Milou, un sage épicurien

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Milou, un sage épicurien
2012
Milou,
un sage épicurien
Etienne Verrier
AgroParisTech, 16 rue Claude Bernard, 75231 Paris 05
Est-il possible d’écrire encore quoi que ce soit à propos de Milou, tout n’a-t-il pas été dit à son
sujet1 ? Milou a déjà fait l’objet d’un ouvrage entier2, de nombreux chapitres d’ouvrage3,
d’articles ou de sections d’articles4 et de nombreuses pages web. La lecture de tous ces écrits
permettrait à quelqu’un, qui n’aurait jamais lu un seul album de Tintin, de bien connaître le
tempérament de ce chien-là, la nature de ses rapports aux autres personnages et l’évolution de
son rôle au fil des aventures.
Alors, pourquoi ce chapitre consacré au compagnon de Tintin ? Tout d’abord, il était difficile
de concevoir un ouvrage sur le chien dans la bande dessinée sans traiter à part entière le cas
de Milou, tant celui-ci joue un rôle de premier plan dans une œuvre de rayonnement mondial.
Ensuite, le propos sera ici étayé par des éléments statistiques obtenus à partir d’une
observation méthodique des quelque 18 000 cases dans lesquelles se déroulent les aventures
de Tintin. Fort rare dans la littérature consacrée à ces dernières5, cette approche quantitative
renforce pourtant l’argumentaire en le fondant sur des faits précis. Ici, afin de privilégier une
vision d’ensemble, ce sont les dernières versions des 23 albums qui ont été utilisées, c’est-àdire celles-là même que l’on trouve habituellement en librairie. Les versions antérieures,
notamment celles en noir et blanc, ont également été considérées au titre de comparaison.
Enfin, ce chapitre propose le point de vue d’un tintinophile, certes, mais spécialiste des
animaux domestiques plus que de l’œuvre d’Hergé.
1
Ce chapitre (pp. 85-105) reprend, en les remaniant et en les développant, des extraits d’un précédent article du
même auteur consacré aux animaux dans les aventures de Tintin. Les passages correspondants sont reproduits
avec l’aimable autorisation de la Société d’Ethnozootechnie.
2
Ariane Valadié, 1993, Ma vie de chien, Jean-Claude Lattès, Paris.
3
Michel David, 1994, Une psychanalyse amusante : Tintin à la lumière de Lacan, La éridienne, Paris, pp. 3844 ; Pol Vandrome, 1994, Le monde de Tintin, 2ème édition, La table ronde, Paris, pp. 145-153 ; Michel
Pastoureau, 2001, Les animaux célèbres, Arléa, Paris, pp. 282-287 ; Jean-Marie Apostolidès, 2006, Les
métamorphoses de Tintin, 2ème édition, Flamarion, Paris pp. 81-86 ; Bernard Meysonnet, 2007, Le zoo de Tintin,
ISBN 2-9526816-3-5, http://meysonnet.unblog.fr/2007/12/21/44/ ; etc.
4
Luc Pomerleau, 1987, Dans l’ombre, le comparse, In T. Groensteen (Ed.), Animaux en cases, Futuropolis
éditions, pp. 185-188 ; Pascal Tissier, 2010, Chronique des chiens célèbres : Milou, le fidèle compagnon de
Tintin, Le chien magazine, n°12 ; Etienne Verrier, 2010, Les perroquets, Milou, le yéti et les autres : les animaux
dans les aventures de Tintin, Ethnozootechnie 88, 59-72.
5
Daniel Justins et Alain Préaux, 2004, Tintin, Ketje de Bruxelles, Casterman, Bruxelles ; Bernard Meysonnet,
2007, op.cit. ; Etienne Verrier, 2010, op.cit.
Les origines de Milou
Les aventures de Tintin débutent le 10 janvier 1929, en gare de Bruxelles, dans un train en
partance pour Moscou via Berlin. Milou est déjà présent : la toute première case ne contient
qu’un texte indiquant la mission confiée par « Le Petit Vingtième » à Tintin, « un de ses
meilleurs reporters », et précisant qu’il est accompagné de « son sympathique cabot :
Milou ! », ce dernier apparaissant dès la deuxième case aux côtés de son maître6.
Hergé, qui n’avait pas de chien et préférait les chats7, a expliqué dans un entretien pourquoi il
avait choisi de doter Tintin d’un compagnon et pourquoi il avait opté pour un chien de type
Fox-Terrier8 : « Lorsque j’ai créé Tintin, à la fin 1928, je me suis dit qu’il ne pouvait pas être
seul. Or c’est un reporter et un reporter, c’est fait pour voyager et il est plus facile de voyager
avec un chien qu’avec une girafe, une autruche ou un crocodile. Du coup, le chien est le plus
banal, mais le plus affectueux compagnon pour un reporter. (…) Milou est
approximativement un fox-terrier à poil dur, un peu bâtard tout de même. Si je l’ai choisi,
c’est qu’à l’époque ces chiens étaient à la mode. »
Pastoureau9 considère que « [ce choix], c’était à la fois le moyen de rattacher [le héros] à une
certaine classe sociale – Tintin n’est en rien un prolétaire, ni même un petit bourgeois – et
une façon d’annoncer les aventures à venir, le fox-terrier n’étant un chien ni casanier ni
résigné. » Ce même auteur avance l’hypothèse selon laquelle Hergé aurait pris pour modèle le
fox-terrier blanc ayant appartenu au roi d’Angleterre Edouard VII (1901-1910). Langlois10
fait état d’une inspiration d’essence plus modeste, à savoir le chien du cafetier situé à côté du
siège du « Petit Vingtième ». Selon Apostolidès11, enfin, « Milou sort tout droit de l’univers
de Benjamin Rabier », pour qui Hergé reconnaissait éprouver une grande admiration12. En ce
qui concerne le choix du nom du compagnon de Tintin, son créateur n’a pas fourni
d’explication, et les raisons de ce choix ont fait l’objet de diverses interprétations. Parmi
celles-ci, retenons la référence à René Milhoux, champion motocycliste des années 1920 et
193013, et celle à un amour de jeunesse d’Hergé, prénommée Marie-Louise et surnommée
Malou14.
