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Introduction aux systèmes agraires forestiers
Journée du 12 Septembre
Yann Reinette mail : [email protected]
ENGREF Module FTH 2003
Introduction aux systèmes agraires forestiers
des tropiques humides
Le brûlis, étape « clef de voûte » du système est une opération strictement masculine. Le premier brûlis ne permet qu’une conversion
partielle de la biomasse forestière en minéraux et nécessite généralement après nettoyage de la parcelle un renouvellement de l’opération.
L’apport minéral réduira temporairement la toxicité aluminique du sol forestier et permettra l’installation de cultures.
Papaïchton 2002 (cliché Y.R)
INTRODUCTION
Les forêts tropicales humides constituent des espaces de vie pour plusieurs millions
d’individus dans le monde. L’image de la forêt tropicale vierge de toute occupation humaine
est un mythe culturellement déterminé qui continue aujourd’hui encore à alimenter
l’imaginaire occidental. Ces espaces forestiers sont depuis fort longtemps parcourus et utilisés
par des hommes qui, partout où cette histoire a été possible, ont participé à des milliers
d’années de diversification et d’évolution culturelle. Outre l’énorme diversité des formes
biologiques qu’arborent ces forêts tropicales, il convient de reconnaître leur importante
contribution à la diversité culturelle du monde. Les sociétés forestières forment en effet une
mosaïque d’environ un millier de groupes différents [~1400] comprenant à titre d’exemple
quelques 806 ethnies connues pour la seule Papouasie Nouvelle Guinée.
Depuis quelques années, et en particulier depuis le Sommet de Rio sur l’environnement en
1992, l’idée que la protection de la biodiversité puisse être associée aux droits des populations
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tribales devant de manière croissante faire face à la spoliation foncière, les problèmes de
sécurisation de leur modes d’existence et les déprédations des grandes entreprises sur les
ressources non renouvelables a commencé à se faire jour. Face aux évolutions actuelles et
désirs légitimes d’évolution de ces populations, il convient néanmoins de s’interroger sur la
possibilité de maintenir une diversité biologique importante face à l’érosion drastique de la
diversité culturelle.
Une caractéristique des forêts tropicales, est l’extraordinaire foisonnement de formes
biologiques, de structures écologiques mais aussi de relations entre les ressources forestières
et les institutions sociales des population vivant de la forêt. De ces interactions émergent un
certain nombre de caractères invariants. Parmi les régularités qu’il est possible de repérer et
de décrire, les systèmes de culture sur abattis-brûlis des régions boisées, qui apparaissent dès
le néolithique (environ 10.000 B.P) ont occupé de vastes régions du monde jusqu’à constituer
aujourd’hui le mode d’utilisation du milieu le plus répandu dans la zone intertropicale.
L’agriculture itinérante sur brûlis se pratiquerait sur environ 2.500 millions d’hectares et
concernerait, selon les sources, de 300 à 500 millions d’individus. Ces invariants relatifs à
l’écologie des sociétés forestières ne sont toutefois pas des universaux, et il faut considérer
qu’ « il y a autant d'agricultures de forêt qu'il y a de populations vivant en forêt » (Geertz
1963). Il existe ainsi, à côté des formes généralement itinérantes d’agricultures sur brûlis, des
systèmes forestiers plus intensifs1 sur buttes, très répandus en Mélanésie, des forêts plantées
telles que les agroforêts de Sumatra, de la plaine Tikar ou de Guinée Conakry ou encore des
systèmes d’agriculture de décrue dont l’agriculture de varzea en Amazonie est un exemple.
Il serait en outre une erreur de considérer le systèmes itinérant sur brûlis à longue
révolution comme stade initial de toute agriculture tropicale ; certaines sociétés ont d’emblée
adopté des systèmes de culture intensifs alors que l’espace cultivable était encore largement
disponible ou simplement d’autres stratégies de domestication des plantes, au grès de leur
diffusion. En Amazonie, l’archéologie atteste ainsi que les premières formes de domestication
de plantes pourraient avoir été des formes d’arboriculture (Lathrap, 1977), le manioc n’étant
par ailleurs pas originaire de cette région. Dans sa zone d’origine, le genre Manihot s’étend en
effet de l’Arizona au nord de l’Argentine et est absent de la région amazonienne2. La
diffusion des plantes domestiquées est très ancienne dans les basses terres de l’Amérique du
sud puisque l’on estime que la patate douce, le manioc et l’igname américain ont été
1
le sens est ici différent de celui de l’économie générale, discipline pour laquelle une technique est intensive en travail (labor intensive)ou
intensive en capital (capital intensive) si elle utilise beaucoup de travail ou de capital par unité produite. I1 en résulte que l’usage de la terre
est d’autant plus intensif au sens de I’économie générale que l’agriculture est plus extensive au sens de l’économie rurale.
2
Exception faite de M.brachyloba qui arrive à diffuser jusque sur les côtes de la Guyane.
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domestiqués il y a plus de 5000 ans et ont largement diffusé et modifié les régimes
alimentaires et les agricultures d’autres régions du monde telles que l’Afrique, l’Asie du SudEst ou l’Océanie. L’introduction de la patate douce, sur les hautes terres de Papouasie
Nouvelle Guinée au XVIIIe siècle, en permettant l’intensification de l’élevage du porc et le
développement des échanges cérémoniels a ainsi donné sa marque caractéristique à
l’économie de cette région du monde, que l’anthropologie économique, depuis Mauss,
Malinowski ou Godelier a largement discuté (le don agonistique, le potlatch etc.).
Si les agriculteurs des tropiques humides s'adaptent au milieu qu'ils cultivent et qui en
définit les contraintes spécifiques d’utilisation, les différences de pratiques observées, surtout
au sein de populations partageant un même milieu naturel manifestent un parti pris
essentiellement culturel. Des facteurs tels que la mobilité saisonnière des individus, la
démographie et l’importance fluctuante des autres activités de subsistance imprime de ce
point de vue une grande variation entre ces systèmes agraires et à l’intérieur d’un même
système. La mobilité forte des Kayapo du Para, contraste ainsi singulièrement avec celle des
Tukano du Uaupes (Rio Negro) ou des Kwikuru du haut Xingu, très sédentarisés. Des
stratégies agricoles très différentes peuvent alors se succéder dans le temps ou coexister sur
un même espace, révélant la grande plasticité des modes d’utilisation du milieu, contingente à
l’histoire des milieux et des populations.
Les systèmes de production sur abattis-brûlis qui utilisent le feu comme moyen de
défrichement ont été souvent mal perçus par les observateurs occidentaux, et en particulier par
les agronomes, les jugeant inefficients eu égard à la surface de forêt défrichée et à leurs
rendements insuffisants. La méconnaissance de ces systèmes agraires divers et complexes leur
a valu d’être considérés comme responsables de déforestations massives et a valu
d’anathématiser les pratiques indigènes, réputées irrationnelles et destructrices de la
biodiversité des forets tropicales.
Il convient de porter un regard plus attentif sur le fonctionnement de ces systèmes agraires
afin de comprendre par quelles actions sur le milieu ces agricultures orientent la gestion des
espaces forestiers et de leur biodiversité. Ce débat sur l’agriculture questionne de par ses
effets sur la forêt, la valeur de la diversité intrinsèque dans le fonctionnement des modèles
agricoles forestiers.
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Comprendre le contexte général du problème
« Les sociétés nous apparaissent toujours dans un rapport instable, plus ou moins solide ou
précaire, avec leurs propres conditions de reproduction. C’est ce qui les fait bouger, se
mettre en mouvement, le plus souvent jusqu’à disparaître et s’effacer même de la mémoire
humaine. Ce sont celles qui ont pu nous léguer leur histoire avant de disparaître ou ont pu
continuer à exister sous d’autres formes jusqu’à nous qui sont devenues l’objet de nos métiers
d’historiens ou d’anthropologues, le champ d’exercice de toutes les sciences sociales »
Maurice Godelier (1984 :238)
Un certain nombre de préjugés tenaces sont associés aux populations forestières et à leurs
modes de vies dont voilà un florilège de leurs expressions les plus communes et des contresens auxquels ils peuvent aboutir :
Présupposé
Implication
La forêt est vierge ou presque
L’environnement forestier doit rester vierge quitte à en
extraire les derniers lambeaux de populations de
manière à en faire un sanctuaire pour la biodiversité.
L’agriculture sur brûlis est la première cause de Il est injuste de l’attribuer aux grandes compagnies
déforestation
forestières ou à l’avancée des fronts pionniers.
L’agriculture sur brûlis est non rentable, improductive Les populations forestières surexploitent les forêts, leur
et archaïque
agriculture archaïque ne mérite aucun égard et tout
changement ne peut être que salutaire.
L’agriculture sur brûlis ne dégage aucun surplus, On doit œuvrer pour l’introduction de cultures de rente,
contribuant à maintenir les populations dans la leur permettant d’obtenir des revenus, intensifier leurs
pauvreté et aux prises de famines.
pratiques agricoles et les développer le plus rapidement
possible.
Les populations indigènes ne sont pas dans les forêts Elles sont venues d’ailleurs et ne sauraient revendiquer
depuis longtemps
les terres qu’elles occupent. Elles n’ont ni droits sur les
ressources ni droits sur le foncier.
Les populations forestières vivent de pêche, de chasse Elles ne connaissent pas l’agriculture ou leur
et de cueillette.
agriculture est archaïque.
Dans ces populations, l’exploitation de la femme par Les femmes travaillent plus que les hommes.
l’homme est généralisée
Les
ONG
doivent
enseigner
aux
femmes
désobéissance et l’importance de la lutte des sexes.
Dans ces populations, le travail des enfants est Ils sont privés de leur enfance.
généralisé
Il faut lutter pour une alphabétisation précoce.
la
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Ces peuples vivent à l’âge de pierre
Il est urgent de leur enseigner de vraies connaissances
techniques.
De nombreux peuples se sont éteints
On doit laisser agir les lois universelles de l’évolution.
Il faut les laisser s’éteindre en paix et les protéger du
monde extérieur.
Il faut les intégrer à la population urbaine.
Dans les forêt tropicale d’Amazonie il n’y a que des Ce sont les seules vraies populations forestières.
amérindiens
Les autres habitants métis, cabocles ou migrants ne
Que des papous en Nouvelles Guinée
méritent aucune attention particulière.
Que des pygmées dans les forêts d’Afrique centrale.
Tous les peuples forestiers se ressemblent
Aux mêmes maux les mêmes remèdes, et les plans de
développement n’ont pas à en tenir compte.
L’extrême diversité culturelle, économique et sociale
dont parlent les anthropologues n’est que mythe ou
bavardage de scientifiques en mal d’exotisme.
Ces sociétés sont anarchiques
Il est de notre devoir de leur inculquer l’ordre et la loi.
Ces peuples sont soumis aux volontés de leurs sorciers
Ils sont dominés par leur émotions et vivent sous la
coupe de charlatans.
Ils ne parlent que des dialectes approximatifs et Illettrés, ces peuples sont sans histoire et sans mémoire.
pauvres tant en lexique qu’en grammaire
Toute forme de scolarisation même inadaptée est bonne
à faire reculer leur illettrisme.
C’est la mythologie qui sert à ces peuples d’explication Ils sont dépourvus de la plus petite parcelle de
du monde.
cartésianisme.
Les peuples forestiers ont leur propre stratégie de Toute tentative de changement de stratégie est inutile
gestion de la forêt
Il est admirable de voir des projets de conservation Peu importe la forme dont ils intègrent les populations
tenir compte des populations forestières
locales, cette généreuse prise en compte suffit à leur
donner quitus.
Moins on intervient sur la forêt mieux c’est
Il faut créer des zones refuges, des parcs coupés du
reste du monde.
Les sociétés forestières sont des sociétés fixistes, qui Elles sont incapables de changements.
n’ont presque pas évolué depuis des millénaires.
Il faut leur imposer ces changements.
L’échec des programmes de développement est attribué
à leur attitude passive et attentiste.
Le développement passe par un désenclavement des Que ces axes favorisent par la suite la surexploitation
villages qui doivent être alignés le long des routes.
du milieu est une question indépendante.
Le développement passe par une fixation de l’habitat, Les populations sont ainsi plus aisément contrôlables.
l’arrêt du nomadisme voire du « vagabondage ».
