Le nouvel espace du grand reportage dans la presse écrite

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Le nouvel espace du grand reportage dans la presse écrite
INSTITUT D’ETUDES POLITIQUES DE TOULOUSE
MEMOIRE DE RECHERCHE PRESENTE
PAR MANON QUINTI
LE NOUVEL ESPACE DU GRAND REPORTAGE DANS LA PRESSE
ECRITE CONTEMPORAINE : L’EXEMPLE DE LA REVUE XXI
DIRECTEUR DE MEMOIRE : DOMINIQUE MARCHETTI
ANNEE 2012
INSTITUT D’ETUDES POLITIQUES DE TOULOUSE
MEMOIRE DE RECHERCHE PRESENTE
PAR MANON QUINTI
LE NOUVEL ESPACE DU GRAND REPORTAGE DANS LA PRESSE
ECRITE CONTEMPORAINE : L’EXEMPLE DE LA REVUE XXI
DIRECTEUR DE MEMOIRE : DOMINIQUE MARCHETTI
ANNEE 2012
Avertissement : L’IEP de Toulouse n’entend donner aucune approbation, ni improbation dans
les mémoires de recherche. Ces opinions doivent être considérées comme propres à leur
auteure.
Sommaire
INTRODUCTION .......................................................................................................................... 1
Chapitre 1/ Situation du sujet : choix et définition ................................................................. 1
Chapitre 2/ La méthode, travaux précédents, difficultés ...................................................... 13
Chapitre 3/ Principal résultat, annonce du plan .................................................................... 14
PARTIE 1/ DE LA GENESE DU « GRAND REPORTAGE » A LA CREATION DE XXI ..................... 15
Chapitre 1/ L’évolution du grand reportage ......................................................................... 15
Chapitre 2/ Les caractéristiques du grand reportage ............................................................ 36
Chapitre 3/ Le grand reportage défini comme l’essence du journalisme ............................. 39
PARTIE 2/ UNE VOLONTE DE CHOIX EDITORIAUX COHERENTS AVEC LA PHILOSOPHIE DE LA
REVUE ....................................................................................................................................... 41
Chapitre 1/ Permanence et mutations des caractéristiques du grand reportage .................... 41
Chapitre 2/ Le projet éditorial, conçu en réaction aux logiques de la presse traditionnelle . 45
Chapitre 3/ L’affirmation d’un retour à la dimension littéraire du journalisme français .... 71
Chapitre 4/ La forme : une dimension esthétique centrale, mise au service du réel............. 78
PARTIE 3/ PROFIL SOCIOLOGIQUE DE LA REDACTION ET DES AUTEURS DE XXI :
TRAJECTOIRES PROFESSIONNELLES, VALEURS ET RESSOURCES ............................................ 81
Chapitre 1/ L’équipe, une famille intellectuelle construite autour de valeurs communes :
engagement, liberté et conviction ......................................................................................... 81
Chapitre 2/ Des auteurs aux ressources culturelles élevées et aux valeurs communes ........ 88
PARTIE 4/ UN MODELE ECONOMIQUE ENTRE INNOVATION ET TRADITION, INSCRIT DANS LE
CONTEXTE ECONOMIQUE ACTUEL DE LA PRESSE.................................................................... 96
Chapitre 1/ Que reste-t-il du grand reportage dans la presse dite traditionnelle ? L’exemple
du Monde, du Figaro et de L’Express .................................................................................. 96
Chapitre 2/ Un modèle économique hybride, entre la presse et l’édition, qui se veut
cohérent avec la philosophie de XXI : retrouver le lien avec le lecteur ............................. 109
Chapitre 3/ Une revue de niche mais qui a su trouver un équilibre rapidement ................. 119
CONCLUSION .......................................................................................................................... 123
ANNEXE .................................................................................................................................. 127
BIBLIOGRAPHIE ..................................................................................................................... 141
TABLE DES MATIERES ............................................................................................................ 146
Introduction
CHAPITRE 1 - Situation du sujet : choix et définition
Section 1/ Le développement des « mooks » : le journalisme au long cours
A. Le choix du sujet
Les contextes de crise sont facteurs de pessimisme, de repli sur soi, mais aussi, souvent,
d’innovation et d’audace. La presse écrite, touchée de plein fouet par les difficultés
économiques, ne fait pas exception. Pour certains, sa fin est inéluctable. Bernard Poulet,
rédacteur du journal L’Expansion, la condamne dans son ouvrage La fin des journaux1.
D’autres journalistes, plus nuancés, n’en sont pas moins pessimistes. C’est dans ce contexte
pourtant défavorable à toute prise de risque que des individus ont choisi d’aller à contrecourant de la presse traditionnelle, et d’opérer un retour radical au papier. Depuis quatre ans,
on voit ainsi se développer les « mooks », aussi appelés « book-mag » (livre-magazine). Ce
néologisme désigne des revues hybrides entre la presse et l’édition. Elles ont certaines
caractéristiques du livre : le grand format, le nombre élevé de pages (200 en moyenne), la
typographie, les illustrations (des dessins), la taille des articles (proche de celle d’un récit),
l’absence de publicité, la vente en librairie, et le prix (15 € en moyenne). D’autre part, elles se
rapprochent du magazine par leur périodicité (le plus souvent trimestrielle) et la nature des
articles (des articles de presse).
J’ai choisi de réaliser une étude de cas de la revue XXI car, d’une part, elle fait figure de
pionnière en France. Créée en janvier 2008 par le journaliste Patrick de Saint-Exupéry et
l’éditeur Laurent Beccaria, cette revue trimestrielle apparaît comme le modèle, plus ou moins
avoué, des fondateurs des autres mooks, qui se sont inspirés de ses caractéristiques (voire qui
les ont copiées). La revue XXI est entre la presse et l’édition ; elle n’a pas de publicité. Sa
couverture est à l'italienne (c’est-à-dire horizontale). Elle a un format de livre par ses
dimensions (29,5 cm par 20 cm) et son épaisseur (210 pages). Concernant l’éditorial, sa
spécialité est le grand reportage. Sous-titrée « L’information grand format », elle se veut
« tournée vers le XXIème siècle ». Elle héberge écrivains, journalistes, photoreporters, ou
encore dessinateurs de bande-dessinée, dont les articles font en moyenne 35 feuillets (c’est-àdire 52 500 signes). Côté économique, la revue est diffusée à 52 000 exemplaires, et est
1
POULET Bernard, La fin des journaux et l’avenir de l’information, Gallimard, 2009.
1
vendue en librairie et dans les surfaces culturelles (Maisons de la presse, Fnac, Virgin,
Cultura, Relay), et non en kiosque. Elle est disponible en France métropolitaine, dans les
DOM-TOM, et à l'étranger dans la zone Euro et la Suisse. Elle est vendue au prix de 15 € 2.
D’autre part, le thème de la revue - le grand reportage – m’a intéressée car dans le contexte de
crise de la presse, il me semble pertinent d’analyser la situation du type de journalisme qui
coûte le plus cher et demande le plus de temps et de place. J’ai voulu me demander ce qui
restait d’un genre qui a largement contribué à inscrire dans la mémoire collective la figure
prestigieuse du grand reporter, réputation toutefois aujourd’hui moins ténue. Ainsi, je me suis
penchée sur la place et la forme du grand reportage dans la presse contemporaine, genre qui
s’est raréfié dans la presse écrite.
B. Le phénomène des « mook », objets hybrides entre le livre et le magazine
1. Chronologie du phénomène : XXI fait des émules
Avant XXI, seuls trois mooks avaient déjà fait le pari de l’originalité, du design et de la
diffusion en librairie : Mouvement (1995), un mook dédié à la création contemporaine et qui
propose par exemple des portfolios, Transfuge (2004), un magazine culturel, et la collection
« Le mook » lancé par Les Editions Autrement en janvier 2008, soit le même mois que XXI.
27 trimestriels de 128 pages ont déjà été publiés dans cette collection. Ces revues portent sur
différents thèmes (développement durable, villes, pays…) et sont articulées autour de sept
rubriques : « vivre, créer, voir, penser, décrypter, raconter, rêver… le monde autrement ». La
revue regroupe portraits, reportages, récits, portfolio, carnet de bord, cartes, nouvelles…
Au-delà de ces précédents, les mooks se multiplient depuis le lancement de XXI en 2008 : en
quatre ans et demi (de janvier 2008 à août 2012), 19 mooks ont été lancés. Le premier à suivre
le modèle de XXI est Ouzbek & Rica, créé en juin 2010. Son fondateur, Jérôme Ruskin,
affirme qu’il a eu l’idée de cette revue alors qu’il était étudiant de l’École des Hautes Études
en Sciences Sociales (EHESS). Le succès de XXI a « confirmé » son intuition et l’a
encouragé dans sa volonté de « démocratiser les savoirs ». Sa revue comporte les principales
caractéristiques de son mentor : absence de publicité, périodicité trimestrielle, tirage à 40 000
exemplaires, prix de 15 €, graphisme largement inspiré de XXI, quelques rubriques
semblables comme le récit graphique et le portfolio, une vente en librairie et dans les surfaces
culturelles, mais, contrairement à XXI, aussi en kiosque. Ouzbek & Rica pratique aussi le
mélange des genres en faisant appel à des écrivains comme Salman Rushdie, des philosophes
comme Michel Serres, des experts, des journalistes, des illustrateurs, des artistes (un rappeur
2 Depuis la hausse de la TVA, 15,50 €.
2
par exemple), etc. Sa différence réside dans le fond : une partie du magazine est consacrée au
présent, l'autre au futur. La revue fait le pari de l’anticipation et de l’innovation en traitant des
« révolutions du monde contemporain ». Les personnages d’Uzbek et Rica, tout droit sortis
des Lettres persanes (1721) de Montesquieu, accompagnent le lecteur au fil de la revue, dont
12 numéros sont prévus. La ligne éditoriale est engagée. Les actionnaires sont les amis de
Jérôme Ruskin, lui-même actionnaire majoritaire. Mais la formule récolte moins de succès
que son modèle, et au bout de quatre numéros, une nouvelle version au format magazine
remplace le mook. Le prix est désormais de 5 €.
En juin 2010, le magazine Muze se transforme en mook. Vendu en librairie, trimestriel, il fait
174 pages et est éditée par Bayard Presse. Il est plutôt axé sur la philosophie, la psychologie et
la littérature.
En mars 2011, l’équipe de XXI créé la revue semestrielle de photographie 6Mois. Selon ses
fondateurs, elle « renoue le lien entre le journalisme et la photo », sur 350 pages. Sans
publicité, elle est vendue en librairie et dans les surfaces culturelles au prix de 25 €.
Un cinquième livre-magazine est lancé en septembre 2011. Feuilleton reprend quelques-unes
des caractéristiques de XXI. Trimestriel d’environ 250 pages, vendu en librairie 15 €, il n’y a
pas de rubriques. Le graphisme est soigné, avec des illustrations, des photos et des
infographies. Les formats sont longs : le reportage de D. Samuels, du New Yorker court ainsi
sur 40 pages. La citation de Ben Hetch notée sur la couverture donne le ton : « Essayer de
déterminer ce qui se passe dans le monde par la lecture des journaux revient à essayer de
donner l’heure en ne regardant que la grande aiguille d’une pendule ». Le premier numéro a
été tiré à 20 000 exemplaires. Il se différencie de XXI par son double angle sur la fiction et la
réalité : il s’agit de reportages étrangers traduits, surtout issus de titres de la presse anglosaxonne comme Vanity Fair, New Yorker, Harper’s, et de nouvelles littéraires commandées
par la revue à des écrivains du nouveau journalisme comme J. Franzen, D. Mendelshon, M.
Hastings, ainsi que des reportages comme celui d’Anne Nivat. L’équipe est formée par le
fondateur Adrien Bosc, 25 ans, qui détient 51% du titre. C’est un ancien stagiaire des éditions
Allia, dont le fondateur, Gérard Berréby, est le rédacteur en chef du journal. Parmi les
actionnaires, on trouve Pierre Bergé (28%) et le journaliste Victor Robert.
En janvier 2012 est publiée la revue Crimes et châtiments, un trimestriel d’environ 180
pages, vendu 15 € en librairie. Elle regroupe des auteurs, journalistes, écrivains, policiers,
magistrats, et même criminels. Les articles sont longs et le ton subjectif : il s’agit ici de « voir,
comprendre, partager, ressentir, informer ».
La radio France Culture a même créé un bookmag, France culture papiers. Né en février
2012, il coûte 14,90 €, est publié aux éditions Bayard et vendu en librairie, mais aussi en
3
kiosque. Il s’agit de près de 200 pages de texte et de photos, une sorte de « podcasts papier ».
Les articles sont cependant plus courts que ceux des autres mooks.
En 2012, sort Le Believer (éditions Inculte), qui propose une sélection des archives ainsi que
le meilleur des trois éditions du moment de The Believer, la revue américaine originale,
publiée aux Etats-Unis et en Angleterre. On peut y lire par exemple une conversation avec
l’écrivain Don DeLillo. La revue invite des écrivains, mais aussi des dessinateurs, cinéastes et
musiciens.
Le dernier-né (le premier numéro est sorti le 16 août 2012) est édité par le groupe L’Express
Roularta. Long cours, c’est son nom, est un trimestriel qui a pour thème les écrivains
voyageurs. Il fait la part belle au récit, au grand reportage, aux illustrations, à la photo et à la
BD. Dans le premier numéro, tiré à 35 000 exemplaires, on trouve par exemple des nouvelles
inédites de Douglas Kennedy et de Jean-Christophe Rufin. Il est vendu 15 € en kiosques et en
librairies, fait 200 pages et n’a pas de publicité. Ici aussi, l’idée est de revenir à l’essence du
journalisme : « Long Cours est né de ce constat et compte renouer avec un journalisme hors
des sentiers battus. Pour mettre en avant des sujets rarement traités, négligés par des médias
en prise avec une actualité stressante, en boucle et dormante. Donner à voir – et comprendre –
un monde infiniment riche, sans idées préconçues, en évitant les clichés. »3
D’autres mooks reprennent les caractéristiques de XXI (format livre, iconographie soignée,
périodicité trimestrielle ou bimestrielle, longs articles et vente en librairie) : Zmâla (2008,
photographie), Ravages (2008, « la revue mauvais esprit »), Bonbek (2010, pour les enfants),
L’imparfaite (2010, revue érotique créées par des étudiants de Sciences Po), Alibi (2011,
spécialisée dans le polar et le noir), Schnock (2011, « la revue des Vieux de 27 à 87 ans »),
The Good Life (2011, magazine masculin), Le Majeur/Badabing ! (2012), Charles (2012,
revue politique), We demain (2012, « une revue pour changer d'époque »), et Hobo by
l’Equipe (2012, par l’Equipe magazine). Il existe aussi des mooks offerts dans les avions,
dont le graphisme et le format épais évoquent le livre : Hémisphères et Yonokobu (« Take a
walk on the slow side »). A l’étranger aussi il existe quelques mooks. C’est le Japon qui en
édite le premier, mais la vague s’est essoufflée. On peut citer The Believer (2003, revue
américaine) et Orsai (2011, revue hispano-argentine).
Si les mooks se multiplient, leurs spécialités sont très diverses. Un seul (le bookmag Long
cours) s’est placé sur le même créneau que XXI, les grands reportages inédits.
2. Succès public, médiatique et professionnel d’un nouveau modèle de presse
Ces mooks ont tout d’abord eu un succès public, au regard de leur place dans les classements
de vente de livres. Par exemple, France culture papier se place à la 3ème position dans la
3
Edito publié sur le site du magazine : http://revue-longcours.fr/blog/
4
semaine de sa sortie4. Le premier numéro de la revue XXI, lancé le 17 janvier 2008, a été
13ème des ventes de livres en France, toutes catégories confondues, pour la semaine du 21 au
27 janvier5. L’équipe, surprise par ce succès, a dû procéder à un retirage. Lors de la semaine
de sortie des numéros, la revue figure dans les premiers rangs du classement « Essais ». A
titre d’exemple, le numéro 15 et 16 se sont placés au 3ème rang, le numéro 17 au 5ème rang6. La
revue apparaît ainsi au classement annuel des meilleures ventes « Essais »7. Ainsi, le numéro
d’hiver 2008 s’est placé à la 53ème position, celui d’hiver 2009 à la 66ème place, celui d’hiver
2010 à la 59ème place et le numéro d’hiver 2011 à la 54ème place. Son meilleur classement est
la 45ème position (obtenue par le numéro d’automne 2011).
De plus, l’arrivée de chaque mook provoque une assez forte médiatisation. Ainsi, la revue
Schnock recueille aussi bien les louanges d’RTL que du Monde diplomatique. Le lancement
de XXI, qualifiée d’« ovni » par certains journaux, a été salué par l’ensemble de la profession
journalistique : son succès médiatique s’est traduit par des dizaines d’articles, notamment
dans Rue89, Le Figaro, Télérama et Challenges.
Cette unanimité se traduit aussi dans le nombre de prix que ses auteurs ont reçus. En effet, la
revue semble répondre aux critères définissant le « bon journalisme ». En un an et demi, XXI
s'est vu décerner trois récompenses, pour des reportages parus dans le numéro 4. Sophie
Bouillon, une jeune pigiste de 25 ans, a reçu le prix Albert-Londres8, pour son article
« Bienvenue chez Mugabe ». Le profil de Sophie Bouillon, sa manière de travailler et d’écrire
ne correspondent pourtant pas au modèle journalistique qui prédomine. Il s’agit d’une
journaliste indépendante, qui n’appartient pas à une rédaction, et qui a dû autofinancer son
voyage. Son reportage court sur 30 feuillets, soit plus de 10 fois la norme des magazines. Elle
écrit d’une manière littéraire - voire poétique - et subjective, puisque dans son article, elle
s’adresse au personnage principal en utilisant le « tu ». Les autres journalistes récompensées
sont la journaliste Anna Miquel, prix Louis Hachette du meilleur reportage pour « Les
Crocodiles du Zaïre », et la photographe Stéphanie Lacombe, prix Niépce pour son travail sur
« Les Français à table ». Cette reconnaissance de la profession montre le développement d’un
nouveau modèle de presse. La revue XXI a même créé son propre prix en partenariat avec
France Info, le Prix France Info – XXI, récompensant de jeunes journalistes de moins de 30
ans, par la somme de 3 000 € chacun et la publication de leur enquête. XXI le présente
comme « un coup de pouce aux jeunes reporters », la revue mettant en valeur le reportage
4
Classement Ipsos/Livres Hebdo, semaine du 20 au 26 février.
Classement Ipsos/Livres Hebdo
6
Idem.
7
Voir annexe 1, p.128.
8
Le prix Albert Londres, créé en 1933 par Florise Martinet-Londres, récompense chaque année un jeune
journaliste de moins de 40 ans.
5
5
comme l’essence du journalisme : « Ce prix marque notre volonté de voir le reportage irriguer
le journalisme. Aller voir, au coin de la rue comme au coin de la rue du bout du monde,
apprendre à regarder ; savoir le raconter à des lecteurs et à des auditeurs, telles sont les
missions essentielles de ce métier »9.
C. Le renouveau de la subjectivité et du format long : une tendance actuelle
en France et à l’étranger
Cette volonté de renouer avec le journalisme au « long cours » s’inscrit dans un contexte de
résurgence de certains mouvements, qui prônent subjectivité et format long.
1. Théories et manifestes : les influences anglo-saxonnes et allemandes sur la France
a. Le Gonzo journalism
Parmi eux, le Gonzo journalism, qu’on ne trouve non plus dans la presse, mais dans l’édition.
Inventé par l’Américain Hunter S. Thompson (1937-2005) dans les années 1960, il s’agit d’un
journalisme au ton subjectif et au style littéraire. Hunter S. Thompson se met en scène dans
des reportages hallucinés et drôles. « Hells angels », qui raconte sa vie avec un gang de
motards, ou « Las Vegas Parano », qui retrace une virée à Las Vegas tournant au cauchemar,
sont deux de ses reportages les plus connus. Il reste un mythe pour toute une génération de
journalistes et d’écrivains. Depuis quelques années, des adaptations de ses récits sont même
tournées : Las Vegas Parano, de Terry Gilliam (1998), et The Rum Diary, de Bruce Robinson
(2011). En 2005, un recueil de correspondance10a été édité, et en 2010 William McKeen lui a
consacré une autobiographie11. En France, plusieurs de ses livres sont disponibles en format
de poche.
b. Le « new new journalism »
Une autre théorie, énoncée dès 2005 par l’écrivain Robert S. Boyton 12, est celle du « new new
journalism », c’est-à-dire le renouveau du « New journalism » aux Etats-Unis. Le « New
journalism »13 est un mouvement né aux Etats-Unis dans les années 1960 avec la publication
du manifeste de Tom Wolfe. Il est défini comme « un journalisme qui se lit comme de la
9
Présentation du prix publiée dans la revue XXI
Gonzo Highway : Correspondance de Hunter S. Thompson, Robert Laffont, 2005.
11
Hunter S. Thompson : Journaliste & hors-la-loi, Tristram, 2010.
12
S. BOYNTON Robert, The New New Journalism: Conversations with America's Best Nonfiction Writers on
Their Craft, Vintage Books, 2005.
13
Le new journalism est appelé ainsi car il parle d’autre chose que les sujets des dépêches.
10
6
fiction et entre en résonance avec la vérité du fait rapporté »14, à travers l’association de
l’écriture littéraire - avec une mise en scène et la retranscription de dialogues entiers - et de la
minutie dans la réalisation des enquêtes. Le ton est subjectif, notamment par l’utilisation du
« je ». Erik Neveu définit ce mouvement comme une volonté de « transcender le clivage
journalisme/littérature »15, en utilisant la méthode de « l'immersion »16 et un style qui prête
notamment une grande attention aux détails. De plus, les objets ne sont pas choisis selon
l'actualité, l’enquête peut durer des mois voire des années et les questions sociales sont
privilégiées. Ces récits sont publiés principalement dans The New Yorker, le New York
Times Magazine, The Atlantic Monthly, Rolling Stone et Esquire. Ce journalisme littéraire
peut être assimilé aux récits de grands reporters français du XIXème siècle, comme Albert
Londres, avec ses enquêtes Au bagne ou Terre d'ébène. D’ailleurs, Robert S. Boynton définit
les écrivains américains des années 1890 (comme Lincoln Steffens) comme d’une « ancienne
génération des ‘nouveaux journalistes’ »17, qui avaient des préoccupations sociales et
politiques.
Selon lui, il existe aujourd’hui une nouvelle génération d’auteurs américains, les « new new
journalists », qui renoue avec ces héritages en faisant la synthèse entre la tradition du XIXème
siècle de sujets politiques et de société, et celle des années 1960 de reportages littéraires. Il
recense une vingtaine de journalistes-auteurs, comme Jon Krakaeur, qui a accompagné une
expédition sur l’Everest, et Ted Conover, qui a travaillé durant presque un an comme gardien
de prison. Aux Etats-Unis, ces livres-enquêtes sont de véritables succès en librairie. En France
aussi on trouve une génération d’auteurs qui réinventent le « new journalism », qui a traversé
l’Atlantique dès les années 1970 : « Ce sont Libération ou Actuel [années 1970 et 1980] qui
portèrent le flambeau de ce nouveau journalisme en France, excessif souvent, mais vif et
généreux. », écrit Jean-Noël Jeanneney, historien des médias18 . Des journalistes comme Yves
Adrien, de Rock & Flolk, Philippe Garnier, aussi journaliste à Rock & Folk puis Libération, et
Alain Pacadis, de Libération, l’incarnent. Ainsi, selon Erik Neveu19, le new journalism
connait, aux Etats-Unis comme en France, une « superbe postérité dans un ‘new new
journalism’ d'enquêtes », citant la revue XXI.
14
“Journalism that reads like fiction and rings with the truth of reported facts”. WEINGARTEN Marc, The Gang
That Wouldn’t Write Straight: Wolfe, Thompson, Didion, and the New Journalism Revolution, Three Rivers
Press, New York, 2005. (Traduit par nos soins)
15
NEVEU Erik, Sociologie du journalisme, La Découverte, 2009, p.78.
16
Idem, p.78.
17
S. BOYNTON Robert, The New New Journalism: Conversations with America's Best Nonfiction Writers on
Their Craft, Vintage Books, 2005.
18
KRAUZE Jan et RIOUX Didier, Le Monde. Les grands reportages (1944-2009), Les Arènes, 2009, p.10.
19
NEVEU Erik, Sociologie du journalisme, La Découverte, 2009, p.107.
7
c. Le slow journalism
XXI est aussi souvent présentée comme une revue de « Slow journalism ». Cette tendance a
été mise à l’honneur lors des 4ème Assises du Journalisme, en 2010. Le mouvement « Slow
Media » a été initié par des journalistes allemands. En janvier 2010, ils ont rédigé un
manifeste20, dans lequel ils prônent une utilisation raisonnée des médias, pointant notre
consommation permanente de l’information. Leurs principes correspondent parfaitement aux
caractéristiques de la revue XXI. Ainsi, l’article 2 promeut le « monotasking » : « Les slow
media ne peuvent être consommés de manière distraite, ils provoquent au contraire la
concentration de l’usager ». L’article 3 met l’accent sur l’importance du respect des usagers et
l’article 4 prône le bouche à oreilles plutôt que la publicité : « Le succès des slow media n’est
pas fondé sur une pression publicitaire envahissante sur tous les canaux mais sur la
recommandation par des amis, des collègues ou membres de la famille. » Enfin, l’article 10
met l’accent sur l’intemporalité des slow média : « Les slow media ont une longue durée de
vie et paraissent encore frais après des années voire des décennies. »
2. L’influence anglo-saxonne dans la presse traditionnelle
La presse anglo-saxonne est réputée pour publier de longs reportages, souvent écrits par des
écrivains. Depuis quelques années, des journaux comme le Monde et le Figaro s’en inspirent.
Le Figaro magazine fait appel à des auteurs américains : en 2011, le titre publie « L’Amérique
de Douglas Kennedy », un « carnet de voyage littéraire » en quatre étapes écrit par l’auteur
américain. Le Monde Magazine (l’ancienne formule du magazine du Monde) faisait aussi une
place aux écrivains. Ainsi, en 2011, sont publiés des reportages-récits : un article de dix pages
sur le Congo, écrit par Jonathan Littell, des reportages sur Mexico écrits par Alberto Ruy
Sanchez, une nouvelle de Jérôme Charyn et un feuilleton sous la forme d’un carnet de voyage
aux USA, écrit par Jean Rolin.
Section 2/ La crise de la presse : le reportage au cœur du problème… et de
la solution
A. Permanence du débat sur les mutations du journalisme et du grand
reportage
Les réflexions qui entourent les évolutions du journalisme en général et de la presse écrite en
particulier ne sont pas nouvelles. D’une part, selon l’historien des médias Christian Delporte,
20
http://www.slow-media.net/manifest. Traduit par le site Owni : http://owni.fr/2010/08/04/le-manifeste-desslow-media-traduction-fr/
8
on a toujours pointé les dérives du journalisme21. On peut citer Camus qui, dans la revue
Combats publiée en 1944, dénonce la vitesse de l’information : « on veut informer vite au lieu
d’informer bien. La vérité n’y gagne pas. ». Marguerite Duras critique aussi cette course à
l’immédiateté en 1982. Selon Christian Delporte, « à chaque révolution technologique, il y a
un grand débat dans la presse. (…) C’est ça le journalisme, il n’aura jamais de modèle
définitif »22. D’ailleurs, en 1913, le journaliste allemand Wolfgang Riepl affirmait déjà : « un
nouveau média ne supplante jamais entièrement l’ancien, mais le transforme ». Cette phrase
est d’ailleurs reprise par Adrien Bosc, fondateur du mook Feuilleton. Le grand reportage –
coûteux en moyens, en temps et en espace – est bien au cœur de la réflexion, et ce depuis
l’émergence du grand reportage. Jean-Claude Guillebaud parlait déjà de « crise du grand
reportage » en 198423, l’expliquant notamment par le soupçon dont font l’objet les reporters :
« nous n’avons pas la vraie religion anglo-saxonne- du fait ou du récit. Les faits nous
ennuient, ils ont l’inconvénient d’exister. (…) On croit les problèmes plus importants que les
hommes »24. Les reporters les plus prestigieux publiaient d’ailleurs leurs écrits dans des livres,
pour contourner les contraintes relatives au format et à l’éditorial.
B. Un double constat
Le journalisme est donc en perpétuelle réinvention, plus particulièrement lorsqu’il est en
crise. Aujourd’hui, cette crise est double.
1. La crise économique
D’une part, les médias souffrent d’une crise économique. La concurrence des radios, des
télévisions d’information en continu et surtout d’Internet font que les journalistes ont moins
de temps pour effectuer leurs reportages. Les informations sont moins vérifiées et le choix des
mots est parfois bâclé. Gérard Mordillat, écrivain et président du jury Autrement VU du Figra
2010, parle de « religion de l’urgence »25. Ces contraintes économiques ont donc des
conséquences sur la qualité des articles. « Ce vertige de l’immédiateté ruine notre
profession », prévient Jérôme Bouvier 26, fondateur des Assises du Journalisme. Quant à
Philippe Lefait, animateur des Mots de Minuit sur France 2, il affirme que « Le tout-info tue
21
DELPORTE Christian, Les journalistes en France 1880-1950, Seuil, 1999.
« Le slow journalisme au secours du format long », Marie Tarteret, « Le slow journalisme au secours du
format long », Marie Tarteret, blog de l’université de Tours, 12/09/11. http://journalisme.univ-tours.fr/blog/
23
KRAUZE Jan et RIOUX Didier, Le Monde. Les grands reportages (1944-2009), Les Arènes, 2009, p.535.
24
Idem, p.536.
25
Emission « Comme on nous parle », France Inter, 26 mars 2010.
26
Propos tenus lors des Assises du Journalisme, du 16 au 18 novembre 2010, à Strasbourg.
22
9
l'info ! On ne peut cautionner cette véritable hystérie à faire consommer de l'information en
permanence et en continu. »27
2. La crise de confiance
Cause ou conséquence des difficultés économiques : le journalisme souffre aussi d’une crise
de légitimité. Environ la moitié des Français ne croit pas tout ce que disent les journalistes,
selon le baromètre TNS Sofres pour La Croix.28 La majorité pense qu’ils ne sont pas
indépendants : 63% des personnes interrogées estiment que les journalistes ne résistent pas
aux pressions politiques et 58% d’entre eux affirment qu’ils ne résistent pas aux pressions de
l’argent. 40% des Français estiment même que la qualité des médias s'est détériorée depuis 10
ans.
C. Les solutions préconisées : une prise de conscience de la nécessité d’un
recul sur l’information, mais une divergence sur sa possibilité
C’est dans ce contexte que des réflexions sont engagées depuis quelques années. On peut
distinguer trois types d’approches.
1. L’approche technologique
D’une part, la majorité des acteurs médiatiques cherchent à s’adapter aux nouvelles
technologies. Ainsi, les groupes de presse ont opéré une fusion entre les rédactions print et
web. Les sites d’information cherchent à développer les interactions avec les lecteurs, à
travers les commentaires et les témoignages. Mais, si les professionnels s’accordent à dire
qu’il faut davantage de recul et de qualité, ils jugent souvent utopique ce retour au long
format et aux enquêtes de plusieurs semaines, synonymes, pour certains, de faillite assurée.
2. L’approche traditionnaliste
D’autre part, certains prônent le retour aux fondamentaux du journalisme, c’est-à-dire à
l’enquête de plusieurs jours sur le terrain, le recul et l’analyse. C’est dans ce sens qu’a été
imaginé le rendez-vous annuel de la profession, les Assises du Journalisme. Jérôme Bouvier29
les a créées sur le thème de l’urgence : il avait le « sentiment que nous étions esclaves de
l’immédiateté »30. Ainsi, lors de la 4ème édition, en 2010, la « slow information » a été
opposée à l’info « low cost », lors d’un atelier intitulé « Contre l'info low-cost, vive la slow
27
Propos tenus lors des Assises du Journalisme, du 16 au 18 novembre 2010, à Strasbourg.
Baromètre TNS Sofres pour le journal La Croix, sur l’état d’esprit des français à l’égard de leurs médias,
publié le 8 février 2011. http://mediateur.blogs.rfi.fr/article/2011/02/08/journalistes-la-crise-de-confianceperdure
29
Jérôme Bouvier est médiateur de Radio France.
30
Entretien réalisé le 9 novembre 2011 lors des Assises du Journalisme à Poitiers.
28
10
info ! Immersion, investigation, enquête au long cours : face aux réalités de l'info low cost,
réaffirmer que le journalisme de qualité prend du temps ». Jérôme Bouvier plaide pour la
lenteur qui est selon lui une des clés pour résorber la crise de la presse : « Prendre du recul,
confronter les informations, aller les chercher sur le terrain... C'est là que le journaliste
représente une plus-value. Et qu'il a une chance de survivre »31. Philippe Lefait va aussi dans
ce sens : « il est grand temps, sinon de réinventer le journalisme, du moins de retrouver ses
fondamentaux »32. Pour Hervé Brusini, directeur de la rédaction nationale Web à France
Télévisions, c’est le reportage qui est à la fois au cœur de la crise de la presse, et qui constitue
la solution : « Le reportage, c’est la question politique fondamentale adressée au journalisme
dans sa crise aujourd’hui. (…) Je pense que nous sommes davantage dans l’ordre du
questionnement, de la problématisation des évènements mais pas trop dans l’ordre du “aller
voir sur place et faire son boulot. Raconter les faits, ce qui s’est passé, quand, quoi,
comment ?”, au lieu de toujours sauter la case et de partir dans les débats, les experts, les
sociologues et tout ça. Il faut que nous refassions notre travail parce que c’est ça l’urgence
démocratique. Et c’est aussi pour ça que les gens ont commencé à nous quitter et à se
manifester par eux-mêmes en se publiant eux-mêmes, en étant leurs propres journalistes sur le
net. »33 Pour lui, le journalisme doit se remettre en question et retrouver la notion de récit :
« Nous sommes obligés de nous reposer le problème des fondamentaux du métier en ce
moment et de retrouver en quelque sorte notre justification. Nous sommes effectivement dans
une époque de recherche, dans une époque où le journalisme est convié, contraint, convoqué,
à se distinguer en retrouvant son art de faire fondamental, c'est-à-dire témoigner. C’est pour
ça que je pense que l’objectif, c’est la description. »34 C’est notamment le retour au papier qui
est envisagé, avec le développement de revues au long cours. Mais c’est aussi un retour aux
fondamentaux de la part des quotidiens qui est souhaité. Ainsi, la slow info y est possible et
nécessaire pour Patrick de Saint-Exupéry, le co-fondateur de XXI : « même dans des
rédactions d’information quotidienne, la slow info c’est aussi une manière de se positionner,
une attitude, un choix d’angle. C’est proposer, contre-proposer. »35 Jérôme Bouvier aimerait
voir appliquer ce « slow journalism » au sein des grands quotidiens nationaux : « c’est un des
premiers endroits où il est possible. Le rôle du quotidien n’est plus de m’informer sur ce qui
se passe, mais de m’informer des infos sur ce qui s’est passé. Cela implique du long. »36 Selon
31
« Jérôme Bouvier : “Le meilleur moyen de tuer le métier de journaliste, c’est de faire vite” », Emmanuelle
Anizon, Télérama, 06/10/09.
32
Propos tenus lors des Assises du Journalisme, du 16 au 18 novembre 2010, à Strasbourg.
33
Idem.
34
Emission « Comme on nous parle », France Inter, 26 mars 2010.
35
Propos tenus lors des Assises du Journalisme, du 16 au 18 novembre 2010, à Strasbourg.
36
Entretien réalisé le 9 novembre 2011 lors des Assises du Journalisme à Poitiers.
11
lui, des expériences nouvelles se multiplient, signe d’« une forme de maturation »37,
notamment du côté des quotidiens : « Ils ont évolué, il y a plus une conception de magazine,
ils vont plus vers du long. »38 De même, Amaury de Rochegonde, chef du service Médias de
Stratégies, voit l’innovation non pas dans le « tout numérique », mais dans la « slow info ».
Selon lui, ce mouvement permet de se démarquer, alors que « tout le monde est sur
Twitter »39.
3. Une troisième voie : le mélange des deux approches
Enfin, face à l’érosion des ventes de quotidiens et l’uniformisation de l’information, certains
ont voulu se démarquer en développant des formats atypiques. Une troisième voie, plus
innovante, s’est ainsi dessinée. Des titres « hybrides » renouent avec le recul et la
transparence économique, tout en utilisant les nouvelles technologies. La souplesse d’internet
est mise à profit : les formats longs, le style design et le participatif sont permis. C’est la
logique des « pure player ». Le plus connu est Mediapart, qui renoue avec le journalisme
d’investigation, mais sur internet. Ce site, qui a 60 000 abonnés, propose des enquêtes
fouillées, très longues, et un modèle payant. Les articles restent plusieurs jours et sont moins
nombreux que ceux d’un site d’information classique. Mediapart entend allier participatif et
qualité de l’information : « Media participatif de qualité, notre journal ambitionne de
construire un public de lecteurs contributeurs, dessinant les contours d’une communauté
intellectuelle qui, avec ses interventions et ses échanges, proposera « le meilleur du débat »40.
L’optique est en effet de retisser un lien avec le lecteur, et de combler le fossé parfois énorme
entre journaliste et public. Le fondateur du site Rue89, Pierre Haski, a aussi cette volonté
d’innover, comme la déclaration d’intention du site l’explique : « notre ambition : inventer un
média qui marie journalisme professionnel et culture de l’internet (…). Nous rêvons que
Rue89 devienne peu à peu le point de référence obligé pour tous ceux qui ne veulent pas se
contenter de ‘consommer’ l’information et se passionnent pour la confrontation d’idées »41.
Quant au site Owni, créé en 2009, il s’est spécialisé dans le « datajournalisme » (le
journalisme de données), c’est-à-dire une analyse de statistiques et de chiffres. Il suit en
revanche la même démarche participative avec une contribution d’auteurs, de journalistes, de
pigistes, présentés par une petite biographie. Cependant, ces nouveaux sites, bien que
proposant de longs formats, ne renouent pas avec le style littéraire, comme le fait l’approche
traditionnaliste.
37
Entretien réalisé le 9 novembre 2011 lors des Assises du Journalisme à Poitiers.
Idem.
39
http://blog.pressebook.fr/assises-journalisme-2010/author/simon/
40
Déclaration d’intention de Mediapart. http://presite.mediapart.fr/contenu/le-projet.html#Q1
41
Déclaration d’intention de Rue89. http://www.rue89.com/qui-sommes-nous
38
12
Ces trois approches ont des caractéristiques différentes, qui s’inscrivent dans un contexte de
crise. L’approche traditionnaliste, celle de la revue XXI, est basée sur la volonté de prendre à
contre-pied les caractéristiques de la presse contemporaine et de renouer avec la tradition
littéraire du grand reportage, genre qui s’est raréfié dans la presse écrite. On peut alors se
demander, dans le contexte économique actuel, comment se crée une position pour cette
approche. Nous étudierons donc le nouvel espace du grand reportage dans la presse écrite
contemporaine, à travers l’exemple de la revue XXI.
Il s’agira de déterminer comment se construit un nouvel espace pour le reportage, à travers
l’analyse sociologique des acteurs de ce renouveau, et des choix éditoriaux, économiques et
artistiques. Cette analyse sera sous-tendue par une étude des évolutions du grand reportage,
qui nous permettra de déterminer si la revue XXI réinvente ce genre, le modernise ou effectue
un retour au journalisme à l’ancienne.
Notre dessein sera d’expliquer ces transformations par rapport aux mutations sociales,
économiques et techniques. Diverses hypothèses peuvent être avancées pour expliquer cette
raréfaction du grand reportage. La crise de la presse est la plus évidente compte tenu du coût
d’une enquête. Mais notre réflexion portera aussi sur les raisons éditoriales de cette
diminution des formats.
CHAPITRE 2 - La méthode, les travaux précédents, les
difficultés
J’ai réalisé ce mémoire en trois grandes étapes. Tout d’abord, à partir du mois de novembre
2010, j’ai lu l’ensemble des articles de presse publiés dans les journaux, magazines et sites
web sur le sujet choisi. J’ai aussi écouté les émissions de radio consacrées à la revue XXI et
au grand reportage. Cette recherche préalable m’a permis de définir plus précisément mon
sujet, ainsi que ses délimitations. Elle m’a ainsi permis de rédiger les grilles d’entretien. En
février 2011, j’ai effectué un premier voyage à Paris afin de m’entretenir avec une partie de
l’équipe rédactionnelle : Patrick de Saint-Exupéry, Pierre Bottura et Léna Mauger.
J’ai poursuivi mes recherches en lisant des livres sur l’histoire du grand reportage. Après ces
lectures et une prise de notes détaillée, je me suis intéressée au contexte actuel de la presse.
J’ai lu des livres sur la crise de la presse et sur les mutations du journalisme. J’ai aussi pu lire
des travaux précédents portant sur le grand reportage et le prix Albert Londres. J’ai alors
commencé à construire mon plan avec davantage de précisions.
13
J’ai poursuivi les entretiens au début de septembre 2011. Afin d’analyser la place du grand
reportage et la vision des quotidiens et hebdomadaires sur le genre, j’ai rencontré le Directeur
adjoint du Monde et l’un des grands reporters du titre, ainsi que le rédacteur en chef du
service International du Figaro. J’ai eu un entretien avec Delphine Saubaber, grand reporter à
l’Express. Puis j’ai effectué une deuxième série d’entretien avec l’équipe de XXI : Laurent
Beccaria, Quintin Leeds et Dominique Lorentz. Aux Assises du Journalisme de novembre, je
me suis entretenue avec leur fondateur Jérôme Bouvier, l’économiste des médias Nadine
Toussaint-Desmoulins et le sociologue Jean-Marie Charon. En mars 2012, au cours de mon
stage à l’Express, j’ai pu rencontrer le grand reporter Vincent Hugeux. Enfin, en avril, j’ai
rencontré deux libraires qui vendent XXI et consulté les archives de Livres Hebdo sur les
classements Ipsos de ventes de livres.
Tout au long de ce processus, j’ai analysé chaque numéro de XXI, du premier publié en
janvier 2008, au 18ème, sorti en mars 2012. J’ai étudié à la fois le fond et la forme, et en ai tiré
des statistiques.
Les sources utilisées sont diverses : outre les 18 numéros de la revue, j’ai utilisé des articles
de presse écrite et web, des émissions de radio, des livres, des travaux universitaires, des
entretiens, des données statistiques et des documents d’archives. Au total, j’ai réalisé 17
entretiens, qui ont duré entre 10 minutes et 1h45, et en moyenne 45 minutes.
La principale difficulté que j’ai pu rencontrer a été de gérer la masse d’information recueillie
au fil du temps. Cette difficulté est inhérente à l’objet choisi : XXI est une revue de 210
pages, au contenu très dense et déclinée à ce jour en 18 numéros.
CHAPITRE 3 - Principal résultat, annonce du plan
L’équipe se réclame d’un retour aux fondamentaux du journalisme, à la fois au niveau de
l’éthique, du recul, mais aussi au niveau du genre, le grand reportage, défini par Patrick de
Saint-Exupéry comme l’essence du journalisme. Cependant, le côté « ovni » est aussi mis en
avant par la rédaction. Ses caractéristiques principales, tant économiques (vente en librairie,
absence de publicité, politique de transparence), qu’éditoriales (mélange des genres et
importance du lien avec le lecteur), en font un objet hybride, entre tradition et innovation. Du
fait du contexte de crise économique de la presse et de la croyance selon laquelle la lecture de
papiers longs n’intéresserait plus les lecteurs, il se créé une position spécifique pour les revues
au long cours.
En premier lieu, nous étudierons les évolutions du grand reportage depuis la création de ce
genre journalistique à l’émergence de la revue XXI. Ensuite, nous verrons que les choix
14
éditoriaux se veulent en adéquation avec la réflexion qui a conduit à ce projet. Puis nous
analyserons les profils sociologiques de l’équipe et des auteurs, afin de comprendre qui sont
les promoteurs de ce retour au grand reportage. Enfin,
nous verrons que le modèle
économique de la revue se veut à la fois innovant et inscrit dans la tradition littéraire du grand
reportage.
15
PARTIE 1/ De la genese du « grand
reportage » a la creation de XXI
CHAPITRE 1 - L’évolution du grand reportage
Pour Michael Schudson, le reportage évolue selon les différentes cultures, pays, et époques
dans lesquels il s’inscrit : « Le reportage n’est pas un art ancien. C’est une activité liée et
créée par l’histoire. Elle ne se transfère pas nécessairement bien ou facilement aux autres
cultures. Elle ne reste pas inchangée alors que le monde change autour d’elle. Ce sur quoi les
reporters enquêtent, leur manière d’enquêter, leur but et la façon dont ils conçoivent leur
travail varient d’un endroit à l’autre. »42 En effet, les modalités d’exercice du métier de grand
reporter évoluent au fil du temps, au gré des évolutions sociales, politiques, technologiques et
économiques.
Section 1/ Les origines du grand reportage (années 1830-années 1890)
A. Le reportage aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, dès le début des
années 1830 : la naissance du grand reportage moderne
Le grand reportage comme activité journalistique spécialisée date des années 183043. Ses
débuts ont lieu aux Etats-Unis44 : les premiers reportages sont publiés dans Le New York Sun
et le New York Herald. Le grand reportage est alors un moyen pour ces titres d’augmenter
leur diffusion en attirant les lecteurs populaires. Depuis les années 1820, et surtout à partir des
années 1830 (avec la naissance de la « penny press »), les reporters couvrent l’information
locale, qui provient surtout de la police et des tribunaux. Mais les journalistes publient surtout
des documents et des discours officiels. C’est dans la deuxième moitié des années 1830 que la
technique de l’interview, qui se détache des conversations formelles, émerge aux États-Unis.
Le Boston Herald note alors en 1847 que « le reportage est maintenant une des spécialités de
42
“Reporting is not an ancient art. It is historically specific, historically created activity. It does not necessarily
transfer well or easily to other cultures. It does not maintain itself untouched as the world around it changes.