Il est généralement admis que les aventures de Totor (chef de la patrouille des hannetons),
créées par Hergé et publiées de 1926 à 1930 dans « Le Boy Scout Belge », préfigurent celles
de Tintin, tant les deux héros présentent de traits de caractère en commun : sens des valeurs et
du Bien, fidélité et dévouement, intrépidité, etc. Totor, lui, n’a pas d’animal de compagnie.
6
Hergé, 1929, Tintin au pays des Soviets, Casterman, Bruxelles, p. 1
Pol Vandrome, 1994, op.cit.
8
Hergé, 1978, Entretien pour l’émission « 30 millions d'amis », http://www.ina.fr/video/I08280430/herge-apropos-de-milou.fr.html
9
Michel Pastoureau, 2001, op.cit., p. 285.
10
Jacques Langlois, 2011, Tintin et Milou, un duo pour la vie, Le Point-Historia hors série, 19-20.
11
Jean-Marie Apostolidès, 2006, op. cit., p. 23.
12
Hergé, 1982, Préface aux Fables de La Fontaine illustrées par Benjamin Rabier, Tallandier (réédition), Paris.
13
http://www.suite101.com/content/renaud-milhoux-on-the-origins-of-tintins-dog-milou-a235622 (consultée le
17 août 2011).
14
http://www.tintin.com/index2.php#/tintin/persos/persos.swf?id=8&page=0 (consultée le 17 août 2011).
7
Selon Peeters15, le « chaînon manquant entre Totor et Tintin » se retrouve dans une page
intitulée « La Noël du petit enfant sage » qu’Hergé avait publiée dans un hebdomadaire
satirique, « Le sifflet », le 30 décembre 1928. Cette page a été reproduite par Goddin16 et sur
le web17 : on y voit un enfant et son petit chien blanc, qui sont en effet très proches de Tintin
et Milou tels qu’ils figurent au pays des Soviets. Dans ce premier album des aventures de
Tintin, la représentation de Milou est assez grossière (comme celle de Tintin, d’ailleurs) : il a
une tête rectangulaire, presqu’aussi grosse que le corps, avec des poils sur la mâchoire
inférieure figurés par des traits verticaux. Le dessin va progressivement s’affiner dans les
albums suivants, dès les éditions en noir et blanc, et plus nettement encore dans les éditions en
couleur : Milou est mieux proportionné, son dessin est plus rond, il n’y a plus de poils
visibles, hormis à la pointe des oreilles, mais des ondulations figurant un pelage bouclé.
La présence de Milou au fil des aventures de son maître
Premier signe de l’importance de Milou, il est toujours présent sur le dessin de couverture ; il
est le seul à partager ce privilège avec Tintin. Sur l’ensemble des 23 aventures, Milou apparaît
plus de 5 000 fois, soit une moyenne de près de quatre apparitions par page et une présence
dans 30% des cases (Tableau 1). Si on le compare aux autres personnages sur ce dernier
critère, Milou n’est devancé que par Tintin (présent dans 56% des cases) et Haddock (44%
des cases, si on se limite aux 15 albums où il figure, à partir du Crabe) et se situe loin devant
Tournesol (11% des cases des 12 albums à partir du Trésor). Au sein du règne animal, alors
même que les animaux sont particulièrement nombreux et diversifiés dans les aventures de
Tintin18, Milou se taille la part ... du lion. Le nombre total de ses représentations est environ
quatre fois plus élevé que le nombre total de cases où un autre animal que lui apparaît.
L’animal le plus représenté, à savoir le cheval, est présent dans 164 cases, soit moins que le
nombre de cases consacrées à Milou tout seul (Tableau 1). Avec seulement 60 cases au total,
les chiens autres que Milou font pâle figure.
Tableau 1. Nombre de cases avec Milou au sein de l’ensemble des 23 albums des aventures
de Tintin.
Sur l’ensemble
Moyenne par page
15
Nombre total
de cases
Nombre de
cases avec
Milou
Nombre de
cases avec
Milou seul
18 189
5 353
248
12,1
3,6
0,2
Benoît Peeters, 2003, Le monde d’Hergé, 3ème édition, Casteman, Bruxelles.
Philippe Goddin, 2000, Hergé, chronologie d’une œuvre, tome 1, Editions Molinsart.
17
http://tintinophile.xooit.fr/t159-La-Noel-du-petit-enfant-sage.htm (consultée le 17 août 2011).
18
Bernard Meysonnet, 2007, op.cit. ; Etienne Verrier, 2010, op. cit.