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les systèmes agricoles sont devenus des éléments importants et quelquefois dominants des
paysages tropicaux, se substituant progressivement aux habitats de nombreuses espèces
végétales et animales. La gestion des agrosystèmes forestiers est de ce point de vue fortement
associée à celle de la biodiversité, de sorte que l’attention portée aux systèmes agraires et à
leurs extensions devient aussi importante pour la conservation que celle vouée aux espaces
protégés. Il s’agit de préserver les potentialités des espaces forestiers sur le plus de surface
possible en tirant le meilleur parti du potentiel naturel de cicatrisation et de régénération de
ces forêts pour garantir le maintien d’activités humaines.
"If we can't save nature outside protected areas, not much will survive inside."
(David Western cité par McKEY in APFT 2002) .
L’exemple de la Côte d’Ivoire en matière de déforestation est particulièrement édifiant.
Pour financer le développement de son secteur public et politique, ce pays a alimenté un
budget spécial d’investissement participant à hauteurs de 30 % du PBI à partir des ressources
issues de l’exploitation des fronts pionniers (bois, café, cacao). Ses massifs forestiers,
initialement étendus sur 18 millions d’hectares ont été progressivement réduits à 12 millions
d’hectares en 1960 , 6 millions en 1975, 3,2 millions en 1981 et 2 millions d’hectares en 1992
désormais en réserves classées.
L’intensification « durable » est actuellement au cœur des préoccupations du monde du
développement et les théories intégrant démographie, foncier, et économie sont très
sollicitées.
La gestion des ressources forestières associée à l’agriculture ne saurait néanmoins se
satisfaire de recommandations techniques pour au moins trois raisons essentielles :
¾ Les solutions techniques qu’il est possible de substituer aux contraintes du milieu ne
portent pas de manière intrinsèque une efficacité économique ou sociale, déterminée en
dernière instance par le contexte global (type d’institution sociale, technologie,
démographie, histoire etc.). Toute technologie trouve sa justification et son efficacité
dans un cadre culturel donné.
¾ Parce que les hommes gèrent du concret par leurs démarches cognitives qui impliquent
des représentations extrêmement diverses, ils agissent de manière différente sur leurs
milieux et sur les ressources qu’ils supportent. Il faut garder à l’esprit que l’idée de
protection de la nature est propre à l’occident moderne en ce qu’elle suppose une
dualité clairement établie entre deux domaines ontologiques distincts : les humains et
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les autres êtres de la nature (non humains) dont les premiers seraient responsables.
Cette dichotomie est loin d’être un fait universellement admis et beaucoup de sociétés
forestières reconnaissent un « projet » propre aux être de la nature car ils sont comme
lui capables de réflexivité et d’intentionnalité.
¾ Parce la diversité biologique représente une ressource valorisée pour les populations
qui en dépendent, des pratiques locales de gestion de la diversité existent déjà et
doivent être considérées (choix des cultivars, diversité des espaces d’acquisition,
diversité des phytopratiques, des statuts des plantes, des modes de culture, modes de
jachère, des stratégies individuelle etc.).
Si l’agriculture forestière est un élément essentiel de la stratégie de subsistance de millions de
personnes dans le monde et un élément clef de l’utilisation et de la gestion du monde sauvage,
elle reste difficile à appréhender car ses maîtres d’œuvre ne sont jamais des agriculteurs
strictes.
Un rapide survol de la situation des différentes populations forestières montre que
l’utilisation des écosystèmes forestiers et post forestiers est soumise à des contraintes
écologiques, sociales et historiques très variables conduisant selon les cas à une
surexploitation de ces ressources, ou à des adaptations écologiquement et économiquement
viables.
Si les peuples forestiers jouissent quelquefois dans les médias de l’image de populations
vivant en harmonie avec la nature, il est intéressant de remarquer que l’on leur reconnaisse
cette vertu précisément à un moment de leur histoire où cela n’est globalement plus vrai.
La plupart de ces populations sont de manière croissante diversement intégrées au monde
occidental, à sa culture matérielle, ses villes, ses usages, et veulent également « manger » un
petit bout de « développement ». Les espaces forestiers constituent progressivement des lieux
d’approvisionnement privilégiée des villes pour certaines ressources (PFNL, en particulier la
viande de brousse, manioc etc.). Cela signifie en clair que l'agriculture sur brûlis se trouve
massivement incluse dans l'économie de marché.
Le problème demeurant que pour l’heure, si l’on se place dans l’optique de ces
changements, peu de solutions permettent de faire face à l’antinomie apparente entre
impératifs sociaux d’expansion et impératifs politiques de préservation des milieux.
Contrastant avec les images classiques de déforestations et de dégradations, la grande majorité
des systèmes agricoles forestiers restent bien intégrés à l’écosystème forestier, tant que les
populations conservent une identité culturelle et une structuration suffisante. Les systèmes
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post forestiers des Monts Mandara, dans le Nord-Cameroun montrent qu’au cours des siècles,
les paysans de cette région ont su développer des systèmes de production très intensifs dans
des écosystèmes relativement austères permettant de supporter des densités de plusieurs
centaines d'habitants au kilomètre carré (Seignobos and Yiébi-Mandjek 2000) (Hallaire 1992)
(Yana, Wautelet et al. 1993) (Gendreau, Meillassoux et al. 1991).
Un autre exemple bien connu est celui des agro-forêts de Sumatra (De Foresta H., Michon G.,
1991) dans lesquels les arbres, introduits en début ou en fin de cycle cultural vont constituer
après quelques années (~de 25 à 40 ans) des systèmes forestiers cultivés dont la diversité
spécifique en essences d’arbres peut atteindre de 350 à 500 essences à l’hectare3. La plaine
Tikar du centre du Cameroun est une autre illustration de forêts construites par l'homme.
En Guinée Conakry, les îlots de forêt dense qui mouchettent les savanes guinéennes ont,
longtemps, été interprétées comme étant des reliques d’un couvert forestier autrefois plus
étendu, mais réduit en lambeaux par une activité humaine déprédatrice. En conjuguant des
travaux d’histoire, d’anthropologie sociale et d’écologie, Fairhead et Leach (1996)
démontrent au contraire que, sous l’effet de l’accroissement de leur population, les villageois
Kissi ont "fabriqué" ces forêts.
Ces exemples parmi les plus cités dans la littérature ne doivent pas faire oublier les très
nombreux exemples d’adaptations réussies dans toute la zone tropicale.
Il ne semble par conséquent pas exister de conditionnement imprescriptible par les
contraintes du milieu car des stratégies très différentes peuvent être développées dans des
environnements similaires. La notion de capacité de charge du milieu, issue de l’écologie et
du paradigme de l’équilibre qui a longtemps dominé cette discipline, est pour cette raison un
concept inopérant lorsque l’on s’intéresse aux sociétés humaines. De même, la notion de
ressource peut être d’utilisation délicate car culturellement déterminées. Deux populations
immergées dans le même environnement physique peuvent l’utiliser de manière totalement
différente et faire de cette caractéristique un trait culturel essentiel. De même la xénophobie
alimentaire constitue fréquemment un critère de démarcation culturelle fort. Les populations
Bantou et Pygmées des forêts camerounaises ont ainsi développé des stratégies de
subsistances radicalement différentes bien que complémentaires.
C’est par la coevolution entre pratiques culturelles et biologie de l’espèce qu’un organisme
acquière le statut de ressource et non de facto.
3
La diversité naturelle que l’on retrouve sur le contient Sud Américain varie à titre de comparaison de 80 espèces à l’hectare au Venezuela
et au Guyana à 200 espèces pour certaines parties de la Guyane et l’Amazonie centrale, points culminants de cette diversité, pour redescendre
à moins de 100 espèces au Sud Est de l’Amapa
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Au même titre que les possibilités offertes par le milieu, la mobilité sociale, l’innovation,
la technologie, les logiques économiques, les institutions politiques sont des déterminants
essentiels de ce rapport à l’environnement, et induisent une très grande diversité dans les
systèmes agricoles forestiers.
"la catastrophe majeure qui affecte l'humanité et dont découle la plupart des maux dont elle
souffre déjà ou qui la menace est d'origine intrinsèque : elle provient de sa reproduction
anarchique avec pour conséquence un accroissement exponentiel du nombre d'hommes."
(Ramade, 1987)
Un des facteur les plus régulièrement évoqué pour caractériser le changement dans les pays
du sud et dans les régions forestières est la forte croissance de la population. Le rôle de la
démographie sur les changements dans les institutions sociales et la dynamique
environnementale constitue une problématique récurrente des études sur les relations
Hommes-Nature. La croissance démographique en est elle le moteur ou la conséquence ?
Sur ce point, plusieurs théories ont été exploitées pour rendre compte des effets possibles sur
l’environnement de l’augmentation de la population.
Certaines approches établissent un lien unicausal entre population et environnement ; c’est
le cas notamment des théories issues des travaux de Malthus et de Boserup4. Dans une
perspective plus englobante, les approches systémiques tentent de prendre en compte la
dimension plurielle de ce problème, et en particulier les dimensions sociales et politiques mais
restent peu opératoires.
S'agissant d'étudier les effets de l’anthropisation croissante des forêts tropicales, la question
de l'intensification agricole a une place fondamentale.
Nous pouvons considérer sur ce point que trois positions dominent le débat:
¾ L'intensification agricole, générée par la pression démographique dégrade l'environnement
par une anthropisation poussée, l'utilisation d'intrants, de machines etc.
¾ Dans un schéma opposé, l'intensification, limitant le rythme d'accroissent des surfaces
cultivées et l'extensification agraire, diminuerait les impacts sur l'environnement.
¾ Enfin, des tentatives de synthèses de ces positions ont conduit à la recherche de voies
intermédiaires notamment le courant agro-écologique, qui tente de concilier faibles
niveaux d'intrants et forte productivité par l'amélioration des systèmes traditionnels. Une
autre voie alternative de recherches a été initiée par les travaux de Bilsborrow (1987,1992)
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, Bonneuil (1994) , Milleville et Serpantié (Milleville et al., 1994) et plus récemment
formalisée par Boissau, Locatelli et Weber (Boissau et al.,1999). Cette tendance propose
de considérer les théories de Malthus et de Boserup comme deux positions symétriques
dont l'une serait le revers de l'autre. La pression démographique entraînerait dans une
première phase une dégradation plus que proportionnelle de l'environnement par le
maintien de systèmes extensifs dont la productivité du travail est importante. Dans un
second temps, avec la saturation ou la contraction de l'espace agraire le déplacement du
système dans un sens
de productivité accrue, par intensification entraînerait une
régénération plus que proportionnelle de l'environnement. La substitution du facteur
travail par le facteur capital ainsi que la mobilité des organisations sociales dans un sens
favorisant les économies d'échelles étant des éléments importants de la transition d'une
phase à l'autre. Par ailleurs, cette hypothèse semble bien se vérifier dans des contextes où
les possibilités de migrations sont limitées.
La nature des systèmes agraires mis en place dans les contextes forestiers devient alors un
élément clef du débat sur la biodiversité. Selon qu’ils vont favoriser la fragmentation des
habitats ou au contraire créer des mosaïques complexes de recrus à des stades différenciés et
de ce fait augmenter la diversité des habitats - et des plantes, animaux et micro-organismes
qui en dépendent - ces systèmes contribueront à l’érosion de la diversité génétique ou à son
maintien. L’érosion de la diversité génétique n’est donc pas une conséquence inévitable de la
modernisation des systèmes de culture coutumiers.
Si l’importance de la fragmentation des habitats est bien reconnue pour ses effets négatifs
sur la biodiversité, la question de la coalescence d’un nombre croissant d’espèces de grande
répartition, anthropophiles ou non sur le fonctionnement de l’écosystème forestier reste une
question importante et ouverte. Par les mouvements de gènes qu’ils autorisent ou interdisent
entre les « patchs » de forêt mature, les agrosystèmes forestiers pourraient déterminer
fortement l’évolution de la biodiversité à l’échelle d’un massif forestier par une gestion In situ
de la diversité.
4
Schématiquement, le discours est partagé entre ceux qui pensent que l'accroissement de la population entraîne inévitablement une
détérioration accrue de l'environnement, alors que les autres affirment que la croissance démographique induit innovation et progrès
technique et dès lors ne constitue pas une menace en soi.
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Il est très probable que les systèmes itinérants sur brûlis, qui génèrent une grande
hétérogénéité d’habitats par la mosaïque de stades de régénération qu’ils exploitent soient
plus favorables à la circulation des gènes que les systèmes de culture permanents, plus
intensifs et peu diversifiés.
