MAAZ Isma Campus de Paris 2014

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MAAZ Isma Campus de Paris 2014
MAAZ Isma 2014- 2015
Istanbul, Turquie
Journaliste au petitjournal.com
Ne pas diffuser ce rapport de stage
Campus de Paris
Sommaire I – La préparation de la troisième année hors des murs de Sciences Po………………. p.3
➢ Projet initial et recherches préliminaires de stage à l’étranger………………......p.3
➢ Finalisation et réalisation du projet………………….…….………………...……..p.4
II – Premiers pas au sein du petitjournal.com d’Istanbul………………………...……p.5
➢ Description de l’entreprise……………………………………………………….…..p.5
➢ Le travail quotidien du journaliste……………………………………….…...……..p.6
➢ Compétences et savoirs acquis au cours du stage………………………………….p.12
III – À la frontière de l’Europe et de l’Asie, la vie stambouliote……………………….p.14
➢ Byzance, Constantinople ou Istanbul?.......................................................................p.14
➢ Contexte politique et socioculturel de la Turquie………………………………….p.16
IV – Récit des expériences hors-stage……………………………………………………p.19
➢ Projets collectifs, bénévolat……………………………………………...…………p.19
➢ … Et voyages………………………..………………………………………………p.20
V – Objectifs initiaux, quel bilan?.....................................................................................p.22
➢ Découverte professionnelle : le milieu journalistique en Turquie………………..p.22
➢ Ouverture culturelle et linguistique….…….……………………………………….p.24
Conclusion………………………………………………………………………………..p.26
Annexes…………………………………………………………………………………...p.27
2 I – La préparation de la troisième année hors des murs de Sciences Po :
➢ Projet initial et recherches préliminaires de stage à l’étranger
Le métier d’avocat étant pour moi une vocation, je désirais vivement profiter de cette
troisième année à l’étranger pour réaliser un stage dans un cabinet d’avocats et parfaire ainsi
les connaissances en droit déjà acquises au cours des deux premières années au sein du
Collège universitaire de Sciences Po. Mes premières recherches de stage se sont donc
naturellement orientées vers le milieu juridique. Mon projet était déjà tracé : je souhaitais
obtenir un stage au sein d’un cabinet de juristes aux États-Unis, à New York très
précisément.
J’ai commencé à rédiger de nombreuses lettres de motivation que j’ai ensuite adressées à
plusieurs avocats new-yorkais spécialisés dans le droit des affaires. La finalité était de pouvoir
me familiariser avec le domaine juridique et acquérir quelques notions essentielles de cette
branche du droit, en vu de ma candidature au programme de master Droit économique
dispensé au sein de l’École de droit de Sciences Po.
Les premiers entretiens ont été infructueux. Les avocats avec qui j’ai pu discuter ont très
souvent mis en exergue le fait que mon expérience juridique était bien trop lacunaire par
rapport à des étudiants ayant achevé leur dernière année de master. J’avais également
conscience que les avocats qui étaient prêts à me choisir ne me confieraient pas des tâches très
attrayantes. Je craignais alors qu’une telle immersion dans le milieu du droit ne soit en deçà
de mes attentes, c’est pourquoi j’ai décidé de repenser mon projet et ce, à tous les égards.
L’été dernier, la chaîne de télévision Arte avait diffusé un reportage passionnant sur la ville
d’Istanbul, que j’avais eu la chance de visiter il y a quelques années, lors de mon premier
séjour en Turquie. À l’époque, je m’étais déjà promis de revenir visiter cette cité fascinante et
envoûtante, à cheval entre l’Europe et l’Asie. Après avoir visionné ce documentaire et discuté
avec mes proches, j’ai choisi Istanbul comme destination pour cette année hors des murs de
Sciences Po. J’ai commencé à réfléchir aux opportunités qui se présenteraient à moi si je
choisissais d’effectuer un stage dans la plus grande ville de Turquie.
3 ➢ Finalisation et réalisation du projet
J’ai renoncé à poursuivre mes recherches de stage dans un cabinet d’avocats. N’ayant aucune
connaissance du système juridique et des conditions d’exercice d’une telle profession en
Turquie, j’ai préféré me diriger vers d’autres voies. J’ai découvert, tout à fait par hasard, que
lepetitjournal.com – quotidien en ligne pour les Français et les francophones du monde entier
– comptait une édition à Istanbul. Après le droit, la discipline qui m’intéresse le plus est le
journalisme. Les deux matières se recoupent à différents points de vues et ont d’ailleurs
fusionné pour former ce que l’on nomme le journalisme juridique. Le droit et le journalisme
exigent la même rigueur, le même souci de la précision et encouragent fortement au
développement d’un esprit critique. Je suis entrée à l’Institut d’études politiques de Paris par
le biais des Conventions d’Éducation Prioritaire (CEP), une procédure qui pousse les
candidats à revêtir les lunettes de journaliste et à embrasser, durant l’année de préparation du
concours d’entrée à Sciences Po, cette profession. J’ai aimé réfléchir et m’interroger sur une
problématique contemporaine, la crise syrienne en l’occurrence. J’ai aimé m’attarder sur les
nombreux soubresauts politiques que connaissait alors le régime de Bachar el-Assad et en
extraire des enjeux essentiels, tout en développant des clés de compréhension et d’analyse.
J’ai aimé produire et présenter devant le jury un travail matériel chronophage : le dossier de
presse. Tous ces éléments réunis m’ont poussé à déposer une candidature spontanée auprès de
la responsable d’édition du petitjournal.com d’Istanbul, Meriem Draman, dont j’avais trouvé
l’adresse e-mail sur Internet, en tapant simplement le nom du quotidien suivi d’Istanbul. Elle
m’a répondu très rapidement afin de m’informer qu’elle transmettait ma requête à la
rédactrice en chef du journal.
Dès le lendemain, Anne Andlauer – qui supervise le travail rédactionnel – me proposait un
entretien original, un cas pratique. Elle m’a demandé de rédiger deux brèves dans un délai de
24 heures. Comme leur nom l’indique, les brèves sont des textes très courts qui livrent, en
quelques lignes, une information de manière précise mais concise. Le première, imposée par
la rédactrice en chef, relatait la tragédie humanitaire touchant la communauté kurdophone des
Yézidis d’Irak, poussant des milliers d’entre eux à l’exil vers la Turquie. Pour la seconde
brève, j’avais choisi de traiter de la situation dans la bande de Gaza, après l’offensive
meurtrière de l’armée de Tsahal, à l’été 2014. L’autre exercice que j’ai dû effectuer était la
rédaction d’un article annonçant la fermeture d’un commerce emblématique du quartier de
Beşiktaş, situé sur la rive européenne d’Istanbul. À l’issue de ces quelques épreuves, ma
candidature a été retenue.
4 II – Premiers pas au sein du petitjournal.com d’Istanbul :
➢ Description de l’entreprise
Le 27 octobre 2014, une semaine après mon arrivée à Istanbul, j’assistais à la première
réunion de rédaction du journal. Elle a lieu chaque mois et est le seul moment, en dehors des
évènements culturels, où nous nous retrouvons physiquement ensemble. Pour l’occasion,
toute l’équipe est réunie : Meriem Draman, responsable de l’édition, Anne Andlauer,
rédactrice en chef, ainsi que quelques stagiaires dont le nombre tourne toujours autour de
quatre voire cinq. Les journalistes sont très souvent des étudiants Erasmus, en échange à
l’université francophone de Galatasaray d’Istanbul, des élèves de master qui effectuent leur
stage de fin d’études ou simplement des bénévoles.
Les réunions de rédaction se tiennent à chaque fois dans un café où nous abordons, pendant
plus de deux heures, différentes problématiques. Anne commence toujours par des remarques
générales sur la qualité de nos écrits, apportant un regard neuf et critique sur ceux-ci. Grâce à
ces reprises, j’ai pu atteindre au fil des mois une marge de progression très satisfaisante.
Meriem nous présente ensuite les données statistiques, qui nous informent des productions les
plus lues et les plus partagées sur le site du petitjournal.com d’Istanbul. Nous sommes ainsi en
mesure de savoir quelles rubriques sont plébiscitées par les lecteurs et méritent d’être
prolongées dans le temps long. La troisième et dernière partie de la réunion est dédiée à
l’échange des idées et la répartition des futures tâches. Il s’agit, entre autres, d’une feuille de
route nous accompagnant jusqu’à la prochaine réunion. Anne nous incite quant à elle à
toujours proposer davantage, nous rappelant souvent qu’il ne suffit pas d’avoir une belle
plume pour être un bon journaliste. La force de proposition et d’innovation de ce dernier est
déterminante dans son travail quotidien.
Au petitjournal.com d’Istanbul, nous ne disposons donc pas de bureaux, chaque journaliste
travaille depuis son domicile, comme dans plus de 90% des éditions du petitjournal.com dans
le monde. La taille modeste de l’entreprise ne nécessite pas que nous ayons des locaux et,
d’un point de vue économique, une telle organisation est plus avantageuse. Pour Anne qui
travaille pour d’autres médias – Radio France International, Le Temps, le Soir – une telle
situation est beaucoup plus confortable. Un sentiment que je partage entièrement depuis mon
arrivée au sein de la rédaction.
Il existe cependant une salle de rédaction virtuelle sur Skype – la newsroom – à travers
laquelle nous communiquons et échangeons quotidiennement. De prime abord, je craignais
que le fait de ne pouvoir côtoyer au quotidien mes collègues compromette mon intégration et
5 ma motivation. Après quelques semaines de travail, je n’ai plus ressenti aucune lassitude à cet
égard. Pour cause, un tel aménagement, présente en réalité de nombreux avantages sur
lesquels je reviendrai longuement ci-dessous.
Chaque matin, du dimanche au jeudi, Anne attribue les sujets que chacun devra traiter sous la
forme de brèves ou d’articles. Nous disposons néanmoins d’une grande liberté de choix et
sommes vivement encouragés à déterminer nous-mêmes les thèmes d’actualité sur lesquels
nous souhaitons nous arrêter. Pour notre rédactrice en chef, la qualité des travaux est bien
meilleure lorsque ces derniers ne sont pas imposés et que leur production résulte a fortiori
d’un choix délibéré du journaliste.
