1.LA NUIT.

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1.LA NUIT.
1.LA NUIT.
La ville est endormie et, dans un ciel sans voiles,
En silence, là-haut, s'allument les étoiles,
Cortège incandescent de la lune qui luit.
L'Empereur, haletant, le visage farouche,
Le coeur triste, oppressé, sommeille sur sa couche.
L'horloge du palais vient de sonner minuit.
C'est l'heure de la paix, la nuit, pour l'innocence,
Elle berce la joie, elle endort la souffrance,
Et l'enfant radieux, fermant ses yeux d'azur,
Sous le regard béni de l'ange tutélaire,
Prolonge en son berceau le sommeil salutaire
Qui n'est qu'un doux reflet de son coeur toujours pur.
C'est l'heure de l'oubli pour la jeune orpheline
Dont le foyer désert, là-haut sur la colline,
Est le triste témoin des pleurs du dur chemin;
C'est l'heure du relais pour les âmes dolentes
Qui s'en vont pesamment, pauvres brebis errantes,
Loin de leur chaud bercail vers un port incertain !
C'est l'heure où tout repose au sein de la Nature,
L'heure où le doux zéphir s'endort dans un murmure,
Où l'oiseau dans son nid prépare ses chansons,
L'heure où le laboureur, dans son humble chaumière,
Répare les efforts de l'oeuvre journalière
En rêvant aux blés d'or des futures moissons.
Minuit: heure bénie où, sur la paille fraîche,
Et tout transi de froid dans une pauvre crèche,
Voulut naître le Dieu d'amour et de bonté
Pendant que dans les cieux la pure voix des Anges
Chantait: "Gloire au Très-Haut ! à Lui seul nos louanges,
Et paix sur terre aux coeurs de bonne volonté !"
C'est l'heure où le soldat, dans sa tranchée humide,
Fait trève un court instant à la lutte homicide
Qui déchira nos coeurs par l'orage surpris;
C'est l'heure où le Grand Chef, tout à son espérance,
Préparait en secret l'avenir de la France,
Devant le Dieu de paix priant pour son pays !
Minuit ! c'est l'heure sombre où l'Oiseau des Ténèbres
Forge ses trahisons et ses oeuvres funèbres
Qui dans un bain de sang plongeront l'Univers;
C'est l'heure de Satan qui, du fond des abîmes,
Va bientôt décider l'auteur de tant de crimes
A mettre un sceau royal sur le Pacte pervers.
2.LE PACTE.
Harassé de fatigue après sa longue veille,
L'Empereur veut dormir, avec peine il sommeille...
Des fantômes velus se dressent sur son corps...
Il soupire, il gémit, et dans la nuit profonde,
Il entend une voix qui l'appelle et qui gronde...
Tel le cri lancinant d'un tragique remords !
Mais non, car dans le coeur du tyran sanguinaire
Le remords, s'il naissait, serait bien éphémère !
Et les coeurs endurcis ne le connaissent pas;
Cette voix qu'il entend près de lui, comme un râle,
Est celle de Satan, et la bête infernale
Dépose sur son front le baiser de Judas !
Le Tyran, au contact de cette ombre effrayante,
Se dresse sur son lit et, saisi d'épouvante:
- "Que me veux-tu, Satan ?" dit-il dans un sanglot,
- "Ton âme ! lui répond l'enfant de la colère;
"Je t'apporte, en retour, pour la prochaine guerre,
"Le talisman secret de ton vaste complot.
"Ton rêve est d'être un jour le seul maître du Monde,
"Mais pour que l'oeuvre soit plus rapide et féconde,
"Il faut être cruel et frapper sans pitié,
"Ne point montrer au faible un esprit d'indulgence,
"Et lui faire éprouver le poids de ta puissance
"S'il veut mettre un obstacle à ton inimitié.