Ceci est d’autant plus vrai que les principales causes d’hétérogénéité spatiale et temporelle
au sein des forêts tropicales humides sont la variabilité édaphique et la distribution, la taille et
la fréquence des chablis, (cf Sabatier et al., date), conditions que ces systèmes agricoles
reproduisent. Le maintien d’une forte hétérogénéité favorise le maintien de génotypes adaptés
à des facteurs environnementaux variés, augmentant la connectance et la résilience de ces
systèmes. Néanmoins, les liens entre diversité spécifique et stabilité des écosystèmes hyperdiversifiés sont trop complexes et variables pour pouvoir être formulés dans des relations trop
simplistes.
Parmi les différents modèles théoriques exploités par la discipline écologique pour
expliquer la diversité génétique des forêts tropicales, certains semblent plaider en la faveur du
maintien d’une forte hétérogénéité, c’est notamment le cas de l’hypothèse de « perturbation
intermédiaire », généralement attribuée à Connel (1973) et à Grime (1973). Cette hypothèse
prédit qu’à des niveaux faibles de perturbation, la diversité spécifique est généralement faible
et les héliophiles peu nombreuses, ce qui est aussi vrai des gradients élevés de perturbation
avec une dominance d’espèces héliophiles. Le plus haut degré de diversité serait atteint sous
des régimes moyens de perturbation (en fréquence et intensité) avec un peuplement mélangé.
Etant donné le caractère ubiquiste de la plupart des espèces forestières (effet sol limité), la
fréquence et l’intensité des chablis pourrait jouer un rôle dans le maintien et la circulation des
gènes, de par la diversification de micro-environnements générée par les gradients de lumière,
d’hygrométrie et d’amplitude thermique dans le chablis et avec le sous-bois. Ces mécanismes,
comme le suggère Lescure permettent de penser qu’« une exploitation de cet ecosystème
fragile et complexe pourrait être envisagé sous forme de parcelles de petite taille
particulièrement adaptées à la forêt tropicale puisqu’elles reproduit le schéma classique de la
régénération naturelle issue du chablis et de la diversité biologique » (Lescure, date).
Les processus qui sont à l’origine du maintien d’une importante diversité à l’intérieur des
agrosystèmes, s’ils sont maintenant compris des ethno-écologues à l’échelle des milieux
restent peu étudiés au niveau de leurs interactions avec les dynamiques propres des sociétés.
L’érosion de la diversité peut ainsi avoir comme déterminants connus les modes d’intégration
spatiale des activités, l’intensification de l’agriculture, l’orientation commerciale des
productions, les changements technologiques ainsi que l’érosion des savoirs etnobotaniques et
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techniques traditionnels. Il est pour ces raisons important de s’interroger sur les limites
écologiques des systèmes d’activité et en particulier des limites de l'intensification agricole
dans les lieux où, sous l’effet de la croissance urbaine et des plans de développement, les
pratiques agraires et la présence humaine s’intensifient.
D’après Dounias in APFT 2000 vol II
Cataloguée comme un système simple et archaïque, l’agriculture sur brûlis est elle compatible
avec l’évolution des sociétés humaines annoncée par les politiques ?
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Description d’un système de culture : l’agriculture sur brûlis-jachère
Il existe dans la littérature, de nombreuses manières de nommer l’agriculture itinérante sur
brûlis des forêts tropicales humide, renvoyant à diverses propriétés de ces systèmes (mobilité,
défrichement par le feu, élimination du couvert boisé). Que l’on parle d’« essartage », de
« shifting cultivation », de « slash-and-burn cultivation » ou de « swiden cultivation », aucun
de ces termes ne rend toutefois complètement compte de l’ensemble des caractéristiques
essentielles de ce système, à savoir le défrichage par le feu, l’itinérance et la régénération
longue par jachère.
Une définition consensuelle de l’agriculture itinérante sur brûlis est proposée par Conklin
(1957) qui qualifié d’agriculture itinérante sur brûlis (shifting cultivation) "tout système
agricole dans lequel les champs sont défrichés par le feu et cultivés pendant une période
brève pour être ensuite mis en jachère, le plus souvent forestière, à longue révolution".
Le fait fondamental de cette agriculture est que la reconstitution du couvert forestier fait partie
intégrante de ce système agraire.
De manière générale, les principales caractéristiques de ce système sont :
¾ le caractère itinérant;
¾ des périodes de culture beaucoup (20 à 30 fois) plus courtes que les temps de jachère;
¾ un défrichement généralement effectué à l'aide du feu;
¾ l'utilisation de la matière végétale pour transférer la fertilité au sol ;
¾ un outillage faible et l’absence d'intrants.
Aire de répartition de l’agriculture sur brûlis dans le monde
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Longtemps marqués par le désintérêt des agronomes, assimilant ces systèmes agricoles à
de la cueillette ou des formes de vagabondage cultural, les quelques monographies
disponibles jusqu’à une période récente sur les systèmes sur brûlis ont été le fait
d’anthropologues essentiellement (Conklin, 1957 ; Geertz, 1963 ; Ruthenberg, 1971 ; Barrau,
1972 ; Grenand, 1977). Aujourd’hui encore, la vision agronomique de l’agriculture sur brûlis
reste quelque peu teintée par le sceau de l’évolutionnisme, considérant ces systèmes comme
de la « proto-agriculture » (Mazoyer et al., 1997), étape transitoire vers des systèmes plus
intensifs sur le modèle occidental. L’agriculture itinérante peut être considérée comme une
réponse aux difficultés d’établissement des agrosystèmes dans la zone tropicale et comme le
seul système agricole autorégénérant. Le fonctionnement général, malgré la grande diversité
de ces systèmes reste le même. Ainsi, il est toujours possible de distinguer au moins trois
grandes étapes : la préparation du champ, le cycle de cultures et la jachère.
Tout au long de l’itinéraire technique, les processus de décision élaborés par les agriculteur
seront des facteurs importants de diversification entre ces systèmes agricoles, tant au niveau
des groupes que des individus. Le libre arbitre individuel est un trait dominant de ces
systèmes, ce qui les rend difficile l’établissement de typologies ou de modèles. Il faut de plus
considérer que l’objectif recherché par l’agriculteur n’est jamais associé à la maximisation
d’un rendement mais plutôt à la minimisation du risque (climatique, alimentaire, économique
etc.) tout en recherchant le meilleur compromis associant d’autres systèmes d’acquisition de
ressources (cueillette, pêche, chasse, salariat etc.). Les décisions essentielles des agriculteurs
concernent l’emplacement, le calendrier, le choix des cultures, les apports de main d’œuvre
(choix du site, défrichage, brûlis, plantation, entretien, récolte), et le type de succession.
La première étape de l’itinéraire technique consiste après avoir choisi une parcelle à
défricher un espace de forêt. Le choix de la parcelle peut être déterminé par une combinaison
de facteurs extrêmement divers, depuis la nature du substrat, les conditions de pendages,
d’éloignement, la puissance du recrus forestier, la disponibilité de main d’œuvre, des
considérations magico-religieuses ou de droits d’accès. Lors de la phase de défrichage et de
brûlis, jusqu'à 8 séquences d’opérations ont été recensées par Ruthenberg5 (1971: 22-23),
néanmoins la pratique la plus courante consiste à abattre une partie des arbres à l'aide de
haches de sabres d'abattis ou de débroussailleuses, à laisser sécher sur place le matériel
végétal ainsi coupé et à y mettre le feu juste avant les premières pluies.
5
On se contentera ici de les énumérer pour mémoire : "burn and plant", "burn, hoe and cut, plant", "cut, burn, plant", "cut,plant, burn", "cut,
bury refuse in mounds, plant", "cut, add extra wood, burn, plant, hoe", "cut, wait one season,plant", "killing trees by ringing, ridging,
planting".
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Il est important de noter qu'en aucun cas le défrichement n’est complet, c'est à dire que d'une
part les arbres les plus grands ou qui présentent une utilité sont laissés en place et d'autre part,
aucun dessouchage n'est pratiqué. les souches laissées au sol évitent le phénomène de
latérisation. La biomasse des arbres abattus n’est pas intégralement transformée en cendre,
une partie des plus gros troncs restent sur place ainsi que de nombreuses branches qui après
avoir été rassemblée seront l’objet d’un second brûlis.
Les effet écologiques du brûlis sur la fertilité du milieu ont été largement étudiées
(Pontanier et al., 1991) et ses effets améliorateurs sur les propriétés pédologiques sont
dorénavant bien admis. Si une perte en azote et en soufre et en humus est indéniable, les sols
tropicaux férrallitiques les plus fréquents sous couvert forestier humide sont de mauvais
rétenteurs d’éléments minéraux. Leur capacité d’échange cationique faible implique que la
fertilité des milieux forestiers tropicaux réside principalement dans la biomasse forestière
(90%) et dans la litière superficielle (10%). Le recyclage de la forêt s’opère par conséquent en
surface et l’effet pédologique du brûlis consiste à faire disparaître la toxicité aluminique en
accroissant la saturation du complexe absorbant. Les systèmes sur brûlis étant généralement
sans préparation du sol, le feu permet également un ameublissement du sol, facilitant son
travail.
Les services recherchés à travers le brûlis :
¾ Suppression de la végétation indésirable dans le champ
¾ Modification de la structure du sol
¾ Amélioration de la fertilité du sol par saturation des complexes absorbants
¾ Réduction de la toxicité alluminique
¾ Miniralisation des nutriments contenus dans le sol sous l’effet de la chaleur
¾
Stérilisation du sol et réduction de la pression des pathogènes et adventices
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Un système marqué par la diversité
Diversité des espaces de culture
¾ Diversité des cultures et cultivars
¾ Diversité des modes de culture
¾ Diversité des durées de jachère
¾ Diversité des statuts des plantes
¾ Diversité des stratégies individuelles
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Le cas particulier des Aluku (Maripasoula, Papaïchton, Loka)
L’exemple de la communauté Aluku est un cas d’école intéressant, étant à l’intérieur du
groupe des Noirs marrons les plus précocement soumis à la politique de francisation et les
plus destructurés socialement. Cet exemple illustre la situation de nombreuses sociétés
agraires de par le monde qui subissent les effets des politiques nationales d’intégration sociale
et économique, en suivant la voie d’un « développement » pavé de bonnes intentions.
Papaïchton, Loka et les villages situés entre le bourg de Papaïchton et les Abattis Kotica
sont des lieux occupés depuis le début du XIX ème siècle par les Aluku qui considèrent
aujourd’hui encore cette commune comme un haut lieu de leur culture et de leurs traditions.
Maripasoula, située à une trentaine de kilomètres en amont de Papaïchton présente par contre
le visage très différent d’une commune pluriethnique et d’un lieu de migration plus récent. Sa
population à dominante Aluku (plus de 50%) mais également Brésilienne, Wayana, Emerillon
et Créole échappe totalement ou presque à l’influence des règles coutumières et présente un
état de destructuration sociale très avancé. Ces variations intra-communautaires impriment
très distinctement leurs marques sur le territoire et constituent à ce titre un modèle intéressant
pour l’analyse des changements agraires reliés aux évolutions sociales.
Les problèmes associés à l’agriculture et à son développement
L’occupation de l’espace : état des lieux sommaire
D’après les résultats du recensement agricole 2000, la commune de Maripasoula
possèderait une SAU de 742 ha occupée à 97% (719 ha) par des abattis (agriculture sur
brûlis), 2 ha de maraîchage et 20 ha de superficies toujours en herbe. Toujours selon ces
sources, il y aurait environ 170 abattis à proximité du bourg, soit 52,9 % des exploitations.
Néanmoins, au fil des discussions avec la population et les personnes impliquées dans le
développement agricole de cette commune, il paraît vraisemblable au vu des méthodes et de
la rapidité des enquêtes statistiques menées que ces chiffres soient très largement sous
estimés, et que la réalité soit plus proche de 400 abattis. Les tendances sont néanmoins
intéressantes même au regard de ces chiffres : le nombre d’exploitations a augmenté de 28,4%
en 11 ans, passant de 250 à 321, et dans le même temps, les surfaces cultivées ont augmentées
de 74,18 %. Sur la même période, la population totale de la commune serait passée toujours
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au regard des chiffres officiels de 1748 à 3710 habitants, soit une croissance de 112% sur
cette période ce qui équivaut à une croissance moyenne annuelle de 8,62%. Cette croissance
est en soi déjà très imposante, néanmoins, il convient de signaler pour mémoire que
Maripasoula est une commune où le passage et les mouvements de personnes sont importants.
