Les Pogroms Rappelons tout d`abord que ce terme vient du russe po

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Les Pogroms Rappelons tout d`abord que ce terme vient du russe po
Les Pogroms
Rappelons tout d'abord que ce terme vient du russe po (qui exprime la totalité) et gromit (qui signifie
détruire, piller). Il s'agit d'un mouvement populaire antisémite encouragé ou toléré par les autorités et
accompagné de pillage et de massacres. Cet emprunt à la langue russe se réfère aux massacres qui se
sont produits à plusieurs reprises dans la Russie tsariste, notamment au XVIIe et à la fin du XIXe.
Le mot a beau être d'origine russe, les pogroms se sont produits en Europe depuis des temps fort
reculés. Les Croisés agissent ainsi tout au long du chemin qui les mène à Jérusalem en 1096 (massacres
à Mayence, Cologne, Prague,...). En 1189 et 1190, des pogroms se déclenchent en Angleterre (Londres,
Norwich). En 1285, 180 Juifs (hommes, femmes, enfants) sont brûlés vifs dans une synagogue de Munich.
A Prague, le pogrom de 1389 fait 3 000 victimes. Le 31 mars 1492 à Grenade, des milliers de Juifs sont
massacrés et les quartiers juifs brûlés.
Du 3 au 5 août 1934 à Constantine, alors en Algérie française, des Arabes musulmans influencés par la
propagande antisémite des Européens d'Algérie détruisent plusieurs magasins et égorgent 28 Juifs dans
leurs maisons, sous les yeux de l'armée française qui n'intervient pas. Cette passivité des autorités
françaises met en lumière l'antisémitisme spécifique des Français d'Algérie et annonce la virulente politique
antisémite du gouvernement de Vichy six ans plus tard.
Pendant la Shoah (qui n'est pas un pogrom à proprement parler), de nombreux pogroms se sont produits. Il
serait fastidieux d'en donner une liste exhaustive. On peut évoquer à titre d'exemple celui du 14 avril 1941 à
Anvers (Belgique). Pendant la Pâque juive, 200 membres d'organisations flamandes pro-allemandes
détruisent des dizaines de commerces juifs et mettent le feu à deux synagogues, tandis que livres de prière
et rouleaux de la Torah font l'objet d'un autodafé. Rappelons aussi les multiples pogroms qui ont eu lieu
dans les territoires soviétiques envahis par les Allemands à partir de juin 41, certaines populations
locales, notamment en Ukraine ou en Lituanie, assistent volontiers les Einsatzgruppen, quand ils ne les
précèdent pas (consulter l'article sur les Einsatzgruppen).
► Les pogroms en Pologne
Trois d'entre eux vont retenir notre attention. Le premier s'est produit pendant la guerre dans la localité de
Jedwabne le 1er juillet 1941, les deux autres ont eu pour cadre Cracovie (11 août 45) et Kielce (4 juillet
46), soit après la guerre.