"Relis donc cet écrit. S'il méconnait la Gloire,
"Il saura te donner les plans de la Victoire,
"Ouvrir à ton Empire un immense idéal;
"Tu pourras,sous le poids des armes que je t'offre,
"Faire au loin reculer les régiments de Joffre
"Et plus tard ceux de Foch , émule d'Annibal !
- "Et quels sont ces exploits qu'ici tu me réclames ?"
- "Ce sera d'égorger vieillards, enfants et femmes,
"Tout broyer par le feu, tout noyer dans le sang !
"Ne pas laisser un arbre, un toit , une chaumière !
"Des bords de l'Océan et jusqu'à la frontière
"Effacer à jamais le nom du peuple Franc ! "
Paroles authentiques de Guillaume, dans sa lettre à l'Empereur d'Autriche."
- "J'accepte, dit l'impie avec un doux sourire,
"Cet idéal brillant auquel mon âme aspire,
"Et sur ton talisman je vais fixer mon sceau !
"O Satan ! ô vieux Dieu, soutien de mon royaume,
"Par toi va s'illustrer le nom du Grand Guillaume.
" Le Monde, sous son poids, pliera comme un roseau !"
3.LES ENFERS, LES CRIMES DE SATAN.
Au sein du tourbillon des flammes infernales,
Satan lisait aux siens les tragiques Annales
Dont les lieux ténébreux gardent le souvenir:
Le combat fulgurant, la lutte furibonde
Qui fit trembler les cieux à l'aurore du Monde
Et dont la cause était un péché de désir.
Les anges révoltés, en un cri de démence,
Voulurent du Très-Haut contester la puissance
Et, dans leur fol orgueil, monter, monter encor;
Ils n'eurent pas le temps d'ébaucher même un geste,
Et l'Archange, s'armant de la foudre céleste,
Ouvrit sous eux l'abîme et brisa leur essor.
Depuis lors, sur le seuil du gouffre d'épouvante,
On lit: "Par moi l'on va dans la cité dolente
('Le Dante, La Divine Comédie ; l'Enfer ).')" ,
Par moi s'ouvre la nuit, l'éternelle douleur !
Ici va s'exercer la divine vengeance !
O vous qui descendez, laissez toute espérance !
Car l'abîme éternel ne sera plus qu'un pleur ! "
Et Satan, dont le rêve est la perte des âmes,
Parcourait d'un regard tous les crimes infâmes
Qui remplirent d'horreur les Cieux et l'Univers:
Les crimes de l'esprit esclave du parjure,
Les crimes de la chair qu'enfante la Nature
Et les désirs cachés au fond des coeurs pervers.
Lucifer rayonnait: l'auteur de tous ces crimes
C'était lui. Satisfait du nombre des victimes,
Tout son être exultait d'un orgueil infernal.
Châtié par un Dieu qui ravit sa lumière,
Il voulut se venger, mettant sa force entière
A semer sur ses pas la révolte et le mal.
Il se mit donc à l'oeuvre et, parcourant le Monde,
Le Globe entier gémit de sa fureur immonde:
Le livre rappelait le drame de l'Eden
Où le serpent impur, usant de maléfice,
Chassa nos grands aïeux du séjour de délice;
Puis ce fut, plein d'horreur, le crime de Caïn.
Plus tard, l'Humanité sombra dans le Déluge,
Ne laissant à Noé qu'une arche pour refuge,
Dieu confondit ses fils sous la tour de Babel,
Car, ces nouveaux Titans, comme l'ange rebelle,
Pour laisser à leur nom une gloire éternelle,
Voulaient, dans leur folie, escalader le ciel.
Le livre de Satan énumérait encore
Les cris de Goliath durant jusqu'à l'aurore,
Insultant les guerriers du divin peuple hébreu;
Mais David, un enfant, bondissant sous l'injure,
Abattit le géant, sans glaive, sans armure;
Et mérita plus tard d'être l'Elu de Dieu.
Satan lisait d'Achab l'infâme idolâtrie,
Celle de Jézabel jetée à la voirie,
Leurs blasphèmes impurs au temple de Baal;
Les crimes de Ninive et Gomorrhe et Sodome,
Ceux plus cruels encor des vieux tyrans de Rome:
Caligula, Néron et Claude leur rival.
