La « question juive » en Pologne : pouvoir et société face

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La « question juive » en Pologne : pouvoir et société face
Audrey Kichelewski
Université Paris-I
La « question juive » en Pologne : pouvoir et société face aux Juifs
1945-1968
Le titre de cette communication, « La « question juive » en Pologne : attitudes du pouvoir
et de la société face aux Juifs de 1945 à 1968 », reprend celui du DEA d’histoire soutenu en juin
2003. Cette problématique doit s’inscrire dans le cadre d’un projet de thèse plus vaste, qui vise à
étudier la place des Juifs dans la société polonaise entre 1945 et 1968.
Mon travail en est donc a son tout début, puisque l’année écoulée a été principalement
consacrée à la définition de ce sujet, sa justification, l’élaboration d’une problématique et à la
familiarisation avec un corpus de sources permettant de traiter le sujet ainsi défini. Je me propose
donc de présenter les principales conclusions de ce premier travail, et expliquant au préalable ce
qui m’a conduit à m’intéresser à ce sujet.
I. Pourquoi étudier la « question juive » en Pologne après la Shoah ?
L’interrogation initiale, à la source de l’idée d’étudier les manifestations de la « question
juive » en Pologne, vient d’un paradoxe troublant. Il consiste en un décalage frappant constaté
entre la faiblesse numérique de la présence juive en Pologne après la Seconde guerre mondiale et
la part que cette minorité occupe dans l’imaginaire social, dans l’idéologie et la politique
nationales. En effet, alors qu’en 1939 les trois millions de Juifs en Pologne représentaient plus de
10% de la population, on ne compte plus en juin 1946, dans les nouvelles frontières de la Pologne
que 216.000 personnes se déclarant juives, ceci après la vague de retours de près de 140.000 Juifs
polonais qui avaient trouvé refuge en Union soviétique. Du fait des départs massifs de l’immédiat
après-guerre, le nombre de Juifs chute de moitié en trois ans et ils ne sont plus que 30.000 au
début des années soixante, après les vagues d’émigration de 1949-51, principalement vers le
nouvel État d’Israël, et de 1956-58, permise grâce au Dégel. Enfin, après la dernière vague
d’émigration, suite à la campagne « antisioniste » menée en 1967-1968, qui voit le départ
d’environ 20.000 personnes d’origine juive, cette minorité cesse pratiquement d’exister.
Pourtant, si l’on ne peut presque plus parler de communauté juive pour cette période, mais
au mieux d’individus dont chaque destinée est particulière, la question juive, terme qui existait
déjà dans la Pologne d’avant-guerre et qui désigne l’attitude politique à adopter face à cette
minorité, devant son identité et sa place dans la société, continue de se poser, mais dans des
termes assez différents. Ainsi, la minorité juive, qui n’atteignit jamais plus de 0,1% de la
population totale du pays après 1945 continua d’être présente dans le débat politique comme dans
le regard de la société dans son ensemble de façon bien plus importante que son poids
démographique, économique, ou même politique. En réalité ce sentiment d’omniprésence vient
de ce que se superposent deux éléments : une attitude et une politique menée vis à vis d’une
minorité encore existante, et un discours et des images véhiculées sur la notion plus générale de
la « nationalité juive », sans lien direct avec la réalité de la présence et des actions de cette
1
minorité. Ainsi on définira le terme de « question juive » d’une part selon l’ensemble des
politiques, attitudes et opinions du pouvoir et de la société polonaise face aux personnes d’origine
juive, envisagées comme communauté ou comme individus, d’autre part comme les
représentations et les discours sur ce que le pouvoir et la société perçoivent comme « juif ».
Le paradoxe qui vient d’être évoqué est d’autant plus marquant qu’il révèle deux
spécificités de ce pays, difficiles à comprendre dans une première approche pour un esprit formé
en Europe occidentale. La première spécificité est la manifestation après 1945 de comportements
d’hostilité envers un peuple qui fut menacé d’extermination complète durant la Seconde guerre
mondiale – mentionnons ici non seulement le tristement célèbre pogrome de Kielce le 4 juillet
1946, mais plus généralement le climat d’antisémitisme qui fit plusieurs centaines de victimes
dans les trois premières années de l’après-guerre, comportements incompréhensibles dans une
Europe occidentale pour laquelle la découverte du sort des Juifs constitua un grand choc
psychologique – même si celui-ci fut rapidement refoulé. Or, l’Europe orientale ne fut pas
confrontée à la même vision de la guerre, et en subit des conséquences matérielles et
psychologiques nécessairement distinctes, auxquelles le régime communiste ajouta une
interprétation du conflit différente, qu’il tenta d’imprimer dans les esprits. Cette différence entre
les deux Europe explique en partie que la « question juive » ne se posa pas de la même façon
pour les deux aires culturelles en formation.
La seconde spécificité est plus propre encore à la Pologne. En effet, « la question juive »,
commune à l’ensemble des pays du Bloc soumis à l’influence soviétique, pays où par ailleurs la
participation nouvelle des Juifs au pouvoir faisait surgir un certain nombre de préjugés communs,
eut néanmoins un poids encore plus prégnant semble-t-il en Pologne que dans les autres
démocraties populaires, du moins par certaines de ses manifestations. Par exemple, les violences
commises contre les rescapés du génocide dans l’immédiat après-guerre furent plus importantes
qu’ailleurs en Europe centrale. De la même façon, la campagne antisioniste polonaise fut un
phénomène unique au Bloc de l’Est, bien que l’on retrouve chez ses voisins des mots d’ordre
similaires lancés contre les « sionistes ». A l’inverse, l’absence de procès-purge à caractère public
ordonné contre des dirigeants d’origine juive au début des années cinquante, comme ce fut le cas
en Hongrie ou en Tchécoslovaquie semble également être une spécificité de ce pays. On se
trouve donc, au regard des faits, face à un phénomène troublant, qui suscite nécessairement de
multiples questionnements.