→ Jedwabne. Ce jour-là, le 10 juillet 1941, il règne une chaleur suffocante. Sous un soleil de plomb, moins
de deux semaines après l'invasion nazie du nord-est de la Pologne (sous contrôle soviétique depuis
septembre 39), les habitants du village de Jedwabne massacrent sous les yeux des soldats allemands de
340 à 1 600 de leurs voisins juifs (impossible d'être plus précis, les autorités religieuses juives ayant toujours
refusé l'exhumation des corps). Joseph Lewin est l'un des premiers à mourir, lapidé. Il avait 16 ans. Puis
d'autres juifs sont tués à coups de massue. Deux forgerons sont noyés. Certains malheureux sont
poignardés et laissés pour morts, le long des rues. D'autres ont la langue coupée et les yeux crevés (l'un
des attaquants se vantera d'avoir tranché 18 gorges). Des bébés sont arrachés aux bras de leurs mères et
piétinés à mort. Un groupe de jeunes décapite Gitele Nadolnik, la jeune prof d'hébreu; ils donnent des coups
de pied dans sa tête sanguinolente, comme dans un ballon de football. Le soir, les Polonais placent un
drapeau rouge dans les mains du rabbin, âgé de 90 ans. Couverts de sang, titubant de soif, les derniers juifs
sont rassemblés sur la place du marché, devant l'église, et obligés de marcher en colonne par rangées de
quatre, derrière le rabbin, en chantant: Nous, les juifs, sommes responsables de la guerre. Ils sont poussés
dans une grange, à deux pas du cimetière juif, où, quelques heures plus tôt, ils ont creusé leur propre fosse
commune. Les Polonais arrosent d'essence la grange, puis ils mettent le feu. A toutes les portes, des
guetteurs veillent, une hache à la main, afin que personne ne s'échappe. Comme des cris inhumains se font
entendre, des musiciens du village entament une marche joyeuse pour couvrir les appels à l'aide. Mais, à
quelques kilomètres de là, des paysans aperçoivent la colonne de fumée noire. Ils discernent des cris, aussi,
«plus atroces que tout ce que j'avais entendu auparavant», confiera plus tard l'un d'eux. Courant à travers
champs, 7 juifs survivront au pogrom. A la nuit tombée, des Polonais découvrent des petits enfants juifs qui
avaient échappé à la rafle. Les gamins sont transpercés à coups de fourche puis jetés dans le brasier.
Durant plusieurs jours, l'air restera chargé d'une odeur de chair brûlée.
Le récit de ces événements figure dans le livre de Jan Tomasz Gross, Neighbours. Destruction of the
Jewish Community in Jedwabne, paru en Pologne en 2000. Historien d'origine juive polonaise, spécialiste
de la Seconde Guerre mondiale, l'auteur est installé aux Etats-Unis depuis 1968 et professeur à l'université
de New York.
Comment un massacre d'une telle ampleur et d'une telle portée historique a-t-il pu rester occulté pendant si
longtemps? Car l'histoire était connue... Dès 1945, Shmuel Wasserstein, l'un des survivants, raconte les
événements en détail. Son témoignage est recueilli et déposé dans les archives de l'Institut historique juif, à
Varsovie. En 1949, puis en 1953, les autorités (communistes) font inculper une vingtaine de villageois. Lors
des procès, juifs et non-juifs se succèdent à la barre des témoins. Tous accusent leurs compatriotes,
habitants de Jedwabne; les Allemands, quant à eux, se seraient contentés de filmer le pogrom. Parmi les
accusés, un homme est condamné à mort, tandis que les autres écopent de simples peines de prison. Tous
seront libérés, même le condamné à mort, et le tribunal, niant l'évidence, désigne les nazis comme les
principaux responsables du massacre des juifs. Une pierre commémorative est alors érigée à Jedwabne, qui
perpétue ce mensonge jusqu'à nos jours. Le gouvernement polonais a demandé qu'elle soit ôtée en 2001.
En décembre 1966, un chercheur de l'Institut historique juif publie une étude sur les nombreuses tueries
antijuives dans la région de Jedwabne, en 1941-1942. Par endroits, il fait allusion à l' «aide» fournie aux
Allemands par la «population locale». En 1980, enfin, un livre-mémorial publié outre-Atlantique rassemble
les souvenirs d'anciens juifs du village. «Malgré cet ensemble de documents et de témoignages directs, le
massacre de Jedwabne n'est jamais entré dans l'ensemble des grands événements connus de la période»,
soupire Jan Tomasz Gross. Comment cela a-t-il été possible? «Il m'est très difficile de vous expliquer
comment cet oubli collectif a pu se produire. Moi-même, je me souviens d'avoir lu un témoignage sur ce
sujet il y a plusieurs années. Mais le récit me semblait tellement incroyable, au sens propre, que je ne l'avais
pas pris au sérieux. »
«Comprendre ce qui s'est passé ici, confie en 2001 le maire de Jedwabne, c'est écrasant.» Ses administrés
ne sont pas tous du même avis. Il reçoit lettres et coups de téléphone anonymes. Beaucoup d'habitants - et
le curé du village - lui reprochent de parler aux journalistes. Le silence reste la règle, comme l'a constaté
Anna Bikont, reporter au quotidien Gazeta Wyborcza: «J'ai rencontré plusieurs vieux Polonais qui m'ont
expliqué comment, à l'époque, ils avaient protégé des juifs. Certains gardent des lettres de remerciements
de familles rescapées; d'autres sont médaillés de tel ou tel centre israélien. Mais la plupart me demandent
de taire leur nom. Ils craignent des ennuis avec leur entourage.»