Ceux d'Hérodote, faisant frémir toute la Terre:
Innocents massacrés dans les bras de leur mère,
Sa femme, ses enfants égorgés de sa main;
Le crime de Judas, vendant son divin Maître
A ceux qui, refusant alors de le connaître,
Après un long exil l'adoreront demain.
Satan lisait aussi les horreurs des Barbares,
Des hordes d'Attila, vrais démons des Tartares,
Dont les chevaux marchaient dans des fleuves de sang;
Celles des conquérants, dont la force éphémère
Les fit croire à jamais les maîtres de la terre,
Sans penser qu'ils mourraient et que Dieu seul est grand !
4.LES DÉMONS DE LA GUERRE.
Le Grand Livre est fermé. Le Prince des Ténèbres,
Approuvant sans remords tous ces crimes célèbres,
Médite les moyens d'en aggraver le mal:
Il contemple en ses mains, pour l'offrir à Guillaume,
Le talisman qui doit illustrer son royaume
Par le sceau déposé sur le Pacte fatal.
"Le tyran, songe-t-il, vient, au prix de son âme,
"D'accepter de grand coeur tout ce que je réclame;
"Il faut clore l'enjeu pour qu'il tienne serment;
"Debout ! démons impurs, habitants de l'abîme;
"Debout ! pour le combat ! Debout pour le grand crime !
"Unissons nos efforts à l'Empire Allemand !"
Le son lugubre et lent des trompettes rebelles
Parvient aux habitants des ombres éternelles...
L'air ténébreux répond en longs gémissements !
Tel éclate, strident le fracas du tonnerre,
Tel rugit le lion au fond de sa tanière,
Ainsi gronde l'abîme en sourds frémissements.
Soudain, des profondeurs des gouffres insondables,
Surgissent, par milliers, hideux, épouvantables,
Des spectres dont les yeux reflètent la terreur;
Des serpents enlacés forment leurs chevelures,
En replis tortueux leurs corps et leurs figures
Se recourbent, affeux, difformes, pleins d'horreur !
Ce ne sont que pythons ou scylles et chimères,
Gorgones, sphynx, Furie aux lugubres crinières,
Vomissant des torrents de fumée et de feu;
Des Centaures géants, de terribles Harpies,
Mille monstres hurlant leurs blasphèmes impies
Répondent à l'appel du maître de ce lieu.
Au centre du troupeau nombreux qui l'environne,
Satan, le front hautain, est assis sur son trône,
Serrant fort dans sa griffe un long sceptre de fer;
Vrais cratères béants dans un gouffre de braise,
Les feux de son regard sont ceux d'une fournaise,
Et sa voix fait trembler les voûtes de l'Enfer !
Au son de cette voix, tout se tait dans l'abîme,
Tant est grande en ces lieux la terreur qu'elle imprime,
L'épouvante remplit l'infernale cité.
Satan prononce alors ces paroles sinistres:
- "L'heure vient de sonner, ô valeureux ministres,
"Où je dois éprouver votre fidélité:
"Le monarque puissant d'un royaume prospère
"Vient de me confier un projet téméraire:
"C'est d'être l'Empereur de l'immense Univers;
"Il voudrait à ses fils imposer des couronnes,
"Invoquant notre appui pour renverser les trônes
"Et châtier enfin tous les peuples pervers.
"Mais il en veut surtout au beau pays de France
"De vouloir s'opposer aux traits de sa vengeance
"Et d'avoir conservé la Foi de ses aïeux;
"Cette foi doit sombrer, car il faut que je règne,
"Et nous devons lutter, afin qu'elle s'éteigne,
"En livrant à ce peuple un combat glorieux.
"La France fut toujours la lumière du Monde;
"Tarissez les ferments de sa terre féconde,
"Brûlez les murs sacrés où fleurit son berceau;
"Détruisez ses autels, ses clochers, ses calvaires,
"Et, reniant enfin ses gestes séculaires,
"Eteignez les rayons de son riche flambeau.