➢ Le travail quotidien du journaliste
Le travail au sein du petitjournal.com d’Istanbul obéit toujours au même diptyque. Il y a,
d’une part, l’activité rédactionnelle pure qui consiste à retranscrire l’information politique,
économique, sociale et culturelle concernant la Turquie mais également ses relations avec la
France, ou l’Europe. En début de journée, je consulte les journaux en ligne afin de choisir les
sujets les plus susceptibles d’intéresser les lecteurs. Je m’appuie en priorité sur des sources en
turc – très souvent traduites en anglais – et en français. Pour les revues de presse, nous
rédigeons donc des textes relativement à la fois courts et intelligibles, qui doivent permettre
au lecteur de déceler très rapidement l’information et d’en saisir l’essence. La société
médiatique est elle aussi entrée dans l’ère de l’instantanéité, si bien que certains journaux en
ligne, à l’instar du Nouvel Observateur, indiquent en début de chaque article, le temps que
l’internaute devra consacrer à la lecture de celui-ci. De ce point de vue, le choix des titres est
déterminant car il doit introduire l’information, sans la déflorer toutefois. Nous évitons tous
les titres racoleurs dont l’unique finalité est la recherche de clics. L’honnêteté envers le
lecteur doit être l’un des crédos du journaliste, ce qui n’est malheureusement pas toujours le
cas. J’ai en tête cet exemple de l’un des correspondants du journal Libération en Turquie,
présent à Istanbul lors des manifestations de Gezi, vague de contestations sans précédent dans
l’histoire du pays. Initié à l’origine par une poignée de militants écologistes opposés à la
destruction du parc de Gezi, à la lisière de la place Taksim, le mouvement a également rallié
de nombreuses personnes opposées à la politique du gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan,
alors qu’il était encore Premier ministre. Décrivant l’affrontement entre les manifestations et
les forces de l’ordre, ledit correspondant, un certain Marc Semo, écrit la chose suivante :
6 “Scènes d'une extrême violence place Taksim. Tout à coup, les forces anti-émeute ont lancé
l'offensive sauvage. Ils massacrent les gens à coups de matraque, les camions aspergent tout
le monde de lacrymo, il y a des dizaines de blessés, c'est la panique. Les gens affluent dans
les rues autour, beaucoup plus nombreux que dans la journée. Ils sont très en colère. La nuit
sera longue et violente place Taksim”. À la lecture de ce récit, nous croirions presque assister
à des “scène de guerre”, déjà décrites dans les médias français à l’époque. En réalité, la
répression des manifestations n’a jamais pris la forme de “massacres” tel que l’a décrit
l’envoyé spécial de Libération.
Au petitjournal.com d’Istanbul, nous sommes projetés au coeur d’une actualité très prolifique.
Ces dernières années, la Turquie connaît de nombreux bouleversements : victoire de l’ancien
Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan et du parti de la Justice et du Développement (AKP)
aux élections présidentielles en août dernier, procès des militants de Gezi, affaires de
corruption, vagues d’arrestations massives contre les sympathisants de l’imam Fetullah
Gülen, proche jadis de l’AKP et de l’actuel président turc, débordement du conflit syrien sur
les frontières de la Turquie. La somme, non-exhaustive, de tous ces faits donne lieu à de
nombreuses brèves. Il existe une hiérarchie entre les brèves qui peuvent être publiées à
n’importe quel moment car elles ne relatent pas une information temporelle, c’est-à-dire
datée. Dans le jargon journalistique, elles sont dites “dans le marbre” – en référence à la
froideur de la roche – car elles ne découlent pas d’un fait imminent. Il y a, d’autre part, les
brèves qui reprennent une information des dernières 24 heures, et dont la publication doit
suivre rapidement. Les brèves plus simples font référence à un évènement achevé, comme
une conférence ou un sommet. Les brèves qui sont, en revanche, plus délicates sont celles qui
doivent être écrites au moment même où un évènement se produit. Je me souviens de la prise
d’otage du procureur en charge de l’enquête sur la mort de Berkin Elvan – un adolescent
touché à la tête par une grenade lacrymogène lors des manifestations de Gezi – qui s’est
déroulée dans l’une des salles du Palais de justice de Çağlayan (Istanbul), le 30 mars dernier.
Pour reprendre cette information, qui arrivait au compte-gouttes, j’ai dû suivre l’actualité
entre 10 heures, le moment où est survenue la prise d’otages, et 21 heures, lorsqu’elle s’est
achevée. Il s’agit indubitablement de l’information la plus difficile que j’ai eu à traiter car elle
impliquait d’être à l’affût de la moindre mise à jour et que le drame qui est venue la clôturer a
mis en émoi tout le pays. Le même jour avait lieu une panne d’électricité spectaculaire et
massive qui a paralysé plusieurs provinces de Turquie. Une journée très chaotique en somme.
7 L’autre mission du stagiaire est d’aller sur le terrain et de couvrir des évènements très divers :
vernissages
d’exposition,
spectacles,
concerts,
conférences,
rassemblements,
commémorations. Il s’agit, sans nul doute, de la partie la plus stimulante de mon travail au
sein du petitjournal.com. Pour mener un reportage, je dois me déplacer dans différents
quartiers d’Istanbul. Je ressens toujours cette même excitation de découvrir, à chaque fois, de
nouveaux lieux et de nouvelles personnes. Carnet de notes et appareil photo en main, je tente
de retranscrire l’évènement tel que je l’ai vu et tel que le lecteur l’aurait vécu s’il avait eu
l’occasion de s’y rendre. Dans les articles où je décris les visites que j’ai effectuées, je
m’évertue à retranscrire, à reproduire même, les images, les sons, les odeurs que je vois, sens
et entends. L’étape préliminaire à la rédaction d’un article est toujours ponctuée par cette
même question : “que voudrais-je lire si j’étais à la place du lecteur?”
Le stage en tant que journaliste m’a permis de développer à cet égard mes capacités littéraires
ainsi que mon imagination, toujours animée par ce souci du détail. Une volonté qui se reflète
notamment dans les articles relatant un spectacle ou une exposition auxquels j’ai assistés. Le
dernier évènement auquel je me suis rendue fut la soirée de lancement d’un ouvrage dédié à
Loulou de la Falaise, figure emblématique du mannequinat français des années 1990. Cidessous, un extrait de mon article paru le 1er mai dernier :
“Istanbul’74. Au deuxième étage d’un immeuble de Turnacıbaşı Caddesi, loin du brouhaha
de l’avenue Istiklal, à Taksim, avait lieu la cérémonie de lancement de l’ouvrage Loulou de
la Falaise, un vibrant hommage en images dédié à celle qui fut, pendant plus de trente ans, la
muse et la collaboratrice privilégiées d’Yves Saint Laurent. Un ouvrage co-réalisé par
Natasha Fraser-Cavassoni et Ariel de Ravenel.
Sur la couverture en noir et blanc, Loulou fume avec nonchalance une cigarette déposée sur
le bout de ses lèvres. Elle arbore une riche parure – en perles cette fois-ci – sa tenue
préférée. Une image qui fait écho à la préface signée par Pierre Bergé : “Sur elle, les
vêtements sont comme une seconde peau. Les bijoux sortaient de ses mains comme celles d’un
magicien”. Des citations, l’album en regorge. À travers elles se dessine, en filigrane, le
portrait de cette beauté à la fois troublante et insaisissable, “un caméléon” comme aime à la
décrire Natasha Fraser-Cavassoni.”
8 L’un des évènements les plus amusants que j’ai vécus est la traversée du pont du Bosphore –
qui enjambe et relie les continents européen et asiatique – à pieds. Le 16 novembre dernier
avait lieu une nouvelle édition de la Fun Walk du marathon d’Istanbul, un périple de huit
kilomètres sans chronomètre, ni classification entre l’Europe et l’Asie. Plus de 100.000
marcheurs et coureurs (dont je faisais partie) ont fait trembler le pont, qui se serait même
balancé sous le poids de nos pas, selon le médias locaux. C’est la seule fois dans l’année où il
est possible de fouler à pieds le pont du Bosphore et de voir des personnes défiler, jouer aux
cartes, pique-niquer lors de ce qui est censé être, à l’origine, une course. Le second évènement
qui m’a le plus marqué est cette rencontre-débat avec la journaliste et écrivaine française
Michèle Fitoussi, Nathalie Loiseau, directrice de l'Ecole Nationale d'Administration (ENA), et
Elif Şafak, écrivaine turque de renommée internationale. Trois femmes d’exception qui se
sont longuement confiées sur leurs engagements personnels et professionnels ainsi que la
relation, parfois conflictuelle, entre féminité et modernité. Je me souviens encore des mots
péremptoires et incisifs de Nathalie Loiseau, auteure de Choississez tout – manifeste pour
l’égalité des sexes – qui appelle les femmes à ne pas “concilier vie privée et vie
professionnelle” car il s’agit d’un aveu de faiblesse. Selon elle, il faut “tout vouloir et tout
choisir”. C’est dans cette nuance sémantique que réside le début du combat féministe. Un
autre indice de la place prépondérante accordée aux intellectuels français en Turquie fut cette
conférence donnée par l’économiste Thomas Piketty à l’université de Galatasaray d’Istanbul,
à l’occasion de la sortie de son ouvrage intitulé Le Capital au XXIe siècle. En tant que
journaliste, j’ai eu la chance d’obtenir une place pour assister au colloque, me remémorant par
la même occasion l’un des cours magistraux de microéconomie dispensés par Étienne
Wasmer, en première année à Sciences Po.
