De l`immense à l`intime : le rôle médiateur des choses dans la

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De l`immense à l`intime : le rôle médiateur des choses dans la
De l’immense à l’intime : le rôle médiateur des choses dans la représentation
catherienne des espaces polarisés de l’Amérique ; Céline Manresa (docteur en
littérature américaine, CAS-GENA, Toulouse 2)
Résumé : En prenant pour cadre de ses romans et de ses nouvelles l’immensité
encore très largement vierge et sauvage des paysages de l’Ouest ou l’effervescence
des grandes villes de l’Amérique au tournant du 20e siècle, Willa Cather interroge la
capacité du discours littéraire à nommer des territoires contrastés mais
semblablement incommensurables. Si l’extrême vastitude de la prairie défie le regard
de l’observateur et semble anéantir toute tentative de mise en mots ou en forme, les
paysages dédaliques des métropoles naissantes, saturés de détails, de reliefs, de sons
et de nuances, assaillent les sens et contraignent le visiteur à se replier vers les
marges ou dans le cadre rassurant des lieux clos. Or, Cather cherche cependant à
explorer la magnitude des paysages américains. Il s’agissait donc pour l’écrivain de
trouver le moyen d’accorder son discours à la démesure et aux fluctuations
imprévisibles de l’espace.
Cather a ainsi abondamment recours aux choses dans l’élaboration de ses
descriptions paysagères. Centrales au déroulement des intrigues et omniprésentes
dans les évocations d’espaces naturels ou urbains, les choses se présentent comme
des ressorts nécessaires de la poétique catherienne. Elles offrent une voie médiane
entre la vacuité et l’excès et permettent à l’écrivain de rendre compte de la nature
doublement fascinante et déroutante des paysages américains. Dans l’œuvre de
Cather en effet, les choses constituent d’indispensables intermédiaires entre les sujets
et leur environnement, mais aussi entre le texte et le monde sensible. De même que
dans l’Ouest, les pionniers ne cessent de manier leurs divers outils pour approcher la
terre, de même, les citadins se munissent en permanence d’ « écrans » lors de leurs
déambulations dans la ville : en s’interposant entre les êtres et l’espace, les monocles,
les ombrelles ou les voilettes des chapeaux filtrent et orientent la perception de la
ville. De façon générale, les choses sont à la fois ce qui sépare et relie les corps et les
décors, permettant ainsi aux hommes d’apprivoiser l’immensité paysagère.
C’est dans une semblable alliance de proximité et de distance que Cather situe
son écriture par rapport au monde référentiel. Elle élude tout regard panoramique
sur la nature et sur la ville, et choisit de mettre en relief une sélection de repères
naturels ou architecturaux afin de baliser sa cartographie romanesque. En explorant
le rôle fondateur et médiateur des choses, Cather élabore une écriture tendue entre
une précision réaliste et une approche délibérément élusive et fragmentaire. Elle
parvient ainsi à forger une prose concrète et néanmoins littéralement poétique,
susceptible d’évoquer, de façon intime, l’étrangeté des paysages d’Amérique.

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