Le faible nombre et une vie communautaire complètement anémiée, surtout en
comparaison de l’avant-guerre, ont donc confirmé l’impression de la mort définitive de la vie
juive en Pologne. C’est une des raisons qui font que relativement peu d’études ont été consacrées
à l’histoire des Juifs demeurés – ou pour une partie, revenus - dans ce pays après la guerre.
Raison aussi pour que soit marginalisée la question des rapports entretenus entre les Juifs et la
société polonaise, quand cette minorité est non seulement devenue extrêmement faible sur le plan
numérique, mais de surcroît de moins en moins « visible », à mesure que les Juifs entraient dans
la voie de l’assimilation, forcée ou choisie, ou bien quittaient le pays. Une autre raison pour
laquelle ce sujet a été peu abordé, et qui a prévalu jusqu’au milieu des années quatre-vingt, est la
présence en Pologne d’un pouvoir communiste qui n’autorisait pas les études sur les « minorités
nationales » et qui contrôlait très strictement l’accès aux archives pour les chercheurs. Ainsi
aucune synthèse conséquente n’a été entreprise en Pologne ou à l’étranger sur la question des
2
Juifs de Pologne depuis 19451. Les études menées depuis une dizaine d’années par les chercheurs
polonais ont cependant permis d’approfondir plusieurs domaines, notamment sur les tentatives de
renouveau de la vie juive entre 1945 et 1947, lorsqu’en effet, partis politiques et institutions
culturelles et religieuses se remettent à fonctionner activement, mais de façon éphémère2.
Plusieurs monographies dessinent un tableau riche et diversifié pour ces premières années3.
L’autre versant relativement bien connu à présent concerne les vagues d’émigration, plus
particulièrement les premières, massives et à destination d’Israël. Ce panorama de la recherche
demeure néanmoins incomplet à deux égards, chronologiquement, puisque la majorité des études
s’arrêtent en 1950, et thématiquement car seuls sont largement privilégiés les aspects internes du
fonctionnement des institutions juives, au détriment d’un questionnement à partir des instances
dirigeantes polonaises. Pour avoir un aperçu de la vision des autorités polonaises face aux Juifs, il
faut se reporter soit à des ouvrages plus généraux sur l’histoire de la Pologne communiste, qui
abordent incidemment ce problème au détour d’un chapitre ou d’un article4, soit à des livres
consacrés uniquement à la crise particulière de 1968, et ne revenant qu’assez brièvement sur le
contexte depuis 19455.
Enfin, cette étude qui met en avant les relations judéo-polonaises s’inscrit dans un
contexte plus favorable qu’auparavant, tant sur le plan idéologique que pratique. En effet, la
sortie en mai 2000 en Pologne du livre de Jan T. Gross, Les voisins, suscita un débat d’une
intensité inégalée jusqu’alors sur la question des relations entre Juifs et Polonais. Cette étude
expliquait comment en juillet 1941 une large partie de la population de Jedwabne, un village de
Pologne orientale qui venait de passer de la domination soviétique à celle des Allemands,
massacra ouvertement et sans distinction ses voisins juifs. Les discussions qui suivirent la
parution de cet ouvrage, par leur ampleur dépassant les cercles intellectuels pour gagner le monde
politique et le grand public, et leur durée – plus de deux ans durant lesquels la presse consacra à
« l’affaire » des articles quasi quotidiens, constituent un tournant majeur dans la réflexion et
l’historiographie non seulement de la Seconde guerre mondiale, mais plus globalement de
l’ensemble des relations judéo-polonaises. En effet, ce débat fut l’occasion de remettre en
Excepté l’ouvrage en hébreu de I.Gutman, Ha’Yehudim BePolin aharei Milhemet Ha’Olam Ha’Shnia, Jérusalem,
Zalman Shazar Center, 1985. On trouve de cependant de bonnes contributions dans des ouvrages généraux récents,
tels que les recueils d’articles C. Abramsky, M. Jachimczyk et A. Polonsky. (éds), The Jews in Poland, Oxford,
Basil Blackwell, 1986, ou en polonais, J. Adelson, T. Prekorowa, J.Tomaszewski, et P.Wrobel, (éds)., Najnowsze
dzieje Żydów w Polsce, Varsovie, PWN, 1993.
2 On peut citer le recueil en polonais de A.Cała et H. Datner-Śpiewak, Dzieje Żydów w Polsce.1944-1968. Teksty
źródłowe, Varsovie, ŻIH, 1997, qui rassemble de nombreux documents commentés, et les ouvrages de A.Grabski,
M.Pisarski, A.Stankowski,, Studia z dziejów i kultury Żydów w Polsce po 1945 roku, Varsovie, ŻIH, 1997, et
G.Berendt, A.Grabski et A.Stankowski, Studia z historii Żydów w Polsce po 1945 roku, Varsovie, ŻIH, 2000, qui
contiennent des articles sur la vie juive durant les années 1945-1949, et sur les questions d’émigration.
3 Parmi les travaux récents, citons, N. Aleksiun, Dokąd dalej ? Ruch Syjonistyczny w Polsce (1944-1950), Varsovie,
éd. Trio, 2002, A. Grabski, Żydowski ruch kombatancki w Polsce w latach 1944-1949, Varsovie, éd. Trio, 2002 et
G.Berendt, A.Grabski, Między emigracją a trwaniem. Syjoniści i komuniści żydowscy w Polsce po Holocauście,
Varsovie, ŻIH, 2003
4 Ainsi le livre de P. Machcewicz, Polski Rok 1956, Varsovie, Oficyjna Wydawnicza « Mówią Wieku », 1993,
consacre un excellent chapitre sur l’antisémitisme durant les événements de 1956, ou des articles intéressants dans
T.Szarota, (dir), Komunizm. Ideologia, System, Ludzie, Varsovie, ed. Neriton, PAN, 2001, notamment celui de
B.Szaynok intitulé „La lutte contre le sionisme en Pologne de 1948 à 1953”.