Une forte proportion de la population brésilienne essentiellement masculine, est dispersée
autour de la commune sur les placers d’orpaillage et se rend périodiquement en ville pour
l’approvisionnement ou afin de rejoindre leur famille. Ils entretiennent pour leur subsistance
des abattis à proximité des sites d’orpaillage. Cette population est estimée à environ 2000 à
2500 individus. De nombreux Ndjuka font également partie des personnes de passage, pour
effectuer des « jobs » c’est à dire des emplois saisonniers où ils sont employés comme main
d’œuvre pour réaliser les coupes d’abattis ou des travaux d’entretien. Au total se serait
environ 5000 personnes qui seraient présentes de manière continue dans le bourg et 2000 sur
les citées d’orpaillage, en considérant le turn-over des brésiliens et des saisonniers.
Amérindiens Wayanas et Emerillons, qui représentent 25% de la population officielle soit 940
individus n’occupent que 6.6 % de la SAU, pratiquant une agriculture exclusivement orientée
vers l’autoconsommation, mais assurent une part importante de leurs revenus grâce à
l’approvisionnement en poisson et gibiers dont ils se sont fait une spécialité. L’activité
agricole concernerait environ 11 % de cette population.
La taille moyenne constatée des abattis n’évolue pas singulièrement en 10 ans, et reste autour
de 2 ha comme en 1989, néanmoins on constate une évolution de certaines exploitations vers
des superficies supérieures à 2 ha : 52 % ont une surface supérieure à 2 ha (contre deux fois
moins en 1989), 14 % entre 5 et 10 ha. Je commenterai ces évolutions ultérieurement.
Dans la commune de Papaïchton, 554 ha de SAU (Surfaces agricoles utiles) sont recensés
dont 551 ha (99,8%) d’abattis et 4 de cultures maraîchères, ce qui représenterait environ 531
abattis pour une population évaluée à 1701 individus. Ici comme à Maripasoula, le croît
naturel est imposant (126 % en 11 ans avec une contribution moindre de la migration par
rapport à Maripasoula) mais la population agricole y est beaucoup plus importante (32,2%).
La taille moyenne constatée des exploitations est de 3 ha, avec 90 % des exploitations
comprises entre 2 et 5 ha. Mes enquêtes font ressortir que la taille en augmentation de ces
abattis est reliée à l’évolution des rapports de dépendance, le nombre de personnes à charge à
nourrir comprenant enfants et personnes âgées étant en augmentation.
La grande majorité des abattis est localisée dans les deux cas le long des voies d’accès
constituées par les routes, les pistes à vocation agricoles ou forestières, et le fleuve (rive
française et surinamiènne compte tenu du manque d’espace). D’autres implantations agricoles
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sont directement à proximité des habitations, en zone urbaine, d’autres encore commencent à
empiéter sur les espaces forestiers aménagés, en dehors des secteurs agricoles.
Il existe un gradient très marqué de dégradation et de différenciation des espaces agraires à
mesure que l’on se rapproche de Maripasoula.
Cette dégradation de l’espace est immédiatement perceptible à proximité du bourg où
dominent de jeunes recrus et des zone en cours de savanisation. A mesure que l’on s’engage
sur les différentes routes et pistes agricoles, la forêt secondaire peut être omniprésente mais
cache des réalités souvent très difficiles. Une infime partie du bourg de Maripasoula est
cadastrée, le reste appartenant au domaine privé de l’Etat. Quatre concessions agricoles ont
été octroyées alors que plus de 400 abattis sont occupés de façon coutumière sur ce même
domaine. Il n’existe aucune sécurisation de long terme possible sur le foncier, ni sur les
parcelles agricoles, ni sur les terres à destination de l’urbanisme car s’il existe des droits
d’usages consentis par l’Etat, ils sont tous aliénables au grès des divers intérêts. Un décret
régit l’accès à ces droits d’usages nécessitant la publication d’un arrêté spécifiant la situation,
superficie, consistance des terrains, identité et composition de la communauté etc. Le même
décret spécifie que son aliénation peut survenir sous réserve de l’application des disposition
relatives à la recherche minière, aux travaux d’aménagement, protection de l’environnement
etc. Un projet immobilier de construction de logements sociaux (SENOG) prévoit par
exemple de déloger plusieurs habitants sans titres de la zone du projet, sans compensations.
Tout l’espace agraire situé de 0 à 5Km du bourg est principalement occupé par des anciens
abattis en régénération ; la mosaïque d’états qu’ils définissent comprend essentiellement de
jeunes recrus forestiers de 5 – 6 ans, qui sur le plan de la productivité ne rendent pas
envisageable leur mise en culture ; certains recrus sont néanmoins mis en culture lorsqu’ils
ont atteint une maturité suffisante ou s’il n’existe pas d’autre possibilité pour l’exploitant. Le
reste de l’espace est constitué d’espaces non cultivables. Jusqu’en juillet 2000, un pont cassé
au Km 8 interdisait également toute circulation en véhicule sur la piste Maripasoula –
Papaïchton, intensifiant la pression sur l’espace agraire disponible.
Au delà de 5 km se trouve l’essentiel de la sole agricole utilisée, qui s’étend jusqu’a 15 -16
Km du bourg de Maripasoula. Avec la croissance démographique, les agriculteurs ne
parviennent plus à trouver de nouveaux espaces non encore appropriés à proximité des axes
de communication pour réaliser les nouveaux abattis. La saturation foncière est telle que
malgré la création continuelle de nouvelles pistes agricoles, les superficies rendues
accessibles ci sont immédiatement saturées et les nouveaux abattis atteignent déjà les limites
de la commune voisine de Papaïchton (36 km du bourg de Maripa.). L’avancée des travaux de
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réhabilitation de cette piste a en effet entraîné la mise en place de nouveaux abattis très loin
des zones agricoles.
Trois très modestes pistes desservent le réseau foncier destiné à l’agriculture, toutes
entièrement occupée de manière coutumière, essentiellement par des Aluku sont en très
mauvais état et sans aucun entretien. L’une de ces pistes a été crée par les compagnies
aurifères et le BRGM sur environ 3km ; avec deux autres pistes de 3 et 4 km, elles sert
d’accès aux parcelles de forêt. Enfin la route de Maripasoula à Papaïchton, longue de 36 km
constitue actuellement de par la réserve de terres à laquelle elle permet l’accès, la principale
zone d’extension des abattis.
Il est à ce point de l’exposé essentiel de rappeler que les exploitations sont de plus en plus
éloignées des lieux de vie ; la contrainte de déplacement devient insupportable pour la plupart
des exploitants. Ceux qui peuvent aller à pied jusqu’à leurs parcelles le font, les autres doivent
recourir aux services d’individus mettant à disposition des véhicules, et assurant le transport à
des prix exorbitants (environ 30 € pour un aller simple), diminuant d’autant l’intérêt pour les
activités agricoles.
En dehors de la zone à vocation agricole située en périphérie du bourg, une réserve
foncière de 600 ha, destinée aux projets agricoles est actuellement exploitée en concession
forestière depuis trois ans. Les nouvelles pistes de dessertes agricoles prévues ou en usage ne
sont que de petites jonctions reliant les principales pistes, l’une de 2,5 km, à vocation agroforestière, destinée à l’agriculture après exploitation du bois, deux autres pistes de 1,6 et 1,7
km à vocation agricole et une troisième jonction de 700 m. Les possibilités d’extension sont
en définitive extrêmement réduites, ce qui influe considérablement sur la capacité ou la
volonté des individus à poursuivre une activité agricole. Le coût exorbitant de la réalisation de
ces pistes, compte tenu de leur efficacité (économique et sociale) devrait inciter à la
réflexion ; en consultant les documents comptables, il est par exemple possible de se rendre
compte que 2050 m de piste reviennent à environ 107 334 euros (704 067 F).
Dans la commune de Papaïchton, l’essentiel des abattis se concentre sur la piste en
direction de Loka et sur la route vers Maripasoula. Le problème de saturation foncière n’est
pas aussi marqué dans ce contexte, même s’il faut aller de plus en plus loin pour trouver de
nouvelles parcelles.
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Les logiques économiques relatives aux modes d’appropriation de l’espace
Les structures de production coutumières
Il faut distinguer lorsque l’on aborde la question de l’appropriation de l’espace la vision
que peuvent en avoir les instances de l’Etat de celle que l’on retrouve généralement dans les
sociétés agraires traditionnelles, quand bien même ces visions semblent converger autour de
la question de la définition des droits de propriété. La conception occidentale des espaces
agraires, géographiquement définis, est souvent éloignée de celle de l’agriculteur sur brûlis,
qui ne considère la terre que par les ressources qu’elle peut fournir. Les droits sur ces
ressources sont également établis par l’usage et surtout par le travail qui y est investi, et non
de facto ; de ce point de vue, la terre en tant que réalité organique ne saurait être appropriable
ou aliénable. La terre est propriété collective de groupes de parenté où les individus
n’exercent que des droits d’usages sur les parcelles défrichées. Ces droits peuvent être établis,
lorsque les terres sont abondantes et que des droits initiaux ne sont pas définis, par leur usage
et pour la durée de cet usage. Après quoi les parcelles utilisées pourront retourner au domaine
public. Généralement, comme c’est le cas chez les Aluku, les parcelles défrichées entrent dans
la propriété du lignage, et la dévolution des droits associés s’effectue au sein de celui ci, qui
revendique ainsi son droit de souveraineté sur les espaces qu’il contrôle aux alentours des
villages. Effectué en ligne maternelle chez les Aluku, paternelle ou indifférenciée chez la
plupart des groupes amérindiens, la cession des droits sur une parcelle, même en jachère
depuis de nombreuses années, se fait avec une prérogative en faveur des enfants de l’individu
les cédant. Néanmoins, tout ressortissant du groupe, ou d’un groupe différent s’il s’en fait
préalablement consentir l’usage peut avoir accès à une parcelle pour l’agriculture ou
éventuellement pour y installer son habitation. De la même manière, l’exploitation des
ressources tirées de cette parcelle (cueillette, chasse, pêche) est en priorité attribuée au
propriétaire des droits d’usage, avec qui un accord peut être passé.
Les rapports de production relatifs aux activités agraires sont par conséquent intimement
intriqués dans la nature de la structure sociale dans un contexte dominé par la coutume.
L’économie des groupes Marrons associe l’exploitation des ressources renouvelables du
milieu (agriculture, chasse, pêche), l’agriculture de subsistance et les activités rémunérées. Ce
type d’économie est encore dominant là où les structures sociales qui l’autorisent se sont
maintenues (Papaïchton, Loka jusqu’aux Abattis Kotica pour les Aluku et dans l’essentiel de
la vallée du Maroni pour les autres groupes Marrons), quoique de plus en plus fragilisé. Ce
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n’est plus le cas pour une commune telle que Maripasoula qui est une création beaucoup plus
récente où la coutume n’a plus cours, même si certains aspects de l’organisation sociale
coutumière se sont maintenus.
Le lignage, appelé Mbéé chez les Aluku rassemble l’ensemble des descendants d’une
même aïeule. La parenté se transmettant par les femmes, groupes de résidences, transmission
des droits fonciers, transmission des biens et des obligations s’effectuent en ligne utérine.
Pour des raisons pratiques, compte tenu du vaste réseau d’affins que ce terme embrasse, le Lo,
qui représente une fraction de lignage constitue l’unité sociale et politique de base chez les
Aluku.
Les Aluku, comme les autres groupes Marrons sont marqués par une origine culturelle
commune où prédominent les influences africaines. Les croyances et pratiques religieuses qui
président à l’appropriation du monde et de ses richesses repose sur une métaphysique régie
par le culte des ancêtres d’une part et par la catégorie de l’Obia d’autre part. Dans ces
populations animistes, les schèmes d’objectivation, les formes cosmogoniques qui dominent
impliquent des représentations de la nature, des statuts ontologiques pour les « choses »
pouvant être très différents de ceux que l’on retrouve dans le monde occidental, naturaliste.