What reporters report on, how they report, what they aim for, and how they go about their work vary from one
area to another.” SCHUDSON Michael, The Power of News, Harvard University Press, Cambridge-London,
1995, p. 95. (Traduit par nos soins).
43
SCHUDSON Michael, The Power of News, Harvard University Press, Cambridge-London, 1995, p.95.
44
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
16
la presse »45. Un autre genre du grand reportage va aussi faire ses débuts : le reportage de
guerre. A partir des années 1850, des reporters sont envoyés au front. En 1855, le premier
reporter de guerre photographe, l’Anglais Roger Fenton, est chargé de couvrir la guerre de
Crimée (1853-1856), et des journalistes américains sont envoyés sur la Guerre de Sécession
(1861-1865)46. Le fondateur du Herald, James Gordon Bennett, fait une place de choix au
grand reportage ; il met de gros moyens dans ses envoyés spéciaux notamment grâce aux
ressources publicitaires. Le journal finance notamment l’expédition d’Henry Morton Stanley
en Afrique, dans sa recherche de David Livingstone en 1871. Ce reporter devient alors connu
du public français.
B. En France, le « petit reportage » à l’origine du grand : dès les années 1880
1. Les premiers envoyés spéciaux et correspondants de guerre : les reportages de
guerre
La presse française suit l’exemple britannique47 : la presse populaire se met au grand
reportage, dans un contexte de concurrence des journaux. Les titres veulent donner à lire aux
lecteurs une information vivante et accessible au plus grand nombre, et qu’à travers la figure
du reporter-témoin, chacun puisse s’identifier. Le genre devient « un appât quotidien offert au
public »48.
Les grands quotidiens français envoient leurs premiers envoyés spéciaux pour couvrir les
guerres à partir des années 1870, par exemple durant la guerre russo-turque (1877-1878). En
1877, la victoire des républicains met fin au monopole de l’agence de presse Havas : les
reporters sont désormais libres d’avoir leur propre information. C’est à cette époque que les
pionniers du grand reportage français que sont les « correspondants de guerre » émergent. Ils
sont à peine une quinzaine. Pas encore reconnus ni spécialisés, ils couvrent les expéditions
coloniales.
Cependant, il existe plusieurs freins au développement du reportage en France. Selon Marc
Martin, la première raison est culturelle : les Français sont moins curieux49. De plus, avant
1877, le monopole de l’agence Havas, créée en 1835 et dévouée au pouvoir, ne permet pas
aux journalistes d’avoir d’autres sources que celles officielles. Enfin, contrairement aux EtatsUnis, la mauvaise réputation de la publicité en France empêche le financement des enquêtes.
45
« reporting is now one of the specialties of the press ». SCHUDSON Michael, The Power of News, Harvard
University Press, Cambridge-London, 1995, p.72. (Traduit par nos soins).
46
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
47
Idem.
48
Idem.
49
Idem.
17
2. Les faits-diversiers à l’origine du grand reportage
En France, les premiers grands reportages sont publiés à partir des années 1880, au début de
la IIIème République50. L’introduction du grand reportage se fait plutôt par le biais du « petit
reportage », c’est-à-dire les faits divers, publiés notamment par Le Petit Journal dès la chute
du Second Empire, en 187051. Reposant sur un travail de terrain, les faits divers sont
considérés comme une catégorie du reportage, bon marché.
Deux journalistes, Fernand Xau et Pierre Giffard, issus de la rubrique Faits divers, vont alors
créer une nouvelle catégorie, le grand reportage. Tous deux veulent donner une place à ce
« nouveau journalisme », en créant un genre nouveau, à côté des rubriques Politique, Critique
et Chroniques, habituellement considérées comme nobles. Ils prônent un reportage de type
littéraire, confié à des écrivains, afin de faire de cette catégorie un genre noble. Fernand Xau
veut « relever le reportage, en le confiant à des écrivains de talent »52. Pierre Giffard, quant à
lui, veut donner une qualité littéraire aux reportages. Il est le premier à affirmer l’importance
du reporter. En 1880, il publie un livre, Le Sieur va-partout, sorte de manifeste sur une
nouvelle manière de faire du journalisme.
Le modèle américain d’un reportage factuel n’est pas adopté en France pour autant. Les
précurseurs du grand reportage en France rejettent le grand reportage à l’américaine : Fernand
Xau explique que les Français sont « trop raffinés » pour se « contenter d’un reportage tout
sec »53. Dès ses débuts dans l’Hexagone, le grand reportage reste attaché à la tradition
littéraire du journalisme français, qui ne « rompt ni avec l’esprit critique ni avec la tradition
littéraire »54. D’ailleurs, durant le XIXème siècle, le journalisme est plutôt utilisé comme une
passerelle vers la littérature.
3. Les transformations sociales, politiques, économiques et technologiques
Au-delà de la stratégie de Xau et Giffard, l’émergence du grand reportage intervient dans un
contexte de transformations sociales, politiques, économiques et technologiques. Ainsi,
Schudson écrit que « le reporter et le reportage sont des inventions de la classe moyenne du
XIXème siècle et de ses institutions ».55
50
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
51
Idem.
Idem.
53
Idem.
54
DELPORTE Christian, Les journalistes en France 1880-1950, Seuil, 1999, p.72.
55
“The reporter, and reporting, were inventions of the nineteenth-century middle-class public and its
institutions.” SCHUDSON Michael, The Power of News, Harvard University Press, Cambridge-London, 1995,
p. 95. (Traduit par nos soins)
52
18
a. Les transformations politiques
La mise en place de la République et de la démocratie parlementaire en 1880 permet une
libéralisation et une démocratisation de l’accès à l’information. La proclamation de la liberté
de la presse en 1881 provoque la multiplication des journaux. De plus, les couches moyennes
ont une facilité d’accès à l’information politique.
b. Les évolutions économiques
Les coûts de production diminuent. Le développement de la pub permet de financer davantage
d’enquêtes. Ainsi, la prospérité du journal Le Figaro, grâce à la publicité qui représente un
tiers de ses recettes, lui permet de dépenser beaucoup pour ses reportages. Il fait figure de
précurseur.
c. Les innovations technologiques
Le développement des transports et des communications permettent aux reporters de partir
davantage sur le terrain. Des innovations importées d’Angleterre, comme le steamer, le
chemin de fer, le télégraphe, ou encore le téléphone, rendent les voyages plus rapides et
faciles.
d. Les mutations sociales : un public plus large
Face aux évolutions de l’actualité internationale, un nouveau lectorat, plus large, émerge. Le
journal doit s’adresser à de nouvelles classes sociales. Le public est de plus en plus concerné
par les évènements de l’actualité qui touchent les intérêts français. Ainsi, la politique
d’expansion coloniale des républicains, à la fin du XIXème siècle, est selon Marc Martin le
« premier catalyseur du grand reportage »56. Dans l’entre-deux guerres, les reportages à
l’étranger se multiplient, notamment dès 1917, lors de la révolution bolchévique. Dans un
contexte d’extension de l’idée révolutionnaire en France et en Europe, les attentes du public
évoluent. Le public veut une information davantage incarnée, descriptive, qui permet de
connaître des pays57. Les enquêtes séduisent notamment les femmes par leur pittoresque.
e. Une stratégie des patrons de presse
Face à ce nouvel intérêt des lecteurs, les patrons de presse vont innover. Ils voient dans le
grand reportage une valeur ajoutée face à la concurrence. Créés à la fin des années 1890, des
quotidiens populaires comme Le Journal et Le Matin vont se lancer dans le grand reportage.
56
57
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
Idem.
19
Ce nouveau journalisme est aussi adopté par les journaux au public davantage bourgeois,
comme L’Echo de Paris.
Section 2/ Du début du XXème siècle au début de la première guerre
mondiale : l’essor d’un reportage-témoignage
A. L’essor du grand reportage
A la fin du XIXème siècle, la profession de journaliste se fragmente donc en deux : d’un côté,
les grands reporters - dont la vie est faite de voyages et d’aventures - et de l’autre, les
journalistes sédentaires, qui écrivent leurs articles depuis leur bureau. De nombreux
correspondants de guerre, les « reporters de guerre », sont envoyés couvrir le front durant la
guerre russo-japonaise en 1904. C’est un tournant : ce sont les premiers longs voyages pour
des journalistes, et la première fois qu’ils sont aussi nombreux à partir en même temps (une
douzaine de reporters français). Cette guerre, qui dure deux ans, voit l’essor du grand
reportage. Les reporters deviennent des professionnels connus et reconnus.
Au début du XXème siècle, le grand reportage est définitivement ancré dans la presse
quotidienne, surtout dans les grands titres populaires qui y mettent de gros moyens. Les
questions internationales et européennes, ainsi que les affaires intérieures, sont surtout
privilégiées. Le Figaro, créé en 1826, laisse une grande place au reportage : c’est le second
journal français à mettre en place un service qui lui est exclusivement dédié. Le Petit Journal
diffuse les reportages d’Albert Londres, et les « Grandes enquêtes » de Jules Huret sont
publiées dans l’Echo de Paris. Le genre de l’interview, qui a émergé dans les années 1830 aux
Etats-Unis, s’installe en France58.
B. Le reportage de découverte : écrire au rythme du voyage
Beaucoup de reportages de la Belle Epoque portent sur le voyage : les lecteurs sont curieux
de connaître à la fois les pays du monde, et des hommes qui les peuplent. C’est la Société de
géographie qui est à l’origine de cette appétence pour l’ailleurs. Basée à Paris, elle regroupe
des voyageurs, des explorateurs, des professeurs, et agit comme un groupe de pression. Les
reporters n’écrivent plus des reportages chocs, mais proposent un regard sur le monde et sur
les comportements surprenants des hommes. Il s’agit plutôt de chroniques, le lecteur suit les
explorateurs tout au long de leurs aventures. Ce « reportage de découverte »59 a beaucoup de
succès. Pour fidéliser les lecteurs, Le Figaro diminue la place de la politique au profit d’un
« Feuilleton du Figaro », qu’il confie au reporter Jules Huret. Ce dernier va imposer, avec
58
59
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
Idem.
20
Gaston Stiegler, une nouvelle manière de concevoir la « découverte ». Il devient fondamental
d’apporter une connaissance au public, de le faire voyager, tout en prenant du recul. Le Figaro
permet à Jules Huret de prendre son temps, notamment pour se familiariser avec la langue du
pays. Dans ses écrits sur l’Allemagne se dessine en arrière-plan une critique du régime. Quant
à Gaston Stiegler, il fait en 1901 un tour du monde en 63 jours, dont il rapporte ses
mésaventures quotidiennes, mais aussi une description des pays visités.
Le reportage est conçu comme un témoignage, notamment sous-tendu par une compassion
pour les malheureux ou les prisonniers60. Ce sentiment se retrouvera dans les écrits de Kessel
et Londres, dans les années 1920.
Bien que le grand reportage ne nourrisse pas encore des best-sellers, et qu’il n’y ait pas de
relations entretenues entre éditeurs et grands reporters, les journalistes écrivent des livres.
Jules Huret en a écrit 18 : il est le « premier journaliste français à prolonger systématiquement
ses reportages par une publication en librairie »61. Ses enquêtes apparaissent comme en dehors
de l’actualité puisqu’il cherche à saisir les spécificités d’une culture.
C. Gaston Leroux : style littéraire, engagement et indépendance
Un personnage, Gaston Leroux (1868-1927), « incarne »62 le grand reportage d’avant la
première guerre mondiale. A travers ses articles, il va imposer un « nouveau style »63, proche
de celui d’un romancier, métier qu’il exercera d’ailleurs dans un second temps. Il est
notamment envoyé spécial sur les grands procès. Dans ses récits, il s’efforce de rechercher
« la vérité intime des personnages »64 : il détaille leurs parcours, le physique, l’atmosphère...
Il écrit aussi une série d’articles sur la révolution russe de 1905-1906, intitulée « L’agonie de
la Russie blanche ». Pour Marc Martin, il « fait vivre le désordre et l’anarchie qui s’installent
dans le pays »65 : « tout cela, il le vit »66. De plus, il initie une nouvelle relation avec le public,
celle d’une « connivence »67 : il laisse au lecteur la liberté de se faire son opinion.
D. Mais un investissement encore limité en termes d’effectif et de place
Si le grand reportage est considéré comme un journalisme d’exception, le nombre de grands
reporters reste faible avant la guerre : au début du XXème siècle ils sont au plus quatre ou
60
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
Idem.
62
Idem.
63
Idem..
64
Idem.
65
Idem.
66
Idem.
67
Idem.
61
21
cinq dans les journaux comme Le Figaro, Le Matin et Le Journal. Les reporters « assidus »
sont entre 20 et 30, presque tous à Paris.
Les journaux publiant régulièrement des grands reportages n’excèdent pas la dizaine. En
province, la plupart des journaux n’ont pas les moyens : la Dépêche du Midi n’en publie
aucun par exemple. Seuls les quotidiens des grands ports, comme La Petite Gironde, en
diffusent. Peu de rédactions ont un service dédié au grand reportage. Le premier service grand
reportage est créé à Gil Blas en 1889, puis au Figaro 10 ans après, mais en 1904 et 1905 les
mentions ont disparu. Le service grand reportage est moins noble que la politique, la vie
littéraire, ou le théâtre. Il fait habituellement parti d’un service aux compétences plus
globales, comme le service « grande actualité » au Journal.
Dès la crise des années 1920, les journalistes deviennent salariés et leur emploi est de plus en
plus précaire68. Leurs salaires sont moins élevés que dans d’autres rubriques, telles que la
chronique, la critique ou la politique. Le grand reporter l’est seulement à temps partiel, le
grand reportage ne représente souvent qu’une petite partie de leurs activités. Ainsi, Gaston
Leroux ne peut refuser aucun article. C’est « un métier éprouvant »69 selon Marc Martin.
Section 3/ L’« âge d’or du grand reportage »70 dans l’entre-deux guerres
A. Publier des grands reportages pour faire face à la concurrence
Pendant la Grande guerre, beaucoup de titres collaborent. La censure fait rage et l’accès au
front est refusé aux agences. Au sortir de la guerre, les journaux doivent faire face à des
difficultés financières. Les coûts d’exploitation augmentent71, du fait de la hausse du prix du
papier et de la part salariale. Le prix de vente augmente donc. Les ventes progressent peu, tout
comme le tirage : il est de 9 500 000 avant 1914, il plafonne à 11 000 000 avant 193972. Cela
entraîne la disparition de certains titres, et la stagnation voire la réduction de la place et des
effectifs du grand reportage dans certains journaux. Ainsi, en 1918, Le Petit Journal n’a plus
qu’un seul reporter.
Les années 1920 et 1930 sont caractérisées par une compétition accrue entre les journaux.
Face à cette concurrence, c’est le grand reportage qui va devenir, pour les grands journaux
parisiens, un « instrument de promotion »73 face aux quotidiens régionaux. En effet, seules les
68
DELPORTE Christian, Les journalistes en France 1880-1950, Seuil, 1999.
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
70
Idem.
71
« Les bénéfices d'exploitation chutent de 27 millions de francs en 1930 à 5,4 millions en 1937 ». MARTIN
Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
72
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
73
Idem.
69
22
grandes rédactions des journaux prospères ont les moyens d’avoir une équipe de grands
reporters74.
B. Des évolutions liées aux transformations sociales
1. L’indépendance et le travail sur le terrain valorisés
Le journalisme évolue en réponse aux changements de la société. En effet, la curiosité d’un
lectorat de plus en plus large75, de Paris comme de province, comprenant même des classes
moyennes populaires, incite les rédactions à développer le grand reportage, notamment sur
des sujets comme la souffrance, la pitié pour la condition humaine, et les déclassés. Ces
thèmes relatifs au malheur des individus sont particulièrement privilégiés dans le contexte de
l’après-guerre. On peut aussi rapprocher cette demande du développement, dès les années
1930 aux Etats-Unis, de l’« interpretative reporting »76, en réponse à la demande d’un public
qui souhaite davantage de contextualisation, au vu de la complexité du monde. En effet,
l’exposition des faits sans interprétation a induit une incompréhension de la première guerre
mondiale. Enfin, l’idéal d’indépendance du reporter, « passeur de confiance »77, est apprécié à
la sortie d’une guerre durant laquelle le « bourrage de crâne »78 des chroniqueurs et des
journalistes politiques a décrédibilisé la profession aux yeux du public. La subjectivité des
reportages laisse au lecteur une marge d’appréciation et rend leurs erreurs plus tolérables. Les
reporters, stars des rédactions, deviennent un « enjeu commercial »79 pour les journaux : leurs
articles font augmenter leurs ventes et leur notoriété. La réputation des plumes est un facteur
de fidélisation des lecteurs.
2. Un fleuron de la presse populaire
La période de 1918 à 1939 est donc selon Marc Martin l’« âge d’or du grand reportage dans la
presse française »80. Il se développe dans la presse populaire. La pagination augmente pour
atteindre une moyenne quotidienne de 8 à 16 pages dans les années 193081, contre seulement
un recto-verso durant la première guerre mondiale. Cette place permet un approfondissement
des sujets. Vers 1935, les grands titres parisiens qui laissent une large place au reportage
74
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
GATIEN Emmanuelle, thèse : “Prétendre à l’excellence. Prix journalistiques et transformations du
journalisme », 2010, p.113.
76
SCHUDSON Michael, Discovering the News. A Social History of American Newspapers, Basic Books, 1978,
p. 145.
77
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
78
Expression inventée par les combattants au Front, reprise par Albert Londres pour qualifier la soumission de la
presse aux communiqués officiels.
79
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
80
Idem.
81
GATIEN Emmanuelle, thèse : “Prétendre à l’excellence. Prix journalistiques et transformations du
journalisme », 2010, p.116.
75
23
assurent près de la moitié des tirages : Le Matin, le Journal, le Petit Parisien, l'Intransigeant,
Paris-Soir. Mais les journaux à public bourgeois réduisent, voire abandonnent le reportage
pour des raisons économiques. Ainsi, il devient rare au Figaro, qui voit son prix fortement
diminuer (en 1900 il était trois fois plus cher qu’en 1939).
Au début des années 1930, les grands reporters sont une cinquantaine : ils n’ont jamais été si
nombreux. La plupart sont de nouveaux journalistes, jeunes. D’autres reporters, moins jeunes,
sont aussi embauchés pour combler le besoin de reporters. « Tout journal qui tient à son
image compte désormais en permanence cinq ou six reporters, sans compter les rédacteurs qui
peuvent les rejoindre si nécessaire »82, écrit Marc Martin. Le Petit Journal et Le Matin ont les
meilleurs éléments. Paris-Soir va devenir un des journaux qui développe le plus le reportage.
Il embauche des jeunes et recrute dans des rédactions parisiennes. Le directeur du journal,
Jean Prouvost, met en place une politique publicitaire qui permet au titre de recruter « la plus
brillante collection de signatures »83 et de mettre en place d’excellentes conditions de travail.
Le journal Le Matin finance l’enquête de Joseph Kessel, la plus coûteuse de toutes celles de la
presse française (1 million de francs de l’époque). Le tirage du Matin aurait alors augmenté de
150 000 exemplaires.
Durant cette période, le quotidien est le premier support de lecture. L’appétence des lecteurs
pour le reportage se traduit par une mise en page soignée : l’enquête apparaît à la Une, est
annoncée quelques jours à l’avance, le nom de son auteur mis en valeur84, les caractères sont
plus gros et la présentation davantage aérée, tout est fait pour permettre une lecture plus
facile, celle-ci se déroulant souvent dans les transports ou les cafés.
3. Une diversification des thèmes
Dans l’entre-deux-guerres, la guerre d’Espagne (1936-1939) est un des terrains les plus
importants pour le reportage. Jamais les correspondants de guerre et les envoyés spéciaux
n’ont été si nombreux. Une des exceptions est le Figaro, plus vieux titre de la presse française,
qui envoie seulement un correspondant. Mais la majorité des titres parisiens couvrent les
conflits et les crises. De 1919 à 1922, ils sont plus de dix reporters à se rendre en Russie
communiste. Ils parcourent l’Europe, sont témoins de la montée du fascisme. Les thèmes sont
divers : la politique (avec l’interview de grands leaders), les voyages dans les pays en crise
(Palestine, Varsovie…), le reportage colonial (qui devient néanmoins occasionnel), les
grandes affaires criminelles, les enquêtes sur l’aviation, etc. Les journaux donnent une
82
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
Idem.
84
GATIEN Emmanuelle, thèse : “Prétendre à l’excellence. Prix journalistiques et transformations du
journalisme », 2010, p.116.
83
24
importance grandissante aux problèmes internationaux. Ainsi, en 1929, Albert Londres écrit
sur le sort des Juifs en Europe.
Les reporters ont une autre manière d’aborder la politique. Leurs articles ressemblent à des
feuilletons. Ainsi, Henri Béraud écrit des reportages pour ramener les lecteurs, après l’été.
S’exprimant à la première personne, il met davantage l’accent sur ses impressions que sur
l’analyse : il est témoin (« voir, écouter, comprendre »85). A Paris-Soir, le reportage de Joseph
Kessel est détachable, comme un feuilleton, genre déjà préconisé par Jules Huret avec ses
enquêtes. Les grands reporters réputés ont donc une grande liberté.
4. Albert Londres et Joseph Kessel, les figures mythiques : le reportage devient un
genre humaniste et littéraire
C’est durant cette époque que ceux qui sont considérés comme les deux plus grands reporters
vont révolutionner le reportage, et le journalisme dans sa globalité. Albert Londres (18841932) et Joseph Kessel (1898-1979) vont lui donner « une nouvelle direction »86. D’une part,
même quand c’est un événement qui est traité, le sujet devient l’homme et ses
comportements. Albert Londres invente l’enquête sur les problèmes de société. L’inconnu
désormais, ce sont les hommes, et non pas les pays. Ses articles ne sont pas forcément reliés à
l’actualité : alors que l’antisémitisme est très présent en France, il se rend en Palestine. Il
invente le reportage « unanimiste »87, sous-tendu par un souci de justice et de pitié. L’esprit
du grand reportage change : Albert Londres commence à poser des problèmes de société,
voire à s’engager politiquement. Ses enquêtes sur « la misère des hommes » dénoncent les
inhumanités : « le grand reporter n’est plus seulement un informateur, il est un avocat du
devoir d’humanité »88. En 1923, son article sur les bagnes89, qui dénonce le système
pénitentiaire, est constitué de portraits de bagnards. Ce récit marque le début de la dimension
morale de ses récits. En 1929, il dénonce dans Terre d’ébène90 l’exploitation des travailleurs
africains et la colonisation. Selon Marc Martin, son éducation chrétienne lui a donné un
respect des droits des plus faibles, et même des mauvais : « il veut faire disparaître des
comportements indignes des valeurs d’une société civilisée : ‘notre métier n’est pas de faire
plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie’ »91. Le grand reporter
Mermoz use aussi parfois d’une empathie envers les hors-la-loi dans lesquels il lui arrive de
85
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
Idem.
87
Idem.
88
Idem.
89
LONDRES Albert, Au bagne, Albin Michel, 1923. (réédition aux éditions Serpent à plumes)
90
LONDRES Albert, Terre d’ébène, Albin Michel, 1929. (réédition aux éditions Serpent à plumes)
91
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
86
25
se reconnaître. Le reporter est de nouveau un « éclaireur de l’opinion »92 - fonction qu’il
détenait déjà au XIXème siècle mais qu’il avait perdue après la IIIème République - ayant, en
plus, un souci de compassion.
Joseph Kessel, plus aventurier, cherche quant à lui les « ressorts des gens ». Il invente le
« reportage rétrospectif », c’est-à-dire une information expliquée par la mémoire. Ses
reportages de la fin des années 1930 inaugurent un nouveau rapport à l’actualité et au temps :
il « transfigure le réel »93. Dans un article de L’Express94, ses reportages sont décrits ainsi :
« Ce qui frappe, avant tout, c'est le sens du détail. Kessel cherche à faire rêver autant qu'à
informer. Chez lui, les descriptions ne sont pas les chromos dont se débarrassent les
journalistes au début d'un papier, mais le corps même de l'article. Elles permettent de poser ce
qui était, pour lui, la raison d'être de ses voyages : la psychologie des personnages. Ce grand
reporter avide d'aventures cherchait la vérité dans les moments suspendus du quotidien, la
profondeur des silences, l'intensité des regards. On le comprend en lisant ses textes sur
l'Irlande du Nord ou la guerre d'Espagne, sur le déclassement provoqué par la crise de 1929
ou sur les ouvriers de Berlin en 1932. Plus que des articles, des romans vrais. L'œuvre d'un
authentique écrivain »95. Pour Les Nouvelles littéraires, il est « journaliste et romancier »96.
Ainsi, contrairement à Albert Londres, il réécrit les extraits de ses reportages lorsqu’il les
publie en livre.
La deuxième dimension révolutionnaire du journalisme d’Albert Londres et de Joseph Kessel,
est donc celle d’un changement relatif à la forme et à la manière d’écrire. Ils vont faire du
reportage un « genre littéraire »97. Cette période voit ainsi le lien entre grand reportage et
littérature devenir plus ténu, comme le souhaitait Pierre Giffard, et tant de journalistes qui se
voulaient à la fois journalistes et écrivains. Ainsi, « le reportage mise sur l’art du récit, sur les
ressorts d’une construction dramatique, sur l’élégance de l’écriture, sur toutes les ressources
qui sont celles du roman »98. L’emploi du « je » se généralise, le journaliste se met en scène et
livre un témoignage dont la subjectivité est assumée. L’enquête d’Albert Londres, Les forçats
de la route99, dans laquelle il parle des coureurs du Tour de France de 1924, a ainsi ces
caractéristiques. L’article est en fait un long récit : Albert Londres décrit environ tous les deux
jours le déroulement de la « grande boucle » : douze articles sont publiés dans Le Petit
Parisien, du 22 juin au 20 juillet 1924. Le style est littéraire et imagé : « Quand ils
92
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
Idem.
94
« Les romans vrais de Kessel », François Busnel, L’Express, 23/06/2010.
http://www.lexpress.fr/culture/livre/francois-busnel-a-lu-reportages-romans-par-joseph-kessel_900980.html
95
Idem.
96
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
97
Idem.
98
Idem.
99
LONDRES Albert, Les forçats de la route, édition Arléa, 2008.
93
26
gravissaient l’Isoard et le Galibier, ils ne semblaient plus appuyer sur les pédales, mais
déraciner de gros arbres. Ils tiraient de toutes leurs forces quelque chose d’invisible, caché au
fond du sol, mais la chose de venait jamais. Ils faisaient "Hein ! Hein !", comme les
boulangers la nuit devant leur pétrin. »100. L’auteur utilise la première personne tout au long
de son récit : « Pour mon compte, je pris, à une heure du matin, le chemin d’Argenteuil »101. Il
se met en scène : « Pour me venger du coup du buffet, je les ai dépassés et je les attends, non
sans quelque petit sourire, au sommet de la rampe »102. Albert Londres est subjectif lorsqu’il
caractérise le commandant en chef des cyclistes : « C’est le seul homme que, de nos jours, je
crois capable d’accomplir un miracle. Il ferait monter un garçon sur une bicyclette qui n’aurait
ni selle, ni guidon ! Alphonse Baugé finira canonisé ! »103 De même, son reportage à Reims
durant la guerre offre une mise en scène, de l’émotion et une écriture littéraire :
« Des sifflements qui ressemblaient tantôt à ceux d’un merle géant, tantôt à ceux d’une sirène,
dont le son serait aiguisé, coupant et rapide, virevoltèrent au-dessus de nous.
-Sac au dos, dit le caporal, et baïonnette au canon, cette fois, ça y est.
L’obus venait de tomber sur le parvis. Le caporal se souvint de nous.
-Tâchez de filer, bon Dieu ! cria-t-il. »104.
Cette subjectivité confine parfois à la fiction, comme les récits du reporter Blaise Cendrars,
qui demande : « Que vous importe si j’ai pris le Transsibérien ou non, puisque je vous l’ai fait
prendre à tous ? »105. Béraud, quant à lui, est aussi romancier. Cette réputation d’écrivain
supplante même celle de grand reporter.
5. Le livre comme prolongement des enquêtes
L’édition apparaît comme une manière de prolonger le reportage publié dans le journal. Ce
qui était une exception, et se faisait longtemps après la sortie de l’enquête, devient un
« nouveau genre éditorial »106, l’ouvrage paraissant seulement quelques mois après. Albert
Londres publie dès 1923 ses reportages en livres, comme La Chine en folie, en 1942. Joseph
Kessel publie ses reportages, comme La steppe rouge et L’équipage ; il écrit des nouvelles et
des romans et obtient même le Grand prix du roman de l’Académie française. Les livres de
ces deux auteurs ont beaucoup de succès, notamment par le style : ils ressemblent à des
romans d’aventure ou des enquêtes policières, tenant en haleine le lecteur. Ainsi, Marc Martin
100
LONDRES Albert, Les forçats de la route, édition Arléa, 2008, p.47.
Idem, p.9.
102
Idem, p.12.
103
Idem, p.39.
104
Extraits du reportage « Ils bombardent Reims », Albert Londres, Le Matin, 21 septembre 1914.
105
KRAUZE Jan et RIOUX Didier, Le Monde. Les grands reportages (1944-2009), Les Arènes, 2009, p.9.
106
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
101
27
décrit Albert Londres comme un « scénariste »107, qui change de ton et a l’art des dialogues :
« ses reportages sont des suites de tableaux »108. Il utilise un langage simple, accessible au
large public de son journal. Les journalistes deviennent donc des auteurs, mais les écrivains
aussi publient des reportages. Jean Cocteau, Claude Farrère et Colette signent des reportages
dans des journaux, notamment dans Paris-Soir après 1930. C’est un signe de la promotion du
grand reportage au premier rang des genres du journalisme109. L’édition est un « nouveau
filon » pendant les années 1920 et les années 1930. En 1923, une collection spécifique au
reportage, Albin Michel110, voit le jour, bientôt concurrencée par les Editions de France, qui
accordent aux auteurs 20% du prix de vente111. Ce succès du reportage en librairie est dû à
l’élargissement du lectorat : les milieux populaires et les couches moyennes lisent davantage.
6. Des reporters peu diplômés mais bien payés
Durant cette époque, la majorité des reporters a quitté l’école avant d’arriver au collège.
Moins d’un sur deux dont on connaît le parcours est diplômé, souvent de droit ou de lettres.
Les plus connus sont nés en province, un tiers à peine sont d’origine parisienne. Cette
génération est plus jeune, ils dépassent rarement la trentaine. On compte désormais quelques
femmes grands reporters.
Du fait de la liberté des reporters et de leur faculté d’attirer le public, les grands quotidiens
leur offre de hauts salaires. Ils sont juste en dessous des rédacteurs en chef, des rédacteurs en
chefs adjoints et des chefs de service de fabrication. Ainsi, un reporter du Petit Parisien,
Claude Blanchard, gagne autant que les chefs de service les mieux payés. Leurs salaires sont
souvent indicatifs : certains négocient directement leur salaire avec leur rédacteur en chef. Les
reporters les plus réputés peuvent gagner davantage qu’eux. Ainsi, Albert Londres gagne trois
fois plus que son patron, soit 54 272 € par an en 1931112. En 1922, Kessel touche 6480 €
annuels113. Les notes de frais aussi peuvent être très importantes, allant parfois jusqu’à
doubler les salaires.
107
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
Idem.
109
Idem.
110
Les éditions Albin Michel publient des reportages d’Albert Londres (Au bagne (1923), Dante n'avait rien vu
(1924), Chez les fous (1925)), d’Henri Béraux (L'affaire Landru) et d’Edouard Helsey (Au pays de la monnaie
de singe (1924)).
111
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
112
GATIEN Emmanuelle, thèse : “Prétendre à l’excellence. Prix journalistiques et transformations du
journalisme », 2010, p.234. Cela représente en constant 300 000 francs. MARTIN Marc, Les grands reporters.
Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
113
Kessel touche 3000 francs annuels. MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme
moderne, Éditions Audibert, 2005.
108
28
7. La liberté, un privilège des plus grands
Seuls ceux qui sont connus, c’est-à-dire moins d’une dizaine, peuvent jouir d’une grande
liberté et réaliser uniquement des reportages. Ils choisissent leur journal et leurs sujets. Le
symbole de cette indépendance est le départ d’Albert Londres du Quotidien, qui a lancé : « un
reporter ne connaît qu’une seule ligne, celle du chemin de fer ». Joseph Kessel a aussi souvent
changé de journaux. Ils peuvent prendre le temps, comme Albert Londres qui à partir de 1923
ne fait pas plus d’un reportage par an : « Un correspondant de guerre n’est pas un pisseur de
copie. Pour mon compte personnel, je préfère envoyer un ou deux articles par mois, mais que
ces articles soient réellement intéressants, plutôt que dix papiers secondaires. Je fais souvent
des voyages qui n’offrent pas assez d’intérêt pour faire l’objet d’un article. Ainsi je reviens de
Monastir et de Prilipo. J’ai dépensé cinq jours. Je ne ferai cependant pas d’article. Notre rôle
consiste à être là pour le grand jour. Ce grand jour se fait parfois attendre un mois »114, écritil. Ainsi, il part six mois en Guyane, huit mois en Afrique noire. Albert Londres écrit en
plusieurs semaines, voire deux ou trois mois. Les rédacteurs en chef d’un grand reporter peut
le laisser des mois pour rédiger son reportage, compte tenu de la facture littéraire de leurs
enquêtes. Cette liberté le rapproche de l’homme de lettres et de l’intellectuel.
8. Un raccourcissement des formats et un marketing déjà critiqué
Cependant, la tendance est déjà au raccourcissement du reportage, les enquêtes durant
rarement plus de deux ou trois mois. Les grands quotidiens varient les sujets et les reporters,
afin de s’adapter à la demande d’un lectorat large et varié. De plus, certains reporters
critiquent les nouvelles contraintes des rédactions : « ce sont des heures de présence qui sont
imposées aux rédacteurs »115, raconte Joseph Kessel. Il rejette l'atmosphère des rédactions, par
le biais de son personnage Le Droz : « J'étouffe au milieu des intérêts les plus médiocres, des
gens indignes de la machine miraculeuse qu'ils ont en mains, des fonctionnaires de presse, des
patrons de presse à la petite semaine. Dans toutes les boites importantes il en va de
même »116.
Section 4/ De l’inflation du grand reportage après la Libération à sa
banalisation (1945-années 1960)
A. Une profusion de grands reportages
114
Lettre d’Albert Londres à ses parents, 13 novembre 1915. MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts
du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
115
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
116
Idem.
29
Pendant la Seconde Guerre mondiale, presque tous les titres disparaissent. Entre attentisme,
collaboration et censure, la presse décline. Des reporters comme Jean Clair-Guyot écrivent
des grands reportages bucoliques sur la campagne, et ne se préoccupent pas du conflit. Après
la Libération, le grand reportage « reprend sa place et sa forme traditionnelles »117. Il retrouve
sa variété thématique : problèmes relatifs à la modernisation du pays, décolonisation, guerre
d’Indochine. Dès la fin de l’année 1944, les correspondants de guerre reviennent et
« ressuscitent» le grand reportage. James de Coquet va ainsi faire un reportage sur le jour de
l’an dans un régiment en France. L’écriture sur le mode du récit de voyage, en vogue dans la
seconde moitié du XIXe siècle, revient. Il s’agit d’un « un mélange de témoignages,
d’impressions, de rencontres, à l’opposé du compte-rendu factuel et précis énumérant les
faits. »118 La nouveauté réside dans la place des reportages dans la presse écrite : le
renouvellement de la presse fait du grand reportage « un genre foisonnant » : il « n’a jamais
été aussi abondant »119. Malgré une pagination réduite, une réduction des tirages et un coût
élevé (le grand reportage est absent de certains titres, comme l’Humanité), les grands
journaux - notamment parisiens - lui font une grande place. Le reportage social et politique
s’affirme dès les années 1960, en réponse à la libéralisation des mœurs, aux évènements
politiques et aux luttes sociales.
France-Soir va publier une profusion de reportages : dans les années 1960, six à huit pages
sont dédiées aux questions internationales120. Ils portent sur des thèmes et des formes divers :
les crises de l'étranger, des portraits de personnalités politiques, une série sur les problèmes
intérieurs. Le grand reporter n’a plus le monopole du grand reportage : une rubrique commune
est créée dès 1953 pour les envoyés spéciaux et les correspondants. A Paris-Soir, le grand
reportage « prolifère »121. Le Figaro, qui a donné ses lettres de noblesse au grand reportage à
la fin du XIXème siècle mais qui l'a négligé dans l'entre-deux guerres, lui accorde de nouveau
une place de choix. Attaché à la vision traditionnelle du reportage, le titre garde un service
spécialisé, avec une dizaine de journalistes, privilégiant les sujets pittoresques. Il s’intéresse
notamment aux problèmes intérieurs de la France et publie une série « Une enquête du
Figaro ». Le Monde, créé en 1944, commence à publier des reportages en 1945. Il impose tout
de suite sa propre manière de concevoir le reportage : l’analyse politique est privilégiée, au
détriment des thèmes économiques et sociétaux et des sujets pittoresques. Les journalistes
spécialisés y sont les maîtres du grand reportage. Le titre choisit un journalisme
117
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
GATIEN Emmanuelle, thèse : “Prétendre à l’excellence. Prix journalistiques et transformations du
journalisme », 2010, p.241.
119
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
120
KRAUZE Jan et RIOUX Didier, Le Monde. Les grands reportages (1944-2009), Les Arènes, 2009.
121
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
118
30
« prospectif », qui suggère plutôt que de dire vrai. Les premières « Les grandes enquêtes du
Monde » portent sur la Tchécoslovaquie. D’autres titres comme Paris-Presse, Combat,
L’Aurore diffusent aussi des reportages. De plus, depuis la Libération jusqu’à la fin des
années 1950, le grand reportage se diffuse aussi dans les nouveaux hebdomadaires comme
l’Observateur et l’Express. De même, le grand reportage s’implante dans les grands
quotidiens régionaux, comme Sud-Ouest et La Dépêche du Midi. Henri Amouroux et René
Mauriès font respectivement les beaux jours du genre dans ces titres. Cette grande place
s’explique peut-être car une grande partie de leurs lecteurs n’achètent plus de quotidien
parisien.
Cette prolifération est aussi due à l’essor des agences qui proposent des enquêtes aux
journaux. En 1938, elles sont une demi-douzaine122, mais à partir de 1948, elles se
développent fortement. Ainsi, les grands reporters ne sont plus toujours attachés à une
rédaction. On retrouve ces enquêtes dans plusieurs titres, c’est une sorte de bonus pour les
journalistes des rédactions parisiennes. Hubert Beuve-Méry, fondateur du quotidien Le
Monde, qui fait lui-même appel à beaucoup de reporters extérieurs pour des raisons
économiques, autorise ses journalistes à travailler pour des agences car cela augmente le
prestige du journal123.
Ainsi, le genre reprend sa place, mais se diversifie. Grands reporters et grands reportages se
transforment. Selon Marc Martin, ils « ne sont plus ce qu’ils étaient »124. Tout d’abord, dans
les années 1950, les reporters sont plus nombreux que jamais. De nouveaux reporters font leur
apparition, dont la majorité est parisienne, et a fait des études de lettres et de droit. Certains
sont diplômés de l’Ecole de sciences politiques de Paris. Dès les années 1960, se développe
ainsi l’enseignement avec les écoles de journalisme. Ils connaissent presque tous l’anglais.
Dès 1945, la presse va se structurer : les grands groupes de presse se forment. Les contraintes
économiques font que les employeurs demandent une polyvalence et une technicisation
croissantes125.
B. La banalisation du reportage
Selon Marc Martin126, cette multiplication des enquêtes et cette diversification et profusion
des auteurs est à l’origine de la perte de prestige des grands reporters. S’ils restent des figures
de légende, ils n’en perdent pas moins leur aura. Ils n’ont plus le monopole du reportage : dès
122
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
Idem.
124
Idem.
125
GATIEN Emmanuelle, thèse : “Prétendre à l’excellence. Prix journalistiques et transformations du
journalisme », 2010, p.123.
126
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
123
31
la fin des années 1940, le grand reportage se banalise. Il perd progressivement l’originalité qui
le caractérisait durant l’entre-deux-guerres. Selon un chef de service du Figaro de l’époque,
c’est dû au changement de la société : le rejet par les jeunes journalistes d’un secteur
élitiste127. Ainsi, le reportage n’a plus toutes les tâches qu’il avait. Le journaliste spécialisé est
la « nouvelle vedette »128, notamment au Monde où les rubriques ont chacune leur grand
reporter.
De plus, des concurrents au grand reporter font leur apparition, Le reporter-photographe prend
une place croissante avec l’arrivée du magazine Paris-Match en 1949, qui compte 25 pages de
photos sur 40. Ensuite, l’invention du Nagra (magnétophone), en 1952, marque les débuts de
la concurrence de la radio - qui affirme sa capacité à surpasser la presse écrite dans la
diffusion des reportages de crise – suivi de celle de la télévision, notamment à partir de 1959
avec l’émission « Cinq colonnes à la une ».
Section 5/ Des années 1970 à aujourd’hui : la raréfaction du grand
reportage
A. Les transformations économiques, technologiques et sociales
Pour Erik Neveu129, les années 1970 sont synonymes de désenchantement pour la presse.
Depuis 1968, les tirages et la diffusion des quotidiens nationaux n’ont cessé de décroître130.
Dès cette période, et plus encore à partir des années 1980, la crise frappe la profession. Pour
Nadine Toussaint-Desmoulins131, il existe cinq principales raisons à ces difficultés
économiques. Les premières sont la stagnation des ventes du fait de la concurrence de la radio
et la télévision, la cherté des coûts de production malgré la baisse des effectifs et
l’investissement dans de nouveaux matériels132 et le prix de vente dissuasif des journaux.
Ainsi, les lecteurs réguliers passent de 34% à 16% entre 1973 et 1993133. Pour inverser cette
tendance, les titres ont développé les abonnements à prix cassés. Or, selon l’économiste, les
avantages sur le long terme sont limités : « A trop baisser les prix on pousse le lecteur à
s'interroger sur la ‘valeur’ réelle du journal, à rechercher la quasi-gratuité, ou à ne s'abonner
127
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
Idem.
129
NEVEU Erik, Sociologie du journalisme, La Découverte, 2009, p.93.
130
TOUSSAINT-DESMOULINS Nadine, « Les causes économiques de la crise de la presse française », dans
Quaderni. N. 24, Automne 1994. p.47.
131
TOUSSAINT-DESMOULINS Nadine, « Les causes économiques de la crise de la presse française », dans
Quaderni. N. 24, Automne 1994. pp. 47-58.
132
Idem, p.51.
133
Idem, p.52.
128
32
que pour le cadeau et lui seul »134. Ainsi, les frais finissent par ne plus être couverts car la
rentabilité baisse. Ensuite, le système de distribution de la presse est particulièrement onéreux,
notamment du fait du nombre important d’invendus. Enfin, les recettes publicitaires chutent :
« depuis l'introduction de la publicité à la télévision en 1968, la part relative des
investissements consacrée à la presse n'a cessé de diminuer, passant de 74,5 % des
investissements totaux (publicité et petites annonces) accordés aux grands médias, à
seulement 48,5% en 1993 ».135 En effet, dès les années 1980, la concurrence s’est accrue : la
télé devient le premier média de masse pour le grand reportage, avec l’apparition de nouvelles
chaînes télévisuelles et d’info en continue136. Internet vient ensuite bouleverser le journalisme
papier, et la concurrence des gratuits, arrivés en France en 2002137, achèvent de nourrir le
pessimisme.
De plus, les conditions de travail changent radicalement après 1968, et surtout à partir des
années 1990138. Les salaires des reporters, peu nombreux, restent élevés (en 2008, le salaire
moyen d’un grand reporter est de 2894 €), mais inférieurs à ceux des rédacteurs en chef et des
chefs de service. De plus, les notes de frais baissent et les conditions de voyages ne sont plus
les mêmes.
Cette crise a des conséquences directes sur le secteur de la presse écrite. Les plans sociaux se
multiplient dans les rédactions. Au-delà de la réduction des effectifs des reporters, les formats
et le temps de l’enquête diminuent, conduisant à une uniformisation de l’information. Avec
Internet, l’immédiateté devient la norme. En réaction à l’essor de la presse en ligne et les
habitudes de lecture sur écran, les articles sont plus courts. Les magazines calquent leur
format éditorial sur le modèle des pages web. La plupart des journalistes sont amenés à
travailler pour l’édition papier mais aussi pour l’édition électronique. L’investigation a été
« démystifiée »139 selon Daniel Schneidermann. De plus, les aides d’Etat de plus en plus
importantes dans la presse quotidienne nationale remettent en cause, pour certains,
l’indépendance de la ligne éditoriale de ces titres.
Le grand reportage diminue pour des raisons économiques, mais aussi, par des spéculations
sur les attentes des lecteurs. Ce qui reste une aspiration de tous rédacteurs en chef devient
quantifiable avec les études de lectorat et les panels de lecteur. Le lecteur a désormais un
134
TOUSSAINT-DESMOULINS Nadine, « Les causes économiques de la crise de la presse française », dans
Quaderni. N. 24, Automne 1994, p.53.
135
Idem, p.55.
136
GATIEN Emmanuelle, thèse : “Prétendre à l’excellence. Prix journalistiques et transformations du
journalisme », 2010, p. 412.
137
Le premier numéro de Métro date de février 2002, celui de 20minutes, du 15 mars 2002.
138
GATIEN Emmanuelle, thèse : “Prétendre à l’excellence. Prix journalistiques et transformations du
journalisme », 2010, p.235.
139
« Résurrection du grand reportage », Daniel Schneidermann, Libération, 11/05/09.
http://www.liberation.fr/medias/0101566544-resurrection-du-grand-reportage
33
visage. Le modèle d’un individu voulant lire du court, et dont la lecture moyenne d’un journal
est de 20 minutes, s’impose dans les esprits.