Le troisième évènement qui m’a quant à lui le plus frappé fut l’hommage rendu le 11 janvier
dernier aux victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo. Sur la place Taksim – devenue
célèbre à la suite du mouvement de Gezi de juin 2013 – ils étaient nombreux à être venus
scander le fameux slogan “Je suis Charlie”. Malgré la neige et le froid mordant, Français et
Trucs se sont réunis devant l’Institut français d’Istanbul, située à l’entrée de l’avenue Istiklal,
“avenue de l’Indépendance” en français, –renommée ainsi après la guerre qui a opposé entre
1919 et 1922 les puissances alliées aux troupes victorieuses de Mustafa Kemal Atatürk, le
père des Turcs – en hommage aux journalistes et policiers abattus. J’ai d’ailleurs rencontré
des étudiantes de Sciences Po Paris qui m’ont expliqué que pour la première fois depuis leur
départ à l’étranger, elles souhaitaient revenir en France, à Paris précisément, afin de se
9 recueillir avec leurs concitoyens. Un désir partagé par tous les expatriés français en Turquie,
avec qui j’ai pu échanger lors de cette journée de commémoration. Cela dit, je crois que le
choc provoqué par les évènements du 11 janvier a également gagné Istanbul, où la
communauté francophone est très active.
Enfin, l’un des plus beaux souvenirs qui a ponctué ma vie d’apprentie journaliste fut cette
journée au coeur de cette insoutenable précarité qui touche les réfugiés syriens présents sur le
sol turc. Le nombre de Syriens exilés en Turquie s’élève actuellement à 1,7 million de
personnes, excluant par ailleurs les quelque 300.000 réfugiés irakiens. Dans un rapport publié
en avril dernier, l’Organisation des Nations Unies (ONU) indiquait que ce chiffre devrait
bientôt atteindre 2,5 millions avec l’arrivée de 800.000 autres Syriens d’ici la fin de l’année
2015. À l’occasion de la Journée internationale du bonheur, qui a été célébrée le 20 mars
dernier, j’ai été conviée à un “bazar gratuit” organisée par des ambassadrices de bonne
volonté. Réunies dans un collectif qu’elles ont elles-mêmes créé, une dizaine de femmes
expatriées arabo-francophones vivant à Istanbul ont décidé de venir en aide aux réfugiés
syriens de l’arrondissement de Kuçukçekmece, où leurs conditions de vie sont très pénibles.
Je garde, encore aujourd’hui, un souvenir chaleureux de ce jour dont voici un extrait conté
dans l’article que j’ai rédigé :
“Le cortège prend aussitôt place autour de tables généreusement garnies de bonbons, de
pâtisseries et de boissons chaudes. Selam et sourires se confondent tandis que l’équipe de
volontaires, désormais rejointe par une poignée de fonctionnaires, soigne les derniers
préparatifs. Des discussions, où le turc et l’arabe se mélangent, s’engagent entre les familles
et le collectif de “bonne volonté”, tel que le qualifie à plusieurs reprises Meriem Sbihi, l’une
des coordinatrices du projet. “Il s’agit d’une aide totalement informelle […] d’un point de
vue administratif, cette association n’existe pas” précise-t-elle.” Pendant ce temps, filles et
garçons se précipitent autour de l’estrade où trônent les livres et les jouets qui leur sont
destinés. ”Un chacun!” précise une voix en arabe, très vite recouverte par les cris et les rires
des enfants. Certains retournent auprès de leurs parents, exhibant fièrement leurs nouvelles
acquisitions alors que d’autres jouent à attraper les ballons de baudruche multicolores que
leur lancent les volontaires.”
De telles expériences sont d’une richesse inouïe, intellectuellement et humainement parlant.
Le regard curieux et intrigué que je pose sur Istanbul et sa communauté n’est jamais rassasié.
Lorsque je crois parvenir à saisir ses codes, ses langages, je suis de nouveau surprise.
10 Dans le cadre de mon stage, j’ai également pu rencontrer et interviewer des personnes issues
de milieux très hétéroclites. C’est ainsi que j’ai pu m’entretenir avec Romain Duffaut, le
directeur commercial régional d’Air France-KLM en Turquie, Yves-Marie Laouënan,
Président de la Chambre de commerce en Turquie, Bedri Baykam, un artiste engagé et opposé
à Recep Tayyip Erdoğan, l'archevêque Aram Atesyan, vicaire patriarcal arménien d’Istanbul,
l’ambassadeur et la consule de France à Istanbul mais aussi de nombreux diplomates,
professeurs, entrepreneurs, musiciens, stylistes, écrivains, photographes aux parcours très
denses. Une des premières rencontres dont je me souviendrai toujours fut celle avec Claude
Rumpler, le directeur de L’Oréal-Turquie. Dans le cadre d’une rubrique intitulée “Les rdv de
l’éco”, je me suis rendue au siège du groupe afin de réaliser une interview avec le PDG de
l’entreprise. Au cours de l’entretien, j’évoque la fameuse opération “BBR” qui a terni, au
cours des années 2000, l’image de L’Oréal en France, ce qui ne semble pas du tout plaire à
Claude Rumpler.
Pour rappel, l’affaire “BBR” commence lorsque Garnier, filiale du géant français, lance une
campagne de recrutement d’animatrices pour faire la promotion de produits capillaires. Les
responsables de l’opération ont décidé d’exclure les candidatures des femmes d’origine
africaine, arabe ou asiatique, demandant à Adecco de ne retenir que celles correspondant au
type Bleu, blanc, rouge (BBR). Le scandale éclate et SOS-Racisme décide de saisir la justice.
En 2007, les trois sociétés L’Oréal, Garnier et Adecco sont condamnées par la 11e chambre
de la cour d'appel de Paris à verser 30 000 euros de dommages et intérêts ainsi que 10 000
euros pour payer les frais de procédure de SOS-Racisme. Lors de l’interview, je décide donc
de demander à Claude Rumpler si cette promotion intensive de la diversité depuis la fin des
années 2000 chez L’Oréal est une tentative de se racheter auprès de l’opinion publique et lui
faire oublier les errements de la politique du groupe. Le directeur régional de Turquie s’agace
et tente d’éluder la question. J’insiste mais n’obtiens pas de réponse. Malgré tout, cette
rencontre fut, comme toutes les autres, une expérience féconde.
11 ➢ Compétences et savoirs acquis au cours du stage
Dans le cadre de mon stage au petitjournal.com d’Istanbul, j’ai pu développer et acquérir de
nombreuses qualités. Tout d’abord, mes capacités rédactionnelles se sont considérablement
accrues. Je maitrise aujourd’hui les codes de construction des articles, des brèves ainsi que
des interviews. Pour chacune de ces rubriques, je sais désormais quel style d’écriture adopter.
Comme à Sciences Po, l’esprit de synthèse est déterminant. Un journaliste doit être en mesure
d’identifier rapidement une information et de la retranscrire de manière claire et concise, sans
user de digressions. Mes capacités d’analyse ont été renforcées par le stage. Je suis désormais
en mesure de déceler et d’extraire une information d’un contenu plus vaste sans difficulté.
Bien que je ne désire pas m’orienter vers des études de journalisme, je crois que cette qualité
me sera utile pour la suite.
Au fil des mois, les heures que j’ai consacrées à la confection de mes travaux ont
progressivement diminué, sans pour autant sacrifier la qualité de leur contenu. Simplement,
j’ai appris à mieux répartir mon temps de travail et à être plus rapide. Je suis désormais dotée
de réflexes qui augmentent mon efficacité, notamment dans le traitement de l’information. Un
journaliste rigoureux et responsable doit être très vigilant à l’égard de ce qu’il produit dans la
mesure où ses écrits seront lus et partagés par ses lecteurs. Cette précaution s’applique
particulièrement aux stagiaires du petitjournal.com d’Istanbul car lorsqu’il s’agit d’un
quotidien ligne, l’information devient vite incontrôlable. Toujours animée par ce souci de
rigueur et d’honnêteté, je vérifie l’ensemble des sources que je cite. Une exigence que
j’appliquerai également
Le fait de travailler à domicile m’a permis d’être plus autonome et indépendante. Lorsque je
n’écris pas d’article, je dois m’occuper d’une voire deux brèves par jour. Une fois leur
rédaction achevée, Anne relis et apporte ses éventuelles corrections avant de me libérer. Un
formidable avantage car en parvenant à finir rapidement mes écrits, je dispose de beaucoup de
temps libre pour découvrir la ville d’Istanbul. Le stage au sein du petitjournal.com offre une
très grande flexibilité. Il m’a également permis de développer mon sens de l’organisation, une
qualité qui m’a souvent fait défaut auparavant.
D’un point de vue intellectuel, cette expérience fut très exaltante. Le journalisme est une
discipline qui demande de connaître et de maîtriser des sujets multiples dans des domaines
très variés, telles que la politique, l’économie, la culture et la société. J’ai énormément appris
sur l’actualité en Turquie, mais également sur celle de la communauté française et
francophone. Ma perception des innombrables bouleversements politiques que connaît la
12 région a énormément évolué et la simple curiosité que j’éprouvais à l’égard de l’histoire de la
Turquie s’est transformée en une véritable fascination pour le pays.
Durant ces huit mois, j’ai beaucoup appris sur moi-même. De nature réservée, j’ai tendance à
m’isoler bien que je désire sincèrement aller vers l’autre. Le stage au petitjournal.com s’est
révélé être une excellente thérapie car il m’a appris à nouer des contacts pérennes avec les
personnes que j’ai pu côtoyer. Les premières interviews ont été un exercice difficile! En tant
que journaliste qui sollicite un entretien, je dois être celle qui mène la conversation. La
mission est encore plus laborieuse lorsque je suis confrontée à quelqu’un qui s’avère être
aussi timide que je l’ai été auparavant. Je dois convaincre la personne de me faire confiance et
l’inciter à enrichir ses réponses. Je comprends tout à fait celui qui se méfie du journaliste et
qui craint que ce dernier ne dénature ses propos. J’ai déjà été confrontée à cela, mais cette
fois-ci dans le rôle de l’interviewé. J’explique toujours à la personne avec qui je m’apprête à
échanger que je ne tente pas d’entrer par effraction dans sa vie. Je ne suis pas à la recherche
de réponses qui alimenteront un article du sensationnel et du spectacle. Mon but est
d’esquisser un portrait fidèle à celui que j’ai eu en face de moi lors de l’échange. L’écoute, la
confiance, la bienveillance et la fiabilité sont des dispositions auxquelles le journaliste doit
répondre. Aujourd’hui je suis donc plus à l’aise dans mon rapport avec autrui et ce, même
dans la vie quotidienne. Je peux engager une conversation de manière spontanée et la relancer
lorsqu’un silence risque de s’installer.