5 P.Osęka, Syjoniści, inspiratorzy, wichrzyciele. Obraz wroga propagandzie marca 1968, ŻIH, Varsovie, 1999 et
D.Stola, Kampania antisyjonista w Polsce 1967-1968, ISP PAN, Varsovie, 2000.
1
3
question un certain nombre d’idées traditionnellement véhiculées, telles que la thèse d’une
cohabitation harmonieuse et séculaire des Juifs et des Polonais, ou encore l’aide massive des
seconds aux premiers. Au contraire, on abordait pour la première fois le fait que la violence faite
aux Juifs avait pu être commise par des villageois « ordinaires », et n’était plus exclusivement
attribuée à une frange marginale de la société, les szmalcownicy6, tandis que le problème de la
tradition antisémite en Pologne, avant, durant et après la guerre, était reposé. La référence à ce
récent débat est nécessaire pour l’historien à deux titres. Tout d’abord, il conduit à interroger la
période précédant ce tournant, l’époque communiste dans sa relation à la « question juive ». Cette
affaire, par les questions qu’elle souleva, ouvre ainsi un large champ d’interrogations et de
problématiques sur les relations judéo-polonaises, avec une distance critique prise à l’occasion de
ce débat sur des visions jusqu’alors largement consensuelles dans la société polonaise. Bien plus,
Jedwabne offre en partie au chercheur les moyens de mener cette étude. En effet, l’un des
résultats les plus intéressants de ce long débat public fut l’ouverture d’une enquête menée par
l’Institut de la mémoire nationale (IPN) afin d’établir avec certitude les responsabilités du
massacre de juillet 1941 et dont les conclusions rejoignirent en grande partie celles de Jan Gross.
Cela permit ainsi d’ouvrir des fonds inexplorés et à présent accessibles, renouvelant ainsi le
questionnement. Enfin, le débat et ses suites révéla que l’on ne pouvait tenter faire la lumière sur
le passé polonais, de la guerre mais aussi de l’après-guerre, sans prendre en considération la
problématique des relations avec la minorité juive.
II. Quelques pistes de travail et de réflexion
Afin de mieux comprendre l’histoire particulière des relations judéo-polonaises après la
Seconde guerre mondiale et la place prise par « la question juive » dans la société et la politique
polonaises, il convient en premier lieu de dresser un tableau événementiel détaillé, qui manque
encore pour l’ensemble de la période 1945-1968, notamment en privilégiant les aspects sociaux,
moins mis en avant par l’historiographie, qui s’est surtout concentrée sur les questions politiques,
réduisant souvent la « question juive » à un simple instrument de lutte pour le pouvoir, soit au
niveau interne dans les rivalités entre factions, soit au plan de la politique intérieure, où la
minorité juive sert d’exutoire aux frustrations sociales. Or, si cette vision de la façon dont la
« question juive » se posa en Pologne est en partie vraie, elle ne saurait être exclusive, car elle
ignore les attitudes et sentiments de la société polonaise dans son ensemble.
En effet, il est important de bien différentier les attitudes et sentiments au niveau du
pouvoir et celle au niveau de la société. En effet, les deux sphères, politique et sociale, optent au
cours de la période considérée, chacune pour des attitudes tantôt concordantes, comme lors de la
campagne antisioniste de 1968, qui semble avoir rencontré un écho assez favorable dans la
société ; tantôt discordantes, au moment des violences antisémites des années 1945-1947, qui ne
furent pas impulsées par le pouvoir, et qui peuvent en partie se lire comme une réaction à celui-ci.
Par ailleurs, la « question juive » en tant que discours et opinion sur le groupe considéré comme
juif ne fut pas non plus formulée de façon identique dans les cercles du pouvoir et parmi les
membres de la société dans son ensemble. Ainsi, lorsque la « question juive » est posée dans la
sphère politique, les Juifs sont perçus exclusivement comme un problème politique, comme un
6
Sans équivalent en français, le mot désigne les personnes qui faisaient chanter les Juifs, afin de s’enrichir, sous la
menace d’une dénonciation aux Allemands.
4
groupe politique beaucoup plus que comme un problème socio-économique – à la différence de
l’avant-guerre par exemple. Pour autant, il n’est pas sûr que cette conception soit partagée sans
faille par les masses, du moins au début de la période, lorsque les violences contre les Juifs
traduisent également une opposition sociale et économique à cette minorité. De plus, si une part
de la société considère les Juifs comme un groupe politique – notamment dans l’identification
avec le régime, c’est pour le placer à l’extérieur de la collectivité. Or cette position politique n’est
pas partagée par l’ensemble de la classe dirigeante ni sur toute la période.