Si le reportage se banalise140, on observe une « raréfaction »141 du genre dans la presse
contemporaine. Désormais, le récit est cantonné à des articles à plusieurs volets dans la
presse, ou en livre. Les longues enquêtes viennent ponctuellement, lors d’évènements
historiques. Selon Marc Martin142, les reporters comme Londres, Béraud, Hesley, Sauerwein
et Kessel ont ainsi des héritiers plutôt que des successeurs. On trouve désormais le grand
reportage dans la presse alternative, comme XXI.
Ce développement du reportage en dehors de la presse populaire est possible du fait des
transformations de l’espace social. Schudson explique ainsi qu’une entreprise économique
rencontre le succès car elle rencontre un besoin 143. Le niveau socio-éducatif, et donc la
réflexivité augmente de plus en plus. Il y a donc une demande de nouveauté de la part de
publics plus scolarisés144. De même, les journalistes forment une population plus jeune et
diplômée145. Des espaces de renouvellement sont ainsi possibles : face à l’information en
continu, il se créé une position avant-gardiste.
B. Le grand reportage dans la presse contemporaine : peu de place et des
formats courts
1. Les quotidiens nationaux
Journaux du 13 avril 2012 :
Principaux
quotidiens
Le Figaro146
Nombre de pages
« international »
3 ou 4
Le Monde
Libération
La Croix
3
3
3 ou 5
Détail : rubrique et type d’articles
Prix (€)
2 pages Monde : 1 grand reportage +
2 articles + des brèves
1 page Europe : 3 articles + des brèves
1 page Recto-Verso
1 grand reportage + 5 articles + des brèves
1 grand reportage + 3 articles + des brèves
Monde : 5 articles + des brèves
Evènement
1,50
1,50
1,50
1,40
140
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
KRAUZE Jan et RIOUX Didier, Le Monde. Les grands reportages (1944-2009), Les Arènes, 2009, p.10.
142
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
143
SCHUDSON Michael, Discovering the News. A Social History of American Newspapers, Basic Books, 1978.
144
NEVEU Erik, Sociologie du journalisme, La Découverte, 2009, p.105.
145
Idem, p.23.
146
Au Figaro, chaque jour, de trois à cinq pages sont consacrées à l’étranger (cela comprend les pages
International et la page 2, qui est consacrée quatre ou cinq fois par semaine à l’étranger, mais qui propose tous
les jours du grand reportage ou une enquête). Chaque jour une douzaine de sujets sont traités, ce qui représente
environ 50 feuillets.
141
34
Dans les quatre principaux quotidiens nationaux, les rubriques grand reportage font en
moyenne trois pages. La majorité des papiers sont des articles courts. A titre d’exemple, dans
la page Europe du Figaro, il y a trois articles ainsi que des brèves. On note d’ailleurs la
présence récurrente de brèves dans les quatre quotidiens.
2. Les suppléments-magazines des quotidiens
Le Monde Magazine147 du 30 juillet 2011 :
Nature de
l’article
Reportage
Portfolio
Feuilleton
Sujet
Auteur
Nombre de pages
Les Juifs de la
Havane retrouvent leurs
racines
Autoportraits XXL
Un piéton à Los Angeles
envoyé spécial à Cuba
6 pages de textes et
photos
l’Américaine Jen Davis
Le journaliste et écrivain
Jean Rolin
6 pages dont 5 photos
6 pages de texte et
photos
Sujet
Auteur
Nombre de pages
Congo, la guerre des
signes
Un printemps mexicain
Jonathan Littell
9 pages
L’écrivain Alberto Ruy
Sanchez
Correspondant en Chine
4 pages
Le Monde Magazine du 6 août 2011 :
Nature de
l’article
Reportage
Reportage
Portfolio
Feuilleton
Les dépossédés de
Kashgar
Proprio la flèche du
temps
L’écrivain Vincent
Ravalec
4 pages : 4 photos et
une page de texte
6 pages
Le Figaro Magazine148 de juillet 2011 :
Nature de
l’article
Reportage
Sujet
Auteur
Nombre de pages
Maîtres du kung-fu
Envoyés spéciaux
Feuilleton
L’Amérique de Douglas
Kennedy
L’écrivain Douglas
Kennedy
8 pages de textes et
photos
6 pages dont 3 pages
de photos
Les reportages sont donc plus longs (quatre à neuf pages) dans les magazines du Monde et du
Figaro. Certains courent parfois sur 15 feuillets. Ils sont écrits avec un style littéraire et une
certaine subjectivité pour certains, au sens où l’auteur se met en scène et utilise le « je ». Ces
magazines font d’ailleurs parfois appel à des écrivains, dont les récits parlent le plus souvent
147
Le Monde a lancé son supplément, Le Monde 2, en 2004. Il devient Le Monde Magazine en 2009. Cet
hebdomadaire proposait entre autres du photoreportage et de longs articles. En 2011, il s’oriente vers des sujets
d’art de vivre (mode, design, beauté, culture) avec sa nouvelle formule appelée M, le magazine du Monde,
inspirée du T, le supplément du New York Times.
148
Le titre est lancé en 1978.
35
d’histoires d’individus. Ainsi, Vincent Ravalec écrit à la première personne, se met en scène.
De plus, les reportages sont illustrés avec de nombreuses photos, ce qui n’est pas le cas dans
le journal quotidien. Cependant, la nouvelle formule magazine du Monde laisse moins de
place au reportage. A titre d’exemple, celui du 12 mai 2012 149propose seulement une enquête
de 6 pages, dont trois pages entières de photos et dessins.
3. Les quotidiens régionaux
Principaux quotidiens
régionaux
Ouest-France (18/08/12)
Nombre de pages
« international »
1
Sud-Ouest (28/08/12)
¾
Le Parisien (20/08/12)
½
Détail
Prix (€)
2 articles
1 interview
Des brèves
1 reportage
Des brèves
1 article
Des brèves
0,80
0,90
1,05
Dans les quotidiens régionaux, il y a peu de place pour le reportage et les sujets
internationaux.
4. Les hebdomadaires
Principaux
hebdomadaires
Le Point (26/0412)
Nombre de pages
« international »
5
L’Express (11/04/12)
7
Détail
Prix (€)
1 reportage
2 articles
Des brèves
1 reportage (texte et photos)
2 articles
3,50
3,50
Les hebdomadaires laissent davantage de place au grand reportage que les quotidiens, mais le
genre représente seulement une petite partie du contenu.
CHAPITRE 2 - Les caractéristiques du grand reportage
Si les pratiques du reportage ont évolué au cours des décennies dans le sens d’une
spécialisation et d’une technicisation croissante, les pratiques professionnelles des reporters
du XIXème siècle restent un « modèle » qui « imprègne encore les représentations du métier
et pèse sur la définition du grand reportage »150. Ainsi, Schudson définit ce genre à travers des
fondamentaux : « certaines caractéristiques du grand reportage, léguées aux journalistes
149
« Goldman Sachs, enquête sur une société secrète », Marc Roche, 12/05/12.
GATIEN Emmanuelle, thèse : “Prétendre à l’excellence. Prix journalistiques et transformations du
journalisme », 2010, p.236.
150
36
contemporains par le XIXème siècle, marquent l’autorité et la qualité de la collecte des
informations, qui façonnent toujours le monde des reporters et le nôtre, qui lisons et écoutons
les informations »151.
Section
1/
« Aller
voir »152 :
la
distinction
entre
le
journalisme
assis/journalisme debout
Cette différence fonde la différence entre le « bon » et le mauvais journalisme. Ainsi, le
journaliste debout ne se contente pas des sources officielles : il a ses propres sources. L’image
du reporter de terrain qui prend des risques est valorisée, par rapport au travail de « desk ».
Section 2/ Une subjectivité assumée
Les trois quarts des lauréats du prix Albert Londres qu’a analysés Emmanuelle Gatien « font
état d’une certaine subjectivité. Ils sont le plus souvent écrits à la première personne ou sont
émaillés d’indices d’énonciation qui signalent la présence et la responsabilité du journaliste
dans le discours (pronoms de la première et deuxième personne, adverbes de localisation
spatiale, entre autres) »153. Ainsi, les lauréats se décrivent comme « auteurs »154.
Section 3/ Longueur des articles et recul sur l’actualité
Les jurys du Prix Albert Londres ont ainsi privilégié « des papiers longs, à plusieurs
volets »155. De plus, ils n’ont pas forcément un lien direct avec une actualité « chaude » : les
articles « thématiques » sont davantage primés. De même, le scoop est peu valorisé.
Section 4/ « Un état d’esprit » : l’importance du regard
Selon Schudson, une des caractéristiques fondamentales du reportage est « un regard et un
sens différents »156. De même, Jean Lacouture, note qu’un bon reportage consiste en
151
“But some features of reporting, bequeathed to contemporary journalists by the nineteenth century, mark the
authority and character of news-gathering in ways that still shape the world of reporters and the world of the rest
of us who read and listen to the news.” SCHUDSON Michael, The Power of News, Harvard University Press,
Cambridge-London, 1995, p. 95. (Traduit par nos soins).
152
Propos d’Albert Londres, repris par Patrick de Saint-Exupéry.
153
GATIEN Emmanuelle, thèse : “Prétendre à l’excellence. Prix journalistiques et transformations du
journalisme », 2010, p.240.
154
Idem, p.241.
155
Idem, p.236.
156
“distinctive outlook and a distinctive meaning”. SCHUDSON Michael, The Power of News, Harvard
University Press, Cambridge-London, 1995, p. 94. (Traduit par nos soins).
37
« l’alliage constant de la générosité du cœur, de l’acuité du regard, du chant de la phrase ou de
l’éclat (parfois clinquant) de la formule »157.
Section 5/ Un récit : le style littéraire
La notion de récit est fondamentale. Pour Schudson, « Aucun reporter ne se contente des faits.
Les reporters racontent des histoires. Raconter n’est pas tromper, n’est pas mentir, mais ce
n’est pas non plus un enregistrement mécanique et passif. Cela ne peut être fait sans
jeu/interprétation et imagination »158. La « tradition littéraire » et la « valorisation de la
signature »159 sont ainsi ancrées.
Section 6/ Du particulier au général pour écrire le réel
Schudson montre qu’il existe différentes manières d’être témoin lorsqu’on est grand reporter
en comparant les approches du métier de deux reporters. Le premier tente d’énoncer une loi
générale à travers ses reportages : “Pour Steffens (…), les évènements dont il est témoin
doivent être compris non pas comme étant importants en eux-mêmes, mais comme permettant
de révéler des significations profondes, soulignant les lois du comportement humain. (…) Les
gens qu’il voit sont des exemples et il recherche la loi générale, et la vérité de cette loi
générale libérera les hommes »160. En revanche, l’autre reporter a une approche tout autre :
« Pour Salisbury, au contraire, la loi générale n’existe pas à part dans ces exemples. (…). Il
est sceptique en ce qui concerne les grandes théories du comportement humain. Il essaie d’«
extraire ce qui est, de le présenter et de laisser les faits (…) bouger dans l’esprit des gens »161.
Mais au-delà de leurs différences, les deux journalistes ont en commun d’« aller au-delà des
apparences, de trouver les faits qui font sens »162 : c’est le réel qui est recherché à travers le
récit.
157
KRAUZE Jan et RIOUX Didier, Le Monde. Les grands reportages (1944-2009), Les Arènes, 2009, p.9.
“no reporters just ‘gets the facts’. Reporters make stories. Making is no faking, not lying, but neither is it a
passive mechanical recording. It cannot be done without play and imagination”, SCHUDSON Michael, The
Power of News, Harvard University Press, Cambridge-London, 1995, p.96. (traduit par nos soins).
159
GATIEN Emmanuelle, thèse : “Prétendre à l’excellence. Prix journalistiques et transformations du
journalisme », 2010, p.241.
160
“But what is to be an onlooker ? For Steffens (…) the events he witnesses are to be understood not as
important in themselves but as a revelatory of deeper significances, underlying laws of human behavior. (…)
The people he witnesses are instances and he is in search of the general law, and the truth of the general will set
people free” SCHUDSON Michael, The Power of News, Harvard University Press, 1995, p.99.
161
“For Salisbury, in contrast, general laws do not exist except in the instances. (…) He is skeptical about grand
theories of human behavior”. He tries “to dig out what is what and present it and let the facts (…) move into
people’s minds”. SCHUDSON Michael, The Power of News, Harvard University Press, 1995, p.99.
162
“Reporting, for Steffens and for Salisbury, is a challenge to manhood. The job is to penetrate, to get beyond
appearances, to find the facts that make the meanings. But Steffens is confronting politics; Salisbury is
confronting a career in journalism and a name for himself.” SCHUDSON Michael, The Power of News, Harvard
University Press, Cambridge-London, 1995, p.103.
158
38
CHAPITRE 3 - Le grand reportage défini comme
l’essence du journalisme
L’ancien directeur du Monde, Eric Fottorino, définit ainsi la profession : « l’essence même du
journalisme : aller voir »163. Alain Louyot, ancien grand reporter au Point et à l’Express, et
prix Albert Londres 1985, qualifie aussi le grand reportage d’« essence du journalisme »164.
De même, pour Patrick de Saint-Exupéry, le reportage est le « pilier du journalisme » : « c’est
la base de la légitimité de l’exercice journalistique qui est donner la parole (…). Ce rôle de
passeur est l'essence du journalisme »165.
Section 1/ Un âge d’or : les figures prestigieuses comme références
Ainsi, les fondateurs de la revue XXI, Patrick de Saint-Exupéry et Laurent Beccaria, se
réclament de ce double héritage. L’édito du premier numéro commence par une citation
d’Albert Londres : « Messieurs, vous apprendrez qu’un reporter ne connaît qu’une seule ligne,
celle du chemin de fer »166. L’édito se poursuit avec l’évocation des reportages à la fois
originaux et populaires, qui avaient du succès : « il [Albert Londres] allait là où les autres
passaient leur chemin et aimait ceux dont il racontait le destin, qu’ils soient forçats de la route
ou bagnards de Cayenne, fous à l’asile ou pêcheurs de perles. Et il était lu. Les courbes de
ventes épousaient le rythme de ses reportages »167. Si ses inspirations sont aussi celles de la
presse anglo-saxonne, Patrick de Saint Exupéry insiste ainsi sur sa filiation avec les grands
noms du reportage français : « La presse française a produit dans l'histoire des choses
absolument étonnantes. Kessel, Albert Londres, Camus ont écrit des textes journalistiques
superbes. Ce qui est amusant avec les Américains c'est qu'ils ont récupéré une bonne part de
la tradition française en la renommant narrative writing. C'est ce que faisait Kessel, Camus,
Albert Londres... »168, affirme-t-il.
Par ces références, la revue XXI se place dans le sillon des reporters mythiques du XIXème
siècle. L’équipe affirme vouloir renouveler ce journalisme : « ce journalisme est éternel,
seules ses formes changent. Il est toujours aussi nécessaire ». Ce renouveau passe par
l’affirmation d’un ensemble de pratiques : « prendre le temps, se décaler, redonner des
163
KRAUZE Jan et RIOUX Didier, Le Monde. Les grands reportages (1944-2009), Les Arènes, 2009.
PIVOT Laurence, Le reportage en presse écrite, éditions CFPJ, 2012, p.9.
165
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
166
XXI n°1, édito.
167
XXI n°1, édito.
168
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
164
39
couleurs au monde, de l’épaisseur aux choses, de la présence aux gens, aller voir, rendre
compte : telle est la volonté de XXI »169.
Section 2/ Le déclin du reportage avec l’apparition d’une « nouvelle
génération de journalistes »170
Ce premier édito est sous-tendu par une critique acerbe de la place et de la qualité des
reportages dans la presse contemporaine : « En France, ce journalisme s’est tari, faute
d’espace : formats réduits, écriture blanche, enquêtes trop rares. Aussi, l’énergie du
journalisme de terrain s’est déplacée, irriguant les livres, les écrans ou le Web »171. C’est ce
même constat que Patrick de Saint-Exupéry faisait déjà en 2001 dans un texte intitulé « La
nouvelle génération de journalistes »172 : « leurs regards ne scrutent pas les gens et les lieux
qui les entourent, ils restent la plupart du temps rivés à un écran ». Plus loin, il écrit : « quand
Albert Londres explorait le monde n’hésitant pas à sortir des sentiers battus (…) ses
postulants successeurs (…) préfèrent aujourd’hui s’engouffrer en masse sur les autoroutes de
l’information du XXIème siècle ». Ces journalistes enquêtent selon lui « non pas par curiosité
(…) mais plutôt par une sorte de réaction grégaire » : « de leurs hauteurs, ils ne voient plus le
monde, ne foulent plus la terre, ne sentent plus d’odeurs ». Face à ces évolutions, les
fondateurs de XXI entendent faire de XXI le nouveau support écrit du reportage.
Le projet de XXI est né de la critique des milieux de la presse et de l’édition. Les fondateurs
ont alors voulu rassembler le meilleur de ces deux univers. Ils ont donc construit leur projet en
réaction à leur constat et à leurs expériences.
169
XXI n°1, édito.
Grands reportages. Les héritiers d’Albert Londres, éd. Florent Massot, 2001.
171
XXI n°1, édito.
172
Grands reportages. Les héritiers d’Albert Londres, éd. Florent Massot, 2001.
170
40
Partie 2/ Une volonte de choix
editoriaux
coherents
avec
la
philosophie de la revue
CHAPITRE
1
-
Permanence
et
mutations des
caractéristiques du grand reportage
Si l’esprit du grand reportage reste intact, les modalités d’exercice du métier ont évolué.
Certaines caractéristiques qui définissaient le reportage au XXème siècle sont devenues
secondaires dans la presse contemporaine.
Section 1/ Le regard prime (sur) le style et le format
A. Un regard subjectif mais plus de mise en scène du reporter…
Le grand reportage est toujours défini par les grands reporters comme une manière de voir
spécifique. Pour Delphine Saubaber, grand reporter au magazine L’Express, c’est le regard
qui caractérise ce type de journalisme : « Ce que définit le terme de grand reportage avant
tout, ce n’est pas une grille de salaire, ce n’est pas un temps d’enquête supérieur à celui des
autres, c’est un état d’esprit qui consiste à essayer de fouiller certains traits de la société, pas
forcément en prenant un avion et en allant à 10 000 km, ça peut être sur tout et n’importe
quoi, et puis d’essayer de dévoiler certains aspects qu’on n’aurait pas tendance à voir ou
qu’on nous cachait. »173 Pour Benoît Hopquin, grand reporter au journal Le Monde, « Le
grand reportage n’est pas forcément loin, c’est un regard qu’on pose sur les choses qui est
différente. (…) Souvent on a une vision différente des gens à la rédaction à Paris. On décide
encore de ce qu’on veut faire. La notion de regard différent fait le grand reportage »174.
Ce regard donne notamment une importance aux détails et aux sensations. « L’information
vient à vous par des rencontres de hasard. Il faut toujours mettre de côté du temps pour les
rencontres de hasard, qui vous mènent hors des sentiers battus. C’est par là que rentre aussi la
sensualité, qui est une dimension importante dans le grand reportage »175. Cette subjectivité
173
Entretien réalisé le 7 septembre 2011.
Entretien réalisé le 8 septembre 2011.
175
Entretien réalisé en mars 2012.
174
41
est encore admise par les reporters : « L’objectivité est une chimère à laquelle il faut tordre le
cou. Les passions humaines, c’est tout sauf objectif. Je dois tendre vers l’honnêteté
intellectuelle. Je suis partisan de l’écriture de type ironique sur des tas de sujets »176, explique
Vincent Hugeux, grand reporter à l’Express. De même, pour Philippe Gelie, rédacteur en chef
du service Monde du Figaro, « le reportage c’est toujours subjectif, c’est toujours une réalité
qu’on donne à voir à travers le regard de quelqu’un. Mais il faut qu’il y ait des éléments
tangibles. Il faut être honnête dans la description et dans l’appréciation des faits. »177
Cependant, le « je » est rarement utilisé. Vincent Hugeux écrit à la première personne
seulement sur son blog et quand il devient acteur d’un reportage, tout comme Benoît
Hopquin, qui trouve que l’utilisation de la première personne du singulier a « un côté
ronflant »178.
B. … et un style secondaire
De plus, la tradition littéraire du Figaro n’apparaît plus comme primordiale : « C’est toujours
très apprécié, mais je ne pense pas que ce soit un critère décisif. Le style il faut s’en méfier.
La meilleure qualité stylistique, c’est la clarté. Un papier bien écrit et construit c’est mieux,
mais il ne faut pas tomber dans l’excès inverse où le journaliste s’abrite derrière sa plume
pour se dispenser du travail des jambes »179, explique Philippe Gelie.
De même, au Monde, c’est surtout le regard qui prime. Selon le directeur adjoint du titre,
Serge Michel : « Il y a un soin à l’écriture. L’écriture accompagne nécessairement la
profondeur du sujet »180, mais selon Benoît Hopquin : « Ce n’est pas seulement Kessel le
grand reportage. Par exemple on va envoyer Jonathan Littell pour le magazine. C’est une
notion de regard différent. »181
Marc Epstein, rédacteur en chef du service Monde de l’Express, regrette cette perte
d’importance du style : « La réécriture est une tradition qui s’est beaucoup perdue dans la
presse, c’est dommage. »182.
C. Une écriture parfois littéraire mais pas de format long
La longueur des articles n’a plus l’importance qu’elle avait. Pour Serge Michel, « Un grand
reporter peut travailler sur forme de blog, dans des billets courts. » 183, citant l’exemple du
176
Entretien réalisé le 20 mars 2012.
Entretien réalisé le 6 septembre 2011.
178
Entretien réalisé le 8 septembre 2011.
179
Entretien réalisé le 6 septembre 2011.
180
Entretien réalisé le 8 septembre 2011.
181
Idem.
182
Entretien réalisé en mars 2012.
177
42
blog Une année en France184. Si les détails et la subjectivité sont encore importants, la
longueur de l’article n’est plus de mise. Ainsi, Florence Aubenas, embauchée au Monde
depuis avril 2012, couvre le conflit syrien aux côtés de l'armée Syrienne libre. Ses reportages,
publiés sur le site du Monde, sont écrits avec un style littéraire : « Il y a des rues à Alep, ce
mardi 24 juillet, où Abdallah, commandant de l'Armée syrienne libre (ASL), boit et mange
tout ce que les voisins lui offrent. Ce n'est pas grand-chose, du pain trempé de concentré de
tomates ou de l'eau glacée, mais on sort des chaises en plastique sur le pas de la porte, on
trouve le temps de plaisanter entre deux alertes. Soudain, un grand type – jusqu'alors connu
comme un honorable garagiste du quartier – décide de rejoindre les insurgés, à l'instant même.
Il file chez lui à toute allure, revient aussitôt, toujours avec les mêmes mocassins beiges
pointus mais aussi avec deux ceintures de munitions sanglées par-dessus son débardeur et, à
la main, un fusil à tirer les lapins auquel il a fixé un couteau de cuisine autour du canon. »185
Mais les reportages de Florence Aubenas sur la Syrie sont relativement courts (environ 5500
signes) pour s’adapter au format web. De plus, les reportages de ce type, réalisés par une
grande signature, sont ponctuels. Au Figaro, la politique est la même : selon Philippe Gelie,
l’époque des récits au long cours est révolue au sein du titre : « Si je me replie sur le Figaro
d’autrefois, où un reporter, la plume au vent, pouvait écrire douze feuillets, là on meurt ! C’est
comme si on était la sidérurgie et qu’on devait se reconvertir dans la fabrication de puces
électroniques. »186
De même, les enquêtes « hors actu » sont rares. L’Express a publié un des rares reportages de
ce type en novembre 2011, « Justice pour les innocents »187, l’histoire d’un procureur noir qui
se bat pour rendre leur liberté aux innocents.
D. De la difficulté de trouver un auteur talentueux
Ces évolutions s’expliquent aussi du fait que la capacité d’écrire un récit n’est plus un
préalable au métier de grand reporter. Ainsi, pour Serge Michel, « On est beaucoup de
journalistes à écrire des articles de 3000 signes. (…) Il y a des gens qui ont du mal à écrire des
pages d’enquête car c’est un autre exercice. Cela oblige à changer le regard, certains y
183
Entretien réalisé le 8 septembre 2011.
http://www.lemonde.fr/une-annee-en-france/ A l’occasion de l’élection présidentielle, des reporters du Monde
a publié sur ce blog des portraits d’habitants de huit communes et quartiers de France.
185
« Alep se prépare à la riposte du régime de Damas », Florence Aubenas, lemonde.fr, 25/07/12,
http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/07/25/alep-se-prepare-a-la-riposte-du-regime-dedamas_1737986_3218.html
186
Entretien réalisé le 6 septembre 2011.
187
« Justice pour les innocents », Philippe Coste, correspondant aux Etats-Unis, L’Express, 02/11/11.
184
43
arrivent, d’autres pas. »188 De même, pour Marc Epstein, « La grande difficulté, c’est qu’une
formidable enquête nécessite un auteur formidable »189.
Section 2/ Une liberté relative
A. Un prestige du terrain…
Le métier de grand reporter jouit toujours d’un certain prestige. Ainsi, selon Vincent Hugeux,
« L’étranger demeure un pilier en termes de crédibilité du journal »190. Pour Patrick Gelie, « Il
y a une tradition de valorisation du grand reportage. Aujourd’hui on parle beaucoup de
marque, de label qui est décliné en presse écrite et web. Au niveau de l’international, c’est de
pouvoir dire que si on vous parle d’un pays, on y est. Etre présent physiquement, témoigner…
On valorise cela. On privilégie toujours ce qui vient du terrain. »191 Ainsi, les reporters
envoient des idées de sujet avant la conférence de rédaction : « On fait plus des arbitrages que
des commandes. Les bonnes idées ne doivent pas venir de Paris. Les bonnes idées viennent
des correspondants et des reporters sur le terrain. »192 Dans cette logique, les salaires des
grands reporters se situent plutôt au-dessus de la moyenne qu’au-dessous. A titre d’exemple,
la moyenne des salaires au service étranger du Figaro tourne autour de 4000 € brut.
B. … mais une liberté limitée
Cependant, au Monde, le service des grands reporters est organisé avec une permanence qui
fait qu’il y a toujours quelqu’un prêt à partir. Selon Serge Michel, « C’est cette logique plutôt
que d’avoir de grandes signatures, qui ont tendance à vouloir choisir leur sujet. »
Section 3/ L’importance accrue du capital scolaire
Le diplôme prend de plus en plus d’importance : rares sont les reporters qui ne sortent pas
d’une école de journalisme. Pour Delphine Saubaber, elle-même diplômée de deux grandes
écoles (IEP de Paris et CFJ), il y a deux générations de journalistes : « Il y a quelques années,
les reporters d’une quarantaine d’année, d’une cinquantaine d’année, entraient plutôt sur le
tas, ils faisaient un stage, puis un autre stage, ils étaient intégrés dans la boîte sans être
188
Entretien réalisé le 8 septembre 2011.
Entretien réalisé en mars 2012.
190
Entretien réalisé le 20 mars 2012.
191
Entretien réalisé le 6 septembre 2011.
192
Idem.
189
44
nécessairement passés par une école. Aujourd’hui je dirais que les jeunes sont plus
formatés».193
Face à ces évolutions, il se créé une position au sein de la presse écrite. La revue XXI s’est
ainsi construite par réaction et par opposition à ces mutations.
CHAPITRE 2 - Le projet éditorial, conçu en réaction aux
logiques de la presse traditionnelle
Section 1/ L’émergence de XXI, réponse à un ensemble de frustrations
professionnelles
L’idée d’un projet éditorial de ce type est née d’une rencontre entre un journaliste, Patrick de
Saint-Exupéry, et un éditeur, Laurent Beccaria. En 2004, le grand reporter publie un livre194
sur le Rwanda aux éditions des Arènes, dirigées par Laurent Beccaria. Ils deviennent amis et
se rendent compte, au fil de leur conversation, de leur « double-frustration » ou de leur
« double désir »195. D’une part, ils sont tous deux révoltés par l’évolution de leur métier
respectif. D’autre part, ils ressentent autour d’eux la même appétence de la part d’individus
d’une presse écrite et d’une édition différente, et aimeraient fédérer cette communauté
d’esprit.
A. Constat d’un manque d’épanouissement professionnel
1. Face aux logiques commerciales
A l’origine de ce livre-magazine, il y a la véritable dénonciation d’un système marketing,
aussi bien dans la presse que dans l’édition. C’est précisément face aux évolutions de la
presse que Patrick de Saint-Exupéry a quitté le journal le Figaro en 2007, où il a été grand
reporter pendant 18 ans. Dès les années 2000, l’avènement d’internet induit un nouveau
vocabulaire au sein des titres : on parle de « multi-support ». « Avant on disait un titre,
aujourd'hui on dit une marque. Avant on parlait d'un journal, aujourd'hui on parle d'un
produit. Auparavant on parlait de lecteur, aujourd'hui d'un consommateur d'information.
Voyant ces évolutions, je me suis dit qu'il y a quelque chose qui n'allait plus. Je préfère qu'on
193
Entretien réalisé le 7 septembre 2011.
SAINT-EXUPERY Patrick, L'inavouable : La France au Rwanda, Les Arènes, 2004.
195
Entretien avec Laurent Beccaria réalisé le 7 septembre 2011.
194
45
parle d'un titre, un titre est bien plus fort qu'une marque. Un titre n'est pas multi-support, il
s'inscrit dans un univers. Comme toute histoire il y a des pages glorieuses et aussi des échecs.
Un titre incarne tout ça et incarne le côté humain. Une marque ne me dit rien, ça peut
disparaître demain, ça n'a aucune importance. C'est de la pure communication et marketing.
On est dans l'univers de l'image, de l'éphémère »196, explique le journaliste de 50 ans. Pour
lui, cette évolution sémantique est la marque d’une industrialisation de la presse écrite : « Je
sentais, en tout cas à mon sens, que nous arrivions aux limites du journalisme, pas
spécifiquement au Figaro mais d'une manière générale dans la presse »197.
Les mêmes recettes « marketing » sont attribuées à l’édition. Laurent Beccaria, 49 ans,
raconte : « J’avais la frustration de voir qu’entre le début où j’ai commencé dans l’édition –
10 ans auparavant – et le moment où on s’est rencontré, tout le secteur des essais documents
s’était plutôt abâtardi dans la production. (…) J’ai vu exploser le roman policier, la littérature
étrangère, la BD, et puis la jeunesse. (…) Quand j’ai commencé il y avait une collection au
Seuil très importante qui s’appelait l’Histoire immédiate, avec des grands journalistes qui
faisaient des grands livres, avec des enquêtes, des biographies. C’était un secteur assez vivant,
et puis de plus en plus on allait vers des espèces de livre de circonstance, vite-fait, pour
Ardisson, le Grand Journal, ce qu’on appelle des quick-books, des livres vite-faits, des livres
de pseudo-révélation. »198 De plus, après la publication par Les Arènes de plusieurs livres
d’enquêtes, l’éditeur souhaitait diversifier son offre.
2. Face au manque de liberté et d’espace
Patrick de Saint-Exupéry constate que le grand reportage n’a plus la place qu’il avait avant au
sein du Figaro, mais aussi dans l’ensemble de la presse quotidienne et hebdomadaire. Les
membres de l’équipe interrogés s’accordent à dire que leur poste précédent ne leur permettait
pas de s’épanouir professionnellement.
Léna Mauger, nommée rédactrice en chef adjointe, a trouvé dans la revue XXI ce pour quoi
elle est devenue journaliste, à savoir le reportage et la liberté dans l’écriture : « Je pense que
quand on a envie d'être journaliste, on a envie de travailler pour XXI. J'ai fait le tour de pas
mal de rédaction, j'ai fait du news, du mag, je me suis rendu compte que ce qui me plaisait le
plus c'était de passer du temps sur le terrain et de faire du reportage. C'est pour ça que j'ai
envie d'être journaliste. Et que malheureusement aujourd'hui en presse on trouve ça
pratiquement nulle part, en télé il y a encore des budgets pour partir une semaine, deux
semaines, trois semaines sur le terrain, en presse écrite ce n’est pas possible. XXI c'est aussi
196
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
Idem.
198
Entretien réalisé le 7 septembre 2011.
197
46
laisser une liberté assez grande aux journalistes. Dans la plupart des journaux il y a une forme
de formatage dans l'editing et la manière d'écrire un reportage. Quand on aime écrire, raconter
des histoires, on trouve dans XXI une espèce de rêve de petite fille »199.
Quant à Dominique Lorentz, responsable des pages actualité de XXI, elle voulait changer
après avoir travaillé pendant 10 ans sur des sujets nucléaires : « Je me suis régalée à le faire,
ça ne veut pas dire que je veux retourner m’enfermer à la bibliothèque pendant 10 ans sur
d’autres sujets. »200 Elle a été séduite par la revue surtout du fait de l’éclectisme de la
rubrique, qui tranchait avec ses investigations sur la diplomatie et le terrorisme : « Ce qui me
séduisait beaucoup c’est le fait de pouvoir écrire sur des sujets et des registres extrêmement
variés ». Le mot « plaisir » revient d’ailleurs de nombreuses fois dans ses réponses : le plaisir
de la veille (surfer sur internet), de la recherche (apprendre) et de l’écriture (raconter). Selon
elle, ce travail est « enrichissant »201. Ayant eu la possibilité de s’« approprier » ses rubriques,
voire de s’« affranchir »202 de certaines contraintes (elle a des contraintes d’angle et de
format, mais aucune contrainte thématique, sauf pour la rubrique « Ils font avancer le
monde »), elle décrit XXI comme « un espace de liberté tout à fait exceptionnel », permis par
l’édition : « le livre apporte une liberté que la presse traditionnelle n’offre pas dans ses
colonnes, et nous on l’a à XXI »203.
L’actuel directeur artistique de XXI, Quintin Leeds, se sentait « frustré »204, alors qu’il
travaillait au Monde, « un quotidien assez austère visuellement (…). Une des raisons pour
lesquelles je suis parti c’est que j’en avais un peu assez du Monde. »205 Lui aussi a apprécié le
temps et la liberté offerts par XXI « On a plus de temps pour faire un numéro, graphiquement
on va faire quelque chose qui sera plus élaboré. Dans un quotidien on s’éloigne assez peu de
la charte graphique. Même si XXI a une charte graphique qu’on respecte de façon assez
stricte, (…) on va jouer beaucoup plus graphiquement avec le placement des titres, les
couleurs. »206
Ainsi, Laurent Beccaria raconte qu’avec Patrick de Saint-Exupéry ils avaient cette
« envie »207 de « rassembler toute une famille d’auteurs qui étaient un peu isolés », et qui ont
« une sensibilité, le goût pour les autres, le récit, l’enquête. »208
199
Entretien réalisé le 1er mars 2012.
Entretien réalisé le 2 septembre 2011.
201
Idem.
202
Idem.
203
Idem.
204
Entretien réalisé le 8 septembre 2011.
205
Idem.
206
Idem.
207
Entretien réalisé le 7 septembre 2011.
208
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
200
47
B. Une appétence des journalistes pour un journalisme différent
Derrière ces choix, il y a la volonté d’un travail plus gratifiant. Les journalistes sont de plus en
plus nombreux à vouloir sortir des logiques des quotidiens ou magazines d’actualité. Ils se
tournent alors vers les documentaires et l’édition. Le capital scolaire est de plus en plus élevé,
et donc le décalage entre leur perception du métier avant de l’exercer, et la réalité, tend à
s’accroître. Ainsi, selon Laurent Beccaria : « la machine actuelle n’absorbe pas cette passionlà, les gens ne s’épanouissent pas donc il y a une partie qui met son drapeau dans sa poche et
continue à bosser, et une partie qui fait autre chose. (…) Il y a un potentiel journalistique très
fort, vous avez beaucoup de journalistes qui sont beaucoup plus doués que leurs journaux,
beaucoup plus forts que leurs médias. (…) Il y a vraiment des gens de qualité mais qui ne
peuvent pas s’exprimer dans l’état d’esprit ou la forme qui leur est offerte ». Selon lui, « la
vocation est énorme ».209
Section 2 : l’affirmation d’une singularité éditoriale
Le côté pionnier de XXI est aussi mis en avant. Les fondateurs qualifient XXI de « revue à
bas bruit »210, écrivant que la revue « pratique l’école buissonnière de la presse »211. Le statut
d’« ovni »212 est revendiqué par l’équipe : il s’agit d’un objet inédit et impossible à définir. Ce
positionnement permet de se constituer une position avant-gardiste dans l’univers
journalistique.
A. Une maquette quasi-inédite
Le chemin de fer se présente ainsi :
1. Les premiers éléments
La Une
La page 2 (avec des motifs)
L’éditorial : 1 page
Le courrier : 2 ou 4 pages
Le sommaire : 2 pages
2. Les pages Actualité : 20 pages (7 rubriques)
DANS L’ŒUF : 4 pages (avec photos)
209
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
XXI n°16, édito.
211
Idem.
212
XXI n°2, édito.
210
48
DETONNANT 2 pages (avec images)
FLASHBACK : 2 ou 4 pages
CONTRECHAMPS : 2 pages
ILS FONT AVANCER LE MONDE : 4 pages
IL/ELLE A DIT : 2 pages
DE L’INTERIEUR : 2 pages
3. Le dossier : 40 pages
Une synthèse de deux pages introduit le dossier, composé de trois ou quatre reportages. A
chaque fin de reportage, deux pages intitulées « Pour aller plus loin » sont consacrées à la
biographie des acteurs du reportage, à la définition des termes clés, aux chiffres divers, aux
localisations et aux conseils de lecture.
4. Portfolio, reportages, enquêtes, entretiens : 98 pages
PORTFOLIO : 24 pages
REPORTAGES (3 reportages et à la fin chaque fin de reportage : « Pour aller plus loin »)
DOCUMENTAIRE
ENQUETE (avec « Pour aller plus loin »)
ENTRETIEN (avec « Pour aller plus loin »)
5. BD et histoires vécues : 38 pages
RECIT-GRAPHIQUE : 34 pages (avec 2 pages d’introduction et « Pour aller plus loin »)
VECU : 4 pages
6. Les derniers éléments
Les auteurs de XXI : 2 pages
Des informations sur France Info, les librairies, le 27 rue Jacob, le site www.revue21.fr et la
revue 6mois
Le prochain numéro et l’ours
La page 211 (avec des motifs)
La dernière page
On ne trouve donc pas les rubriques traditionnelles, comme la politique, la société,
l’économie, le sport… Dans XXI, les titres des reportages constituent des sortes d’entrée de
lecture. Seules les pages « Actualité » sont divisées en rubriques, et on retrouve uniquement
les rubriques traditionnelles de l’édito et du courrier des lecteurs. De plus, il y a une
49
alternance des formats : au début de la revue figurent des textes courts (les pages Actualité),
puis les reportages peuvent être très longs.
B. Une singularité dans la construction de la revue
1. Des pratiques qui s’opposent à celles de la presse classique
Les différences se traduisent tout d’abord dans les pratiques : il n’y a pas de réunion ni de
conférence de rédaction comme dans tout journal ou magazine classique.
2. Une absence de règles proclamées dans le choix des articles
Patrick de Saint-Exupéry insiste sur le caractère irrationnel et arbitraire de la sélection des
articles : « Il n'y a pas de règles. On vous a rendu curieux, on vous a donné envie d'entendre
cette histoire. C'est un peu mystérieux, il n'y a pas moyen de le rationaliser. (…) Lorsque vous
entendez quelqu’un parler d'une envie, d'une histoire, d'une curiosité, parfois vous avez
l'impression que vous êtes déjà dans son histoire. On est parti sur des propositions qui tenaient
en dix lignes, par un mail. Il y avait une musique, quelque chose qui vous donne envie de.
Vous répondez : discutons. Puis la personne vient, vous discutez, puis vous entendez cette
musique encore plus fort. Vous vous dites : allons-y, on verra bien. Puis vous ne savez pas, lui
non plus d'ailleurs. »213
3. Le choix du dossier
Les fondateurs revendiquent l’absence de ligne éditoriale. Ainsi, le choix de dossier ne se fait
pas lors d’une conférence de rédaction, ou en fonction des évènements d’actualité. Selon
Laurent Beccaria, ce choix dépend des thèmes des reportages qui ont été réalisés : « on ne dit
pas ‘on va faire quelque chose sur la France’, ce sont les auteurs qui décident à travers leur
choix de reportage »214.
C. Une volonté de sortir de l’actualité immédiate
1. Retrouver le réel
Dans leurs éditos, les fondateurs de XXI dénoncent l’uniformisation de l’information. Ce
reproche est régulièrement fait à la presse. Hervé Brusini affirme dans son livre Copie
conforme215 que les médias « disent tous la même chose ». Pour les fondateurs de XXI, cette
213
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
« Le trimestriel XXI démontre qu’un journalisme de qualité est rentable », Alain Joannes, 30/01/09.
http://www.journalistiques.fr/?q=xxi
215
BRUSINI Hervé, Copie conforme, Pourquoi les médias disent-ils tous la même chose ?, Seuil, 2011.
214
50
uniformisation a pour conséquence une perte du réel : « cette ‘circulation circulaire de
l’information’216 finit par créer une représentation du monde virtuelle, chaotique et
inintelligible, qui n’a plus de lien avec ce que chacun d’entre nous peut vivre, ressentir et
voir »217. De même, la critique récurrente de journalistes et politiques appartenant au même
milieu, excluant le public, est reprise : les médias « parlent aux politiques, dans un entre-soi
dont les lecteurs sont des spectateurs désabusés. »218
Ainsi, Patrick de Saint-Exupéry insiste sur le fait que la revue privilégie les sujets qui ont un
intérêt indépendant de tout évènement : « Régulièrement on propose des sujets à l'occasion
de. C'est qu'on pense que l'histoire n'a pas d'intérêt, qu'on n'est pas convaincu de la validité de
l'histoire puisqu'elle a un intérêt qu'à l'occasion de. Or ce qui nous intéresse, c'est le fond.
L'histoire a une pertinence parce qu'elle dit des choses. Dans ce cas elle n'a pas besoin d'être
justifiée par une actualité ou un anniversaire ou ce genre d'éléments. On ne célèbre pas, on ne
s'attarde pas à l'actualité. On se rend compte que lorsqu'on s'éloigne de l'actualité, ça oblige à
faire des vrais choix et à une pertinence de fond »219. Les pages « Pour aller plus loin » qui
suivent chaque reportage permettent ainsi de mieux comprendre les enjeux qui apparaissent
en filigrane du reportage. De plus, des documents accompagnent parfois le reportage, afin
d’apporter une meilleure compréhension de l’enquête.220
Les fondateurs expliquent ainsi l’absence d’articles sur la présidentielle par leur souci d’une
juste représentation du monde : « XXI est une revue francophone, ouverte sur le monde et le
coin de la rue »221. Les fondateurs opposent la sur-représentation de la « politique
politicienne »222 par rapport à l’international à « une autre manière d’appréhender la politique,
par le centre et non la périphérie »223. L’accent est ici encore mis sur le recul nécessaire à
l’appréhension du monde : « à l’écume du jour, nous préférons la vague profonde de
l’actualité, c’est-à-dire tout ce qui est sorti du radar de ‘l’actualité’ ou ce qui n’y est pas
encore entré »224. De même, les pages Actualité sont construites avec la volonté d’être
représentatif du monde dans sa globalité. Dominique Lorentz explique ainsi : « Je parle très
216
XXI n°6, édito. La « circulation circulaire de l’information » est une notion de Bourdieu notamment analysée
dans son ouvrage Sur la télévision, Raisons d’agir, p.22. Elle était observée dans les médias écrits et
audiovisuels, mais on peut aujourd’hui élargir cette analyse à l’Internet, la rationalisation des dépenses
d’investigation sur le web étant particulièrement forte.
217
XXI n°6, édito.
218
XXI n°18, édito.
219
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
220
Voir annexe 2, p.128.
221
XXI n°18, édito.
222
Idem.
223
Idem.
224
XXI n°6, édito.
51
peu de la France, non pas parce que je ne voudrais pas parler de la France, mais parce que je
parle de la France à hauteur de sa place dans l’actualité. »225
2. Les pages Reportages : la variété des pays et des sujets abordés
a. Les continents et pays représentés
Les articles de la revue traitent des cinq continents et représente assez bien la diversité du
monde. Cependant, l’Europe et ses pays sont sur-représentés dans les reportages.
Ainsi, 41%226 des reportages, récits graphiques, documentaires et portfolio se déroulent en
Europe. 13% des articles ont lieu en Afrique subsaharienne et 12% au Proche-Orient, 17% en
Amérique et 17% en Asie et Océanie. Ce dernier continent est sous-représenté dans les
reportages.
Au niveau des régions du monde, l’Europe de l’ouest rassemble 35% des reportages.
L’Afrique subsaharienne, habituellement peu médiatisée, représente 13% des reportages.
L’Afrique est bien représentée puisque la zone du Proche-Orient est le lieu de 12% des
articles. Les zones les moins bien représentées sont l’Amérique du nord (9%), l’Amérique
latine (8%) et l’Europe de l’est (6%).
En revanche, à l’échelle des pays, on observe de plus grandes disparités. La France est surreprésentée : elle est le théâtre du plus grand nombre de reportages (46)227. En deuxième place
on trouve les Etats-Unis (11 articles), en troisième place l’Inde et la Chine (7 articles chacun),
puis le Congo (5 articles). Enfin, l’Algérie, l’Espagne, le Mexique et la Russie (4 articles
chacun) occupent la cinquième place. En revanche, les autres pays comptent un ou deux
articles chacun. Seuls le Japon, la Sibérie et le Rwanda sont le théâtre de 3 articles chacun.