Ma plus grande satisfaction a été de pouvoir m’entretenir avec des personnes très différentes
les unes des autres. Pour être journaliste, il faut avoir une grande capacité d’adaptation. Une
qualité qui est également indispensable pour l’avocat. Au quotidien, j’ai côtoyé des personnes
avec des profils, des statuts et des sensibilités très hétérogènes. Par conséquent, il est essentiel
pour moi de faire preuve d’humanité et de sincérité et ne pas se contenter d’un échange
superficiel. Bien sûr, il y a parfois des personnes avec qui je sens qu’il ne faut pas creuser et
d’autres qui ont besoin d’être sollicitées. Chaque rencontre m’a enrichie. Lorsque je quitte la
personne, j’ai le sentiment de lui avoir laissé quelque chose de moi-même et réciproquement.
13 III – À la frontière de l’Europe et de l’Asie, la vie stambouliote :
➢ Byzance, Constantinople ou Istanbul?
J’ai eu l’occasion, il y a quelques années, de découvrir Istanbul. J’avais été surprise, je suis
désormais conquise. Cette ville possède un charme quasi-mystique qu’il m’est difficile de
retranscrire fidèlement à l’écrit. Je crois que seul celui qui y effectue un séjour peut
comprendre ce qui fit dire un jour, à Napoléon Bonaparte, que "si la Terre était une nation,
Istanbul en serait la capitale”. Istanbul est très certainement en tête de la liste des villes à
l’égard desquelles les Occidentaux ont le plus de préjugés. Un simple exemple, Istanbul est
une ville où l’on est en sécurité, plus qu’à Paris et Londres d’ailleurs. Les médias ont
fortement contribué à forger ces perceptions négatives d’Istanbul et a fortiori de la Turquie.
La “perception” ici est ce produit de l’Histoire, elle-même façonnée par les hommes. Comme
l’a démontré Alex Bastien, chercheur à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques
(IRIS) et spécialiste de la Turquie, dans son ouvrage La Turquie d’aujourd'hui au miroir de
l’Histoire, ce concept de “perception” oscille dans le temps long, "au gré des séquences et de
l’expérience, de l’accumulation des savoirs ou de la persistance des ignorances”.
Malheureusement, pour la Turquie, il s’agit surtout d’ignorances.
Très intriguée par ces stéréotypes et désireuse de comprendre leurs origines j’avais décidé,
peu de temps après mon arrivée à Istanbul, d’écrire un article pour lepetitjournal.com. Pour ce
faire, j’ai contacté de deux enseignants spécialistes de la Turquie : Claire Visier, chercheure a
l'Institut européen de l'Université de Bilgi, et Samim Akgönül, maître de conférences à
l’université de Strasbourg. À l’issue de ces échanges, j’ai compris que dans l’imaginaire
collectif français, mais également européen, la représentation de la Turquie demeure marquée
par le souvenir tenace d’un Empire ottoman aux fortes revendications expansionnistes. Dans
mon travail, je m’étais également intéressée aux relations franco-turques à l’aune de la
construction européenne et de la candidature – très controversée – de la Turquie à l’Union
européenne.
Istanbul, qui fut Byzance pour les Grecs, Constantinople pour les Romains, est une cité
millénaire et envoûtante. Ville très moderne et très dynamique, Istanbul n’a à cet égard rien à
envier aux métropoles européennes. Elle n’a pourtant pas renié son héritage et ses traditions
qui ont jadis fait d’elle l’une des capitales de la route de la soie. À cheval sur deux continents,
Istanbul est un trait d’union entre l’Europe et l’Asie. La grandeur des tours et des ponts
14 rivalise avec l’élégance des minarets des quelque milles mosquées tutoyant le ciel. Istanbul
est de nature versatile, il n’y a qu’à observer le temps pour s’en rendre compte. La mer Noire,
la mer de Marmara et le Bosphore sont à l’origine d’un microclimat qui défie toutes les
prévisions météorologiques.
Peuplée de 15 millions d’habitants, Istanbul est une ville immense, grouillante de vie et qui ne
se laisse jamais apprivoiser. Après huit mois de séjour, je suis encore surprise et émue par la
diversité qui y règne. Avec quelques chiffres, Istanbul c’est : 60 ethnies différentes, une
cinquantaine de langues parlées, 9 alphabets et une quarantaine de religions et de sectes. Les
Turcs sont chaleureux, bienveillants, respectueux et surtout très altruistes. Ce qui me ravit,
c’est de ne pas être considérée comme une touriste. Depuis mon arrivée, je n’ai eu de cesse
d’être étonnée de la facilité qu’ont les Turcs à nouer des contacts avec l’autre. Puis je me suis
rendue compte que l’individualisme occidental m’avait gagnée, moi aussi. Désormais, cela
me semble tout à fait naturel de partager un çay – Un Turc boit en moyenne jusqu’à 900
verres de thé par an ! – avec une personne que je ne connaissais pas cinq minutes auparavant.
La communauté d’Istanbul contribue indubitablement à faire son charme. En effet, j’ai eu
l’occasion de visiter plusieurs villes splendides mais qui étaient sans âme. Je suis convaincue
qu’un peuple hospitalier est un critère déterminant pour se sentir à l’aise dans un pays.
L’image du Turc, le couteau entre les dents, très répandue dans les années 70 en Europe pour
effrayer les enfants turbulents, s’est effritée dès mon retour en Turquie. À chaque déconvenue
rencontrée, j’ai pu trouver une personne prête à m’offrir son aide sans toutefois rien attendre
en retour.
Istanbul est une ville très surprenante, un mariage réussi entre l’Occident et l’Orient. En
foulant le quartier de la vieille ville, Sultanahmet, je me suis rendue compte que chaque pas
effectué nous transporte 1000 ans en arrière tout en nous rapprochant d’un chef-d’oeuvre
pittoresque. Tout d’abord, la mosquée Bleue qui doit son nom aux 21 000 carreaux de faïence
d’Iznik à fond bleu qui tapissent ses parois. Le meilleur moment pour venir l’admirer est au
coucher du soleil, lorsque son dôme revêt des teintes nacrées et que retentit l’appel à la prière
du maghreb. Le muezzin de la Mosquée bleue semble répondre à celui d’Ayasofia, SainteSophie. J’ai passé des heures sur la place de l’hippodrome, à me délecter également de la vue
sur la fontaine sublime du Sultan Ahmet III qui annonce le somptueux palais de Topkapı. J’ai
aussi aimé déambuler dans le brouhaha du port d’Eminönu, où l’on mange de très bons
sandwichs au poisson pour moins de deux euros. De la frénésie de la place Taksim, fendue
15 par l’immense avenue Istiklal indiquant la voie vers le quartier de Karaköy, ses clubs et ses
galeries d’art au café Pierre Loti, que l’on atteint en traversant le grand cimetière d’Eyüp,
juché en haut d’une colline arborée, ou en empruntant le téléphérique, pour admirer la Corne
d’Or… On se laisse facilement conquérir par Istanbul. J’ai également passé beaucoup de
temps à découvrir les quartiers populaires et cosmopolites de la ville, à commencer par Balat
et Fener, où vivaient autrefois les communautés juive et grecque. Il ne faut pas avoir peur de
se perdre dans ce dédale de rues abruptes. Entre les maisons à encorbellement
multicolores, on peut admirer ce spectacle atypique de linge qui sèche. Sur la rive asiatique,
les quartiers de Kadıköy et Üsküdar, avec leurs cafés, leurs théâtres, leurs salles de concerts,
sont un repère pour la jeunesse stambouliote et expatriée.
L’un des défauts de la ville – car il en faut bien un – est le trafic. Dans un rapport sur la
congestion du trafic routier publié en avril dernier, le navigateur GPS Tom Tom faisait
apparaitre Istanbul en tête du classement reprenant les 200 villes les plus embouteillées du
monde. Au quotidien, cela signifie qu’un trajet normalement effectué en 30 minutes est
réalisé en 2 heures. Dans le cadre de ses “méga-projets”, le gouvernement envisagerait la
construction d’un tunnel de trois étages sous le détroit du Bosphore afin de relier la rive
européenne à celle asiatique en moins de 14 minutes. Le tunnel, censé désengorger le trafic
entre les trois ponts d’Istanbul – dont le troisième est toujours en construction – abritera deux
lignes de chemin de fer ainsi qu’une autoroute. La nouvelle infrastructure, qui proposera une
liaison avec le tunnel Marmaray, doit faire partie intégrante d’un vaste réseau routier et
ferroviaire et devrait aussi connecter les deux aéroports d’Istanbul, dont celui qui est
actuellement
en
construction
au
nord
d’Istanbul.
Pour
l’instant,
les
problèmes
d’embouteillages ne sont toujours pas résolus et un journaliste qui souhaite arriver à l’heure à
son rendez-vous a tout intérêt à partir très à l’avance!
➢ Contexte politique et socioculturel de la Turquie :
Le 3 novembre 2002, l’AKP (parti de la Justice et du Développement) – parti issu de l’islam
politique – remporte les élections législatives en Turquie. Il est depuis la formation
majoritaire du pays. À l’époque, dans un pays laïque sous tutelle militaire, sa victoire fait
l’effet d’une déflagration, notamment car les partis islamistes qui ont précédé l’AKP ont tous
été interdits. S’appuyant sur le triptyque “démocratie, conservatisme moral et économie de
marché”, le parti de l’AKP ira de succès en succès, puisqu’il remporte de nouveau les
16 élections législatives de 2007 et 2011. Les islamistes se retrouvent donc débarrassés de la
menace militaire et le Premier ministre de l’époque Recep Tayyip Erdoğan s’affirme
progressivement sur la scène politique turque, faisant même de l’ombre au président de
l’époque, Abdullah Gül.