16
L’analyse album par album montre toutefois que la présence de Milou évolue au cours des
aventures (Figure 1). Schématiquement, on peut distinguer trois périodes. Tout d’abord,
Tintin au pays des Soviets et Tintin au Congo sont particuliers, Milou apparaissant dans plus
de la moitié des cases, niveau jamais approché par la suite. Après, de Tintin en Amérique à
L’Etoile Mystérieuse, la présence de Milou fluctue autour de 35%, sans tendance nette. Enfin,
à partir de L’Etoile Mystérieuse, la proportion de cases où Milou apparaît décroît
sensiblement : comme le notent de nombreux auteurs19, l’apparition du capitaine Haddock
s’est accompagnée d’un relatif effacement de Milou dans les aventures de Tintin20. Le seul
album qui s’écarte de cette tendance est Tintin au Tibet, que certains considèrent comme un
retour aux sources21.
Figure 1. Evolution au cours des 23 albums des aventures de Tintin de la proportion de cases
(en %) où Milou est présent.
%
40
20
0
L’animalité de Milou
Tant par son aspect que par son comportement, Milou est indubitablement un chien. La
consultation du standard du Fox Terrier à poil dur22 permet de vérifier que de nombreux
points observables en images rattachent Milou à cette race : « plein d’entrain, petit volume,
dos court, pied rond, queue portée droite, poil dense, couleur où le blanc domine, truffe
noire », etc. Exception notable, Milou a des oreilles fines qu’il porte haut, alors que le
standard stipule que les oreilles sont « en forme de V » et que « le pavillon est nettement replié
19
Pol Vandrome, 1994, op. cit., pp. 11-12 et 150 ; Michel Pastoureau, 2001, op. cit., p. 283 ; Benoît Peeters,
2004, op. cit., p. 41 ; Jean-Marie Apostolidès, 2006, op. cit., p. 186.
20
Tintin lui-même subit la concurrence du capitaine Haddock, puisque dans les huit derniers albums (à partir
d’Objectif Lune), ce dernier apparaît plus fréquemment ou autant que lui (50% vs. 45% sur l’ensemble).
21
Michael Farr, 2001, Tintin, le rêve et la réalité, Editions Moulinsart, Bruxelles, p. 161 ; Jean-Marie
Apostolidès, 2006, op. cit., p. 319.
22
Le standard d’une race consiste en une liste des caractéristiques facilement observables qui sont recherchées
par les éleveurs chez les animaux de cette race ; Standard FCI N°169/19.05.2009/F, Fox Terrier à poil dur (Wire
Fox Terrier), http://www.fci.be/nomenclature.aspx ou http://www.scc.asso.fr/mediatheque/standards/169.pdf
(consultées le 20 août 2011).
et retombe vers l’avant tout contre les joues ». Faut-il y voir la traduction du qualificatif « un
peu bâtard » attribué à Milou par Hergé lui-même (cf. plus haut) ? Il est plus probable qu’il
s’agisse d’une option choisie par l’auteur qui, réputé pour le soin minutieux qu’il portait aux
détails de toutes les représentations, déclarait être « libre d’être exact ou de ne pas l’être,
suivant [son] humeur »23.
Milou se singularise par une robe blanche sans aucune tâche, type admis mais rare chez le Fox
Terrier. Ce blanc immaculé est parfois interprété comme un symbole de pureté24. Il vaut à
Milou le nom de « Snowy » (neigeux) pour les éditions en anglais des aventures, repris plus
ou moins phonétiquement pour les éditions dans certaines langues asiatiques (japonais,
indonésien, malais) et le nom « Neige du Matin » que lui donnent les moines tibétains25. Pour
les premières éditions en Chinois, la traduction a été réalisée à partir de l’anglais ( !) et Milou
a été nommé « Báixuě », de « bái », blanc, et « xuě », neige ; dans la version chinoise de
2010, traduite à partir du français, on est revenu à un simple « Milu »26.
Chez de nombreuses races de chien, dont le Fox Terrier, l’usage a longtemps été d’écourter la
queue des chiots (c’est-à-dire de la couper à mi-longueur) peu après leur naissance. La raison
avancée était d’ordre pratique, la queue non coupée pouvant subir des blessures pendant les
déplacements en sous-bois ou dans les broussailles lors de la chasse, mais des considérations
d’ordre esthétique sont progressivement devenues prépondérantes. Notons que, dans son
article 10, la Convention Européenne pour la Protection des Animaux de Compagnie, établie
par le Conseil de l’Europe en 1987, stipule que « Les interventions chirurgicales destinées à
modifier l'apparence d'un animal de compagnie ou à d'autres fins non curatives doivent être
interdites et en particulier : la coupe de la queue ; la coupe des oreilles ; (…) »27. Ces
interdictions ont été incluses dans la législation, en Belgique en 2001, en France en 2004 mais
partiellement, la coupe de la queue demeurant autorisée. Quoi qu’il en soit, l’apparition de
Milou longtemps avant que les préoccupations relatives au bien-être animal n’intègrent les
textes de loi, et la taille relativement modeste de son appendice caudal tel que dessiné à
longueur de pages, permettent de dire sans hésitation que celui-ci avait été écourté. Outre
cette mutilation originelle, la queue de Milou subit moult dommages (plus de cent selon
Valadié28, chiffre qui paraît exagéré) : elle est coincée dans une porte29 ; Haddock l’écrase de
son talon30 ; elle est transpercée par une épée, une balle et une fléchette31 ; elle est prise dans
23
Alain Bonfand et Jean-Luc Marion, 2006, Hergé, Tintin le Terrible ou l’alphabet des richesses, Hachette
Littératures, Paris, p. 117.
24
Pol Vandrome, 1994, op. cit., p. 147 ; Jean-Marie Apostolidès, 2006, op. cit., p. 83.
25
Hergé, 1960, Tintin au Tibet, Casterman, Bruxelles, pp. 44 et 47.