Le livre de Gross est paru en Pologne au printemps 2000. Avec une honnêteté rare, l'historien a voulu
qu'une année s'écoule entre la sortie de son ouvrage en Pologne et sa publication en Europe et aux EtatsUnis. «Je tenais à laisser du temps aux Polonais, explique Gross, afin qu'ils puissent en discuter entre eux.
Qu'ils abordent enfin cette page noire de leur histoire nationale.» Depuis la fin de 2000, à l'approche de la
publication du livre aux Etats-Unis, le débat prend de l'importance. Toute information liée à Jedwabne fait la
Une du journal télévisé. Contradictoires et ambiguës, les moindres déclarations de l'Eglise catholique sur le
sujet sont analysées à la virgule près. A la faveur de ce débat, évidemment passionnel, le vrai procès de
Jedwabne commence enfin. Les étrangers dénoncent sa lenteur, mais les Polonais eux-mêmes sont surpris
de la rapidité avec laquelle certains tabous s'effondrent... L'un après l'autre, des épisodes peu glorieux de
l'histoire nationale sont abordés dans les journaux.
Débarrassée du régime communiste et de son historiographie officielle et plus critique, aussi, envers
l'Eglise, la Pologne apprend à se regarder dans les yeux, quitte, parfois, à se faire peur. En 2001, le
président de la Pologne, Aleksander Kwasniewski, a officiellement présenté les excuses de la Pologne aux
Juifs pour ce crime. Ces excuses ont provoqué des critiques, certains considérant qu'il s'agissait d'un
massacre uniquement perpétré par les troupes allemandes, d'autres que la Pologne n'avait pas à présenter
des excuses pour l'acte d'une minorité. Le prêtre de Jedwabne a de son côté constitué un comité de
défense de la renommée de la ville, qui refuse la vérité sur le crime de 1941, forgée, selon lui, par les juifs
anti-polonais.
→ Les pogroms après la guerre
À partir du printemps 1946, les Juifs rentrent d’URSS.
Les victimes juives de l’antisémitisme polonais étaient déjà nombreuses depuis 1944. Des Juifs rescapés
des camps ou cachés dans la forêt, qui reviennent dans leurs villages, sont accueillis aux cris de : « Quoi, ils
ne sont pas tous morts ? » Des incidents antisémites sont signalés. Des Juifs retournés dans leurs villages
disparaissent. D’autres sont retrouvés morts sur les routes ou dans les bois. Ces faits passent d’abord
inaperçus. L’insécurité est un problème pour tous, et même les soldats russes tombent victimes des
nationalistes. L’Allemand parti, le Russe est devenu l’ennemi, comme l’est également le communiste
polonais. Dans une église, un curé avait prévenu : « Attention, les Russes et les Juifs reviennent. Bientôt ils
seront ici. Alors vengez-vous des Russes et des Juifs avant qu’il ne soit trop tard. » Le gouvernement
provisoire, soutenu par Moscou, publie en juillet 1944, à Chelm, déjà libérée, un manifeste assurant les Juifs
de droits égaux. Lublin devient la capitale provisoire du nouveau gouvernement, en juillet 1944 également.
Dans tout l’Est libéré, comme à Lublin, les règlements de compte se poursuivent avec les forces
nationalistes.