L’Obia constitue ainsi une vaste catégorie de pratiques magico-religieuses incluant
médecines, charmes et protections spirituelles, associant le pouvoir des ancêtres à celui des
forces de la nature, et présidant à de nombreux processus relatifs à l’appropriation. La parenté
est elle aussi déterminée par une origine mythique qui continue à courir à travers le lignage et
qui lie tous les individus du groupe. Ainsi, tous les membres du même groupe matrilinéaire
Mbéé ou Lo peuvent potentiellement être dépositaires de l’une des âmes (Akaa) d’un ancien
qui va modeler corps, esprits et vigueur de l’individu. Ceci implique également que toute
mésaction engagée par un membre du lignage peut avoir des conséquences sur l’ensemble des
affins, éternellement liés par leur vulnérabilité et leurs responsabilités les uns envers les
autres. Aucun abattis ne sera défriché par un Aluku sans tenir compte de nombreuses
considérations relatives aux croyances; l’appropriation d’une parcelle sur un territoire donné
passe par l’appartenance à un lignage, qui donne accès à des droits d’usages et par des rites
d’appropriation très importants. Par exemple, lorsque l’on doit choisir une parcelle, il faut
préalablement la parcourir afin d’y détecter la présence de certains esprits (Akanta-ashi,
Ampuku, Katu, Weti-shton, Bumba, Papa-gadu, Koo-sama etc.) qui se manifestent par des
signes particuliers (Boa constrictor, figuiers, termitières, spectres, etc.). Il faut après avoir
identifié les esprits présents faire une série d’Obia afin de libérer la parcelle de leur influence
qui peut être potentiellement dangereuse. Lorsque ces esprits sont trop nombreux ou
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impliquent des rituels trop compliqués, la parcelle est souvent abandonnée, ce qui explique
que certains lieux ne soient pratiquement jamais mis en culture, quelque soit la puissance du
recru végétal. De la même manière, après avoir défriché et brûlé la parcelle, la grande
majorité des agriculteurs continuent aujourd’hui à effectuer les Obia à l’attention de Gôon
Mama, afin d’apaiser les esprits dérangés dans le sol, de « refroidir » la terre, et de favoriser
une bonne récolte. Gôon Mama est une entité particulièrement importante pour l’agriculture
car toutes les plantes médicinales et celles permettant de domestiquer les esprits collectées
dans les abattis se rattachent à cette catégorie.
Déranger ces esprits intentionnellement ou non, c’est exposer sa personne ou n’importe
quel individu de son lignage, femme, ou enfant à leur colère et représailles. Le malheur, la
malchance, la maladie ou encore la mort trouvent dans ce système cosmologique une série
d’explications cohérentes. Ici encore intercède la catégorie de l’Obia pour réparer ces
incidents, que la médecine occidentale à elle seule ne saurait résoudre. Un Boa constrictor
Papa-gadu brûlé par inadvertance dans un abattis sera enterré avec les mêmes égards que
ceux à destination d’un homme et recevra les rites Obia appropriés. De nombreuses crises de
possession, essentiellement féminines sont ainsi associées aux esprits Papa dont la tranquillité
a été troublée, mais ces manifestations peuvent être plus dramatiques si rien n’est entrepris.
A l’intérieur de chaque Lo préside une instance politique le Kuuntu, réunissant
principalement des hommes, et discutant des questions de la vie politique du groupe, sans
intrications supra humaines. Les fonctions religieuses sont à la charge du Kapiten, désigné par
l’assemblée du Kuuntu pour officier dans le cadre du culte des ancêtres. Le Gaan Man qui est
l’autorité suprême du Mbee, est le représentant de l’ethnie intercédant en cas de conflit interethnique et le détenteur des rites secrets associés au culte. Ces représentants n’interviennent
normalement que de manière sporadique dans la direction de la communauté, et il n’existe pas
de pouvoir politique autoritaire à l’intérieur du groupe. Ils peuvent intervenir dans des
problèmes fonciers dans le sens du respect du droit coutumier, mais les litiges sont
généralement rares.
Il existe au sein de ces sociétés une division du travail assez marquée, l’agriculture étant
une activité essentiellement féminine. A la charge de l’homme de trouver une parcelle, de
réaliser les travaux de force relatifs à l’abattage et au brûlis, néanmoins le nettoyage, la
plantation, l’entretien et la récolte sont des activités essentiellement féminines. Un homme a
en général autant de femmes qu’il peut en entretenir, c’est à dire assumer au moins le
défrichage d’un abattis chaque année pour chacune de ses épouses. Cela ne donne en aucun
cas des droits sur les produits tirés de l’exploitation de cet abattis. Au cours de sa vie, et selon
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la solidité de son ménage, une femme Aluku peut ainsi accumuler 15, 20 ou 30 abattis, qui
vont intégrer la sole agricole du matrilignage, qui à sa mort sera répartie entre ses filles. Les
recrus constitués par ses anciens abattis forment une mosaïque forestière qu’il est souvent
difficile de distinguer de la forêt primaire lorsque les durées de retour sur la même parcelle
sont suffisamment longs.
Le droit français relatif au foncier n’a jamais reconnu le système de parenté matrilinéaire,
pas plus que le droit coutumier régissant l’accès, l’usage et la transmission des territoires
occupés traditionnellement par ces communautés. Jusqu’à l’établissement du décret du 14
avril 1987, reconnaissant pour la première fois un droit d’usage aux populations tribales,
Noirs marrons et Amérindiens ont vu leurs territoires « grignotés » et leurs droits ignorés.
Ce système d’appropriation basé sur la primauté de défrichage donnant accès à des droits
d’usages transmissibles se retrouve avec de nombreuses variantes dans la majorité des
sociétés forestières de Guyane. Il est une composante essentielle de l’organisation domestique
partout où il peut continuer à être mis en œuvre, c’est à dire partout où il n’y a pas encore
saturation des espaces agraires liée à la croissance démographique ou sédentarisation trop
marquée des populations. La situation d’abondance des terres et les coûts de transaction
négligeables associés aux droits d’usages ne justifient aucune internalisation. C’est le cas
d’une grande partie des établissements Aluku du Maroni à l’exception de Maripasoula.
Dans ce contexte social, le mode de production dominant repose sur une combinaison de
produits issus de la cueillette, de la chasse et de la pêche, des activités agricoles, et d’activités
saisonnières rémunérées. Les parts relatives de ces différentes activités peuvent varier et les
sources d’erreurs s’accumuler lors des enquêtes pour plusieurs raisons :
Les résultats d’enquêtes peuvent être faussés par les représentations que les individus se
font de leur propre activité ; certaines personnes pensent continuer à avoir des pratiques ou
des usages qu’il est difficile de vérifier sur le terrain et qui sont peut être devenus
anecdotiques ou déjà perdus.
Un très grand nombre de plantes est à usage multiple ; des plantes alimentaires sont
souvent utilisées pour la fabrication d’Obia, de la même manière, des plantes que l’on
pourrait croire à usage alimentaire sont quelquefois destinées à la fabrication exclusive
d’Obia et peuvent être sources d’erreurs.
Enfin, le libre arbitre individuel qui est un trait dominant de ce type de société rend
illusoire et vaine toute velléité de généralisation. Les individus expriment des préférences
dans leurs choix, et sont également soumis à des tabous et autres interdits dont ils peuvent
respecter avec plus ou moins de rigueur les principes.
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Le cas de figure développé ci dessus fait référence à une situation agraire où la sécurité
foncière est encore relativement importante. Dans ce cas l’agriculture est une activité qui
permet fréquemment une emprise variable sur le territoire, en fonction de critères de
préférences édaphiques, de l’état du couvert forestier, de considérations symboliques etc.
De ce point de vue, ce type de tenure foncière, associée à une pressions démographique
faible favorise le maintien de l’hétérogénéité du couvert forestier, sa régénération et une
bonne gestion de sa biomasse. Le choix de plantes féculentes dominantes et d’une gamme
importante de plantes à sauces, associée à la diversité des gibiers déprédateurs capturés dans
l’abattis assure une alimentation équilibrée. Cependant ce cas de figure ne correspond déjà
plus à la réalité des groupes Aluku même les moins destructurés, qui subissent des
changements importants à l’intérieur des organisations domestiques. En particulier, un
nombre croissant d’hommes partent pour des durées de plus en plus longues en migration vers
les villes ou sont impliqués dans des activités marchandes ne leur permettant pas d’assurer les
travaux d’abattis avec la régularité nécessaire au bon fonctionnent de ce système. De la même
manière, les enfants qui assuraient jadis une aide importante sont désormais scolarisés de
manière obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans et sortent également de l’organisation domestique.
Les femmes doivent faire face à ces nouvelles contraintes en employant de la main
d’œuvre rémunérée pour combler le déficit en travail. De ce point de vue, les allocations
familiales qu’elles perçoivent par le biais des naissances ne constituent pas uniquement une
subvention à l’individu mais sont recyclées en investissements dans le maintien des activités
de subsistance. L’adaptation du système productif à la contrainte de travail se fait également
dans le sens d’une simplification par une diminution du nombre de cultivars et d’espèces
entretenues et connues (communication personnelle M.Fleury). La dépendance vis à vis des
produits extérieurs va croissante et engloutit une part importante des revenus des ménages.
L’attrait à l’égard des subsides de l’état va également crescendo, incitant à des naissances
répétées, avec des cas de grossesses de plus en plus précoces, accélérant d’autant la croissance
démographique. Sur le plan nutritionnel, les infirmières de Maripasoula signalent des cas de
malnutrition chez les jeunes enfants Aluku, dont les causes sont liées au recours de plus en
plus fréquent à l’allaitement artificiel. Le coût élevé de l’alimentation infantiles (lait en
poudre etc) conduit à ne pas toujours respecter les doses requises ou à en substituer une partie
par des aliments non appropriés. Un allaitement déficient et l’utilisation d’une eau de
mauvaise qualité conduit à une prévalence des carences chez les jeunes enfants beaucoup plus
élevée que chez les populations Wayana voisines.
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Droits en transition, sécurité foncière et différenciation des structures
productives.
Pour expliquer la manière dont évoluent les structures de droit et la disponibilité foncière
vers un contexte comme celui de Maripasoula, il est possible d’identifier plusieurs facteurs :
Des causes démographiques en premier lieu, car la commune est le siège de migrations
récentes mais néanmoins nombreuses de par sa meilleure dotation en infrastructures
(scolaires, médicales), un marché du travail plus important et une économie plus dynamique
du fait des activités générées par l’orpaillage. Une part importante des hommes est par
exemple impliquée dans des activités de transport de vivres et surtout de carburant entre
Saint-Laurent et Maripasoula et se consacrent également aux activités d’orpaillage, et au petit
commerce. Initialement constituée à partir de la division d’un lignage issu de Papaïchton,
Maripasoula est un lieu où les individus peuvent échapper au contrôle social, et de ce point de
vue va être un pôle d’attraction pour de nombreux jeunes de diverses communautés.
La conséquence de cette augmentation démographique va se traduire par un rapport
décroissant de l’expression
surface _ disponible
, impliquant une réduction
travail _ socialemen t _ disponible
des durées de jachères et une conversion croissante de cultures itinérantes en cultures semi
permanentes et permanentes (maraîchage). Les recrus les plus proches du bourg de
Maripassoula servent également de réserve de terres pour l’installation des habitations des
plus jeunes et des nouveaux arrivants.
La pression démographique croissante représentée par l’augmentation du rapport
n _ actifs _ agricoles
agit dans le sens de l’accroissement de l’insécurité foncière, et la
population _ totale
période pendant laquelle les terres en jachères peuvent retourner dans le domaine public se
réduit considérablement. Les coûts de transactions associés à l’internalisation de ces effets
externes deviennent alors très importants, et l’usage continu des parcelles, un moyen de les
limiter lorsque l’accès à de nouvelles parcelles est difficiles.
C’est après cette phase d’expansion et de saturation de la sole agricole que le nombre
d’agriculteurs cesse d’évoluer au rythme de la croissance démographique globale. A
Maripasoula, le nombre de nouvelles exploitations familiales n’a augmenté que de 28,4 %
alors que la population totale augmentait de 112 % dans le même temps. Les principaux
facteurs explicatifs sont en premier lieu l’arrivée de nouvelles populations qui n’ont pas
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d’abattis. Les lignages les plus anciennement installés se sont approprié une part importante
des terrains à proximité du bourg, et sont eux aussi dans le besoin de s’étendre. Hors de ces
groupes de parenté, là où la redistribution des terres ne peut jouer, il devient plus difficile de
trouver des abattis sans s’éloigner considérablement du bourg. Les durées de jachères des
recrus disponibles à proximité du bourg, souvent inférieures à 5 ans, ne permettent que des
productions médiocres, et la productivité du travail devient trop faible pour justifier leur mise
en culture. La croissance limitée de la population agricole s’explique également par le
remplacement de cette activité par des activités industrielles, salariales ou de services telles
que l’orpaillage, les petits commerces, les activités de transport, et les emplois offerts à
l’intérieur de collectivités.
