêles populaires, sur
le passage d'un héros, la foule pousse-L-elle iudéliT
NOTRE-pAMB DU ROSAIRE
niment les mêmes vivats ? C'est parce qu'ils disent,
cent fois mieux que les harangues académiques, ses
sentiments pour l'homme qui incarne à ses yeux
une grande idée ou une grande espérance.
Or, Mesdames, après le Pa/er, que vous associez
d'ailleurs à Y Ave Maria dans le chapelet, il n'est pas
de prière qui traduise mieux que cet humble Ave ce
qu'il y a de plus sacré dans notre âme et c'est pour­
quoi il est si populaire. Examinons-le dans chacune
de ses deux parties. Il en a deux très distinctes.
« Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur
estaveevous, vous êtes bénie entre toutes les femmes,
et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. »
C'est la première partie de Y Ave. Ce qui la carac­
térise, c'est qu'elle ne contient pas de prière propre­
ment dite, pas de requête, mais uniquement des
félicitations. C'est la partie triomphale de Y Ave. C'est
u n hvmne à la femme bénie entre toutes les iemmes.
C'est le vivat de la foule qui voit passer sa reine et
qui lui jette ses cris, ses bénédictions et ses fleurs.
hes mois en sont peu n o m b r e u x : ils ne forment
pas une longue litanie des gloires de Marie : mais
en quelques traits précis, ils évoquent des visions
radieuses.
lis évoquent d abord l'ange qui entonna cette glo­
rieuse antienne. Il s'incline devant la Vierge. Il lui
d i t : « Je vous salue, Marie, pleine de grâce; le
Seigneur est avec vous. » Puis il déploie ses ailes et
remonte au ciel. À sa place en descend un enfan'
344
LA SAINTE VIERGE
d'une ineffable beauté, qui vient reposer dans le
sein de la Vierge.
Bientôt après c'est Elisabeth qui continue la salu­
tation angélique : « Vous êtes bénie entre toutes les
femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. »
Marie tenant Jésus dans scs bras, est-il tableau
plus gracieux et plus p u r ? En est-il qui ait plus sou­
vent inspiré les grands peintres ?On ne peut s'empê­
cher de lui c r i e r : Salut, pleine de grace !
Plus tard voici la jeune mère pressant son fils sur
son cœur, prêle à le défendre et l'emportant jalou­
sement en Egypte. Et clic est plus belle, dans son
abandon et son courage, que cette reine poursuivie
par ses ennemis qui, au x v n i siècle, allait chercher
un refuge parmi scs fidèles Hongrois, portant
elle aussi son enfant dans ses bras et arrachant
aux magnats enthousiasmés cette parole : « Mourons
pour notre roi Marie-Thérèse. »
Et ainsi les visions se succèdent dans une triple
série de mystères joyeux, douloureux, glorieux.
Quand Marie file sa quenouille à Nazareth dans
l'atelier oii Jésus travaille, c'est toujours la même
grâce délicate cl sainte : Ave, gralia plena !
Quand, le cœur abîmé dans la tristesse, la mère
douloureuse se tient néanmoins debout près de la
Croix, c'est encore la grâce, mais unie à la force du
e
martyre : Ave gralia plena !
Lorsque, au Cénacle, elle reçoit le Saint-Esprit,
quand elle bénit les apôtres partant pour la conquête
du monde, c'est la grâce, mais dont le trop-plein
s'épanche de son cœur dans celui des disciples de
Jésus: Ave
gfaliaplena!
Enfin, quand elle s'élève vers le ciel dans une
NOTRE-DAME DU ROSAIRE
345
sublime Assomption au milieu des Anges qui la
portent et des étoiles qui la saluent, c'est la grâce
mêlée à la gloire : Ave gratia plena ! C'est la Rose
mystique qui monte de la terre pour aller embaumer
le ciel : rosa myslica.
Et à celle rose mystique nous jetons les r o s e s de
nos pensées et de nos cœurs, roses blanches des mys­
t è r e s j o y e u x , r o s e s r o u g e s et sanglantes d e s m y s t è r e s
douloureux, roses d or d e s mystères glorieux. Et
qu'importe que ce soient toujours des roses, si e l l e s
sont belles et odorantes ? Oui, c e s Ave sont des fleurs
et leur réunion est bien nommée rosarium, la rose­
r a i e , le rosaire, la corbeille ou la pluie de roses.
C'est la pensée même de l'Eglise qui lui a donné c e
nom et un brillant poète, le P . Delaporte, l'a très bien
rendue dans c e s v e r s :
!
Nous, lorsque de VAvr, nous disons les paroles,
Sachons qu'à notre lèvre écloseut des corolles,
Nous murmurons des fleurs... Et Ton conta jadis
Qu'en des corbeilles d'or au ciel on les recueille
Et, quand la Vierge passe, un ange les effeuille
Dans les sentiers du Paradis.
La Reine du ciel ne se laisse pas vaincre en géné­
rosité. En retour de ces pauvres roses que nous lui
offrons, elle laisse tomber des pluies d e grâces dans
nos cœurs. Et c'est c e que nous lui demandons d a n s
les paroles suivantes.
*
Si la première partie de YAve est le vivat des sujets
acclamant leur reine, la seconde est la prière des
346
LA SAINTE VIERGE
enfants appelant leur m è r e . La première partie est
triomphale; la seconde est plus douce et plus péné­
trante.
Et voyez comme elle est insinuante celte prière.
Elle commence par rappeler a Marie qu'elle est Mère
de Dieu, a Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour
nous, pauvres pécheurs. » Mère do Dieu, mais n'y
a-t-il pas là une délicatesse et u n e habileté divines de
la part de l'Église qui met ces mots sur nos lèvres ?
N'est-ce pas dire à Marie qu'elle est toute-puissante ?
Qui pourrait en effet résister à la Mère de Dieu ? El
qu'est-ce que Dieu lui-môme pourrait refuser à sa
ipère ? Quand il était sur la terre, n'obéissait-il pas à
ses moindres désirs? Depuis qu'il est au ciel, serait-il
devenu moins bon et moins tendre envers elle ? Loin
de nous celte pensée ! Marie est toujours écoutée,
quand elle exprime un désir. Saint Paul a dit : « Qu'au
nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur la lerre
cl dans les enfers! » Mais c'est Dieu lui-même qui,
du haut de son tronc s'écrie : « Qu'au nom de Marie,
loul genou fléchisse dans les trois royaumes soumis
à mon Fils ! »
Mais la loute-puissanlc est aussi la loulc-inisérieordieusc. Elle esl notre mère comme elle est la
mère de Dieu. Saint Bernard nous assure qu'en clic
loul est suavité. Un poète a dit :
Du cygne il ne pont loin lier
Jamais que des plumes blanches.
Des mains de Marie, il ne peut tomber que des
bénédictions cl des grâces. Mère des hommes, de
tous les hommes, elle aime les justes, elle a pitié des
347
NOTRE-DAME DU ROSAIRE
pécheurs. Elle leur ouvre ses bras et son cœur comme
un refuge contre la foudre de la Justice divine : O
Refuge des pécheurs, priez pour nous, maintenant et
à l'heure de notre mort.
II. — H i s t o i r e du Chapelet.
Si le chapelet représente une belle idée, il a une
glorieuse histoire. Il nous apparaît depuis le x i u
siècle comme une arme dont les chrétiens se sont
toujours victorieusement servis contre les ennemis
de l'Église et de leur âme. Ces victoires se rapportent
soit à la dévotion publique, soit à la dévotion privée
du chapelet. Nous allons les considérer les unes
après les autres.
e
a)
DÉVOTION
PUBLIQUE
Benoît XIV assure que l'idée du chapelet est plus
ancienne que saint Dominique, mais que toutefois
elle n'offre avant lui que des formes rudimcnlaires.
On en trouve quelques traces dès le ix et le x siècle,
entre autres u n dessin très net dans u n manuscrit
ordinaire du Mont-Cassin.
La première croisade semble marquer un progrès.
Arrivé sous les m u r s de Constantinople, Pierre
l'Ermite remarqua l'habitude qu'avaient les musul­
mans, habitude qu'ils ont encore aujourd'hui, de
rouler dans leurs doigts un certain nombre de grains
enfilés en m u r m u r a n t des prières. Il comprit le parti
qu'il pouvait tirer de celte coutume des infidèles, en
la conseillant à ses compagnons dont le plus grand
nombre ne savait ni lire ni écrire. Elle fut donc
e
e
348
LA SAINTE VIERGE
adoptée, et Ton assimila tout naturellement ces grains
à u n e couronne, à u n chapel ou chapelet de roses,
d'où vint plus tard le nom de rosaire.
Toutefois le nombre et le choix des prières étaient
laissés à l'inspiration de chacun. C'est saint D o m i ­
n i q u e qui donna à cet usage des règles lixes el le
popularisa dans la chrétienté : il doit donc cire
considéré comme l'inventeur de celle dévotion telle
que l'Eglise la pralique depuis le x i n siècle.
Le Rosaire acquit bientôt entre ses mains une admi­
rable efficacité; ce fut pour lui une arme à deux
tranchants dans sa lutte contre les Albigeois. Par lu
tranchant de la grâce el de la douceur, il pénétrait les
âmes el les gagnait à Dieu. II les suppliait, au nom de
Marie, de renoncer à leurs erreurs et k leurs vices,
il leur montrait dans l'héroïne des mystères joyeux,
douloureux el glorieux, le modèle de l a p u r e l é e t d e
la boulé, la Vierge, la Mère, la Reine. Il les exhortait
à prier avec lui et quand il avait pu les toucher du
bout de son Rosaire, elles étaient à moitié conquises.
C'est ainsi qu'il convertit eu peu d'années cent mille
Albigeois.
Mais il y avail des fanatiques qui attaquaient la
religion et la société, crevant les yeux aux catholiques
ou les massacrant sans pitié, pillant et incendiant
leurs églises et leurs maisons. Contre ces bandits il
fallait prêcher une croisade ; il fallait le tranchant du
glaive. Simon de Monlfort se leva. Mais il avait le
nombre contre lui. Dominique lui remit le Rosaire,
arme plus puissante que l'épée. Il lui apprit à invo­
quer la Vierge guerrière, celle qui est terrible comme
une armée rangée en bataille. Mario vint au secours
de ses enfants. Le héros chrétien, à la iole de
9
NOTRE-DAME DU ROSAIRE
O49
deux ou trois mille catholiques, écrasa dans la plaine
de Muret cent mille Albigeois conduits par Pierre, roi
d'Aragon, et par Raymond, comledeTouIouse.il leur
tua Ironie mille hommes cl ne perdit que neuf de ses
compagnons. Cette bataille sauva non seulement la
religion, mais encore la société que l'anarchie et la bar­
barie albigeoises menaçaient d'une ruine complète.
La victoire de Muret, fut le triomphe du Rosaire.
Il avait glorieusement conquis droit de cité dans
l'Eglise. Aussi il se répandît bien vite dans le monde
avec les blanches robes dominicaines.
Toutefois celle dévotion se ralentit pendant la
guerre de cent ans. Mais au xv siècle, Marie suscita
un de ses fidèles s e n i t e u r s , un fils de saint Domi­
nique, le bienheureux Alain de la Roche, qui la raviva
et lui imprima un vigoureux élan. Cet élan a toujours
été en grandissant jusqu'à nos jours.
Au xvi siècle, la dévotion publique au Rosaire dut
h une nouvelle bataille un redoublement de gloire et
de popularité. La journée de Lépante est, avec celle de
Muret, la plus illustre victoire du Rosaire.
La chrétienté menacée par Sélim était aux abois.
La ilotle ottomane s'avançait el allait vomir sur l'Oc­
cident une armée de barbares. On ne pouvait lui
opposer que la petite flotte de Don Juan d'Autriche.
Mais l'Église avait une alliée au ciel. Le pape Pic V
nvailfait distribuer des chapelets à tous les soldats qui
allaient combattre contre les musulmans, et, landisque
Don Juan attaquait les galères turques, il priait à
Rome aux pieds de Notre-Dame. La vénérable Cathe­
rine de Cardounc, ancienne gouvernante de Don
Juan, priait en Espagne. Les confréries du Rosaire
jetaient partout à la Reine du ciel les ardentes supplie
e
35ô
LÀ SAINTE VIERGE!
cations dé Y Ave Maria. C'est an m u r m u r e lointain de
ces Ave, plus terribles que les canons de l'armée
catholique, que les vaisseaux ennemis furent coulés
dans les eaux de Lépante.
À l'heure oh se décida la bataille, Pie V était en
conseil avec les cardinaux. Soudain il se lève, ouvre
une fenêtre du côté de l'Orient, et, levant les yeux au
ciel, s'écrie que l'armée chrétienne est victorieuse
et qu'il faut immédiatement rendre grâces à Dieu et
a la Vierge, ha vénérable Catherine de Cardonnc
apprit l'événement au même moment et de la mémo
manière et elle en fit aussitôt part à la cour d'Espagne.
Ici et là les courriers de Don Juan ne lardèrent pas à
confirmer la bonne nouvelle.
Pie V, reconnaissant, institua une fête eu l'honneur
de Sainte-Marie de la Victoire; mais, deux ans plus
lard, son successeur Grégoire XIII, voulant bien pré­
ciser par quelle arme Marie avait secouru ses enfants,
substituait à cette fetc celle de Notre-Dame du SaintRosaire, et il ordonnait qu'elle serait célébrée le pre­
mier dimanche d'oelobre, jour anniversaire de
Lépante, dans toutes les églises où il y aurait un autel
dédié à Marie sous ce vocable.
Le chapelet venait de monter d'un degré dans les
honneurs. Ce n'était plus une pratique de piété ordi­
naire; il avait sa fête officielle. Toutefois celte fête
était restreinte à certaines églises. Au x v m siècle,
elle s'étendit à toute la catholicité et prit un plus vif
éclat.