Les islamistes s’accaparent alors des trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire), la dérive
autoritaire est amorcée. Recep Tayyip Erdoğan freine petit à petit le rythme des réformes de
démocratisation et de libéralisation économique, conséquence du veto imposé par le nouveau
président de la République française Nicolas Sarkozy, quant à une éventuelle entrée de la
Turquie au sein de l’Union Européenne. Par ailleurs, la réforme constitutionnelle d’octobre
2007, qui fut adoptée par voie de référendum, a entériné l’élection au suffrage universel direct
du président de la République. Erdoğan, l’homme fort du gouvernement turc, préparait ainsi
la voie à la présidence, qu’il occupera dès août 2014.
Depuis quelques années, l’AKP connaît de nombreuses crises politiques. En 2013, une vaste
affaire de corruption (pots de vin, malversations et trafic d’or) impliquant plusieurs ministres
mais également des proches de Recep Tayyip Erdoğan, alors Premier ministre, éclate. Il s’agit
à ce jour du plus grand scandale politico-financier de l’histoire de la Turquie. Recep Tayyip
Erdoğan accuse alors les sympathisants de Fethullah Gülen, l’intellectuel exilé depuis 1999
aux États-Unis, d’être à l’origine de ce trafic. Les fethullahci, soupçonnés de vouloir créer un
“État parallèle”, auraient également fomenté un coup d’État contre Recep Tayyip Erdoğan. Le
31 mars dernier, un tribunal d’Istanbul avait pourtant acquitté quelque 200 militaires jugés
dans ladite affaire “Balyoz” (“Marteau de forge”). Le premier procès Balyoz s'était soldé en
septembre 2012 par la condamnation à de lourdes peines de prison de quelques-uns des plus
hauts gradés de l'armée turque.
À Istanbul, la place Taksim est souvent prise d’assaut par les manifestants. Le 28 mai 2013,
plusieurs centaines de manifestants y déferlent afin de protester contre le projet qui prévoit la
suppression du parc de Gezi et la reconstruction d’une caserne ottomane. S’agissant à
première vue d’une crispation écologique, ce mouvement prend de l’ampleur et gagne une
jeunesse qui s’élève contre l’oppression politique et sociale. Bientôt, 78 des 81 provinces
turques s’embrasent et rejoignent le combat. Taksim cristallise les luttes de nombreux
syndicats et partis de gauche. Il vaut mieux éviter de fréquenter les lieux lorsque surviennent
des manifestations car leur résultat n’est jamais prévisible. Les forces de l’ordre chargées
d’endiguer les mouvements et les manifestants peuvent s’affronter. Le 24 avril dernier, à
l’occasion du centenaire du génocide arménien, des cérémonies commémoratives se sont
17 tenues sur l’avenue Istiklal. Un arbre de la paix a été inauguré et les passants pouvaient venir
y accrocher leurs messages. J’étais également présente à une manifestation en hommage aux
victimes des massacres de 1915 ainsi qu’au journaliste arménien Hrant Dink, assassiné en
2007 par un jeune nationaliste turc de 17 ans, à Taksim. Les policiers, bombes lacrymogènes
en main, faisaient face à des centaines de manifestants brandissant des slogans et des photos
de victimes. Je n’avais rarement ressenti une atmosphère aussi tendue que ce jour-là. Ma
rédactrice en chef m’avait d’ailleurs conseillé de ne pas rester sur place, au risque d’être prise
dans une confrontation entre les forces de l’ordre et les manifestants.
Le 7 juin prochain, les élections législatives auront lieu en Turquie. À Istanbul, les campagnes
électorales sont très atypiques. À Beşiktaş, où je vis, des camionnettes défilent avec de la
musique, les couleurs des différents partis politiques : AKP (parti pour la Justice et le
Développement), CHP (Parti républicain du peuple), HDP (Parti démocratique du peuple),
MHP (Parti d'action nationaliste), Vatan Partisi. C’est d’autant plus drôle d’imaginer de telles
campagnes électorales en France. La culture politique varie énormément d’un pays à l’autre.
Les élections législatives s’inscrivent dans un contexte délétère, émaillé de nombreuses crises
politiques et sociales. La campagne des élections législatives est obscurcie depuis plusieurs
jours par un scandale de mœurs visant la députée du MHP (Parti de l’action nationaliste) et
vice-présidente de l’Assemblée nationale, Meral Akşener. Ce n’est pas la première fois qu’un
tel scandale entache la vie politique en Turquie. En 2010, le chef du Parti républicain du
peuple (CHP), Deniz Baykal, avait été démis de ses fonctions après la publication d’une
fameuse “cassette” sur le net. En 2011, en pleine campagne des législatives, dix responsables
du MHP avaient été poussés à la démission, après l’apparition de vidéos compromettantes sur
un mystérieux site Internet. Durant cette dernière décennie, c’est un climat de psychose qui
domine la vie politique turque où se mêlent scandales, hallucinations et complots fantasmés
du mouvement Gülen, le Hizmet (“au service”), contre l’actuel président Recep Tayyip
Erdoğan. Tous les jours, la presse relaye des affaires liées à une “structure parallèle” opérant
dans l’ombre, rappelant ainsi le maccarthysme et la chasse aux sorcières très usitée durant la
Guerre Froide aux États-Unis entre 1950 et 1954.
18 IV – Récit des expériences hors-stage :
➢ Projets collectifs, bénévolat…
Ma troisième année à l’étranger a été, sous tous les angles, une grande réussite. Elle m’a
permis de réaliser un vrai travail d’introspection, loin de mes attaches et de mes habitudes
d’étudiante parisienne. Avec une telle expérience, j’ai pu gagner en maturité et en confiance.
Une évolution que je dois également aux personnes incroyables que j’ai rencontrées au fil de
mon séjour. D’une hospitalité et d’une générosité incommensurables, elles m’ont poussé à
moi aussi à semer et répandre le bien autour de moi.
Le 6 janvier dernier, la municipalité d’Ataşehir – située sur la rive asiatique d’Istanbul – a
détruit les maisons de 550 Roms sédentaires, parmi lesquels 150 enfants. Les nombreuses
familles se sont donc retrouvées sans toit, durant la période la plus froide de l’hiver. Un mois
auparavant, j’avais rencontré une photographe alsacienne vivant à Istanbul avec qui je m’étais
très bien entendue. Nous étions restées en contact, promettant de nous revoir. Face à l’urgence
de la situation, elle avait sollicité mon aide afin que je participe à une collecte de vêtements et
de produits d’hygiène pour les Roms d’Ataşehir, j’ai immédiatement accepté. Une centaine de
personnes s’était alors démenée pour parvenir à répondre aux besoins élémentaires de ces
familles jetées à la rue de manière arbitraire. J’ai été incroyablement surprise et émue de
constater à quel point “le bouche à oreille” fonctionne toujours très bien.
J’ai participé avec enthousiasme à cette première collecte. Avec mon amie de Sciences Po et
collègue au petitjournal.com, Shadia, nous avons récupéré une dizaine de sacs de vêtements et
de jouets dans une boutique située dans une petite rue discrète de la place Taksim, Hazzapulo
Pasajı. Nous devions ensuite déposer les affaires à la cathédrale du Saint-Esprit, à Harbiye, où
furent centralisés les dons. Il s’agit du plus grand édifice d’Istanbul dédiée au culte
catholique. En novembre dernier, le pape François y avait célébré une messe à l’occasion de
sa visite dans la métropole turque. J’ai pu discuter longuement avec le sacristain et le père
Nicola. Un échange dont je me souviendrai toujours tant il fut empreint de grands
enseignements. Une fois encore, j’ai été émerveillée par cette capacité qu’ont certaines
personnes à se dévouer sans compter à l’accomplissement de bonnes actions. Le lendemain, je
me rendais à l’hôpital Sen Jorj (Saint-Georges) où j’ai rencontré sœur Fabiola et avec qui j’ai
parachevé la collecte.
19 L’autre expérience bénévole qui m’a le plus marquée fut cette collecte pour les réfugiés
syriens et irakiens d’Adana, ville du sud de la Turquie. À l’hôpital Fransız Lape d’Istanbul,
nous étions une équipe de cinq bénévoles venus trier et ranger l’ensemble des dons récoltés.
En une semaine, nous avions récolté plus de 400 kilogrammes de vêtements hommes, femmes
et enfants, 300 colis de couches pour bébés, deux cartons de shampoings, sans compter ceux
comprenant des médicaments. Cette aide était adressée aux 6000 réfugiés vivant dans un
camp non-gouvernemental d’Adana, à la frontière syrienne, où leurs conditions de vie
matérielles sont extrêmement précaires et où les maladies prolifèrent. À l’issue de cette
récolte, les sœurs vivant au sein de l’hôpital nous ont reçus et offert un repas généreux. Elles
nous ont expliqué qu’elles soignaient autrefois les malades mais que depuis quelques années,
les autorités turques tentaient de les marginaliser. Leur présence au sein de cet hôpital
remonte à 1856, lorsque la Guerre de Crimée – qui opposa les troupes ottomanes et francobritanniques à celles russes – prit fin. Pour remercier les alliés français de leur contribution
pour la victoire, l’Empire ottoman a décidé de créer un hôpital dont l’administration
dépendrait de la France. Aujourd’hui, cette attention bienveillante semble bien lointaine.