26
http://www.lalibre.be/culture/livres/article/547958/tintin-parlera-mieux-chinois.html,
http://www.icilachine.com/reportages/interviews/1859-interview-pierre-justo-tintin-en-chine.html (consultées le
20 août 2011)
27
http://conventions.coe.int/Treaty/Commun/QueVoulezVous.asp?NT=125&CM=1&CL=FRE (consultée le 21 août
2011)
28
Ariane Valadié, 1993, op. cit., p. 40.
29
Hergé, 1931, Tintin au Congo, Casterman, Bruxelles, p. 4 ; Hergé, 1938, L’Ile Noire, Casterman, Bruxelles,
p. 51 ; Hergé, 1953, Objectif Lune, Casterman, Bruxelles, p. 7.
30
Hergé, 1943, Le secret de la Licorne, Casterman, Bruxelles, p. 25.
31
Hergé, 1932, Tintin en Amérique, Casterman, Bruxelles, p. 56 ; Hergé, 1937, L’oreille cassée, Casterman,
Bruxelles, pp. 43 et 49.
une tapette à souris puis dans les pales d’un ventilateur32 ; elle est brûlée33 ; elle est mordue
par un perroquet et un poisson-torpille, des piranhas et un cygne34 ; elle est piquée par un
moustique35. Parfois, cela nécessite la pose d’un bandage mais, le plus souvent, il suffit de
quelques cases pour que l’organe maltraité retrouve son intégrité. Malgré tous ces ennuis, il
arrive à Milou de remuer la queue, ce qui est représenté à l’aide de petits tirets de part et
d’autre de celle-ci, en signe apparent de contentement : c’est relativement fréquent dans la
première moitié des aventures, plus rare ensuite36.
Vraisemblablement par choix délibéré, Hergé ne nous montre pas tous les signes possibles de
l’animalité de Milou : alors que l’on voit souvent sa langue, ses dents ne sont représentées
qu’exceptionnellement, dans les tout premiers albums, et de façon schématique37 ; on ne voit
jamais ses griffes, qui ne sont pourtant pas rétractiles chez les canidés, ni ses organes
génitaux. Ce dernier « oubli », compréhensible pour une œuvre destinée à la jeunesse, surtout
à l’époque, soulève une question au moins aussi importante que celle qui concerne les anges :
de quel sexe Milou est-il ? Bien que le dessin ne nous apprenne rien à ce sujet, donc, et
malgré l’ambiguïté du nom qui est à la fois un diminutif d’Emile et de Marie-Louise, tout
laisse supposer que Milou est un mâle : les aventures de Tintin constituent un univers
essentiellement masculin et les personnages de premier plan sont tous masculins (celui de
Bianca Castafiore constitue une exception tardive – et quelle image de la femme !) ; les
protagonistes parlent systématiquement de Milou au masculin (ce chien, il, etc.) et les
adjectifs qui le qualifient sont toujours accordés au masculin ; certains de ses comportements
(voir plus loin) font plutôt penser à un mâle.
Rappelant la vocation de chien de chasse propre à sa race, Milou court après des animaux
sauvages ou examine des terriers38, et Tintin lui fait flairer des pistes39. En dehors de ces
dernières situations, le comportement de flairage, représenté par des traits en éventail audessus de la truffe, se manifeste chez Milou surtout vers de la nourriture ou de la boisson40.
Comme sont supposés l’être tous ses congénères, Milou est friand d’os. Il a l’art d’en dénicher
dans les endroits les plus communs, comme une poubelle, aussi bien que dans les endroits les
plus inattendus, comme un Museum d’Histoire Naturelle41. Il n’hésite pas à affronter un
animal apparemment plus fort pour lui voler un os42. Il lui arrive également de chiper de la
32
Hergé, 1950, Tintin au pays de l’or noir, Casterman, Bruxelles, pp. 41-42.
Soviets, p. 110 ; Hergé, 1941, Le crabe aux pinces d’or, Casterman, Bruxelles, p. 27.
34
Congo, pp. 2 et 6 ; Oreille, p. 56 ; Hergé, 1956, L’affaire Tournesol, Casterman, Bruxelles, p. 21.
35
Congo, p. 10.
36
Soviets, pp. 18, 27, 51, 79 … ; Congo, p. 12 ; Amérique, p. 51 ; Ile noire, p. 34 ; Crabe, p. 62 ; Hergé, 1942,
L’étoile mystérieuse, Casterman, Bruxelles, pp. 16 et 51 ; Hergé, 1944, Le trésor de Rackham le Rouge,
Casterman, Bruxelles, p. 52 ; Hergé, 1948, Les sept boules de cristal, Casterman, Bruxelles, p. 60 ; Hergé, 1949,
Le temple du soleil, Casterman, Bruxelles, p. 52 ; …
37
Congo, p. 22 ; Oreille, pp. 48 et 54.
38
Ile Noire, pp. 1 et 40 ; Hergé, 1939, Le sceptre d’Ottokar, Casterman, Bruxelles, p. 1 ; Temple, p. 24 ; Objectif,
p. 38 ; Affaire, p. 14 ; Hergé, 1963, Les bijoux de la Castafiore, Casterman, Bruxelles, p. 1.
39
Soviets, p. 99 ; Congo, p. 46 ; Amérique, p. 42 ; Ile Noire, pp. 11 et 36-37 ; Affaire, pp. 9-10.
40
Ile noire, pp. 11, 39 et 41 ; Sceptre, p. 5 ; Etoile, pp. 23 et 39 ; Hergé, 1976, Tintin et les Picaros, Casterman,
Bruxelles, pp. 2 et 50.
