– Joyeux anniversaire ! La voix du médecin me fait sursauter dans le

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– Joyeux anniversaire ! La voix du médecin me fait sursauter dans le
– Joyeux anniversaire !
La voix du médecin me fait sursauter dans le lit d’hôpital. Je
m’étais assoupi. La tête encore lourde et douloureuse, je me
redresse et me frotte les yeux. Grave erreur. Une vive sensation
de brûlure électrise mes globes oculaires.
– Alors, comment vous sentez-vous ?
– J’ai connu mieux. Mais pire aussi. Tout s’est bien passé ?
Où est mon téléphone ?
– Tout s’est passé pour le mieux. Vous pourrez sortir dans
deux heures.
– Et mon téléphone ?
– Juste là, sur le guéridon. Mais vous devriez éviter les écrans
trop lumineux un moment.
Le médecin pose sa tablette sur le lit, ajuste le col de sa veste
blanche et s’approche de moi. Mon pouce droit m’a déjà
connecté au net mais il n’y prête pas attention, et me fait pencher
la tête en arrière pour vérifier que tout est en ordre.
– Les implants ont été parfaitement installés. Tout est en
ordre. Vous êtes maintenant connecté, félicitations.
Impatient de découvrir le résultat, je mets mon portable à
l’écart.
– Allez-y, docteur, activez-les. Je veux tester tout de suite !
– Je n’ai rien à faire. L’activation se fait en fermant les yeux
et en balayant trois fois du regard de gauche à droite.
J’essaie... Un léger bruit aigu s’enclenche quelque part dans
ma tête, puis se fond dans le silence ambiant. J’ouvre les
paupières. Ma vision se trouble, se parasite comme un vieux
téléviseur, puis revient à la normale. Un carré transparent
apparait autour du visage du docteur. Une étiquette bleutée flotte
à côté de lui. Elle dit : « Dr Guy Legrand, chirurgien ». Le
médecin bouge dans la pièce, mais tant que je le fixe, l’étiquette
virtuelle suit son mouvement.
– Impressionnant ! Dis-je en me redressant.
– Pour les informations supplémentaires, le cristallin
intelligent, c’est comme l’ordinateur. Clignement de paupière
gauche pour le clic gauche, de paupière droite pour le clic droit.
Regardez vers le bas et le texte défile automatiquement...
– Je sais doc, merci, tous mes amis sont déjà équipés. Je dois
être le dernier type du pays à me faire opérer.
Clignement d’œil gauche sur le visage du médecin. Son profil
s’ouvre en semi-transparence dans mon champ visuel. Je vois
son statut, ses dernières news, des photos de lui, de sa femme,
de ses gosses... Toute la vie que cet homme a rendue publique
est là, sans que je n’aie à ouvrir la moindre machine pour la
consulter. La machine est minuscule, et elle est en moi.
Je ne tiens plus en place. J’ai envie de me lever, de m’habiller
avec autre chose que cette demi-robe d’hôpital immonde qui me
fait serrer les jambes chaque fois qu’on entre dans la pièce, et
d’aller me balader. Croiser des gens et en apprendre davantage
sur eux sans leur parler, faire du shopping, acheter, consommer,
bref : vivre. J’ai vingt-cinq ans aujourd’hui, de l’argent, des
implants visuels et le seul profil sur lequel je peux me rincer
l’œil est celui de mon chirurgien !
– Est-ce que je peux sortir tout de suite ?
– Hors de question. Je vous l’ai dit : on vous garde encore
quelques heures.
J’insiste, mais le médecin ne flanche pas. Il a l’habitude des
patients râleurs, et il connait son métier. Me voilà condamné à
rester deux heures sans bouger avant de pouvoir quitter l’hôpital
de jour.
– Docteur ?
– Oui ?
– Je vois que je n’ai aucun message, comment est-ce
possible ?
Le médecin reste muet un instant. Implanter des smartlens ne
fait pas de lui un technicien informatique pour autant. Puis il
comprend.
– Ah ! Le temps de transférer vos données vers les implants,
votre compte a peut-être été momentanément désactivé. C’est
déjà arrivé à certains patients. Juste quelques heures. Une
journée tout au plus.
– Mais c’est mon anniversaire !
– Écoutez, ce n’est pas de chance. Mais vos amis vous
enverront des messages malgré tout, ne vous inquiétez pas avec
ça. Au pire, vous pourrez récupérer vos données demain.
Quand il quitte la pièce, j’ai l’impression de devenir dingue.
Dans le coin supérieur gauche de mon champ de vision, la petite
enveloppe transparente reste désespérément vide. Aucun
message, pas plus que sur mon smartphone.
Ne sachant que faire, je m’amuse à inspecter chaque objet de
la pièce. Il faut que je gagne en habileté. Pas facile de contrôler
son regard. Je jette un œil à mes chaussures de sport, posées au
pied du lit. Le logo est reconnu, s’encadre de bleu, s’affiche en
grand dans un coin de mon champ de vision. Clic de paupière
droite pour plus d’informations. Je consulte l’histoire de la
marque sur Internet, m’exerce à faire défiler le texte, ni trop, ni
trop peu. Mais ces pratiques sont douloureuses pour les yeux si
tôt après l’opération... Je décide de me reposer en dormant un
petit peu. Et là, sur l’écran noir de mes paupières closes, je peux
encore distinguer clairement, en bleu clair, le logo de la marque
de mes chaussures de sport.
Deux infirmières me réveillent dans l’après-midi. Leur visage
s’accompagne d’une étiquette virtuelle, je lis leur nom, leur
prénom, glane d’autres informations tout en leur disant merci et
en me dégageant des draps. Elles partent, je m’habille, fais mon
sac minuscule. Je quitte la chambre, traverse le couloir, descends
et signe un document à la réception avant de sortir dans la rue.
La ville. Sensationnelle. Je sillonne les rues, regarde les
boutiques, observe les gens. Partout les informations
apparaissent, m’assaillent. Le texte s’ouvre en pop-up,
s’agrandit, défile sous mes yeux. Des noms de marques, des
informations, des prix... Je n’ai qu’à marcher et laisser les
données venir à moi directement. Je ne sais plus où regarder. Le
nom et le prénom de tous les passants flottent au-dessus de leur
tête. Je n’hésite pas une seule seconde à ouvrir les pages
publiques des jolies célibataires que je croise.
Je rentre dans une boutique, écarte les cintres entre les vestes.
Pour chaque article saisi, je vois un prix apparaître,
instantanément, en grand contre le vêtement. Je vois aussi des
informations sur d’autres articles qui pourraient me plaire. Je
reçois un message : « Activer le guide ? » Je clique sur oui.
Instantanément, un fil bleuté se dessine sur le sol et disparait
entre les rayons. Je n’ai qu’à le suivre, à me laisser emporter par
ce fil d’Ariane qui me fera rencontrer en priorité les vêtements
qui devraient me plaire. J’achète sans compter, émerveillé par la
technologie.
La vendeuse s’appelle Agnès, vingt-deux ans, célibataire.
Elle me sourit, c’est son boulot. Le temps qu’elle scanne mes
articles, j’ai déjà trois photos d’elle en maillot de bain sous les
yeux. D’un clin d’œil, je l’ajoute en ami. Consommation
instantanée à tous niveaux, pas mal. Au revoir mademoiselle.
Les bras chargés de paquets, je m’arrête un instant et
m’assieds sur un banc. Toujours pas de message. Impossible
qu’on m’ait oublié ! En quelques regards et clignements de
paupières, je propose à quelques amis d’aller boire un verre ce
soir... J’omets volontairement de leur rappeler pourquoi.

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