Ainsi, des pays comme l’Allemagne (1 article), la Grande Bretagne (1 article), l’Italie (1
article), le Canada (1 article), le Brésil (1 article) et l’Indonésie (1 article) semblent ne pas
inspirer les candidats. Les pays d’Europe du nord sont délaissés (1 article), tout comme
l’Australie (aucune article) et l’ensemble des pays émergents.
b. Des sujets divers mais des thèmes non abordés
Les sujets de dossier sont très différents : la Russie, l’économie, les religions, l’Afrique, la
France, l'islam, le pouvoir, le Rwanda, Israël, les villes, l’Asie, les « vieux », l’Algérie,
l’utopie, les Justes, etc. A travers cette diversité, les fondateurs entendent mettre en avant le
« respect de l’homme quel qu’il soit »228, comme ils l’écrivent dans l’édito n°4.
225
Entretien réalisé le 2 septembre 2011.
Voir annexe 3.a., p.129.
227
Voir annexe 2.b., p.129.
228
XXI n°4, édito.
226
52
Cependant, il existe des disparités. La majorité des thèmes portés par les candidats à la
publication sont relatifs au social, c’est à dire l’exclusion, les marges, les minorités. En
revanche, peu de reportages proposés portent sur les sujets les plus traités dans la presse
traditionnelle, à savoir la politique, la finance, les grandes entreprises et le sport229.
c. Des sujets non médiatisés ou tombés dans l’oubli médiatique
L’exemple le plus flagrant de cette volonté de se démarquer de la presse « classique » est la
place accordée au continent africain, habituellement délaissé : il représente 13%230 des
reportages, récits graphiques, documentaires et portfolio.
De même, XXI revient sur des sujets qui ont fait l’actualité et ont été largement médiatisés,
puis oubliés : « Natalie Levisalles a rencontré les békés de Martinique, un an après les
émeutes des Antilles - dont plus personne ne parle. Sylvie Caster s’est rendue dans le pavillon
de Cadillac où sont soignés les ‘malades difficiles’, qui ont disparu des radars médiatiques
après la mort à Toulouse d’une infirmière poignardée par un psychopathe »231.
3. Les pages « Actualité » présentées comme un « décryptage »
Les premières pages de XXI sont consacrées à des sujets d’actualité. Cependant, l’équipe
récuse tout rapprochement avec le traitement médiatique traditionnel. Pour Patrick de Saint
Exupéry, cet ensemble de rubriques permet un recul sur des sujets soit très médiatisés – et
donc illisibles car traités seulement « à chaud » - soit passés inaperçus : « C'est un regard sur
l'actualité. Dans l'œuf, ce sont des choses qui n'ont pas été vues dans l'actualité la plupart du
temps, ou énoncées en quelques lignes, qui ont échappé, et qui sont en fait symptomatiques
des évolutions en cours, car elles sont appelées à devenir conséquentes. Donc c’est une
manière un peu différente de faire de l'actualité »232. Chaque rubrique a été pensée dans la
logique qui prévaut pour les reportages, à savoir la recherche du réel et de l’humain, derrière
tout sujet.
Pour Dominique Lorentz, la rédactrice de ces pages, ce sont les enjeux non abordés dans la
presse qui sont traités, sans pour autant rechercher de scoops : « Je retiens des sujets qui me
semblent être des bons marqueurs, qui nous parlent du monde dans lequel on vit. Je ne suis
jamais à la recherche d’inédits. »233 Sa méthode se différencie de celles des autres
journalistes, même ceux d’investigation : « Je travaille exclusivement sur des documents
ouverts. Si je travaille sur un sujet de diplomatie, contrairement à des journalistes
229
XXI n°12, édito.
Voir annexe 3.a., p.129.
231
XXI n°6, édito.
232
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
233
Entretien réalisé le 2 septembre 2011.
230
53
traditionnels, jamais je décroche le téléphone pour aller demander à quelqu’un qu’il me dise
ce qu’il faut en penser. Je travaille sur le sujet, je reconstitue l’évènement et puis je le raconte
en essayant de bien mettre en évidence ce qui est important dans un dossier c’est-à-dire des
enjeux. (…) Quand on a trouvé l’enjeu on comprend comment les lignes de force
s’organisent, quels sont les leviers, qui les actionnent, comment, pourquoi (…) je pars du
principe que je ne sais rien a priori, même quand je travaille sur des sujets sur lesquels j’ai
quand même un background assez sérieux, je repars presque de zéro. »234
L’écrivain-journaliste insiste sur sa neutralité : « Jamais je ne dis à nos lecteurs ce qu’ils
doivent penser »235. Son métier consiste à « poser les dossiers à plat »236, ce qui n’est pas le
cas dans la presse selon elle : « J’essaie de leur donner les clés pour comprendre, que ce soit
le parcours, le destin d’un homme ou d’une femme. (…) Mon job c’est ça, de rendre les
dossiers clairs et compréhensibles (…) Je ne comprendrais rien si je me contentais de lire la
presse »237.
Chaque rubrique se veut être en décalage avec le traitement médiatique traditionnel. Dans la
rubrique Dans l’œuf, qui traite de sujets émergents qui ont un avenir, elle a rédigé un article
sur la victoire d’éleveurs samis en Suède238. La Cour suprême a reconnu leur droit à faire
paître leurs rennes sur des terres qui ne leur appartiennent pas : elles leur ont été volées au
cours des siècles par la Suède. Cette information, qui n’a pas ou très peu été relayée en
France, a été choisie non « pas pour le plaisir de faire un inédit »239, mais pour sa profondeur
historique : « il me semble intéressant de se souvenir que ces gens-là existent, se souvenir
comment ce pays est né, l’antériorité de ses gens, la reconnaissance qu’ils ont aujourd’hui.
C’est assez proche de ce qui se produit avec des Indiens en Amérique du nord (…) »240. Dans
cette rubrique, les évènements ayant une grande portée vont aussi être traités, mais « avec le
recul ». Ainsi, Dominique Lorentz a montré241 dès le mois de juin que la décision allemande
après la catastrophe de Fukushima de programmer un « tournant énergétique » était liée à la
politique intérieure : « Ce que je mets en perspective et qui n’a pas été du tout un angle
travaillé par la presse traditionnelle ce sont les leviers de Merkel, c’est le fait que la décision
qu’elle prend n’est pas conditionnée par le nombre de victimes qu’il y a à Fukushima et le
nombre de victimes potentielles qu’il pourrait y avoir en Allemagne en cas d’accident, c’est
pour des raisons de pure politique intérieure, c’est parce que les Verts ont remporté une
234
Entretien réalisé le 2 septembre 2011.
Idem.
236
Idem.
237
Idem.
238
XXI n°15, p.8.
239
Entretien réalisé le 2 septembre 2011.
240
Idem.
241
XXI n°15, p.9.
235
54
élection régionale et que pour la première fois de l’histoire de l’Allemagne ils sont reconnus
par un sondage comme étant capables de conquérir la chancellerie. »242
Le principe de la rubrique Contrechamps est de partir d’un sujet d’actualité (indépendance
du Kosovo, polémique sur le défilé militaire du 14 juillet…) et de présenter six points de vue
ou approches différentes du sujet. Les titres sont tous écrits sous forme de question (sauf dans
le numéro 18), le but est ici de donner la parole à tous les acteurs du débat, le plus souvent en
opposant deux thèses (par exemple : Légalisation du mariage homosexuel243par la Californie :
lame de fond ou décision isolée ?244). Par exemple, l’article « Le climat : science, arme ou
business ? »245, a été écrit en pleine polémique sur l’effectivité du réchauffement climatique,
la question de la responsabilité de l’homme, dans le contexte du scandale des mails du GIEC.
Or, Dominique Lorentz explique son approche : « ce sujet ne peut pas se résumer à cette
polémique : la Terre se réchauffe ou pas, c’est la faute de l’homme ou pas, des observations
concernant le réchauffement climatique il y en a, elles sont évidentes (…). Donc je me suis
penchée sur le climat et je me suis aperçue que les vrais enjeux du sujet sont ailleurs. (…) J’ai
découvert que le climat était régi par le droit de la guerre depuis plusieurs décennies, donc des
enjeux militaires, financiers, extrêmement importants et dont on ne parle vraiment jamais. »246
Ainsi, elle décline les approches des scientifiques, fait un focus sur le sujet du climat, « arme
reconnue par l’ONU »247, sur les programmes militaires des Etats-Unis et la Russie, sur
l’inquiétude des parlementaires européens à propos de ces programmes qui reproduisent les
phénomènes de réchauffement à des fins civiles et militaires. Elle évoque l’absence de
travaux du GIEC sur ces programmes, et l’existence d’opérations fictives d’économies de gaz
à effet de serre, utilisant le « permis de polluer » de l’ONU. Dans la première colonne, elle
écrit par exemple qu’il existe des recherches pour modifier la météo, lancées dès la fin de la
Seconde guerre mondiale, qui aboutissent, en 1992, à une nouvelle discipline : la géoingénierie. Etudiée dans le monde entier, mais inconnue du grand public, elle est notamment
pressentie en 2006 comme un moyen de lutter contre la pollution. De même, dans le
Contrechamps « Printemps arabe et Israël : quels projets pour l’Amérique ? »248, elle explique
les réactions de chaque acteur à l’allocution d’Obama : Benjamin Netanyahou, les
républicains, les Palestiniens, l’Union Européenne, Alain Juppé, Mahmoud Abbas. Dans
242
Entretien réalisé le 2 septembre 2011.
Législation adoptée en mai 2008.
244
XXI n°3, p.10 et 11.
245
XXI n°12, p.8 et 9.
246
Entretien réalisé le 2 septembre 2011.
247
XXI n°12, p.8 et 9.
248
XXI n°15, p.8 et 9.
243
55
« Particules fines : la santé dans le brouillard ? »249, elle note l’évolution de la situation, la
législation, la comparaison avec autres pays…
La rubrique De l’intérieur propose un entretien sur un sujet précis, à travers une vingtaine
de questions. L’objectif de Dominique Lorentz est ici de rassembler, autour d’un sujet de
fond, érudition, clarté, et liberté de parole : « il ne s’agit pas faire polémique, mais de parler
du sujet très librement. Le but, c’est toujours prendre de la distance et donner à
comprendre. »250 Le point de vue se veut toujours décalé. Par exemple, sur un sujet comme les
OGM251, Dominique Lorentz affirme qu’« il y a une espèce de polémique imbécile qui veut
qu’on soit pour les OGM parce qu’on est pour le progrès et contre les OGM parce qu’on veut
défendre la planète, et puis le vrai sujet il est encore une fois ailleurs. La compréhension de ce
sujet ne passe pas par l’entretien de cette polémique. »252. Les titres eux-mêmes attirent
l’attention sur le fait que les enjeux présentés dans les médias traditionnels sont ailleurs. On
peut ainsi lire un article sur l’intégration titré « Justice et psychiatrie : "il faut arrêter de dire
qu'on peut atteindre le risque zéro" »253. Le sociologue Laurent Mucchielli prône le droit à une
seconde chance, et affirme qu’il y a peu de récidive, tranchant avec les discours ambiants.
Dans le sujet « Musulmans de France : "l'intégration est chose faite, mais la société ne le sait
pas encore" »254 le chercheur Franck Frégosi affirme qu’une partie de la société française « est
en retard sur la réalité ». Dans l’article « Somalie : "la famine est instrumentalisée" »255,
Bernard Juan explique qu’« il n’y a pas de famine » : l’état de famine est décrété seulement
dans des zones tenues par les chebab, un mouvement armé islamique.
C’est avec cette même volonté de se différencier des médias classiques qu’a été pensée la
rubrique Flashback, qui propose des histoires avec point d’ancrage dans le passé. C’est
« une mise en perspective »256 selon Dominique Lorentz, qui dit « faire rentrer les gens
directement dans le fond. »257 Au-delà de l’analyse, ici, la dimension narrative est présente :
« généralement je raconte des histoires »258. Pour le sujet sur Mayotte259, devenu le 101ème
département français, elle remonte à l’islamisation de l’île entre le Xème et XVème siècle. Puis
la cession de Mayotte à la France en 1841, l’indépendance des colonies africaines dans les
années 60, puis la situation dans les années 1972, 1976, 1994, 1998, 2000, 2006 et 2009. Ce
249
XXI n°14, p.8 et 9.
Entretien réalisé le 2 septembre 2011.
251
OGM : « La pharmacie en plein champ me pose un gros problème », entretien avec Gilles-Eric Séralini, XXI
n°1, p.12 et 13.
252
Entretien réalisé le 2 septembre 2011.
253
XXI n°14, p.26 et 27.
254
XXI n°15, p.26 et 27.
255
XXI n°16, p.26 et 27.
256
Entretien réalisé le 2 septembre 2011.
257
Idem.
258
Idem.
259
XXI n°15, p.17.
250
56
n’est qu’au dernier paragraphe que la situation actuelle est évoquée. Dans un Flashback
consacré à l’assassinat de l’ex-Premier ministre pakistanaise Benazir Bhutto260, elle retrace
l’histoire sur les cinq derniers mois, de 2007 - quand Benazir Bhutto dit soupçonner Pervez
Musharraf de vouloir l’éliminer - à 2008, quand Scotland Yard affirme qu’elle est morte d’un
traumatisme crânien.
La rubrique Détonnant est sans doute celle qui se rapproche le plus, dans le ton et la forme,
des articles courts publiés au début des magazines d’actualité. Le ton employé dans les titres
est souvent ironique : « Attention, gag ! L’Amérique va limiter ses émissions de CO2 »261.
Mais si le ton est plus dynamique, les articles plus courts que le reste des rubriques et
accompagnés de dessins souvent humoristiques, les sujets sont étonnants mais pas
anecdotiques, comme « Les Islandais refusent de payer pour les banques », « L’Italie enfreint
l’interdiction de torture », « L’appel à l’aide de cancérologues japonais », ou encore « La
révolution iranienne sur un canapé ».
Dans la rubrique Ils font avancer le monde, chaque article doit raconter une histoire. C’est
ici encore l’humain qui est recherché : « il faut que je trouve des gens qui ont fait
suffisamment de choses pour que je trouve de la matière pour incarner un personnage en
chair : il ne faut pas uniquement parler de ce qu’il a fait, mais de ce qu’il est, en tant que
personne »262. Les personnalités sont ici aussi très diverses : on croise Shon Hopwood263, un
braqueur de banque devenu avocat, Helene Hegemann264, écrivain de 19 ans qui revendique le
droit de plagier, Nasrin Sotoudeh265, avocate et militante iranienne condamnée à la prison, ou
encore Ronit Elkabetz, actrice et réalisatrice israélienne. L’auteur livre de nombreux détails :
ainsi, la jeunesse des personnages est souvent décrite avec précision.
La rubrique Il/Elle a dit est le portrait d’une personnalité en une dizaine de citations. Ici,
c’est encore le réel qui est recherché à travers leurs paroles : « Ils existent vraiment au travers
de ce portrait en citation. (…) Ce n’est pas un portrait qui est fait pour attaquer les gens ni
pour les faire aimer, mais pour les montrer sous l’angle le plus réaliste possible, c’est
vraiment de la peinture réaliste. »266 Ainsi, malgré le format court propre aux citations,
Dominique Lorentz entend raconter une histoire : « Pour le prochain numéro je prépare
Angela Merkel, c’est intéressant, c’est un personnage dont on entend parler régulièrement, et
puis c’est une femme qui a vraiment une histoire, qui vient d’Europe de l’est, qui a grandi en
Allemagne de l’est, qui a un père pasteur, une éducation très prégnante. C’est intéressant de
260
XXI n°2, p.19.
XXI n°9, p.18.
262
Entretien réalisé le 2 septembre 2011.
263
XXI n°15.
264
Idem.
265
XXI n°14.
266
Entretien réalisé le 2 septembre 2011.
261
57
mettre en perspective, de remonter le plus loin possible, dans ses premières prises de parole,
ou dans les moments où elle a parlé de ce qu’a été son enfance, sa jeunesse etc. »267 Pour
« reconstituer ce personnage avec toutes ses facettes, ses contradictions »268, l’auteur décline
des citations qui vont des années 1978 à 2011. Le choix des personnalités est aussi très varié :
on trouve des dirigeants ou ex-dirigeants (Mahmoud Ahmadinejad, Silvio Berlusconi,
Vladimir
Poutine,
Mouammar
Kadhafi,
Fidel
Castro,
Angela
Merkel,
Arnold
Schwarzenegger, Robert Gates, Shimon Peres, Nelson Mandela, le dalaï-lama), des patrons
(Anne Lauvergeon, Warren Buffett), un économiste (Jacques Attali), un écrivain (Salman
Rushdie), un cinéaste (Roman Polanski) et un sportif (Eric Cantona).
La périodicité trimestrielle permet aux sujets d’être pris à « contre-pied » : « parler d’actualité
avec le recul du trimestre ça permet d’avoir un point de vue au sens littéral de la presse
quotidienne, hebdo et même mensuelle parce que le recul modifie le regard, si on s’en sert
évidemment (…) Vous vous baladez dans les pages Actualité de XXI, vous n’avez pas
l’impression de voir quelque chose de réchauffé, ouvrez un magazine, un hebdo qui a deux ou
trois ans, vous allez avoir une impression de réchauffé terrible. »269, explique Dominique
Lorentz. Elle préfère d’ailleurs laisser passer un numéro avant de traiter un sujet d’actualité
« chaude », afin de le traiter plus tard, avec de la distance critique.
D. Des
frontières
abolies entre
roman,
BD,
photo,
documentaire,
journalisme : l’émergence d’une sorte de méta-média sur papier
1. Différents genres pour transcrire le réel
La revue mélange les formats, les supports et les disciplines. Il y a des reportages de 30
feuillets et des articles plus courts relatifs à l’actualité. Le contenu est un mélange d’histoire,
de littérature, de politique, de voyages. Les auteurs sont des écrivains, des journalistes, des
dessinateurs de BD, des photographes, des documentaristes, et même des gens « ordinaires ».
Cette diversité est mise au service du réel. Chaque univers, comme la BD, la photo, le
documentaire, le reportage, a été adapté dans une logique de récit : « nous voulons porter
chaque genre du récit à son maximum. Et donc lorsque c'est du texte, c'est du texte. Lorsque
c'est de la photo, c'est de la photo. Lorsque c'est de la BD, c'est de la BD. Lorsqu'il y a de
l'illustration, c'est de l'illustration. (…) L'univers documentaire, audiovisuel ou télévisuel fait
partie de celui du récit donc nous voulions intégrer cette dimension-là dans nos pages donc
267
Entretien réalisé le 2 septembre 2011.
Idem.
269
Idem.
268
58
nous avons imaginé un traitement spécifique pour intégrer le documentaire. Nous rassemblons
différents univers qui tous tournent autour du récit. »270, explique Patrick de Saint Exupéry.
2. Le traitement des genres
On retrouve dans ces rubriques les caractéristiques du grand reportage traditionnel : la
valorisation du « journaliste debout » à travers la mise en scène du journaliste, la subjectivité
assumée, le genre abordé avec un regard spécifique, et le récit d’aventures humaines.
a. Le récit graphique
Dans chaque numéro, un récit graphique de 30 planches, conçu pour XXI, est publié. Si
aujourd’hui la revue est la seule à publier des récits de ce type, le genre hybride a émergé
depuis longtemps. Ses origines remontent à la guerre de Crimée (1953-1956), pendant
laquelle des dessinateurs sont pour la première fois envoyés sur le terrain. L’Américain Shel
Silverstein est le premier à réaliser des séquences de reportages dessinés, pour le magazine
Playboy dans les années 1950. En France, dans les années 1960 et 1970, le genre est
popularisé par Hara-Kiri ou Charlie Hebdo. C’est l’Américain Joe Sacco qui réalise en 1992
le premier récit graphique au long cours, avec son album Palestine, pour lequel il gagne le
American Book Award en 1996. Diplômé en journalisme, puis dessinateur de bande-dessinée,
il se décrit comme « un dessinateur qui fait du journalisme »271. Il décide, après avoir voyagé
au Moyen-Orient, de mélanger les deux disciplines.
Entre journalisme et dessin, le récit graphique est un moyen de montrer la réalité, selon Joe
Sacco. Une nouvelle génération d’auteurs émerge à partir des années 1990 : « souvent issus
de milieux intellectuels », ils ont « ont pris goût aux voyages »272. Selon Julien Orselli et
Philippe Sohet273, un « mouvement de retour au réel »274 se produit en effet depuis quelques
années, les auteurs de récit graphiques pouvant être comparés aux grands reporters des
années 1930 : « Des auteurs comme Joe Sacco, Renaud de Heyn ou Jacques Faton
renouent avec une tradition qui fit les beaux jours du journalisme de l'entre-deux guerres et où
se côtoyaient des personnalités telles que Joseph Kessel, Georges Simenon et Albert
Londres. »275.
Certains de ces auteurs sont aujourd’hui publiés dans XXI, comme Jean-Philippe Stassen, qui
a publié Pawa en 2002 (un récit sur le génocide rwandais) ou Emmanuel Guibert, auteur de
bandes dessinées, qui a travaillé pendant des années avec le photographe et reporter
270
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
Entretien de Joe Sacco, L’Indispensable, Bruno Canard, juin 1998, http://www.du9.org/Joe-Sacco.
272
Idem.
273
Reportage d'images / Images du reportage, Julien Orselli et Philippe Sohet, mai 2005,
http://www.imageandnarrative.be/
274
Idem.
275
Idem.
271
59
indépendant Didier Lefèvre. En 1986, ce dernier, de retour de mission en Afghanistan avec
Médecins sans frontières, voit seulement six sur 4000 de ses photos publiées par Libération.
Cette collaboration débouche sur une trilogie, Le Photographe276. L’album est un récit du
parcours de Didier Lefèvre, mélangeant dessins et photos. Pour XXI, Emmanuel Guibert a
travaillé avec le photographe Alain Keler, qui est un ami du défunt Didier Lefèvre. « Des
nouvelles d’Alain »277 forme un feuilleton d’un an, sur les Roms dans l’ex-URSS.
Ces reportages graphiques renouent en effet avec les fondamentaux du grand reportage. Tout
d’abord, ils sont longs (30 pages). D’autre part, les auteurs utilisent pour la plupart les
techniques journalistiques. Ainsi, Jacques Ferrandez se documente avant le reportage,
recherche un interprète, etc.
Ensuite, pour les auteurs, ils permettent de restituer la réalité qu’ils ont vue, comme l’explique
Joe Sacco : « Je suis sûr que ce récit montre la réalité. Pour moi, c’était la seule façon de
raconter cette histoire. Me dessiner moi-même soulignait le fait que l’on voyait clairement la
réalité à travers mes propres yeux et que ce récit n’était pas du tout objectif. (…) J’ai restitué
ce que j’ai vu avec authenticité. »278 Ce type de récit apporte en effet une force au récit selon
Emmanuel Guibert : « Je sers de courroie de transmission. Devenues massivement diffusées,
les photos touchent moins les gens que par le passé. Par le biais du récit, j’essaie de les rendre
moins banales. »279 Pour Didier Lefèvre, le caractère hybride du récit graphique permet de
mettre en valeur l’humain : « Quand la BD rencontre la réalité, la guerre, la vraie, elle devient
une nouvelle forme de journalisme qui propose, elle aussi, une fine compréhension des
dimensions humaines des conflits, des génocides, des révolutions. »280
De plus, l’auteur se met en scène pour raconter les conditions de travail des journalistes. Ce
n’est pas une fiction. Les reporters sont des auteurs, la subjectivité est donc assumée. Ainsi,
Joe Sacco se met en scène pour raconter les conditions de production de l’information. Son
récit graphique « Les fermiers aux pieds nus »281 raconte sa rencontre avec des habitants de la
région de Kushinagar, en Inde. On le voit assis dans une cabane, discuter avec des Dalits.
Dans des cases, il raconte les interactions avec les sources : « Cette fois, chemise verte semble
bien décidé à empêcher notre rencontre avec les Musahars. Quitte à faire irruption parmi
nous ». Plus loin, il écrit : « Aujourd’hui, il nous a pris en filature dès qu’on a tourné le coin
de la rue pour rejoindre le hameau de Musahar de Gurumiha Mafitola ».
276
Emmanuel Guibert, Didier Lefèvre et Frédéric Lemercier, Le Photographe, Dupuis, 2003.2004 et 2006.
XXI n°8, 9, 10 et 11.
278
Entretien de Joe Sacco, L’Indispensable, Bruno Canard, juin 1998, http://www.du9.org/Joe-Sacco.
279
Il était un reporter…, Laurence Le Saux, Télérama, 04/01/10.
280
Alliance Sud documentation, 21/10 /09. http://www.alliancesud.ch/fr/documentation/projets/histoirevivante/la-bd-sen-va-t-en-guerre
281
XXI n°13, p.166-199.
277
60
Pour Joe Sacco, les émotions et sensations doivent se transmettre aux lecteurs : « La mise en
scène de l’auteur fait partie de cette tradition [américaine] de la bande dessinée indépendante.
(…) Il me paraissait indispensable que les lecteurs apprennent également au même rythme,
avec la même lenteur. »282 Selon lui, la BD permet cette mise en scène, car elle offre
différentes techniques « pour raconter différentes situations ou différentes émotions... »283
Ensuite, la subjectivité du récit est assumée, comme l’explique Joe Sacco : « je crois
sincèrement au point de vue subjectif (…). Je défends l’honnêteté, pas la subjectivité. ». Le
reportage de Joe Sacco est à la première personne. Dans ses reportages, il se met en scène, à
travers la voix off qui narre le récit, et à travers le dessin : « Dans mes propres bandes
dessinées, je suis un personnage parmi les gens que je rencontre et interviewe. Cela rappelle
au lecteur qu’il voit les choses à travers mes yeux. »284 Ainsi, les lunettes avec lesquelles se
représente Joe Sacco montrent le recul qu’il prend sur ce qu’il voit, mais aussi la « cécité du
regard journalistique »285 lors d’un conflit.
La dimension littéraire est fondamentale, comme l’explique Jean-Philippe Stassen : « Le
reportage BD se rapproche plus du reportage littéraire que de celui qui utilise des images
réelles (photos, cinéma, télévision) (…). Cela parce que le contrat entre les lecteurs et le
‘journaliste’ est clair : les images que le dessinateur propose pour illustrer - ou développer un fait sont le produit de sa subjectivité. Comme les faits qui passent par la sensibilité d’un
écrivain et son style littéraire offrent un point de vue. »286
Enfin, c’est l’humain qui est ici au cœur de la BD. Les histoires de « gens » sont privilégiées :
celles de Roms287, ou encore celle d’un ancien enfant-soldat288 rencontré au Congo. C’est cet
enfant qui raconte son histoire à la première personne. Les images représentent ce qu’il a vécu
quand il était soldat, et sa vie actuelle.
b. Le portfolio
Appelé « récit photo », le portfolio est un ensemble de photos, accompagné de textes
descriptifs. Le « je » est souvent utilisé, montrant ici encore la subjectivité assumée du récit.
L’importance donnée aux détails permet de faire de ce reportage photo un « récit ». Ainsi,
dans le portfolio intitulé « A table ! »289, l’auteure va jusqu’à préciser dans un des textes qui
282
Entretien de Joe Sacco, L’Indispensable, Bruno Canard, juin 1998, http://www.du9.org/Joe-Sacco.
Idem.
284
« Le journalisme est-il dans la bulle ? », Léna Mauger, revue21.fr, 15/02/09. http://www.revue21.fr/Lejournalisme-est-il-dans-la
285
Reportage d'images / Images du reportage, Julien Orselli et Philippe Sohet, mai 2005,
http://www.imageandnarrative.be/
286
« Le journalisme est-il dans la bulle ? », Léna Mauger, revue21.fr, 15/02/09. http://www.revue21.fr/Lejournalisme-est-il-dans-la
287
XXI n°9, Des nouvelles d’Alain.
288
XXI n°11, L’étoile d’Arnold, Jean-Philippe Stassen.
289
XXI n°4, p.82-103.
283
61
accompagne les photos le nom des lapins de la personne photographiée. Pas moins de sept
chiffres sont cités dans le paragraphe : « Jocelyne est gardienne à la Grande-Borne, une cité
de 90 hectares, dans la banlieue parisienne. Il y a 3500 appartements, tous identiques. Elle est
arrivée en 1999 au moment des émeutes et a pleuré pendant vingt jours. Elle est divorcée et
vit seule. Elle a quatre enfants, neuf petits-enfants et ses repas sont réglés comme du papier à
musique : elle dîne, tous les jours dans son salon, à 19h30 devant la télévision. Fan de Johnny,
elle aime les dauphins et a, chez elle, un chien Loulou et un lapin Panpan qui courent sur le
tapis du salon. Quand nous nous sommes vues, elle revenait de la campagne avec des
jonquilles et des genêts. »
Le texte est narratif, très descriptif, écrit avec des mots simples, sans fioriture. C’est la vie de
personnes « lambda » qui est décrite : l’accent est mis sur l’humain. En témoigne les titres
choisis, qui font référence à des individus : « Les sappeurs de Brazza », « Les pélerins
d’Haïti », Les baladins de la Chine », Les enfants de l’unité 33 », « Les bergers du Caucase »,
« Anthony & Victoria », etc. Dans « La mer est leur métier »290, le reporter suit un groupe de
pêcheurs des mers australes. Leur travail est décrit avec précision : « C’est la nuit. Les
hommes travaillent le chalut. Tout est calme. C’est le patron du bateau qui choisit le chalut en
fonction des fonds, du poisson… Cela s’appelle « le choix du capitaine ». La responsabilité
est lourde. Un ou deux maillons en plus ou en moins peuvent parfois décider du sort d’une
pêche. Construire un chalut, c’est un art qui se transmet de pêcheur en pêcheur. Ils ont tous
leurs secrets… »
Cette importance donnée aux détails est aussi un moyen de décrire les conditions de
production du reporter photographe. Ainsi, dans le portfolio « Home sweet Roms »291,
l’auteur Carlo Gianferro apporte des précisions sur les « coulisses » du reportage : « nous
sommes au nord de la Roumanie, à Iasi, une ville de 300 000 habitants. Le traducteur moldave
n’a pas été autorisé à passer la frontière, je suis seul. Quand j’entre, cette mère s’assied
naturellement dos au mur. La pose est parfaite, je sors vite mon trépied. » Cette mise en scène
rappelle que l’auteur est un journaliste « debout ».
c. Le documentaire
Cette rubrique présente une dizaine de plans tirés de films documentaires diffusés ou en
attente de diffuseur. Chaque plan est commenté par le ou la réalisateur(trice), et reproduit sous
la forme d’un dessin par un(e) illustrateur(trice). A titre d’exemple, le plan 1 est un plan
290
291
XXI n°2, p.82-107.
XXI n°16.
62
original du documentaire La Mise à mort du travail292. Le plan 2 est celui publié sous forme
de dessin dans le numéro 12 de XXI.
Plan 1
Plan 2
Les enquêtes présentées ici sont des reportages au long cours. Ils ont été réalisés sur plusieurs
années : « La juge et les dioxines » a été produit en sept ans, « Femmes de prisonniers leçon
d’amour » en quatre ans… De plus, certains reportages ont un format très long, comme le
documentaire La mort au travail, qui dure trois heures.
Dans cette rubrique aussi l’auteur se met en scène. A travers le « je », il montre les conditions
de production de l’information. La distinction entre « journalisme assis » et « journalisme
debout » est encore marquée. Ainsi, dans l’article intitulé « La juge et les dioxines »293, la
réalisatrice explique les précautions qu’elle a dû prendre pour faire ce reportage : « L’équipe
savait que nous devions tourner, mais ne savait jamais quoi à l’avance. Je leur en disais le
moins possible. Avec la juge d’instruction, nous fonctionnions par code. Le gendarme,
directeur de l’enquête, me surnommait « bip », le signal sonore qui sert à masquer le nom des
personnes dans le reportage. »294
292
XXI n°12.
XXI n°11, p.130.
294
Idem, p.134.
293
63
Le « je » est utilisé : c’est une vision subjective qui est porté sur chaque sujet. Ainsi, dans
l’article « Carglass répare »295, le réalisateur Jean-Robert Viallet pose un regard amer sur le
monde de l’entreprise : « Dans d’autres entreprises, j’assiste sidéré à d’étranges exercices :
des groupes de cadres supérieurs construisant leur chef en Lego avant de les détruire à coups
de poing (…). La première fois, j’ai dû trouver ça drôle. Au fil du temps, c’est devenu
glaçant. ».
De plus, les documentaires sélectionnés ont une particularité : ils racontent des histoires
humaines, comme le montrent les titres donnés aux articles de cette rubrique : « Femmes de
prisonniers leçon d’amour », « Les enfants du Mahatma », « Mon voisin le tueur », « L’enfant
moine de l’Himalaya », « Les arrivants », « Mariages d’enfants », etc. Ce sont les histoires de
gens en détresse, d’individus ordinaires ou au destin hors du commun, qui sont racontées. Il
s’agit, à partir de ces cas particuliers, de décrire une société. Ainsi, le documentaire » Carglass
répare »296, qui traite du thème de la souffrance au travail, a été réalisé dans l’idée de
« s’immerger dans le monde de l’entreprise, partager au quotidien la vie de salariés pour
explorer les fractures de la société contemporaine. »297 Le réalisateur a obtenu le prix Albert
Londres pour ce reportage, signe que les critères du « bon » journalisme sont remplis.
C’est cette même volonté d’apporter une vision « d’en bas » qui sous-tend le documentaire
« Femmes de prisonniers leçon d’amour »298. L’idée est d’aller à contre-courant du traitement
médiatique dominant. Voici comment est présenté l’article : « ce documentaire sur la prison
qui ne montre pas de cellules, pas de gardiens, encore moins de détenus. Juste des femmes qui
attendent (…). » Mais en filigrane, c’est le thème du suicide dans les prisons qui est abordé :
« La peur de Mélinda
Je passe des heures avec Mélinda et son bébé âgé de quelques semaines. Elle arrive à l'aube,
toujours bien avant son "parloir". Café après café, bribe après bribe, elle finit par se confier.
Elle a peur d'arriver en retard parce qu'elle craint que son mari ne se pende... Son père s'est
suicidé dans cette même prison quelques années plus tôt.
Je filme régulièrement Mélinda. Devant l'objectif, elle reste souvent évasive et confuse. Pas ce
matin. Son "parloir" vient de se terminer. Mélinda est sortie fumer une cigarette avec Claire,
une autre jeune femme de "parloir". L'atmosphère est paisible. Les deux femmes discutent.
Ma caméra caresse presque le visage de Mélinda.
D'une extrême douceur, le plan-séquence contraste avec la brutalité des propos échangés.
Adolescente aux joues enflammées, Mélinda parle de son homme, donne de ses nouvelles :
295
XXI n°12, p.132-143.
Idem.
297
Idem, p.133.
298
XXI n°1, p.122-133.
296
64
"Ses bras étaient rouges. Il s'était coupé de partout, partout, ses bras, sa poitrine, partout !" Ses
mains miment des lames qui entaillent la peau.
Je retiens mon souffle. Le suicide plane comme une ombre au-dessus de la prison. Les
femmes en parlent peu, mais le redoutent sans cesse : "Même quand ils ont l'air bien, on sait
qu'ils nous cachent la vérité », disent-elles. Ce matin-là, la brutalité de la prison venait de
rendre la parole à Mélinda, dix-huit ans et déjà mère de famille. »
Le traitement se fait ici sans chiffres, sans interviews de gardiens ou de prisonniers, nous
ramenant à l’essence du sujet, au « réel » : la peur de perdre l’être aimé.
d. Le reportage
Les illustrateurs travaillent sur la base des récits et de photos Kodak. L’objectif est toujours de
parvenir au réel : « Nous voulons qu'ils travaillent sur la base de réel. Après ils rajoutent leur
part artistique. On ne voulait pas de choses totalement oniriques. »299, explique Patrick de
Saint-Exupéry.
Section 3 : Le public : rassembler une communauté autour de valeurs
A. Un positionnement : des représentations d’un lectorat hétéroclite
1. Positionnement : une diversité du lectorat
Le discours des fondateurs sur l’intuition des attentes d’un public curieux peut apparaître
contradictoire avec le refus affiché de cibler une catégorie de population. Ainsi aucune étude
de lectorat n’a été faite, du fait de l’absence de publicité : la vision de leurs lecteurs se fait à
travers les abonnés. Ce paradoxe peut se résoudre par les représentations de la revue et donc
de ses lecteurs. XXI est présentée comme une revue transgénérationnelle et transclassiste.
Ainsi, l’attente d’une information de qualité qui n’est pas liée à l’âge, au lieu de résidence, ni
à la condition sociale. Le positionnement se fait sur les valeurs. Ainsi, Patrick de SaintExupéry explique que le choix s’est porté sur la librairie car ils voulaient s’adresser avant tout
à des lecteurs, alors que la presse s’adresse à des « consommateurs d’information ».
Ainsi, « il n’y a pas de profil-type » selon Patrick de Saint-Exupéry. Pour Pierre Bottura,
responsable libraires, le lectorat est hétérogène : « C'est un lectorat qui n'est pas ‘résumable’.
Ça va de l'étudiant en passant par le retraité, ça va du diplomate qui habite dans le VIIème
arrondissement de Paris en passant par un couple d'anciens infirmiers dans un lieu-dit de
Corrèze. On ne peut pas dire que c'est le secteur tertiaire qui forme le haut du panier de notre
299
Entretien du 1er mars 2011.
65
lectorat. On a des gens des bibliothèques, des médiathèques, de plus en plus d'institutions. On
reçoit parfois même des lettres de détenus, qui veulent recevoir un abonnement gratuit. »300
De plus, la diffusion de XXI est en hausse non pas dans les grandes librairies, mais dans les
petits points de vente, comme les maisons de la presse et les relais : le pourcentage de
diffusion y est passé de 5,5% à presque 20%. Pierre Bottura y voit un signe d’un lectorat
élargi, et non pas seulement « trentenaire et bobo »301. Ainsi, si XXI fait de bons scores dans
les librairies et dans les régions où les éditeurs vendent habituellement le plus302, Pierre
Bottura affirme que le lectorat de la revue est « très éclaté, même géographiquement » : «C'est
un lectorat qui est un peu plus large sociologiquement qu'un lectorat traditionnel qui va en
librairie. »303 Les libraires interrogés confirment que le lectorat regroupe à la fois des habitués
de la librairie, mais aussi des gens qui viennent exclusivement pour la revue. Eric Raimond,
responsable du rayon revue et littérature de la librairie l’Arbre à Lettres Bastille, observe que
ce sont surtout des habitués qui viennent, mais qu’« aux dates de parution des gens viennent
pour ça »304. Pour Antoine Fron, directeur de l’Arbre à Lettres de Mouffetard : « Ils ont capté
une clientèle qui ne vient pas chez nous. Au début des gens venaient acheter seulement XXI.
Aujourd’hui on a une clientèle fidélisée qui vient l’acheter presque systématiquement, elle
s’étend un peu. »305 Selon Pierre Bottura, ce sont surtout les abonnés qui sont particulièrement
divers : on ne peut pas dire que le lecteur-type de XXI a 30 ans et bosse dans le graphisme à
Paris. »306
Ce profil-type des abonnés est en effet peu pertinent. Ainsi, 65%307 d’entre eux vivent à la
campagne ou sont rurbains. Seuls 20% des lecteurs qui s’abonnent habitent dans des grandes
villes en France. Enfin, 15% des abonnés vivent à l’étranger. Cependant, les hommes
s’abonnement davantage que les femmes : ils représentent 56% des abonnements, contre 35%
pour les femmes308.
2. Cependant, un lectorat limité par son capital culturel
Pour Jean-Marie Charon, le lecteur-type de XXI est « consommateurs de livres et médias », et
a un « niveau socio-éducatif élevé ». Jérôme Bouvier a le même avis : « cela restera des
publics hauts de gamme. Ça ne correspond pas à des médias de masse. (…) Je crains que XXI
soit le journal que j’aime à mettre sur ma table, et que je ne lise pas ». Il soulève la question
300
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
Idem.
302
Selon Pierre Bottura, Ile de France, Bretagne, Rhône Alpes, et Aquitaine.
303
Idem.
304
Entretien réalisé le 11 avril 2012.
305
Idem.
306
Idem.
307
Voir annexe 4.b., p.130.
308
Voir annexe 4.a., p.130.
301
66
de l’avenir de ce type de revue : « On va voir se développer du long mais pour un public
rapiécé à ceux qui veulent et qui ont les moyens. La daube journalistique sera pour le
quotidien. Je crains la fracture culturelle, sociologique, et que toute la profession dise
‘regardez XXI’, mais à côté ? Il y a un appauvrissement sur le reste du système. »
B. Correspondre à ses attentes d’exigence
La revue XXI incarne aujourd’hui la demande par une partie du public d’une information de
qualité. Dans le courrier des lecteurs, l’exigence de la revue est souvent encensée. Un des
lecteurs loue ainsi « le souci incorruptible de la qualité »309. Cette demande de compétence est
visible dans les nombreuses lettres qui ont pour objet la correction des erreurs qui peuvent
apparaître dans la revue. Une partie du public fait preuve d’une connaissance très pointue de
certains sujets.
On peut rapprocher ce phénomène de celui qui a été étudié par Louis Pinto en 1984. Dans son
ouvrage L’intelligence en action, le Nouvel Observateur310, il défend la thèse de l’apparition
dans les années 1960 d’une « culture intellectuelle moyenne », incarnée par le journal Le
Nouvel Observateur. Cette mutation est selon lui la conséquence de la scolarisation croissante
du public, qui favorise l’émergence de nouvelles attentes, et donc de nouveaux produits pour
les satisfaire.
Aujourd’hui, le taux de scolarisation en forte hausse crée la possibilité de l’émergence et de la
pérennisation d’une revue comme XXI. En 2001, 70 % des jeunes générations vont jusqu’en
classe terminale contre 35 % en 1985, et 38 % d’entre elles sortent de formation initiale avec
un diplôme de l’enseignement supérieur contre 15 % en 1980311.
Comme Le Nouvel Observateur, XXI a le souci d’attirer les intellectuels prestigieux pour se
légitimer. Mais cette volonté se double d’une volonté apparemment paradoxale : le refus de
l’élitisme par un traitement « par le bas ». Ainsi, les lecteurs apprécient les grandes signatures,
mais aiment aussi le côté « terre à terre » de la revue : « j’ai aimé le fait que le papier ne soit
pas spectaculaire. Les personnes que Mme Mauger a rencontrées pourraient être nos voisins,
nos parents, nos amis… »312, écrit une lectrice.
Dans les éditos, l’accent est mis sur le « respect »313 du lecteur. Les fondateurs ont façonné le
projet « en faisant le pari de votre curiosité et de votre appétit pour les récits du monde »314.
La revue s’oppose ainsi selon eux aux logiques de la presse traditionnelle par son
309
XXI n°13, p.5.
PINTO Louis, L’intelligence en action, le Nouvel Observateur, A.-M. Métailié, 1984.
311
Données INSEE. http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/donsoc02b.pdf
312
XXI n°15, p. 5.
313
XXI n°8, édito.
314
Idem.
310
67
« indépendance »315 ou le fait que la revue « redonne [aux journalistes] leur fonction de
messager en dehors de toutes contraintes structurelles et mercantiles »316. Certains y voient
même un « acte militant »317, Le côté « suprenant »318 de l’investissement dans la création319
tranche selon eux avec l’uniformisation des médias.
C. Créer un lien avec le lecteur : le sentiment d’appartenance à une
« communauté »
Le lien avec le lecteur est fondamental selon Laurent Beccaria : « on s’adresse à des gens,
c’est eux qui nous font vivre. C’est la différence entre des lecteurs et un lectorat. Moi les
lecteurs je ne sais pas qui c’est, en revanche je sais que ce sont des personnes »320. Pour lui,
leurs conseils, avis, remarques, sont autant d’indicateurs à prendre en compte : « Les lecteurs
ont créé le journal, ont modifié le journal, l’ont accéléré, l’ont augmenté… ». L’adage « la
première richesse d’un titre, ce sont ces lecteurs »321 est repris. « A votre contact, nous avons
beaucoup appris. Vous constituez une sorte de rédaction invisible. Vous nous avez encouragés
à oser, à aller plus loin dans la différence »322, écrivent les fondateurs à leurs lecteurs. Dans
les éditos, les fondateurs mettent en valeur ce qui apparaît comme une co-production : « un
journal est une histoire qui s’écrit ensemble »323, « c’est une création commune », « c’est
aussi votre histoire »324. Plus qu’un élément anecdotique, cette relation se veut avant-gardiste :
« Le temps des médias de masse est révolu. Celui du lien est en train de naître »325.
La revue entretient une complicité avec son lecteur à travers différentes moyens, dans une
logique de fidélisation.
1. Les choix de XXI expliqués avec pédagogie : partager des valeurs
Les éditos sont l’occasion pour les fondateurs d’expliquer aux lecteurs les choix économiques
et éditoriaux de la rédaction. Les principes posés sont mis en opposition avec ceux qui
prévalent dans la presse traditionnelle. XXI propose l’indépendance face aux conflits
d’intérêt, l’originalité face à l’uniformisation de l’information, la lenteur face à l’actualité
zapping, l’absence de publicité face aux diktats des annonceurs…
315
XXI n°3, p. 4.
XXI n°2, p.5.
317
XXI n°15, p.5.
318
XXI n°14, p.4
319
XXI n°8, édito.
320
Entretien réalisé le 7 septembre 2011.
321
XXI n°8, édito.
322
XXI n°13, édito.
323
XXI n°5, édito.
324
XXI n°8, édito.
325
XXI n°16, édito.
316
68
La rubrique « L’atelier de XXI », des entretiens avec des membres de la rédaction, est aussi
publié dans un souci de pédagogie : à travers la description de son travail, le membre de
l’équipe exprime ses choix et valeurs.
2. La « maison » XXI et les rencontres en librairie : favoriser un contact direct
Le siège de la rédaction, situé au 27 rue Jacob, est un lieu très ouvert. Au rez-de-chaussée, une
librairie a été aménagée. A l’étage se trouvent les bureaux. La « maison »326, dont « l’entrée
est libre »327, est le lieu de conférences, d’échange, et de projections régulières. Ainsi, le 22
septembre, une rencontre avec la rédaction, annoncée dans l’édito 328, est organisée. Suite à
l’évènement, il est écrit dans la revue : « Le 22 septembre, c’était le jour des premières portes
ouvertes de XXI. Vous êtes entre huit cent et mille lecteurs à être passés nous voir »329. De
même, un site internet a été créé pour annoncer ces évènements : le www.27rue jacob.fr. La
revue le présente ainsi : « vous êtes chez vous »330.
