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Trois Gersois au XIXe siècle :
P. S. Laurentie et les Pesquidoux
Leur correspondance inédite 1859-1870
Jean-Claude Drouin
Extrait de
Revue de l'Agenais, Bulletin trimestriel de la Société Académique d'Agen
IIIe année - Nº 4 Septembre - décembre 1984
Nombreux sont les provinciaux qui au début du XIXe siècle sont " montés " dans la capitale pour faire fortune
dans les affaires, la politique ou la littérature. Pierre Sébastien Laurentie est l'un d’eux. C'est un Gersois, né au
Houga, village du canton de Nogaro, dans une famille modeste ; son père était grainetier. La tradition reprise par
Laurentie lui-même est que Le Houga était avant 1789 une sorte de municipe, de ville libre, qui dépendait
directement du roi de France. Les habitants de ce village s'appelaient eux-mêmes les Messieurs du Houga. Né le
21 janvier 1793, Pierre Sébastien Laurentie commença en 1814-1815 une brillante carrière d'ultra-royaliste
d'abord à Saint-Sever, puis à Mont de Marsan et à Paris. Membre de la Congrégation, soutenu successivement
par l'abbé Jourdan, recteur de l'Académie de Pau, par l'abbé Liautard et par Michaud le directeur de La
Quotidienne, il devint progressivement un des chefs les plus écoutés du royalisme, à la fois journaliste,
pédagogue, historien, publiciste et conseiller secret du comte de Chambord. A côté des royalistes qui se rallièrent
plus ou moins au libéralisme comme Genoude, Berryer et Falloux, Laurentie est l'incarnation du légitimisme1 le
plus pur et le plus dur.
La correspondance de Laurentie l'a mis par la force des choses en relations avec tous les grands noms de la
littérature et de la politique depuis Balzac, Chateaubriand, Lamennais jusqu'à Buchez et Considérant. Nous
voudrions dans cette brève présentation montrer que Pierre Sébastien Laurentie est resté en contact avec certains
compatriotes et en particulier avec Dubosc de Pesquidoux qui correspondit avec Laurentie entre 1826 et 1871.
Dès 1817 l'abbé Laurentie recommande à son frère " J. Dubosc Pesquidoux "2 pour être son mentor dans la
capitale. L'abbé Laurentie, né en 1798, était de la même génération que Pesquidoux, né le 1er novembre 1799. Il
devint par la suite aumônier des pages du roi, curé de Saint-Nicolas-des-Champs et en dernier lieu doyen et
théologal du chapitre de l'église métropolitaine de Paris. Il termina sa longue vie le 8 décembre 1889.
Une trentaine de lettres envoyées par Pesquidoux à Laurentie permettent d'examiner les jugements et les actions
d'un royaliste français sous les différents régimes depuis la Restauration jusqu'aux débuts de la IlIe République.
Le royalisme de Pesquidoux a tenté par deux fois de faire élire Laurentie dans son département d'origine. Mais
en 1848 et 1849, malgré son origine et sa réputation nationale, Laurentie avait le défaut de ne pas résider dans
son village natal : il ne fut pas élu. En plus de son rôle d'agent électoral, Pesquidoux joue le rôle de
commentateur et de critique politique dont les analyses ne manquent pas de pertinence. Ainsi à travers ses lettres
qui n'étaient pas du tout destinées à la publication, Dubosc de Pesquidoux nous apparaît comme un exemple très
caractéristique du hobereau royaliste et catholique du XIXe siècle qui s'occupe certes de ses terres, mais qui a par
ses études et ses relations une curiosité beaucoup plus large sur les problèmes nationaux et internationaux.
Sous la Restauration, Pesquidoux reconnaît que son ami gersois est à Paris la " Providence des Gascons " (3 juin
1828). On devine que Laurentie, membre de la Congrégation et des autres sociétés annexes (Société des Bonnes
Lettres, Société des Bonne Études, etc.) recevant favorablement toutes les personnes qui lui étaient
recommandées, comme lui-même au début recommandé en 1816 avait réussi à Paris à devenir l'un des
propriétaires de La Quotidienne (1818) et inspecteur général des Études (22 avril 1823).