Un Comité central des Juifs de Pologne est créé en novembre 44. Il regroupe des sionistes, des
socialistes, des communistes. Il organise l’accueil des survivants. En janvier 1945, Varsovie, Lodz, Cracovie
puis Katowice sont libérés par l'Armée rouge.
Les attaques contre les Juifs dans les villages éloignés, dans les trains et les autobus sont souvent le fait
d’unités nationalistes qui combattent les « ennemis de la Pologne » (Juifs, communistes). Mais les paysans
tuent aussi pour ne pas avoir à rendre les maisons qu’ils avaient volées, ou par crainte d’être inquiétés pour
les dénonciations qu’ils avaient commises.
Au-delà des meurtres individuels, le premier pogrom a lieu à Cracovie le 11 août 1945 : attaques de
synagogues, de centres communautaires et d’appartements, assassinats. Dans toute la région, qui accueille
des Juifs d’autres lieux, les exactions se multiplient. Elles s’étendent à toute la Pologne. C’est dans ce
contexte que le bruit court au début de 1946 que des dizaines de milliers de Juifs vont rentrer d’URSS. Ces
retours s’opèrent à partir du printemps 1946, sur ordre de Staline, contre l’avis de Gomulka, vice-premier
ministre polonais. La décision est prise de diriger ces Juifs vers les provinces de l’Ouest, récupérées ou
prises sur l’Allemagne en 1945, en particulier vers la Silésie et la Poméranie. Ces régions sont peu peuplées
car désertées par les populations allemandes, qui ont pris la fuite ou bien en ont été chassés par les
Polonais. Aux yeux du gouvernement polonais, cela a un autre avantage : les Juifs ne reviendront ainsi pas
dans leurs villages d’origine. En juillet 1946, ils sont 150 000 à être revenus. La Communauté juive en
Pologne a quadruplé, et atteint 200 000 à 250 000 personnes. En dehors des régions de l’Ouest, beaucoup
s’installent à Lodz, moins détruite que d’autres villes comme Varsovie, et où un grand centre de rapatriement
fonctionne : à Lodz se trouvent 17 000 rescapés des camps, 1 500 anciens partisans, 2 000 rescapés des
forêts et du ghetto, et 10 000 réfugiés d’URSS.
Les assassinats dans les trains se répandent. En mai 1946, alors que les rapatriements s’accélèrent, le
Comité central de Varsovie a établi une liste de près d’un millier de morts officiellement recensés.
Le journaliste Léon Leneman raconte : « J’ai fait moi aussi partie des premières vagues de rapatriés d’Union
soviétique. Nous étions heureux de rentrer et n’imaginions pas un seul instant que les Polonais étaient
restés antisémites après tout ce qui venait de se passer sous leurs yeux. Il a vite fallu abandonner nos
espoirs. J’ai vu des trains arrêtés en rase campagne puis attaqués par les bandes de nationalistes. Ils
volaient les bagages, battaient et tuaient les Juifs qui étaient descendus des wagons après que les Polonais
eurent crié : "Officiers soviétiques et Juifs, sortez, quittez le train". Il faut rappeler que ces fascistes polonais
résistaient contre la présence de l’armée soviétique et la prise de pouvoir par les staliniens locaux rentrés de
Moscou. L’animosité envers les Russes était très forte à ce moment-là. Les Juifs étaient fusillés sur place.