Ce souci du contact direct est aussi prégnant dans l’administratif. Pierre Bottura l’explique :
« On ne confie pas nos abonnements à une agence externe qui traite ça comme Le Monde ou
l'Express. Nous ils ont un numéro de tel, une adresse mail et on s'engage à leur répondre en
maximum 24 heures. C'est très important. »331
3. Les anecdotes personnelles : créer une complicité
Des détails personnels sont fournis. Un carnet rose figure par exemple dans la revue : « Léna
Mauger a donné naissance à une petite fille, prénommée Alma. Déjà professionnelle, Alma a
pointé le bout du nez la veille du bouclage de ce numéro de XXI. Elle est déjà immortalisée
par son père photographe. (…) Alma rejoint Andrea, venu au monde cet été, le fils de Pierre
Bottura (…). »332
4. Le ton humoristique des petites biographies
Certains auteurs et illustrateurs préfèrent dresser un portrait d’eux décalé plutôt que de
mentionner leurs diplômes et leur parcours professionnel. Par exemple, l’illustratrice Chloé
Poizat file la métaphore culinaire : « Pour une personne, env. 20 min : hachez finement le
ciboulot et mélangez délicatement à la purée de poils et de plumes ; égouttez le confit d’yeux,
recouvrez-le du précédent appareil ; faites bouillir et réduire la bile avec une pointe
326
XXI n°14, p.207.
Idem.
328
XXI n°15, édito.
329
XXI n°16, édito.
330
XXI n°14, p.207.
331
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
332
XXI n°17, p.209.
327
69
d’amertume (…). »333 L’auteur Isabelle Lambret a choisi une anecdote humoristique :
« Quand j’avais 5 ans, à la fête de l’école, ma mère m’avait déguisée en lampadaire. Au bout
d’une heure, je me suis délestée de l’abat-jour du salon qui me faisait mal au crâne et
personne n’a plus compris en quoi j’étais déguisée »334.
5. Le courrier des lecteurs : fédérer
La rubrique, qui suit l’édito, est un indicateur de la fidélisation des lecteurs de XXI. Ces
derniers ont le sentiment d’avoir des valeurs communes, non seulement avec l’équipe, mais
aussi avec les autres lecteurs (par exemple, le terme « communauté » apparaît). L’équipe de
XXI répond aux critiques et remarques, ce qui resserre le lien avec leur public.
6. Un « contrat de lecture »
Pour décrire cette volonté de fidélisation, Eliseo Véron utilise la notion de « contrat de
lecture »335, qu’il définit ainsi : « La notion de contrat de lecture met l’accent sur les
conditions de construction d’un lien qui unit dans le temps un média à ses
« consommateurs ». Comme dans le cas d’une marque commerciale, un média doit gérer ce
lien dans le temps, l’entretenir et le faire évoluer au sein d’un marché de discours de plus en
plus encombré. L’objectif du contrat de lecture… est de construire et de préserver l’habitus de
consommation »336.
La dimension « marketing » du contrat de lecture avancée par Eliseo Véron est moindre dans
le cas de XXI. Si la revue a des concurrents, son contenu est unique et cet outil n’est pas non
plus utilisé pour vendre des encarts publicitaires. Cependant, la volonté de fidéliser les
lecteurs est bien présente. Selon Eliseo Véron, le journal passe un contrat avec son lectorat.
C’est le sens donné par les fondateurs de XXI, qui s’adressent directement au lecteur : « « un
pacte de liberté nous lie »337, écrivent-ils.
Ce projet éditorial est donc construit en réaction aux logiques de la presse traditionnelle, tant
au niveau des sentiments et des constats des fondateurs qui en sont à l’origine, que de la
singularité de la revue et de l’émergence d’un lien fidélisant entre lecteurs et auteurs, et entre
lecteurs eux-mêmes. Ce projet à « contre-courant » s’affirme dans le choix d’un journalisme
littéraire et humaniste.
333
XXI n°14, p.205.
Idem.
335
VERON Eliseo, « Les médias en réception : les enjeux de la complexité », Médias pouvoirs, n°21, Bayard
Presse, janvier-février-mars 1991.
336
Idem, p.168.
337
XXI n°5, édito.
334
70
CHAPITRE 3 - L’affirmation d’un retour à la dimension
littéraire du journalisme français
Aussi bien au niveau de la forme (celle d’un livre), du calibrage (sur les 210 pages de la
revue, environ 150 pages ne sont que du texte), que du mode de parution (en librairie), la
dimension littéraire est omniprésente dans XXI. Un hors-série intitulé « Histoires de
livres »338, a même vu le jour, à l’occasion de la journée « Un livre, une rose »339 qui célèbre
le livre et la librairie indépendante.
Section 1/ Un « journalisme ethnographique » : l’importance du récit pour
retranscrire le réel
Au niveau éditorial, l’accent a été mis sur le regard de l’auteur. Ce dernier doit être capable de
« rentrer dans une histoire »340 pour mieux la retranscrire. Selon Laurent Beccaria341, cette
approche compte même davantage que le style.
A. La tradition du récit : raconter l’histoire de gens ordinaires
XXI est présentée comme un véritable renouement avec le grand reportage tel qu’il était
pratiqué à ses débuts. Dans leur premier édito, les fondateurs annoncent : « ce journalisme est
éternel, seules ses formes changent »342. Ainsi, selon eux, la revue ne fait que perpétuer une
tradition millénaire, qui est de raconter des histoires, seul le contexte a changé : « XXI n'a pas
inventé le fil à couper le beurre. Le récit est quelque chose d'éternel. On a tous besoin
d'histoires, les histoires nous structurent, nous enrichissent, nous donnent des repères dans un
monde qui bouge parfois très vite »343.
En effet, en journalisme, le récit est une tradition qui remonte aux débuts du grand reportage.
Les livres et articles d’Albert Londres mettent en scène des histoires de personnages « nonofficiels » : des bagnards, des Françaises conduites en Argentine pour être prostituées, des
coureurs cyclistes… A travers ses récits, il montre que ce sont avant tout des hommes. Mettre
en avant des personnages qui sont généralement occultés, c’est aussi la démarche du new
journalisme, qui s’est développé dans les années 1960 aux Etats-Unis. Il a pour crédo de
338
Hors-série revue XXI, Histoires de livres, 07/05/09.
Le 25 avril.
340
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
341
« Le trimestriel XXI démontre qu’un journalisme de qualité est rentable », Alain Joannes, 30/01/09.
http://www.journalistiques.fr/?q=xxi
342
XXI n°1, édito.
343
Entretien avec Patrick de Saint-Exupéry, réalisé le 1er mars 2011.
339
71
rendre compréhensibles certaines tendances sociales, à partir du récit du vécu d’un
personnage. Schudson décrit alors cette tendance comme une manière de « briser la glace
entre le lecteur et le monde dans lequel il vit »344, mettant en relief la force du récit. Erik
Neveu voit dans la revue XXI la postérité de ce journalisme 345. Selon lui, elle fait partie de la
seconde génération du new journalism (le new new journalism d’enquêtes), car elle consacre
ses pages à l’expérience de ceux qui ne sont pas médiatisés, ni considérés comme lecteurs. En
France, seuls XXI, le portrait de la dernière page de Libération et les pages Horizons du
Monde correspondent selon le sociologue à ce registre. Héritier du new journalism, le
« journalisme ethnographique », aussi appelé « journalisme d’immersion » ou « journalisme
d’empathie » aux Etats-Unis, met l’accent sur le vécu des personnes ordinaires346. Cette
volonté de s’immerger dans ces histoires correspond à l’objectif de XXI d’« apprivoiser les
émotions humaines » et de « les restituer avec vérité »347.
B. Une démarche empirique : retranscrire une réalité par le vécu
Pour parvenir à « faire passer des éclats de réalité »348, le reporter privilégie une démarche
empirique : il s’agit de regarder la société « par le bas ». Ainsi, l’accent est mis sur les exclus
plutôt que sur les privilégiés, les « vrais gens » plutôt que sur les hommes de pouvoir : « les
rapporteurs d’histoires ne regardent pas vers le haut, les cercles de pouvoir, ceux qui ‘font
l’actualité’, mais plutôt vers ‘le métro à six heures du soir’, la bête réalité au ras du sol. »349.
Les pages illustrant le mieux ce choix sont celles de la rubrique « Vécu », qui propose le récit
d’inconnus. Ainsi, Salima Senini350, travailleuse sociale à Paris, arrivée d’Algérie en 1977,
raconte qu’elle ne s’est pas fait naturaliser car elle veut vivre son « double héritage »351. A
travers le récit du renouvellement de sa carte de séjour, c’est le thème de la double nationalité
et de la complexité des codes administratifs qui est abordé. Même les pages Actualité,
notamment la rubrique « Il ou elle a dit », sont traitées avec le souci de fournir une
information concrète et appréhendable : Dominique Lorentz qualifie son travail de « peinture
réaliste »352.
344
« can help break the glass between the reader and the world he lives in », SCHUDSON Michael, Discovering
the News. A Social History of American Newspapers, Basic Books, 1978, p.187. (traduit par nos soins).
345
NEVEU Erik, Sociologie du journalisme, La Découverte, 2009, p.107.
346
Idem, p.106.
347
XXI n°5, édito.
348
Propos de Patrick de Saint-Exupéry tenus lors des Assises du Journalisme, du 16 au 18 novembre 2010, à
Strasbourg.
349
XXI n°8, édito.
350
XXI n°15, « Ce petit luxe infime que je savoure tous les 10 ans », p.202-205.
351
Idem, p.202.
352
Entretien réalisé le 2 septembre 2011.
72
La dimension « ethnographique » des reportages est visible dans les titres des articles. 63% 353
des reportages principaux (au nombre de sept par numéros) ont dans leur titre le nom ou
l’évocation d’un ou plusieurs personnages de l’article.
Ce choix éditorial se veut encore à rebours des tendances actuelles. Tout d’abord, les
fondateurs insistent sur l’objectivité354. Il n’est pas question de porter un jugement à travers
les histoires qui sont racontées : « le reportage part d’en bas et du réel. Il n’a pas de point de
vue. Il regarde, c’est tout. »355 Les fondateurs expliquent qu’il ne s’agit pas de faire une
démonstration avec une conclusion à la fin : « On dresse souvent le portrait (…) d'une France
qui peut être indolente, ou de gens qui toucheraient uniquement les allocations chômage pour
bien vivre etc. Lorsqu'on regarde la réalité, on en est à mille lieux. Donc on est obligé de
s'interroger sur un certain nombre de représentations que d'aucuns pourraient tenir pour acquis
ou que d'autres énoncent avec une facilité déconcertante »356. Selon lui, la « force »357 des
reportages de XXI vient notamment de l’absence de « discours » : « on est simplement dans la
retranscription de la réalité »358. Ainsi, dans le reportage sur la couveuse de Mantes-la-Jolie,
« Sylvie Caster nous raconte ces gens (…) qui font preuve d'une énergie absolument
étonnante pour essayer de construire une entreprise. Il n'y a aucune démonstration dans ce
qu'elle raconte, elle ne fait que raconter l'histoire de gens. Et pourtant lorsqu’on lit l'ensemble
du récit, on en arrive forcément à se poser des questions évidentes »359, affirme Patrick de
Saint-Exupéry.
De même, certains sujets type « société », de plus en plus valorisés dans les médias, sont
écartés. Ainsi, « il y a beaucoup de choses ‘envoyé spécial’, très social… ça c’est lassant »,
affirme Laurent Beccaria. De même, Patrick de Saint-Exupéry explique : « On me propose
souvent des sujets de type : portrait de la jeunesse allemande. Dix jeunes, chacun un portrait.
C'est un empilement, ça n'est pas une histoire, ça ne me dit rien (…) Notre démarche est
inverse, c’est-à-dire que nous partons par en bas et nous voulons tout le temps rester en bas.
Nous sommes persuadés qu'une histoire pertinente, racontée par en bas, avec tous les détails,
la richesse humaine (…) nous amène au final en haut ».
Car l’aboutissement est là : rendre la complexité de la situation afin de restituer le réel. « Un
reportage, c'est une histoire qui est racontée. Parvenir à être dans la complexité de l'histoire parce que toutes les histoires humaines sont complexes - avec un énoncé extrêmement simple.
353
Voir annexe 5, p.131.
Les fondateurs font référence à un édito de Camus : « redonner la voix profonde des lecteurs, respecter leur
souci d’énergie, d’objectivité et d’humanité ». XXI n° 14, édito.
355
XXI n°6, édito.
356
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
357
Idem.
358
Idem.
359
Idem.
354
73
C'est ce qui demande le travail maximum. C'est facile d'être compliqué, c'est très compliqué
d'être simple », explique Patrick de Saint-Exupéry. Le récit doit permettre au lecteur d’avoir
une représentation du monde. Les fondateurs écrivent ainsi dans un édito : « Maria
Malagardis a choisi de nous faire entrer dans la vie de ceux qui pistent les tueurs rwandais et
aussitôt le génocide tutsi prend chair. En évoquant Cuba à travers l’affrontement d’un père et
d’un fils, Jacques et Pierre Ferrandez restituent la vérité d’une île, par le dessin, les choses
vues et les dialogues. La force du réel est impressionnante »360. Cette logique est reprise à
travers une citation du grand reporter polonais Ryszard Kapuscinski, qui affirmait que le
journalisme devait « construire une image globale à partir de détails »361. De même, le
journaliste polonais Adam Michenik est cité : le reportage est selon le journaliste « cet art de
voir la mer dans une goutte d’eau »362.
Le mode du récit ethnographique est aussi employé quand il s’agit de traiter d’économie.
Ainsi, dans le dossier « Les nouveaux visages de l’économie »363, on peut lire l’histoire d’un
entrepreneur belge qui a fait fortune au Congo grâce aux gisements miniers. A travers son
histoire, c’est la montée en puissance de l’Est qui est racontée. Dans la synthèse qui introduit
le dossier, Patrick de Saint-Exupéry écrit ainsi : « jamais une suite de chiffres, une équation
mathématique ou une statistique n’ont raconté la marche du monde »364. Selon lui, la
recherche du réel implique de raconter des choses concrètes : « il n’est pas nécessaire de
parler en milliards, en courbes, en statistiques. Il suffit d’aller voir »365.
La revue XXI affirme sa différence en voulant donner à lire une information appréhendable et
ancrée au plus près de la réalité. Patrick de Saint-Exupéry regrette l’abstraction des
informations délivrés par les médias : « on est assommés de chiffres et de figures de style
supposés tout dire, mais les sujets ne sont plus incarnés (…) On finit par ne plus avoir de
représentation du monde »366. Ce point de vue rejoint celui de Michel Butel, fondateur de
l’Autre Journal. Dans une interview pour le magazine Le Tigre 367, il dénonce la dimension
virtuelle du traitement de l’information :
« Les journaux prétendent informer, est-ce qu’on peut prétendre qu’on informe ? Et de quoi
informe-t-on ? Et comment informe-t-on ? Sans émotion ? Est-ce que, lorsqu’on dit il s’est
360
XXI n°2, édito.
Idem.
362
XXI n°13, p.167 (citation figurant dans l’ouverture d’un des récits graphiques)
363
XXI n°2, p.32-81.
364
Idem, p.32.
365
Idem, p.30.
366
« Les « Mooks », des revues de papier post-internet », www.lesoir.be, 08/10/11. http://archives.lesoir.be/lesmooks-des-revues-de-papier-post-internet_t-20111028-01MZ1G.html
367
« Michel Butel, la presse à l’égal d’une œuvre », Le Tigre, n°7, décembre 2007-février 2008. http://www.letigre.net/Michel-Butel-la-presse-a-l-egal-d.html
361
74
passé telle chose à telle heure à tel endroit, on informe ? (…) Parce que si vous prenez le titre
du Monde - le truc neutre total – ‘Attentat sanglant sur un marché à Bagdad : 175 morts.’
Vous remplacez par ‘3 morts’. Vous remplacez par ‘700 morts’, ‘4 000 morts’. Ça ne veut
littéralement rien, mais rien, rien dire. Les chiffres se succèdent, vous n’en avez aucune
intelligence. Ça n’est pas lisible. Ça n’est pas que ça ne veut rien dire, c’est que vous ne lisez
pas les chiffres. C’est 3 ou c’est 175 ou c’est 700 ou c’est 2 000. (…) Dans nos pensées,
consciences, moyens de réflexion, moyens d’appréhender le monde dans lequel on vit,
décisions à prendre, dans tous les domaines, qui concernent nos vies privées ou même dans
nos soi-disant vies citoyennes ou publiques : rien. Absolument aucun écho. C’est totalement
irréel. Virtuel même, beaucoup plus que tout ce qu’on peut attribuer à la civilisation de
l’internet. Les mots, les phrases, les considérations, et même les jugements, maintenant, ceux
qui font la presse, ceux qui font des journaux, c’est : rien. »368
Le journaliste énonce alors ce qui apparaît comme la démarche de XXI : « un journal, cela
doit être fait comme une œuvre d’art. Comme une sculpture, comme un roman. Ce n’est pas
fait pour écrire ‘il y a eu 10 000 morts dans un tremblement de terre au Pérou’ mais pour en
faire ressentir les secousses. »369
C. Le ton : tendresse, humanité et compassion envers les sujets
Raconter d’en bas pour comprendre une situation générale passe selon l’équipe de XXI par
l’humanité du reporter. Ainsi, pour Patrick de Saint Exupéry, « on ne peut pas rentrer dans
une histoire si on n'est pas à l'écoute des gens et si on n'est pas dans une logique de
compréhension des choses. »370
De même, Dominique Lorentz écrit ce que les personnages décrits sont en tant que
personnes : « Je serais incapable d’écrire le portrait de quelqu’un en compagnie de qui je ne
me sens pas bien. Je me mets en empathie avec les gens dont je fais le portrait. Ça doit se
sentir et si c’est le cas c’est formidable. »371 Le nom même de la rubrique « Ils font avancer le
monde » a une connotation positive. A travers les témoignages de personnes dynamiques qui
mettent en œuvre des projets constructifs, l’accent est mis sur la possibilité de l’action, plutôt
que sur le sentiment d’impuissance.
368
« Michel Butel, la presse à l’égal d’une œuvre », Le Tigre, n°7, décembre 2007-février 2008. http://www.letigre.net/Michel-Butel-la-presse-a-l-egal-d.html.
369
Idem.
370
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
371
Entretien réalisé le 2 septembre 2011.
75
Dans les articles de Léna Mauger, on retrouve cette dimension sociale, une certaine tendresse
pour les sujets qui transparaît. Cette subjectivité est assumée : « Quand on passe du temps
avec les gens il y a une forme d'empathie qui se crée. (…) Parfois ça peut être une empathie
avec quelqu’un très désagréable. Ce n’est pas forcément quelque chose de nié ou de naïf mais
je pense que c'est une manière assez humaine de raconter une histoire »372.
Section 2/ Le style littéraire : une qualité de plume requise
Ecrire des récits d’immersion nécessite un regard spécifique, mais aussi une capacité à écrire
de longs articles. Car pour les fondateurs, écrire court, c’est
écrire « au-dessus » de
l’évènement. Le style littéraire une qualité indispensable du reporter. Ce travail, entre
littérature et journalisme, est comparable à celui de certains écrivains. A travers les romans de
Balzac373 par exemple, c’est une représentation sociale de l’époque qui transparaît.
A. Une notion d’auteurs attachée au prestige
Ce ne sont pas des journalistes, mais des auteurs qui forment l’équipe de XXI. La notion
même d’auteur est attachée à l’aristocratie de la profession. Socialement, écrire dans XXI est
prestigieux. Ainsi, Sophie Bouillon a gagné le prix Albert Londres grâce à sa collaboration
avec la revue. La revue XXI a gagné le prestige d’une marque.
Ceux qui participent au numéro ont les mêmes rémunérations. Mais si la valorisation de la
signature est refusée, les auteurs prestigieux sont mis en avant, notamment par l’annonce de
leurs récits à la Une. Cette représentation est comparable à la situation des débuts du grand
reportage374 avec la tradition littéraire et la mise en avant des grandes plumes.
B. Les codes de l’écriture littéraire : l’importance donnée aux détails
Figures de style, subjectivité, poésie, détails : les reportages ont les caractéristiques d’un récit.
Dans le grand reportage de Sophie Bouillon, Bienvenue chez Mugabe !375, la subjectivité est
présente. Eléments de prospective, phrases à rallonge, phrases nominales : la journaliste s’est
émancipée de tous les codes du journalisme tel qu’il est aujourd’hui.
La journaliste s’adresse ainsi directement au jeune exilé zimbabwéen de son récit : elle
l’interpelle en lui disant « tu ». Certains passages sont purement poétiques : « Et la lune
372
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
DUBOIS Jacques, Les Romanciers du réel. De Balzac à Simenon, Le Seuil, 2000.
374
GATIEN Emmanuelle, thèse : “Prétendre à l’excellence. Prix journalistiques et transformations du
journalisme », 2010, p.241.
375
XXI n°4, pp.46-57.
373
76
regarde la scène, stupéfaite. Elle est là, ronde, parfaite, posée sur ce ciel obscur. Ses cratères
dessinent une bouche grande ouverte et des yeux exorbités. A moins que ce ne soit les tiens ».
Des phrases sont courtes (« Partout. »376) et d’autres très longues, comme cette énumération :
« Des bidons d’essence à l’odeur irritante, des matelas emballés sous plastique, des sacs de
pommes, de chips, des litres d’eau, de la farine, des monticules de sachets de pain de mie, des
canapés usagers, des caisses d’œufs, du papier toilette, de l’huile de cuisson, des barres de
savon colorées, des paquets de sucre éventrés, des bougies, des boîtes d’allumettes, de
conserve…»377 De nombreuses descriptions émaillent le récit. La campagne est ainsi décrite :
« elles sont parsemées de montagnes et d’acacias balayés par la brise. Les routes goudronnées
transpercent la savane jaunie. Au bord de la chaussée, des vendeurs de tomates sont assis,
immobiles, comme des mirages au soleil. Ils attendent des clients fantômes ; personne ne
viendra acheter ces bassines dégoulinantes de rouge sang. La route brûlante est déserte. »378
La profusion de détails renforce la dimension littéraire de l’article : « le pas engourdi de
sommeil, un vieil homme, casquette « Happy Days » enfoncée sur son crâne chauve, enjambe
les paquets de pain de mie étalés dans l’allée »379. Enfin, l’auteure utilise de nombreuses
figures de style, comparant par exemple la tranquillité du paysage à la douceur de la musique :
« le paysage est paisible, aussi doux que la musique qui s’échappe par soubresauts de la
radio. »380
Dans le récit d’Ariane Chemin intitulé Monsieur Picchetti le croque-mort de la Corse381, de
nombreux détails décrivant Bernard Picchetti en font un véritable personnage de roman :
« cette manière bien à lui de baisser le front et de saluer d’un coup de casquette contrit, quand
il vous croise dans la rue, comme par déformation professionnelle. Sa gamme d’onomatopées,
quand un endeuillé cherche sa main ou son avis, ses subtils dodelinements de tête, ses longs
soupirs sous son costume noir qui lui donne des airs de manchot empereur »382.
En s’attachant aux détails (détails physiques, voix, émotions), les auteurs plongent le lecteur
dans une histoire. Mais à travers le portrait notamment, se dessine la complexité d’un
problème social.
376
XXI n°4, p.48.
Idem.
378
XXI n°4, p.54.
379
Idem, p.48.
380
XXI n°4, p.50.
381
XXI n°2, pp.122-133.
382
Idem, p.123.
377
77
C. Une méthode journalistique rigoureuse : la volonté d’un récit construit
Ce travail demande un talent d’écriture certain et une attention particulière à la construction
des récits. Selon Erik Neveu383, on peut ainsi distinguer le « vraisemblable »384 (les
stéréotypes, les raccourcis) et l’« écriture réaliste »385, « qui dévoile la causalité complexe des
rapports sociaux »386. C’est cette logique qui prévaut à XXI, en opposition aux règles
d’objectivité et à l’imposition d’« elocutio »387 (les expressions toutes faites). Les
caractéristiques de l’écriture « vraisemblable » sont dénoncées par XXI.
Ici aussi, l’équipe de XXI met en avant le temps consacré à la correction des reportages :
l’article fait des va-et-vient entre l’auteur et les fondateurs, et est réécrit jusqu’à neuf fois. Ce
temps de relecture est beaucoup plus important que celle dont font notamment l’objet les
articles d’actualité sur le web.
Dominique Lorentz affirme d’ailleurs avoir été notamment choisie pour la rigueur de ses
enquêtes. Elle continue d’utiliser sa méthode, seul le support des ressources (Internet) a
changé. Elle s’appuie sur des faits et non pas des analyses, et dit faire un gros travail de
recherche avant d’écrire une seule ligne.
La dimension littéraire est donc au cœur du projet à l’exigence éditoriale. C’est un même
souci de cohérence entre la philosophie à l’origine de XXI et le projet qui a déterminé les
caractéristiques visuelles de la revue.
CHAPITRE 4 - La forme : une dimension esthétique
centrale, mise au service du réel
Format, papier, typographie, illustrations, couleurs : les différents éléments visuels de XXI
ont façonné l’identité de la revue. Mais ces choix esthétiques ont été faits a posteriori : ils sont
mis au service de l’éditorial.
383
Erik Neveu, Sociologie du journalisme, La Découverte, 2009.
Idem, p.65. Notion de Gérard Genette.
385
Idem, p.66. Notion de Bertolt Brecht.
386
Idem, p.65.
387
Idem, p.66. Théorie de Barthes, 1985.
384
78
Section 1/ Un bel objet qui se distingue du format presse
On retrouve ici la filiation avec Michel Butel qui met « la presse (…) à l’égal d’une
œuvre »388. La couverture horizontale de XXI, dite à l’italienne, le rapproche davantage du
livre que du journal. Contrairement aux journaux et magazines, XXI est destiné à être gardé
dans une bibliothèque. La couverture est composée de deux matières différentes : un
pelliculage mat et un vernis UV brillant. Les motifs du verso de la couverture et du recto de la
page de garde sont davantage utilisés dans l’édition que dans la presse. La typographie – les
lettres sont rapprochées et les mots sont tour à tour en gras et normal - a été pensée pour
donner une singularité à la revue. Le papier est plus épais que celui d’un magazine. Son
format et son esthétique le distingue donc ici encore de la presse traditionnelle.
Les deux graphistes de XXI, qui sont passés de quotidiens nationaux à cette revue
trimestrielle, ont d’ailleurs changé d’habitudes. « Ce choix nous a paru particulièrement
intéressant et même audacieux à une époque où toute actualité se doit d’avoir sa vidéo ou sa
photo. »389, explique Quintin Leeds. L’autre graphiste, Sara Deux, affirme qu’elle avait envie
de « prendre le contre-pied de ce qui se fait dans la presse » : « Ce journal transgresse des
codes bien ancrés dans notre profession. »390 Quintin Leeds s’est d’ailleurs inspiré de la revue
anglaise Granta391, fondée en 1889, dont l’iconographie colorée et la mise en page très
graphique la rendent singulière et identifiable.
Section 2 / Une iconographie qui a du sens : une volonté de mettre
en exergue l’humain
L’illustration est notamment la marque de fabrique de XXI. Chaque récit est
accompagné de dessins, et non pas par des photos comme c’est souvent le cas dans la presse.
Patrick de Saint Exupéry souhaitait la primauté du texte sur l’image. La photo contenant de
l’information, il a choisi le mode de l’illustration, qui dira « la même chose que le titre »392 et
n’apportera pas d’« information complémentaire au lecteur »393. Comme dans un livre, c’est
« la photo qui se dessine à travers les mots »394. Selon Quintin Leeds, un des directeurs
artistiques de XXI, cette volonté de servir le texte diffère de celle du journal le Monde, où la
photo était parfois contradictoire avec l’angle ou le titre.
388
« Michel Butel, la presse à l’égal d’une œuvre », Le Tigre, n°7, décembre 2007-février 2008. http://www.letigre.net/Michel-Butel-la-presse-a-l-egal-d.html
389
Interview dans www.revue21.fr
390
Idem.
391
Voir annexe 6, p.131.
392
Entretien avec Quintin Leeds réalisé le 8 septembre 2011.
393
Idem.
394
Entretien avec Léna Mauger réalisé le 1er mars 2011.
79
Cette volonté de privilégier le mode du récit s’affiche à la Une. Il y a toujours le dessin d’un
ou plusieurs visages en couverture : « Il faut toujours donner l’impression que ça raconte les
histoires des gens. Même quand on a fait le numéro sur les villes on n’a pas mis une
illustration de ville. C’est quelqu’un. »395 Le logo typographique de XXI, une des originalités
de la revue, a aussi une signification bien précise : « L’idée c’était d’être tourné vers le
XXIème siècle. »396
Malgré la volonté de privilégier le récit sur l’illustration, la revue laisse place à la créativité, et
donc à la subjectivité. « L’espace et le temps étaient donnés aux illustrateurs pour dépasser les
sujets et donner leurs visions personnelles »397, explique Sara Deux. En effet, pour le
documentaire par exemple, où il s’agit pour l’illustrateur de dessiner des images filmées, c’est
l’illustrateur qui choisit les plans qu’il préfère. Ainsi, Violaine Leroy, qui a illustré le
documentaire398 sur les femmes indonésiennes qui partent à l’étranger pour devenir
domestiques, affirme que malgré son obligation de rester proche du reportage, elle a pu avoir
une part de liberté et apporter une information supplémentaire : il s’agissait de « rester proche
du documentaire » mais aussi de l’« adapter »399 avec son style. Selon elle, son travail a
consisté en une « réunion entre une image réaliste »400 et son dessin, « qui l’est un peu
moins ».401
L’analyse des caractéristiques éditoriales montre donc la recherche de la part de l’équipe de
XXI d’une grande cohérence entre le concept de cette revue défini à l’origine et les choix
éditoriaux. Ces choix se veulent à la fois originaux et inspirés du passé, c’est-à-dire « à
contre-courant » de ceux qui sont faits dans la presse traditionnelle, mais aussi renouant avec
les caractéristiques du grand reportage littéraire et humaniste. A cette inspiration, les
fondateurs ont ajouté une dimension fidélisante avec la fédération d’une communauté de
lecteurs, fondée sur des valeurs communes.
395
Entretien avec Quintin Leeds réalisé le 8 septembre 2011.
Entretien avec Quintin Leeds réalisé le 8 septembre 2011.
397
Interview dans www.revue21.fr
398
XXI n°17, « Vous êtes servis » de Jorge Leòn.
399
Emission « France Info - Revue XXI », France Info, 01/04/12. http://www.franceinfo.fr/medias/france-inforevue-xxi/violaine-leroy-illustratrice-pour-xxi-573765-2012-04-01
400
Idem.
401
Idem.
396
80
Partie 3/ Profil sociologique de la
redaction et des auteurs de XXI :
trajectoires professionnelles, valeurs et
ressources
CHAPITRE 1 - L’équipe, une famille intellectuelle
construite autour de valeurs communes : engagement,
liberté et conviction
L’EQUIPE DE XXI
Directeur de la publication : Laurent Beccaria
Rédacteur en chef : Patrick de Saint-Exupéry
Directeurs artistiques : Quintin Leeds, Sara Deux
Directrice de la communication et des partenariats : Laurence Corona
Responsable pages actualité : Dominique Lorentz
Adjointe à la rédaction en chef larevue21.fr : Léna Mauger
Mise en page : Placid
Secrétariat de rédaction : Mirabelle Carré
Relations libraires : Pierre Bottura
Relations abonnées : Christine Blaise
Assistance communication : Sidonie Mangin
Comptabilité : Christelle Lemonnier
Droits étrangers et secrétariat général : Jean-Baptiste Bourrat
Section 1/ L’équipe
A. Le parcours engagé des fondateurs
XXI est née de la rencontre entre Patrick de Saint Exupéry et Laurent Beccaria, qui publie le
livre du journaliste sur la France au Rwanda.
81
1. Patrick de Saint-Exupéry
Né en 1962, Patrick de Saint-Exupéry a fait peu d’études. Le bac en poche, il travaille en
presse régionale. Il gagne à 19 ans un concours de jeunes reporters. C’est le début d’une
grande carrière de journaliste de presse écrite. A 21 ans, il entre à France Soir Magazine en
tant que reporter, puis rejoint la rédaction de France Soir au service étranger. Journaliste
indépendant pour l’hebdomadaire L’Express et le magazine Grands reportages, il devient
reporter pour le Figaro en 1989. Il couvre le Libéria, l’Afrique du Sud, la guerre du Golfe,
l’Iran, la Libye et l’Arabie Saoudite. En 1991, il reçoit le Prix Albert Londres pour ses
reportages sur la guerre au Libéria. Il obtiendra aussi le Prix Mumm et le Prix Bayeux des
correspondants de guerre. Correspondant du Figaro à Moscou de 2000 à 2004, il quitte le
journal en 2007 pour créer la revue XXI avec Laurent Beccaria. Il est aujourd’hui rédacteur
en chef de XXI et membre du jury du prix Albert Londres.
Reporter au Rwanda pendant le génocide des Tutsis en 1994, il est l’auteur de deux ouvrages
sur le sujet, L’inavouable : la France au Rwanda paru en 2004 et la nouvelle édition 2009 :
Complices de l’inavouable, dans lesquels il pointe la responsabilité de l’Etat français dans le
génocide. Il y dénonce notamment le soutien et le négationnisme dont a fait preuve selon lui
Dominique de Villepin. Poursuivi en diffamation par des militaires français dont les noms
sont cités en première page de l’ouvrage, Patrick de Saint Exupéry et son éditeur ont été
relaxés en juin 2011 par la Cour d’appel de Paris. Mais en mars 2012, la Cour de cassation
casse l’arrêt de relaxe. Patrick de Saint-Exupéry sera rejugé par la Cour d’appel de Paris.
2. Laurent Beccaria
Né en 1963, Laurent Beccaria rêvait d’être journaliste. Il réussit le concours du Centre de
Formation des Journalistes, mais ne supporte pas le formatage et l’« arrogance » de ses
condisciples. Il quitte le CFJ au bout de 3 mois. Il devient alors éditeur chez Plon en 1993,
puis chez Stock en 1995. Après le refus des éditions Stock et Fayard de publier le livre de
Dominique Lorentz intitulé Une guerre, qui traite des liaisons nucléaires entre la France et
l’Iran - selon lui pour des raisons politiques-, il démissionne et fonde sa propre maison
d’édition, Les Arènes, en 1997. Il est aujourd’hui le directeur des éditions Les Arènes, le
président de la SAS Rollins Publications, et le co-fondateur et directeur de la publication de la
revue XXI.
82
B. Les éditions des Arènes : une histoire de famille intellectuelle
1. Une « histoire humaine »402 et engagée
Laurent Beccaria est le fondateur des Arènes. Les conditions de la naissance de cette maison
d’édition ressemblent à celles de la revue XXI : Laurent Beccaria avait la volonté d’aller à
contre-courant de ce qui prévalait dans l’édition, en prônant des valeurs d’indépendance,
d’humanité et d’engagement : « Nous n’existons que par la confiance des auteurs, notre seul
capital. »403 Les auteurs « sont venus sans percevoir d’avance ou presque, là où les autres
éditeurs leur proposaient des chèques en blanc par dizaines ou centaines de milliers
d’euros. »404 Ce sont les valeurs humaines qui sont mises en avant : « aucun livre n’a été
publié pour des raisons financières »405. L’accent est mis sur la qualité plutôt que la quantité :
seuls 25 livres par an sont publiés. Laurent Beccaria explique la philosophie de la maison :
« Quand on a un projet qui arrive, on se pose plusieurs questions. La première c’est est-ce
qu’on voit qu’on peut lui apporter une valeur ajoutée (…). Si on voit que ce n’est pas possible
on ne le fait pas. Nous sommes des parasites, on prend 10 ou 15% sur le prix d’un livre, donc
si ça n’a pas de sens, ce travail-là il ne faut pas le faire. Deuxième chose, (…) même si le livre
est intéressant, si on voit une maison d’édition qui serait plus à même de l’éditer, on
l’aiguillonne vers l’autre maison. A un moment donné ça se passera mal chez nous et l’auteur
sera frustré. Il faut vraiment être au service de l’auteur. »406 Cet engagement se retrouve aussi
dans les thèmes des livres publiés : il fait des choix risqués. Ainsi les livres de Dominique
Lorentz407, Laurence Lacour408, Patrick de Saint-Exupéry409, Denis Robert410, Eva
Joly411. Noam Chomsky412, François-Xavier Verschave413 et François Ruffin414 sont des
ouvrages engagés, portant un vrai regard. Ce sont des ouvrages de non fiction : c’est le réel
qui est mis en avant.
Le siège des Arènes est situé au 27 rue Jacob. Ce lieu est présenté comme une véritable
« maison », lieu d’une « aventure collective ». Y cohabitent, outre les éditions des Arènes,
l’Iconoclaste (la maison-mère des Arènes créée en 1997) et les revues XXI et 6Mois.
402
www.arenes.fr
Idem.
404
Idem.
405
Entretien réalisé le 7 septembre 2011.
406
Idem.
407
LORENTZ Dominique, Une guerre, Les Arènes, 1997.
408
LACOUR Laurence, Le bûcher des innocents, 2006.
409
DE SAINT-EXUPERY Patrick, L’inavouable : la France au Rwanda, 2004.
410
ROBERT Denis, Clearstream, l’enquête, Les Arènes, 2006.
411
JOLY Eva, Notre affaire à tous, Les Arènes, 2000.
412
Noam Chomsky, avec Denis Robert et Weronika Zarachowicz, Les Arènes, 2001.
413
VERSCHAVE François-Xavier, Noir silence, Les Arènes, 2000.
414
RUFFIN François, Les petits soldats du journalisme, Les Arènes, 2003.
403
83
L’adresse 27 rue Jacob est même devenue le nom d’un site internet415 qui présente les lieux et
les événements qu’il accueille. Une librairie a été créée au rez-de-chaussée ; elle propose les
livres publiés par ces quatre entités. Toutes ont en commun de ne publier que quelques titres
par an. Avant, le lieu était le siège des éditions du Seuil. Les nouveaux occupants se
veulent en filiation avec cette histoire : « Les murs ont une mémoire, un esprit demeure (...).
Dans l’expression ‘maison d’édition’, il y a le mot ‘maison’ »416. L’équipe revendique son
originalité et son indépendance : « Parce que nous sommes entrés dans un univers marqué par
l’omniprésence du numérique, où la pression des prix cassés est de plus en plus forte, où le
marketing est agressif, les lecteurs ont besoin qu’on s’adresse à eux directement, sans filtre et
sans calcul. Il faut leur proposer des ‘échanges monétisés’ qui aient de la valeur, des
nourritures affectives et intellectuelles, des lieux de rencontres physiques et non virtuels ».417
2. La porosité entre l’équipe de XXI et celle des Arènes
De nombreux auteurs de XXI ont publié des livres aux éditions des Arènes. Pour Laurent
Beccaria, c’est « une question de famille »418. En premier lieu, certains futurs membres de
XXI : Patrick de Saint-Exupéry419 et Dominique Lorentz, qui publie ses quatre essais420 aux
Arènes. Nombreux aussi sont les auteurs de récits qui ont choisi les Arènes pour publier leurs
ouvrages, avant ou après leur collaboration à XXI. C’est le cas de Maria Malagardis421,
Weronika
Aarachowicz422,
Judith Perrignon423,
Phil
Casoar424,
Sylvie
Caster425,
Emmanuel Guibert et Alain Keler426. De plus, Jean-Claude Guillebaud, un des auteurs de
récits, a été directeur littéraire au Seuil (qui était situé au 27 rue Jacob), et est maintenant
directeur littéraire aux Arènes et à l’Iconoclaste. Enfin, Michel Butel, fondateur de L’Autre
Journal, source d’inspiration de XXI, a publié aux Arènes le livre L'Autre Journal 1984-1992
une anthologie.
415
www.27ruejacob.fr
Idem.
417
Idem.
418
Entretien réalisé le 7 septembre 2011.
419
DE SAINT-EXUPERY Patrick, L’inavouable : la France au Rwanda, 2004.
420
Une guerre, Affaires atomiques, Secret atomique, Des sujets interdits.
421
Des héros ordinaires, écrit avec Eva Joly
422
Deux heures de lucidité, avec Denis Robert.
423
C’était mon frère et L’intranquille, éd. L’Iconoclaste. (la maison-mère de XXI).
424
Albums le Fabuleux destin d’Amélie Poulain et Un long dimanche de fiançailles, L’Album Goscinny (avec
Jean-Pierre Mercier) et celui des Héros de Budapest (avec Eszter Balazs).
425
Ici-bas, en coédition les Arènes/XXI.
426
Des nouvelles d'Alain, en coédition les Arènes/XXI.
416
84
Section 2/ Les influences anglo-saxonnes, américaines et françaises :
l’appartenance de XXI à une « famille »
XXI s’inscrit dans la tradition d’un certain type de journalisme. Les fondateurs se réclament
tout deux d’un héritage journalistique particulier. « On ne crée rien, on recrée toujours
quelque chose »427, affirme ainsi Patrick de Saint Exupéry. En effet, s’il ne revendique pas de
parenté avec ces titres, il affirme être dans la filiation de références journalistiques françaises,
américaines et anglo-saxonnes : « On ne s'est pas inspiré. Nous appartenons à une famille,
nous sommes dans cet univers de Granta, Vanity Fair, The New Yorker ». Dans un édito428,
les fondateurs font référence à ce dernier titre, ainsi qu’à The Atlantic Monthly. La revue XXI
s’inscrit donc dans la lignée de titres de presse très différents, mais dont elle se reconnaît dans
« la volonté de raconter le monde, d'être sur un travail journalistique et d'auteur, sur les
principes de narration, de restitution, sur aussi des fondamentaux tout simples : la curiosité du
lecteur. »429. Quant au directeur artistique, Quintin Leeds, qui est franco-britannique, il lit
régulièrement le New York Times, Time magazine et Vanity Fair.
A. Un journalisme de récit et de réel
XXI se réclame du « narrative writing » de différents magazines américains et anglo-saxons.
Dans ce « journalisme de récit », l’auteur utilise le « je ». Ce type de journalisme se rattache
au « new journalism » des années 1960, de par son style littéraire et ses méthodes d’enquêtes
qui attachent une grande attention aux détails (gestuelle, mobilier, vêtements, déco,
regards…). Voici les influences auxquelles font référence les fondateurs.
1. Granta
Ce magazine anglais, fondé en 1889 par des élèves de l’université de Cambridge, est
surnommé « The magazine of new writing » : dans ses pages on trouve de longs récits, dont
certains sont les premiers écrits d’écrivains qui vont devenir célèbres : Milan Kundera,
Gabriel Garcia Marquez, Salman Rushdie, Arundhati Roy… Granta devient « un lieu dans
lequel des écrivains et des journalistes, tous deux envoyés à travers le monde pour faire des
reportages, se rejoignent »430. Dans la présentation du magazine Granta publiée sur son site
internet, la capacité des histoires à capter le réel est mise en valeur : « Granta n’a pas de
427
« Patrick de Saint-Exupéry, un pionnier à rebours », Simon Carraud, blog Pour quelques lecteurs de plus,
17/11/10.
428
XXI n°14, édito.
429
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
430
« XXI : la qualité peut payer », Yves Tradoff (magazine Discordance) et Aqit (Association pour la Qualité de
l’Information), 09/03/09. http://yvestradoff.over-blog.com/article-xxi-la-qualite-peut-payer-64427121.html
85
manifeste politique ou littéraire, mais a une croyance dans la puissance et l’urgence du récit, à
la fois de fiction et de non-fiction, et dans la capacité suprême du récit de décrire, éclairer et
rendre réel »431. Granta432 a d’ailleurs publié un extrait du roman d’un auteur de XXI,
Emmanuel Carrère, ce qui montre la dimension familiale des magazines.
2. The New Yorker
Des auteurs prestigieux sont publiés dans ce magazine américain fondé en 1925, comme les
écrivains américains J.D. Salinger et Philip Roth et l’écrivaine canadienne Alice Munro. Une
nouvelle est publiée dans chaque numéro. La dimension littéraire de ce magazine est parfois
extrême : en août 1946, l’essai de John Hersey “Hiroshima” est le seul article du numéro, qui
ne compte aucun dessin.
3. Atlantic Monthly
A ses débuts, le magazine mensuel culturel américain fondé en 1857 a publié de nombreux
écrivains et poètes. Les fondateurs étaient eux-mêmes des écrivains et poètes réputés, souvent
engagés, parmi lesquels les auteurs et poètes abolitionniste Harriet Beecher Stowe, John
Greenleaf Whittier et James Russell Lowell.
4. The New York Times Magazine, Vanity Fair
Ces magazines ont notamment la spécificité de proposer de longs articles. De plus, la tradition
du New York Times est de publier de grands écrivains.
5. La presse populaire française du XXème siècle
Laurent Beccaria dit aussi avoir été influencé par le journalisme français des années 1950 aux
années 1980, qui diffusait en feuilletons les reportages d’Albert Londres : « J’ai été nourri
d’un journalisme qui s’est développé entre les années 1950 et les années 1980, dans lequel il y
avait un journalisme qui alliait une qualité de plume, un engagement personnel, des combats,
pour la décolonisation tout ça, qui étaient importants, un souci de la vérité… J’ai été très
marqué par des lectures et des rencontres et ça c’est vraiment ça mon moteur. Un moteur à
explosion, il se passe quelque chose, c’est quelque chose que vous recevez, vous avez envie
de la recommencer et de la perpétuer. »433 Patrick de Saint Exupéry cite lui aussi les grands
noms du reportage français de cette époque, Kessel et Londres, comme ancêtres de la
« famille » XXI.