Un second élément invitant à distinguer le pouvoir et la société tient au caractère même du
régime en place. Si dans les sociétés démocratiques, on peut légitimement considérer que les
représentants du pouvoir sont l’expression de la volonté populaire qu’ils sont supposés incarner,
réduisant l’écart entre pouvoir et société, il n’en va pas de même dans les régimes non
démocratiques, et pour ce qui nous concerne, dans les républiques populaires socialistes. Ainsi
dans un régime non élu, et un système de gouvernement parvenu au pouvoir sans le consentement
général de la population, il est indispensable plus qu’ailleurs de distinguer les gouvernants des
gouvernés. La difficulté qui se pose néanmoins dans cette distinction est de pouvoir identifier
l’opinion publique dans un régime où celle-ci n’a pas les moyens de s’exprimer librement, malgré
les moyens indirects dont nous disposons et qu’il convient de traiter avec la plus grande prudence
– qu’il s’agisse des voix isolées de la dissidence, publiées à l’étranger, ou des sources
confidentielles du régime. Cependant, le maintien du régime nécessite de s’appuyer sur une
certaine légitimation diffusée par la propagande et adoptée par une partie de la société, si bien
que la différentiation entre pouvoir et société ne signifie pas toujours et à tout moment
l’apparition d’une opposition frontale, telle qu’elle se manifeste notamment à l’occasion de crises
du régime, lorsque le système de légitimation est en faillite. C’est donc bien au cœur de cette
interrelation entre le pouvoir et la société qu’il convient d’inscrire l’étude de la « question juive »
plutôt que de vouloir isoler deux sphères, qui sont certes distinctes, mais non étanches.
Pourtant l’étude conjointe de ces deux sphères n’a que rarement été envisagée, la
« question juive » étant généralement vue sous deux volets assez exclusifs l’un de l’autre : le
volet de la politique intérieure d’une part, incluant ses éventuels liens avec le contexte
international, et le volet social. La première interprétation consiste à faire de la « question juive »
un problème essentiellement politique et à n’analyser que l’évolution des luttes au sein du parti,
ou bien à tenter de peser le rôle de l’Union soviétique, pour essayer de dégager le degré
d’autonomie dans la conduite de la politique de la Pologne populaire par rapport à la « question
juive ». La tendance à privilégier les aspects politiques était nettement perceptible dans les
travaux réalisés antérieurement à l’accès complet aux archives, puisque étaient surtout visibles le
discours officiel et la propagande présente dans la presse. Lorsqu’au contraire on traite de la
« question juive » par le biais de l’étude des comportements sociaux, les dilemmes interprétatifs
peuvent se résumer à deux points de débat principaux. D’une part, la détermination de la
profondeur du préjugé antisémite au sein d’une partie de la population polonaise est sujette à
discussion, autrement dit, doit-on considérer que le peuple recèle une réelle animosité à l’égard
des Juifs, ou celle-ci n’est-elle que conjoncturelle et manipulée par le pouvoir ?
Le second débat porte sur l’origine du préjugé social, lorsque l’existence de celui-ci est
admise, et l’on retrouve les deux schémas d’interprétation depuis longtemps présents dans
l’historiographie, l’un privilégiant la continuité avec les comportements traditionnels et un certain
« essentialisme » de l’antisémitisme polonais, l’autre insistant sur les séquelles de la guerre et de
la propagande nazie, présentant dès lors les comportements sociaux comme plutôt conjoncturels,
voire mineurs par rapport à leur manipulation par le pouvoir à des fins politiques. Une double
5
rupture dans la trame du temps7 en 1945 en Pologne tend à bannir d’emblée tout essentialisme
tant les conditions sont différentes entre l’avant et l’après-guerre. La Shoah fut la première de ces
ruptures, avec le silence et la volonté d’oubli inscrits dans la société polonaise, mais ce critère fut
largement partagé par l’ensemble des sociétés ayant subi cet épisode. Plus spécifique aux pays de
l’Est fut la rupture du communisme, dont l’idéologie utopiste tendait à dévaloriser le passé au
nom de l’avenir et qui ôtait toute possibilité pour l’identité juive de se manifester, à la fois en
supprimant les institutions et en instaurant un langage codé et vide de sens empêchant d’exprimer
le traumatisme, ce second point étant à mon sens également valide pour expliquer le silence au
sein de la société polonaise non-juive. Cependant, on peut aussi avancer le fait que cette rupture
n’est pas propre à la seule Pologne, alors que les conséquences de celles-ci sont à distinguer de
celles qu’ont pu connaître d’autres pays voisins, nous invitant dès lors à privilégier les
comparaisons géographiques et à réexaminer en profondeur la spécificité de l’histoire polonaise
dans son rapport aux Juifs, et donc à faire le lien dans la durée.
Ainsi, l’étude de ces deux volets doit se faire de façon conjointe, étant donné que l’un
n’exclut pas l’autre, mais qu’au contraire, un lien existe entre la manifestation des phénomènes
sociaux et la politique menée par le pouvoir. De même, cette séparation empêche d’étudier les
acteurs au pouvoir autrement que comme promoteurs d’une certaine politique, sans les percevoir
comme agents sociaux, au même titre que le reste de la société, par conséquent héritant d’un
bagage d’opinions et de préjugés. Des questions comme celle de la réalité de l’antisémitisme au
sein du Parti n’ont de ce fait jamais été étudiées, hormis pour les grands dirigeants dont le
comportement analysé par leurs biographes s’est prêté à toutes les interprétations. Établir les liens
ou au contraire les divergences entre les actes du pouvoir et leur perception, déterminer l’ancrage
au sein de la société de l’idéologie forgée au sein du pouvoir, et à l’inverse comprendre dans
quelle mesure les opinions présentes dans une fraction du corps social contribuent à orienter la
politique nationale sont des questions qui ne peuvent se résoudre que par une étude conjointe des
deux volets de la « question juive ». En procédant de la sorte, il devrait être plus simple de saisir
pourquoi et sous quelle forme la « question juive » ressort à chaque moment-clé de l’histoire de
la Pologne populaire.
De plus, l’étude de cette question peut aider à approfondir d’autres problématiques qui se
posent au sujet de la Pologne populaire, comme celle de la modernisation de la société : peut-on
dire, au vu de la façon dont se manifestent les opinions envers les Juifs que la société polonaise
connaît sous le communisme une certaine modernisation ou au contraire les schémas de pensée
traditionnels se maintiennent-ils en dépit des apparences, laissant à penser que la communisme a
imprimé sa trace sur le corps social de façon moins vigoureuse que l’on pouvait le penser ?