Ce fut à l'occasion d'une nouvelle victoire sur les
Turcs, remportée par le prince Eugène à Pcterwardein
en Hongrie, le 5 août 171G. Ce jour-là était la fêle
de Notre-Dame des Neiges, et les Confréries du Sainte
35i
NOTRE-DAME DU ROSAIRE
ftôsalf é faisaient partout, et à Rome surtout, des p r o ­
cessions Solennelles en l'honneur de leur Reine.
D'autres succès suivirent bientôt : ce furent la déli­
vrance de Corfou qui eut lieu la môme année et la
victoire de Belgrade Tannée suivante.
Ces victoires avaient une importance capitale pour
la chrétienté. La puissance musulmane était encore
redoutable et pouvait replonger l'Europe dans la bar­
barie. Les peuples en avaient conscience; ils étaient
dans la terreur lorsque l'Islam s'apprêtait à marcher
contre eux, et c'était un immense soupir de soula­
gement lorsque l'on apprenait sa défaite, comme
après les batailles de Lépantc, de Petarwardein et de
Belgrade, après les délivrances de Corfou et de Vienne.
Ce soupir de soulagement était naturellement suivi
d'un Te Deum au Christ Sauveur et d'un Magnificat à la
Vierge, secours des chrétiens, DameduSainl-Rosairc,
Dame de la Victoire. La Papauté ajoutait sa suprême
sanction à cette reconnaissance des peuples en décer­
nant à Marie de nouveaux titres et de nouveaux hon­
neurs. C'est ainsi qu'après les événements de 1 7 1 5
e t i y i y , Clément XI étendit la fête du Saint-Rosaire à
l'Église universelle.
Cette sainte dévotion va encore croître au xix siècle.
Elle avait sa fetc. Elle aura son mois institué par
Léon XIII.
Le mois de mai est depuis longtemps consacré à
Marie. C'est le printemps, la saison où la vie éclate
impétueuse, exubérante, et nous jetons ses brassées
de fleurs aux pieds de la Madone. Le mois d'octobre
est calme ; la nature, fatiguée d'avoir tant produit, se
repose entre les feux de Télé et les neiges de l'hiver,
mais sans renoncer tout à fait à embaumer et à fleurir.
e
35a
LA SAINTE VIERGE
Les fleurs d'arrière-saison sont plus pâles, mais ont
u n e grâce mélancolique plus douce. Agrippa d'Aubigné a dit dans les Tragiques :
Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise.
Ces roses plus exquises nous les offrons à Marie
au mois d'octobre avec celles du Rosaire. Nous en
parons chaque soir son autel en même temps que
nous égrenons a ses pieds notre chapelet. îNous ajou­
tons dans les litanies l'invocation qu'y a insérée
Léon XIII : Reine du Très Saint Rosaire, priez pour
nous. C'est ainsi que, grâce à la reconnaissance des
fidèles et à l'impulsion de la Papauté, la dévotion au
Rosaire n'a cessé de croître depuis les j o u r s de saint
Dominique.
Mais nous avons assisté au xix siècle à u n spectacle
plus étonnant. Marie, elle-même, a daigné descendre
du ciel pour stimuler une dévotion qui lui est si chère,
pour nous apprendre à mieux dire et u mieux aimer
notre chapelet.
C'était à Lourdes, le n février i858. La petite Rer'
nndette ramassait du bois devant la grotte de Massabielle. Une dame lui apparaît toute j e u n e , toute
belle ; elle a une robe blanche, une ceinture bleue,
une rose d'or sur chaque pied cl enfin u n chapelet
aux grains blancs et à la chaîne d'or enroulé sur son
bras droit.
L'enfant prend instinctivement son chapelet et le
récite à genoux. La Dame prend aussi le sien, elle
le fait glisser entre ses doigts en môme temps que
Bernadette, montrant ainsi qu'ellcsuitla prière. Tou­
tefois elle ne joint sa voix à celle de la j e u n e fille
v
NOTRE-DAME DU ROSAIRE
#
353
qu'aux Gloria Patri. Et c est bien ainsi qu'il en doit
être. Elle ne peut dire le Pater, qui est une demande,
elle qui n'a besoin de rien. Elle ne peut non plus dire
l'Ave, car ce serait se prier elle-même. Elle peut au
contraire glorifier la Sainte Trinité en récitant le Gloria, et c'est ce qu'elle fait.
Mais la grande leçon a été donnée. Marie nous a
montré combien elle aime, combien elle estime cette
dévotion. Jamais le chapelet n'avait été à pareil
honneur ; jamais il n'avait glissé entre des mains si
pures, ni remué des lèvres plus augustes. Et la leçon
a été comprise. Lourdes est la ville du Rosaire. Une
magnifique église sous ce vocable se dresse aux pieds
de la basilique plus SA'elteet plus aérienne. Les foules
viennent là invoquer Marie et former autour d'elle un
rosaire vivant.
Rosaire vivant, rosaire mouvant, dont les grains
sont les flambeaux que la foule porte le soir dans
ses processions sur la vaste esplanade; ils glissent
lentement autour de la blanche statue de la Vierge;
ils scintillent sous le feuillage. Rosaire vivant, rosaire
mouvant, dont les grains sont les âmes qui forment
autour de leur Reine une vaste couronne d'honneur
et lui chantent des Ave Maria sans fin. Modestes Ave
Maria, d'une mélodie peu savante, d'un rythme un
peu banal, mais entraînant tout de même et combien
populaire l Et qu'importe en ce lieu, à cette heure, la
beauté de la musique humaine ! La vraie musique est
dans les cœurs et c'est l'amour qui en marque le
rythme.
O Notre Dame du Rosaire, plus les siècles marchent
et plus vous êtes aimée et glorifiée sur la terre, plus
vos fils vous invoquent avec confiance. Ayez donc
LA S A I N T E V l E l l f . E . —
5.J
354
LA SAINTE VIERGE
pitié de l'Église toujours militante, de la France tou­
jours souffrante. Vous q u i avez défendu la chrétienté
contre l'infidélité musulmane, défendez-la contre l'in­
fidélité de nos j o u r s . Vierge de Lourdes, souvenezvous et prouvez-nous que vous êtes la Vierge de
Lépantc.
b)
DEVOTION'PKIVÉE
Si le Rosaire est une arme aux mains de l'Église
contre les ennemis de la foi, il est aussi une arme
pour les simples fidèles contre les ennemis de leur
salut. Si la dévotion publique dont il est l'objet est
grandiose, la dévotion privée est charmante el
abonde en traits vraiment louchants.
On pourrait faire un beau collège à la Flandrin de
tous les personnages qui ont porté ici-bas leur cha­
pelet avec respect et avec amour. On y verrait des
saints, des rois, des héros, des guerriers, des savants,
des artistes, des écrivains illustres.
Voici les saints d'abord. C'est saint Dominique qui
ouvre la marche, puis tous les bienheureux de sa
famille. Ce sont bientôt les fds de saint François qui
s'associent à leurs frères les Prêcheurs. C'est saint
Ignace avec ses enfants, saint François-Xavier et lant
d'autres qui s'en vont, la croix à la main et le cha­
pelet à la ceinture, à la conquête des âmes. C'est
saint François de Sales et saint Vincent de Paul avec
leurs filles ; saint Alphonse de Liguori, saint Léonard
de Port-Maurice, le bienheureux Grignion de Montfort, le bienheureux Curé d'Ars : il faudrait les nom­
mer tous, car tous récitent leur chapelet avec ferveur,
combattent et meurent avec celte arme incomparable.
NOTRE-DAME DU ROSAIRE
355
Voici les rois. Saint Louis est à leur tête. Àu rap­
port du confesseur de la reine Marguerite, il a l'ha­
bitude de réciter chaque soir cinquante Ave Maria,
et, à chacun d'eux, il fait une génuflexion. Edouard III
d'Angleterre, vaincu dans un tournoi, ne trouve pas
de cadeau plus cher et plus précieux que son cha­
pelet à offrir à son vainqueur, Eustache de Ribeaumont. Charles le Téméraire récite son chapelet en
allant au feu. Louis XIV le dit aussi tous les jours.
Le Père de la Rue raconte qu'admis un jour à l'au­
dience du roi, il le trouva seul égrenant un chapelet
à gros grains. Comme il en exprimait sa respectueuse
surprise, le monarque lui répondit : « Ne soyez pas
étonné. Je me fais un honneur de réciter mon ro­
saire. C'est un usage que je tiens de la reine m a
mère, et j e serais bien fâché d'y manquer un seul
jour. »
Voici maintenant les héros, les hommes de guerre,
les hommes d'Etat. Bayard, le connétable Anne de
Montmorency, Turennc, Condé, avaient une grande
dévotion au rosaire et le récitaient, dit-on fréquem­
ment.
Les Vendéens qui portaient l'image du Sacré-Cœur
sur leur poitrine, enroulaient leur chapelet autour
de leur cou et le disaient dans leurs marches
héroïques. Un jour, des bleus entrèrent chez une
pauvre Vendéenne, femme d'un sabotier appelé Mourat. Furieux, le sabre à la main, l'un d'eux lui crie :
u Donne-moi ton chapelet, bigote. — Tiens, répondit
la vaillante chrétienne en montrant ses dix doigts, le
voici mon chapelet ; je m'en sers tous les jours.
Prends-le, si lu veux. »
Le grand patriote du Tyrol, André Hofer, au
356
LA SAINTE VfEnOE
commencement du xix* siècle, récitait son chapelet
avec ses soldats à travers les rudes sentiers de ses
montagnes. Une chanson tyrolienne du temps lui
fait dire : « A genoux, les montagnards, à genoux !
Kl prenez-moi vos rosaires. Ce sont les violons que
j ' a i m e . Quand la prière fera briller vos yeux, le Sei­
gneur Dieu se montrera à vous. » Sur le point d'être
fusillé, Hofer donna son chapelet, son plus cher tré­
sor, au prêtre qui l'assistait ; puis, d ' u n e voix ferme,
il commanda le feu.
Le maréchal Bugeaudne craignait pas de dire son
chapelet au feu du bivouac. Il portait sur lui une
médaille de la Vierge que lui avait donnée sa fdle.
Il s'aperçut un jour qu'il l'avait p e r d u e et il en eut
u n vif regret. Puis, pensant qu'il avait dû la perdre
a la halte précédente, il pria deux de ses h o m m e s
d'aller la chercher et ils la lui rapportèrent en effet.
Le commandant Marceau, un brave marin qui a
dépensé sa vie au service et à la défense des mission­
naires de rOcéanie, lorsqu'il faisait ses lointaines et
glorieuses croisières, se promenait sur la dunette de
Y Arche d'Alliance en récitant son chapelet de la même
main qui avait porté très haut le pavillon de la
France.
L'illustre et saint président de la République de
l'Equateur, Garcia Moreno, disait son chapelet tous
les jours. On en dit autant de Lamoricière, de Sonis
et d'un grand nombre de généraux ol d'officiers de
notre temps.
Un jour de l'année 1 8 2 6 , deux voyageurs, allant en
diligence de Maçon à Lyon, disaient tranquillement
leur chapelet. Un vollairien, assis auprès d'eux,
outré de cet acte, commença à se moquer d'eux et
NOTRE-DAME DU ROSAIRE
Ô07
de la religion. Mais bientôt une circonstance força
les deux dévols à décliner leurs noms. C'étaient le
vicomte Mathieu de Montmorency, ministre des
affaires étrangères, et le comte de Yillèlc, président
du Conseil, ministre des finances. Le loustic, crai­
gnant les représailles auxquelles il s'était exposé,
s'éclipsa prestement au milieu des rires de la com­
pagnie.
Voici les artistes, peintres, musiciens, écrivains.
Michel-Ange disait assidûment son chapelet. On voit
encore à Florence, dans sa maison de la Via Ghibellina, deux chapclels à gros grains qui ont l'air très
usé. Dans sou Jugement dernier, on voit deux élus
qui s'aident d'un chapelet qu'un autre leur tend pour
monter au ciel.
Le Tinloret a représenté dans une belle loile qui
est au musée de Fcrrarc le triomphe du Rosaire. La
Vierge en remet un à saint Dominique. Plus bas des
anges en distribuent aux h u m a i n s et Simon de Mont­
fort, au premier plan, lient le sien dans une belle
attitude de chevalier.
Dans u n superbe tableau de Murillo, exposé au
musée du Louvre, on A oit Notre-Dame du Rosaire
tenant l'Enfant Jésus dans ses bras, et tous deux ont
le même chapelet entre les mains.
Haydn écrivait : « Quand la composition ne va
plus, eh bien, je me promène de long en large dans
ma chambre, mon chapelet à la main : je récite
quelques Ave Maria ctalors les idées me reviennent. »
Mozart avait la même habitude.
Un jour un petit enfant chantait dans la cathédrale
de Vienne u n e antienne à la Vierge. Il y mit tant
d'expression et sa voix était si belle et si pure q u ' u n
r
358
LA SAINTE VIERGE
religieux présent en fut ému j u s q u ' a u x larmes :
« Mon enfant, lui dit-il en sortant, prenez ce chape­
let et gardez-le en souvenir du Frère Anselme. Récilez-le souvent et vous deviendrez grand parmi 1rs
h o m m e s . » Le petit Gluck promit et tint parole loule
sa vie. II devint le grand Gluck, le professeur de
Marie-Antoinette, le compositeur applaudi de toute
l'Europe. Et souvent, au milieu d'une cour hrillanle
et frivole, il se retirait le soir et allait dans une allée
solitaire réciter le chapelet du Frère Anselme. Il mou­
rut en le tenant dans ses mains.
Le fameux vollairien Volney naviguait un jour sur
les côtes d'Amérique non loin de Baltimore, lorsque
s'éleva u n e tempête effroyable. Le philosophe tira
u n chapelet de sa poche et se mil à le dire tout
haut. Le danger ayant disparu, une dame lui demanda
malicieusement a qui il s'était adressé dans sa prière :
« Madame, répondit-il, il est facile de se moquer de
Dieu dans son cabinet, mais ou ne rit pas de lui dans
la tempête. »
Le célèbre D Récamier disait son chapelet pour
obtenir à ses clients la santé du corps et celle de
Faîne. L'ayant un jour tiré et r e m a r q u a n t l'étonncmenl de quelques personnes présentes, il leur dit :
« Eli oui, je dis mon chapelet. Quand j e suis inquiet
d'un malade, quand je trouve la médecine impuis­
sante, je m'adresse à Celui qui sait tout guérir. Seu­
lement j ' y mets de la diplomatie : comme le flot de
mes occupations ne me laisse guère le temps d'inter­
céder autant qu'il le faudrait, j e prends la bonne
Vierge pour intermédiaire ; en m e rendant chez mes
malades, j e dis une ou deux dizaines de chapelet.