➢ … Et voyages
La troisième année à l’étranger a évidemment été une occasion de voyager dans la région. En
Turquie, j’avais déjà visité les villes de Bodrum, Milas, Nevşehir et Istanbul. Cette année, j’ai
eu l’opportunité de découvrir, avec deux amies, la ville d’Antalya qui borde la côte
méditerranéenne turque. Très sincèrement, ce voyage restera l’un des plus beaux souvenirs de
mon existence. Une commerçante syrienne nous a accueilli dans son magasin et a tenu à nous
faire déguster des pâtisseries orientales aux saveurs exquises (miel, chocolat, pistache,
grenade) gratuitement. Elle avait d’ailleurs les larmes aux yeux de nous quitter, c’était très
émouvant. Un vendeur jordanien à qui nous avions demandé un renseignement nous a ensuite
invitées à dîner. Un capitaine de bateau nous a emmenées en balade en Méditerranée. Alors
que nous visitions le musée d’archéologie d’Antalya, un homme - d’origine soudanaise - nous
a interpellées en arabe. Il est interprète pour un turc qui réalisait, dans le musée, une
exposition d’art moderne. Nous avons sympathisé et l’artiste a fermé la galerie pour nous
faire faire une balade en voiture sur la côte. Le lendemain, nous visitions la ville antique
d’Olympos, Sidé et le village de Çıralı, Chimère très exactement (sur ce site des flammes
jaillissent de la roche, le méthane s’enflamme au contact de l’air) avec un étudiant tchadien
que nous avons rencontré par hasard aussi.
20 J’ai également pu voyager en bus jusqu’à Izmir, troisième plus grande ville de Turquie. Son
port, le plus grand après celui d’Istanbul, est très dynamique et la vue sur la marina est
splendide. À une heure d’Izmir se trouve Çeşme, petite ville de la mer Égée. En dehors des
hautes saisons, la ville semble tourner au ralenti. La plupart des commerces étaient fermés ou
en rénovation, se préparant justement à l’arrivée de l’été et de ses touristes. La Turquie se
trouvant à une vingtaine de minutes de la Grèce en bateau, j’ai eu la chance de pouvoir visiter
la petite île de Chios et l’ensemble de ses villages médiévaux très charmants.
Cette année, j’ai également pu visiter les émirats de Dubaï, Abu Dhabi, Al Aïn et le sultanat
d’Oman, le plus beau voyage de ma vie à ce jour. Toutes les personnes avec qui j’ai pu
échanger et partager ont des parcours très singuliers qui forcent le respect. Ils m’ont rendue
beaucoup plus humble. Je m’enrichis de leurs histoires et repars, à chaque fois, avec
énormément de souvenirs.
Le dernier voyage que j’ai effectué fut à Chypre. Il s’agit de l’un des séjours les plus
marquants de cette troisième année. Après la Grèce, ce fut le second pays orthodoxe que j’ai
visité. Là-bas, j’ai visité trois villes. Il y a tout d’abord, la capitale Nicosie – Lefkoşa en turc –
où j’ai atterri le premier jour car depuis la Turquie, il est possible de rejoindre le côté turc
seulement. Pour aller du côté grec, j’ai dû traverser la frontière à pieds, une expérience
insolite! Les deux autres villes où je me suis également arrêtée sont Larnaca et Aya Napa.
Cependant, ce sont les trois jours que j’ai passés à Nicosie qui ont été les plus importants. La
partie turque de la capitale est très pauvre, j’avais le sentiment que le temps s’était figé depuis
1974, date à laquelle les Turcs ont commencé à occuper le territoire chypriote, soit 38% de
celui-ci. Pour rappel, la population chypriote comptait à l’époque 90% de Grecs et 10% de
Turcs. À la suite d’un coup d’état militaire, les nationalistes grecs désiraient rattacher l’île à la
Grèce. Les forces armées turques ont alors décidé d’envahir la partie nord de l’île pour
protéger la minorité turque vivant sur le territoire. S’en suivent le déplacement et le
massacre de nombreux chypriotes chrétiens et musulmans. Il est encore possible de déceler
des impacts de balles sur les murs et des barbelés, une étrange ressemblance avec Berlin-Est.
À Lefkoşa, j’ai pu me rendre dans l’ancien quartier arménien dont il ne reste plus rien, sauf
une Église impossible d’accès. Lors d’un arrêt à Larnaca, où se trouve l’aéroport de Chypre
Sud, j’ai pu discuter avec des Turcs et des Grecs chypriotes qui appelaient vivement à une
réunification de l’île.
21 V – Objectifs initiaux, quel bilan?
➢ Découverte professionnelle : immersion dans le milieu journalistique en Turquie
Lorsque je n’étais qu’au stade de la recherche, j’ignorais tous les rebondissements qui allaient
ponctuer mon affaire. Depuis ma première année d’études à Sciences Po, j’ai toujours été
convaincue que je ferais un stage dans un cabinet d’avocats afin d’acquérir une première
expérience professionnelle dans le milieu juridique et d’appréhender le droit sous un prime
différent avant mon entrée en master Droit économique. Durant l’été, tous mes plans étaient
bouleversés et je ne regrette absolument pas que ce fut le cas.
J’ai toujours été attirée par le journalisme politique et cette expérience au sein du
petitjournal.com d’Istanbul m’a permis d’approcher le milieu. Cette première initiation au
métier de journaliste fut singulière à tous points de vue. L’exercice du métier de journaliste en
Turquie se heurte en effet à de nombreux obstacles. L’année dernière, l’organisation Amnesty
International publiait un rapport dans lequel elle décrivait le pays comme “la première prison
au monde” pour les membres de cette profession. Des milliers de journalistes font l’objet de
poursuites judiciaires aujourd’hui en Turquie, confrontés à des harcèlements récurrents de la
part du gouvernement de l’AKP (parti de la Justice et du Développement), formation
majoritaire en Turquie depuis 13 ans. Bien qu’ils ne risquent pas d’être assassinés – comme
c’était le cas durant les années 1990 – les journalistes sont régulièrement emprisonnés. Deux
alternatives s’imposent souvent : l’anonymat ou l’autocensure. À plusieurs reprises, les forces
de l’ordre ont pris d’assaut les locaux de journaux turcs à l’instar du Cumhuriyet
qui, en
janvier dernier, a vu la distribution de l’un de ses numéros reprenant l’édition spéciale de
Charlie Hebdo, interdite par le gouvernement :
“CARICATURES - Cumhuriyet publie Charlie… en partie :
Le quotidien turc Cumhuriyet a finalement renoncé à publier ce mercredi l’intégralité du
dernier numéro de Charlie Hebdo. Alors qu’elle en avait l’autorisation, en exclusivité
mondiale avec l’italien Il Fatto Quotidiano, la rédaction a choisi de n’imprimer que quatre
pages de cette dernière édition de huit pages, présentant ainsi une sélection de textes et de
caricatures. Caricatures dont est exclue la dernière "une" de l’hebdomadaire satirique français,
qui représente Mahomet, une larme au coin de l’œil et tenant entre ses mains une pancarte :
"Je suis Charlie”
22 […] Dans le même temps, un tribunal turc a ordonné hier le blocage des sites Internet où
apparait la "une" de Charlie Hebdo. L'intégralité du numéro, "une" comprise, était toujours
disponible hier soir en turc sur le site d'informations T24.”
Le début de mon stage au petitjournal.com était prévu pour la fin octobre. Dès le mois d’août,
j’ai entrepris les démarches pour l’obtention d’un visa de travail, ignorant encore que j’allais
rencontrer de multiples déconvenues. J’avais tenté de contacter le consulat de Turquie à Paris
à plusieurs reprises, sans jamais obtenir de réponses de leur part. Avant de m’y déplacer, j’ai
préféré m’adresser à la rédactrice en chef du journal afin qu’elle m’éclaire sur les différentes
étapes administratives auxquelles je devrais me soumettre pour recevoir rapidement mon
permis de travail Me faisant part de l’expérience des différents stagiaires qui m’ont précédée,
elle m’a indiqué que je ne pourrais obtenir un permis de séjour pour un stage dans le
journalisme car la législation turque est très intransigeante à cet égard. Une étudiante en
journalisme à Lille qui souhaitait également venir réaliser son stage au sein du
petitjournal.com d’Istanbul a vu sa requête rejetée par le consulat de Turquie qui lui a
clairement indiqué qu’il ne “délivrait pas ce genre de visa”, sous entendant que les
journalistes, étrangers a fortiori, n’étaient pas les bienvenus sur le territoire turc. Du côté de
Sciences Po avenir, je n’ai obtenu aucun éclaircissement sur le sujet.
J’ai alors renoncé à l’idée de me présenter au consulat de Turquie à Paris, craignant de perdre
du temps et de l'argent pour des démarches qui se révèleraient in fine vaines. La seule solution
pour que je puisse travailler sereinement en Turquie était de réaliser un permis de séjour une
fois sur le territoire. Cela dit, il était encore une fois impossible de divulguer mon activité ici.
J’ai donc réalisé un permis de séjour longue durée comme l’aurait fait n’importe quel touriste
désireux de rester longtemps en Turquie. Avec le contexte actuel et ces jeunes européens qui
partent faire le djihâd en Syrie, je redoutais que les autorités turques ne refusent de me
délivrer un permis de séjour. Le fait que je me sois présentée comme une étudiante de 21 ans,
touriste pour une durée de huit mois, sans ressources, aurait pu les alarmer.
En effectuant ce stage au sein d’un journal, j’ai pu comprendre à quel point ce qui semble
acquis depuis des siècles dans certains pays est instable voire précaire dans d’autres. Les
journalistes en France jouissent indéniablement d’une grande liberté que leur envieraient ceux
exerçant difficilement leur métier en Turquie, ou ailleurs en Europe.
23 ➢ Ouverture culturelle et linguistique
Istanbul est au carrefour des civilisations, il suffit d’arpenter ses rues pour le constater. Ville
cosmopolite, j’ai souvent eu l’impression de voyager de pays en pays en changeant
simplement de trottoir. J’ai échangé des personnes d’origines et de religions différentes : des
Kurdes, des Grecs, des Arméniens, des Juifs, des Alévis mais également des Soufis, rencontre
dont je me réjouis le plus aujourd’hui.