Les Russes on les emmenait ailleurs. Pour en faire quoi ? Nous ne l’avons jamais su, mais je ne pense pas
qu’il y ait eu des représailles de la part de l’Armée rouge, du moins pas à ma connaissance. La première
réaction de ceux qui, comme moi, avaient échappé aux attaques de trains, ces massacres de la liberté,
consistait à retourner dans leur ville ou dans leur village à la recherche des membres de la famille dont ils
avaient été séparés. Ils ne retrouvaient personne. Tous avaient été exterminés. Alors commençait la quête
pour un détail, un renseignement, un souvenir. Un nouveau drame se greffait sur le premier : ici ou là, les
gens retrouvaient leurs meubles, un objet ayant appartenu aux parents, une voiture d’enfant… chez le voisin
d’à côté ou d’en face. La tragédie prenait alors des proportions inhumaines pour ces rescapés, qui se
rendaient peu à peu compte que les familles avaient été exterminées avec l’aide de ces nouveaux
‘propriétaires’ de biens juifs, les voisins polonais. »
Un autre témoignage du retour en Pologne précise : « Quiconque a fait partie de ces convois vous dira que,
même de nuit, les yeux fermés, il pouvait reconnaître, à la seconde près, l’instant où le train était entré en
territoire polonais. Lorsqu’il ne s’agissait pas d’une attaque en règle, avec exécution de quelques gens pris
au hasard pour nous faire passer l’envie de rester en Pologne, les pierres lancées contre nos wagons nous
servaient de message d’avertissement. Le jour nous étendions des couvertures aux fenêtres afin de nous
dissimuler au regard des paysans et aussi de nous protéger des jets de pierres. Nos convoyeurs, venus de
Varsovie afin d’organiser les départs, pour nous mettre en garde, nous avaient parlé des assassinats et des
attaques de trains. Nous ne voulions pas les croire. Des meurtres de Juifs après l’holocauste, cela nous
semblait inimaginable. Au bout de quelques heures de voyage, nous étions fixés. Rien n’avait changé dans
ce pays. Ce qui explique qu’un certain nombre de rapatriés ne sont descendus du train qui venait de l’Est
que pour monter dans un autre, en partance pour l’Ouest celui-là. Nous allions trouver sur place quelques
milliers de survivants des camps. Ils nous racontèrent que les Polonais ne voulaient plus d’eux et qu’ils
avaient déjà tué plusieurs centaines de Juifs avant notre arrivée. »
Dans les territoires de l’Ouest de la Pologne, où se réfugient nombre de ceux qui rentrent d'URSS, se
reconstitue une activité économique et renaît une vie juive, culturelle et religieuse. Dans les écoles, on
apprend le yiddish, l’hébreu et le polonais. A Szczecin, un habitant sur deux est juif en mai 1946, et le
yiddish devient prédominant dans les rues et sur les enseignes des boutiques. A Wroclaw, un théâtre se
crée. En Basse-Silésie, les témoignages font état d’un grand calme. Yaakov Lustig, dans un entretien avec
Marc Hillel raconte : « Celui qui venait de l’extérieur était surpris. Le plus extraordinaire est que les Juifs
vivaient dans la plus parfaite tranquillité, comparé à ce qui se passait dans le reste de la Pologne. Certes les
journaux les tenaient au courant des meurtres perpétrés par les terroristes. Ils se sentaient concernés, mais
pas directement. Quand nous leur expliquions que nous nous barricadions, la nuit, par crainte d’une
attaque, c’est tout juste s’ils acceptaient de nous croire. Pour eux, l’occupation était terminée et la confiance
qu’ils mettaient dans un gouvernement socialiste les poussait à envisager l’avenir des Juifs en Pologne avec
sérénité. D’ailleurs ils adhéraient nombreux au parti et entretenaient avec la population locale d’excellentes
relations. Le miracle tenait au fait que Juifs et Chrétiens étaient logés à la même enseigne, c’est-à-dire qu’ils
se partageaient un butin pris aux Allemands. Les Polonais, transplantés eux aussi, n’avaient donc aucune
raison de massacrer les Juifs. »
À la différence de la Basse-Silésie et de la Poméranie au Nord (territoires allemands auparavant), la
situation de la Haute-Silésie, au Sud, est plus tendue. La réinstallation des Juifs est rendue plus délicate du
fait de la présence d’une forte population autochtone polonaise : dans ce territoire devenu polonais à partir
de 1922, une politique de polonisation avait été menée. En 1945, des dizaines de milliers de Polonais
silésiens, transplantés vers l’Est par les Allemands en 1939, emboîtent le pas de l’Armée rouge afin de
rentrer chez eux, tandis que les Volksdeutsche (population allemande) sont chassés. Des Polonais d’autres
régions arrivent aussi en masse. Ainsi, moins chanceux que ceux de Basse-Silésie ou de Poméranie qui ne
rencontrent que des Polonais transplantés comme ils le sont eux-mêmes, les Juifs de Haute-Silésie,
redevenue polonaise, sont contraints de se greffer sur une majorité de Silésiens autochtones. Mais
contrairement aux districts de Kielce, Lublin, Lodz et Cracovie, les populations environnantes donnent aux
survivants juifs l’impression qu’ils sont, sinon acceptés, du moins tolérés. Les Polonais de Haute-Silésie, très
marqués par des siècles d’influence germanique, n’avaient pas fait preuve d’un patriotisme marqué pendant
la guerre ; la résistance fut peu active et l’aide aux Juifs encore plus faible que partout ailleurs. Ils ne
tenaient donc pas à aggraver leur cas face au régime communiste, et les Juifs se sont sentis plus libres de
leurs mouvements. Ces régions sont plus calmes qu’ailleurs, et servent de vitrine pour les journalistes
étrangers ; les incidents restent isolés. Dans un premier temps seulement.