Rien de plus facile, vous comprenez. Je suis bien
r
NOTRE-DAME DU ROSAIRE
ÔDQ
tranquillement assis dans m a voiture, je glisse ma
main dans m a poche et j ' e n t r e en conversation. Le
chapelet est mon interprète. »
Louis Veuillot était un fervent du Rosaire. On ferait
u n joli recueil de ce qu'il en a dit. Dans une lettre
à sa s œ u r , il décrit le parc de Boulez, en Brabant,
« où il y a des fleurs et des rossignols, et dans lequel
tout a u n e rage de fleurir et de chanter ». Et, avec
le tour pittoresque d'une pensée qui se meut tou­
jours dans le surnaturel, il donne la mesure du parc
en disant qu'il a une longueur de six bonnes dizaines
de chapelet pas bredouitlées.
Imitons ces fiers chrétiens. Aimons notre cha­
pelet. Qu'il soit de bois ou de métal précieux, c'est
un instrument de piété qui fixe en Dieu et en Marie
notre attention distraite. Qu'il nous aide à prier et
qu'il prie pour nous, pauvres pécheurs, pendant toute
notre vie, maintenant et à l'heure de notre mort.
Ainsi soit-il.
XVII
La Pureté de Marie
IDÉAL ET SOURCE DE PURETÉ
Sermon prêché le S décembre 1895,
pour la jéte de l'Immaculée Conception,
en l'église Saint-Louis d'Anlin, à Paris.
LA P U R E T É D E M A R I E
IDÉAL ET SOURCE DE PURETÉ
Sicut lilium inter spinas,
arnica mea inter filias.
sic
Comme un lis entre les
épines, ainsi est ma bienaiméo parmi les filles d*Adam.
(Cantic. ch. n . v. a)
MES
FRÈRES,
Quand on passe en revue les fleurs d'un jardin
on se demande parfois quelle est la plus belle. Estce le lis? Est-ce la rose ? Quand on étudie les vertus
de la Sainte Vierge on éprouve le même embarras.
Quelle est la plus belle? Est-ce son ardente charité,
qui l'a fait appeler rose mystique, rose d'amour,
rosa mystica ? Est-ce sa pureté virginale qui l'a fait
comparer au lis : sicut lilium inter
spinas.
Je ne veux pas décider. Mais j e remarque que la
pureté est si belle que, dans la langue ascétique, on
l'appelle souvent tout simplement « la belle vertu ».
Elle est si belle que TEsprit-Saint la confond avec
la beauté, lorsqu'il d i t : Tolapulchra es, arnica mea,
et macula non est in te, vous êtes toute belle, o ma
bien-aimée, et il n'y a pas de tache en vous.
L'Église célèbre la pureté de Marie dans une fête
particulière le troisième dimanche d'Octobre. Elle la
364
LA SAINTE VIERGE
compare à u n lis : sicut lilium. Elle n o u s la propose
comme modèle. Elle honore et veut que nous h o n o ­
rions en Marie la gardienne et la protectrice de notre
pureté. Et de fait, avec la Sainte Eucharistie, il n'est
pas de dévotion plus efficace que la dévotion à la
Vierge pour préserver et fortilier en n o u s la sainte
vertu, la belle vertu. Nous allons, p o u r entrer dans
celle pensée de l'Église, contempler en Marie l'idéal,
puis la source de la pureté.
I. — Marie idéal de p u r e t é .
La première forme sous laquelle nous apparaît la
pureté de Marie c'est son Immaculée Conception.
Une âme est d'autant plus pure cl plus virginale
qu'elle appartient plus à Dieu et moins a la créature.
Jugeons d'après ce principe la vertu de la Sainte
Vierge comparée à la nôtre.
Lorsque nous entrons dans le monde, nous appar­
tenons bien à Dieu au titre transccndcntal de créaturcs, mais non au litre gracieux d'enfants, car nous
portons en nous la tache originelle qui nous soumet
a u d é m o n ; nous appartenons à ce vilain. Nous
sommes souillés par son contact et nous avons besoin
d'clre puri/iés p a r l e baptême.
Il n'en a pas été ainsi de Marie. Future mère de
Dieu elle ne pouvait cire soumise à l'ennemi de sou
fils. Elle fut donc soustraite à la loi c o m m u n e , pré­
servée do la domination satanique, et par suite im­
maculée dès le premier instant de son existence. Le
père qui estauxcicux voyait déjà en elle salillc bienaimée. Aussi l'Église met-elle sur les lèvres de Marie
celle parole de la Sagesse qui indique à la fois sa
565
LA PURETÉ DE MARIE
pureté et la raison profonde de sa pureté : « Le Sei­
gneur m ' a possédée dès le principe de ses voies,
Dominus
possedit
me ab initioviarum
suarum.
La Présentation de Marie au Temple nous montre
u n e nouvelle forme en même temps qu'un accrois­
sement de sa vertu. La pureté de l'Immaculée
Conception était en quelque sorte passive. Marie
n'avait rien fait pour la mériter, mdlis prœcederdibns
meriiis\ elle était inconsciente de sa nature, et si Marie,
miraculeusement éclairée par Dieu,cneutconscicnce,
ce fut par u n nouveau privilège distinct de celui de
r i m m a c u l é e Conception. Mais voici que celle vertu
devient de plus en plus consciente, active, méritoire,
par les sacrifices qu'elle inspire. Vers l'âge de trois
ans, nous dit la Tradition, Marie entend un appel
mystérieux. L'Esprit-Saint la presse de se donner a
Dieu par u n libre choix et de renoncer a l'empire de
toute créature. Elle s'avance donc sous le portique
du Temple, cl, entre les mains du grand-prêtre, elle
prononce le vœu de virginité perpétuelle. Désor­
mais elle appartiendra à Dieu seul a un titre nouveau.
Le mariage de Marie avec Joseph marque u n nou­
veau progrès de sa virginité. Humainement, il aurait
dû y mettre fin. En fait il l'embellit, il lui donne
une nouvelle force, un nouvel éclat cl par le mérite
de l'intention virginale avec laquelle elle embrasse
1 état conjugal et par la protection que cet état lui
assure. Joseph, en efFct, loin d'empiéter sur les
droits de Dieu, le grand, l'unique propriétaire de
cette belle âme, sera le champion respectueux et
vigilant chargé de veiller sur elle, de la défendre
contre la malignité du monde, de faire autour d'elle
une garde d'honneur.
366
LA. SAINTE VIERGE
La maternité divine est une quatrième ascension
de cette vertu miraculeuse. Loin d e l à diminuer, elle
lui apporte une consécration magnifique, nous dit
rÉgliso : matris
inlegrilatem
non minuit sed
sacravit.
Elle la couronne en effet de l'auréole du miracle.
Marie n'est pas seulement vierge; elle est viergemère.
La pureté de Marie n'a cessé de croître toute sa vie.
Elle concevait chaque j o u r plus d'éloignement, plus
d'horreur pour le péché ; elle se donnait, elle appar­
tenait chaque jour plus entièrement au Dieu qu'elle
aimait uniquement. Sa pureté grandissait avec son
a m o u r ; au fond elle n'est pas autre chose que l'amour
ou la fidélité dans l'amour, fuyant, écartant tout ce
qui peut déplaire à l'aimé.
Le peuple juif ne connaissait ni ne prisait la virgi­
nité volontaire. Ce lis exotique, celte fleur du ciel ne
s'épanouit dans ses vallées qu'avec la fille d'Anne et
de Joachim. Comparée à ses sœurs en Israël, Marie
apparaît comme u n lis unique, exceptionnel, u n lis
entre les épines : lilium inler spinas, Mais nous allons
voir comment il a embaumé le monde et fait fleurir
autour de lui d'autres lis sans nombre.
IL — Marie source de pureté.
Il y a dans notre nature un triste fond de sensua­
lisme.
Composé d'un corps fait pour obéir et d'une urne
née pour commander, l'homme sent souvent le corps
se révolter contre l'âme, comme le cheval qui se cabre
contre le cavalier. Combien de pauvres chrétiens se
laissent ainsi démonter ! Faits pour chevaucher au
LA PURETÉ DE MARIE
367
chemin d e l'honneur et de la vertu, ils roulent dans
la poussière ou dans la boue. « O volupté infernale,
s'écriait saint Augustin, presque tous les maux qui
ravagent le monde découlent de toi ! »
Et ce n'est pas seulement le penchant naturel de
la concupiscence qui nous pousse au mal. Le monde
conspire p o u r nous y faire tomber. Il nous offre les
spectacles les plus variés de corruption et de scan­
dales. Il en a été ainsi de tout temps. Mais jamais
peut-être l'immoralité n'a été poussée aussi loin que
de nos j o u r s . Il coule parmi nous u n fleuve de b o u e ;
il déborde sur ses rives, il charrie les romans éhontés,
les j o u r n a u x pornographiques, les tableaux et les
statues impudiques. Le déluge monte, et combien
d'âmes s'y noient.
Mais on peut éviter ces parages de l'impureté ; on
peut aller au large et nous avons pour nous conduire
sur l'océan de la vie une étoile, celle que nous sa­
luons de ce joli nom : maris Stella! Oh ! s'écrie
saint Bernard, qui que vous soyez, et quelle que soil
la violence de la tempête qui agite votre barque,
regardez l'étoile, appelez Marie : respice
stellam,voca
Mariam. Regardez et invoquez. Regardez-la comme
un idéal; invoquez-la comme une protectrice.
Regardez-la! Gracieuse et poétique, mystérieuse
et douce, Marie s'élève au-dessus des brumes et des
poussières d'ici-bas et elle attire tous les yeux. On
l'admire, on l'aime et inconsciemment on s'éprend
d'amour pour cette vertu angélique qui fait son
charme et sa gloire. Elle agit sur nous comme agit
un idéal par sa seule vue, par une sorte d'action de
présence, en se projetant et en se gravant dans notre
âme et en s'imposant doucement à notre imitation.
368-
LA SAINTE VIERGE
Lorsque le jeune Athénien passait devant le Përthénon ou u n e statue de Phidias, il se formait à son
insu dans son esprit u n idéal de beauté esthétique
qui épurait et élevait son goût ; il devenait artiste à
celte muette école du grand art Eh b i e n ! de m ê m e ,
lorsque le chrétien passe devant ce chef-d'œuvre du
grand artiste Dieu, la Vierge Immaculée, son cœur
s'attendrit et s'enflamme pour la beauté mystérieuse
de la chasteté ; sou imagination se calme et se peuple
de saintes images ; il devient plus p u r h cette muette
école de la pureté.
Regardez-la donc celte virginité merveilleuse ot
pensez à la gloire dont elle est couronnée au ciel, à
la beauté dont elle rayonne. Cette gloire et cette
beauté qui nous en donnera une idée ? La petite Ber­
nadette de Lourdes avait vu Marie et l'empreinte
extatique qu'elle en garda dans le fond de son âme
la jetait dans Je ravissement. Auprès de cet idéal
toute splendeur créée palissait à ses yeux, et, quand
on lui en parlait, un sourire mélancolique plissait ses
lèvres et elle disait les yeux perdus dans le reve de
cette vision trop vile envolée : « O h ! si elle était
belle ! non, rien de ce qui est sur la terre n'est beau à
côté d'elle! »
Si la pureté de Marie agit sur nous et nous fait
aimer la vertu par sa seule contemplation, combien
plus vive et plus profonde est son influence sur ceux
qui ne se contentent pas de l'admirer mais qui prient
la Vierge et s'efforcent de l i m i t e r !
Invoquez-la, voca Mariam, et vous ressentirez les
effets de sa protection. Marie en effet est une mère,
une mère toute-puissante et qui peut tout nous obte­
nir, une mère très tendre et qui aime à nous exaucer,
LA PURETÉ DE MARIE
36
9
mais c'est aussi une mère très sainte et qui désire plus
que n o u s nous voir chastes et purs. Si notre prière
est assurée du succès lorsque nous demandons u n e
chose raisonnable, combien plus lorsqu'elle a pour
objet u n e vertu qui nous rend semblables à la Reine
des Anges.
Combien de pécheurs, depuis longtemps esclaves
de leurs tristes passions et qui désespéraient de s'en
affranchiront trouvé dans le recours à Marie la force
qui leur m a n q u a i t ! Faites-en l'expérience, pauvres
âmes qui gémissez peut-être depuis longtemps sous
un j o u g humiliant, voca Mariant.
Dites-lui souvent : Virgo parissima,
virgocastissima,
ora pro nobis : Vierge très pure, vierge très chaste,
priez pour nous. Rappelez-lui son Immaculée Con­
ception ; ce souvenir touchera son cœur. Dites-lui :
« O Marie, conçue sans péché, priez pour nous qui
avons recours à vous ». Portez sur vous sa médaille
miraculeuse où est gravée cette invocation. Ce sera
comme u n e prière incessante qui montera de votre
cœur. Chantez-lui avec l'Église : Nos calpis solatos,
miles fac et caslos : délivrez-nous de nos fautes, ren­
dez-nous doux et chastes.
Laissez-moi vous indiquer u n e petite prière in­
faillible et délicieuse, qui a opéré u n nombre inouï
de conversions. Elle s'appelle la prière du P. Zucchi,
du nom d'un célèbre missionnaire italien qui l'a
composée. Promettez-moi de la réciter tous Jes jours ;
elle est si courte, elle est si efficace! Lorsque j ' a i
obtenu d ' u n pécheur cette promesse, je suis rassuré,
je ne crains plus pour lui : je suis persuadé qu'il finira
par triompher du vice et qu'il mourra dans l'amour
de Jésus et de Marie. La voici cette petite merveille :
LA SAINTE VIERGE. — 24
370
LA SAINTE VIERGE
O ma souveraine ô ma mère, je m'offre tout à vous
et, pour vous prouver mon dévouements je vous cony
sacre aujourd'hui mes yeux, mes oreilles, ma bouche,
mon cœur, tout moi-même ; puisque je vous appartiens,
ô ma bonne mère, gardez-moi, défendez-moi,
comme
votre bien et votre propriété. Ainsi soit-il.