Le soufisme est une branche mystique de l’Islam qui est née à Konya (Anatolie centrale) au
XIIIème siècle, avant de se répandre dans tout l’Empire ottoman. Chaque année, du 10 au 17
décembre, les derviches tourneurs organisent des cérémonies afin de commémorer la
disparition du "père" de leur mouvement, fondé à sa mort par son fils Sultan Veled. Se
laissant transcender par la force du divin, ils dansent et prient afin de perpétuer la tradition.
J’ai eu la chance de participer à l’une de ces cérémonies du Şeb'İ Arûs, organisée le 17
décembre dernier par la mairie de Başakşehir. Cette fête ne ressemblait absolument pas à
celles organisées pour les touristes, à la suite de nombreux bouleversements. La révolution
laïque impulsée en Turquie, par celui que l’on surnomme ici Atatürk, a profondément marqué
l’histoire de ce mouvement car en 1925, les mevlevihane, lieux de formation des derviches,
sont fermés. Il aura fallu attendre trente années pour que ce mouvement puisse vivre de
nouveau, à condition que les cérémonies soient publiques. Durant ces années de clandestinité,
seuls la musique et le chant ont été transmis, tout l’aspect spirituel et religieux étant prohibé
par l’État turc. Les conséquences de cette clandestinité se font ressentir dans les cérémonies.
Aujourd’hui, elles sont amputées de l’aspect spirituel intime d’origine. Dans les années 1990,
les mesures restrictives à l’encontre de cette branche soufie de l’Islam se sont estompées,
laissant émerger à la surface certains groupes fermés ayant pour but de rétablir l’essence
même de ce mouvement mystique.
Ma troisième année en Turquie m’aura porté vers de nouveaux horizons. En étant née et en
ayant grandi en France, il est difficile de savoir où réside la frontière entre ce qui est
acceptable et ne l’est pas. Il faut, à la manière de Montesquieu dans ses Lettres Persanes, voir
son pays de l’étranger pour être à même de le critiquer. À Istanbul, de nombreuses personnes
m’ont déjà interrogé sur les raisons pour lesquelles “la France n’aime pas les musulmans”.
J’ai été moi-même lassée de lire l’actualité française, notamment après les attentats contre
Charlie Hebdo qui ont vu renaître de vieux anathèmes. À Istanbul, la société est très
24 hétérogène mais ces différences ne constituent absolument pas une tare. Pour l’anecdote, je
souhaitais me rendre un soir dans un théâtre situé sur la rive asiatique, à Kadıköy. J’ai pris le
ferry et une fois arrivée sur place, impossible pour moi de trouver mon chemin. J’ai demandé
à un homme s’il pouvait me confirmer que je suivais le bon itinéraire mais il n’a pas été en
mesure de me répondre. Un autre homme est venu m’apporter son aide – c’est très courant ! –
avant d’engager une conversation. Il m’a demandé mon origine ainsi que ma religion et
lorsque je lui ai répondu que j’étais musulmane, il a souri et s’est exclamé : “je suis juif!”. Il a
absolument tenu à faire une photo avec moi et m’a railleurs invité à le revoir. J’ai été très
touchée par sa spontanéité et sa bienveillance.
De manière générale, le peuple turc fait preuve d’une très grande hospitalité. Je n’ai jamais eu
de mauvaise rencontre et quand bien même cela serait arrivé, mon opinion sur les Turcs
n’aurait pas oscillé. Au début de mon séjour, leur gentillesse me paraissait déconcertante dans
la mesure où je n’ai pas été habituée à voir des gens aussi altruistes en France, et de surcroît à
Paris. Les Turcs sont toujours prêts à rendre service, à vous dépanner ou à vous délester d’une
tâche qui vous empêche de vous sentir à l’aise. Si un Turc vous invite à manger, c’est qu’il
vous estime et vous veut du bien. Le partage de repas est une excellente manière d’apprendre
la culture locale et la langue.
De nombreux mots de la langue turque sont extraits de la langue arabe que je parle. Il y a
également de nombreux mots transparents avec la langue française, qui a légué des éléments
de son vocable au turc, surtout dans le domaine culinaire : kruvasan, profiterol, milföy, et
krem karamel en sont de parfaits exemples. En novembre dernier, j’ai eu l’occasion de
participer au lancement de la Semaine du Goût au Palais de France, à Istanbul. Inaugurée il y
a un quart de siècle en France afin de promouvoir l’éducation au goût dans les milieux
scolaires, elle s’est désormais imposée en Turquie. Cela fait déjà deux ans que le plaisir des
tables franco-turques est célébré à Istanbul. En huit mois, j’ai pu apprendre quelques notions
de turc que je souhaite enrichir dès mon retour en France, à Sciences Po notamment.
25 CONCLUSION La troisième année en Turquie a été riche en enseignements, à la fois sur le plan intellectuel et
humain. Elle a été très satisfaisante, dépassant même toutes les espérances que j’ai pu placer
dans cette année à l’étranger.
Ma passion reste le droit et je souhaite toujours exercer le métier d’avocat, c’est pourquoi je
me suis inscrite au programme du master Droit économique de l’École de droit de Sciences
Po. Je n’éprouve aucun regret dû au fait que je n’ai pu effectuer un stage au sein d’un cabinet
d’avocats aux États-Unis. Je ne renonce toujours pas à ce projet que je souhaiterais accomplir
lors de l’année de césure prévue entre les deux années de master.
Si cette troisième année ne m’a pas permis de découvrir le droit, elle m’a porté vers de vastes
horizons. Dans un cabinet d’avocats, peut-être me serais-je sentie à l’étroit. Dans ce milieu où
je ne maitrise pas encore les codes, mon ignorance m’aurait certainement pénalisée tandis
qu’elle s’est révélée être un atout au sein du petitjournal.com d’Istanbul. Mes connaissances
initiales sur la Turquie, sa culture et son peuple ont facilité mon apprentissage et mon
intégration. La fascination que j’éprouve à l’égard de ce pays et a fortiori cette région s’est
décuplée au fil de mon séjour. Je souhaite vivement y revenir dans un avenir proche afin d’y
accomplir d’autres projets professionnels ou personnels.
À travers ce stage au petitjournal.com d’Istanbul, j’ai également eu la chance de rencontrer
des personnes très douées qui excellent dans leurs domaines d’activités et qui m’ont transmis
leur dynamisme et leur enthousiasme. Elles ont partagé avec moi leurs savoirs mais également
leurs expériences et mon surtout appris à prendre de la hauteur. Aujourd’hui, j’éprouve
davantage de ferveur à voir grand et viser haut.
26 REMERCIEMENTS À mes parents, pour le soutien intarissable dont ils font preuve depuis mon entrée à Sciences
Po Paris et leurs encouragements, si déterminants dans l’accomplissement de mes projets.
À mes frères et sœurs, vos expériences personnelles et professionnelles m’ont appris à viser
l’excellence.
À Meriem Draman et Anne Andlauer qui ont accepté de me donner ma chance et qui ont fait
preuve de patience et de bienveillance à mon égard tout au long de ce stage.
À Sciences Po, et surtout Richard Descoings sans qui l’aventure n’aurait pas été possible.
27 Annexes ➢ Visa :
En tant que journaliste, je n’ai pu obtenir de visa classique pour le travail. Arrivée à Istanbul, j’ai dû donc me déclarer aux autorités comme une touriste souhaitant effectuer un séjour de huit mois en Turquie. Pour toutes les démarches de permis de séjour, il suffit de jeter un coup d’œil au site du petitjournal.com, nous y avons fait figurer l’ensemble des démarches mises à jour pour l’année 2015 et liées aux nouvelles législations entrées en vigueur début 2014 : http://www.lepetitjournal.com/istanbul/accueil/actualite/183835-­‐ikamet-­‐long-­‐sejour-­‐
en-­‐turquie-­‐attention-­‐les-­‐regles-­‐ont-­‐change ➢ Logement :
J’ai vécu à Beşiktaş, le lieu de vie par excellence pour les étudiants. Situé sur la rive
européenne d’Istanbul, Beşiktaş est un quartier très dynamique qui ne dort jamais. Tous les
transports y sont accessibles : bus, dolmuş, ferry, taxi, il est donc très facile de se déplacer.
Mon appartement, situé en haut d’une pente, donnait sur un parc, un lieu très reposant, un peu
plus du brouhaha du quartier. Je partageais cet appartement avec une amie de Sciences Po,
chacune payant 200€ de loyer par mois.
➢ Coût de la vie :
La vie en Turquie est parfaitement adaptée aux besoins des étudiants ! Il est facile de se
déplacer, se nourrir et s’habiller car les coûts sont très bas par rapport à l’Europe. La livre
turque (TL) est environ 3 fois moins forte que l’euro.
28 ➢ Articles référencés :
ENQUÊTE - Comment les Français
perçoivent-ils la Turquie?
Pour comprendre les relations franco-turques, un examen dans le temps long –
remontant à l’Empire ottoman – s’impose. L’Histoire a contribué, d’une part, à
façonner l’image qu’ont les Français d’un pays qui demeure méconnu – il
semble que nous connaissions mal ce qui est loin – mais également à faire
émerger des perceptions tenaces, parfois erronées. Quelles sont ces
perceptions françaises de la Turquie? Quelles sont leurs conséquences
politiques? Comment ont-elles évolué? Lepetitjournal.com d’Istanbul vous
propose le regard éclairant de deux enseignants spécialistes de la Turquie :
Claire Visier, chercheure a l'Institut européen de l'Université de Bilgi, et Samim
Akgönül, maître de conférences à l’université de Strasbourg.