41
Sceptre, p. 34.
42
Sceptre, p. 54 ; Hergé, Coke en stock, Casterman, Bruxelles, p. 30.
33
nourriture sur les étals ou en cuisine43. Il existe en revanche des comportements
caractéristiques de l’espèce canine qui ne sont représentés qu’à titre exceptionnel. Alors qu’il
lui arrive souvent d’aller dans l’eau, on ne le voit que deux fois s’essorer en secouant son
corps44. Il ne se gratte avec la patte arrière qu’en deux occasions45. On ne le voit jamais
marquer son territoire et on n’en a que de rares signes indirects : une trace laissée au pied d’un
réverbère46 et la mèche d’un bâton de dynamite éteinte par Milou avec un moyen naturel47,
stratagème déjà employé dans la version en noir et blanc des Cigares48.
L’humanité de Milou
Bien qu’ayant l’apparence d’un chien, Milou manifeste de nombreux comportements
humains : il sourit, il rit, il pleure, il pense, il parle. Le don de la parole est sans doute le trait
le plus frappant mais l’usage qu’en fait Milou varie au cours des aventures (Figure 2). Dans
les trois premiers albums, Milou est franchement bavard, la moitié (Soviets) ou un tiers
(Congo, Amérique) de ses apparitions étant parlantes. Dans la suite des aventures, cette
proportion est bien plus faible, fluctuant entre 1,5% (Affaire) et 12% (Cigares, Etoile). Il est
possible de comparer l’usage que Milou fait de la parole et celui de l’aboiement (Figure 2) :
dans les premières aventures, le nombre de fois où Milou parle est substantiellement plus
élevé que le nombre de fois où il aboie ; à partir des Cigares, le ratio parole sur aboiement
fluctue autour de 3 ; à partir de l’Affaire Tournesol, Milou aboie plus qu’il ne parle ou autant.
Figure 2. Evolution au cours des 23 albums des aventures de Tintin de la proportion de cases
(en %) où Milou parle ou aboie, parmi les cases où il est présent.
%
40
Parle
Aboie
20
0
43
Soviets, p. 79 ; Ile Noire, p. 32 ; Sceptre, p. 7 ; Crabe, p. 51 ; Etoile, p. 23 ; Trésor, p. 16.
Soviets, p. 50 ; Temple, p. 16.
45
Oreille, p. 52 ; Licorne, pp. 1-3 – au marché aux puces !
46
Licorne, p. 58.
47
Etoile, p. 16.
48
Hergé, 1934, Les cigares du pharaon, Casterman, Bruxelles, édition en noir et blanc, p. 115.
44
Milou est donc un chien pensant et parlant, mais il s’adresse principalement au lecteur et non
aux autres personnages (hormis Tintin). Non sans humour, il commente les évènements qui se
déroulent autour de lui : « Voilà Tintin qui joue les petits Salomon ! » ; « Ca y est ! Entrée
sensationnelle des Dupondt Brothers !... » ; « Tombera ?... Tombera pas ?... » ; etc.49 Il vante
les exploits de Tintin, n’hésitant pas à s’attribuer tout ou partie de la gloire qui revient à son
maître et à se montrer fanfaron : « Ce qu’on les a roulés », « N’est-ce pas que nous sommes
des as ? » ; etc.50 Il lui arrive aussi de railler le manque de réussite de Tintin51. Parfois, il se
contente de rire ou de sourire, se réjouissant ainsi des ennuis qui surviennent aux autres52. La
présence de Milou, en tant que chœur ironique et faire-valoir, bénéficie aux aventures en
apportant la touche d’humour qui fait cruellement défaut à Tintin et en permettant au lecteur
de prendre du recul par rapport à la toute-puissance de ce dernier. Pour Vandrome53, au Pays
des Soviets, « c’est [Milou] qui sauve l’album ». Cependant, Milou va être progressivement
dépossédé de ce double rôle, au fur et à mesure que la « fratrie » de Tintin se constitue, avec
l’arrivée du capitaine Haddock puis du professeur Tournesol.
Parmi ses traits humanoïdes, Milou est sujet au désir, ce qui pour David54 signifie qu’il est
« sujet à la névrose ». Contrairement à Tintin, maître de lui-même en toute circonstance,
Milou succombe souvent à la tentation. Son péché mignon est sans conteste la gourmandise.
Outre les os mentionnés plus haut, il a un net penchant pour l’alcool et donne dans
l’alcoolisme mondain : on ne le voit jamais boire du « gros rouge » ou vider des cannettes de
bière mais siroter du whisky55, du rhum56, du cognac57 ou du champagne58. Ces prises de
boisson entraînent rapidement un état d’ébriété représenté comme il le serait dans le cas d’un
homme : vision double, hoquets, bégaiements, etc. Il arrive que Milou en devienne malade et
se réveille le lendemain avec une sévère gueule de bois59. La gourmandise de Milou
provoque parfois chez lui de sérieux cas de conscience, symbolisés par l’évocation de la
figure courroucée de Tintin brandissant la foudre60 ou par le conflit imagé entre un Milou
« ange azur » et un Milou « démon écarlate »61 (ce dernier, contrairement au vrai Milou,
arbore des canines bien visibles, soulignant la symbolique négative qui est attachée aux
dents).