D’un point de vue économique, l’abattis, traditionnellement orientée vers la subsistance
n’est pas suffisamment rémunérateur pour attirer les jeunes qui n’envisagent pas leur avenir
professionnel dans le secteur agricole, socialement peu valorisé car répondant mal aux
nouvelles normes économiques. Etre « moderne » pour un jeune Aluku, c’est aussi pouvoir
acheter sa nourriture. Néanmoins les causes principales du désintérêt pour l’agriculture
résident dans l’absence de sécurité sur le foncier ; la majorité des agriculteurs étant des
occupants sans titres du domaine privé de l’état, l’investissement sur le long terne dans ce
secteur n’est pas envisageable, surtout lorsque le sous équipement routier intensifie la
précarité des terres et que les coûts de recherche de parcelles et de transport sont exorbitants.
La contrainte d’adaptation à l’augmentation de la pression démographique va être le
moteur de la différenciation des systèmes agraires. Depuis le dernier recensement agricole, 14
% des exploitations contre 1,6 % en 1989 ont des surfaces dépassant 5 à 10 ha. Cet
accroissement des surfaces cultivées fournit aux exploitants des productions bien supérieures
à ce que nécessite la satisfaction des besoins familiaux, leur permettant ainsi de
commercialiser les surplus. D’autres exploitations se sont différenciées vers l’agriculture
maraîchère, l’arboriculture et l’élevage. Une constante est à signaler : toutes les personnes
mettant en œuvre ce type de logique de diversification le font dans l’objectif de s’approprier
un nouveau marché produit par la forte croissance de la population. Les nouveaux débouchés
qui les intéressent concernent les populations qui sont sorties de l’activité agricole pour se
consacrer à d’autres secteurs d’activités, les nouveaux arrivants n’ayant pas d’abattis, les
épiceries, campements d’orpaillage et collectivités locales. De plus, ce sont pour l’essentiel
des pluriactifs, disposant d’une capacité d’investissement supérieure à la moyenne des
exploitations par leurs implications dans des activités de commerce, d’orpaillage etc., leur
permettant d’engager des investissements dans ce domaine d’activité. Hormis le maraîchage
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et l’arboriculture, qui relèvent d’une logique d’intensification, peu consommatrice d’espace,
peu développées et généralement menée à proximité des lieux d’habitations, plusieurs
exploitants conduisent des activités d’abattis sur des très grandes surfaces de 8-9 ha,
travaillant annuellement pour certains sur une sole totale de 20 ha. Sur ces parcelles, le
manioc conduit en extensif est dominant et destiné à une petite industrie de transformation des
tubercules en semoule (couac). Cette situation est autorisée par le fait que leur capacité de
financement permet d’employer une main d’œuvre importante pour le déboisement de
nouvelles parcelles de forêt et d’assurer les coûts de recherche, de transport et d’écoulement
sur le marché des produits. Dans la mesure où la seule limite actuelle à la poursuite de ce type
de logique est la disponibilité foncière, tous ceux qui en ont la capacité tentent de s’approprier
rapidement de nouveaux espaces, de sorte que l’on peut considérer ces ressources forestières
comme étant en accès libre. Le système de gestion commune assorti de droits d’usages limités
qui domine dans le système coutumier n’ayant plus court, aucune capacité d’exclure un
nouveau venu dans cette course n’est possible. Par ailleurs, l’Etat, qui reste le propriétaire
officiel de ces terres gérées par l’ONF, s’exposerait certainement aux pires déconvenues par
une intervention non mesurée.
Le fait que l’appropriation de la terre, malgré l’insécurité du statut, soit de plus en plus
contingente à une occupation continue du sol conduit à l’apparition de stratégies
d’investissements importants sur le court terme, anticipant l’évolution de la population. J’ai
par exemple rencontré une des agricultrices cultivant de grands abattis qui fait extraire le bois
le plus précieux (angélique, wacapou, copi) par une main d’œuvre brésilienne bon marché
afin de construire de petites habitations en vue d’en faire des locations. Une partie du bois
peut également être mis en vente assez facilement au prix de 5€ le chevron (xcm*5cm *4m).
Dans tous les cas, le meilleur moyen de conserver le privilège de droits sur une parcelle
consiste lorsque cela est possible à l’occuper. Dans la mesure où l’investissement représente
un engagement visible dans la productivité de la parcelle, les droits seront conservés. J’ai par
exemple rencontré le cas de plusieurs agriculteurs et non agriculteurs investissant très loin de
la ville dans des petites plantations de palmiers Parépou (Bactris gasipaes) (sur 0,5 ha à 1
ha), dont les fruits sont très recherchés et très prisés, en anticipant la progression de la ville.
Ces productions sont essentiellement destinées au marché de Cayenne où ils sont réputés mais
incitent à la plantation d’autres arbres fruitiers tels que le Cupuaçu, l’avocatier, les bananiers,
divers fruitiers locaux et agrumes à destination d’un marché local. Ce type d’investissement
sur le long terme redéfinit le droit d’usage comme un droit à bénéficier d’un retour sur un
investissement consenti pour une parcelle de terre, mais en rendant possible simultanément le
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maintien du droit d’usage et la non culture de la terre. Cette tendance est intéressante car elle
inverse l’assertion communément admise selon laquelle la sécurité est nécessaire pour
favoriser l’investissement. Ici, c’est l’investissement qui est nécessaire pour sécuriser la
tenure. La question devient alors de déterminer quelles sont les possibilités d’investissements
compatibles avec une mise en valeur des agro-systèmes efficiente sur le plan social et
écologique. Les tentatives de diversification en maraîchages par exemple se sont pour la
plupart soldées par des demi-échecs car s’il existe une demande croissante pour les produits
du maraîchages, en rapport avec l’évolution des mœurs alimentaires, les contraintes
écologiques et économiques demeurent très fortes et pour l’heure insurmontables. Ce type de
production nécessite en théorie l’installation de protections contre les fortes pluies,
d’ombrières, de systèmes hydroponiques, d’irrigation pour la saison sèche et surtout
d’intrants. Les agriculteurs que j’ai pu rencontrer n’ont à quelques exceptions près (cas d’un
haïtien) pas de tradition de recyclage des résidus de récolte, et la fertilisation organiques est
quasi inexistante. Le très faible équipement dont ils disposent, qui est généralement réduit à
un sabre d’abattis, une pioche, une pelle, une tronçonneuse et rarement un pulvérisateur, et le
coût élevé des intrants, des amendements calciques et des produits phytosanitaires conduisent
le plus souvent à une dégradation accélérée des sols limitant d’autant les rendements et les
possibilités de poursuite de ce type de cultures. Outre les difficultés d’approvisionnement en
intrants, leur coût très élevé et la pression forte des déprédateurs, pratiquement aucun de ces
agriculteurs ne dispose de moyen de transport et ne peut assurer un suivi quotidien des
parcelles. Le problème du transport se pose également par rapport à l’écoulement des produits
agricoles : pour les mêmes raisons, il ne permet pas une régularité et une organisation
suffisante afin de pourvoir à une commercialisation efficace des produits. Si l’investissement
de long terme a peu de chance d’être compatible avec une forte propension à l’abandon des
terres, encore faut il que l’investissement en capital soit suffisant pour assurer un minimum de
viabilité sur le plan agro-écologique et sur le plan économique, et que la sécurisation des
statuts fonciers soit également possible. Anthropisation et dévastation ne seraient alors plus
synonymes comme c’est encore souvent le cas.
Note sur l’économie des groupes Marrons du bassin du Maroni
Une dimension souvent négligée des études économiques sur les populations rurales qui
concerne la part de la pensée (l’idéel) dans la production et la reproduction sociale. En
insistant sur l’idée selon laquelle l’économique est, pour reprendre l’expression de Mauss un
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« fait social total », il s’agit de montrer à quel point son étude peut être indissociable de la
compréhension du reste de la structure sociale. La diversité des pratiques économiques est de
mon point de vue associée à la diversité des démarches cognitives et du contexte dans lequel
est sont mises en œuvre.
Pour appréhender cette question, l’étude de la vie matérielle peut être un point de départ
intéressant comme en atteste par exemple l’étude de J.Hurault (1965) sur l’économie et la vie
matérielle des Boni. Néanmoins, par un ancrage trop profond dans ce référentiel matériel, elle
n’explique que peu de choses eu égard aux déterminants des choix qui concrétisent
l’économie. L’approche matérialiste porte par ailleurs en elle la tentation d’une comparaison
un peu rapide entre des systèmes économiques dont les logiques diffèrent, lorsque son
domaine de légitimité n’est pas clairement balisé. Dans une perspective opposée, les
approches de types structuralistes qui verraient plutôt dans les faits économiques de vastes
réseaux d’échanges symboliques, ne semblent pas non plus d’un grand secours, la raison
essentielle étant la limite qu’elles imposent d’emblée sur le statut ontologique de ces
« symboles ». Le divin, les esprits, les objets peuvent avoir une ontologie beaucoup plus
robuste que celle de symboles. Les hommes gèrent du concret par leur démarche cognitive, et
les contraintes techniques et écologiques n’expliquent que partiellement les choix
organisationnels mis en œuvre dans les diverses institutions économiques. Par conséquent,
entre la dure infrastructure marxiste et les approches structuralisantes imposant un choix
délétère, doit exister un champ de réalités intermédiaires qui permet d’éclairer la cohérence
d’orientations qui nous paraissent « étranges » à l’intérieur d’une structure sociale donnée.
L’économie des Marrons ne s’inscrit pas dans une dynamique d’autonomie, mais plutôt
dans une symbiose très ancienne et dans une dépendance croissante vis à vis des économies
surinamiennes et guyanaises. Dans ce processus d’intégration économique et social qui
renforce les inégalités et les écarts, la sorcellerie constitue, à l’intérieur d’une « modernité »
de plus en plus insécurisée, une porte de sortie de la société coutumière. La Aluku est de ce
point de vue également une société où domine la peur car les laissés pour compte de l’ancien
monde se sentent abandonnés par ceux qui s’en sont sortis, qui ont pu économiser et entrer en
capitalisme. Cette peur est ambivalente car d’une part, l’utilisation de charmes dans le but de
s’enrichir rapidement fait craindre l’accusation de sorcellerie (Wishi), qui exclut socialement
le Wishiman qui en fait l’usage, mais dans le même temps ceux qui réussissent socialement
sont également l’objet de convoitises et de pratiques qui visent à les atteindre. Les revenus
monétaires proviennent pour l’essentiel des activités de transport (canotage), des activités
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salariées pour le compte des collectivités, de quelques emplois dans l’administration, de la
commercialisation des produits agricoles, du petit commerce, de l’orpaillage, de l’artisanat, de
la vente de la force de travail (bûcherons, manœuvres), et enfin des prestations sociales,
pensions et retraites. Les femmes ayant des enfants peuvent avoir accès aux allocations
familiales qui constituent également des revenus complémentaires.
En dehors de l’économie officielle, qui représente une part très limitée de l’économie des
Marrons, la plupart des activités économiques précédemment citées s’épanouissent dans la
vaste catégorie du « Business », c’est à dire de l’économie informelle, qui constitue un
phénomène majeur dans l’ensemble du bassin de Maroni. Le « Business » traverse toutes les
catégories d’activités même les plus officielles et toutes les couches sociales. Le cas
d’hommes se consacrant aux activités de transport de carburant et de marchandises achetées
au Surinam à des prix avantageux et les revendent en Guyane a été évoqué plus haut, mais les
exemples sont nombreux. L’accès aux allocations familiales étant limité par la citoyenneté et
surtout par le genre, d’autres hommes, de par leur nationalité française prennent femmes dans
des groupes Ndjuka du Surinam (alors que l’exogamie était jusqu’à une période récente très
limitée) au terme d’une entente sur la redistribution à leur profit d’une part des allocations
touchées ; les femmes Aluku devenant moins disposées à la redistribution.