431
“Granta does not have a political or literary manifesto, but it does have a belief in the power and urgency of
the story, both in fiction and non-fiction, and the story's supreme ability to describe, illuminate and make real.”
www.granta.com (traduit par nos soins).
432
Granta n°110. Le texte « This is for You » est tiré de son livre My Life as a Russian Novel, publié en 2010.
433
Entretien réalisé le 7 septembre 2011.
86
B. Une exigence d’objectivité
Selon Laurent Beccaria434, l’objectivité au sens d’exactitude est fondamentale : il y a
beaucoup de travail sur les textes, de vérification factuelle et de questionnaire d’auteurs. The
New Yorker répond à cette exigence : malgré la volonté de créer un journal humoristique, le
magazine devient une référence dans la presse, reconnu pour sa rigueur et son sérieux
journalistique.
C. La diversité de sujets et d’auteurs
Tout comme dans les pages de XXI, certains titres pratiquent le mélange des genres.
1. Granta
Le titre mélange fiction, histoire personnelle, reportage, journalisme d’investigation et photo
documentaire. De plus, les articles traitent de sujets très divers.
2. The New Yorker
Dans The New Yorker, on trouve aussi bien des reportages, des BD, des nouvelles, des
critiques, des essais, de la poésie, de la fiction. Les thèmes des articles sont aussi éclectiques.
3. Actuel
Le magazine Actuel a publié de la BD et des classiques d'auteurs américains. Ce magazine
mensuel français, qui n’existe plus, fait aussi partie des références de Patrick de SaintExupéry.
4. L’Autre Journal
Les contributeurs et auteurs étaient aussi très divers dans L’Autre Journal. Son fondateur,
Michel Butel, veut « un journal sans journalistes »435 : « Je l’ai fait avec mes très proches, les
gens qui étaient vraiment les plus liés à moi, une jeune femme qui était philosophe, un ami
qui ne faisait rien du tout, un troisième qui était écrivain, et puis en demandant pour
l’essentiel à des artistes et écrivains d’y participer, en tout cas pas à des journalistes »436. Si
les fondateurs ne font pas référence directement à ce journal, les éditions Les Arènes, dirigée
par Laurent Beccaria, ont publié l’anthologie de l’Autre Journal, et une rencontre avec les
lecteurs a été organisée au rue Jacob.
434
Entretien réalisé le 7 septembre 2011.
« Michel Butel, la presse à l’égal d’une œuvre », Le Tigre, n°7, décembre 2007-février 2008. http://www.letigre.net/Michel-Butel-la-presse-a-l-egal-d.html
436
Idem.
435
87
D. Le lien avec le lecteur
Le New Yorker publie des mini-biographies des auteurs, comme le fait XXI.
E. La définition du lecteur
Pour Michel Butel, fondateur de l’Autre Journal, le lecteur, « c’est n’importe qui »437. Le
lectorat n’est pas défini par ses caractéristiques socio-professionnelles.
F. L’esthétisme
Un des directeurs artistiques de XXI, Quintin Leeds, s’est inspiré de Granta pour la maquette.
Ce franco-britannique lisait cette revue il y a quelques années. The New Yorker laisse aussi
une grande place à l’esthétisme, notamment avec sa couverture qui est un dessin.
CHAPITRE 2 - Des auteurs aux ressources culturelles
élevées et aux valeurs communes
Section 1/ Le positionnement : fédérer des auteurs aux envies communes
A. Une « communauté » à la recherche d’un mode et d’un espace
d’expression différent
La volonté affichée de XXI est de regrouper des auteurs curieux, voulant jouir d’une liberté
dans le traitement des sujets. Pour Laurent Beccaria, beaucoup de journalistes sont talentueux
mais ne peuvent pas s’exprimer.438
Selon Patrick de Saint-Exupéry, une « communauté d’esprit »439 s’est ainsi constituée au fil
des mois : « Lors du premier numéro, les auteurs étaient des gens que l’équipe de XXI
connaissait soit directement soit indirectement. Aujourd'hui, le journal est réalisé à 90% par
des auteurs que nous ne connaissions pas il y a un an et qui ont proposé des sujets »440.
437
« Michel Butel, la presse à l’égal d’une œuvre », Le Tigre, n°7, décembre 2007-février 2008. http://www.letigre.net/Michel-Butel-la-presse-a-l-egal-d.html.
438
Entretien réalisé le 7 septembre 2011.
439
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
440
« XXI : la qualité peut payer », Yves Tradoff (magazine Discordance) et Aqit (Association pour la Qualité de
l’Information), 09/03/09. http://yvestradoff.over-blog.com/article-xxi-la-qualite-peut-payer-64427121.html
88
Cet esprit de communauté se matérialise notamment par le nombre d’auteurs qui ont écrit
plusieurs fois dans la revue. 18 auteurs y ont écrit entre deux et neuf fois, en moyenne trois
fois441. Sylvie Caster est celle qui a écrit le plus de fois dans la revue (neuf fois). Mais Patrick
de Saint-Exupéry ne parle pas de réseau, invoquant le partage des mêmes valeurs. Selon lui,
ce sont « des affinités électives, des histoires qui se construisent. Des gens se retrouvent car
ils s'entendent bien, ils partagent une communauté d'esprit, des envies »442. Dominique
Lorentz parle ainsi d’« aventure intellectuelle ».
Les auteurs partagent des valeurs, au-delà de la diversité de parcours. Ainsi, la journaliste
Noémie Bisserbe a choisi XXI pour l’espace et la liberté qu’elle offre : « La bourse du
carbone (…), ce n’est pas un sujet très vendeur. (…) Ce qui est formidable avec la revue XXI
c’est qu’elle donne l’espace aux journalistes de rendre le sujet vivant et de rendre la bourse du
carbone passionnant, et d’en expliquer les enjeux. Ce marché du carbone est quelque chose de
très théorique pour nous, mais pour des milliers de personnes (…), c’est un problème qui est
bien réel »443. XXI est donc vu par les auteurs comme un espace où ils ont la place et la liberté
de s’exprimer.
B. Une diversité de profils et de parcours
Dans leurs éditos, les fondateurs insistent sur l’hétérogénéité des parcours et des profils des
auteurs publiés : « ils sont arrivés sans recommandation, ni CV, parfois sans carte de presse,
mais avec des idées justes »444 ; « Un journal, c’est une porte ouverte. XXI a été créé pour ça :
dire « oui », offrir sa chance à ceux qui ont de l’énergie, des idées et du talent, sans regarder
leur curriculum vitae ni leur date de naissance. »445. La volonté de XXI est de revenir à un
journalisme plus ouvert, où l’école n’était pas un passage obligé pour devenir reporter.
D’ailleurs, l’explication des conditions pour participer au Prix France Info-XXI est l’occasion
d’affirmer que le passage par une école de journalisme ne garantit pas une place dans la
profession : « il n’est pas nécessaire d’être titulaire d’une carte de presse ni d’être élève d’une
école ad-hoc. On ne devient pas reporter par le diplôme mais par le talent. »446 Patrick de
Saint Exupéry explique qu’il n’y a pas de trajectoires spécifiques des auteurs, qui sont « des
gens qu'on ne peut pas réduire à une étiquette quelconque » : « On n'a pas envie de travailler
qu'avec des journalistes ou des auteurs. Le monde est riche ».
441
Chiffrage portant sur les 18 premiers numéros de XXI.
Entretien réalisé le 7 septembre 2011.
443
Emission « Culture Monde », France culture, 23/05/12.
444
XXI n°3, édito.
445
XXI n°7, édito.
446
XXI n°14.
442
89
De même, concernant la présentation de soi lors de la rencontre de l’auteur avec l’équipe de
XXI, Patrick de Saint-Exupéry insiste sur le fait que rien n’est défini à l’avance : « Il n'y a pas
de règles. (…) Le critère c'est : quelle histoire j'ai envie de raconter, est-ce qu'elle a une
pertinence, est-ce qu'elle rend curieux, ouvre sur le monde, permet de comprendre quelque
chose »447, mais des critères plus subjectifs sont définis, comme « la manière dont l'histoire va
être racontée, la personnalité de l'auteur. »448 C’est pour apprécier l’individu en lui-même
qu’il tient toujours à avoir un contact direct avec la personne : « Nous ne sommes pas des
machines »449.
Cette rencontre est importante pour Patrick de Saint-Exupéry : il insiste sur le fait que ce sont
les auteurs qui sont au contact du terrain ; le rédacteur en chef, qui reste à son bureau, ne
ressent pas les vrais enjeux : « Il y a deux journalismes : le journalisme debout, qui est le
beau journalisme, c'est le reporter, celui qui va à la rencontre des gens, qui est le nez en l'air,
dans la rue, qui est au contact en permanence, qui écoute, qui discute tout le temps. Puis il y a
le journaliste assis, c'est ce que je suis devenu. Il a un problème, c'est qu'il n'a plus de contact.
Donc s'il s'écoute, il a tort. Il va se faire plaisir à lui-même mais ça n'a aucun intérêt. D'où
l'importance des propositions, d'être inondé, c'est un enrichissement. La porte et la fenêtre
grande ouverte, c'est essentiel. »450
Section 2/ Sociologie des auteurs de XXI : entre profil atypique et parcours
prestigieux
En 17 numéros, 179 auteurs différents ont été publiés dans la revue. Si l’on compte
séparément chaque auteur de chaque article, ils sont 219. Les statistiques présentées ici ont été
réalisées sur les 219 auteurs (et non pas les illustrateurs) des 17 premiers numéros.
A. La valorisation d’un profil et d’un parcours différent : un recrutement
« ouvert »…
1. Une place pour les jeunes auteurs
Le plus jeune auteur a 20 ans, le plus âgé a 71 ans. La proportion de jeunes auteurs est plus
élevée que dans l’ensemble de la presse. Ainsi, dans XXI, 16,3% 451 des auteurs ont moins de
447
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
Idem.
449
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
450
Idem.
451
Voir annexe 7.a.., p.132.
448
90
29 ans. C’est davantage que dans les médias où les moins de 26 ans représentent 4,1% 452 des
journalistes.
2. Une majorité de pigistes
Beaucoup d’auteurs insistent sur leur indépendance, par le fait qu’ils ne soient pas affiliés à
une rédaction. La majorité d’entre eux ne sont pas salariés d’une entreprise : ils sont pigistes,
c’est-à-dire qu’ils bénéficient d’un mode de rémunération « à la tâche » et qu’ils ont plusieurs
employeurs453. Dans XXI, 78%454 des auteurs ont un statut de free-lance. C’est beaucoup plus
que dans l’ensemble des journalistes : en 2011, les journalistes pigistes représentent 16,5% de
l’ensemble des journalistes encartés455. En 2010, 75% des journalistes encartés avaient un
contrat de type « permanent »456.
3. La valorisation des profils non-formatés
Les stratégies de présentation de soi montrent une volonté de la part des auteurs de se
distinguer. Dans certaines petites biographies, c’est la personnalité de l’auteur lui-même qui
est mise en valeur, et pas forcément son parcours professionnel. Des auteurs racontent des
anecdotes personnelles, font un trait d’humour, parlent de leurs passions. Ainsi, Gilles Casoar
et Ariel Camacho partagent une passion pour l’histoire de l’Espagne franquiste, Julie Pecheur
pour l’histoire, Antoine Albertini est passionné de littérature américaine, Jean-Robert Viallet
est fan de Chris Marker et a travaillé avec Lars Von Trier. Certains racontent un parcours
professionnel ou personnel original. Patrick Herman, Jeroen Janssen, Patrick Raynal et Anne
Sénéquier expliquent qu’ils ont exercé plusieurs métiers. Patrick Raynal précise même qu’il a
été condamné à de la prison avec sursis. Certains choisissent de valoriser leur anonymat,
comme Olivier Courtois qui écrit qu’il n’a jamais reçu de prix.
L’équipe de XXI valorise les profils atypiques. Dans la brochure informative fournie avec un
des numéros, ce sont les « inclassables », « une catégorie que nous aimons bien » explique la
revue, qui sont mis en avant. Les « confidences » faites par les auteurs dans leurs biographies
sont retranscrites : « Jean-Paul Mari a d’abord été kinésithérapeute ; Jean Harambat
philosophe et logisticien ; Pierre Jourde pratique la boxe française ; Alain Lewkowicz a fait
un passage à la Banque de France ».
Parmi les passions qui sont décrites dans les biographies, une revient souvent : le goût du
voyage. Ils ont passé l’enfance à l’étranger, y ont fait leurs études ou y vivent. Certains ont
452
Voir annexe 7.b., p.132.
CAZARD Xavier et NOBECOURT Pascale, Le guide de la pige, édition Entrecom, 2010, p.19.
454
Voir annexe 8, p.133.
455
Les journalistes encartés en 2011, Observatoire des métiers de la presse, juin 2012, p.24.
456
Photographie de la population des journalistes pigistes et en CDD, Observatoire des métiers de la presse,
novembre 2011, p.3.
453
91
juste voyagé pour leur plaisir. Ainsi, Célia Mercier raconte qu’elle a passé son enfance en
Egypte, en Turquie et en Indonésie, puis, plus tard, a voyagé en Amérique du Sud, au
Pakistan et en Afghanistan. Guillemette Faure précise qu’elle a vécu 12 ans à New York.
Coralie Schaub a vécu à l’étranger, Jean-Baptiste Mouttet a découvert une autre culture en
voyageant à Tahiti, enfant. Gilles Sabrié se définit comme un « voyageur-photographe » et
Laurent Maréchaux comme un « écrivain-voyageur ». On peut en effet penser que cette
expérience de l’étranger compte dans l’acceptation des propositions d’article. Ainsi, Léna
Mauger est diplômée de Sciences Po Paris, a un DEA d’histoire, mais aussi une enfance
de globe-trotteuse.
B. … complété par des profils et parcours prestigieux : la valorisation du
capital culturel
1. Des auteurs aux ressources culturelles élevées
La proportion d’auteurs diplômés d’une école de journalisme reconnue est de 14% 457. Au
niveau national, en 2011, 16% des journalistes encartés sont issus d’un cursus reconnu 458. Ces
taux presque équivalents montrent que le capital scolaire de ces auteurs reste élevé. De même,
24 %459 des auteurs ont reçu au moins un prix. Ils sont 60% 460 à avoir publié au moins un
livre. Certains auteurs valorisent d’ailleurs un parcours prestigieux. Ils précisent les études
qu’ils ont suivies, citent la grande rédaction dans lesquelles ils travaillent ou les titres
auxquels ils collaborent, énumèrent les livres qu’ils ont écrits, précisent les prix qu’ils ont
gagnés.
2. Moins de signataires femmes que de signataires hommes
Il y a davantage d’hommes que de femmes qui publient des articles dans XXI. Ce constat suit
la tendance générale de la profession. En 2011, on compte 45,3% de femmes journalistes pour
54,7% d’hommes (46,5% de femmes et 53,5% d’hommes en presse écrite)461. A XXI, 61%462
des auteurs sont des hommes. Le reportage BD est exclusivement masculin, et le portfolio
compte seulement cinq femmes.
457
Voir annexe 9, p.133.
Photographie de la population des journalistes pigistes et en CDD, Observatoire des métiers de la presse,
novembre 2011, p.31.
459
Voir annexe 10, p.134.
460
Voir annexe 11, p.134.
461
Photographie de la population des journalistes pigistes et en CDD, Observatoire des métiers de la presse,
novembre 2011, p.40.
462
Voir annexe 12, p.135.
458
92
C. Formation et parcours professionnel : entre profil original et profil
standard
Dans un des éditos, les fondateurs de XXI mettent en avant la diversité des profils des auteurs:
« il y a des plumes connues et des apprentis, des romanciers, des free-lance, des touche-à-tout,
des rêveurs, des universitaires, des baroudeurs, des photographes, des dessinateurs… »463.
Cette affirmation doit être nuancée.
1. La formation
La formation des signataires apparaît comme hétérogène. Une quinzaine de formations
différentes sont représentées.
La majorité (64%)464 des auteurs ont suivi une formation en journalisme, en sciences
politiques, en lettres, en histoire, ou en information/communication. Ainsi, la moitié d’entre
eux est diplômée d’une grande école ou d’une faculté de Sciences politiques, ce qui montre
l’importance du capital scolaire.
Du fait des rubriques portfolio et récit graphique, 9% ont suivi des études d’art. Les
formations inattendues concernent seulement un quart (25%) des auteurs. Parmi les
formations atypiques, les études de commerce (9%), de philosophie (6%), de théâtre (2%), de
cinéma (1%), de droit (2%), de sciences sociales (2%), de sciences (2%), de géographie (1%).
2. Le parcours professionnel
Les auteurs viennent d’horizons différents465 : il y a des écrivains-romanciers, des
journalistes, des photographes, des réalisateurs/scénaristes/documentaristes, des dessinateurs
BD, des éditeurs, mais aussi des universitaires, des psychiatres, un avocat, un géographe et
une travailleuse sociale.
Cependant, la majorité d’entre eux (53%466) est journaliste, et 22% des auteurs ont un métier
proche de cette profession : il y a 14% de réalisateurs/scénaristes/documentaristes et 8% de
photographes. 5% sont dessinateurs BD. La dimension littéraire de XXI permet d’attirer 10%
d’écrivains-romanciers, comme Judith Perrignon et Sylvie Caster. On compte aussi cinq
éditeurs (soit 3% des auteurs), comme Jean-Claude Guillebaud, qui est aussi journaliste. Les
auteurs au métier très éloigné du journalisme restent rares : on compte neuf universitaires,
deux psychiatres, un avocat, un géographe et une travailleuse sociale.
463
XXI n°3, édito.
Voir annexe 13, p.135-136.
465
Voir annexe 14, p.137.
466
Voir annexe 14, p.137.
464
93
Du côté de l’équipe aussi, on trouve cette ambivalence. D’une part, les graphistes choisis
viennent de grandes rédactions. Quintin Leeds a été graphiste et directeur artistique de
Libération puis du Monde pendant 10 ans, et dans plusieurs magazines et site Internet. Sara
Deux est graphiste et directrice artistique adjointe du Monde. Elle a travaillé à Libération et a
été directrice artistique à Sciences et Vie Découvertes. Léna Mauger était journaliste au
Nouvel Observateur. D’autre part, Dominique Lorentz, chargée des pages Actualité, n’est pas
issue de la presse. Selon elle, elle a été choisie pour son parcours atypique : « je ne suis pas
une journaliste traditionnelle ». L’« écrivain-journaliste » connaissait par ailleurs Laurent
Beccaria : c’est sa méthode et son regard qui ont plu aux fondateurs : « je fais un travail
d’auteur dans une revue ». Quant à Placid, il a collaboré à la revue Actuel, qui fait partie de la
« famille » XXI.
Section 3/ Des confirmés aux débutants
A. Les auteurs : des consacrés et des inconnus
XXI mélange les signatures prestigieuses et les auteurs inconnus. Parmi les auteurs
prestigieux, on compte les écrivains Emmanuel Carrère et Jonathan Littell, les grands
reporters Sorj Chalandon, Philippe Lançon, Ariane Chemin et Laure Mandeville, le
journaliste Denis Robert, le prix Nobel de Littérature Orhan Pamuk, l’auteur de bande
dessinée Joe Sacco, etc.
A côté de ces célèbres plumes, on trouve des auteurs moins connus, comme deux frères
étudiants, Gwenael et Erwan Manac’h ou Olivier Courtois, « journaliste de peu » comme il se
décrit.
B. Ce que recherchent les auteurs
Ces auteurs cherchent un support dans lequel ils ont la liberté, l’espace et le temps de raconter
un récit. 60%467 des auteurs ont déjà écrit un livre : ils sont donc en quête d’un support de
presse qui leur permet de réaliser leur idéal du journalisme au long cours. Mais XXI est aussi
un espace de prestige, du fait de la grande sélectivité : seules environ 15% des propositions
sont validées à chaque numéro.
1. Ceux qui veulent se faire un nom
XXI est un espace rare, loué par la profession. Y publier un récit est donc prestigieux. Pour
les jeunes journalistes, c’est aussi un moyen de faire partie d’un univers regroupant des
467
Voir annexe 11, p.134.
94
auteurs renommés, tout en gardant leur indépendance. Parmi les jeunes auteurs, beaucoup sont
diplômés d’une formation prestigieuse, mais n’appartiennent pas à une rédaction. Les pigistes
sont nombreux, comme Jordan Pouille, diplômé d’un master de journalisme à la Sorbonne,
qui travaille pour Le Monde 2, Le Soir, The Guardian, Var Matin, Mediapart ; Zoé Lamazou,
diplômée de Sciences Po, qui écrit pour The Guardian, Le Monde Diplomatique ; et Sophie
Bouillon, passée par l’ESJ, correspondante en Afrique du Sud pour Jeune Afrique et pour
Radio Suisse Romande.
2. Les auteurs en rupture de journaux
102 auteurs, c’est-à-dire la majorité (parmi les écrivains, les journalistes, les réalisateurs /
scénaristes / documentaristes et les dessinateurs), ont travaillé ou travaillent encore pour des
médias « classiques », comme Libération, Le Monde, Géo… Cela montre la volonté de
rupture avec ce type de médias. Beaucoup ont quitté leur journal, et se sont mis en free-lance.
C’est par exemple le cas de Judith Perrignon, et de Philippe Levasseur, Sébastien
Daguerressar et Stéphanie Lebrun, qui après avoir travaillé dans des rédactions parisiennes,
sont partis en Inde pour créer une agence de presse. Des grands-reporters encartés comme
Ariane Chemin, Philippe Lançon cherchent un espace où ils peuvent bénéficier d’un format
plus long et de plus de liberté stylistique. La génération des 50 ans a connu le journalisme
long et cherche à y retourner.
Les reportages, les récits graphiques et les portfolios sont réalisés par des auteurs aux
parcours divers. Beaucoup valorisent leur profil atypique, et une place est faite pour les jeunes
journalistes. Cependant, l’analyse globale des parcours scolaires et professionnels montre
l’importance du capital culturel. Si le recrutement se veut ouvert, la majorité des auteurs sont
des journalistes et des écrivains consacrés. L’équipe de XXI et les auteurs sélectionnés ont en
commun des valeurs et des envies. Au-delà du prestige attaché à la publication de la revue, les
auteurs entrevoient dans la revue la possibilité de bénéficier d’un mode et d’un espace
d’expression différent, devenu rare dans le contexte économique actuel de la presse.
95
Partie 4/ Un modele economique entre
innovation et tradition, inscrit dans le
contexte economique actuel de la
presse
CHAPITRE 1 - Que reste-t-il du grand reportage dans la
presse dite traditionnelle ? L’exemple du Monde, du
Figaro et de L’Express
Il ne s’agit pas ici de comparer les quotidiens et les hebdomadaires à la revue XXI. En effet,
la différence de contraintes, de statut des journalistes, de réseau de distribution, de périodicité,
rendent les titres incomparables. Il s’agit de comprendre dans quel contexte économique
s’inscrit l’émergence de cette revue, afin d’éclairer les choix qui ont été faits.
Section 1/ Des mutations économiques…
A. Le Figaro, Le Monde, L’Express : l’investissement dans le grand
reportage littéraire
1. Le Figaro
Créé en 1826, c’est le plus vieux titre de la presse quotidienne française. Selon Marc
Martin468, le titre se distingue du grand reportage américain, créant ainsi le grand reportage à
la française. En 1899, le titre met en place le deuxième service Grand reportage, dont certains
membres sont des vedettes, comme Pierre Giffard, journaliste qui symbolise la dimension
littéraire du Figaro. Chaque article est pour lui une « petite œuvre littéraire »469; il publie
beaucoup de romans et a les moyens de partir loin, en Europe et en Méditerranée. Emile Zola
y écrit pendant un an ; Jules Huret réalise une « enquête sur la question sociale en Europe », il
468
MARTIN Marc, «Le Figaro, pionnier du grand reportage », dans BLANDIN Claire dir., Le Figaro, histoire
d’un journal, Nouveau monde éditions, 2010, p.194.
469
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
96
publie 80 articles sur trois mois470. Il réalise des enquêtes sur les pays étrangers, dépeint
différentes cultures. Ses reportages conjuguent analyse et écriture littéraire. Joseph
Calmette, le directeur du Figaro, le soutient : il finance ses longs séjours, qui s’étendent
parfois sur plus d’un an471. Le titre peut se permettre ces financements car Le Figaro est le
journal le plus riche de la presse française, grâce à la publicité qui est à cette époque une
exception dans la presse française, et grâce à son public fortuné qui attire les annonceurs. De
plus, face à des difficultés économiques, le directeur du titre choisira de diminuer la place
prise par les sujets politiques, au profit du grand reportage qui fidélise le public, notamment
les feuilletons.
La place du grand reportage diminue très fortement pendant l’entre-deux guerres et après la
Libération. Cependant, il garde sa « marque »472 de fabrique : sa vision traditionnelle du grand
reportage. Ainsi, l’écrivain Jean Schlumberger est choisi par le Figaro car il est une
personnalité du monde littéraire.
2. Le Monde
Fondé en 1944, le quotidien se veut être tourné dès son lancement vers l’actualité
internationale avec la publication des Grandes enquêtes du Monde. Les grands services ont
chacun leur grand reporter, qui est spécialisé. Après la Libération, Le Monde fait notamment
une grande place au grand reportage473. Des correspondants locaux, liés par un contrat ou
pigistes, écrivent des nouvelles et des séries d’articles. Le « je » est banni, mais l’écriture est
littéraire. Ainsi, dans un grand reportage publié à la fin de l’été 1989, avant la chute du mur
de Berlin, on trouve des descriptions précises et des figures de style :
« Ce sont les Trabant, ces minuscules voitures pour bandes dessinées rétro, qui beaucoup plus
que leurs occupants ont l’air misérable de rescapés d’un autre monde. L’une d’elles vient
s’évanouir devant le guichet de la douane, et les gardes-frontières, empressés, se mettent en
devoir de la pousser pour lui arracher encore quelques kilomètres, jusqu’au camp d’accueil
des réfugiés le plus proche. Une autre a rendu l’âme trop tôt, en Autriche, et est arrivée
remorquée au bout d’une corde pendant 200 kilomètres par la voiture d’un énergique
Allemand de l’Ouest. »474
470
MARTIN Marc, « Le Figaro, pionnier du grand reportage », dans BLANDIN Claire dir., Le Figaro, histoire
d’un journal, Nouveau monde éditions, 2010, p.201.
471
Idem, p.203-204.
472
Idem, p.205.
473
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Audibert, 2005.
474
« Un trou dans le rideau de fer », Claire Tréan, 13/09/89, dans KRAUZE Jan et RIOUX Didier, Le Monde.
Les grands reportages (1944-2009), Les Arènes, 2009, p.303-304.
97
3. L’Express
Le titre est fondé en 1953 par Françoise Giroud et Jean-Jacques Servan-Schreiber. Des
écrivains tels qu’Albert Camus, Jean-Paul Sartre, André Malraux, François Mauriac et
Françoise Sagan écrivent dans ses pages.
B. La situation économique actuelle à l’Express, le Monde et le Figaro
Les ventes de ces trois titres diminuent. Au Figaro, le 1er quotidien national le plus diffusé en
2011, la diffusion était de 338 269 exemplaires en 2006, elle est de 334 406 en 2011475. Le
deuxième quotidien en 2011, Le Monde, était diffusé en 2006 à 355 017 exemplaires, il l’a été
en 2011 à 325 295 exemplaires476. L’Express était diffusé à 547 311 exemplaires en 2006, il
l’est à 230 384 exemplaires en 2011477.
Cette situation s’accompagne de plans sociaux. Au Figaro, en 2008, est annoncé un plan
d’économie de 12 millions d’euros, ce qui entraîne la suppression d’entre 60 et 80 postes,
c’est-à-dire d’entre 10 et 13%478 des effectifs du journal. Avec la hausse des matières
premières, le titre doit augmenter le prix de son journal, qui passe d’1€20 en 2008 à 1€40 en
2010. Le groupe Le Monde, en 2008, annonce un plan de départs de 130 personnes au
quotidien, dont les deux tiers au sein de la rédaction479. Le groupe l’Express-Roularta a mis en
place trois plans sociaux en trois ans. Le premier a eu lieu au printemps 2009. Officiellement,
52 personnes ont été licenciées économiques, dont 20 journalistes, 20 cadres et 12
employés480. « Mais en fait, il y a eu d'autres départs négociés à ce moment-là, et le nombre
réel de licenciements est sans doute autour de 60 personnes », explique Laurent Vrbica,
délégué syndical CFDT. Au sein de L’Express, on compte 12 départs. Ce plan a été suivi d'un
autre, à l’été 2009, qui a seulement touché le magazine Atmosphère. Enfin, en 2012, à
l'occasion de la restructuration de L'Expansion et de son rapprochement avec L'Express, 9
personnes ont été licenciées, toujours sous la forme de départs volontaires. A L'Express, ce
plan a touché un seul journaliste481.
1. La réduction du budget alloué au reportage : un temps d’enquête réduit
Au sein des trois titres, on constate une rationalisation du budget de l’ensemble des services.
Si en théorie celui du grand reportage n’est pas spécifiquement ciblé, la réduction du budget
475
OJD
OJD.
477
OJD.
478
« Le Figaro va supprimer au moins 10% de ses effectifs », L’Expansion, 05/02/08.
http://lexpansion.lexpress.fr/entreprise/le-figaro-va-supprimer-au-moins-10-de-ses-effectifs_142587.html
479
« Plan social pour le groupe Le Monde », Métro, 04/04/08. http://www.20minutes.fr/medias/223092-MediaPlan-social-pour-le-groupe-Le-Monde.php
480
Entretien avec Laurent Vrbica, délégué syndical CFDT, 21/08/12.
481
Entretien réalisé le 21/08/12.
476
98
le touche particulièrement du fait de ses dépenses, parmi les plus élevées. A titre d’exemple,
les frais de fonctionnement du service Monde du journal Le Figaro représente la moitié du
budget de fonctionnement de l’ensemble de la rédaction (350 personnes). Le service de
contrôle de gestion du Figaro est d’ailleurs « extrêmement vigilant »482 selon Philippe
Gelie. Ce dernier note une évolution depuis que le journal est passé dans le groupe Dassault :
« la direction informe tous les ans des objectifs, de la stratégie, des comptes »483. A
L’Express, la rationalisation n’est pas ordonnée explicitement, mais est une des
conséquences : « Ça va se traduire par des gens qu’on ne remplace pas, des embauches qu’on
ne fait pas. De fait, c’est quelque chose qui est attaqué dans son esprit, par la réduction des
formats et du temps d’enquête »484, explique Delphine Saubaber.
L’un des angles d’attaques concerne d’abord le transport et le logement. Les billets d’avion
sont passés de la classe business à la classe éco et les trajets en avion se font quasiment tous
avec escale ; les hôtels bon marché sont sélectionnés. Au Figaro, un logiciel spécial propose
des hôtels validés par le service comptabilité.
Les économies portent ensuite sur le temps d’enquête, réduit au fil des années. La moyenne se
situe aujourd’hui à quatre jours, alors qu’il y a quelques années elle était à environ deux ou
trois semaines. Au Monde, les voyages de ce type sont rares : le temps moyen est d’une
semaine. Mais pour une série d’été, le temps d’enquête peut durer trois mois. Au Figaro, la
moyenne se situe à deux ou trois jours pour un papier, voire dix jours pour un « grand
papier » publié en page 2. A L’Express, où « l’actionnaire dit qu’il faut serrer les boulons »485
selon Vincent Hugeux, la moyenne est de cinq ou six jours. Selon le grand reporter, il est rare
de prendre deux semaines aujourd’hui, alors que c’était la moyenne il y a 20 ans. Pour partir
trois semaines, « Il faut vraiment que la situation le requiert, que ce soit un état de
guerre… »486. Ainsi, partir trois semaines avec un photographe en Afghanistan, comme Marc
Epstein l’avait fait en 2000, « ça n’existe plus »487 selon lui. La logique est désormais celle du
« one shot ». Delphine Saubaber raconte ainsi que quand elle partait entre sept et neuf jours,
on lui demandait plutôt deux sujets qu’un. L’évolution n’est pas explicite : « ça s’inscrit dans
la pratique »488. Or, « avant les reporters partaient avec un billet aller, ils ne savaient pas trop
quand ils rentraient. »489 En revanche, Marc Epstein explique que le traitement de sujets
d’actualité se fait sans restriction : « Charles Haquet est en Birmanie, il y reste pendant deux
482
Entretien réalisé le 6 septembre 2011.
Idem.
484
Entretien réalisé le 7 septembre 2011.
485
Entretien réalisé le 20 mars 2012.
486
Entretien avec Delphine Saubaber réalisé le 7 septembre 2011.
487
Entretien réalisé en mars 2012.
488
Entretien réalisé le 7 septembre 2011
489
Idem.
483
99
semaines pour couvrir les élections. Cela ne pose aucun problème. »490 Un autre reporter est
en Chine pour dix jours, et il n’a « pas de pression »491. Mais dans un quotidien, lorsque le
sujet n’est pas de l’actualité chaude, c’est parfois plus compliqué. Au Figaro, Philippe
Gelie492 explique qu’il a dû refuser deux reportages de type magazine, du fait d’un mauvais
rapport coût-urgence.
2. La réduction des formats
Dans les trois titres la pagination générale s’est réduite, au profit de l’aération, de la photo et
de l’infographie. A titre d’exemple, le journal Le Monde avait 40 pages il y a 15 ans, le
journal a aujourd’hui entre 24 à 28 pages.
Le calibrage a évolué au Monde. Un grand reportage fait toujours10 000 signes (page Enquête
par exemple), mais la taille des « papiers chauds » a diminué : un article fait 4500 ou 5000
signes, alors qu’il en faisait 6000 voire plus il y a 10 ans. De même, au Figaro, le calibrage a
presque été divisé par deux en 20 ans : en 1985 il y avait 12 ou 12,5 feuillets dans une page,
aujourd’hui il y en a 7,5. Dans les pages International, un papier fait entre 2,5 et 4 feuillets, et
dans la page 2, entre 6 et 6,5 feuillets.
A L’Express, on est passé de 12 pages ou plus par semaine consacrées à l’étranger, à six à
neuf pages. Cette évolution progressive a été entamée à partir de la deuxième moitié des
années 1990, période à laquelle le papier long faisait 15 000 signes. En 2001, un papier de 15
pages a même été publié. Depuis les nouvelles maquettes de 2005, le calibrage est de 10 500
signes. « En 2002 (…) j’avais passé trois semaines dans une unité psychiatrique pour malades
difficiles à Villejuif et j’avais 18 000 signes à faire, ce qui est aujourd’hui impensable »,
raconte Delphine Saubaber.
3. La baisse des effectifs des reporters
Des postes de journalistes du service Etranger et de correspondants à l’étranger sont
supprimés. Selon le rédacteur en chef du service Monde de l’Express, Marc Epstein, cette
évolution est « liée avant tout aux difficultés économiques »493.
490
Entretien réalisé en mars 2012.
Idem.
492
Entretien du 6 septembre 2011.
493
Entretien réalisé en mars 2012.
491
100
Les
reporters
à Paris
(salaire
fixe)
Le Monde Entre 5 et
10
Le Figaro
13
reporters.
(19
personnes
dont 3 au
desk)
L’Express 6 dont 5
grands
reporters
Les
correspondants
staff (envoyés
spéciaux
permanents,
salaire fixe)
Les
correspondants
pigistes (pige
forfaitaire :
environ 60 €)
Nombre
de
bureaux
Réduction
du nombre
de reporters
14
30
14
2 ou 3
9
Environ 20
réguliers, et
environ 10
occasionnels
8
2 (en 2012,
un départ en
pré-retraite et
un CDD non
reconduit)
1
5 ou 6. Des
dizaines dans le
monde, dont 3
ont une prime
mensuelle
1 ou 4
Environ 3
(En 1990 :
environ 10
reporters,
basés à Paris)
4. La suppression des services étrangers
Dans certains titres, le service enquête a été supprimé. Ainsi, celui de la Tribune a été
supprimé, faute de rentabilité.
5. Une profession vieillissante
Le fait qu’il n’y ait pas d’embauches, ou très peu, induit un vieillissement des reporters. Cela
a des conséquences sur la vie de la rédaction. Serge Michel, rédacteur en chef adjoint du
Monde, explique que certains reporters manquent de dynamisme : « c’est moins facile de se
déplacer. Il arrive que les gens ne soient pas enthousiastes »494. Le phénomène est
double selon Benoît Hopquin : « Il y a une paresse de gens qui préfèrent avoir des horaires
fixes. Et il y a une forme d’arrachement. »495
Au Figaro, les reporters ont entre 40 et 50 ans. Cela pose aussi problème au rédacteur en chef
du service Etranger : « à partir de 45 ans, beaucoup de reporters essaient de se ménager un
peu de vie privée. (…) Je dis à la direction que j’ai besoin de jeunes de 28 ans, le balluchon
sur l’épaule, sans attaches et prêts à partir tous les temps. »496
Le service Etranger de l’Express a les mêmes reporters depuis une quinzaine d’années. Selon
Marc Epstein, « c’est un problème. On ne peut pas s’étonner du vieillissement des lecteurs de
494
Entretien réalisé le 8 septembre 2011.
Idem.
496
Entretien réalisé le 6 septembre 2011.
495
101
la presse papier si on ne voit pas que les journalistes vieillissent. On a besoin de rafraîchir nos
troupes. C’est malsain. »497
6. Le nombre croissant de pigistes
Patrick Champagne498 fait le constat d’une précarisation de la profession. Selon lui, il se
développe un système de « sous-traitance » : « La pige qui était à origine une collaboration
occasionnelle est devenue un véritable système de sous-traitance »499. Avoir recours aux
pigistes a un avantage économique : « Les pigistes ne disposent pas en effet de bureaux dans
les locaux des journaux, sont payés à la tâche et peuvent être mobilisés ponctuellement. »500
Marc Epstein concède cette économie : « Piger les gens revient moins cher que de les envoyer
en reportage »501. La spécialisation a fait place à la pluridisciplinarité et au « journaliste
Shiva ».
7. Le développement d’une logique de marque
Dans les trois journaux, la notion de titre a fait place à celle de marque. Selon les rédacteurs
interrogés, cela s’explique par le fait que le journal est désormais multi-support.
Ainsi, au Monde, on a changé de logique : « Avant le journal était un objet, maintenant il s’est
démultiplié : site internet, magazine, mensuel, hors-série, publication de livre. »502, explique
Benoît Hopquin. Le site web du Figaro est d’ailleurs le premier site d’information en France,
« qui gagne de l’argent depuis plus d’un an ».503A L’Express aussi la sémantique a évolué
dès les années 1990. Selon Vincent Hugeux, « ce qui a changé, ce n’est pas la façon de faire
le boulot, mais les modalités d’exercice »504. Ainsi, il est passé de l’écriture d’un papier
hebdomadaire il y a 20 ans, à du travail quotidien sur son blog 505 – créé à la demande du
directeur de l’Express Christophe Barbier - et sur le site web, mais aussi sur ses passages à la
radio et à la télévision.
497
Entretien réalisé en mars 2012.
CHAMPAGNE Patrick. Introduction « Le journalisme à l'économie », dans : Actes de la recherche en
sciences sociales. Vol. 131-132, mars 2000. pp. 3-7.
499
Idem, p.5.
500
Idem, p.5.
501
Entretien réalisé en mars 2012.
502
Entretien réalisé le 8 septembre 2011.
503
Entretien avec Philippe Gelie réalisé le 6 septembre 2011.
504
Entretien réalisé le 20 mars 2012.
505
http://blogs.lexpress.fr/afrique-en-face/
498
102
Section 2/ … qui ont des conséquences sur l’éditorial
A. Une intégration des contraintes
1. L’auto-censure des reporters
Les journalistes ont intériorisé les contraintes financières et éditoriales. Les reporters de
L’Express ne proposent pas de « sujets magazines, décalés »506 selon Marc Epstein : « Il y a
moins d’histoires incarnées comme on le faisait autrefois. Nous nous auto-censurons. J’ai le
sentiment que les grands reporters s’interdisent les projets les plus ambitieux. »507 Pour lui, si
le temps de reportage est moins long, c’est aussi dû à un manque d’ambition éditoriale de la
part des reporters eux-mêmes : « je pense qu’on pourrait partir trois semaines. Mais ce qui me
frappe, c’est qu’on ne me propose pas de sujets qui entraîneraient un reportage de trois
semaines. C’est comme si les journalistes avaient intégré l’idée que c’est impossible de
réfléchir à des sujets autres que des sujets les plus attendus. »508 Marc Epstein explique qu’il
est en effet impossible aujourd’hui de publier un reportage dans l’Express sans « accroche
actu », alors que c’était le cas dans les années 1990. En revanche, il serait possible d’être
présent sur l’actualité de la semaine, comme le veut la direction de la rédaction, mais d’« une
manière originale » : « J’aimerais qu’il y ait plus d’histoires, ancrées autour d’un personnage
par exemple. »509
2. La standardisation de l’information
Il ne s’agit pas ici de comparer la valeur ajoutée d’un reportage actuel et d’un reportage des
années 1990. Un reportage prend beaucoup moins de temps aujourd’hui qu’il y a 20 ans :
« les outils technologiques rendent la logistique beaucoup plus simple (…) Il y a des raisons
objectives »510, explique Marc Epstein. Ignacio Ramonet511 écrit ainsi que John Lloyd,
codirecteur du Reuters Institute for the Study of Journalism à l’université d’Oxford, a même
mis en cause la qualité supérieure des correspondants d’autrefois, parachutés dans des zones
sensibles : « on peut s’interroger sur la valeur ajoutée de leurs reportages »512.
Cependant, les contraintes économiques, qu’elles soient intériorisées ou non, ont pour
conséquence une uniformisation du traitement de l’information. Du fait de la réduction des
formats, ce sont les éléments factuels qui vont être mis en avant, au détriment des détails,
506
Entretien réalisé en mars 2012.
Idem.
508
Idem.
509
Idem.
510
Idem.
511
RAMONET Ignacio, L’Explosion du journalisme. Des médias de masse à la masse des médias, Galilée,
2011.
512
Idem, p.31.
507
103
considérés comme secondaires. Vincent Hugeux affirme que le travail écriture est devenu
« plus acrobatique »513 : « Des anecdotes ne vont plus trouver leur place, des personnages qui
vont soit être zappés, soit être réduits à la portion congrue, des scènes vues, tout ce qui donne
de la couleur, les odeurs, et qui permet l’incarnation des problématiques »514. De même,
Delphine Saubaber explique qu’elle n’a pas assez de place pour décrire ce qu’elle voudrait :
«Je me suis sentie frustrée par rapport au format. J’aimerais beaucoup, quand je viens de
Caracas et que je rencontre des situations surréalistes pouvoir raconter ça en 20 000 signes, et
je le raconte en 10 000 signes. »515 Selon elle, la réduction du temps d’enquête a aussi pour
conséquence une moindre valeur ajoutée du travail journalistique : « Le temps c’est le cœur
du métier, c’est ce qui définit l’enquête, c’est ce qui va définir la qualité d’écriture, donc plus
on rétrécit le temps, et à mon sens moins les reportages sont bons (…). Trouver un bon angle
qui va pouvoir appâter le lecteur au meilleur sens du terme, c’est pas simple, ça prend du
temps de réfléchir avant de partir dans un pays » 516. Un des effets de ce « sprint
permanent »517 que décrit Vincent Hugeux est la polyvalence du reporter, ce qui implique une
perte de la spécialisation : « Il faut assurer un suivi et ne pas prétendre à un degré de
spécialisation »518, affirme le reporter.
3. La multiplication des supports
De cette réduction des formats et du temps de l’enquête découle parfois une multiplication des
supports et des activités. Vincent Hugeux travaille ainsi sur différents médias : « Je ne suis
pas anéanti par la frustration car il y a d’autres modes d’expression qui me permettent
d’utiliser cette matière première : je fais des livres, j’ai un blog sur l’Afrique, des conférences,
je donne des cours… »519. Or, cette polyvalence a des conséquences sur la qualité des
reportages selon Benoît Hopquin : « On est obligé d’écrire un peu plus dense. C’est
compliqué de mêler l’actualité et de faire des sujets de fond en se déplaçant (…). Quand
j’étais en Martinique pour un reportage, il fallait nourrir le quotidien mais aussi le site. Il y a
une exigence assez forte, mais en même temps on avait fait une enquête sur les békés, c’était
compliqué de gérer les deux. Jusqu’à présent on faisait un ou deux papiers par jour,
maintenant sur internet les papiers doivent tomber vers 9h et 18h. »520. Les formats se sont
513
Entretien réalisé le 20 mars 2012.
Idem..
515
Entretien réalise le 7 septembre 2011.
516
Idem.
517
Entretien réalisé le 20 mars 2012.
518
Idem.
519
Idem.
520
Entretien réalisé le 8 septembre 2011.
514
104
adaptés : « On ne va pas lire 12 feuillets sur un iPhone. Dans un site, c’est la rapidité qui
compte, la valeur ajoutée passe au 2nd plan. »521
B. D’un métier de l’offre à un métier de demande : la généralisation des
études d’audience
1. Le développement du marketing
La réduction des formats ne s’explique pas seulement par les contraintes économiques : une
représentation du lecteur est apparue avec le développement des études marketing. Ces études
d’audience s’imposent dans les années 1980. Elles consistent à calculer le nombre de lecteurs
du titre, mais aussi à déterminer le profil socio-démographique du lectorat, ses habitudes de
lecture, ses probabilités de contact avec le titre, son mode de vie, ses centres d’intérêt 522, etc.