L’exemple du corps des officiers de l’armée polonaise, qui au cours des années soixante est
profondément renouvelé, pour passer des membres de l’ancienne intelligentsia à une composition
reflétant davantage celle du peuple des campagnes avec ses préjugés n’est pas sans intérêt pour
comprendre les positions de l’armée durant la crise de 1968. Enfin, la mise en relation des
phénomènes politiques et sociaux peut permettre de donner plus de vigueur à la question posée
initialement, à savoir celle de la spécificité polonaise. En effet, si l’on parvient à mettre en
7
Cette notion de la double rupture vient des analyses de Paul Zawadzki, « Le temps de la re-connaissance. Ruptures
dans la trame du temps et recomposition des subjectivités juives en Pologne », in BECHTEL Delphine, PATLAGEAN
Evelyne, SZUREK Jean-Charles, ZAWADZKI Paul (dir.), Ecritures de l’histoire et identité juive. L’Europe ashkénaze,
XIX°-XX° siècle, Paris, Les Belles Lettres, 2003, pp.95-130. Appliquée par cet auteur pour décrire l’identité juive
polonaise, j’étends ce concept à l’ensemble de la société polonaise qui a subi ce traumatisme.
6
lumière les phénomènes d’interaction entre le jeu du pouvoir et les sentiments sociaux, on pourra
plus clairement analyser, dans sa globalité, et non plus uniquement par son aspect géostratégique
d’une part, sociologique de l’autre, la question de la spécificité de la « question juive » en
Pologne. Sans tenter de vouloir à tout prix trancher pour l’inscrire davantage dans une continuité
de l’histoire polonaise, ou dans un phénomène propre au système communiste, l’étude précise des
faits et des mécanismes d’interaction permet au contraire de mieux cerner la diversité dans le
temps de la période étudiée, que les schémas d’interprétation évoqués réduisent à l’uniformité.
C’est pourquoi une autre approche du sujet consiste à percevoir les phénomènes dans leur
évolution.
En effet, les années de l’immédiat après-guerre n’ont que peu à voir avec les années
soixante. Pourtant le processus d’évolution n’est pas bien connu, du fait que les chercheurs se
sont surtout concentrés sur l’analyse des phénomènes les plus visibles, et les crises du régime. Or,
si la campagne de 1968 n’a plus rien de commun avec les violences des années 1945-1947, c’est
qu’il y eut un processus d’évolution. Ce processus, qui se caractérise à la fois par sa lenteur et ses
changements de cap brutaux, est dans l’ensemble assez mal connu, même si les analyses de la
« question juive » perçoivent toutes une certaine continuité. Aussi le premier objectif à se fixer
est-il d’opérer une étude sur la durée, et non de se contenter comme cela a été fait principalement
jusqu’à présent, de privilégier les moments de crise, car ces derniers ne peuvent se comprendre
sans l’examen des conditions qui les ont fait naître. Cette étude, autrefois difficile du fait d’un
accès aux sources limité devrait être aujourd’hui réalisable plus aisément. Nous proposons donc,
dans les lignes qui suivent, quelques pistes de recherches prenant en compte le plus largement
possible leur évolution sur toute la durée de la période ainsi que les interactions entre le pouvoir
et la société polonaise.
A. La « question juive » vue des milieux dirigeants : conditions d’élaboration d’une politique
Un premier domaine à aborder concerne plus spécifiquement la politique élaborée par le
pouvoir communiste par rapport à la « question juive », en essayant de dégager les logiques
successives des mesures adoptées. On a expliqué précédemment que les attitudes à l’égard de la
minorité juive relevaient pour partie de considérations stratégiques, sorte de Realpolitik soumise à
des degrés divers aux pressions extérieures, mais avaient également un versant idéologique
propre. On pourra analyser l’origine de ce versant idéologique, pour se demander s’il fut formé
en réponse aux attentes sociales, notamment lors de la phase de « nationalisation des cadres », ou
s’il se distingua par moments de ces attentes, et si oui, comment et pour quelles raisons. Deux
axes seront privilégiés pour l’étude de cette question, le rapport du pouvoir et de ses représentants
face aux Juifs en tant que groupe social d’une part, et d’autre part le discours élaboré par celui-ci
sur l’identité juive et sa place au sein de la nation dans la Pologne d’après-guerre.
La première étude à mener consiste à reprendre dans le détail la politique officielle menée
à l’égard de la minorité juive. Cette étude est bien connue pour les premières années, lors de la
prise progressive du contrôle des institutions juives par les communistes. Encore cette période
mérite-t-elle d’être repensée sous un angle plus comparatiste : la mainmise qui s’opéra sur les
organisations culturelles et sur les partis politiques juifs de 1947 à 1949, se fit-elle de façon
identique dans d’autres groupes sociaux, ou exista-t-il une spécificité juive ?
Par ailleurs les développements ultérieurs de cette question sont souvent considérés de
façon uniforme, comme si une même attitude se faisait jour entre 1950 et 1968. Or, on connaît
7
mal degré de dépendance de la vie communautaire juive vis à vis du Parti durant cette période,
dépendance qui on le sait fut loin d’être invariable, comme en témoignent les brèches
d’autonomie acquises en 1956 lorsque renaissent une certain nombre d’organisations juives, ou
encore la possibilité d’avoir une maison d’édition de livres en yiddish, dont la Pologne fut
jusqu’en 1968 l’un des principaux centres producteurs au monde. Les sources communautaires,
peu exploitées pour la période postérieure à 1950, ainsi que celles des organes de l’Etat chargés
de la surveillance des organisations juives, à savoir le Ministère de l’Administration publique
puis le Ministère de l’Intérieur (l’accès des archives de ce dernier étant très récent et encore
partiellement limité), fournissent les données manquantes à cette étude de forme classique, visant
simplement à mieux connaître les faits pour les années cinquante et soixante. De la même façon,
la politique menée à l’égard de l’émigration juive est connue quant à ses grandes phases, son
déroulement et les effectifs concernés. Cependant, il reste des points à éclaircir quant aux
motivations politiques très variables suscitant ces résolutions, et qui pourraient apparaître à la
lecture de certains textes émanant des organes décisionnels expliquant les raisons du choix opéré.