L’empilement des normes imposées par l’Etat, la coutume, les nouvelles religions, et les
nouvelles manières de penser, crée une zone d’impunité, sans règles imposées, à l’intérieur de
laquelle peuvent se positionner comme des « Big men » un certain nombre d’individus. S’ils
sont capables de se brancher sur la manne des rentes et diverses ressources financières
provenant principalement de l’Etat, ils irriguent des réseaux basés anciennement sur la
protection que représentaient les zones de confiance de la parenté6. Cette parenté n'a plus rien
de commun avec les anciens réseaux, car si elle est souvent constituée d’affins (mais pas
uniquement), elle forme surtout des réseaux d'obligés, de personnes que l’on soumet à son
autorité, mais dont on dépend dans le même temps. Ces individus favorisent ainsi l’émergence
de réseaux économiques et politiques dominés par la corruption. A Maripasoula par exemple,
l’argent circule partout en sous main, depuis le versement d’indemnités de complaisance
jusqu’à la subvention du remplacement d’une roue de mobylette, entretenant un système de
corruption généralisée, qui permet à l’Etat de « tenir » les élus en fermant les yeux sur un
certain nombre de leurs malversations. Ce système permet en outre, par ce « laissez faire » et
6
Il faut se rappeler de l’importance dans le système coutumier de la confiance dans la parenté, soumise à
l’appartenance au même Lo ou au même Mbee, entretenant des liens de dépendance étroits.
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par la non application volontaire des structures de contrôle de légalité de brider toute velléité
de revendications d’évolutions statutaires.
Toutes ces logiques participent elles aussi de la vaste catégorie du « Business », et la
société affiche le consensus. Les accusations de sorcellerie se multiplient dans des contextes
extra coutumiers comme Maripasoula. Cette rigidification de la coutume sous l’influence du
statut social, conjuguée à l’utilisation de la puissance des esprits dans le but de nuire ou à
permettre l’ascension sociale, est à l’origine d’une montée de la violence dans ces sociétés.
La sorcellerie et ses manifestations sont objet de craintes et de peurs qui trouvent leur
origine dans la percolation des normes « modernes », suite aux migrations de plus en plus
facilitées vers les villes où les règles coutumières ne sont plus craintes, rapportant ainsi avec
elles leur lot de violence et de mésactions. La recherche de protections pour soi se développe
dans ce contexte d’insécurité, lorsque les anciens modes de sécurisation, de vivre ensemble,
basés sur la confiance dans la parenté et le consensus entre les lignages cèdent le pas aux
normes sociales du monde « moderne ».
L’explosion des nouveaux mouvements religieux dans ces sociétés est un corollaire à cette
recherche de protections, même si l’adhésion à ces cultes entraîne une mise à l’écart du
lignage pour lequel seul compte le culte des ancêtres. Dans un petit bourg comme celui de
Maripasoula, pas moins de neuf églises d’obédiences diverses (Témoins de Jéhovah,
évangélistes, adventistes, l’église du septième jour, du plein évangile, la Nouvelle église du
Christ et diverses autres sectes en plus de l’église catholique de base) se côtoient, employant à
temps plein une armée de recruteurs. L’adhésion croissante à ces religions diffuse également
des visions beaucoup plus binaires et radicales du monde que celles de la société animiste où
l’individu est en relation avec des esprits très flexibles et conciliants. De ce point de vue, ces
nouveaux cultes par la complexité des normes qu’ils introduisent sont également à l’origine
de la montée d’une violence latente, qui n’est pas forcément visible.
Ces manifestations sont symptomatiques du stress social en augmentation, dont les origines
sont essentiellement économiques. La sorcellerie est un moment de cette modernité, qui peut
être assimilée à une porte de sortie de la société coutumière, mais dont les origines sont en
définitive très anciennes.
Il existe en effet une série de croyances au sein des populations marronnes, qui ont été
particulièrement étudiées au sein des populations Ndjuka, sur l’origine et les causes de la
richesse des « blancs » (Bakaa), et dont les fondements remontraient à la période esclavagiste.
Sans entrer dans trop de détails, il faut rappeler que pendant leur fuite, les marrons
demeuraient dépendants de la plantation pour un bon nombre de biens de consommation tels
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que outils agricoles, fusils, vêtements, récipients etc, qu’ils récupéraient à grand péril lors de
razzias sur les plantations. Ces objets, suffisamment estimés pour qu’ils courent de tels
risques ont néanmoins pu être acquis plus aisément après les traités de pacification survenant
dès 1760. Les planteurs hollandais désireux de limiter les fuites d’esclaves et les razzias qui
portaient d’importants préjudices à l’économie des plantations fournissaient régulièrement ces
biens aux groupes pacifiés en échange de leur aide pour traquer les nouveaux marrons. Après
1857, et le traité d’indépendance, ces usages furent abandonnés, dans l’espoir d’inciter les
marrons à s’engager volontairement comme main d’œuvre dans l’économie des ex-colonies.
Ce fut une période pendant laquelle beaucoup d’hommes se lancèrent en migrations dans
des carrières économiques avec les anciennes plantations, développant un important
commerce de produits forestier en échange de biens manufacturés. Les Ndjuka, premier
groupe pacifié et également vainqueur de groupes minoritaires tels que les Aluku (Boni) et les
Paramaka, placés sous leur tutelle, profitaient de leur position de contrôle - aucun de ces petits
groupes n’ayant accès à la côte - pour s’imposer comme intermédiaires fournissant des biens
manufacturés contre une somme importante de travail.
Dès les années 1880, la découverte de l’or et du balata offrait l’opportunité aux marrons de
se positionner comme transporteurs hautement qualifiés et chèrement rémunérés dans ce
nouveau créneau. L’apparition d’une classe de « nouveaux riches » au sein des villages
apparaissait néanmoins comme un défi aux règles coutumières et comme un affront aux
idéaux de redistribution qui ont été au fondement de la culture des marrons pendant plus de
deux siècles. La crainte d’accusation de sorcellerie conduit d’ailleurs ces canotiers à
développer et financer un nouveau culte, celui de Gaan Gadu, destiné à éliminer les sorciers ;
leur permettant de jouir quelques temps encore de ces richesses. C’est à la génération suivante
que leurs filles classificatoires, accusées de sorcellerie lancèrent la mode des premières
formes de protestation surnaturelles sous forme d’accusations d’usages de Bakuu, destinés à
s’emparer de la richesse des « blancs ».
Dans les cosmologies maronnes, l’être humain réalise son potentiel en le transformant en
richesse (Gudu), quelle que soit sa forme (matérielle, spirituelle). La capacité à acquérir cette
richesse est également une marque des potentialités naturelles et de l’intelligence de
l’individu. Dans la mesure où tous les biens de consommation doivent être acquis par le biais
de l’argent, qui ne peut être obtenu que du « blanc » (Bakaa) qui le fabrique, des instruments
surnaturels ont été inventés pour domestiquer les esprits opérant à l’extérieur du groupe social
de référence. Les deux principales médiations magiques permettant d’accéder à ces richesses
sont constituées par les catégories de Papa obia et les Bakuu (encore appelés Baklou ou
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Bakru). Au lieu de produire de l’argent par des voies non maîtrisées d’eux, les marrons
utilisent ces charmes pour travailler sur leur détenteur, soit de manière douce en développant
des relations d’harmonie (Papa obia) ou par des voies plus agressives (bakuu) en abaissant la
méfiance et par la tromperie. Ces instruments apparaissent dans un contexte de changements
économiques, sociaux et sous l’influence des nouveaux cultes comme des constituants
importants de leurs rapport avec l’économie capitaliste. Ils permettent de mon point de vue de
reconstruire les réseaux de médiations qu’ils ne maîtrisent pas en accédant directement à la
richesse des « blancs », par des « monnaies magiques ».
Les Papa Obia tirent vraisemblablement leur origine des cultes Papa que l’on rencontre en
Afrique aussi bien chez les Fanti, les Achanti et les Yoruba (Dagowé) qui sont les ancêtres
des marrons, et chez qui, de la même manière, ces cultes sont essentiellement féminins.
Les Papa Obia transforment leurs utilisateurs en personnes très attractives, à qui tout réussi et
en leur ouvrant de nouvelles opportunités. C’est un travail sur sa propre personne (son Bon
gadu, qui représente l’une des âmes réincarnée d’un ancêtre), avec l’aide d’un praticien, et qui
n’engage pas de rétribution monétaire. Le praticien Obiaman qui offre ce service gratuitement
fait en général partie du groupe de parenté et se voit offrire une récompense en retour en cas
de succès. La pratique de ce culte est perçue comme un acte social positif.
Le Bakuu est très différent, même s’il existe de nombreuses versions dans toute la Caraïbe, le
Guyana, le Surinam et la Guyane, qui rendent son origine mythique plus ou moins stable. J’ai
ainsi pu récolter plusieurs versions de cas de possessions par des esprits Bakuu sévissant
jusque dans les populations amérindiennes de Saint-Georges de l’Oyapoc. Dans tous les cas, il
s’agit d’une création réalisée par quelqu’un d’étranger au lignage, souvent un prêtre
hindoustani du Surinam à grand frais. Pour certains, il aurait l’apparence d’un petit monstre,
fait de bois, de chaire et animé par l’esprit d’un mort. Pour d’autres, ce serait un nain ou
encore un Ampuku (esprit anthropomorphique de la forêt), voire une personne ayant
l’apparence d’un créole. Chez les Aluku, il est particulièrement effrayant car il est une
fabrication à partir de l’âme d’un mort, donc d’un fantôme (yôoka ou yolok), une personne
exclue de la parenté, n’ayant pris place au rang des ancêtres, et certainement décédée dans des
conditions douteuses (Koosama). Cet esprit, réduit à l’esclavage peut potentiellement être très
dangereux s’il est mal maîtrisé. Si il permet par la tromperie, la confusion mentale, de gagner
rapidement de l’argent, de régler des conflits, s’il peut aller jusqu’à se substituer à une
personne physique afin d’opérer des actions douteuses, il n’en demeure pas moins vrai que
toute négligence de son Bakuu entraîne une sanction souvent terrible, conduisant par la
maladie à la folie ou à la mort de son utilisateur ou d’un membre de son lignage, enfant ou
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femme. La symbolique complexe autour du Bakuu offre un indicateur intéressant des
changements intervenant à l’intérieur de l’économie des groupes marrons car il est
systématiquement associé à la migration, la quête de biens matériels, l’économie et la culture
occidentale, une perte d’autonomie et de maîtrise des médiations permettant d’accéder à ces
richesses, les rapports extra-communautaires et la violence. Dans le même mouvement, le
Bakuu extériorise également les sentiments de culpabilité, d’insécurité, de désir et de peur,
lors de la migration en quête de ces richesses, mettant en danger tout l’édifice social construit
autour de la confiance dans la parenté (Lo ou Mbée).
S’il est vrai que pendant plus de trois siècles, les sociétés bushi-nengé ont su se maintenir
politiquement et culturellement comme les dernières sociétés marronnes à survivre dans le
nouveau monde, c’est d’abord à la faveur d’un isolement et d’une autarcie relative.
Aujourd’hui ces communauté assurent leur permanence en maintenant des normes politiques,
linguistiques et culturelles qui les séparent suffisamment encore des Etats-Nations dont elles
sont sous tutelle. Ces caractéristiques en font dans l’histoire des Africains des Amériques les
sociétés les plus périphériques vis à vis du système monde. Néanmoins, cette autonomie est
aujourd’hui très insécurisée et ces différentes sociétés doivent assurer la transition dramatique
et brutale de leurs anciens modes de sécurisation vers des styles de vies plus conformes aux
attributs de la « modernité ».
Chez les bushi-nenge, les formes cosmogoniques et les schèmes d’objectivation du monde
demeurent propres aux sociétés animistes, recyclés à l’intérieur des rapports marchands qui
prennent une place de plus en plus importante. Ceci suppose que rendre compte de la réalité
économique et sociale de ces groupes implique que l’on s’inscrive dans des contextes
cognitifs non naturalistes à l’intérieur desquels ces relations peuvent s’exprimer. Il apparaît
qu’entre les espaces classiques du politique, du religieux, de l’économique, entre l’Etat, la
coutume et les rapports interpersonnels qui orientent la fabrique de la société, existent
d’autres sphères de négociation. Des interstices de ce système émergent des zones sans règles,
des réseaux économiques, magico-religieux, politiques, d’une nature différente, où humains et
non-humains prennent des attributs qui trahissent le consensus affiché par ces sociétés, qui,
certes, adhèrent à l’image de l’occident mais pas à son modèle.
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Note sur la question foncière en Guyane dans son rapport à la gestion des
ressources.