Hergé fait parfois accomplir à Milou des gestes humains : agiter le « bras » en guise de
salut62, faire des mouvements de gymnastique ou danser debout sur ses pattes de derrière63,
49
Resp., Congo, p. 27 ; Objectif, p. 18 ; Tibet, p. 18 ; …
Resp., Soviets, p. 9 ; Congo, p. 28 ; …
51
Soviets, p. 63 ; Congo, p. 16 ; Ile noire, p. 27.
52
Soviets, pp. 27 et 51 ; Congo, p. 18 ; Or noir, p. 58 ; Bijoux, p. 5 ; …
53
Pol Vandrome, 1994, op. cit., p. 54.
54
Michel David, 1994, op. cit., p.42.
55
Ile Noire, pp. 34 et 40 ; Crabe, p. 16 ; Trésor, p. 19 ; 7 Boules, p. 53 ; Tibet, pp. 18-19 ; Picaros, p. 3.
56
Licorne, p. 22.
57
Licorne, p. 54.
58
Soviets, p. 120 ; Crabe, p. 14 ; Objectif, p. 55.
59
Soviets, p. 121.
60
Sceptre, p. 58.
61
Tibet, pp. 19 et 45.
62
Soviets, p. 13 ; Hergé, 1936, Le lotus bleu, Casterman, Bruxelles, p. 62.
63
Oreille, p. 1 ; Etoile, pp. 43 et 54 ; Licorne, p. 62 ; Coke, p. 57.
50
décrocher le téléphone64. Dans les tout premiers épisodes, c’est même avec ses « mains » que
Milou se saisit d’objets65. Milou est également un chien qui a des coquetteries très humaines :
soucieux de la blancheur de son pelage, il déteste se sentir sale et prend des bains avec un
plaisir évident66. Un brin narcissique67, il se préoccupe de son apparence68 et manifeste son
mécontentement quand il pense qu’on l’oublie69.
Milou va perdre de son humanité au fil des aventures et, dans les dernières, redevenir presque
un chien comme les autres70. Parallèlement, Milou est de plus en plus conscient et fier de sa
nature animale71 : il n’hésite pas à critiquer les comportements humains72 et il emploie à
plusieurs reprises l’expression « Nom d’un homme ! »73
Milou et son maître
En ce qui concerne les relations qu’ils ont entre eux, Tintin et Milou sont à inclure dans la
longue liste des couples maître-serviteur de la littérature classique. Le couple formé par Don
Quichotte et Sancho Pança est celui auquel ils sont le plus souvent comparés74, y compris par
l’auteur lui-même75. De fait, Milou suit son maître dans toutes ses aventures, et les assume
avec crânerie, mais il émet des doutes quant à l’opportunité de s’y lancer76 : « Tintin, prends
garde, tout cela finira mal » ; « Tu as tort Tintin !... Tu sais que ça ne te réussit jamais, de
t’occuper des affaires des autres. » ; « Ca ne me dit rien de bon, tous ces préparatifs ! » ;
etc.77 Milou ne manque jamais de manifester sa préférence pour sa tranquillité et son confort
personnel et de pester contre le régime auquel il est soumis par son maître : « Vas-tu bientôt
me laisser roupiller ? » ; « J’aspire au repos, moi ! » ; « Il appelle ça des vacances !! …
Courir du matin au soir sur des cailloux pointus !… » ; …78. Alors que Tintin se consacre tout
entier à sa lutte quotidienne contre le Mal, Milou le rappelle à des préoccupations plus terre-àterre79 : il exprime sa faim, sa soif, sa lassitude, sa fatigue80.
64
Licorne, p. 33.
Soviets, p. 140 ; Congo, édition en noir et blanc, p. 2.
66
Soviets, p. 15 ; Congo, p. 12 ; Licorne, p. 39 ; Hergé, 1968, Vol 714 pour Sydney, Casterman, Bruxelles, p. 56.
67
Jean-Marie Apostolidès, 2006, op. cit., p. 83.
68
Soviets, p. 14 ; Amérique, p. 56 ; Etoile, p. 27.
69
Oreille, p. 47 ; Tibet, p. 61.
70
Michel David, 1994, op. cit., p. 165 ; Michel Pastoureau, 2001, op. cit., p. 283 ; Jean-Marie Apostolidès, 2006,
op. cit., p. 186 ; Bernard Meysonnet, 2007, op. cit., p. 90 ; Serge Tisseron, 2009, Tintin et les secrets d’Hergé,
2ème édition, Presses de la Cité, Paris., p. 25.
71
Jean-Marie Apostolidès, 2006, op. cit., pp. 53.
72
Bijoux, p. 53.
73
Objectif, p. 14 ; Lune, p. 26 ; Coke, p. 17.
74
Pol Vandrome, 1994, op. cit., pp. 149 et 275 ; Jean-Marie Apostolidès, 2006, op. cit., p. 82.
75
Hergé, 1978, op. cit. ; Alain Bonfand et Jean-Luc Marion, 2006, op. cit., p. 124.
76
Robert de Laroche et Jérôme Constant, 2003, 1946-1976 : du massacre à l’écologie, In « Tintin au pays des
savants », Sciences et Vie hors série, 106-107 ; Ariane Valadié, 1993, op. cit.
77
Resp., Soviets, p. 42 ; Sceptre, p. 1 ; Tibet, p. 14 ; …
78
Resp., Soviets, p. 116 ; Or noir, p. 4 ; Tibet, p. 1.
79
Benoît Peeters, 2004, op. cit., p. 41.