Une comparaison entre les différents moments de l’émigration permettrait de mieux saisir les
logiques à l’œuvre, notamment pour la grande vague succédant à l’Octobre polonais de 1956,
vague de départs massifs, dont le caractère est plus complexe et qui est pourtant moins étudiée
que les précédentes.
Le dernier phénomène dont l’analyse permettrait de mieux saisir les conditions
d’élaboration des positions du régime sur la « question juive » est celui de l’antisémitisme au sein
du Parti communiste. En effet, en dehors des déclarations de membres dirigeants de factions au
sein du Parti, s’exprimant sur cette question, on sait peu de choses sur les sentiments de la base.
Suivit-elle ou non les divergences lisibles au sommet, comment les cadres locaux appliquèrent-ils
les directives données par le Parti en matière idéologique ? Quels furent les sentiments aux
échelons inférieurs du Parti par rapport à la présence de camarades d’origine juive dans les plus
hautes sphères du pouvoir, et comment les opinions émises furent-elles jugées par leurs
supérieurs ? Ces éléments pourraient cependant être mieux connus par la lecture de rapports de
comités locaux du Parti, ainsi que d’autres rapports, établis par les services de surveillance, qui
étaient également présents dans les structures partisanes, notamment les écoles de formation de
cadres dans l’administration, la police ou l’armée. Or, ces derniers documents, récemment
ouverts, n’ont pas toujours fait l’objet d’examen approfondi, du moins dans cette optique et pour
les membres des échelons inférieurs du Parti. Pourtant, une meilleure connaissance des
sentiments de l’appareil fournirait un élément de compréhension des liens entre les idées
élaborées au sommet et leur pénétration dans les couches plus larges de la société, dont le Parti,
qui compte en moyenne près d’un million d’adhérents, rend en partie compte.
Les positions des gouvernements polonais par rapport à la question de l’extermination des
Juifs durant la Seconde guerre mondiale est un second aspect dont les contours sont connus, mais
dont le détail nous échappe encore largement. Le silence sur les faits et les responsabilités d’une
part, le travestissement de l’histoire à des fins idéologiques pour aborder le sort des Juifs en
Pologne durant la guerre de l’autre sont les deux éléments majeurs de la perception de la Shoah
en Pologne communiste. Cependant, une analyse plus précise des manifestations de ces
distorsions et des ambiguïtés pourrait nous aider à évaluer le degré de manipulation consciente,
ou au contraire la part de traumatisme commune à l’ensemble de la société responsable de ces
comportements. Notamment, l’étude de l’immédiat après-guerre permettrait de comprendre les
mécanismes de mise en place de l’occultation de la mémoire et la volonté de parvenir à un
8
consensus national dans l’oubli. Deux phénomènes, que l’actualité récente a remis en avant,
attirent plus particulièrement l’attention de l’historien.
L’affaire de Jedwabne déjà évoquée n’a pas seulement soulevé la douloureuse question
des relations judéo-polonaises durant la Seconde guerre mondiale. Elle a également rappelé le fait
souvent oublié qu’immédiatement après le conflit, des dizaines de procédures judiciaires furent
entamés par le nouveau gouvernement en place afin de juger les collaborateurs des nazis. Les
deux volumes publiés en 2002 par l’Institut de la Mémoire nationale qui a enquêté sur Jedwabne
et son contexte historique nous apprennent ainsi l’existence de 61 procès conduits entre 1945 et
1958, pour des faits similaires, impliquant la participation de polonais dans le meurtre de Juifs de
juin à septembre 1941 dans les zones anciennement sous domination soviétique8. On dispose
ainsi des données pour une étude détaillée, encore non entreprise, de ces jugements d’aprèsguerre, de leur déroulement, le contexte de leur tenue, et l’analyse des verdicts – dont on sait,
notamment par les sources communautaires du CKŻP très impliqué dans la recherche des
collaborateurs qu’ils eurent tendance à être plus cléments avec le temps écoulé. Or, tous ces
éléments contribueraient grandement à mon sens, à une meilleure compréhension de la vision des
autorités polonaises de la guerre et de la façon dont elle jugea l’attitude de ses compatriotes, et
ainsi de mieux saisir les mécanismes de réparation, mais surtout d’oubli – peut être nécessaires à
la reconstruction du pays.
Le second phénomène concerne la question de la restitution des biens juifs, qui durant la
guerre avaient été « aryanisés », c’est-à-dire confisqués par le Reich, mais surtout vendus ou
cédés à des Polonais non-juifs. L’État polonais édicta des lois qui en théorie devaient rendre
possible les restitutions aux rares survivants ou à leur famille proche, mais de nombreux
témoignages montrent que la réalité fut plus complexe, et que sur le terrain, il fut souvent très
difficile d’obtenir justice. Une étude plus approfondie de cette question pourrait mettre au jour les
divergences entre les directives officielles et leur application sur le plan local, afin de résoudre la
question de l’intentionnalité ou non de la part du gouvernement à opérer des discriminations à
l’encontre des rescapés, et de monter le rôle que la pression sociale a pu exercer dans la nonapplication des principes initiaux.