D’abord destinées aux annonceurs dans les années 1930 et 1940, ces études vont
progressivement s’imposer comme indicateur de choix rédactionnels de quelques titres à
partir de la seconde moitié des années 1950. Ainsi, à cette époque, un étudiant d’une école de
journalisme raconte qu’un des exercices consistait à écrire des articles à partir d’études
sociologiques : « tout semblait avoir été mesuré, étalonné, codifié : le nombre des lecteurs,
des auditeurs, des téléspectateurs ; le temps qu’ils passaient à dormir, à travailler, à se
distraire ou à s’informer ; les rapports de leur niveau de vie avec leur degré de culture ;
l’influence que tel ou tel moyen d’information pouvait avoir sur tel ou tel groupe social ; les
ressorts psychologiques sur lesquels il fallait jouer pour influencer le public ; l’importance de
la couleur, des images, de la longueur des mots et des phrases et de la présentation
typographique »523.
Souffrant d’abord d’un manque de légitimité en France, cette approche séduit
progressivement un grand nombre de quotidiens et de magazines à partir des années 1960.
Beaucoup de titres adhèrent au système du Centre d’étude des supports de publicité
(CESP)524, organisme créé en 1957 et qui fait des études d’audience jusqu’en 1992. Le CESP
s’adresse non seulement aux annonceurs, mais aussi aux responsables des rédactions euxmêmes, afin d’orienter leur stratégie éditoriale.525 Les contrats entre journaux politiques et
sociétés d’études « se généralisent entre 1960 et 1964, au Point, à l’Express ou encore au
521
Entretien avec Philippe Gelie réalisé le 6 septembre 2011.
DUPONT Françoise, « Les lecteurs de la presse : une audience difficile à mesurer », Le Temps des médias,
2004/2 n° 3, p.143.
523
PRADIE Christian, « L'irrésistible montée des études de marché dans la presse française (1920-1990) »,
Le Temps des médias, 2004/2 n° 3, p.134.
524
Idem, p.133.
525 Idem, p.134.
522
105
Figaro »526. Dans les années 1960, trois organismes font leur apparition : la SOFRES,
Europinion et Plubimétrie527.
Cette démarche se légitime vers les années 1970. En 1967, des services spécialisés dans le
traitement des études intègrent les directions des rédactions528 d’au moins trois groupes de
presse importants ; des sociétés d'études ouvrent des départements spécialisés. France-Soir en
1970 et Le Monde en 1972 créent un service consacré à ce travail. En 1975, la quasi-totalité
des titres importants affirme utiliser des études, aussi bien pour les choix rédactionnels que
pour les annonceurs, et près de la moitié a créé un service spécialisé529.
Les études marketing s’imposent dans les années 1980. Le succès des magazines Prima et
Femme actuelle, qui ont fait l’objet de nombreuses études, incite les éditeurs à suivre cette
démarche, que ce soit pour anticiper l’adhérence à une formule, vérifier son accueil, ou faire
des ajustements sur une publication existante530.
Il y a une demande des titres d’études marketing de plus en plus complètes et précises, à
laquelle les sociétés d’études répondent. Un nouvel indicateur est introduit en 1985 sur
demande des quotidiens : la Lecture d’un numéro moyen (LNM) 531. En 1993, l’étude AEPM
succède à l’étude CESP532, élargissant l’enquête aux étrangers notamment. Les titres étudiés
sont de plus en plus nombreux : une soixantaine de magazines étaient étudiés en 1957, 162
magazines l’étaient en 2004533. Quant aux quotidiens, ils confient leur étude d’audience à
IPSOS à partir de 1993534. Comme celle de l’AEPM, elle est réalisée sur l’ensemble de
l’année. Le public spécifique des cadres et dirigeants d’entreprises est même ciblé avec la
création par IPSOS en 1980 d’une étude d’audience appelée La France des Cadres Actifs535.
2. Les conséquences éditoriales
Les panels qualitatifs ont permis de donner une représentation précise du lecteur de la presse
écrite. Mais dans certains cas, il apparaît comme « le nouvel éditeur »536 qui supplante les
rédactions en chef. Selon Christian Pradié, cette nouvelle place donnée au marketing finit par
526
PRADIE Christian, « L'irrésistible montée des études de marché dans la presse française (1920-1990) »,
Le Temps des médias, 2004/2 n° 3, p.133.
527 Idem, p.133.
528 Idem, p.135.
529 PRADIE Christian, « L'irrésistible montée des études de marché dans la presse française (1920-1990) »,
Le Temps des médias, 2004/2 n° 3, p.136.
530
Idem.
531
DUPONT Françoise, « Les lecteurs de la presse : une audience difficile à mesurer », Le Temps des médias,
2004/2 n° 3, p.145.
532
Idem, p.146.
533
Idem, p.147.
534
Idem, p.148
535
DUPONT Françoise, « Les lecteurs de la presse : une audience difficile à mesurer », Le Temps des médias,
2004/2 n° 3, p.149.
536
PRADIE Christian, « L'irrésistible montée des études de marché dans la presse française (1920-1990) », Le
Temps des médias, 2004/2 n° 3.
106
« faire naître les conditions d’un conflit d'autorité entre journaliste et responsable d'études
commerciales et par susciter un retournement de la démarche éditoriale, assise désormais sur
une prospection des attentes et des goûts et une conception au risque maîtrisé des contenus de
la communication de masse »537. En effet, le métier de journaliste est passé d’un métier de
l’offre à un métier de la demande avec l’adaptation du format et des choix éditoriaux aux
représentations du public.
Selon Erik Neveu538, le message doit s’adapter à la représentation d’un personnage
symbolique539, dont la capacité d’attention est faible. Or, il se produit une « dissonance
cognitive »540 : on a d’un côté la vision d’un public peu intelligent, et de l’autre une
surestimation de son niveau social. Il en résulte un monopole de la définition du public par les
services marketing. Ces enquêtes qui servent à « formater les contenus rédactionnels »541, sont
surtout connues dans le détail par les chefs de service. Par conséquent, les journalistes, en
manque d’information, se retrouvent « désarmés face à la redéfinition managériale des
contenus adaptés à leur public »542.
Erik Neveu reprend la thèse de Tunstall [1971] d’une tension entre l’entreprise de presse et
l’entreprise de production de l’information (indépendance, fiabilité…). Un « journalisme de
marché »543 se développe : pour les titres, le but n’est pas simplement d’équilibrer le bilan
financier, mais d’assurer une rentabilité maximale544. Les rubriques sont choisies selon les
études de lectorat : c’est le contenu émotionnel qui prime. De plus, les journalistes se doivent
d’être polyvalents, ce qui fait baisser la qualité des articles. Enfin, il se produit une perte
d’autonomie des rédactions face aux services gestionnaires. L’arrivée des gratuits en 2002 en
France a renforcé un modèle économique basé sur la publicité. S’ils répondent à des attentes,
ils ont développé une « culture de la gratuité ». Selon Erik Neveu, on se dirige vers le
journalisme de communication. Les luttes professionnelles opposent le bon journaliste - celui
qui capte l’audimat - à celui qui restitue le réel. Cela a pour conséquence une valorisation des
soft-news, et un déclin de la couverture de l’étranger 545.
Les rédacteurs en chef ont désormais en tête l’image d’un lecteur moyen qui lit un journal 20
minutes en moyenne et lit rarement un article jusqu’au bout : les études montrent une
diminution de la lecture de la presse. En 1967, 59,7% des Français lisent régulièrement un
537
PRADIE Christian, « L'irrésistible montée des études de marché dans la presse française (1920-1990) », Le
Temps des médias, 2004/2 n° 3, p.136.
538
NEVEU Erik, Sociologie du journalisme, La Découverte, 2009.
539
Idem, p.60.
540
Idem, p.60.
541
Idem, p.61.
542
Idem, p.61.
543
Idem, p.94.
544
Idem, p.94.
545
Idem, p.99.
107
quotidien, en 1973 ils sont 55%, en 1981 ils sont 46% 546, en 1997 ils sont 36% et en 2008 ils
sont 29%547.
Cette représentation a une incidence directe sur les choix éditoriaux. Marc Epstein explique
ainsi que les dossiers de L’Express correspondent à une stratégie marketing : « le marketing
pur repose sur des succès qui ont fait leur preuve, avec la caricature des hebdomadaires. On
fait des couvertures francs-maçons, l’immobilier, car c’est très facile, on est sur de faire des
bonnes ventes. Là ce n’est pas notre faute, ce sont les lecteurs ! »548 Mais selon lui, cette
démarche n’a rien à voir avec son travail de rédacteur en chef du service Monde : « C’est
important d’incarner son lecteur, et d’anticiper ce qui peut l’intéresser. En revanche, notre
travail est de chercher l’originalité (…) Mon travail n’est pas d’attirer de nouveaux lecteurs,
mais à avoir envie de nous racheter. Ils sont venus parce qu’il y avait les franc maçons à la
une. Et, alors qu’au départ rien ne les prédestinaient à s’intéresser à un procureur du fin fond
du Texas, il va venir parce qu’il a trouvé quelque chose d’original, qu’il n’a pas lu ailleurs.
On doit réussir, outre l’analyse et l’expertise, c’est bien raconter des histoires qui font que les
lecteurs ont envie de revenir. »549
De plus, dans les hebdomadaires, l’image des lecteurs a pour conséquence un alignement du
calibrage des articles sur ceux d’un quotidien : « on part du principe que le lecteur est moins à
même, capable de digérer des versions plus longues. (…) On se soumet à la logique des
journaux. », explique Delphine Saubaber. Ainsi, la réduction des formats est une réponse à
une volonté des lecteurs, qui, selon Benoît Hopquin, demandent aujourd’hui à « respirer un
peu plus. »550
De même, avec Internet, il est désormais possible de connaître les articles les plus consultés,
et donc ce qui intéresse le plus les internautes. Philippe Gelie explique ainsi l’« emballement
médiatique » sur l’affaire DSK : « les gens étaient très demandeurs d’info, et on l’a constaté
dans les ventes, à partir du mois de mai. Ce n’est pas inutile : sinon sur quoi on se
fonde ? »551 Il note cependant les risques que présentent une telle démarche : « Cela peut avoir
des effets pervers. (…) il ne faut pas tomber dans la dictature du clic et ne pas aller dans des
pays qui ne suscitent pas beaucoup de clics s’il y a une grosse actualité. Notre place est dans
l’éclairage, le sens, le décryptage. On hiérarchise l’information en fonction de l’apport qu’on
pense pouvoir livrer. Mais ce n’est pas une science exacte. »552
546
HERSENT Jean-François, Direction du livre et de la lecture, Sociologie de la lecture en France : état des
lieux, juin 2000.
547
Enquête du ministère de la Culture sur les pratiques culturelles et de communication des Français, 2009.
548
Entretien réalisé en mars 2012.
549
Idem.
550
Entretien réalisé le 8 septembre 2011.
551
Entretien réalisé le 6 septembre 2011.
552
Idem.
108
En effet, malgré les études d’audience, il est souvent impossible de connaître l’accueil qui
sera réservé à un article. Selon Jérôme Bouvier, les sondages ne reflètent pas la réalité : « Il y
a une grande hypocrisie déclarative des deux côtés »553. Il explique que les gens ont critiqué le
nombre élevé d’articles sur l’affaire DSK, alors que les cinq articles les plus lus sur le site du
Figaro portaient sur cette affaire. De même, Vincent Hugeux explique que le numéro de
l’Express, en 1992, où était publié son très long récit sur Sarajevo a réalisé la deuxième plus
mauvaise vente de l’année : « Les gens prétendent réclamer un type d’article qu’ils ne lisent
pas. Il ne faut pas être un intégriste du long. Les exclusifs de l’Express seront toujours les plus
lus. »554
La revue XXI va prendre le contre-pied de ces mutations en construisant un modèle
économique défini par opposition à celui de la presse traditionnelle basé sur la publicité.
CHAPITRE 2 - Un modèle économique hybride, entre la
presse et l’édition, qui se veut cohérent avec la
philosophie de XXI : retrouver le lien avec le lecteur
Le modèle économique de XXI est très particulier. Il emprunte des caractéristiques à la fois à
l’édition et à la presse. Son hybridité fait de ce modèle l’opposé de celui de la presse
traditionnelle et d’internet.
Section 1/ Le rejet des logiques marketing comme positionnement
La revue XXI n’a pas de publicité. L’équipe ne fait pas d’études de lectorat ni de statistiques.
De même, il n’y a pas d’abonnements à tarifs réduits, pas d’objets promotionnels, ni de
service de presse pour les journalistes.
A. Une absence de discours marketing : le refus de cibler une catégorie de
population
Au travers de leurs éditos, les fondateurs expliquent aux lecteurs la philosophie qui sous-tend
les caractéristiques du modèle économique de la revue. Les fondateurs insistent sur le fait
qu’il s’agit d’un pari économique : faisant fi des règles du marketing, ils ont choisi d’ajuster
553
554
Entretien réalisé le 9 novembre 2011 lors des Assises du Journalisme à Poitiers.
Entretien réalisé le 20 mars 2012.
109
les différents paramètres économiques aux ambitions éditoriales, dans un souci de cohérence
du projet. Dans leurs éditos, ils énoncent ces règles du marketing qu’ils refusent d’appliquer :
« les annonceurs demandent de ‘cibler le public’ et de développer le ‘rédactionnel contextuel’,
ce qui en novlangue marketing veut dire de créer des rubriques consacrées aux voyages, aux
montres, aux voitures, aux sorties culturelles et aux produits high-tech »555. Plus loin, ils
écrivent : « un journal se construit de plus en plus à partir de ses représentations illusoires :
d’une part le lecteur fantasmé (de préférence gros consommateur, cadre et diplômé du
supérieur) et d’autres part ses attentes supposées (extrapolations de chiffres de ventes, de
nombre de clics et d’études diverses) »556. Ils dénoncent ces « constructions imaginaires »557,
« les rubriques et les dossiers spéciaux conçus pour les annonceurs pullulent »558.
Les fondateurs, fidèles à leur philosophie, se définissent ainsi par la négative. Ainsi, leur
conception des lecteurs n’est pas définie par des études. Patrick de Saint-Exupéry affirme
même que « Les études de XXI, c'est le doigt mouillé »559 : « Nous n'avons pas de discours à
tenir aux publicitaires. »560 Dans certains éditos, ils mettent en valeur la diversité de leur
lectorat : « aucune règle ne se dégage : hommes et femmes, lycéens, étudiants comme
retraités, sans études et surdiplômés, membres d’un vélo-club de l’Ain ou professeurs de
l’université de Washington, expatriés, francophones… 561». Dans un autre édito, ils écrivent :
« dans la rue, nous évitions les affichettes affriolantes des kiosques. Elles nous rappelaient les
lois du marketing que nous avions bafouées »562. Selon eux, il faut valoriser l’offre et non pas
la demande : « S’adapter, c’est avoir l’esprit moutonnier. Steve Jobs le disait lui-même. Le
fondateur d’Apple refusait de suivre le vent et de procéder à des études de marché. Personne
n’a demandé à recevoir un Macintosh ou un iPhone expliquait-il, il faut juste l’imaginer pour
les gens. »563.
B. Le lien avec le lecteur
Ce refus des logiques commerciales permet de rendre le lien avec le public plus direct : selon
Laurent Beccaria, il s’agit de « retrouver une espèce de rapport originel entre les journalistes
et les lecteurs, c’est à dire que les lecteurs achètent le travail des journalistes »564. Le
développement du journalisme de marché a créé une position pour un titre s’affranchissant de
555
XXI n°16, édito.
Idem.
557
Idem.
558
Idem.
559
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
560
Idem.
561
XXI n°5, édito.
562
XXI n°13, édito.
563
XXI n°17, édito.
564
Entretien réalisé le 7 septembre 2011.
556
110
tous ces codes marketing : « Je crois que XXI est arrivée à un moment, pour une partie du
public, avec une adhésion qui nous a dépassés, où il fallait couper ce lien entre la publicité et
la presse »565, explique-t-il. Dans un des éditos il est ainsi écrit que XXI est une « revue
entièrement financée par ses lecteurs »566.
Ce refus d’adopter des stratégies marketing se reflète aussi dans l’éditorial. Ainsi, les sujets
économiques et sportifs sont sous-traités. Pour Patrick de Saint Exupéry, cela s’explique par
la porosité entre ces sujets et la communication : « Cela correspond aux univers les plus
pollués par la communication. L'ennemi du journalisme, c'est la communication. Le monde de
l'économie est un des mondes les plus pénétrés par la communication. On ne dit pas des
choses vraies mais on tient des discours qui s'inscrivent dans des stratégies. Il est
extrêmement compliqué d'en rendre compte de manière honnête, sincère et juste car les mots
sont souvent tordus »567.
Section 2/ Une volonté de transparence : l’indépendance économique et
éditoriale
A. Les fondateurs sont actionnaires majoritaires
La revue XXI n’a pas d’actionnaires majoritaires ni d’appartenance à un groupe de presse.
Laurent Beccaria et Patrick de Saint Exupéry détiennent chacun 33% des parts. Les éditions
Gallimard détiennent 20% et les 14% restants sont répartis entre des actionnaires individuels :
Charles-Henri Flammarion, ancien PDG des éditions Flammarion, Patrick Bréaud, ancien
directeur général du CIC, Dominique Villeroy de Galhau, directeur général de La Financière
Tiépolo et Laurent Hebenstreit, directeur des éditions Démopolis. De plus, la revue ne reçoit
pas de subventions.
B. Pas de publicité dans la revue mais une présence sur France Info
XXI n’a pas d’annonceurs. En revanche, la revue a un partenariat avec France Info depuis
2009 : tous les dimanches matin568, l’animatrice interroge pendant trois minutes l’auteur d’un
reportage paru dans la revue. Le logo de France Info apparaît sur le site. Pour Patrick de
Saint-Exupéry, cela permet à la radio de donner une place au grand reportage et à la revue
d'être davantage présente qu’au rythme trimestriel569. De plus, elle a organisé six débats en
565
Entretien réalisé le 7 septembre 2011.
XXI n°16, édito.
567
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
568
Emission France Info-Revue XXI, 8h50.
569
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
566
111
2008 en partenariat avec la Fnac (« le débat du mois »), autour des thématiques des dossiers
de XXI.
C. L’importance de l’éditorial
Un numéro coûte entre 200 000 et 250 000 euros. Le budget pour l’éditorial représente une
part importante : plus de 30%570 des recettes rétribuent l’éditorial. Sur ce point, Laurent
Beccaria est admiratif du modèle économique de certaines revues anglo-saxonnes : « Je vois
The New Yorker, je vois The Economist, je suis extrêmement impressionné par les moyens
qu’ils mettent dans l’éditorial, c’est la clé, le nerf de la guerre. La première chose qu’il
faudrait faire, c’est supprimer tous les commerciaux, tous les marketing, toutes les études, et
que tout l’argent soit mis dans l’éditorial. »571
Section 3/ Le système des piges : redonner du sens au travail journalistique
La rétribution est largement supérieure à celle qui prévaut dans la presse : 4000 euros pour un
récit (de 20 à 30 feuillets) plus les frais pour un reportage, 600 euros pour un dessin original,
7500 euros pour la prépublication d’une bande dessinée et 3000 euros pour un portfolio.
Ainsi, un récit dans XXI est payé deux fois plus que dans un quotidien parisien (65,08€ le
feuillet572 contre 160€ à XXI), et 2,5 fois plus que dans un hebdomadaire (52,41€ le feuillet).
Selon Laurent Beccaria, il ne s’agit pas de piges de luxe, mais d’attirer les reporters en herbe,
sa volonté étant de « faire de XXI un vrai lieu d’accueil, d’aspiration, pour des jeunes
journalistes »573. Patrick de Saint Exupéry parle ainsi d’« une sorte de bourse permanente pour
les jeunes »574. Mais ce système de rémunération est aussi un moyen d’assurer une égalité :
tous les auteurs ont la même rémunération : les prix sont fixés pour une illustration, la
couverture, une BD, un portfolio, une interview… Selon Laurent Beccaria, personne ne va
venir pour de l’argent : « On est contre cette politique de signature »575.
Section 4/ La librairie : des histoires humaines à la place du marketing
XXI est édité par la maison d’édition Les Arènes et par la société d’édition Rollins
Publications, créée par Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry. La revue est diffusée
par le CDE et distribuée par la SODIS, la filiale de distribution du groupe Gallimard.
570
Voir annexe 16, p.138.
Entretien réalisé le 7 septembre 2011.
572
Source : Syndicat national des journalistes.
573
Entretien réalisé le 7 septembre 2011.
574
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
575
Entretien réalisé le 7 septembre 2011.
571
112
A. Le livre : une tradition pour les reporters en quête d’un espace de liberté
Les fondateurs renouent avec la tradition de l’édition. De nombreux reporters ont publié leurs
récits dans des livres, tels Albert Londres ou Joseph Kessel. Aujourd’hui, on retrouve souvent
dans les quotidiens des extraits des livres de leurs journalistes. Pour assurer l’intégralité de
leur reportage, s’offrir une place pour la subjectivité et le récit de leur expérience personnelle,
des reporters trouvent encore aujourd’hui dans l’édition une alternative au reportage publié
dans la presse, qui n’offre qu’une liberté limitée. C’est par exemple le cas de la journaliste
Florence Aubenas, avec son enquête Le Quai de Ouistreham576, qui s’est placée à la troisième
place dans le classement 2010 Ipsos/Livres Hebdo. Delphine Saubaber, grand reporter à
l’Express, a elle aussi publié un livre, avec son collègue Henri Haget. Ils ont étendu des
reportages parus dans le journal et en ont écrit de nouveaux. « Ils trouvent dans le monde de
l’édition à la fois pour l’écriture et pour le temps d’enquête quelque chose qu’ils ne trouvent
plus dans la presse. (…) Malheureusement je dirais que l’édition devient un débouché naturel.
A côté de ça on vous dit à la fois qu’on peut faire très long sur internet, et d’écrire très court
parce que le lecteur n’est pas capable de digérer plus de 2 000 signes… »577 Selon elle,
certains récits demandent une grande place, offerte exclusivement par le livre :
« Je pense à un repenti qui a ouvert notre livre et qu’on a cherché pendant des mois, un ancien
tueur de Casa Nostra [la mafia sicilienne], un très gros tueur. On n’avait même pas proposé le
reportage à l’Express, parce qu’on voulait restituer la parole d’un mafieux à l’état brut, et je
crois qu’on a fait 40 000 signes dans le livre, indispensable pour raconter le cursus de A à Z.
Le repenti, qui est né dans une famille mafieuse, qui grandit, qui apprend à tuer une fois, deux
fois, trois fois, qui après ensuite décrit par le menu son escalade de crime, la façon dont il
étrangle, pourquoi il le fait en tant que soldat d’une organisation, qui raconte ensuite son
repentir, après son arrestation, qui décrit aujourd’hui la vie infernale qu’il vit aujourd’hui dans
la solitude absolue, sous un faux nom, une fausse identité. Ce n’est pas forcément que ça
aurait pas pu être raconté en 10 000 signes, mais ça aurait été gâcher une matière
extraordinaire du point de vue du témoignage. »
La diffusion en librairie de XXI et la participation d’écrivains perpétuent la tradition de récits
au long cours publiés en livres. La revue a même publié à trois reprises des « prolongements »
ou des recueils de ses enquêtes, présentés sous l’appellation « les livres de XXI », publiés aux
Editions les Arènes-XXI. Le premier était Ici-bas, de Sylvie Caster (2010). Ce recueil de
reportages déjà publiés dans XXI regroupe « Cinq histoires de Français que l’on entend
576
577
AUBENAS Florence, Le Quai de Ouistreham, éditions de l’Olivier, 2010.
Entretien réalisé le 7 septembre 2011.
113
guère ». Le second est intitulé Des nouvelles d’Alain, et réalisé par Emmanuel Guibert, Alain
Keler et Frédéric Lemercier (2011). Le feuilleton de quatre récits graphiques publiés dans
XXI est ici « complété et enrichi » par des témoignages, des photographies et deux reportages
inédits, en Italie et en Slovaquie. Enfin, Olivier Balez, l’auteur du récit-graphique publié dans
XXI qui « raconte l’histoire de son frère Eric et de ses compagnons, atteints de la maladie de
Crohn, qui décident de s’attaquer à l’ascension des sommets », a publié La Cordée du Mont
Rose (2011).
B. Le libraire, « premier soutien »
1. Des libraires séduits par les valeurs de la revue
Le premier contact avec la revue s’est fait différemment selon les librairies. Antoine Fron,
directeur de l’Arbre à Lettres de Mouffetard, connaissait déjà Patrick de Saint-Exupéry, qui
lui avait parlé en amont de son projet. De plus, la librairie était située près des anciens locaux
des Arènes : « Ils allaient voir les libraires autour d’eux pour voir comment ils ressentaient les
choses. On a été associés au lancement. »578 Pour l’Arbre à Lettres Bastille, une des librairies
qui vend le plus XXI, c’est aussi une partie de l’équipe qui leur a montré le projet plusieurs
fois, raconte Eric Raimond579, responsable du rayon revue et littérature. Puis les représentants
du Centre de diffusion de l’édition leur ont présenté la revue, quelques semaines avant la
publication. Eric Raimond et Antoine Fron ont commandé une soixantaine de revues, ce qui
représente une grande quantité pour eux.
Selon Pierre Bottura et les libraires interrogés, c'est un pari, à la fois pour l'éditeur et le
libraire, ce dernier ayant deux ou trois mois pour les vendre. Les libraires expliquent qu’ils
ont été séduits par le côté innovant et actuel : « Cela nous semblait novateur, correspondre
aussi à l’esprit du temps, sans publicité, plus long, le fait que ce soit trimestriel. »580, explique
Antoine Fron.
2. L’hommage à la librairie indépendante, qui privilégie l’humain au marketing
90% des achats se font dans les librairies indépendantes et dans les grands magasins culturels
(Fnac, Cultura, Virgin…)581. Les libraires ont toujours cru en cette revue : au fil des numéros,
« ils ont continué de jouer le jeu »582, selon Pierre Bottura. Patrick de Saint Exupéry et
Laurent Beccaria insistent sur le fait que le soutien et la visibilité des libraires ont été
578
Entretien réalisé le 11 avril 2012.
Idem.
580
Idem.
581
Les 10% restants sont les ventes dans les Relay des gares et les aéroports.
582
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
579
114
déterminants dans le succès de XXI. Dans l’édito du hors-série « Histoires de livres »583, ils
écrivent : « Sans la librairie indépendante, l'aventure de XXI serait restée lettre morte ». Dans
ce même édito, ils rendent hommage au réseau de libraires indépendants qui ont rendu
possible le succès de leur revue. Selon eux, leur démarche est dénuée de stratégie marketing :
« Qu’est-ce qu’une librairie indépendante ? C’est une librairie qui n’appartient ni à un groupe
industriel ou commercial, ni à une chaîne. C’est un lieu où des libraires ont à cœur de diffuser
les livres qu’ils aiment, en dehors des impératifs du marketing. Les libraires indépendants
mènent une politique de fonds (en présentant des ouvrages qui se vendent sur la durée). Ils
font ‘du commerce avec des œuvres de l’esprit’, selon l’expression de Gaston Gallimard.
Dans chaque magasin, une personne ou une équipe invente son style de librairie. À l’instar
des cinémas indépendants – et autrefois des disquaires indépendants – ces libraires mettent en
avant leur goût et leur compétence. L’existence de ce réseau représente une chance pour les
lecteurs, qui y trouvent une écoute et un conseil. C’est aussi un formidable bouillon de culture
pour les éditeurs, qui peuvent prendre des risques et imposer des auteurs ou des projets à
contre-courant. (…) Car c’est l’évidence : sans libraires indépendants, il n’y a pas d’éditeurs
indépendants, ni de lecteurs libres. »584
3. Un statut privilégié pour les libraires
L’équipe de XXI a tout prévu pour ne pas perdre ses premiers soutiens. Un présentoir pour les
revues leur est fourni et plusieurs affiches sont offertes à chaque numéro. Le service de presse
auprès des libraires est assuré par Pierre Bottura, qui selon Antoine Fron 585 vient chaque
trimestre leur apporter la revue à l’avance.
Au niveau économique, le modèle est avantageux pour les libraires : il n’y a pas de réduction
sur le prix de l’abonnement, pour ne pas leur faire concurrence. « Si on commence à offrir des
abonnements à prix cassés on se prive de notre premier soutien »586, explique Pierre Bottura.
Concernant les valeurs, les libraires se reconnaissent dans la philosophie de la revue selon
Pierre Bottura : « Les libraires aiment aussi XXI car c'est une revue indépendante, sans
publicité, et qui ne vit que par ses lecteurs. Sans que ça soit quelque chose de revendiqué
politiquement, c'est un signe qui est apprécié par la profession, ils s'y reconnaissent. On
n'appartient pas à Hachette et il n’y a pas des pubs pour Guerlain. Outre la liberté éditoriale
que ça permet, dans un contexte comme le nôtre où la librairie française est très fragilisée,
583
Hors-série revue XXI, Histoires de livres, 07/05/09.
Idem.
585
Entretien réalisé le 11 avril 2012.
586
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
584
115
menacée, c'est une façon de dire ‘on fonctionne comme vous et on ne veut être vendu que par
vous’»587.
C. Les avantages et les inconvénients économiques : la librairie, entre choix
raisonné et prise de risque par rapport au contexte économique
1. Les risques et les contraintes
Les fondateurs ont choisi la TVA édition, à 5,5%, et depuis le 1 er janvier 2011 à 7%588, et non
pas la TVA presse, à 2,2 %, alors qu’ils auraient pu le faire (ils sont commission paritaire).
Selon Patrick de Saint-Exupéry, ces choix sont conformes à leur projet : « D'un point de vue
économique nous avons fait des choix aberrants à peu près de A à Z. Nous n'avons pas de
publicité et nous n'avons pas de subventions. La seule chose que nous avons acceptée c'est
l'aide au portage, les tarifs presse pour les envois postaux. On est libre, c'est notre
histoire »589. De plus, les recettes des libraires sont encaissées à 135 jours fin de mois.
Ainsi le CA du numéro n’est qu’encaissé qu’environ 4 mois après sa mise en vente. C'est une
contrainte importante par rapport au réseau NMPP. Mais si ce mode de diffusion est plus
cher, à moyen terme il a des avantages.
2. Des avantages non négligeables
Diffuser la revue via le réseau des librairies a plusieurs avantages, à la fois pour la revue, et
pour les libraires. D’une part, cela limite le nombre d’invendus590. En effet, la présence des
codes-barres sur les revues permet de localiser en temps réel les librairies où elles se vendent
bien ou pas. Ainsi, Laurent Beccaria explique que les libraires ont ajusté les quantités
commandées à leur chiffre de ventes de la revue. Il s’agit d’une économie non négligeable.
Selon l’économiste Nadine Toussaint-Desmoulins, « Pour les entreprises, ces invendus sont la
source de coûts multiples : fabrication excédentaire d'exemplaires dont la valeur marchande
est très vite réduite au seul prix du vieux papier, flux aller, puis flux retour des invendus pour
lesquels il faut parfois procéder à la destruction. »591 De plus, les librairies conservent une
partie des numéros de XXI, au contraire d’un kiosque où l’ancien numéro est
automatiquement remplacé par le nouveau. Ainsi, la part des invendus est passée de 25% en
587
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
XXI : « XXI est soumise au régime du livre. A partir du 1er janvier 2011, la TVA sur les livres passe à 7%.
L’augmentation de 50 centimes du prix > réduire le déficit de l’Etat, ne bénéficie ni aux libraires, ni à la
rédaction »
589
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
590
Le taux de retour de livres est de 24,4% en 2011, selon le Syndicat national des Editeurs.
591
TOUSSAINT-DESMOULINS Nadine, « Les causes économiques de la crise de la presse française ». In:
Quaderni. N. 24, Automne 1994. p. 53.
588
116
2008, à 18% en 2009, puis à environ 15% à partir de 2010, contre une moyenne de 40 % dans
les kiosques592pour les journaux.
Ensuite, la librairie offre une visibilité plus grande qu’en kiosque, de par la présentation d’une
part, et du fait de la présence de libraires qui conseillent les clients. Des rencontres avec les
auteurs ont aussi été organisées en librairie.
De plus, les libraires insistent sur le fait que cela leur permet de capter un lectorat plus large
que le lectorat traditionnel d’une librairie. Selon Antoine Fron, « c’est de la clientèle presse.
Cela s’adresse à un public qui cherche de l’info et de la réflexion mais différente de celle
qu’on trouve des hebdomadaires. »593 La périodicité leur permet de fidéliser la clientèle :
« cela nous a fait venir des clients qui rentraient dans la librairie uniquement pour ça. »,
témoigne Antoine Fron. Les clients demandent d’ailleurs souvent le numéro avant sa sortie.
Enfin, le prix élevé permet aux libraires de faire de « bonnes semaines » à la sortie de XXI :
« 100 exemplaires à 15 €, c’est mieux que le Magazine littéraire qui vaut 5 € et où vous en
vendez 15. »594, explique Antoine Fron.
Section 5/ Le rapport à l’Internet : se différencier d’un site d’info
A. Une critique de la logique d’Internet
L’idée de créer une revue telle que XXI a émergé en réaction à la logique d’immédiateté qui
règne sur internet. Selon Patrick de Saint-Exupéry, « Le point déclencheur a été la nécessité
de s'adapter à Internet : le fait de dire que la marque est ‘multi-support’. Or, lorsque l'on parle
de titre, on est dans un univers spécifique. Un titre n'est pas multi-support, il s'inscrit dans un
univers »595. La logique économique du web, qui repose notamment sur la publicité, n’est pas
non plus appréciée. Laurent Beccaria a d’ailleurs déclaré que XXI était « l’un des premiers
journaux post-internet »596. Les réseaux sociaux sont égratignés notamment dans un édito :
« La vie et l’information ne peuvent se résumer à un fil d’articles courts, à une collection de
billets d’humeur, de tweets de 140 signes ou au bouton ‘like’ de Facebook. »597
592
Le taux moyen d’invendus est annoncé à 40 % pour les 3 500 journaux commercialisés par les NMPP en
2009. « Une deuxième vie après le kiosque », terraeco.net, 27/04/09.
http://www.terraeco.net/Une-deuxieme-vie-apres-le-kiosque.html
593
Entretien réalisé le 11 avril 2012.
594
Idem.
595
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
596
« XXI : la qualité peut payer », Yves Tradoff (magazine Discordance) et Aqit (Association pour la Qualité de
l’Information), 09/03/09. http://yvestradoff.over-blog.com/article-xxi-la-qualite-peut-payer-64427121.html
597
XXI n°17, édito.
117
B. D’un simple blog à la création du site www.larevue21.fr : l’empreinte
spécifique de XXI
C’est pourquoi l’équipe a, dans un premier temps, lancé un simple blog, avec les rubriques
classiques, comme la présentation du projet, de l’équipe, mais aussi, plus rare, des
actionnaires. Une boutique en ligne et une revue de presse sont disponibles.
Puis, à l’hiver 2011, le blog est devenu un site web à part entière 598. Les droits pour le nom de
domaine du site ont été achetés. Mais pour Patrick de Saint-Exupéry, le contenu ne changera
pas : « le site fonctionne toujours selon la même logique. Nous n'allons pas en faire un site
d'information. C'est beaucoup plus confortable d'un point de vue technique, plus agréable
aussi. Ce n'est pas pour changer le contenu : la tonalité entre ce qu'était le blog et ce qu'est le
site reste la même. C'est une adaptation, pas une révolution »599.
Ainsi, le site n’a pas de pub, les reportages publiés dans XXI ne sont pas mis en ligne, et le
graphisme du site est calqué sur celui de la revue. Pour Léna Mauger, qui a opéré la
transformation, le site garde l’empreinte de XXI : « A la différence des sites de journaux qui
sont des sites de flux d'information, ça reste un site au temps long, on ne met pas d’articles
tous les jours. Il y a des sujets qui ne sont pas du tout liés à l'actualité. Ça reste une revue
papier : on ne met pas en ligne les articles de XXI. D’ailleurs, lire 35 000 signes sur Internet,
c'est pas du tout adapté. L'idée c'est d'être une vitrine de XXI, et de proposer des articles qui
soient dans le prolongement et dans l'esprit de XXI. On peut vraiment se balader dans
l'univers de la revue. On fait des liens entre les papiers, on les classe de différentes
manières. »600
Patrick de Saint-Exupéry affirme que le blog ne rapporte pas d’argent : le site est conçu selon
lui comme permettant de faire davantage connaître la revue, et de donner des nouvelles au
long du trimestre.
C. La nécessité de garder le lien avec les lecteurs
Léna Mauger explique la création tardive d’un site complet par l’importance du lien avec le
lecteur : « Au départ on n'était pas réticent, mais il fallait trouver la bonne manière d'exister
sur internet. Il faut qu'il existe un lien avec le lecteur sur internet, mais trouver la forme de ce
598
Voir annexe 15, p.138.
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
600
Idem.
599
118
lien a pris un peu de temps »601. Ainsi, les « reportages complémentaires », sont présentés
comme un moyen permettant aux lecteurs de « garder un lien avec la revue »602.
Pour cela, au fil des mois, le site se développe de plus en plus, acquérant davantage de
caractéristiques d’un site d’information « classique ». Des prolongements des récits sont
publiés dans la rubrique « Autour des récits ». Les mini-biographies des auteurs et
illustrateurs qu’on trouve dans la revue sont disponibles sur le site. Les archives sonores des
interviews des auteurs par France Info sont disponibles. XXI a sa newsletter, sa « boîte à
mots » pour laisser un message. Des vidéos et photos des rencontres avec les lecteurs et des
informations sur les coulisses de XXI sont diffusées. Des reportages inédits de jeunes
reporters sont publiés. Ils sont nettement moins longs que ceux publiés dans le magazine
(entre 4000 et 10 000 signes), publiés régulièrement. Le choix des auteurs est donc moins
sélectif. Il y a la possibilité d’écrire des commentaires et de partager l’article sur Facebook. La
revue a d’ailleurs une page officielle sur le célèbre réseau social. L’édito de chaque numéro
est dorénavant publié, ainsi que le sommaire et un résumé succinct de chaque reportage. Une
rubrique « coups de cœur » a aussi fait son apparition dans les « bonus ». Par exemple, on
peut lire un article sur les journaux muraux accrochés au Japon au lendemain du tremblement
de terre et du tsunami en 2011, à l’occasion d’une exposition à Paris qui expose ces papiers.
La rubrique « Vous lirez bien quelque chose » est un rendez-vous hebdomadaire proposé par
Pierre Bottura. Le responsable libraire va à la rencontre d’un autre libraire, qui présente sa
librairie, son parcours et un livre qui l’a marqué. Les coordonnées de la librairie sont
précisées, ainsi que les sites qui permettent de commander l’ouvrage. Ainsi, le site a
développé et diversifié ses contenus au fil des mois.
CHAPITRE 3 - Une revue de niche mais qui a su trouver
un équilibre rapidement
Section 1/ Des économies sur l’infrastructure
Laurent Beccaria explique qu’ils ont cherché à faire des économies sur le côté commercial. Ils
ont voulu les frais de fonctionnement les plus faibles possible ». Les frais de structure
601
602
Entretien réalisé le 1er mars 2011.
Fascicule publié avec XXI.
119
représentent 21%603 des charges, ce qui, rapporté à l’utilisation de 15 euros pour la vente au
numéro, représente 8% (gestion et frais de structure).
A. Les locaux de XXI au siège des Arènes
Ce sont les bureaux des Arènes et de l’Iconoclaste. Le loyer est peu cher : Laurent Beccaria a
rencontré l’un des fils du fondateur du Seuil, Pascal Flamand, qui a pris en charge les travaux
et loue les locaux dans des « conditions amicales »604, à un loyer de 30 à 40 % inférieur au
prix du marché.
B. La création de Rollins publications
Pour démarrer leur projet, Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry ont créé une société,
Rollins Publications, pour éviter de mettre en péril la maison d’édition des Arènes. Laurent
Beccaria est le président de cette SAS au capital de 55 728 €. Cette société a pour actionnaires
Laurent Beccaria, Patrick de Saint-Exupéry et d’autres actionnaires minoritaires.605 La mise
de fond a été de 450 000 €. C’est un budget de lancement limité : à titre d’exemple, celui du
magazine GQ lancé la même année que XXI a atteint 10 millions d’euros606. 250 000 € ont été
utilisés pour l'investissement (pré-maquette, numéro zéro, colonnes en bois pour les libraires,
etc.).
C. L’équipe : une mise en commun de salariés
L’équipe compte à peine six salariés : Laurent Beccaria, Patrick de Saint-Exupéry, Léna
Mauger, une responsable des abonnements, et deux personnes de l'administratif. En effet, sur
14 membres de l’équipe de XXI, neuf sont soit salariés ou collaborateurs des Arènes607, ou
auteur d’un livre édité par les Arènes. Ainsi, XXI loue les services d’une autre société,
réduisant les frais administratifs.
603
Voir annexe 16, p.138.
Entretien avec Laurent Beccaria réalisé le 7 septembre 2011.
605
Entretien avec Laurent Beccaria réalisé le 7 septembre 2011.
606
« Bataille d'éditeurs sur le marché des magazines masculins généralistes », Pascale Santi, Le Monde,
19/02/08.
http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2008/02/19/bataille-d-editeurs-sur-le-marche-desmagazines-masculins-generalistes_1013171_3236.html
607
Les salariés sont communs aux Arènes et à Rollin Publications sont : Laurent Beccaria (Directeur), JeanBaptiste Bourrat (Secrétaire général), Laurence Corona (Direction de la Communication et du 27 Rue Jacob),
Aleth Stroebel (Fabrication et coordination éditoriale), Sidonie Mangin (Assistance communication), Christelle
Lemonnier (Comptabilité et administration), Pierre Bottura (Relations libraires et relations diffusion), Quintin
Leeds (Direction artistique) et un collaborateur extérieur, Placid (Direction artistique).
604
120
Section 2/ Un équilibre des finances et une augmentation du nombre de
ventes et d’abonnés
A. Des ventes qui augmentent
En 2008, le premier numéro a été vendu à 41 500 exemplaires608. Le titre a bénéficié de l’effet
de nouveauté : le deuxième numéro s’est beaucoup moins vendu (26 600 exemplaires). Les
ventes ont continué à baisser pour le numéro 3, qui s’est vendu à 23 100 exemplaires. Puis, les
ventes ont augmenté pour le numéro 4 (28 500 exemplaires). A partir de ce numéro, les
revues se vendent en moyenne à 30 000 exemplaires. Cependant, des numéros marchent plus
que d’autres. Ainsi, le numéro 7 s’est vendu à 22 584 exemplaires, et le numéro 16 à 35 800
exemplaires.
Le taux de diffusion609 suit les mêmes évolutions. Le taux de diffusion dans les Relay et les
Maisons de la presse est passé de 5,5% à presque 20%610. Les magasins Relay ont multiplié
leurs ventes par deux. Les ventes en Belgique et en Suisse ont doublé en quatre ans, elles
représentent 2,5 % du total en 2012611. En revanche, les ventes dans les grandes surfaces
culturelles (Fnac,Virgin...) sont en diminution. Elles atteignent en 2011 la moitié des ventes
de 2008.
B. Un nombre d’abonnés en augmentation
Le nombre d’abonnés a été multiplié par plus de 120 en quatre ans612, passant de 74 à l’hiver
2008 à 8944 à l’automne 2011. Les abonnements représentent désormais 10% des ventes613.
C. Un équilibre des finances
Pour la vente au numéro, le bénéfice est de 0,9 € sur les 15 € 614. Pour la vente par
abonnement, il est de 4,1 € sur les 15 € (la commission libraire étant remplacée par les frais
postaux (1,5 €) et la diffusion et la distribution sont remplacées par le traitement des
abonnements (2,5 €)).
608
Voir annexe 17.a.., p.139. Ventes nettes en librairie (hors-abonnement).
Voir annexe 17.b., p. 139. Mise en place et réassort.
610
Entretien avec Pierre Bottura réalisé le 1er mars 2012.
611
XXI n°17, édito.
612
Voir annexe 18, p.140.
613
Voir annexe 19, p.140.
614
Voir annexe 16, p.138. Fascicule publié avec XXI.
609
121
Tous les numéros ont été bénéficiaires dans l’exploitation. La revue a atteint l’équilibre à
partir du numéro 4, c’est-à-dire qu’en moins de trois ans le bénéfice sur la société a été
atteint : les frais de lancement ont été absorbés.
D. Un chiffre d’affaires en hausse
La chiffre d’affaire615 a augmenté de près de 37% en quatre ans : il est passé de 1 768 928 €
en 2008, à 1 963 420 € en 2009, à 2 226 078 € en 2010 et à 2 418 386 € en 2011.
Malgré la fragilité de son modèle économique (n’ayant pas d’annonceurs, ses revenus sont
basés exclusivement sur les ventes), la revue apparaît donc comme un modèle viable puisqu’il
perdure depuis des années.
Section 2/ Une revue de niche
Le public est restreint par le prix de la revue, plus proche de celui d’un livre que d’un
magazine616. Ensuite, la revue a peu de concurrence : XXI se démarque de toutes les autres
revues, non pas par sa forme, mais par son contenu. Enfin, le niveau de diffusion est modeste
si on le compare à celui de magazines. A titre d’exemple, le titre Femme Actuelle a été diffusé
à 426 345 millions d’exemplaires en décembre 2011617. Cela représente presque dix fois la
diffusion de la revue XXI.
Cependant, la diffusion de XXI est supérieure à la moyenne de diffusion d’un livre. Le tirage
moyen d’un livre est en effet de 7937 exemplaires en 2010618, alors que le tirage de XXI
atteint désormais 60 000 exemplaires.
La revue XXI apparaît donc comme une revue de niche économique, mais réalise de bons
scores au vu de son mode de diffusion.
615
C.A. brut ventes en librairies et abonnements.
Le prix moyen d’un livre est de 10 €, selon le Syndicat national des Editeurs.
617
Diffusion totale (OJD).
618
Rapport Economie du livre, Les chiffres clés du secteur du livre, Observatoire de l’économie du livre du
Service du livre et de la lecture, édition 2010-2011, mars 2012, p.1.