80
Soviets, pp. 16, 20, 48, … ; Congo, p. 31 ; Cigares, p. 1 ; Ile noire, p. 33 ; Sceptre, p. 33 ; Etoile, p. 42 ; …
65
Figure 3. Dans les premiers albums, Milou est le seul personnage qui partage la vie de Tintin
et l’accompagne dans ses aventures, quels qu’en soient les dangers ; par la suite, d’autres
personnages constituent progressivement la « fratrie » de Tintin, notamment le Capitaine
Haddock, et le rôle de Milou s’estompe. Couverte de l’Ile Noire, édition de 1938.
Dans les premières aventures, Milou est le confident de Tintin. Cependant, s’il donne la
réplique à son maître, il n’y a pas de vrai dialogue entre eux deux : on ne compte qu’une
grosse vingtaine de réels échanges sur l’ensemble des aventures, dont la moitié au Congo.
Tintin reconnaît à Milou une part d’humanité : lorsque Milou tombe à l’eau, ne crie-t-il pas
« Un homme à la mer ! » et ne confond-il pas les braillements d’un nourrisson avec les
hurlements de Milou81 ? De ce fait, et comme il est lui-même sans défaut, Tintin se sent
investi d’un impérieux devoir d’éduquer Milou et le tance à chacune de ses désobéissances.
Toutefois, il ne le frappe qu’une seule et unique fois, Milou, déjà passablement imbibé de
whisky, s’apprêtant à en boire encore82. Milou ne se prive pas de parodier l’attitude
pédagogique de son maître83. Ainsi, quand Tintin cherche une boîte de conserve dans une
poubelle, Milou le reprend dans des termes identiques à ceux de son maître : « N'as-tu pas
honte, fouiller dans les poubelles comme un vulgaire chien de rue ? »84 Bien que sachant
Milou faillible, Tintin lui laisse une grande liberté. En particulier, il ne le tient quasiment
jamais en laisse : les seules exceptions se produisent après que Tintin eut acheté tout un bricà-brac inutile à Oliveira da Figuera, quand il ne peut emmener Milou en hydravion avec lui et,
à contrecœur, lorsque la réglementation l’y oblige85. Ce n’est qu’instruit par une expérience
malheureuse lors d’un récital de La Castafiore qu’il muselle Milou lors d’une autre
représentation, à l’Opéra de Szohôd86. Mais lorsque Tintin invite Milou à la prudence, celui-ci
peut manifester son agacement : « Non mais celui-là, pour qui me prend-il ? Pour un petit
chien-chien à sa mémère ?... J’ai l’âge de raison, non ? »87
Bien qu’il arrive à Milou de se montrer poltron88 et d’inventer des excuses fallacieuses pour
expliquer sa fuite face au danger89, dès lors qu’il sent son maître menacé, il n’hésite pas à
prendre des initiatives courageuses qui permettent de tirer Tintin de situations périlleuses. Le
plus souvent, c’est en mordant ceux qui s’en prennent à Tintin90. Milou utilise parfois des
moyens plus originaux : il défait les liens de Tintin ou trouve les clefs permettant de le
faire91 ; il déplace une peau de banane initialement posée sur le passage de Tintin et fait
tomber une potiche sur la tête d’un bandit92 ; il bouscule des ennemis avec un bâton tenu dans
sa gueule ou par l’entremise d’un bouc provoqué à dessein93 ; il assomme d’un coup d’os le
capitaine Haddock pendant l’une de ses crises de délire94 ; quand Tintin demeure inanimé, il
le fait dégeler avec du sel, alerte les secours ou le mord carrément95. Tintin, lui, sauve Milou à
81
Resp., Congo, p. 6 ; Amérique, p. 47.
Ile Noire, p. 40.
83
Jean-Marie Apostolidès, 2006, op. cit., p. 84.
84
Crabe, p. 5.
85
Resp., Cigares, p. 13 ; Etoile, pp. 42-43 ; Vol 714, pp. 1-8 et 62.
86
Resp., 7 Boules, p. 11 ; Affaire, p. 52.
87
Hergé, 1954, On a marché sur la Lune, Catserman, Bruxelles, p. 35.
88
Soviets, p. 41 ; Amérique, p. 21 ; Cigares, p. 19.
89
Congo, pp. 4, 14 et 44.
90
Soviets, p. 70 ; Congo, pp. 45 et 61 ; Amérique, p. 61 ; Oreille, p. 54 ; Sceptre, p. 37 ; Crabe, p. 57 ; Licorne,
p. 53 ; Temple, p. 19 ; Vol 714, p. 27.
91
Resp., Soviets, pp. 105 et 131 ; Ile Noire, p. 4 ; Crabe, p. 12 ; Vol 714, p. 26.
92
Soviets, p. 18 ; Amérique, p. 6, resp.
93
Soviets, p. 37 ; Ile Noire, p. 9.
94
Crabe, p. 31.
95
Soviets, p. 95 ; Congo, p. 44 ; Ile Noire, p. 22 ; Etoile, p. 57 ; Tibet, pp. 46-47.
82
de nombreuses reprises, souvent au prix de risques importants : il le sauve notamment de la
noyade96 et de l’enlèvement par des bandits ou par des animaux97. Il n’hésite pas non plus à
faire croire que son chien est enragé pour se débarrasser de fâcheux98. Ces sauvetages mutuels
et la joie sincère lors de leurs retrouvailles après qu’une péripétie les eut séparés99 illustrent
bien la « réciprocité généreuse et la franche camaraderie »100, qui sont des constantes dans
les relations entre Tintin et Milou. Autre signe de leur proximité, dans des circonstances plus
paisibles, il arrive à Milou de dormir sur le lit dans lequel dort Tintin101. Enfin, preuve s’il en
fallait de la fidélité et de l’attachement de Milou à son maître, il exprime un chagrin qui
confine au désespoir lorsqu’il le croit mort ou disparu102.