Le 3 juin à Katowice, un train en provenance d’URSS est attaqué à la gare. Un mort, beaucoup de blessés.
Mais la police intervient rapidement. Dans le reste de la Pologne, les agressions se développent, y compris
contre des orphelinats qui regroupent les enfants rescapés.
Les départs vers la Palestine ou vers les pays occidentaux via les camps de personnes déplacées
d’Allemagne et d’Autriche s’accélèrent.
Le 4 juillet 1946 a lieu le pogrom de Kielce, une petite ville située au Sud de Varsovie. Un enfant polonais
avait disparu. Les Juifs sont accusés de l’avoir enfermé dans une cave, sur fond de meurtre rituel. La
maison communautaire est attaquée. 42 personnes, près du tiers de la communauté des survivants, sont
tuées. 20 000 Polonais y ont participé.
D’autres assassinats ont encore lieu, après ce pogrom, dans les trains qui viennent d’URSS. Des incidents
surviennent partout. « À Klodzko, en Basse-Silésie, une femme parvient à répandre rapidement une rumeur
inhabituelle, donc plus efficace : "Une jeune fille polonaise a été violée par un Juif". Heureusement, la police
veille. Mais aux policiers venus l’arrêter, elle déclare : "J’espérais pouvoir, à moi seule, déclencher un autre
Kielce." »
Environ 1 500 Juifs ont été tués après la fin de la guerre. 100 000 Juifs ont quitté la Pologne dans les
trois mois qui ont suivi le pogrom de Kielce. Il est resté 100 000 à 120 000 Juifs en Pologne, mais au début
des années 70, après des campagnes répétées qui les ont poussés à l'émigration, il ne demeure plus
officiellement que 5 000 Juifs dans le pays. Combien sont-ils aujourd'hui ? 20 000, 25 000 ? Difficile à dire,
d'autant qu'une grande majorité sont laïcs.
Il est estimé , compte tenu des personnes non enregistrées (mais aussi d'archives manquantes) que :
1 100 000 Juifs ont été déportés, 200 000 ont été enregistrés et 1 000 000 ont été assassinés;
140 000 ou 150 000 Polonais non juifs ont été déportés, 140 000 ont été enregistrés, 70 000 à 75000
ont été assassinés;
23 000 Tziganes ont été déportés, tous ont été enregistrés et 21 000 ont été assassinés;
15 000 prisonniers de guerre soviétiques ont été déportés, 12 000 ont été enregistrés et 14 000 ont
été assassinés ;
25 000 personnes d'autres origines ont été déportées, toutes ont été enregistrées, de 10 000 à 15 000
ont été assassinées.
Soit au total environ 1 300 000 déportés, 400 000 enregistrés et 1 100 000 morts.
Il est toutefois possible que le nombre de victimes ait été supérieur, mais il ne peut cependant pas dépasser
1 500 000.

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