*
* #
Mais voici un autre effet de la pureté de Mario.
Elle ne rend pas seulement les cœurs purs en leur
faisant éviter le péché mortel, mais elle leur inspire
l'amour elle goût de la Virginité. Elle fait les vierges.
Il est des ilcurs que l'on cultive p o u r leur fruit.
Mais il en est que l'on cultive pour elles-mêmes,
pour leur parfum, pour leur beauté. L'homme ne
leur demande pas autre chose et souvent les cueille
sur leur tige pour en jouir de plus près. La virginité
leur ressemble ; c'est une fleur qui ravit le ciel et
Dieu la veut pour elle-même pour sa grâce, pour sa
splendeur. Il ne la demande qu'aux âmes les plus
parfaites et il leur donne la force de la lui offrir.
Les hommes, alors même qu'ils no la comprennent
qu'à demi, admirent celle fleur : une vertu s'en
échappe comme un parfum qui fait du bien à la terre.
Les païens eux-inùmes qui n'avaient pas sous les
yeux l'exemple vivant de la virginité volontaire et
absolue en avaient le soupçon et, dans la nuit des
légendes, ils en voyaient passer le mystérieux et pur
fantôme. Ici, la Grèce s'apitoio sur une Vierge con­
damnée h mort par un oracle. Là, le druide élève
un autel u la Vierge qui doit enfanter. À Home, la
Vestale enlrctieutle feu sacré. Sur les collines de la
LA PURETE DE MARIE
371
Judée, la fille de Jephté pleure avec ses compagnes
sa virginité que guette la tombe. Partout u n e idée
de mystère s'attache à ce sacrifice de la chair et du
cœur, et le monde s'incline avec un profond respect
devant ses victimes.
Mais voici la Vierge parfaite qui se lève sur le
monde et son exemple est bientôt fécond. A sa suite,
des âmes d'élite s'éprennent pour l'augélique vertu.
Elles jurent de n'appartenir qu'à Dieu. Marie est
entourée de vierges chrétiennes, mais, au milieu de
ces blancheurs vivantes, elle n'est pas éclipsée. Elle
n'est plus, sans doute, comme autrefois au milieu des
femmes d'Israël, un lis entre les épines, mais elle
esl u n lis enlre les lis, le plus pur et le plus éblouis­
sant.
Celle virginité de la mère de Dieu, entourée de
loutes celles qu'elle a s u s c i t é e s , est u n spectacle d o n t
le monde a besoin. Sans doute c'est un idéal qui n'est
proposé qu'aux âmes d'élite, mais il n'est pas moins
utile aux autres. C'est une protestation éloquente
contre le sensualisme qui tend à nous rabaisser,
c'est un sursum corda perpétuel. Ces cloîtres où se
réfugient non pas, comme on le dit parfois, les âmes
blessées ou repoussées par le monde, mais les âmes
supérieures au monde, n e sont pas inutiles. U s sont
l e s e l de la terre. Ils ont ce rôle m a g n i f i q u e d e p u r i f i e r
l a société par l'exemple q u ' i l s lui donnent s a n s c o m p ­
ter les bienfaits qu'ils attirent sur elle, en priant e l en
expiant pour elle, en détournant de s a téle les châ­
timents divins. Ces vocations qui attristent parfois les
parents devraient plutôt leur inspirer une fierté chré­
tienne. Ils devraient se rappeler que sile mariage est
bon cl béni par Dieu, la Virginité est meilleure et
37*
LA SAINTE VIERGE
que, si elle ne perpétue pas la race, elle perpétue, ce
qui est bien mieux, la vertu dans la race.
Je comprends mieux les ennemis de la religion qui
voudraient bannir la virginité de la terre et en détruire
les abris. Ces terribles forteresses où l'on imite et
où Ton prie la Vierge des vierges, les inquiètent à
bon droit. La Pureté armée veille sur leurs créneaux :
c'est plus qu'il n'en faut pour exciter les alarmes et
les colères de l'enfer e t d e s e s suppôts. Quel malheur
si le monde devenait pur ! C'en est assez pour que
les sectes impics se liguent contre vous, ô vierges
du Seigneur, mais c'en est assez aussi pour que la
Reine des anges prenne en main votre cause et
qu'elle garde vos saintes demeures ou qu'elle vous
les rende u n jour.
La sainteté de Marie n'exerce pas seulement son
influence sublime sur les âmes des individus, elle
agit sur les sociétés ; elles les moralise, les élève cl
celle action à des répercussions sociales inattendues.
L'une d'elles a été le relèvement de la condition de la
femme, si abaissée dans les fausses religions.
L'infidélité dégénère naturellement en immoralité
et par là conduit à l'injustice et à l'oppression des
faibles. Chez les musulmans et chez les païens, la
femme est méprisée et livrée sans défense à l'égoïsmc
souvent féroce de l'homme. Sans parler des horreurs
de l'esclavagisme féminin qui épouvantent encore
les profondeurs du continent noir, on voit, dans des
pays qui passent pour plus civilisés comme l'Inde
cl qui le sont à bien des égards, l'épouse ou la mère
LA PURETÉ DE MARIE
traitée comme u n être inférieur, sans raison et sans
âme. Elle est l'esclave corvéable à merci de son
m a r i ou m ê m e de ses enfants : on lui affirme qu'elle
n'a ni intelligence ni droit à l'instruction, et souvent
la malheureuse ne s'aperçoit qu'elle a un cœur qu'à
sa tendresse dédaignée, à ses brisements etaux amer­
tumes dont on l'abreuve.
Mais dès que l'image de Marie, épinglée par un
missionnaire sur le m u r de la pauvre cabane, a
rayonné quelque temps dans ces tristes intérieurs,
u n reflet de son auréole descend sur le front de
celle qui était jusqu'alors si opprimée et le néophyte
voit dans sa mère, sa femme ou sa fdle une sœur de
la Vierge Immaculée.
C'est de la même manière qu'au moyen-âge le
culte de Marie avait fait éclore dans l'Occident chré­
tien des sentiments de respect et de délicatesse cheva­
leresque à l'égard de la femme et fait de l'épouse et
de la mère la reine aimée et obéie de la chaumière
et du château.
C'est ainsi que la contemplation de la Reine des
Vierges a fait régner la dignité et la pureté des m œ u r s
danslesfamillcs et dans la société. De nos jours nous
aurions grand besoin qu'elle relève le niveau moral
qui baisse effroyablement. On raconte que Jeanne
d'Arc frappa un jour du plat de son épée et chassa
honteusement de son camp une malheureuse qui
était venue débaucher ses soldats. Aujourd'hui, c'est
Vénus ouAstarté qui revient dans la société : elle se
glisse partout dans les livres, dans l'art, dans les
modes. Elle aspire à remonter sur les autels comme
aux jours de luxure et de sang où la déesse Raison
trônait à Notre-Dame de Paris. Vierge- Marie, des-
3)?t
LA.SAINTE VIERGE.
céndez des d e u x avec l'épie
de Jeanne d'Arc et frappes
FÀstarté impudique qui vient tenter vos enfants.
Gardez-nous, gardez nos yeux, gardez nos cœurs,
gardez nos foyers et rendez-nous c o m m e vous doux
et chastes : mites fac et castos. Ainsi soit-il.
XVIII
L'Immaculée Conception
ET LES ERREURS MODERNES TOUCHANT L'AME
Sermon prêché le 10 novembre 1893
en l'église Saint-François-de-Sales, Paris.
9
L'IMMACULÉE CONCEPTION
ET LES ERREURS MODERNES TOUCHANT L'AME
Cunctas lisereses sola interemisti in universo mundo.
O Vierge, à vous seule vous
avez étouffé toutes les héré­
sies dans le monde.
(Paroles tirées de la liturgie.)
M E S BIEN CHERS
FRÈRES.
Il y a u n e connexion si intime entre les vérités du
dogme catholique et les prérogatives de la Très
Sainte Vierge que toutes les fois que l'Eglise définit
une des gloires de Notre-Dame, elle frappe du même
coup une ou plusieurs hérésies.
Au v siècle, le Concile d'Ephèse proclame Marie,
mère de Dieu. Il semble q u e cette définition n'inté­
resse que l'honneur de celle" qui en est l'objet et
n'atteint q u e Nestorius son insulteur. En réalité elle
terrasse en m ê m e temps l'hérésie d'Arius qui nie la
divinité du Christ et celle d'Apollinaire qui nie son
humanité. Marie en effet, grâce au Fils qu'elle porte
dans ses bras, est tellement le centre du dogme q u e
l'Église n e peut projeter sur elle u n faisceau lumi­
neux sans faire étinceler u n e de ses vertus et par là
condamner u n vice, sans éclairer u n des mystères de
son Fils et p a r là flétrir u n e hérésie.
e
378
LA SAINTE VIERGE
Nous en avons un mémorable exemple dans l'Im­
maculée Conception. La proclamation de ce privilège
de la Vierge met en vive lumière la nature de Tame
h u m a i n e et condamne les grandes erreurs modernes
qui s'y rapportent.
Elle condamne le matérialisme qui nie la spiritua­
lité de celle âme, le sensualisme qui l'assujetit à la
chair et le naturalisme qui rejette son élévation à
l'ordre de la grace. Elle affirme Tame, elle l'ennobli!,
elle la divinise. Telles sont les trois vérités que nous
allons considérer.
I. — Le matérialisme.
Les matérialistes nient l a m e . Médecins, ils vous
disent qu'ils ne l'ont pas rencontrée au bout de leur
scalpel ; chimistes, qu'ils ne Font pas recueillie au
fond d e leurs cornues. La pensée n'est pour eux qu'une
vibration subtile du cerveau, l'amour qu'un ébranle­
ment des nerfs.
N'allez pas leur dire qu'il est précisément de la
nature de l'âme de ne pouvoir être atteinte que par
la conscience et le raisonnement; qu'il est aussi
enfantin de vouloir prendre une aine avec des pin­
cettes que de vouloir entendre une couleur, voir un
son, peindre avec un archet ou jouer du violon avec
un pinceau, ils ne vous comprendront pas.
Voilà une bien insolente doctrine, direz-vous. Et
vous vous en croyez très éloigné. En effet, sous cette
forme radicale et grossière, elle vous inspire juste­
ment de l'horreur. Mais il y a un matérialisme mitigé
qui, tout en reconnaissant l'âme en théorie, l'oublie
L'IMMACULÉE
CONCEPTION
37$
en pratique et n'en lient pas plus compte qui si elle
n'existait pas.
Voici un homme d'affaires où d'études qui demeure
près d'une église. Chaque matin Yahgelus égrène
dans les airs ses notes joyeuses pour lui rappeler
qu'il a u n e urne et que cette âme doit planer avec
les anges et chanter avec les cloches. Oui, mais il
s'est couché tard et il dort. Un peu pluslard, il vaque
à son négoce. Un peu plus tard, il mange. Un peu
plus tard, il s'amuse. Toutes ces actions sont inno­
centes en elles-mêmes, j e le suppose. Mais récapitu­
lons les heures de celte journée : tant pour le som­
meil, tant pour les repas, tant pour les affaires, tant
pour les plaisirs. Total : vingt-quatre heures consa­
crées à la matière, vingl-qualrc heures au corps, vingtquatre heures à la guenille, comme dit Molière. Pas
une minute à la prière, pas une minute à la con­
science» pas une minute aux œuvres de foi ou de
charité, pas une minute à l'âme I En vérité, cet homme
a-t-il une âme ?
Voici maintenant une femme du monde. Elle ne
vit que pour la frivolité. Au-dessus d'elle, il y a une
pauvre ouvrière, qui loge dans une mansarde. Celle-ci
entend la voix matinale de Tangelus et, après avoir
prié Dieu et salué la Vierge, elle descend pour aller
à l'Église. Cette pauvresse a une ame el lui fait
honneur.
La grande dame est toute à sa toilette, à son miroir,
à ses chiffons. Sa toilette, son miroir, ses chiffons,
c'est là qu'elle a mis tout son esprit et tout son cœur.
Ah ! je suis bien bon de parler de son esprit et de son
cœur ! A-t-on de l'esprit quand on borne son horizon
à des futilités? Le culte du chiffon n'est-il pas l'indice
38o
LA SAINTE VIERGE
d'un pauvre cerveau? A-t-on d u cœur quand on
dépense pour son amusement un argent qui pourrait
mettre u n peu de bleu et de rayons dans le ciel des
m a l h e u r e u x ? Ni cœur, ni esprit : où est donc l'âme ?
Est-elle devant ce miroir, derrière cet éventail, sous
cette brillante guenille?
Qu'est-ce que l'Église oppose 5 cette double erreur ?
Elle réfute le matérialisme théorique par ses philo­
sophes, ses apologistes. Mais il est des hommes que
les grandes thèses métaphysiques ne persuadent pas.
Un enseignement pratique les toucherait davan­
tage. Que fait l'Église ?
Elle prend une âme d'enfant. Elle l'élève au-dessus
du monde. Voyez ! dit-elle. El le monde regarde. Et,
devant la grandeur et la beauté de cette âme imma­
culée, il est bien obligé d'avouer que l'âme est quel­
que chose et qu'elle est même tout et que le rcslc
n'est rien auprès d'elle. L'Immaculée Conception est
en effet u n drame autour d'une âme.