Qu’est-ce qu’une perception ? L’idée selon laquelle nous traitons passivement telle
ou telle information ? Une telle définition semble fragile car elle nie l’implication de
chacun dans la construction de l’image d’un fait, d’un objet ou, ici, d’un pays ou d’un
peuple. Selon Alex Bastien, chercheur à l’Institut de Relations Internationales et
Stratégiques (IRIS) et spécialiste de la Turquie, la perception est un produit de
l’Histoire, elle-même façonnée par les hommes. Ce concept oscille dans le temps
long, "au gré des séquences et de l’expérience, de l’accumulation des savoirs ou de
la persistance des ignorances" souligne l’expert dans un article publié en 2012. Dans
l’imaginaire collectif français, mais également européen, la représentation de la
Turquie demeure marquée par le souvenir tenace d’un Empire ottoman aux fortes
revendications expansionnistes.
Pour Samim Akgönül, maître de conférences à l’Université de Strasbourg, la
perception est une construction sociale. Le débat autour de cette question est sans
cesse renouvelé car il doit répondre à des besoins immédiats: celui de se rassurer,
de définir l’autre, de trouver des alliés. Pour y parvenir, les acteurs nationaux utilisent
de nombreux leviers qui, eux, sont effectivement ancrés dans l’Histoire, précise le
chercheur. Samim Akgönül insiste par ailleurs sur le fait que les perceptions sociales
tendent à essentialiser “l’autre”, celui que l’on connaît mal, insistant toujours sur la
principale différence de ce dernier, éludant sa pluralité et niant les similitudes. “Ainsi,
tout au long de l’Histoire, l’image du Turc pour la société française a été assimilée à
différentes… différences” remarque le chercheur, pour qui “la distorsion du savoir est
parfois plus encline à créer des préjugés que les ignorances […]. Les deux côtés du
miroir ont vu, en face, ce qu’ils voulaient voir.”
L’éclairage par le passé
Il faut alors dérouler le fil de la longue histoire des relations franco-turques pour
comprendre les sentiments inconstants, parfois contradictoires, de la France à
l’égard de la Turquie, qui l’a tant de fois intriguée et inspirée. Samim Akgönül parle
ainsi d’une “fascination pour le monstre”, expression qui cristallise cette crainte
mêlée d’admiration pour la Sublime Porte, “à la fois belle et hideuse, chaotique et
ordonnée” et qui incarne en même temps “la force et l’étrange”. Pour l’enseignant,
l’envoûtement – précipité par la révolution industrielle et la période de constructions
29 nationales – fut réciproque, si bien “qu’Istanbul se met à admirer Paris, qu’elle imite
et mime”.
Dans un ouvrage récent intitulé L'euroscepticisme, le turcoscepticisme et la Turquie :
une affaire de perceptions ?, Alex Bastien démontre que l’histoire ottomane a été
traversée par trois mouvements, chacun illustrant un degré des relations entre
l’Empire et l’Europe – la France notamment – qui l’a successivement perçu“comme
une menace que l’on craint, un voisin que l’on surveille puis un gibier que l’on
dépèce”.
Si elle témoigne de l’affaissement progressif de l’Empire ottoman, qualifié à l’époque
“d’homme malade de l’Europe”, la guerre de Crimée, qui a opposé le sultan
Abdülmecid Ier et ses alliés franco-britanniques aux troupes russes entre 1853 et
1856, constitue également une transition dans les rapports entre Ottomans et
Européens. Elle marque une accélération de l’implantation française dans l’Empire,
notamment avec la création de la Banque ottomane – Osmanlı Bankası en turc – la
première banque à capitaux européens (franco-britanniques) ou l’instauration d’une
première ligne ferroviaire reliant Paris à Istanbul : l’Orient-Express.
La Première Guerre mondiale est venue sceller le sort d’un Empire déjà vacillant. Le
traité de Lausanne, signé en 1923, entérine le partage des territoires sous contrôle
ottoman. Pourtant, la naissance de la République turque la même année, parvient à
enterrer les querelles nées de la Grande Guerre. Mustafa Kemal Atatürk tente de
stimuler le rapprochement politique entre la Turquie et ses voisins européens. Dans
leur ouvrage commun Turcs et Français : une histoire culturelle 1860-1960, Günes
Isiksel et Emmanuel Szurek s’attardent sur les relations culturelles entre la France et
la Turquie, qui s’initie alors à un nouveau genre très a la franga. Samim Akgönül
rappelle à cet égard que la France ne peut feindre l’indifférence car “elle a une
histoire avec la Turquie […], histoire qui a tantôt insisté sur l’altérité de cette dernière
et l’a tantôt considérée et présentée comme un modèle pour l’Orient.” Selon lui, les
mémoires de René Massigli, qui a représenté la France à Lausanne avant d’être
nommé ambassadeur à Ankara, illustrent parfaitement “ce mélange de regard
hautain mais admiratif” pour la Turquie.
Le début de l’effritement des relations franco-turques
La suprématie culturelle exercée par la France en Turquie commence à s’étioler au
profit des États-Unis, dès les années 1960. “L’admiration française commence à ne
plus marcher en Turquie”, alors engluée dans “l’instabilité politique après les coups
d’État militaires successifs” indique Samim Akgönül.
De nombreux soubresauts politiques vont venir troubler les relations franco-turques.
Au début des années 1980, “à une époque où la Turquie vit avec deux tabous :
arménien et kurde”, la France se passionne pour ces deux thèmes. Claire Visier,
chercheure a l'Institut européen de l'Université de Bilgi, relève à ce sujet que “lorsque
l’on interrogeait les Français sur la Turquie, avant même d’évoquer l’adhésion à
l’Union européenne, ils parlaient spontanément de la question kurde. Elle a marqué
leurs esprits, à travers notamment, le rôle de Danielle Mitterrand.” L’intérêt des
Français pour la Turquie devient donc indissociable de la question des droits de
l’Homme.
Pour l’enseignante, un autre facteur, culturel cette fois-ci, est venu influencer le
regard porté sur la Turquie par les Français. Il s’agit de la sortie, en 1978, du film
Midnight Express qui relate le calvaire d’un jeune touriste arrêté et emprisonné dans
une prison stambouliote alors qu’il tentait de quitter le territoire turc en possession de
30 drogue. Le film a marqué le public français et a contribué à répandre l’image d’une
“Turquie arriérée, archaïque”. Évoquant son expérience personnelle, Claire Visier
estime pouvoir “deviner, au bout de cinq minutes, si une personne qui parle de la
Turquie a déjà visité le pays.”
PourSamim Akgönül, qui a été guide touristique en Turquie, le million de touristes
français qui se rend, chaque année, sur les plages de Bodrum ou les travertins de
Pamukkale, doit permettre de déconstruire ces préjugés. “La Turquie n’est pas une,
elle ne se résume ni à l’islam, ni au gouvernement, ni aux questions kurde ou
arménienne”affirme-t-il, soutenant que “les relations culturelles, dans la littérature, le
cinéma, le sport sont indispensables” pour surmonter cette dialectique essentialiste.
Il regrette que les séries télévisées turques, qui connaissent un succès flagrant à
l’étranger, n’aient pu pénétrer le marché français.
La France, entre euroscepticisme et turcoscepticisme
Si les séquences de l’Histoire – caractérisées par les rivalités avec l’Empire ottoman
– ont contribué à forger la perception française de la Turquie, elles n’ont toutefois
“pas induit une image négative de la Turquie” estime Alex Bastien. Il faut attendre les
années 1990, marquées par le débat sur l’adhésion de la Turquie dans l’Union
européenne, pour que naissent simultanément l’euroscepticisme et son corollaire : le
turcoscepticisme.
En France, en 2000, les gouvernants cherchent des moyens efficaces pour politiser
la question européenne qui, à l’époque, n’intéresse pas l’opinion publique. Alors
qu’un nouvel élargissement vers les pays de l’Est doit s’amorcer, Valéry Giscard
d’Estaing, alors président de la Convention européenne, tente de définir l’Europe et
son projet. Pour ce faire, il appelle les citoyens français, et européens, non pas à
regarder l’avenir mais à s’interroger sur leur identité et leurs racines. C’est alors que
la Turquie devient une ressource politique, permettant de “créer le débat autour de la
question européenne” insiste Claire Visier. Valéry Giscard d’Estaing utilise un
discours intelligible qui consiste à dire que la Turquie ne peut faire partie de l’Europe
car, géographiquement, elle n’est pas en Europe. Cette rhétorique est très vite
récupérée sur la scène politique française, à travers deux figures très médiatisées :
François Bayrou et Philippe de Villiers. La question identitaire ressurgit de manière
récurrente pour réfuter l’idée d’une éventuelle intégration de la Turquie au sein de
l’Union européenne avec, en tête, l’argument religieux, repris par l’ancien Premier
ministre français Jean-Pierre Raffarin lorsqu’il déclarait : “Voulons-nous que le fleuve
de l'islam rejoigne le lit de la laïcité?”
Pour Samim Akgönül, “les Français deviennent de plus en plus eurosceptiques. La
question de l’intégration de la Turquie n’est que la manifestation de ce sentiment
contre l’élargissement et l’approfondissement de l’Europe qui est devenue un objet
politique non identifié”. Cette opposition française a été vécue “comme une trahison
sur les rives du Bosphore” souligne Samim Akgönül. En Turquie, beaucoup
dénoncent les atermoiements européens, fustigeant cette intégration qui ne viendra
jamais. Le taux d’opinions favorables à l’adhésion à l’Union européenne, parmi les
États candidats, a atteint son paroxysme en Turquie avant de s’affaisser à la fin des
années 2000. Conséquence directe du rejet de la candidature par les Européens,
surtout chez les Français, où le refus est le plus important.
Au-delà de ces agitations politiques, marquées récemment par les déclarations
polémiques du président Recep Tayyip Erdoğan sur l’Europe, il semble que la
Turquie et le Vieux continent entretiennent une forte interdépendance. “La Turquie
31 est attachée à l’Europe, elle est dedans économiquement parlant depuis le traité de
l’Union douanière en 1995” assure Claire Visier.
Samim Akgönül se veut quant à lui optimiste : “Ces perceptions sont dynamiques
et… j’en suis certain… dans un avenir proche elles redeviendront positives d’une
manière réciproque”.
Isma Maaz (www.lepetitjournal.com/istanbul) mardi 24 février 2015
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