Mais dès 1824 La Quotidienne avait commencé à faire une opposition très vive au ministère de Villèle.
Laurentie lutte dans la presse contre Genoude de la Gazette de France. Deux lettres, écrites à Caen, le 3 août
1826 et une autre au Houga, le 10 décembre 1827, font allusion aux luttes politiques ardentes de Laurentie. Ce
dernier publia en 1826 des Considérations sur les constitutions démocratiques ; Pesquidoux écrit :
Il paraît que vous ne voulez pas seulement faire chanter les libéraux, vous voulez encore les faire danser. Vous
prévoyez que votre brochure fera aboyer contre vous, soyez tranquille elle fera aussi aboyer les honnêtes gens,
si toutefois les honnêtes gens aboient.
En fait Laurentie fut révoqué par une ordonnance du 5 novembre 1826 de ses fonctions d'inspecteur général. Il
continua son opposition à Villèle et surtout à son successeur Martignac. Pesquidoux de sa province critique
l'ardeur de la contre-opposition et se fait l'annonciateur de la révolution de 1830.
1
Les gens de la contre-opposition sont bien aveugles : ils croient peut-être acquérir de la popularité, ils sont
aussi détestés que les ministres, on ne leur suppose que des vues d'opposition ; tout ce qui n'est pas libéral est
jésuite, congréganiste ; avec les mots congrégation, jésuitisme on peut faire aujourd'hui une nouvelle révolution
(10 décembre 1827).
Vis-à-vis de son ami et maître Pesquidoux est plus prudent
Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher ami, que quoique vous soyez contre-opposant je ne m'adresse pas à
vous maintenant. Je sais que vous n'avez jamais fait de l'opposition à tort et à travers.
Deux ans plus tard, Pesquidoux devine que Laurentie n'est pas étranger à la formation du gouvernement
Polignac, mais ne partage pas toutes les vues du bouillant journaliste :
Voilà donc une grande rumeur en France et en Europe ; vous n'êtes certainement pas étranger à la cause de
cette rumeur... il ne peut y avoir de salut avec la liberté de la presse qui est le plus puissant de tous les
dissolvants (29 août 1829).
Le 12 juillet 1830, Pesquidoux reproche à Laurentie qu'il baptise à juste titre de conseiller du président du
Conseil d'avoir préféré Peyronnet à Ravez :
Ravez ne prêtait pas le flanc comme Monsieur de Peyronnet aux déclamations libérales qui en ce moment sont
capables de mettre toute la France en combustion... aujourd'hui les journaux libéraux dirigent la nation comme
un aumônier dirige un couvent... C'en est fait, l'exemple de la révolution d'Angleterre nous entraîne et avant
longtemps le Duc du Palais Royal sera roi de France et la religion catholique sera remplacée par l'absence de
toute religion.
Ainsi, Pesquidoux qui voyait se multiplier les histoires de la révolution de 1688, n'a pas eu de mal à prévoir
l'arrivée du duc d'Orléans au trône de France. Ses conseils de modération n'ont pas empêché Laurentie d'être un
des inspirateurs des Ordonnances de juillet 1830 et de rester auprès du prince de Polignac aux Tuileries dans les
journées agitées des 28 et 29 juillet 1830. Le 27 juillet il avait proposé, selon lui, au baron Capelle de faire
distribuer un travail extraordinaire aux ouvriers imprimeurs afin de calmer l'agitation des " classes industrielles ".
De 1831 à 1835, Laurentie abandonna la direction de La Quotidienne que lui avait confiée Michaud et fonda
deux autres journaux Le Courrier de l'Europe et Le Rénovateur qui, malgré de nombreuses difficultés
financières, réussirent à survivre jusqu'aux lois de septembre grâce à l'aide des ducs généreux (ceux de Fitz
James et de Valmy en particulier) et à la plume de brillants collaborateurs dont Balzac. L'avis de Pesquidoux sur
le lancement du Rénovateur est assez pessimiste.