"Mais si les nations, dans la suprême lutte,
"Osaient se rallier pour retarder sa chute,
"Nous avons les moyens de les anéantir:
"Foulant aux pieds le Droit, les traités,la Justice,
"Nous verrons s'écrouler cet immense édifice.
"La Force suffira, la France doit mourrir !
"Allez ! Que tout succombe au fracas de la poudre !...
"Armez-vous de l'épée, armez-vous de la foudre.
"A vos exploits guerriers ne mettez aucun frein,
"Et, par la trahison, la ruse et le mensonge,
"Aveuglez l'ennemi dans la paix qui le ronge,
"Divisez pour régner et nous vaincrons demain.
"Vomissez votre fer, entrailles de la Terre,
"Que des torrents d'acier sortent de leur repaire
"Pour forger des fusils , des poignards, des canons;
"Fabriquons par milliers des armes monstrueuses,
"Lance-flammes, obus, bombes et mitrailleuses,
"Ouvrant la route large aux fougueux escadrons.
"Rallumons les brasiers des usines ardentes,
"Et, dans le noir creuset des chaudières géantes,
"Fondons les instruments qui distillent la mort:
"Liquides enflammés, gaz de chlore et de souffre,
"Sous-marins, avions, unissant leur effort."
5.L'OEUVRE INFERNALE. LES ARMES.
Il dit, lorsque déjà, du sein du noir abîme,
Les esprits infernaux, d'un élan unanime,
Aux suprêmes combats bondissent, furieux;
Ils s'en vont de la nuit au séjour de lumière,
Tels des vents déchaînés grondant dans la clairère,
Où la foudre qui part et sillonne les cieux.
Bientôt, sombres vautours avides de carnage,
Ils répandent partout le venin de leur rage,
Inspirant aux guerriers l'astuce et la fureur,
Pour que la France en paix, par la force surprise,
Tel un vase élégant qui tombe et qui se brise,
Se jette pantelante aux pieds de l'Empereur.
La Discorde les suit et, secouant ses ailes,
Va semer de l'ivraie aux camps restés fidèles,
Essayant d'implanter chez eux la trahison;
La Haine, le Parjure et la Vengeance immonde
Parcourent en tous sens les royaumes du Monde,
Distillant dans les coeurs un infâme poison.
Déjà sont rallumés les brasiers des usines;
Déjà gronde la voix des rapides turbines;
Dans les vastes creusets, l'acier coule à torrents;
Déjà sur l'Océan des monstres redoutables
S'apprêtent à couler sous les flots insondables
Les flottes de combat ou les vaisseaux errants.
Déjà dans le ciel noir, comme des météores,
Glissent furtivement de tragiques Centaures :
Zeppelins, avions aux ailes de condor;
Ils sont prêts à franchir par milliers les frontières,
A lancer leurs obus, leurs bombes meurtrières
Dans les rangs alliés, pour briser leur essor.
Tel un tigre, aiguisant ses griffes sur la roche,
Se prépare à bondir, dès que la nuit approche,
Dans la jungle touffue où le guide son flair;
Ainsi le conquérant, sous sa puissante armure,
Prend en main son épée, et la lutte future
Allume en sa prunelle une lueur d'éclair !
Le sol entier gémit dans les flancs de l'Europe,
Tel un rocher géant que soulève un Cyclope,
Et l'abîme gronda sous les flots en fureur;
Satan tenait en main le poignard homicide;
La Haine allait montrer sa figure livide
Et répandre partout l'épouvante et l'horreur.
Le sort en est jeté. Tout est prêt : c'est la guerre !
Le sang des innocents va couler sur la Terre
Qui toute frémissante attend les coups du sort.
Déjà le ciel pâlit, tressaille sous l'injure,
Un long voile de deuil s'étend sur la Nature.
La Horde va marcher sur les pas de la Mort !