Autour de celte âme, je vois Dieu, je vois l'Esprit
du mal, j e vois des millions et des millions d'âmes
intéressées à l'action qui se passe. Il s'agit de savoir
à qui celte âme doit appartenir dès le premier mo­
ment de son existence : à Dieu ou à Satan? L'issue
de la lutte, vous la savez : Satan est vaincu. Dieu
triomphe et se penche avec amour sur celle jeune
âme, et celte jeune amo s'entrouvre du côté du ciel,
elle envoie à Dieu sa première pensée, son premier
amour, comme ces fleurs qui le matin envoient leur
premier parfum et semblent exhaler une âme recon­
naissante vers le soleil qui les a entrouvertes.
Autour de celte âme, je vois les anges s'agiter el
lui former une couronne d'honneur ; je vois les vieux
L'IMMACULÉE
CONCEPTION
38I
patriarches, fiers de la fleur épanouie sur leur tige
et qui la saluent en lui disant : « Bénie sois-tu, ô
notre fille, tu es la gloire de Jérusalem, la joie d'Israël,
l'honneur de notre peuple.
Autour de cette âme, je vois toutes les générations
qui défilent en s'inclinant avec respect et qui la pro­
clament bienheureuse. J'entends l'Église qui lui
chante : a Vous êtes toute belle, ô Marie, et il n'y a
pas de tache en vous. »
Quoi! tout cela pour une âme ! Tout le ciel en émoi
pour elle; toute la terre empressée auprès d'elle;
tout l'enfer déchaîné contre clic! Quelle est donc,
grand Dieu ! la grandeur et l'importance de Tame?
Vous comprenez bien que la matière ne serait pas
ainsi le centre des esprits; la matière ne serait pas
le point de mire de tous les yeux ; la matière ne serait
pas l'enjeu de cette lutte gigantesque entre le ciel et
la terre. La matière, mais voyez donc comme la
nature là traite avec m é p r i s ! Entendez l'ouragan qui
passe. Il détruit tout, il emporte tout ! El qu'emportc-l-il ainsi dans ses rafales? La force et la grâce,
la fleur et le chêne, la matière qu'il roule et triture
sans pitié. Ah ! non, la matière ne mérite pas p l u s !
Elle n'est rien, Tame est tout, l'âme domine tout
et devant elle le monde fait silence. La tempête qui
brise les grands arbres respecte ce roseau qui pense.
Devant ce spectacle, Mes Frères, comprenons la
dignité de notre âme. Elle est de la même nature
que celle de la sainte Vierge. Elle est aussi l'enjeu
d'une grande lutte entre Dieu et Satan.
Dieu ne voit que les âmes quand il regarde la
terre, de môme que l'homme ne voit que les étoiles,
quand il regarde le ciel par les nuits claires.
LA SAINTE VIERGE
Et Dieu ne veut que les âmes, que leurs h o m ­
mages, que leur amour. Il me semble l'entendre dire
à la terre le mot qu'un roi disaità Abraham : Damihi
animas, cetera toile libi. O terre, donne-moi les âmes,
garde le reste pour loi.
Ah! s'il en est ainsi, respectez vos âmes, ne les
maltraitez pas, ne les outragez pas, ne les exposez
pas au m a l h e u r éternel : ayez pitié do vos âmes :
miserere animae tuae, placens Deo !
II. — L e sensualisme.
Le sensualisme est une erreur et u n vice, erreur
quand on le professe, vice quand on le pratique.
Erreur ou vice, c'est le système qui asservit l'âme
aux sens, aux voluptés charnelles.
11 y a toujours eu des professeurs de sensualisme.
11 y en avait chez les Juifs, ils disaient, au témoi­
gnage du livre de la Sagesse : « Mangeons et b i n o n s ,
couronnons-nous de roses : demain nous mourrons :
il n'y a rien après la vie. » II y e n avait chez les Grecs
cl les Romains : el ils formaient avec leurs disciples
ce qu'on appelait le troupeau d'Epicurc. Il y eu a
encore et plus que jamais p a r m i nous, où tant de
journaux, tant de romans sont des écoles ouvertes
de sensualisme cl d'immoralité.
Cette doctrine vous révolte, Mes Frères, quand elle
s'étale au grand jour, quand elle distille son noir
venin qui lue les âmes. Mais vous savez bien que
l'infâme vipère ne montre pas toujours sa tète hideuse
et ne fait pas toujours entendre ses sifflements pour
avertir de sa présence; qu'elle se glisse au contraire
sous r i i e r b c c t au milieu des fleurs ; qu'elle se cache
L'iMMAGUtéE CONCEPTION
383
sous des objets où nous pouvons distraitement porter
la main : nous avons toujours à craindre ses perfides
morsures.
Vous apercevez un livre au litre louche ; quelques
lignes lues au hasard vous avertissent qu'il est m a u ­
vais. Oh ! ferinez-le vile, la vipère est là cachée sous
ces pages, latet anguis. Sa morsure est dangereuse.
Quand elle ne tue pas l'Ame, elle la laisse languis­
sante, empoisonnée par d'impurs souvenirs.
Vous marchez dans la rue : un speclacle, une
vitrine, une devanture, un tableau, une statue attire
vos regards et trouble votre conscience. Oh! passez,
passez v i t e ; la vipère est là, lalet anguis, et elle
vous sauterait au cœur.
Une liaison commence à vous amollir; une parole
a remué une mauvaise fibre au fond de votre cœur.
Oh ! brisez, brisez ! Ne dites pas : « C'est une conver­
sation artistique, littéraire », ou bien : « c'est un
cœur malheureux qui résonne à l'unisson du mien
cl que j e peux seul consoler. » Voilà bien l'élernello illusion, l'éternelle naïveté; c'est l'antique vi­
père, laid anguis, que vous écoutez comme Eve au
Paradis.
Si le danger esl aulour de vous, il est aussi au
dedans do vous. Il est bien beau le trésor de la pureté
mais vous le portez, vous dit l'Apôtre, daus un vase
d'argile. Prenez garde, un choc pourrait le briser ou du
moins produire l'imperceptible fêlure, qui en ferait
le tour et par où s'échapperait la précieuse liqueur.
Le danger est si grand que saint Augustiu a pu
écrire : « Avant ma conversion, j e croyais qu'il
était impossible d être chaste ; maintenant je vois que
c'est possible, mais seulement avec votre grâce, ć
384
LA SAINTE VIERGE
Seigneur, et pour vos serviteurs et servantes. » Le
monde n e croit pas à cette possibilité : aussi, il sou_
rit quand o n lui parle d'une vertu intacte. Pour lui
une vertu intacte c'est une vertu avant l'occasion. À
la première attaque elle doit succomber.
Eh bien, contre ceux qui prêchent le vice et contre
ceux qui découragent la vertu que fait l'Église?Elle
prend u n e âme immaculée, elle l'élève au-dessus
du inonde en disant : Voyez !
Et devant celte pureté rayonnante, le monde est
bien obligé d'avouer que la pureté est possible et
qu'elle est ineffablement belle.
D'ailleurs l'Immaculée Conception n'est que le
point de départ d'une vie immaculée. Marie reste
très pure : petite fille immaculée, sous la colonnade
du temple ; épouse immaculée près de ce lis vivant,
qui est Joseph ; mère immaculée penchée sur le ber­
ceau d'un Fils dont le Père est au ciel.
Qui dira l'influence de celle radieuse vision, tou­
jours présente a u x y c u x d u peuple chrétien ! Toutes
les âmes qui contemplent cette douce figure s'épren­
nent d'amour pour la pureté. A la suite de la fille
d'Anne et de Joachim, des milliers de vierges passent,
rayonnantes sous leur voile, et, d'un pied virginal,
écrasent la tète du serpent infernal.
A la suite de l'Epouse immaculée de Joseph, de
la Mère immaculée de Jésus, des milliers d'épouses
et de mères étonnent le monde par celle sainteté du
mariage, qui ne fleurit que dans le christianisme,
et par ces trésors de tendresse el de dévouement qui
s'épanchent tout naturellement des cœurs chrétiens.
Il est de pauvres âmes terriblement tentées et qui,
hélas ! succombent parfois lourdement. Certes elles
L'IMMACULÉE
CONCEPTION
385
o n t p a r l a grâcede Dieu plus d'un moyen de se relever ;
mais il n'en est guère de plus efficace que l'invo­
cation de Marie. Elle tend la main à ceux qui l'ap­
pellent. Elle les aide à vaincre ce démon qu'elle a
elle-même si glorieusement vaincu. Criez done vers
Marie, ô vous qui gémissez sous le poids de vos
c h a î n e s : diles lui : Nos culpis solutos,
eastos.
miles Jac et
On raconte qu'un j o u r une pauvre femme irlan­
daise vit son fils prendre u n bulletin pour aller voter
contre le grand libérateur de sa patrie. Daniel
O'Connell. Aussitôt elle se précipita vers celui qui
allait ainsi trahir son devoir et la cause sacrée de
l'Irlande : et d'une \oix vibrante et suppliante et
avec u n geste superbe de dignité, elle lui dit: Souviensloi de ton urne et de la liberté! — Souviens-toi de ton
unie et de la liberté! Eh bien, il me semble de même
que lorsque la Sainte Vierge nous voit sur le point
île céder a u mal, de trahir la cause de son Fils, le
grand libérateur de notre race, elle vient vers nous
cl, d u n e voix plus suppliante et plus douce que celle
de l'Irlandaise parlant à son (ils, elle nous dit « : Sou­
viens-toi do ton âme et de la liberté!
» S i t u cèdes à la vanité, à la futilité, au respect
humain, lu n'es pas libre, lu es esclave, esclave de
ces yeux dont tu crains la censure ou dont tu
mendies l'admiration. A h ! brise, brise tes chaînes,
souviens-toi de ton âme et de la liberté !
» Si tu succombes au vice impur, lu n'es pas libre,
lu es esclave, esclave de ton corps cl de tes passions.
Si tu veux redevenir mon lils, brise, brise ces chaînes.
Souviens-toi de ton âme et de la liberté ! »
I.A S A I N T E YIEfWiK.
- n
386
LA SAINTE VIEHGE
III. — L e n a t u r a l i s m e .
L'Immaculée conception terrasse une troisième
erreur, le naturalisme, la négation de Tordre surna­
turel, car elle est clle-môme une splendidc manifes­
tation de la grâce.
Il y a eu de nos jours des hommes qui ont com­
battu avec énergie le matérialisme et le sensualisme,
(jui ont éloquemment flétri ces doctrines avilissantes
et qui n'ont pas s u m o n t e r p l u s haut. Ils demandent à
l'Ame de dominer la matière, de dominer ses passions,
mais ils lui détendent de voler par delà les horizons
de la nature. Ils adorent Dieu Créateur, mais ils lui
refusent le pouvoir de se pencher jusqu'à notre âme
pour lui parier, de se révéler à elle et de lui donner le
baiser de la rédemption. Ils n'en voient d'ailleurs
pas la nécessité. L'homme, pensent-ils, n'a pas besoin
d'être racheté ou relevé. Il n'est pas tombé. Pas de
faute originelle'.
Cependant tous les peuples oui cru à un âge d'or,
à un état de perfection et d'innocence dont l'homme
serait déchu par sa faute. Ils étaient, suivant le mot
de Platon, poursuivis par le souvenir de quelque
grand forfait inexpié et par l'idée d'une expiation
nécessaire. Aussi trainaicnl-ils derrière eux dans
leurs migrations des Iroupeaux de victimes qu'ils im­
molaient au Seigneur. Mais ils comprenaient que ces
sacrifices étaient incomplets et ils appelaient à grands
cris un Rédempteur,
Tous les yeux du fond de l'Orient se portaient vers
le point où le soleil se couche et lous les yeux
du fond de l'Occident fixaient le point où le soleil se
L'IMMACULÉE
CONCEPTION
387
lève : et tous ces regards se croisaient et se rencon­
traient dans la Judée. Et la Judée elle-même, imper­
turbable dans ses espérances, attendait le j o u r où la
rosée du ciel tomberait sur ses collines.
Toute l'histoire nous parle ainsi d'une déviation,
d'une déformation originelle de notre nature et notre
conscience fait écho à l'histoire.
Notre cœur est un champ de bataille, le théâtre
d'une lutte et d'une anarchie douloureuses. Parfois
nous éprouvons d'immenses lassitudes, des langueurs,
des dégoûts pour la vertu ou bien de basses el sau­
vages attractions vers le mal. Parfois au contraire
ce sont de subites amours pour le bien, des envolées,
des élans superbes vers l'idéal de justice. Sansdoute
le libre arbitre suppose en nous la puissance de
nous jeter dans le bien ou dans le mal. Mais suiïïl-il
pour expliquer le caractère aigu de la concupiscence,
la violence tragique des passions, les déchirements
qu'impose le devoir? Ne faut-il pas recourir a u n e
blessure primitive ? Quand j ' o u v r e mou urne et que
je l'étudié, il me semble voir non pas une carrière de
pierres brutes, mais uneruincavec des colonnes, des
chapilaux, des frontons sculptés, couverts d'inscrip­
tions superbes, tout cela brisé, effrité, gisant pêleincle au milieu des plâtras et des herbes sauvages.
J'ai donc été une maison, un palais, peut-être un
sanctuaire. Quel violent ouragan ou quel tremblement
de. terre a pu jeter à bas le brillant édifice ?
Or, à ces soupçons et à ces divinations de la rai­
son, la religion donne une formule nette et précise en
nous racontant la chute d'Adam, le péché originel, la
nécessité du baptême qui nous en délivre, et la gloire
de l'Immaculée Conception qui en préserva Marie.
338
LA SAINTE VIERGE
Sans doute ce n'est pas nous qui avons péché per­
sonnellement, mais le péché de notre premier pore a
une répercussion naturelle dans ses descendants. La
loi d'hérédité le veut ainsi.
Les enfants d'un pauvre naissent p a u v r e s ; 1rs
enfants d'un esclave naissent en esclavage, et ceux d'un
caplif en captivité, cl eux d'un exilé en exil, et ceux
d'un disgracié dans la disgrâce. Les enfants d'un
racbitique ou d'un alcoolique naissent le plus souvent
avec la tare de la maladie paternelle. Ce sont là dos
faits sociaux ou physiologiques qu'on peut regretter,
mais don! on ne s'étonne p a s ; on ne voit môme pas
comment il pourrait en cire autrement. Le penseur
s'en élonne moins encore, lorsqu'il considère que
l'enfant est en quelque sorte le prolongement du père
et à certains égards no fait qu'un avec lui.