Les circonstances à mon avis sont devenues encore plus défavorables au succès d'un journal tel que vous l'aviez
conçu, l'insurrection de Vendée a retardé, peut-être ruiné à jamais les affaires d'Henri V, ne valait-il pas mieux
laisser les adversaires s'entre-déchirer à leur aise ? Pourquoi ne pas prouver au peuple que les henriquinquistes
sont les vrais, les seuls partisans du bon ordre et de la tranquillité (1er août 1832).
Le Gersois donne ensuite un jugement très mitigé sur le défenseur de la duchesse de Berry.
J'aurais voulu que M. de Chateaubriand y travaillât (au journal) dès l'origine ; c'est un homme indiscipliné, au
nom presque usé, n'importe, il exerce encore de l'influence sur certaines personnes, et à vrai dire c'est un rude
adversaire pour le juste milieu : son talent ne vieillit pas (1er août 1832).
Progressivement Pesquidoux qui continue à recommander des compatriotes gascons à Laurentie semble
abandonner ses convictions royalistes.
Je suis devenu homme du mouvement, je souhaite presque la République, mais entendons-nous, une république
douce et paisible, une république douce et bénigne (26 mai 1833).
Huit ans plus tard le propriétaire terrien constate que la cause d'Henri V est loin d'être gagnante.
Nous sommes loin, je le crains sincèrement, du triomphe de nos opinions... combien d'hommes, combien de
classes que par préjugé, par vanité, par un intérêt mal entendu ont condamné et proscrit tout ce qui se rattache
à la restauration ! (31 mars 1841).
Pesquidoux se plaint à partir de 1843 des difficultés qu'il rencontre en tant que producteur d'armagnac, il
demande au journaliste parisien de s'intéresser aux questions vinicoles.
Dès février et mars 1848, Pesquidoux se transforme en un véritable agent électoral. Sous le régime censitaire
Laurentie n'avait pas réussi à se faire élire député dans les Landes, il compte maintenant sur le suffrage universel.
D'une façon objective Pesquidoux présente les avantages et les inconvénients de la candidature et demande à
2
Laurentie de prendre contact avec son frère, ancien grand électeur du canton de Nogaro. Il donne ainsi un
témoignage objectif sur la façon dont les paysans gersois percevaient la candidature Laurentie :
(à leurs yeux) M. Laurentie c'est le légitimisme, et le légitimisme c'est l'ancien régime, c'est-à-dire le retour des
privilèges, des droits féodaux, de la dîme, de la corvée, etc., etc. de tous ces monstres en un mot qui dévorèrent
(leurs) pères (mars 1848).
Aux yeux de l'opinion gersoise " La Quotidienne est le journal absurde, ridicule par excellence ". On comprend
dans ce climat que, malgré les efforts de Pesquidoux et de Dubos-Peyran et malgré un voyage de Laurentie luimême lors de la semaine sainte, les résultats des élections d'avril 1848 n'aient pas été extraordinaires ; au total
12.416 voix. Laurentie arrivait ainsi au 16e rang et était devancé de loin par un autre royaliste le vicomte de
Panat qui obtenait 21.073 suffrages. Lors des élections partielles du 23 avril, Pesquidoux avoue ne pas avoir usé
de pression sur les habitants du village.
Le Houga n'a fourni que trente électeurs : je n'ai pas cru que nous dussions user de notre influence sur nos
métayers, vignerons ou ouvriers, ils auraient été en très petit nombre exposés aux plaisanteries des autres, ils
auraient facilement cru que c'était un intérêt personnel qui nous avait engagés à les envoyer aux élections, nous
aurions perdu tout crédit auprès d'eux et dans le moment décisif ils auraient voté directement contre nos idées
(23 avril 1848).