B. La réception du discours officiel sur la « question juive » dans la société polonaise.
On a vu que les discours successifs élaborés par le régime sur la « question juive » et
présentés à la société n’avaient pas toujours reçu le même accueil. La propagande antisémite de
la faction nationaliste Natolin en 1956 fut finalement rejetée par la société car elle semblait trop
ouvertement importée d’Union soviétique, et allant par conséquent dans le sens de la réaction.
Les violences de l’immédiat après-guerre peuvent même se lire comme une réaction au nouveau
régime. Par ailleurs, les images construites par le pouvoir et celles portées par la société furent
souvent distinctes, comme il a déjà été rappelé. Aussi l’étude de la perception sociale, plus
délicate à rendre en l’absence de sources directes parlant d’elles-mêmes, dans un pays nondémocratique, est-elle un complément essentiel pour déterminer dans quelle mesure le discours
8
Se référer en particulier à l’article d’Andrzej Rzeplinski, « Ten jest z ojczyzny mojej ? Sprawy karne oskarzonych o
wymordowanie Zydów w Jedwabnem w swietle zasady rzetelnego procesu » (Est-il de ma patrie ? Les affaires
criminelles concernant les auteurs de massacres de Juifs à Jedwabne et les principes des procédures judiciaires), in
Wokól Jedwabnego (Autour de Jedwabne), T.1, Varsovie, IPN, 2002, pp. 353-459.
9
officiel fut suivi. L’histoire sociale de la Pologne populaire est encore à un état embryonnaire, les
questions politiques ayant été privilégiées depuis l’ouverture complète des archives en 1989.
Pourtant, différents indicateurs pourraient nous permettre de mesurer les sentiments de la
population polonaise à l’égard de la « question juive » : les lettres envoyées aux journaux ou aux
autorités du Parti par des citoyens n’hésitant pas à dévoiler leurs sentiments, mais aussi les
bulletins d’information émis par la police politique, qui renseignent précisément sur les faits et
gestes de l’opinion lors de chaque événement à caractère local ou national. Il ne sera bien entendu
pas possible de consulter l’ensemble de ces bulletins, et une méthode sélective devra être
employée. Par les critères de choix pertinents, on placera en tête celui d’événements particuliers
pouvant donner lieu à une expression populaire, telles que les élections, le renvoi d’un dirigeant
important, ou le contexte international. Mais un autre critère important est le choix de certaines
localités, méritant une étude plus poussée, notamment dans les villes et régions où la population
juive est significative. Il serait intéressant dans ce cas de comparer ce qui ressort des sentiments
de la population non-juive avoisinante, pour comparer les résultats avec une autre province. De la
même façon, au sein même des régions où se concentre la population juive, les profils étaient
forts divers. Sur la côte baltique, à Szczecin notamment, l’ensemble de la population après-guerre
venait d’ailleurs et reconstruisit une nouvelle société. Le tableau était différent en Silésie, où en
plus d’une population juive importante, des troupes soviétiques étaient stationnées en grand
nombre, mais où il y avait également d’autres minorités nationales, Allemands, Ukrainiens
déplacés de l’Est lors de l’opération d’envergure « Wisła » en 1947-1949, voir même quelques
Grecs réfugiés de la guerre civile9. La situation des Juifs à Varsovie, cœur du pouvoir est
certainement encore très distincte des deux régions déjà mentionnées. Enfin, il convient d’avoir
sur ces rapports, adressés généralement de façon hebdomadaire la lecture critique qui s’impose
pour chaque source. Ici, on doit garder à l’esprit que le rapport est écrit en fonction de ce que les
autorités veulent entendre. Autrement dit, si l’attention des services de sécurité se porte sur les
« agitateurs antisoviétiques », les informateurs rechercheront en priorité ce type d’écho dans
l’opinion, négligeant les autres. De plus, les rapports sont en lien avec l’occurrence de certains
événements politiques ou sociaux majeurs, en dehors desquels il est plus difficile de connaître
l’état d’esprit de l’opinion. Ainsi, en dehors des moments durant lesquels les incidents
antisémites, comme en 1956, furent nombreux et avaient un lien avec l’agitation générale du
pays, on n’a pas de rapport spécifique sur l’attitude de la société envers les Juifs.
L’étude même des actes antisémites commis entre 1945 et 1968, dont il est difficile de
connaître le nombre exact, mais dont la presse juive, la presse locale et des notes dans les
archives des voïvodies rendent en partie compte est un ultime élément permettant de comprendre
l’évolution de l’attitude de la société durant cette période.
Les violences commises par une fraction de la société polonaise à l’égard des Juifs ont
depuis longtemps fait l’objet d’analyse. On a vu qu’au moment même de leur occurrence dans
l’immédiat après-guerre, elles avaient fait l’objet d’importants débats dans la presse polonaise, où
divers éléments d’interprétation avaient été avancés. Par ailleurs, la présence de nombreux
journalistes étrangers au moment des faits – alors que se préparait le référendum de juin 1946
avait également contribué à donner un écho international à ces faits. Pourtant, au regard de
9
MACHCEWICZ, Pawel, « Antisemitism in Poland in 1956 », Polin, n°9, 1994, p.180. L’auteur de l’article ajoute
qu’en 1956, les Grecs furent victimes de violences de façon comparable aux Juifs dans ces régions, mais ne donne
pas plus de précisions sur ce fait très intéressant pour la compréhension du climat de violence et du sens à donner à
ces agressions.