Eh bien, de moine, les enfants du pécheur, du dis­
gracié, du malade que fut Adam naissent pécheurs
et disgraciés ; ils héritent des maladies morales, de
la déchéance morale de leur ancêtre. Ils portent en
naissant un stigmate qu'on appelle le péché originel.
Mais comme ce péché a assujetti leur père à Satan, ils
naissent aussi sujets ou esclaves de Satan. L'ennemi
de Dieu reconnaît eu eux la blessure qu'il a faite à
notre race, sa griffe, sa signature, sa brûlure. 11 peut
la montrer el dire : Voilà mon (ouvre, ces âmes sont
à moi.
Mais Jésus ne pouvait permettre que sa Mère fût
soumise à celte loi, à cet affront. E h ! quoi, l'enne­
mi de ma gloire insulterait à la femme bénie que j ' a i
choisie pour ma mère ! Quoi! ce pied impur sur ce
front béni! Non, jamais! Aussi Tame de Marie fulclle préservée de la tache originelle. Elle entra dans
L'IMMACULÉE CONCEPTION
38g
ce monde radieuse de beauté et de pureté. Le Fils de
Dieu n'eut pas à rougir d'elle. Elle s'avança vers lui,
foulant aux pieds le serpent infernal.
Immaculée Conception, privilège admirable dont
Marie est justement reconnaissante a Dieu. C'est le
principe de ses autres prérogatives.
Sans l'Immaculée Conception, sa Nativité n'eût
pas été sainte et l'Église n'en célébrerait pas la fetc.
Sans r i m m a c u l é e Conception, sa Maternité divine
était impossible: Jésus ne pouvait naître d'un ancienne
pécheresse.
L'Immaculée Conception est la raison d'être de son
Assomption. La corruption du tombeau est le châti­
ment du péché. A la chair coupable, il faut celte
humiliation. Mais vous ne pouviez y soumettre, ô
Seigneur, la chair immaculée d'où vous avez tiré la
vôtre. Votre corps est moulé au ciel : celui de voire
Mère doit vous y accompagner.
Aussi Marie est-elle justement fière de cette illustre
prérogative. Elle est venue deux fois sur la terre, dans
notre pays pour nous l'affirmer. Dans l'apparition de
la Médaille miraculeuse, elle manifeste son désir
d'être invoquée par cette prière : O Marie, conçue
sans péché, priez pour nous qui avons recours à
vous !
Quelques années plus lard, l'Église proclame le
dogme de l'Immaculée Conception. El bientôt après
Marie revient vers nous. A Lourdes elle se pare de
ce beau titre : « Je suis, dit-elle, l'Immaculée Con­
ception. )>
C'est sous ce titre qu'elle veut être honorée. C'est
sous ce litre qu'elle combat et terrasse les trois
grandes erreurs qui outragent l'âme humaine. O Irn-
LA SAINTE VIERGE
maculée, faites-nous comprendre ce qu'est cette âme
que vous avez élevée si haut. Donnez-nous de l'élever
nous aussi au-dessus de la matière, au-dessus des sens
pour qu'elle puisse un j o u r se perdre en Dieu dans la
gloire. Ainsi soit il.
XIX
L'Immaculée Conception
et la France
Conférence donnée le 9 décembre 1010
aux Dames de l'Union lyonnaise et Jorézienns.
L'IMMACULÉE CONCEPTION ET LA FRANCE
La France, appelée le royaume de Marie, n'a pas
eu seulement une dévotion générale envers la Reine
du ciel ; elle a eu une dévotion particulière pour
cliacun de ses mystères et chacune de ses fêtes. Mais
c'est r i m m a c u l é c Conception qui a, semble-t il.
occupé la plus large part dans ses pensées et ses préoc­
cupations filiales.
Après avoir rappelé quelques notions préliminaires
sur la nature de l'Immaculée Conception et sur les
dogmes catholiques en général, j e voudrais vous
montrer comment la croyance de la France à celle
prérogative mariale el le culle qu'elle lui a rendu se
sont manifestés avec un éclat toujours croissant au
cours des âges, et comment enfin au xix" siècle,
grâce aux apparitions de la Médaille miraculeuse et de
Lourdes, noire patrie esl devenue définitivement et à
un litre absolument singulier la nation privilégiée de
r i m m a c u l é c Conception.
I.
Qu'est-ce que l'Immaculée Conception?
II y a un nombre incroyable de gens qui rejettent
l'Immaculée Conception de Marie et qui s'en moquent
sans avoir la moindre idée de ce qu'elle est. Ils la con­
fondent avec la Conception miraculeuse de Jésus, qui
est une chose toute différente.
Xous disons que le Christ n'a pas eu de père sur la
3g 4
LA SAINTE VIERGE
terre, et qu'il est né d'une mère vierge p a r l'opération
du Saint-Esprit. Les esprits forts en rient. Mais ils
devraient remarquer qu'il s'agit ici d'un miracle, par
conséquent que. on niant sa possibilité, ils refusent à
Dieu la toute-puissance, ce qui revient à nier son
existence, car un Dieu qui ne serait pas tout puissant
ne serait pas un Dieu. Donc leur sarcasme équivaut
à une profession d'athéisme.
Or, il en est beaucoup parmi ces railleurs qui ne
voudraient certes pas aller jusque-là. Mais alors ils
devraient être logiques. S'ils admettent Dieu, qu'ils
admettent sa puissance, et donc le miracle, et donc
l'Immaculée Conception.Quant aux aulres,libre à eux
d'être athées, mais qu'ils aient la loyauté de dire que
leur athéisme est la seule cause qui leur fait rejeter
le dogme catholique, et qu'ils laissent décote la phy­
siologie qui n'a rien à faire à la question.
Quoi qu'il en soit, celte conception miraculeuse
el virginale de Jésus qui oflfra\e les rationalisiez n'csl
pas du tout colle que nous revendiquons pour Marie,
lorsque nous disons qu'elle fut immaculée. Marie
n'a pas été connue comme elle a elle même conçu
son fils.
Nous admettons q u e l l e est née du mariage de ses
parents cl que ce mariage a élé semblable à tous les
autres au point de vue physiologique connue au point
de vue moral. Anne el Joachiin ont élé sans doute
de saints personnages, mais ils se sont aimés el unis
comme tous les époux du monde et n'ont pas été
exemplsdc la passion cldc la concupiscence qui pré­
sident aux autres unions humaines. Le privilège de
l'Immaculée Conception est ailleurs.
H est tout entier dans Tordre surnaturel et invi-
L'IMMACULÉE
CONCEPTION E T LA FRANCE
sible, dans l'âme de Marie. Voici en quoi il consiste :
alors que les autres âmes, au moment où elles com­
mencent d'exister et sont unies au corps, sont enta­
chées d'une tare spirituelle provenant du péché d'A­
dam, l'urne de Marie en a été exempte, elle est appa­
rue aux yeux de Dieu toute pure, toute sainte. Voilà
uniquement ce que nous voulons dire quand nous
parlons de l'Immaculée Conception. Ce n'est done
pas un miracle de l'ordre physiologique, mais un
mystère de Tordre surnaturel, et les raisons que nous
apportons de noire croyance sont du même ordre.
Nous disons qu'il ne convenait pas au Dieu de toute
pureté et de toute sainteté de naître d'une femme qui
aurait été, ne fût-ce qu'un instant, souillée par le
péché et soumise à l'empire de son ennemi Satan.
Les incrédules ne peuvent nier ce privilège sans
se mettre d'une manière curieuse et inattendue en
contradiction avec eux-mêmes. Eu effet, quand on
leur demande s'ils admettent le péché originel,
ils le repoussent avec indignation. Mais en niant
l'Immaculée Conception, ils attribuent à Marie ce
même péché dont ils délivrent tous les autres, d-"
sorte qu'ils sont catholiques à rebours et beaucoup
plus crédules que nous. Les catholiques ne dispensent
que la Vierge du péché originel et eux ils en dis
pcnscnttoul le monde hormis précisément la Vierge.
C'est ce qui a fait dire à un homme d'esprit, parlant
des protestants qui sont dans le même cas : « Les
protestants sont des hommes pour qui toutes les femmes
sont immaculées^ excepté Mario, et tous les hommes
infaillibles, excepté le pape. »
La seule attitude qui serait logique chez un librepenseur consisterait à ignorer la question, à ne la
09b
LA SAINTE VIERGE
point poser, a dire : « Je n'affirme pas l'Immaculée
Conception, car j e ne crois pas au surnaturel. Mais
je ne la nie point non plus, parce rpie ce serait aiïîr
mer le péché originel. Je ne m'en occupe pas.
C'est donc une question à débattre entre croyants.
Mais qu'en doivent penser les croyants.'
1
II.
Qu'est-ce qu'un dogme catholique?
Un dogme catholique est une vérité religieuse que
l'Église définit, ou déclare avoir été révélée par Dieu.
Il ne naît donc pas tout d'un coup par une généralion spontanée, mais il provient d'une semence jetée
par Dieu dans l'Écriture Sainte; ou la Tradition. Celle
semence met parfois beaucoup de temps à germer.
Elle peut ne donner sa plante que bien des siècles
après être tombée des mains divines. L'Eglise passe,
elle l'examine, elle déclare si ses racines plongent
dans une révélation, si c'est bien une plante évangélique ou si c'est l'hraic semée par l'ennemi, le
démon de l'hérésie.
C'est ainsi que certains dogmes ont été définis dès
les premiers temps du christianisme, d'autres au
moyen-âge et quelques-uns enfin de nos jours. Il est
à prévoir qu'il y en aura encore dans les âges futurs,
comme par exemple l'Assomption de la sainte Vierge.
Avant d'être défini, un dogme est tout aussi vrai
qu'après, mais il n'est pas encore officiellement
connu comme tel. Il ne s'impose donc*, pas a notre
foi, et ceux qui,de bonne foi, ne le croient pas révélé
et le nient ne commettent pas de faute ; tandis que
ceux qui le rejettent après la définition de l'Eglise
commettent le péché d'hérésie.
L'IMMACULÉE CONCEPTION ET LA FRANCE
3gy
On ne doit donc pas s'étonner si l'on ne trouve
pas u n e profession de foi explicite à rimmaculéc
Conception datant des premiers siècles ni dans la
littérature sacrée de la France, ni même dans celle
de l'Eglise.
Mais, dès que les controverses sur le péché originel
curent porté l'attention sur le cas de la très Sainte
Vierge, on vit les docteurs réserver respectueusement
cette question, ne voulant pas englober Marie dans
le naufrage universel du genre humain, comme s'ils
avaient soupçonné u n miracle en sa faveur, une
exemption de la faute commune. Saint Augustin,
entre autres, déclare que, dès qu'il s'agit de péché,
il entend qu'il ne soit pas question de la Mère de
Dieu.
Ainsi la voie esl ouverte. Les esprits se rapprochent
peu h peu d e l à vérité. l i e n esl qui la découvrent et
qui la proclament très nettement. II en est aussi,
comme saint Bernard el saint Thomas d'Aquin, ainsi
que nous le constaterons plus loin, qui ne la voient
pas et la combattent de bonne foi. Mais ces résis­
tances ne font que stimuler le zèle des serviteurs de
Marie. C'est ce que nous allons voir en esquissant
l'histoire de ce dogme.
III. — Les anciennes fêtes de la Conception.
La fête de la Conception de la Vierge a été très
anciennement célébrée en diverses églises de la
Gaule.
A cet égard, il faut remarquer deux choses. La
première c'est que, bien que les anciennes solennités
n'envisagent que la Conception de Marie, et que le
398
LA SAINTE VIERGE
mot « Immaculée » n'y paraisse pas, ce mot est
cependant sous-entendu. En effet, l'Église ne célèbre
jamais la fête que d'un être ou d'un objet saint. Or,
la Conception de Marie n'aurait pas été sainte, si
elle avait été entachée du péché originel. Il s'agit
donc bien de r i m m a c u l é c Conception, alors même
que l'épithète caractéristique manque à ce vocable.
La seconde remarque c'est que le culte de l'Eglise
ou sa liturgie est une indication très sûre de sa
doctrine : Lex orandi, lex credendL C'est la loi de la
croyance qui fait la loi de la prière, suivant un an­
tique adage. Celle-ci est donc un témoin de celle-là.
Or, la fête de la Conception a été. dit-on, célébrée
à Chartres, dès la plus haute antiquité ; à Lyon dès le
IX siècle ; en Normandie, d'où elle passa dans le Nord
delà France cl en Angleterre, dès le x ou le x i siècle.
A Paris, on l'appelait, au moyen-âge, la fêle aux
Normands. On la trouve à Winchester au xi° siècle.
Anselme le jeune, neveu de saint Anselme, l'arche­
vêque de Cantorbéry, nous apprend, dans deux lettres
de i i 2 $ cl n a y , que cette fête avait lieu le 8 décembre
dans un monastère d'Edmundsburg. Un théologien
anglais, Osbcrl de Clan;, eu 1 i3o, admoneste sévère­
ment les adversaires de cette solennité et les traite
tout uniment d'hérétiques. Nous verrons bientôt la
célèbre controverse à laquelle cette fête donna lieu
entre les chanoines tle L\on el saint Bernard.
E
e
e
IV. — L'Eglise de Chartres : Fulbert, saint Y v e s ,
Arnould de Bonneval.
S'il s'agit de la doctrine elle-même, l'Église de
Chartres nous oîVre les plus magnifiques professions
L'IMMACULÉE CONCEPTION ET LA FRANCE
de foi. Elle avait, dit-on honoré d'un culte prophé­
tique avant même le Christianisme la Vierge qui
devait enfanter. Fidèle à ses traditions, elle recon­
nut une des premières la glorieuse prérogative de
Marie par la bouche d'un de ses plus illustres évoques
Fulbert. Ce fut lui qui commença, un peu après
l'an mille, l'admirable cathédrale actuelle pour rem­
placer celle qu'un incendie venait de dévorer. C'était
un savant, le docteur choisi, doctor egvegius. Or, il a
écrit des pages remarquables sur l'Immaculée
Conception.