Milou et les autres personnages, humains ou animaux
Si Milou entretient des relations privilégiées avec Tintin, ses rapports avec les autres
personnages, humains ou animaux, sont nettement plus difficiles, à l’exception notable des
enfants103. Lorsqu’il parle, Milou ne s’adresse quasiment qu’à Tintin (ou au lecteur, cf. plus
haut), qui semble le seul à même de le comprendre. Notamment, Milou et Haddock ne se
parlent pas : « ils se flairent et se ressemblent trop pour avoir besoin de s’exprimer »104. A
peine si le capitaine adresse un de ses fameux jurons à Milou (pas plus de deux fois au
total105), alors qu’il injurie abondamment les animaux de toutes sortes, avec lesquels ses
démêlés sont nombreux106. Les rares fois où Milou s’adresse à d’autres humains, c’est
manifestement sans en attendre une quelconque réponse. Il affiche souvent de la suffisance
envers les autres animaux107 ou il s’adresse à eux de façon si maladroite que ça lui vaut des
déboires108. Doué de la parole, donc, « [Milou] n’est pas doué pour se faire entendre »109. Audelà de cette incommunicabilité, les relations de Milou avec les animaux sont souvent
conflictuelles. Il « ne supporte pas » les perroquets, « ces bêtes qui parlent »110, et il a la
phobie des araignées111. Il court après les chats112 et se querelle avec le chat siamois du
château de Moulinsart113, les rapports entre les deux s’apaisant au cours du temps jusqu’à ce
qu’ils deviennent complices114.
96
Congo, p. 7 ; Oreille, pp. 44 et 47 ; Etoile, p. 25 ; Tibet, p. 20 ; Vol 714, p. 57.
Soviets, p. 91 ; Congo, p. 17 ; Temple, p. 29 ; Or noir, p. 11.
98
Cigares, p. 31 ; Crabe, p. 45.
99
Soviets, p. 130 ; Amérique, pp. 51 et 59 ; Cigares, p. 57 ; Licorne, p. 53 ; Or noir, p. 54 ; Lune, p. 62 ; Vol 714,
p. 26.
100
Jean-Marie Apostolidès, 2006, op. cit., p. 86.
101
Lotus, p. 16 ; Oreille, pp. 1 et 7 ; Etoile p. 42 ; Objectif, p. 17 ; Coke, pp. 41 et 43.
102
Cigares, p. 28 et 47 ; Lotus, p. 39 ; Vol 714, p. 55.
103
Soviets, p. 79 ; Cigares, pp. 60 et 62.
104
Jean-Marie Apostolidès, 2006, op. cit., p. 186.
105
Etoile, p. 32 ; Temple, p. 9.
106
Etienne Verrier, 2010, op. cit.
107
Congo, pp. 1, 2 ; Amérique, p. 16 ; Temple, p. 2 ; Affaire, p. 21.
108
Congo, p. 57 ; Cigares, p. 48.
109
Michel Pastoureau, 2001, op.cit., p. 284.
110
Bijoux, p. 9.
111
Congo, p. 1 ; Ile Noire, p. 53 ; Etoile, pp. 5 et 55.
112
Cigares, p. 18 ; Ile noire, p. 5 ; 7 Boules, p. 24.
113
Objectif, p. 2 ; 7 Boules, pp. 4-5, 25 et 52 ; Affaire, p. 4.
114
Affaire, p. 62 ; Bijoux, couverture, pp. 6 et 9 ; Picaros, p. 10.
97
Conclusion
Compagnon d’un héros hors du commun, Milou n’est pas un chien ordinaire. Fidèle et très lié
à son maître, il ne lui est cependant pas inféodé : il sait garder son esprit critique ; il parcourt
les chemins buissonniers que Tintin souhaiterait lui voir éviter ; vivant aux côtés d’un jeune
homme « sans peur et sans reproches », il goûte sans retenue les plaisirs de la vie et connaît
des moments de faiblesse, voire d’égarement. Ainsi, Milou est infiniment plus humain que
Tintin ! Comme d’autres personnages des aventures, tels le capitaine Haddock ou Bianca
Castafiore, Milou réalise une sorte de fusion improbable entre les humains et les animaux.
Milou n’en demeure pas moins un chien, compagnon du héros : il n’a rien d’un héros-chien
anthropomorphe comme il en existe un certain nombre en bandes dessinées (voir par exemple
le présent ouvrage).
Dans les premières aventures, Milou est omniprésent, il est pleinement acteur des situations,
qu’il commente abondamment. Par la suite, ses apparitions se font plus rares, il accompagne
plus qu’il n’agit et il parle de moins en moins. Perdant de son importance et de son humanité
au fil des aventures, et certains traits de son animalité étant gommés dans sa représentation
(même si sa conscience animale s’accroît), Milou devient en « fin de carrière » un personnage
relativement lisse et neutre. Cette évolution a été permise, ou provoquée, par l’apparition du
capitaine Haddock puis du professeur Tournesol et, dans une moindre mesure, de Bianca
Castafiore. Ces personnages hauts en couleur apportent en effet l’humanité ordinaire et
l’humour qui, au début, reposaient sur les seules épaules du Fox Terrier. Reconnaissons que,
sans Milou et ses « relais » humains apparus par la suite, les aventures de Tintin auraient
nettement moins de charme pour les lecteurs contemporains que nous sommes.

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