L’exemple des noirs marrons Aluku illustre le type de contraintes d’adaptations auxquelles
doivent faire face un nombre croissant de populations rurales de Guyane. Plus généralement,
ce sont les populations indigènes, qui ont le plus de mal à adapter leur institutions aux
changements imposés par l’intégration au système français. L’exemple des Palikur de
Macouria (Tonate), constitue une illustration rapide et claire de la manière dont se posent les
problèmes d’accès aux ressources pour d’autres communautés.
Le village Palikur Kamuyene (les gens du soleil (Kamu)) est situé en bordure de la RN I, 3
km avant le bourg de la commune de Tonate-Macouria. Il est constitué par une quarantaine
d’habitations représentant environ 400 individus. Ce village est une illustration dramatique de
l’évolution des communautés amérindiennes vers des situations criantes de pauvreté. Le type
d’organisation sociale que l’on retrouve chez les Palikur est assez différent de celui des Aluku
précédemment développé, s’agissant par exemple des modèles de lien social, du type de
parenté ou de la répartition des activités entre genres (voire APFT pour une fiche
ethnographique de base), néanmoins beaucoup d’autres aspects les réunissent et en particulier
les logiques relatives aux stratégies économiques qu’ils mettent en place.
Ici comme dans les groupes marrons, la question du statut juridique des Palikurs est
essentielle car uniquement 23 % des individus de 15-69 ans sont détenteurs de la nationalité
française, 49 % possèdent des cartes de séjour et 34 % possèdent des papiers brésiliens voire
aucun titre (d’après Renoux et al., 2000). La majorité des foyers du village répondant aux
exigences juridiques relatives à l’attribution des aides sociales arrivent à percevoir au moins
une aide sociale (Allocation familiales, Sécurité sociale, RMI), mais la tâche est beaucoup
plus compliquée pour les 49 % ne possédant que des cartes de séjours voire impossible pour
les nouveaux arrivés et ceux n’ayant pas de titre français. Cette allocation des aides de l’Etat
entrant dans une part importante des revenus des familles contribue à créer des inégalités
importantes à l’intérieur du village sur l’accès à des ressources telles que l’eau potable,
l’électricité, les moyens de transport etc.
L’économie des Palikurs est essentiellement articulée autour de l’agriculture sur brûlis, la
chasse, les activités artisanales de vannerie à base d’arouman (Ischnosiphon spp.) et la
collecte saisonnière de fruits de palmiers (Maripa (Maximilaria maripa); Asaï (Euterpe
oleracea), Comou (Oeunocarpus bacaba)). Seuls quelques hommes (22%) et une femme ont
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un emploi salarié représentant pour l’essentiel des postes d’employés municipaux et de
secrétariat au collège de Tonate ; la grande majorité des autres, souvent par absence de statut
légal trouvent occasionnellement des « jobs », emplois informels pour une demi-journée ou
quelques jours, leur permettant de gagner un peu d’argent. Le recours aux activités agricoles
est par conséquent une nécessité pour couvrir les besoins alimentaires du village et conserver
un minimum d’autonomie par rapport au système économique dominant dans lequel les
Palikur peinent à s’intégrer. Les parcelles de cultures autour du village ne sont plus
constituées que de friches extrêmement jeunes (3 à 4 ans en majorité), faisant office de
jachères, et poussant sur des sols très sableux. Les durées de retour sur les parcelles sont très
courtes de par l’impossibilité de s’étendre (grillages), les terres entourant le village étant soit
des marécages, soit aux mains de propriétaires privés. Une zone de droit d’usage a néanmoins
été accordée par l’ONF sur une superficie de 14.670 ha sur la commune de Kourou (forêt
Balata - Saut Léodate), située à 35 km du village.
Il faut savoir que dans cette communauté, très peu de moyens de locomotion sont à
disposition, parmi lesquels peu de voitures. Les hommes, lorsqu’ ils le peuvent affrontent les
50 km de piste en mauvais état assis à trois, sur un scooter pour se rendre aux abattis où ils
passeront pour certains plusieurs jours compte tenu de la contrainte de déplacement. Aux
alentours du village, moins de la moitié des maisonnées a fait ouvrir un abattis en 2000
(Renoux et al.2000) afin d’avoir du manioc à récolter tout au long de l’année. La production
se réduisant rapidement de par la nature du substrat et le faible apport minéral des brûlis, un
nombre croissant de recrus deviennent impropres à toute culture et ne sont plus cultivés. Ces
pratiques d’abattis menées sur des parcelles de 0, 3 à 0,8 ha avec un cycle cultural d’un an
sont marquées par un spectaculaire appauvrissement spécifique : culture quasi mono
spécifique de manioc, vergers ou ananas sur de faibles surfaces etc. (idem).
La perte d’autonomie des habitants de ce village Palikur, la forte évolution de leur
démographie, couplée à l’influence dévastatrice des cultes évangélistes depuis de nombreuses
années conduit à des situations de stress social important.
Cet exemple n’a pour objet que d’illustrer rapidement un cas différent de population
confrontée aux mêmes questions cruciales de sécurisation foncière et d’adaptation des
systèmes de production que chez les Aluku.
Il illustre néanmoins suffisamment la prise en compte insuffisante de la diversité des modes
d’exploitation et des besoins en sécurisation des populations qui dépendent
pour leur
subsistance des ressources renouvelables, ainsi que l’articulation défectueuse entre politique
de régularisation et montages administratifs.
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Dans le contexte de gestion de la Guyane, la question foncière semble infiniment
problématique car elle demande que l’on prenne en compte, l’état de structuration sociale des
communautés, leurs tendances évolutives, les impacts potentiels des mesures qui seront prises
quant à la pertinence ou la dangerosité des opérations de cadastrage, les impacts sur la
précarité et l’exclusion générée par des mesures de privatisation etc.
Pour l’heure, il semble que bien peu de ces interrogations soient sérieusement considérées par
les instances régionales qui affichent plus volontiers la frilosité de leurs administrations quant
à la perte de contrôle du territoire. Il faut ajouter à cela l’absence de débat public, la non
reconnaissance par le droit positif des formes antérieures des gestion foncières et un
traitement sectoriel et technique de cette question. Ces conditions permettent difficilement
d’envisager la multitude et la complexité des réalités d’une réforme foncière (réforme
législative, redistribution de terres ou réforme agraire).
Plusieurs voies de dénouement semblent néanmoins possibles, comprenant :
¾ Des approches de type patrimoniales avec règles négociées et responsabilisation locale
¾ Un cadastres simplifiés identifiant les droits existants et leur donnant une valeur juridique
¾ Une codification partant des pratiques locales pour les codifier et les inscrire dans la loi.
¾ [Propriété de l’état avec réforme foncière uniquement législative (colonisation dirigée)] ?
Mais il semble en définitive qu’aucune de ces voies ne puisse suffire à résoudre seule les
problèmes déjà existants sur le foncier, qui concernent par exemple dans les sociétés
lignagères les inégalités acquises et instituées quant à la répartition des terres entre lignages
(cas des Aluku) ou l’aliénabilité des droits concédés (idem), l’accès des personnes ne
disposant pas de papiers français (Différents groupes marrons, haïtiens, amérindiens brésiliens
etc.). Néanmoins le problème fondamental relatif au foncier reste que s’il est essentiel, il n’est
pas un déterminant suffisant à l’évolution des structures de production face aux adaptations
qui contraignent les populations rurales (sédentarisation, évolution de la main d’œuvre et des
rapports de production, changements techniques, migrations etc). Des contraintes de
structuration liées aux difficultés d’accès aux marchés, aux prix des intrants, aux limites
imposées par la main d’œuvre risquent de devenir des question tout aussi fondamentales pour
déterminer le type de structure foncières le plus approprié.
Quel qu’ai été le succès passé et la diversité des formes de l’agriculture itinérante sur
brûlis, il est peu probable qu’elle puisse continuer à constituer un modèle unique pour l’avenir
des zones tropicales ; si les agriculteurs itinérants ont su manipuler les processus biophysiques naturels à leur avantage, en rendant hyper productive une fraction du cycle
sylvigénique, ils continueront certainement à faire évoluer ces systèmes agro-écologiques.
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Restent à déterminer quelles évolutions sont possibles dans les différents contextes tropicaux,
et singulièrement dans le contexte de la Guyane, en prenant en compte les déterminants
d’ordres écologiques, techniques et économiques, les procédures d’adaptation et méthodes de
suivi permettant leur évolution. Les stratégies basées sur la transposition de modèles agricoles
tempérés ont jusqu’ici largement fait la preuve de leur inadaptation, et il conviendrait
certainement de repenser une évolution des systèmes agricoles, intégrés à l’intérieur de
l’écosystème forestier. Les stratégies basées sur les modèles tempérés de développement
agricole, visant à une augmentation des intrants en travail, des consommations intermédiaires
et du capital d’exploitation sont en effet antinomiques avec la tendance à maintenir des
systèmes de production plutôt extensifs que l’on observe dans les agricultures tropicales.
Cette augmentation du rendement peut conduire à la diminution de la productivité effective du
travail et éventuellement de la rémunération, tant que l’intensification est « labour intensive ».
Le paradoxe dans un cas de figure comme celui de la Guyane réside dans le fait que s’il est
aberrant de recourir à l’intensification (de type « capital intensive ») par substitution du travail
humain tant qu’il existe un taux de chômage élevé dans la population, il peut exister une
certaine rareté du travail (rareté sociale ou du travail socialement disponible) compte tenu des
conditions actuelles d’insécurité sur ce type d’activité. Cette insécurité comme je l’ai déjà
évoqué a de multiples origine, depuis les problèmes fonciers et de concurrence des produits
importées jusqu’aux déterminants de la production tels que les conditions de prix des intrants
et des produits, l’accès aux crédits et subventions, l’accès à l’information, les problèmes de
statut et les conditions de rémunération du travail. En conséquence, il est peu probable que se
développe l’intensification lorsque la terre est encore abondante par rapport au travail
socialement disponible.
Autour de la question du foncier et de l’accès aux différentes ressources, le multi-usage
étant souvent la règle, les parties prenantes ne manquent pas : Etat, entreprises aurifères, petits
orpailleurs, chambre d’agriculture, mission pour la création du parc, conseil régional,
communautés rurales et intérêts privés en constituent les principaux. Les attentes propres de
chacun risquent de mener à des impasses quant à l’obtention d’un consensus car le foncier est
l'instrument d'enjeux éminemment politiques, associant droits sur la terre et rapports sociaux.
Les problèmes relatifs aux droits et contrats fonciers restent pourtant le plus souvent mal
connus et souffrent de nombreuses approximations. Au niveau agricole, la persistance d’un
vide juridique ou d’un syncrétisme inopérant autour de la question foncière pose le problème
des rapports intergénérationnels à l’intérieur des communautés agraires. Même si la
population agricole ne peut augmenter au même rythme que le reste de la population, un
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nombre croissant de jeunes se trouveront dans l’incapacité d’accéder à du foncier et devront
trouver d’autres activités ou migrer. Les rapports de dépendance entre générations, la sécurité
que représentent les enfants pour les populations rurales de par les obligations sociales de
redistribution risquent de se trouver altérés par un relâchement du lien social.
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Conclusion
Au terme de ces descriptions nécessairement incomplètes, et dont la compréhension est
continuellement dépassée par la complexité de leurs objets, il convient de tirer quelques
conclusions.
Compte tenu de l’importance de l’agriculture sur brûlis pour la subsistance, des contraintes
imposées par les recompositions des rapports de production (rapports de genre, rapports
parents/ enfants, individualisme, salariat,), l’étude de la mobilité du monde rural et des
migrations apparaît comme une entrée pertinente pour comprendre les recompositions de
territoires en Guyane. Dans la mesure où une stimulation de l’habitat dispersé ne semble
guère envisageable, les questions liées à l’intensification, l’utilisation des espaces
secondarisés (forêts secondaires), l’enrichissement des agrosystèmes et surtout les rapports de
production apparaissent également cruciales.
Le rapport des actifs agricoles sur la population totale constitue en effet un domaine vaste et
complexe où se manifestent par excellence les phénomènes imprévisibles touchant à
l’invention sociale.
Les question agraires constituent une entrée particulière de la problématique économique et
de son rapport à la gestion des ressources renouvelables pour aborder la question du
développement ; Cet exposé tente de montrer que les problèmes dits « de développement »
sur lesquels reposent le progrès social ne relèvent pas prioritairement de rapports
économiques ; c’est d’abord sur le terrain politique et idéologique que se mène ce combat,
contrairement à ce qui se laisse entendre par ailleurs.