Il en donnait une belle raison lliéologique, la
même que nous apportons aujourd'hui. Il trouve
inconvenant et indigne que Marie qui devait enfanter
un Dieu infiniment saint, ennemi et vainqueur du
péché et de Satan, ait été un seul instant souillée par
le péché et soumise à Satan.
Très habilement il dissipe un malentendu qui
empoche beaucoup d'esprits d'admettre celte vérité.
Préludant aux lumineuses distinctions de la scolasliquc, il admet que la Conception de Marie consi­
dérée activement, c'est à-dire du coté de ses agents,
Joaohim et Anne, n'a pas été sans concupiscence,
par conséquent qu'elle n'est pas immaculée dans
ce sens: mais il enseigne que, considérée passivement, eesl-à-dire dans Marie qui en a été l'objet,
elle a élé absolument sans lâche.
Au début du x n siècle, saint Yves, évêque de
Chartres, défend lui aussi éloquemment le privilège
de Marie. « Le Verbe, dit-il, a sanctifié la chair de
sa mère. Il détruisit en elle toute trace de péché tant
originel qu'actuel et, prenant sa propre chair de cette
chair, il Ta élevée jusqu'à une pureté divine. »
e
400
LA SAINTE VIERGE
e
Au milieu du x n , Arnould, abbé de Bonneval, ami
intime et plus lard biographe de saint Bernard,
explique le mystère de l'Assomption de Marie, par
celui de son Immaculée Conception. Marie, n'ayant
pas contracté la corruption originelle du péché, par
où toute vie h u m a i n e commence, ne pouvait subir
la corruption terminale du tombeau, p a r o ù toute vie
humaine s'achève. Il écrit : Incendiant originale in
Maria extinclam est. Il veut dire par là q u e l'incendie
du péché originel s'arrêta cl s'éteignit devant Marie
et sans l'avoir touchée, car, autrement, son raison­
nement ne signifierait rien, p u i s q u e J é r é m i c elJeanBapliste, qui furent délivrés du péché originel dès
le sein de leur mère après eu avoir été atteints, sont
restés passibles des conséquences de ce péché et
sujets à la corruption du tombeau. « Marie, au con­
traire, ee vase d'élection, différait notablement de
fous les autres et n'a eu de commun avec eux que la
nature et non la faute : Illud vas eleclionis, plnrimum
aeseteris differens, nalnra coinnwnicabat, non enipa. »
V. — C o n t r o v e r s e d e S a i n t B e r n a r d e t d e s c h a n o i n e s
de Lyon.
Mais voici que tout à coup une ombre se lève dans
ce beau tableau, cl une grande o m b r e , celle de saint
Bernard. Ce saint, si dévot et si tendre envers Marie,
n'aurait cependant jamais voulu glorifier sa mère par
une erreur. Or, il crut voir une erreur ou du moins
u n péril d'erreur, une témérité, dans un hommage
rendu à Marie sans l'assentiment de l'Kglise uni­
verselle.
Il apprit un jour que les chanoines de Lyon, de
L'IMMACULÉE
CONCEPTION E T LA FRANCE
4oi
plus en plus zélés envers Notre-Dame, célébraient
avec éclat la fête de sa Conception. Il en fut ému,
car il lui semblait qu'une fête aussi importante ne
pouvait cire introduite et d'une manière aussi solen­
nelle sans l'autorisation du Saint-Siège. Il écrivit donc
une lettre de blâme au chapitre de l'Eglise de Lyon.
Il est tout prêt, dit-il, à se soumettre en celte affaire
à l'autorité et à l'examen de l'Eglise romaine, mais
ne peut souffrir qu'on se prononce, quand elle n'a
pas encore voulu se prononcer. Il reproche durement
aux chanoines la témérité qu'ils ont eue « d'intro­
duire une nouvelle solennité qu'ignore la liturgie de
l'Eglise, que la raison ne peut approuver cl que ne
recommande pas la tradition des anciens. »
Remarquons que ce mot de l'illustre abbé de
Clairvaux ne s'applique littéralement qu'à la fête et
non à la doctrine. Cependant, il semble que dans sa
pensée le reproche de nouveauté tombe un peu aussi
sur la doctrine, car autrement il ferait une réserve
plus formelle en sa faveur.
Le motif qui lui inspira sou attitude était des plus
honorables, c'était le souci jaloux qu'il avait do la
pureté de la foi. Mais il est tout de môme regrettable
qu'il n'ait pas eu sur ce point l'intuition de la véri­
table pensée de l'Eglise. On aurait aimé à le voir au
premier rang des champions de l'Immaculée Con­
ception. Lui qui a si admirablement chanté les autres
victoires de Marie, quelles belles pages il eut écrites
sur celle-là, s'il en avait eu le pressentiment et la foi !
Les chanoines de Lyon reçurent cette lettre avec
respect; ils louèrent le zèle du saint Docteur, mais
ne tinrent aucun compte de ses remontrances. L'É­
glise la plus vénérable des Gaules se montra donc
LA S WXTR VIERGE. —
36
LA SAINTE VIERGE
la plus empressée à rendre h o m m a g e à la Vierge
Immaculée pour laquelle elle a toujours eu u n culte
si filial.
VI. — L e s
Évêques et le peuple de P a r i s .
Mais que pensait-on d e l à question u Paris? Les
évèqucs de cette ville furent, semble-t-il, partagés
d'avis. Il est probable que, dès le début, plusieurs
soutinrent ou virent de bon œil la dévotion populaire
à ce privilège de Marie, car ils laissèrent la nation
normande, c'est-à-dire le groupe des étudiaids nor­
mands établis autour de l'église Saint-Séverin, au
quartier des Ecoles, former une confrérie en l'hon­
neur de la Conception de la Vierge et célébrer avec
pompe sa fêle qu'on appelait, de leur nom, la fêle
aux Normands.
Le Maître des sentences, Pierre Lombard, qui
devint évoque de Paris en n 5 i ) , ne croyait pas per­
sonnellement à l'Immaculée Couception : il n'a donc
pas dû en favoriser la fêle, mais on ne voit pas qu'il
l'ait combattue*
Il n'en est pas de même de son successeur, Maurice
de Sully, qui, lui, interdit celle fête, ce qui montre
qu'elle avait dû être bien accueillie de la piété pari­
sienne.
Heureusement, cette interdiction ne dura pas. On
ne sait quand elle fut levée. Mais eu 1 2 6 6 , on voit un
archevêque fêter publiquement la Conception de
Marie dans une église dépendant de l'évêque de Paris
cl par conséquent avec son agrément. En 1 2 8 8 , un
autre evêque de Paris, Renaud dilomblonières,
L ' I M M A C U L É E C O N C E P T I O N E T L A FRANGE
4O3
lègue une somme de trois cents livres pour donner
à l'avenir plus d'éclat à cette solennité.
VII. — L ' U n i v e r s i t é : Saint T h o m a s , Duns Scot,
la Sorbonne.
Mais il y avait à Paris un corps illustre dont la
pensée avait un immense retentissement et la plus
grande influence dans toute la chrétienté : c'était
l'Université, Quelle était son opinion?
On distingue plusieurs écoles qui enseignaient à
l Université de Paris.
Il y eut l'école dominicaine, à la tète de laquelle
brille saint Thomas d'Aquin avec Albert le Grand.
Saint Thomas et ses frères marchèrent dans cette
question sur les traces de saint Bernard : c'était
certes leur droit et l'Église a toujours largement pra­
tiqué l'adage : in dubiis liberlas. Mais ici encore il est
pénible de regretter que ces grands docteurs n'aient
pas eu cette perspicacité, ce flair, qui découvrait à
d'autres, dès cette époque, le vrai dogme de l'Église.
L'école franciscaine fut mieux inspirée, et elle eut
en D u u s S c o t u n illustre protagoniste. Ce fils de saint
François était un homme extraordinaire qui a vécu
trop peu, mais qui a cependant donné en trente-sept
volumes in-folio la mesure de son génie. Quoique
tout j e u n e , il fut chargé, en i3o7, de défendre en
pleine Université la thèse de l'Immaculée Conception.
La tradition raconte que, lorsqu'il se rendait à la
soutenance, il passa devant une statue de Marie au
portail de la Sainte-Chapelle, qu'il s'agenouilla
devant elle, en lui demandant de le protéger dans
la joute qu'il allait soutenir en son honneur, et que
s
4o4
LA SAINTE VIERGE
la statue s'inclina doucement pour le bénir. Quoi qu'il
en soit, la Vierge vint en effet à son aide, car, armé
de sa piété el de cette science dont tout le monde
admirait et redoutait la subtilité, celui qu'on a nommé
le Docteur subtil, Doclor mblilis, défendit superbe­
ment le privilège de Marie contre tout venant. Le
raisonnement qu'il développa est resté célèbre
u Deus polail.
Dcus debuit. Ergo feeif. Dieu a pu pré­
server Marie du péché originel. Il Ta dû. Donc il Ta
fait. » Duns Scot mourait Tannée» suivante i3o8.
Il y avait aussi à l'Université de Paris un corps
d'élilc. fondé par l'aumônier de saint Louis, Robert
de Sorbou, et (|ui devint bientôt prépondérant. C'était
la Sorbonnc. Or, la Sorbonnc se déclara hautement
pour rimmaculéc Conception el s'unit à l'école fran­
ciscaine pour la défendre. Elle exigea même de tous
ceux qu'elle recevait docteurs le serment de soute
nir jusqu'à la mort cette prérogative sacrée.
VIII.
L e s Prédicateurs. L e Concile de B â l e .
En i388 à la cathédrale de \ e v e r s un prieur des
Jacobins ou Dominicains de cette ville, nommé
Adam de Soissons, prêcha contre r i m m a c u l é c Con­
ception. Ce fut un effroyable tumulte dans l'église :
l'auditoire scandalisé voulut faire un mauvais parti
à l'audacieux prêcheur, L'évoque, Maurice de Coulanges, quoique jacobin lui-même, fui obligé par
l'opinion de traduire le téméraire devant la Sorbonnc
qui le condamna à faire amende honorable en public
à Paris et à Ne vers.
Vers la même époque un concordat fut passé au
f
L^MMAGULÉE CONCEPTION ET LA FRANCE
4o5
sujet de l'Immaculée Conception entre les Domini­
cains et l'Université. Il y était stipulé :
« Cette vérité, non définie comme dogme, pourra
rester l'objet des discussions dans los écoles; mais
il sera défendu do prêcher rien de contraire a la
croyance admise par l'universalité des fidèles. »
Remarquons ce dernier mol. Le peuple avait
devancé les pasteurs. Bien des fois il est arrivé qu'il a
de la sorte représenté la véritable tradition de l'Eglise.
C'est ainsi que jadis le peuple de Conslantinoplc,
entendant son patriarche Ncstorius déclamer contre
la maternité divine de Marie, se leva tout entier pour
le faire taire. Celui de Nevers devait un jour l'huiler
pour défendre une autre gloire de Marie.
En i43{)les docteurs du ConciledeBàludéfinissaient
le dogme de l'Immaculée Conception. A la suite du
bordelais Pierre Porcher, ils le déclaraient « vérité
catholique conforme à l'Écriture, à la Tradition, à la
Raison, à la Pratique liturgique. » Or, il faut remarquer
que les délégués de l'Université de Parisdominaicnl
à Raie.
C'est vraiment dommage, à ce point de vue entre
bien d'autres, que cette assemblée ail été schismalique, car elle eut à tout jamais tranché la question.
Son décret eut du moins l'avantage de faire connaître
l'opinion prédominante dos théologiens sur celle
question. Il eut d'ailleurs pour écho un autre décret
semblable, rendu en 1^07 au synode d'Avignon sous
la présidence du Légal du Saint-Siège.
4o6
LA SAINTE VIERGE
IX. — L e décret de Sixte I V e n 1 4 8 3 .
Enfin voici un grand pape franciscain, Sixte IV,
élevé sur le Saint-Siège en 1 / 1 7 1 . En 1 / 4 7 5 , il approuve
un office de ta Conception de Marie, où tout pro­
clame que celte Conception fut immaculée. En 1 / 1 7 9 ,
il fait élever dans l'ancienne basilique de Saint-Pierre
une chapelle dédiée à ce même mystère : il lui con­
sacre également sa chapelle particulière, qui a pris
de lui le nom si fameux de chapelle Sixtine.
Mais voici à ce sujet son acte le plus important.
C'est un décret rendu en i/|83, par quoi il défend
expressément aux prédicateurs d'attaquer en chaire
la doctrine ou lafête de l'Immaculée Conception.
Toutefois, il déclare que, l'Eglise ne s'élanl pas
encore prononcée sur le fond, on ne peut taxer d'hé­
résie ceux qui, dans leur for intérieur, ne croient pas
à ce privilège de la Mère de Dieu.
Ce grave décret mit fin aux querelles sur la fête
delà Conception cl refroidit singulièrcnientlcs adver­
saires de la doctrine. Il inaugura une ère nouvelle où
la cause de l'Immaculée allait faire des progrès
éclatants, cl où la France devait rivaliser avec d'autres
pays, notamment avec l'Espagne, pour hâter la décla­
ration dogmatique impatiemment attendue.
X. — L e Concile de T r e n t e .
La milice de l'Immaculée Conception. Bossuet.
Toutes les fois qucleSaint-Siègc accordai tune faveur
aux croyants et aux fervents de l'Immaculée Concep­
tion, cl ces faveurs furent nombreuses sous les ponti-
L'IMMACULÉE CONCEPTION ET LA FRANCE
fo*]
ficats de Sixte IV, d'Alexandre VII et de Clément XI,
la France et son Université manifestaient vivement
leur joie. Cette joie fut à son comble lorsque le Con­
cile de Trente promulgua le célèbre décret où, affir­
mant l'universalité du péché originel, il faisait une
réserve expresse pour la Sainte Vierge.