616
122
Conclusion
L’équipe de la revue XXI a fait des choix éditoriaux, artistiques et économiques atypiques
dans le contexte actuel de la presse. Face à l’exigence d’immédiateté propre au web, elle a
choisi une périodicité trimestrielle. Face à la standardisation de l’information, notamment due
au développement des sites d’information, elle a mis l’accent sur la qualité et l’originalité de
l’éditorial avec des articles indépendants de l’actualité. Face à la réduction des formats et à la
raréfaction du grand reportage et de l’investigation, l’équipe a opté pour des reportages et
enquêtes au grand format. Face à l’uniformisation de la mise en page des journaux, elle a
choisi une maquette identifiable. Face aux soupçons de manque d’indépendance dont
font l’objet les médias, elle s’affirme comme indépendante et voulant retisser un lien direct
avec le lecteur.
En affirmant ce décalage avec la presse traditionnelle, l’équipe a transformé les handicaps du
papier en atouts. En effet, face aux mutations dont la presse fait l’objet, il s’est constitué un
créneau pour un « OJNI » (Objet Journalistique Non Identifié) comme XXI. Certains lecteurs
font même dans l’achat de cette revue un geste militant, pour une presse de qualité. A travers
leurs éditos, les fondateurs expliquent leurs choix en mettant en opposition ceux qui sont
effectués par les patrons de presse. Ce positionnement rappelle celui de certains
professionnels de la presse pendant l’entre-deux guerres : ils étaient nombreux à faire le choix
prestigieux du grand reportage, véritable moyen de se démarquer de la concurrence.
Or, aujourd’hui, au sein de la presse traditionnelle, si le genre apporte toujours un gage de
crédibilité au titre, le reporter n’a plus l’aura qu’il pouvait avoir au début du XXème siècle et
le style des reportages apparaît comme secondaire. Le grand reportage s’adapte aujourd’hui
aux formats courts d’internet, au budget limité des rédactions et à la réticence supposée des
lecteurs pour la lecture d’articles de plus de 5000 signes. En revanche, les grands reporters ont
toujours cette volonté d’apporter un « regard » à travers leur expérience du terrain. La
définition du grand reportage a peu évolué : ce sont les modalités d’exercice du métier qui ont
changé.
L’émergence de XXI correspond à la fois à un retour aux fondamentaux du grand reportage
tel qu’il est défini au cours du XXème siècle, et à une modernisation du genre. En effet, on
retrouve dans les différents articles le ton de compassion qu’on peut trouver dans les
reportages d’Albert Londres ou de Joseph Kessel. Face à la complexité du monde, c’est
l’homme qui est au centre du reportage. La revue renoue aussi avec la dimension littéraire du
123
reportage, en faisant de chaque article un véritable récit. D’autre part, la revue XXI modernise
le reportage, à la fois par l’hybridité de la maquette, du contenu et de l’esthétisme de la revue.
Ainsi, elle reprend les caractéristiques du grand reportage pour les transposer à des genres
contemporains comme le portfolio ou le récit graphique. Même les pages Actualité sont
conçues afin de transcrire le « réel », c’est-à-dire la dimension subjective propre au reportage.
Le dessin de couverture, qui représente toujours un visage, et les diverses illustrations qui
accompagnent les reportages ont aussi comme fonction de mettre l’humain au cœur de la
philosophie de la revue.
XXI a fait le pari de la demande de lecteurs qui ne trouvaient pas, dans l’offre actuelle, de
journaux allant à rebours de la tendance. Malgré le niveau de diffusion modeste, l’équilibre
économique de la revue et les témoignages de lecteurs montrent qu’il existe en effet une
véritable appétence pour ce type de revue. On observe une demande de nouveauté de la part
de publics plus scolarisés. Ce constat peut aussi être fait à la lumière d’études montrant que
c’est le mauvais rapport qualité/prix qui freine l’achat des magazines, plutôt que le prix.
D’ailleurs, de nombreuses personnes interrogées se disent prêtes à payer davantage pour des
titres qui le valent vraiment.
La revue XXI s’est donc positionnée sur un secteur du marché encore vacant. Cependant, la
multiplication des mooks pose le problème des limites de ce marché. Le risque est celui d’un
effet de saturation, surtout si des revues cherchent à se placer sur le même créneau thématique
que les autres. Se pose donc la question du seuil de rentabilité d’un tel modèle économique,
particulièrement fragile. Cependant, face aux difficultés dont font l’objet les réseaux de
distribution presse, le mode de distribution choisi offre des avantages : la diffusion en librairie
permet de réduire le nombre d’invendus, et de bénéficier d’une meilleure visibilité que dans
les kiosques.
Une autre évolution concerne les auteurs eux-mêmes : on observe un déplacement du grand
reportage au long cours vers les pigistes. Les grands reporters des années 1920 étaient
mensualisés ; aujourd’hui, le long reportage au style littéraire est plutôt le fait de pigistes et
d’indépendants, les reporters en poste étant limités au sein de leur journal à des articles courts.
Les auteurs qui collaborent à XXI trouvent alors dans cet espace une possibilité d’écrire avec
davantage de subjectivité et de liberté, que ce soit au niveau du format plus long, ou au niveau
du style littéraire. Ces journalistes peuvent être en rupture de journaux, ou bien être des
titulaires faisant des piges occasionnelles afin de combler leur frustration professionnelle.
124
Deux dimensions se superposent donc. D’une part, il s’agit d’un espace de liberté,
d’ouverture et d’humanité, où le lien avec le lecteur est fondamental. Ce lien est notamment
permis par la liberté offerte par l’édition et par leur présence sur Internet. Ainsi, la revue livre
des détails sur la vie de l’équipe, précise les conditions de réalisation de XXI. C’est l’humain
qui est le fil conducteur. Au niveau éditorial, ce sont les histoires de gens – ordinaires ou pasqui sont privilégiées. Au niveau biographique, ce sont les valeurs qui permettent de définir
une « famille intellectuelle ». Enfin, il y a une volonté de transparence économique et un
respect affirmé de l’auteur, celui-ci percevant une haute rémunération, qui est la même pour
toutes les signatures. Enfin, la transparence et l’indépendance sont présentées comme le gage
du respect du lecteur.
D’autre part, XXI est comparable à un marché du grand reportage. Il s’agit d’un espace
prestigieux. En effet, si le recrutement se veut ouvert aux profils atypiques, la nature de la
revue impose des normes comme la qualité d’écriture qui limite, de fait, l’ouverture annoncée.
Les auteurs de XXI ont pour la majorité d’entre eux un capital scolaire et culturel très
important. Ainsi, les références aux grands noms du grand reportage montrent que l’équipe se
place dans cet héritage et tentent de perpétuer cette vision traditionnelle, à travers une logique
de valeurs communes.
Ainsi, le grand reportage, devenant rare dans la presse populaire, se déplace dans la presse
intellectuelle et dans l’édition. Cette mutation et l’émergence d’un nouveau modèle de presse
posent la question de l’avenir du journalisme. Tout comme les fondateurs de XXI, le
philosophe Marcel Gauchet fait le pari du développement d’un nouveau modèle, qui se
différencierait de celui des mass media. Ainsi, selon lui, il se profile un « journalisme à deux
vitesses »619 :
« En démocratie, ce qui est d’abord élitiste a tendance à se répandre parce que les masses ne
sont pas stupides. Il faut avoir le courage de faire des choses compliquées et difficiles. C’est
un excellent pari entrepreneurial. Je ne crois pas que le “tous journalistes” et le commentaire
permanent vont durer. Je crois que nous allons vers des médias de second degré. Il y aura des
médias de premier degré qui couvrent, accompagnent. Mais il y aura aussi des médias fiables
avec des experts pour mettre en rapport les informations vérifiées et triées. Le métier semble
se banaliser avec la massification de sa pratique. Je pense qu’au contraire nous allons
retourner vers un vrai professionnalisme journalistique exigeant. »620
619
Extrait d’une interview au journal québécois Le Devoir. In : « Les mooks jouent les meneuses de revue »,
Régis Soubrouillard, Marianne, 21/04/12. http://www.marianne2.fr/Les-mooks-jouent-les-meneuses-derevue_a217037.html
620
Idem.
125
On peut donc faire l’hypothèse que les professionnels de l’information seront amenés à
réfléchir autour d’une complémentarité entre le grand reportage et l’enquête au long cours qui renouent avec le journalisme à l’ancienne tout en proposant des innovations - et les
nouvelles pratiques d’Internet, comme l’immédiateté de l’actualité et le participatif. Avec
l’arrivée des mooks, c’est peut-être une réinvention des usages journalistiques qui est en train
de se mettre en marche.
126
Annexes
Annexe 1. Classement annuel de XXI dans la catégorie « Essais »
Annexe 2. Documents : XXI n°17, reportage « Chine, le grand mensonge ».
Annexe 3.a. Les reportages de XXI par continents.
Annexe 3.b. Les reportages de XXI par zones géographiques.
Annexe 4.a. Les caractéristiques des abonnés à XXI
Annexe 4.b. Le lieu de résidence des abonnés à XXI
Annexe 5. Les titres des reportages de XXI.
Annexe 6. La maquette de Granta.
Annexe 7.a. Le nombre et le pourcentage d’auteurs de XXI par classe d’âge
Annexe 7.b. Le nombre de journalistes par classe d’âge en 2011
Annexe 8. Le statut des auteurs de XXI.
Annexe 9. Les auteurs de XXI diplômés d’une école de journalisme.
Annexe 10. Les prix obtenus par les auteurs de XXI.
Annexe 11. Les auteurs de XXI ayant publié un ou plusieurs livres.
Annexe 12. Le sexe des auteurs de XXI.
Annexe 13. La formation universitaire des auteurs de XXI
Annexe 14. La ou les profession(s) exercée(s) par les auteurs de XXI
Annexe 15. Capture d’écran du site www.revue21.fr
Annexe 16. Utilisation du prix de vente de XXI (15 €) pour la vente au numéro.
Annexe 17.a. Ventes nettes en librairie (hors-abonnement).
Annexe 17.b. Diffusion en librairie (hors abonnements).
Annexe 18. Le nombre d’abonnés à XXI.
Annexe 19. Type de ventes.
127
Annexe 1. Classement annuel de XXI dans la catégorie « Essais »621
Année
2008
2009
2010
2011
Hiver
53
66
59
54
Place dans les meilleures ventes « Essais »
Printemps
Eté
Automne
98
Hors classement Hors classement
64
74
71
68
49
57
70
48
45
Annexe 2. Documents : XXI n°17, reportage « Chine, le grand mensonge ».
621
Classement IPSOS/Livres Hebdo.
128
Annexe 3.a. Les reportages622 de XXI par continents.
Nombre de grands reportages
65
40
25
27
Continent
Europe
Afrique
Amérique
Asie et Océanie
Pourcentage
41 %
25 %
17 %
17 %
Annexe 3.b. Les reportages623 de XXI par zones géographiques.
Zone
Europe de l'ouest
Proche-Orient
Afrique subsaharienne
Amérique du nord
Amérique latine
Asie et Océanie
Europe de l’est
Nombre de grands reportages
55
20
20
14
13
27
10
Pourcentage
35 %
12 %
13 %
9%
8%
17 %
6%
Europe de
l'est
6%
Asie (sauf ProcheOrient) et Océanie
17%
Europe de l'ouest
35%
Amérique latine
8%
Amérique du Nord
9%
Afrique
subsaharienne
13%
Proche-Orient
12%
622
Statistiques effectuées sur les grands reportages, récits graphique, documentaires et portfolios (sauf enquête et
entretien).
623
Idem.
129
Annexe 4.a. Les caractéristiques des abonnés à XXI 624
6%
3%
Hommes
Femmes
35%
Bibliothèques
56%
Couples
Annexe 4.b. Le lieu de résidence des abonnés à XXI 625
2%
6%
7%
Campagne ou rurbains
Grandes villes françaises
Reste du monde
20%
Europe
65%
624
625
Québec
Source : fascicule revue XXI.
Idem.
130
Annexe 5. Les titres des reportages de XXI.
37%
Personnages
Autre
63%
Annexe 6. La maquette de Granta.
131
Annexe 7.a. Le nombre et le pourcentage d’auteurs de XXI par classe d’âge 626.
60
50
40
30
51
52
45
20
30
10
6
0
De 20 à 29 ans
De 30 à 39 ans
De 40 à 49 ans
De 50 à 59 ans
De 60 à 71 ans
Annexe 7.b. Le nombre de journalistes par classe d’âge en 2011627.
626
627
L’âge de 36 auteurs est inconnu.
Source : Les journalistes encartés en 2011, Observatoire des métiers de la presse, juin 2012, p.9.
132
Annexe 8. Le statut des auteurs de XXI.
22%
Pigiste
Permanent
78%
Annexe 9. Les auteurs de XXI diplômés d’une école de journalisme.
14%
Auteurs diplômés d'une école de
journalisme
Auteurs non diplômés d'une
école de journalisme
86%
133
Annexe 10. Les prix obtenus par les auteurs de XXI.
42%
Auteurs ayant gagné au moins un
prix
Auteurs n'ayant pas gagné de prix
58%
Annexe 11. Les auteurs de XXI ayant publié un ou plusieurs livres.
40%
Auteurs ayant publié un ou
plusieurs livres
Auteurs n'ayant jamais publié de
livre
60%
134
Annexe 12. Le sexe des auteurs de XXI.
39%
Hommes
Femmes
61%
Annexe 13. La formation universitaire des auteurs de XXI628.
Formation
Ecole de journalisme
Science Po Paris/IEP de Province/fac science politique
Gestion/commerce
Arts
Philosophie
Droit
Théâtre
Lettres
EHESS
Sciences
HEC
ESSEC
Information/communication/journalisme
Histoire
ENS
Géographie
Cinéma
Total/données
628
Effectifs
25
18
6
6
5
2
2
3
2
2
1
1
3
3
1
1
2
83
%
29
21
2
9
6
2
2
4
2
2
1
6
6
4
1
1
2
100
Statistiques effectuées sur les données disponibles (83 données).
135
Ecole de journalisme
Sciences Po Paris/IEP de
province/fac science politique
Lettres
Histoire
2%
1%
Information/communication/jour
nalisme
1%
2%
Droit
9%
29%
Commerce
EHESS
6%
1%
1%
Sciences
2%
2%
HEC
7%
2%
ESSEC
21%
4%
4%
4%
Philosophie
Arts
ENS
Géographie
Cinéma
Théâtre
136
Annexe 14. La ou les profession(s) exercée(s) par les auteurs de XXI 629.
Profession(s) exercée(s)
Journaliste
Réalisateur/scénariste/documentariste
Ecrivain-romancier
Photographe
Dessinateur BD
Universitaire
Editeur
Psychiatre
Avocat
Géographe
Travailleur social
Total/données
Effectifs
100
26
18
16
9
9
5
2
1
1
1
188
Ecrivain-romancier
1%
0%
1%
Journaliste
0%
5%
3%
%
53
14
10
8
5
5
3
1
0
0
1
100
10%
Photographe
5%
Réalisateur/scénariste/document
ariste
Dessinateur BD
14%
Editeur
Universitaire
8%
Avocat
53%
Géographe
Médecin/psychiatre
Travailleur social
629
Statistiques effectuées sur les données disponibles (188 données).
137
Annexe 15. Capture d’écran du site www.revue21.fr
Annexe 16. Utilisation du prix de vente de XXI (15 €) pour la vente au numéro.
1,7
0,8
1,8
TVA
0,4
Impression
Chaîne graphique
1,2
Gestion et frais de structure
Droits d'auteur
5,5
Rédaction
Commission libraire
2,4
Diffusion / distribution
1,8
138
Annexe 17.a. Ventes nettes de XXI en librairie (hors-abonnement).
45000
40000
35000
30000
25000
20000
15000
10000
5000
0
N°1 N°2 N°3 N°4 N°5 N°6 N°7 N°8 N°9 N°10 N°11 N°12 N°13 N°14 N°15 N°16 N°17 N°18
Annexe 17.b. Diffusion de XXI (mise en place et réassort).
60000
50000
40000
30000
20000
10000
0
N°1 N°2 N°3 N°4 N°5 N°6 N°7 N°8 N°9 N°10 N°11 N°12 N°13 N°14 N°15 N°16 N°17 N°18
139
Annexe 18. Le nombre d’abonnés à XXI.
10000
9000
8000
7000
6000
5000
4000
3000
2000
1000
0
N°1 N°2 N°3 N°4 N°5 N°6 N°7 N°8 N°9 N°10 N°11 N°12 N°13 N°14 N°15 N°16 N°17
Annexe 19. Type de ventes.
10%
10%
Achat à l'unité
Abonnement
Coffret de Noël
80%
140
Bibliographie
OUVRAGES
BLANDIN Claire dir., Le Figaro, histoire d’un journal, Nouveau monde éditions, 2010.
BRUSINI Hervé, Copie conforme, Pourquoi les médias disent-ils tous la même chose?, Seuil,
2011.
CAZARD Xavier et NOBECOURT Pascale, Le guide de la pige, édition Entrecom, 2010.
DELPORTE Christian, Les journalistes en France 1880-1950, Seuil, 1999.
DUBOIS Jacques, Les Romanciers du réel. De Balzac à Simenon, Le Seuil, 2000.
HOCHE Christian, Grands Reporters : Prix Albert Londres, 100 reportages d'exception de
1950 à aujourd'hui, Les Arènes, 2010.
KRAUZE Jan et RIOUX Didier, Le Monde. Les grands reportages (1944-2009), Les Arènes,
2009.
LONDRES Albert, Terre d’ébène, Le Serpent à plumes, 1998.
LONDRES Albert, Au bagne, Le Serpent à plumes, 2002.
LONDRES Albert, Les forçats de la route, édition Arléa, 2008.
LORENTZ Dominique, Une guerre, Les Arènes, 1997.
MARTIN Marc, Les grands reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions
Audibert, 2005.
NEVEU Erik, Sociologie du journalisme, La Découverte, 2009.
PINTO Louis, L’intelligence en action, le Nouvel Observateur, A.-M. Métailié, 1984.
PIVOT Laurence, Le reportage en presse écrite, éditions CFPJ, 2012.
POULET Bernard, La fin des journaux et l’avenir de l’information, Gallimard, 2009.
S. BOYNTON Robert, The New New Journalism: Conversations with America's Best
Nonfiction Writers on Their Craft, Vintage Books, 2005.
SCHUDSON Michael, Discovering the News. A Social History of American Newspapers,
Basic Books, 1978.
SCHUDSON Michael, The Power of News, Harvard University Press, Cambridge-London,
1995.
141
RAMONET Ignacio, L’Explosion du journalisme. Des médias de masse à la masse des
médias, Galilée, 2011.
WEINGARTEN Marc, The Gang That Wouldn’t Write Straight: Wolfe, Thompson, Didion,
and the New Journalism Revolution, Three Rivers Press, New York, 2005.
Grands reportages. Les héritiers d’Albert Londres, éd. Florent Massot, 2001.
Revue XXI : n°1 à 18
Revue XXI, Hors-série Histoires de livres, 07/05/09.
SITES INTERNET
Revue Long cours : http://revue-longcours.fr/blog/
Revue XXI : www.revue21.fr
Le Manifeste du Slow Media : http://www.slow-media.net/manifest. Traduit par le site Owni :
http://owni.fr/2010/08/04/le-manifeste-des-slow-media-traduction-fr/
La déclaration d’intention de Mediapart : http://presite.mediapart.fr/contenu/leprojet.html#Q1
La déclaration d’intention de Rue89 : http://www.rue89.com/qui-sommes-nous
Le 27 rue Jacob : www.27ruejacob.fr
La maison d’édition Les Arènes : www.arenes.fr
La revue Granta : www.granta.com
Le blog de Vincent Hugeux : http://blogs.lexpress.fr/afrique-en-face/
ARTICLES DE PRESSE
Classement Ipsos/Livres Hebdo, dans les magazines Livres Hebdo.
Baromètre TNS Sofres pour le journal La Croix, sur l’état d’esprit des français à l’égard de
leurs médias, publié le 8 février 2011.
http://mediateur.blogs.rfi.fr/article/2011/02/08/journalistes-la-crise-de-confiance-perdure
« Le slow journalisme au secours du format long », Marie Tarteret, blog de l’université de
Tours, 12/09/11.
http://journalisme.univ-tours.fr/blog/
« Jérôme Bouvier : “Le meilleur moyen de tuer le métier de journaliste, c’est de faire vite »,
Emmanuelle Anizon, Télérama, 06/10/09.
142
« Les romans vrais de Kessel », François Busnel, L’Express, 23/06/2010.
http://www.lexpress.fr/culture/livre/francois-busnel-a-lu-reportages-romans-par-josephkessel_900980.html
« Résurrection du grand reportage », Daniel Schneidermann, Libération, 11/05/09.
http://www.liberation.fr/medias/0101566544-resurrection-du-grand-reportage
« Alep se prépare à la riposte du régime de Damas », Florence Aubenas, lemonde.fr,
25/07/12.
http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/07/25/alep-se-prepare-a-la-riposte-duregime-de-damas_1737986_3218.html
« Justice pour les innocents », Philippe Coste, L’Express, 02/11/11.
« Le trimestriel XXI démontre qu’un journalisme de qualité est rentable », Alain Joannes,
30/01/09.
http://www.journalistiques.fr/?q=xxi
Entretien de Joe Sacco, L’Indispensable, Bruno Canard, juin 1998.
http://www.du9.org/Joe-Sacco.
Reportage d'images / Images du reportage, Julien Orselli et Philippe Sohet, mai 2005.
http://www.imageandnarrative.be/
« Le journalisme est-il dans la bulle ? », Léna Mauger, revue21.fr, 15/02/09.
http://www.revue21.fr/Le-journalisme-est-il-dans-la
« Les « Mooks », des revues de papier post-internet », www.lesoir.be, 08/10/11.
http://archives.lesoir.be/les-mooks-des-revues-de-papier-post-internet_t-2011102801MZ1G.html
« Michel Butel, la presse à l’égal d’une œuvre », Le Tigre, n°7, décembre 2007- février 2008.
http://www.le-tigre.net/Michel-Butel-la-presse-a-l-egal-d.html
« Patrick de Saint-Exupéry, un pionnier à rebours », Simon Carraud, blog Pour quelques
lecteurs de plus, 17/11/10.
« XXI : la qualité peut payer », Yves Tradoff (magazine Discordance) et Aqit (Association
pour la Qualité de l’Information), 09/03/09.
http://yvestradoff.over-blog.com/article-xxi-la-qualite-peut-payer-64427121.html
« Le Figaro va supprimer au moins 10% de ses effectifs », L’Expansion, 05/02/08.
http://lexpansion.lexpress.fr/entreprise/le-figaro-va-supprimer-au-moins-10-de-seseffectifs_142587.html
« Plan social pour le groupe Le Monde », Métro, 04/04/08.
http://www.20minutes.fr/medias/223092-Media-Plan-social-pour-le-groupe-Le-Monde.php
« Une deuxième vie après le kiosque », terraeco.net, 27/04/09.
http://www.terraeco.net/Une-deuxieme-vie-apres-le-kiosque.html
« Bataille d'éditeurs sur le marché des magazines masculins généralistes », Pascale Santi, Le
Monde, 19/02/08.
143
http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2008/02/19/bataille-d-editeurs-sur-le-marchedes-magazines-masculins-generalistes_1013171_3236.html
« Les mooks jouent les meneuses de revue », Régis Soubrouillard, Marianne, 21/04/12.
http://www.marianne2.fr/Les-mooks-jouent-les-meneuses-de-revue_a217037.html
EMISSIONS DE RADIO
Emissions « Témoins de passage, Dans la peau d’un grand reporter », France Inter, été 2011.
Emissions France Info-Revue XXI, France Info, 8h50.
Emission « Comme on nous parle », France Inter, 26/03/10.
Emission « France Info - Revue XXI », France Info, 01/04/12.
http://www.franceinfo.fr/medias/france-info-revue-xxi/violaine-leroy-illustratrice-pour-xxi573765-2012-04-01
Emission « Culture Monde », France culture, 23/05/12.
TRAVAUX
CHAMPAGNE Patrick. Introduction « Le journalisme à l'économie », dans : Actes de la
recherche en sciences sociales. Vol. 131-132, mars 2000. pp. 3-7.
DUPONT Françoise, « Les lecteurs de la presse : une audience difficile à mesurer », Le
Temps des médias, 2004/2 n° 3.
GATIEN Emmanuelle, thèse : « Prétendre à l’excellence. Prix journalistiques et
transformations du journalisme », 2010.
HERSENT Jean-François, Direction du livre et de la lecture, Sociologie de la lecture en
France : état des lieux, juin 2000.
PRADIE Christian, « L'irrésistible montée des études de marché dans la presse française
(1920-1990) », Le Temps des médias, 2004/2 n° 3.
TOUSSAINT-DESMOULINS Nadine, « Les causes économiques de la crise de la presse
française ». In: Quaderni. N. 24, Automne 1994. p. 53.
VERON Eliseo, « Les médias en réception : les enjeux de la complexité », Médias pouvoirs,
n°21, Bayard Presse, janvier-février-mars 1991.
Les journalistes encartés en 2011, Observatoire des métiers de la presse, juin 2012.
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Alliance Sud documentation, 21/10 /09.
http://www.alliancesud.ch/fr/documentation/projets/histoire-vivante/la-bd-sen-va-t-en-guerre
144
INSEE
http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/donsoc02b.pdf
Enquête du ministère de la Culture sur les pratiques culturelles et de communication des
Français, 2009.
http://www.pratiquesculturelles.culture.gouv.fr/doc/08synthese.pdf
Rapport Economie du livre, Les chiffres clés du secteur du livre, Observatoire de l’économie
du livre du Service du livre et de la lecture, édition 2010-2011, mars 2012.
ENTRETIENS
Patrick de Saint-Exupéry. Entretien réalisé le 1er mars 2011.
Pierre Bottura. Entretien réalisé le 1er mars 2011.
Léna Mauger. Entretien réalisé le 1er mars 2011.
Dominique Lorentz. Entretien réalisé le 2 septembre 2011.
Philippe Gelie. Entretien réalisé le 6 septembre 2011.
Delphine Saubaber. Entretien réalisé le 7 septembre 2011.
Laurent Beccaria. Entretien réalisé le 7 septembre 2011.
Benoît Hopquin. Entretien réalisé le 8 septembre 2011.
Serge Michel. Entretien réalisé le 8 septembre 2011.
Quintin Leeds. Entretien réalisé le 8 septembre 2011.
Jérôme Boutier. Entretien réalisé le 9 novembre 2011.
Nadine Toussaint-Desmoulins. Entretien réalisé le 9 novembre 2011
Jean-Marie Charon. Entretien réalisé en novembre 2011.
Vincent Hugeux. Entretien réalisé le 20 mars 2012.
Marc Epstein. Entretien réalisé en mars 2012.
Antoine Fron. Entretien réalisé le 11 avril 2012.
Eric Raimond. Entretien réalisé le 11 avril 2012.
145
Table des matieres
INTRODUCTION .......................................................................................................................... 1
Chapitre 1/ Situation du sujet : choix et définition ............................................................ 1
Section 1/ Le développement des « books-mags » : le journalisme au long cours ............. 1
A. Le choix du sujet ...................................................................................................... 1
B. Le phénomène des « mook », objets hybrides entre le livre et le magazine ............ 2
1.
Chronologie du phénomène : XXI fait des émules .............................................. 2
2.
Succès public, médiatique et professionnel d’un nouveau modèle de presse ...... 4
C. Le renouveau de la subjectivité et du format long : une tendance actuelle en France
et à l’étranger ................................................................................................................... 6
1. Théories et manifestes : les influences anglo-saxonnes et allemandes sur la
France .......................................................................................................................... 6
2.
a.
Le Gonzo journalism ........................................................................................ 6
b.
Le « new new journalism »............................................................................... 6
c.
Le slow journalism ........................................................................................... 8
L’influence anglo-saxonne dans la presse traditionnelle ..................................... 8
Section 2/ La crise de la presse : le reportage au cœur du problème… et de la solution .... 8
A. Permanence du débat sur les mutations du journalisme et du grand reportage ....... 8
B. Un double constat .................................................................................................... 9
1.
La crise économique............................................................................................. 9
2.
La crise de confiance .......................................................................................... 10
C. Les solutions préconisées : une prise de conscience de la nécessité d’un recul sur
l’information, mais une divergence sur sa possibilité ................................................... 10
1.
L’approche technologique .................................................................................. 10
2.
L’approche traditionnaliste................................................................................. 10
3.
Une troisième voie : le mélange des deux approches ......................................... 12
Chapitre 2/ La méthode, travaux précédents, difficultés ................................................ 13
Chapitre 3/ Principal résultat, annonce du plan .............................................................. 14
Partie 1/ DE LA GENESE DU « GRAND REPORTAGE » A LA CREATION DE XXI ...................... 16
Chapitre 1/ L’évolution du grand reportage .................................................................... 16
Section 1/ Les origines du grand reportage (des années 1830 aux années 1890) ............. 16
A. Le reportage aux Etats-Unis et en GB, dès le début des années 1830 : la naissance
du grand reportage moderne .......................................................................................... 16
146
B. En France, le « petit reportage » à l’origine du grand : dès les années 1880 ......... 17
1. Les premiers envoyés spéciaux et correspondants de guerre : les reportages de
guerre ......................................................................................................................... 17
2.
Les faits-diversiers à l’origine du grand reportage ............................................. 18
3.
Les transformations sociales, politiques, économiques et technologiques ........ 18
a.
Les transformations politiques........................................................................ 19
b.
Les évolutions économiques ........................................................................... 19
c.
Les innovations technologiques...................................................................... 19
d.
Les mutations sociales : un public plus large ................................................. 19
e.
Une stratégie des patrons de presse ................................................................ 19
Section 2/ Du début du XXème siècle au début de la première guerre mondiale : l’essor
d’un reportage-témoignage ............................................................................................... 20
A. L’essor du grand reportage .................................................................................... 20
B. Le reportage de découverte : écrire au rythme du voyage ..................................... 20
C. Gaston Leroux : style littéraire, engagement et indépendance .............................. 21
D. Mais un investissement encore limité en termes d’effectif et de place .................. 21
Section 3/ L’« âge d’or du grand reportage » dans l’entre-deux guerres .......................... 22
A. Publier des grands reportages pour faire face à la concurrence ............................. 22
B. Des évolutions liées aux transformations sociales ................................................. 23
1.
L’indépendance et le travail sur le terrain valorisés ........................................... 23
2.
Un fleuron de la presse populaire ....................................................................... 23
3.
Une diversification des thèmes........................................................................... 24
4. Albert Londres et Joseph Kessel, les figures mythiques : le reportage devient un
genre humaniste et littéraire....................................................................................... 25
5.
Le livre comme prolongement des enquêtes ...................................................... 27
6.
Des reporters peu diplômés mais bien payés...................................................... 28
7.
La liberté, un privilège des plus grands .............................................................. 29
8.
Un raccourcissement des formats et un marketing déjà critiqué ........................ 29
Section 4/ De l’inflation du grand reportage après la Libération à sa banalisation (1945années 1960) ..................................................................................................................... 29
A. Une profusion de grands reportages....................................................................... 29
B. La banalisation du reportage .................................................................................. 31
Section 5/ Des années 1970 à aujourd’hui : la raréfaction du grand reportage ................ 32
A. Les transformations économiques, technologiques et sociales .............................. 32
B. Le grand reportage dans la presse contemporaine : peu de place et des formats
courts ............................................................................................................................. 34
147
1.
Les quotidiens nationaux .................................................................................... 34
2.
Les suppléments-magazines des quotidiens ....................................................... 35
3.
Les quotidiens régionaux ................................................................................... 36
4.
Les hebdomadaires ............................................................................................. 36
Chapitre 2/ Les caractéristiques du grand reportage ..................................................... 36
Section 1/ « Aller voir » : la distinction entre le journalisme assis/journalisme debout ... 37
Section 2/ Une subjectivité assumée ................................................................................. 37
Section 3/ Longueur des articles et recul sur l’actualité ................................................... 37
Section 4/ « Un état d’esprit » : l’importance du regard ................................................... 37
Section 5/ Un récit : le style littéraire ............................................................................... 38
Section 6/ Du particulier au général pour écrire le réel .................................................... 38
Chapitre 3/ Le grand reportage défini comme l’essence du journalisme ...................... 39
Section 1/ Un âge d’or : les figures prestigieuses comme références ............................... 39
Section 2/ Le déclin du reportage avec l’apparition d’une « nouvelle génération de
journalistes » ..................................................................................................................... 40
PARTIE 2/ UNE VOLONTE DE CHOIX EDITORIAUX COHERENTS AVEC LA PHILOSOPHIE DE LA
REVUE ....................................................................................................................................... 41
Chapitre 1/ Permanence et mutations des caractéristiques du grand reportage.......... 41
Section 1/ Le regard prime (sur) le style et le format ....................................................... 41
A. Un regard subjectif mais plus de mise en scène du reporter .................................. 41
B. … et un style secondaire ........................................................................................ 42
C. Une écriture parfois littéraire mais pas de format long .......................................... 42
D. De la difficulté de trouver un auteur talentueux .................................................... 43
Section 2/ Une liberté relative........................................................................................... 44
A. Un prestige du terrain…......................................................................................... 44
B. … mais une liberté limitée ..................................................................................... 44
Section 3/ L’importance accrue du capital scolaire .......................................................... 44
Chapitre 2/ Le projet éditorial, conçu en réaction aux logiques de la presse
traditionnelle ....................................................................................................................... 45
Section 1/ L’émergence de XXI, réponse à un ensemble de frustrations professionnelles
........................................................................................................................................... 45
A. Constat d’un manque d’épanouissement professionnel ......................................... 45
1.
Face aux logiques commerciales ........................................................................ 45
2.
Face au manque de liberté et d’espace ............................................................... 46
B. Une appétence des journalistes pour un journalisme différent .............................. 48
148
Section 2 : l’affirmation d’une singularité éditoriale ........................................................ 48
A. Une maquette quasi-inédite.................................................................................... 48
1.
Les premiers éléments ........................................................................................ 48
2.
Les pages Actualité : 20 pages ........................................................................... 48
3.
Le dossier : 40 pages .......................................................................................... 49
4.
Portfolio, reportages, enquêtes, entretiens : 98 pages ........................................ 49
5.
BD et histoires vécues : 38 pages ....................................................................... 49
6.
Les derniers éléments ......................................................................................... 49
B. Une singularité dans la construction de la revue.................................................... 50
1.
Des pratiques qui s’opposent à celles de la presse classique ............................. 50
2.
Une absence de règles proclamées dans le choix des articles ............................ 50
3.
Le choix du dossier ............................................................................................ 50
C. Une volonté de sortir de l’actualité immédiate ...................................................... 50
1.
Retrouver le réel ................................................................................................. 50
2.
Les pages Reportages : la variété des pays et des sujets abordés ....................... 52
a.
Les continents et pays représentés .................................................................. 52
b.
Des sujets divers mais des thèmes non abordés.............................................. 52
c.
Des sujets non médiatisés ou tombés dans l’oubli médiatique ....................... 52
3.
Les pages Actualité présentées comme un « décryptage » ................................ 53
D. Des frontières abolies entre roman, BD, photo, documentaire, journalisme :
l’émergence d’une sorte de méta-média sur papier ....................................................... 58
1.
Différents genres pour transcrire le réel ............................................................. 58
2.
Le traitement des genres ..................................................................................... 59
a.
Le récit graphique ........................................................................................... 59
b.
Le portfolio ..................................................................................................... 61
c.
Le documentaire ............................................................................................. 62
d.
Le reportage .................................................................................................... 65
Section 3 : Le public : rassembler une communauté autour de valeurs ............................ 65
A. Un positionnement : des représentations d’un lectorat hétéroclite ........................ 65
1.
Positionnement : une diversité du lectorat ......................................................... 65
2.
Cependant, un lectorat limité par son capital culturel ........................................ 66
B. Correspondre à ses attentes d’exigence ................................................................. 67
C. Créer un lien avec le lecteur : le sentiment d’appartenance à une « communauté »
68
1.
Les choix de XXI expliqués avec pédagogie : partager des valeurs .................. 68
2.
La « maison » XXI et les rencontres en librairie : favoriser un contact direct ... 69
149
3.
Les anecdotes personnelles : créer une complicité............................................. 69
4.
Le ton humoristique des petites biographies ...................................................... 69
5.
Le courrier des lecteurs : fédérer ........................................................................ 70
6.
Un « contrat de lecture » .................................................................................... 70
Chapitre 3/ L’affirmation d’un retour à la dimension littéraire du journalisme
français ................................................................................................................................ 71
Section 1/ Un « journalisme ethnographique » : l’importance du récit pour retranscrire le
réel..................................................................................................................................... 71
A. La tradition du récit : raconter l’histoire de gens ordinaires .................................. 71
B. Une démarche empirique : retranscrire une réalité par le vécu.............................. 72
C. Le ton : tendresse, humanité et compassion envers les sujets ................................ 75
Section 2/ Le style littéraire : une qualité de plume requise ............................................. 76
A. Une notion d’auteurs attachée au prestige ............................................................. 76
B. Les codes de l’écriture littéraire : l’importance donnée aux détails ...................... 76
C. Une méthode journalistique rigoureuse : la volonté d’un récit construit ............... 77
Chapitre 4/ La forme : une dimension esthétique centrale, mise au service du réel .... 77
Section 1/ Un bel objet qui se distingue du format presse .................................. 79
Section 2 / Une iconographie qui a du sens : une volonté de mettre en
exergue l’humain........................................................................................................... 79
PARTIE 3/ PROFIL SOCIOLOGIQUE DE LA REDACTION ET DES AUTEURS DE XXI :
TRAJECTOIRES PROFESSIONNELLES, VALEURS ET RESSOURCES ............................................ 81
Chapitre 1/ L’équipe, une famille intellectuelle construite autour de valeurs
communes : engagement, liberté et conviction................................................................. 81
Section 1/ L’équipe ........................................................................................................... 81
A. Le parcours engagé des fondateurs ........................................................................ 81
B. Les éditions Les Arènes : une histoire de famille intellectuelle ............................ 83
1.
Une « histoire humaine » et engagée................................................................. 83
2.
La porosité entre l’équipe de XXI et celle des Arènes ....................................... 84
Section 2/ Les influences anglo-saxonnes, américaines et françaises : l’appartenance de
XXI à une « famille »........................................................................................................ 85
A. Un journalisme de récit et de réel .......................................................................... 85
1.
Granta ................................................................................................................. 85
2.
The New Yorker ................................................................................................. 86
3.
Atlantic Monthly ................................................................................................ 86
4.
The New York Times Magazine, Vanity Fair .................................................... 86
5.
La presse populaire française du XXème siècle ................................................... 86
150
B. Une exigence d’objectivité..................................................................................... 87
C. La diversité de sujets et d’auteurs .......................................................................... 87
1.
Granta ................................................................................................................. 87
2.
The New Yorker ................................................................................................. 87
3.
Actuel ................................................................................................................. 87
4.
L’Autre Journal .................................................................................................. 87
D. Le lien avec le lecteur ............................................................................................ 88
E. La définition du lecteur .......................................................................................... 88
L’esthétisme ........................................................................................................... 88
F.
Chapitre 2/ Des auteurs aux ressources culturelles élevées et aux valeurs communes 88
Section 1/ Le positionnement : fédérer des auteurs aux envies communes ...................... 88
A. Une « communauté » à la recherche d’un mode et d’un espace d’expression
différent ......................................................................................................................... 88
B. Une diversité de profils et de parcours................................................................... 89
Section 2/ Sociologie des auteurs de XXI : entre profil atypique et parcours prestigieux 90
A. La valorisation d’un profil et d’un parcours différent : un recrutement « ouvert » 90
1.
Une place pour les jeunes auteurs ...................................................................... 90
2.
Une majorité de pigistes ..................................................................................... 91
3.
La valorisation des profils non-formatés ............................................................ 91
B. … complété par des profils et parcours prestigieux : la valorisation du capital
culturel ........................................................................................................................... 92
1.
Des auteurs aux ressources culturelles élevées .................................................. 92
2.
Moins de signataires femmes que de signataires hommes ................................. 92
C. Formation et parcours professionnel : entre profil original et profil standard ....... 93
1.
La formation ....................................................................................................... 93
2.
Le parcours professionnel .................................................................................. 93
Section 3/ Des confirmés aux débutants ........................................................................... 94
A. Les auteurs : des consacrés et des inconnus ........................................................... 94
B. Ce que recherchent les auteurs ............................................................................... 94
1.
Ceux qui veulent se faire un nom ....................................................................... 94
2.
Les auteurs en rupture de journaux .................................................................... 95
PARTIE 4/ UN MODELE ECONOMIQUE ENTRE INNOVATION ET TRADITION, INSCRIT DANS LE
CONTEXTE ECONOMIQUE ACTUEL DE LA PRESSE.................................................................... 96
Chapitre 1/ Que reste-t-il du grand reportage dans la presse dite traditionnelle ?
L’exemple du Monde, du Figaro et de L’Express ........................................................... 96
151
Section 1/ Des mutations économiques… ........................................................................ 96
A. Le Figaro, Le Monde, L’Express : l’investissement dans le grand reportage
littéraire ......................................................................................................................... 96
1.
Le Figaro ............................................................................................................ 97
2.
Le Monde ........................................................................................................... 97
3.
L’Express ........................................................................................................... 98
B. La situation économique actuelle à l’Express, le Monde et le Figaro ................... 98
1.
La réduction du budget alloué au reportage : un temps d’enquête réduit .......... 98
2.
La réduction des formats .................................................................................. 100
3.
La baisse des effectifs des reporters ................................................................. 100
4.
La suppression des services étrangers .............................................................. 101
5.
Une profession vieillissante ............................................................................. 101
6.
Le nombre croissant de pigistes ....................................................................... 102
7.
Le développement d’une logique de marque ................................................... 102
Section 2/ … qui ont des conséquences sur l’éditorial ................................................... 103
A. Une intégration des contraintes ............................................................................ 103
1.
L’auto-censure des reporters ............................................................................ 103
2.
La standardisation de l’information ................................................................. 103
3.
La multiplication des supports ......................................................................... 104
B. D’un métier de l’offre à un métier de demande : la généralisation des études
d’audience ................................................................................................................... 105
1.
Le développement du marketing ...................................................................... 105
2.
Les conséquences éditoriales............................................................................ 106
Chapitre 2/ Un modèle économique hybride, entre la presse et l’édition, qui se veut
cohérent avec la philosophie de XXI : retrouver le lien avec le lecteur ....................... 109
Section 1/ Le rejet des logiques marketing comme positionnement ............................... 109
A. Une absence de discours marketing : le refus de cibler une catégorie de population
109
B. Le lien avec le lecteur .......................................................................................... 110
Section 2/ Une volonté de transparence : l’indépendance économique et éditoriale ...... 111
A. Les fondateurs sont actionnaires majoritaires ...................................................... 111
B. Pas de publicité dans la revue mais une présence sur France Info ...................... 111
C. L’importance de l’éditorial .................................................................................. 112
Section 3/ Le système des piges : redonner du sens au travail journalistique ................ 112
Section 4/ La librairie : des histoires humaines à la place du marketing ........................ 112
A. Le livre : une tradition pour les reporters en quête d’un espace de liberté .......... 113
152
B. Le libraire, « premier soutien » ............................................................................ 114
1.
Des libraires séduits par les valeurs de la revue ............................................... 114
2.
L’hommage à la librairie indépendante, qui privilégie l’humain au marketing114
3.
Un statut privilégié pour les libraires ............................................................... 115
C. Les avantages et les inconvénients économiques : la librairie, entre choix raisonné
et prise de risque par rapport au contexte économique ............................................... 116
1.
Les risques et les contraintes ............................................................................ 116
2.
Des avantages non négligeables ....................................................................... 116
Section 5/ Le rapport à l’Internet : se différencier d’un site d’info ................................ 117
A. Une critique de la logique d’Internet ................................................................... 117
B. D’un simple blog à la création du site www.larevue21.fr : l’empreinte spécifique
de XXI ......................................................................................................................... 118
C. La nécessité de garder le lien avec les lecteurs .................................................... 118
Chapitre 3/ Une revue de niche mais qui a su trouver un équilibre rapidement ....... 119
Section 1/ Des économies sur l’infrastructure ................................................................ 119
A. Les locaux de XXI au siège des Arènes ............................................................... 120
B. La création de Rollins publications ...................................................................... 120
C. L’équipe : une mise en commun de salariés ........................................................ 120
Section 2/ Un équilibre des finances et une augmentation du nombre de ventes et
d’abonnés ........................................................................................................................ 121
A. Des ventes qui augmentent .................................................................................. 121
B. Un nombre d’abonnés en augmentation............................................................... 121
C. Un équilibre des finances ..................................................................................... 121
D. Un chiffre d’affaires en hausse ............................................................................ 122
Section 3/ Une revue de niche......................................................................................... 122
CONCLUSION .......................................................................................................................... 123
ANNEXE .................................................................................................................................. 127
BIBLIOGRAPHIE ..................................................................................................................... 141
TABLE DES MATIERES ............................................................................................................ 146
153
RESUME DU MEMOIRE
Dans le contexte de crise économique de la presse, le genre du grand reportage, coûteux et
exigeant, apparaît fragilisé. Or, des acteurs de la presse et de l’édition tentent de renouer avec
ce type de journalisme. La revue XXI, objet entre le livre et le magazine, s’affirme ainsi
comme le nouvel espace pour le grand reportage littéraire. Elle renoue avec les fondamentaux
du journalisme définis à partir de la fin du XIXème siècle, mais modernise le reportage par
l’hybridité de son contenu et de sa maquette. Elle abolit les frontières entres roman, BD,
photo, documentaire et journalisme. Dans ces différents genres contemporains, on retrouve les
caractéristiques du grand reportage, comme la subjectivité, l’importance du regard et la
longueur des formats. Il s’agit à la fois d’un espace de signatures prestigieuses, mais aussi de
profils atypiques. Il s’agira ainsi d’étudier le nouvel espace du grand reportage dans la
presse contemporaine, à travers l’exemple de la revue XXI.
MOTS-CLES
Revue XXI, mook, grand reportage, récit.
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