10
l’instrumentalisation opérée par le pouvoir, notamment après le pogrome de Kielce, et en raison
de la faible connaissance du déroulement précis de la majorité de ces violences, l’attention s’est
rapidement déplacée des faits eux-mêmes à leur interprétation, à caractère idéologique. Or, ce
type d’interprétation mérite d’être remis en question, d’autant plus qu’il n’est pas basé sur un
corpus suffisant de cas permettant de dégager des généralités. Ce constat est encore plus valide
pour le sens à donner aux violences qui resurgissent au moment de la crise de 1956, violences qui
furent souvent ignorées par les historiens de cette période ou qui ne furent pas étudiées en
profondeur afin de dégager leur mécanisme d’apparition ou leur fréquence, éléments essentiels et
préalable à toute tentative d’interprétation. La première approche que j’ai pu faire en lisant les
descriptions des quelques cas de violences mieux connus m’a permis de constater une importante
évolution dans leur manifestation. Ainsi, l’étude du déroulement des actes antisémites montre par
exemple que l’accusation fréquente de crime rituel qui fut souvent à l’origine des violences en
1945-1947, disparaît presque complètement en 1956, lorsque de nouveau des troubles agitent le
pays. Cette simple remarque justifie la nécessité d’une étude plus détaillée des violences
antijuives en Pologne, non seulement dans l’immédiat après-guerre, mais également par la suite,
afin de distinguer les évolutions dans les formes qu’elles adoptent. Cette démarche s’inscrit dans
une perspective d’anthropologie sociale qui questionne le phénomène de la violence en ellemême. Les études récentes sur la violence de la Première Guerre mondiale et ses conséquences
sur les sociétés européennes ont fait émerger le concept de « brutalisation »10. Ce terme est
emprunté à l’historien américain George Mosse, qui l’utilise plus spécifiquement pour
l’Allemagne. Selon lui, l’expérience de la guerre, par sa brutalité et sa violence, aurait rendu les
Allemands plus brutaux qu’ils ne l’étaient auparavant, et cette brutalisation expliquerait la
violence de la vie politique allemande durant l’entre-deux-guerres11. L’utilisation de ce concept
dans le cas polonais est évidemment à manier avec précaution. Tout d’abord, la violence de la
guerre en Pologne est autant celle d’une population combattante, notamment dans l’armée
clandestine, que celle subie par les populations civiles. Toutefois, cette agressivité observée et
subie au quotidien, qui entre dans le cadre de la banalité, a pu pénétrer dans les mentalités de la
société, qui s’est trouvée au lendemain du conflit plus disposée à pratiquer à son tour des formes
aiguës de violence, s’exprimant dans la quasi guerre civile qui se déroula entre 1945 et 1947.
Dans ce contexte, l’attitude polonaise envers la minorité juive, particulièrement soumise à la
violence nazie, peut partiellement s’expliquer par la reproduction de schémas de persécution
observés durant la guerre, même si ce facteur ne doit pas être le seul à être pris en considération,
ou servir de quelconque justification. En tous cas ces hypothèses de recherche montrent la
nécessité d’analyser dans le détail les exemples de violences antijuives qui nous sont relatés.
Deux sources principales sont à notre disposition. Les récits de témoins ou victimes de ces
violences peuvent constituer une première approche, et n’ont pas toujours été analysés dans cet
aspect. D’autre part, lorsque ces actes ont fait l’objet de procédures judiciaires, une trace écrite
plus conséquence a été conservée, où l’événement est narré dans le détail, selon les points de vue
des différents protagonistes présents au moment des faits. Or, la question des violences
antisémites de l’après-guerre est principalement connue par la monographie sur le pogrome de
Cracovie en août 194512 et les plus nombreuses publications sur le pogrome de Kielce13. Les
10
Voir notamment le recueil d’articles sous la direction de Stéphane AUDOUIN-ROUZEAU et Annette BECKER, 14-18.
Retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000.
11
George Lachmann MOSSE, De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes,
préface de Stéphane Audoin-Rouzeau, traduit de l’anglais par Edith Magyar, Paris, Hachette, 1999 [édition originale
parue en 1990].
12
Anna CICHOPEK, Pogrom Zydów w Krakowie 11 sierpnia 1945, Varsovie, ZIH, 2000.
11
sources pour d’autres procès non étudiés sont à présent disponibles à l’IPN de Varsovie et dans
ses antennes locales, abritant toutes les archives relatives aux questions politiques et de sécurité.
Finalement, trois grands axes méthodologiques sont principalement convoqués pour tenter
de comprendre pourquoi la « question juive » a cette place si particulière en Pologne, savoir si
elle sert de lien entre le pouvoir et la société, quelle est la nature de ce lien, s’il existe, et
comment il s’opère. La première démarche consiste à examiner dans le détail des faits souvent
connus de façon superficielle, et ainsi faire le lien chronologique entre des séries d’événements
rarement mis en rapport. L’utilisation des archives nouvellement ouvertes pourra mieux rendre
compte de phénomènes jusqu’alors seulement pressentis dans les témoignages, mais non
quantifiés ni évalués précisément.
Parallèlement à cette enquête, qui nécessitera un recours important à l’échelle locale, il
s’agira de réexaminer les sources déjà disponibles à la lumière d’un questionnement renouvelé.
Ceci est particulièrement vrai pour les archives communautaires, que l’on consultera davantage
pour l’information qu’elles apportent sur le lien entre les institutions et le pouvoir, que pour
formuler les problématiques aujourd’hui mieux éclaircies des conditions de vie de la minorité
juive.
Enfin, on gardera toujours à l’esprit les perspectives de comparatisme sur le plan
chronologique, notamment entre les différents moments de crise afin de déceler les évolutions ou
au contraire les permanences, mais également en opérant les comparaisons pertinentes sur le plan
spatial en articulant l’échelle nationale et l’échelle locale.
13
Citons seulement ici la monographie de Bożena Szaynok, reconnue par l’ensemble des historiens et intitulée
Pogrom Żydów w Kielcach 4 lipca 1946, Varsovie, éd. Bellona, 1992.
12

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