Bientôt après, l école Ihéologique delà Compagnie
de Jésus apportait à l'école franciscaine et à l'Uni­
versité, sa rivale sur tant d'autres terrains, l'appoint
précieux de son autorité et de sa science. Ses grands
théologiens, le français Petau, Suarcz, Vasquez,
Tolet, Lugo, ses meilleurs écrivains ascétiques
défendent avec ardeur le mystère de l'Immaculée.
En 1 6 1 9 , Charles de Gonzague, duc de Mcvers,
institue l'Ordre de la Milice chrétienne de l'Imma­
culée Conception pour la délivrance des chrétiens
opprimés par les Turcs. « Je jure, disaient les che­
valiers, de maintenir la vérité de la Conception
Immaculée de la Vierge Marie.... »
fiossuet, élève de la Sorbonnc, célèbre en des pages
admirables la Conception de Marie. Il se réjouit de
ce que l'Université « oblige tous ses enfants à dé­
fendre cette doctrine » de l'Immaculée Conception.
Il la félicite de sa dévotion inariale : « Savante Com­
pagnie, s'écrie-t-il, cette piété pour la Vierge est
peut-être l'un des plus beaux héritages que vous
ayez reçus de vos pères. Puissiez-vous être à jamais
florissante ! Puisse celte tendre dévotion que vous
avez pour la Mère, à la considération de son Fils,
porter bien loin aux siècles futurs cette haute répu­
tation que vos illustres travaux vous ont acquise
par toute la terre. Pour moi, je suis ravi, chrétiens,
de suivre aujourd'hui ses intentions. Après avoir été
4oS
LA SAINTE VIERGE
nourri de son lait, je me soumets volontiers à ses
ordonnances, d'autant plus que c'est aussi, ce me
semble, la volonté de l'Église. »
Mais voici un détail moins connu cl bien intéres­
sant.
Dans une de ses lettres, Ijossuet s'impatiente
presque des relards que l'Église met à délinir ce
dogme. Un célèbre converti de nos jours, Brunclièrc, incomplètement initié à l'esprit catholique,
s'étonnait des définitions dogmatiques que le SaintSiège a promulguées de nos jours et il demandait
ee qu'en aurait pensé Bossuel, qui reprochait lant
leurs variations aux protestants. Or. chose piquante,
Bossuel aurait souhaité que l'Eglise nul plus de dili­
gence à définir le dogme de l'Immaculée Conception !
Il écrivait on elVel dans celte lettre : « Que la nature
humaine est dépravée! L'Eglise n'ose délinir que la
Sainte Vierge, Mère de Dieu, ail élé exemptée de
celle tache! » Bossuel s'en attristait. Avec quelle
ardeur il eut donc, à la trie de toute l'Eglise galli­
cane, acclamé la définition dogmatique de i85.4 !
Voilà une réponse topique à une remarque un peu
légère de Ijruuclicrc.
XI. - La Médaille miraculeuse :
Marie affirme son Immaculée Conception.
Jusqu'ici nous avons vu les hommes célébrer
l'Immaculée Conception. Mais \oici un événement
absolument extraordinaire qui va changer la face des
choses. C'est Marie elle-même qui descend du eicl ;
elle semble trouver que ses serviteurs ne A ont pas
assez vile: elle vient stimuler leur zèle: elle vient
L'IMMACULÉE CONCEPTION ET LA FRANCE
4<>g
affirmer elle-même sa glorieuse prérogative et par là
inviter l'Église à la définir.
L'événement se passe en France, à Paris. Le 18
juillet i83o, la Sainte Vierge apparaît à une Sœur
de saint Vincent de Paul, Catherine Labouré, dans la
maison-mère de l'Ordre, rue du Bac. Elle révèle des
malheurs qui doivent fondre sur notre pays, des
massacres, les rues pleines de sang, cl. quand la reli­
gieuse lui demande quand ces événements auront
lieu, elle répond distinctement : Dans quarante ans!
Quarante après, c'étaient la guerre et la C o m m u n e !
Comment, humainement, cette pauvre femme pou\ait-elle savoir en Ï83O ce qui devait se passer en
1S70?
Le :>7 novembre suivant, Marie apparaît de nou­
veau u Sœur Catherine. Elle a les mains pleines de
rayons qui tombent comme une pluie sur la terre.
Elle est entourée d'un ovale lumineux où ces mots
brillent en lettres d ' o r : O Marie, conçue sans péché,
priez pour nous qui avons recours à vous. Puis la vision
ou, comme la Sœur le disait, le tableau sembla se
retourner quelque temps et présenta la lettre M sur­
montée d'une croix cl surmontant elle-même deux
cœurs, l'un couronné d'épines (celui de Jésus), l'autre
percé d'un glaive (celui de Marie). La Vierge demanda
alors à son enfant de faire frapper une médaille re­
présentant sur ses deux faces les deux phases de la
vision.
Une troisième apparition eut lieu bientôt après,
mais elle fut à peu près semblable à la seconde.
La médaille commandée par Marie fut frappée et
répandue dans le monde à des millions d'exemplaires.
Elle popularisa partout l'invocation à Marie conçue
LA SAINTE VIERGE
sans péché et par là même la croyance à l'Immaculée
Conception. Nos soldats la portaient dans leurs expé­
ditions en Algérie et en Crimée. Elle ornait la poi
trinc de nos généraux et de nos maréchaux, de
Bugcaud dans ses dix-huit campagnes, de Pélissier à
Sébaslopol, de Saint-Arnaud à l'Aima, de Lamoricière et de la plupart de nos grands Africains.
Eu i8ć)G, le curé de Notre-Dame des Victoires à
Paris, M. Dufriche-Desgcnettcs, désolé de voir l'in­
différence de ses ouailles, entend une voix qui lui
dit : Consacre la paroisse
au Très Saint et
Immaculé
Cœur de Marie. Il ohéit; il fonde TArchiconfrérie
de Notre-Dame des Victoires ; il lui donne pour insigne
la Médaille miraculeuse, cl l'Immaculée Conception
convertit des millions de pécheurs.
En janvier 1842, Marie apparaît de nouveau et
sous la même forme de la Médaille miraculeuse à un
juif, Alphonse Ralisbonne, dans l'église Saint André
délie Fratte à Rome, elelle le convertit à la foi catho­
lique.
C'est donc en Krancc que Marie est venue affir­
mer ainsi, je dirais presque définir avant l'Église
son Immaculée Conception. C'est en France «pie
celle dévotion a pris un subit accroissement et qu'elle
a rayonné sur le monde avec la Médaille miraculeuse.
C'est un prélat de France, Mgr de Quélen, arche­
vêque de Paris, qui obtient du Saint-Siège en i$3<)
l'insertion dans les litanies de l'invocation gravée
sur la Médaille: « O Marie conçue sans péché, priez
pour nous qui avons recours à vous. »
L'IMMACULÉE CONCEPTION ET LA FRANCE
£ll
XII. — L a définition du d o g m e en 1 8 5 4 .
En môme temps un désir mystérieux et véhément
s'allume dans tous les cœurs. On demande partout
la promulgation d'un dogme qui ne trouve plus d'in­
crédules parmi les catholiques. En i84o, cinquante
évoques de France adressent à cet effet une sup­
plique au Pape. Les esprits sont mûrs. L'heure de
Dieu va sonner.
En 18/19,
^ lance de Gaële Tordre d'une vaste
enquête, d une sorte de referendum ou de plébiscite,
sur l'Immaculée Conception. Tous les évoques du
monde sont invités à donner leur avis et celui de
leur peuple sur l'opportunité d'une délinilion dogma­
tique. Près de cinq cents évoques sur sept cents
cinquante répondent oui. En France en particulier
les conciles provinciaux de Rennes, de Bordeaux, de
Lyon, de Sens et de Bourges expriment les vœux les
plus ardentspour la proclamation du privilège mariai.
Les beaux ouvrages de Doin Guéranger cl du Car­
dinal Gousset achèvent de préparer les esprits. Les
cœurs sont anxieux; le monde est dans l'attente; la
France est à genoux, baisant la Médaille miracu­
leuse qui brille sur son cœur et suppliant Marie con­
çue sans péché d o s e glorifier elle-même.
Enfin le 8 décembre i83:'i. Pie IX proclame solen­
nellement la consolante vérité dans la basilique de
Saint-Pierre. Ce fut un enthousiasme inouï dans tout
l'univers catholique. Le peuple d'Éphèsc entendant
la proclamation de la maternité de Marie el accla­
mant les Pères du Concile ne fui ni plus ému ni plus
ravi. Des fêles splendides furent célébrées partout.
4l2
LA SAINTE VIERGE
Et voila comblée l'attente de dix siècles d'une foi
toujours croissante. Marie a obtenu le plus glorieux
de tous les triomphes : elle est assise sur le plus
illustre de tous les trônes, cl e l l e a bien voulu se
s e r v i r d e l'apostolat de la F r a n c i c o m m e d ' u n esca­
b e a u p o u r y mouler.
1
XIII.
— Sébastopolet Sainte Anne de Jérusalem.
Marie devait nous récompenser d e notre piété
filiale. En effet, l'année, suivante. i855, nos soldats
partis pour l'expédition d e Crimée, portant pour la
plupart sur leur poitrine la Médaille miraculeuse,
ressentirent en grand nombre reflet de la protection
de Marie. Mais le plus éclatant de ses bienfaits, ce
fut la prise de Malakoffel de Sébaslopol.
Le
maréchal
P é l i s s i e r avait, d é c i d é
de
donner
l'assaut à la tour de MalnkolV le 8 septembre, fetc de la
îSalivité de Marie et en son honneur. Vainement lui
lit-on observer que e e serait b l e s s e r nos alliés protes­
tants, l e s Anglais, il tint bon el Marie nous récom­
pensa par une splcndide victoire.
Dans une poésie sur la tour de Malakoff, le général
Vergé proclamait l'intervention de Marie dans ec fait
d'armes. En voici deux strophes :
Eh quoi ! c'est la Heine des Auges,
C'est Marie au front radieux,
(Juî des invisibles phalanges
Dirige l'essor dans les cieux,
Oui, c'est la Vierge Immaculée,
Elle préside à la mêlée,
Nous prêtant son appui divin
Sa voix nous guide, non** protège ;
L'IMMACULÉE CONCEPTION ET LA FRANCE
£l3
Annonce l e terme du siège
Et nous indique le chemin.
O Marie, ô Vierge sans tache,
Ce grand succès n'est dû qu'à toi ;
Ton nom tout entier s'y rattache
Comme un triomphe d e l à foi,
N'est-ce pas sous ton patronage,
Fortifiant notre courage.
Que nos armes l'ont remporté ?
Puisque nous avons, Vierge sainte
Choisi pour combattre sans crainte
Le jour de ta Nativité.
Quelque temps après, la Turquie, reconnaissante ù
la France du service qu'elle venait d'en recevoir,
offrit de lui céder des terres en Orient, comme com­
pensation. L'empereur ne demanda qu'une propriété
u Jérusalem, la maison de sainte Anne. Il ne son­
geait qu'à flatter la piété bretonne envers la mère
de Marie. Mais celte acquisition avait une signifi­
cation plus haute. La maison de sainte Aime n était elle pas la maison où Marie était née et avait élé con­
çue? Par une attention délicate, Notre-Dame donnait
à la France le lieu sacré où s'était passé le mystère
de son Immaculée Conception.
XIV. — L o u r d e s : J e s u i s l ' I m m a c u l é e C o n c e p t i o n .
La Vierge allaitfaire mieux encore. Kilo était venue
en France en i83o pour préparer en quelque sorte la
définition dogmatique de l'ttglise par l'invocation de
la Médaille miraculeuse. En i858, elle revient dans
son royaume chéri pour confirmer cette définition.
A Lourdes elle dit bien haut à toute la terre : e Oui,
L A SAINTE
VIERGE
le Pape a eu raison. Je suis bien l'Immaculée Con­
ception, et vous, mes enfants de France qui avez tant
honoré la plus précieuse de mes prérogatives, je
viens vous demander de la proclamer de nouveau.
Je veux que la terre loul entière vienne ici me vénérer
avec vous sous ce vocable. »
La France a entendu cet appel. Elle est venue à
Lourdes ; elle y a entraîné toutes les nations. Lourdes
et Sainte-Anne de Jérusalem sont les deux sanctuaires
par excellence de l'Immaculée Conception. C'est à
Sainte-Anne que s'est passé le grand mystère. C'est
à Lourdes qu'il a eu son couronnement, que l'Im­
maculée s'est eu quelque sorte couronnée elle-même
de ses propres mains, en revendiquant ce titre. Or,
ces deux sanctuaires appartiennent à la France.
Marie les lui a confiés.
Gardons-les avec amour. Gardons surtout le culte
de Celle qui a tant aimé nos pères et que nos pères
ont tant aimée. Honorons le privilège dont clic est
si fière et dont elle s'est parée plusieurs fois pour se
présenter à nous. Et imitons celle pureté qui a été la
source de toute sa gloire.
TABLE DES MATIÈRES
I.
II.
III.
IV.
- Les Chevaliers de Notre-Dame.
La Royauté de
— Notre-Dame
du
. . .
1
Marie
31
Sacré-Cœur
63
L'Épopée mariale de l'Espagne.
. . .
91
V.
— L'Epopée mariale de la France.
VI.
— Notre-Dame des Victoires
l.'iîj
VII.
— Notre-Dame de la Salette
179
VIII.
- Notre-Dame
de
.
135
Lourdes
197
IX.
— Notre-Dame de Pontmain
221
X.
— Notre-Dame
239
XI.
— Notre-Dame de Brebières
XII.
XIII.
de
Notre-Dame des
Pellevoisin
253
Champs
273
- L'Assomption
291
XIV.
— La Nativité de la Sainte Vierge.
XV.
— Notre-Dame des
Sept-Douleurs....
3:21
XVI.
— Notre-Dame
Rosaire
337
XVII.
.
.
La Pureté de Marie
XVIII. — L'Immaculée
XIX.
du
.
361
Conception
— L'Immaculée Conception et la France.
Paris-Lille. Imp. A. Taffin-Lefurt — 11-171
305
375
.
391