Quelques mois plus tard, Pesquidoux avoue à son ami qu'il a voté pour le général Cavaignac en persistant à
croire que les légitimismes devaient faire loyalement l'expérience de la République, il constate que le dictateur
de juin 1848 avait obtenu la majorité à Lille, dans les Bouches-du-Rhône et dans le Morbihan là où les
légitimistes avaient de fortes positions. Il constate enfin que la publication d'une brochure qui fit beaucoup de
bruit, La Politique royale aura pour conséquence pour Laurentie de le faire considérer comme un homme tout à
fait indigne de servir la République (8 février 1849).
C'est pourquoi Pesquidoux ne fit pas preuve d'un zèle extrême pour soutenir la candidature du Parisien lors des
élections du 13 mai 1849. D'une part, il rapporte le point de vue des nobles du Gers qui reproche au directeur de
l'Union (c'est le nom alors de l'ancienne Quotidienne) ses relations avec des socialistes chrétiens comme Buchez
et Sainte Gresse.
J'ai honte de rapporter l'opinion de ces pauvres gentillâtres de province qui se réveillent d'un sommeil de 300 à
400 ans et qui semblent destinés à gâter la meilleure des causes (18 février 1849).
D'autre part, il lui reproche de ne pas avoir mis une seule fois le terme de République dans sa proclamation de foi
électorale (8 avril). Finalement le journal L'Opinion et les comités. royalistes éliminèrent Laurentie au profit de
deux légitimistes (Panat et Gontaud-Biron), de deux orléanistes (Lacave-Laplagne, Saint-Marsault) et de deux "
républicains honnêtes " le baron Joret et Belliard cousin du duc de Montebello). Laurentie peu soutenu par le
clergé maintint cependant sa candidature. Il n'obtint que 5.059 voix sur 7,1 % des suffrages exprimés dans tout le
département (15,9 % dans le canton de Nogaro et 20,8 % à Auch Nord). Le 5 juin Pesquidoux, lui reproche de
s'être maintenu contre les comités locaux : sans votre persistance à rester candidat avant le 13 mai, vous seriez
aujourd'hui le successeur désigné de M. Lacave Laplagne (député élu mais qui était mort le jour même des
élections et qu'il fallait remplacer).
Ainsi Laurentie ne fut jamais député du Gers, mais continua dans son journal L'Union à jouer un rôle important
dans le Parti de l'Ordre et dans la politique conservatrice. Dès le 22 juin 1852 Pesquidoux prévoit le
rétablissement de l'Empire :
Voilà Louis Napoléon Président pour dix ans, il sera empereur quand il voudra : pour ne pas dire qu'il le sera
toujours, ce mot est trop long, il n'est plus français. Mais les hommes d'ordre en général le considèrent comme
le sauveur actuel de la société ; ils le laisseront se parer de tous les titres qui pourront lui plaire.
Laurentie homme d'ordre se posait lui-même des questions quant à son ralliement possible à Louis Napoléon
Bonaparte. Pesquidoux dans une lettre du 17 janvier 1853 l'en dissuade. Certes, dit-il, Laurentie pourrait devenir
inspecteur général de l'Université, professeur à la Sorbonne et au Collège de France, mais le disciple gersois lui
demande de rester :
Un chef, un guide, il ne doit pas suivre le parti catholique qui s'est rallié en masse, il doit rester le porte-parole
de l'opinion légitimiste, un des écrivains les plus distingués de l'école catholique.
Pesquidoux se montre scandalisé par les nominations des anciens chefs légitimistes le marquis de Pastoret et La
Rochejaquelein comme sénateurs de l'Empire avec 30.000 francs de pension. Cette lettre contient aussi une très
belle prophétie sur l'essor économique du Second Empire et sur la guerre de 1870, mais l'annonce du
Conciliateur (Henri V) et du partage de la France n'a pas été suivie de réalisation.
3
Louis Napoléon règnera pendant un certain nombre d'années, il embellira les villes, principalement Paris, il
donnera du mouvement au commerce.
Mais il favorisera trop de luxe et surexcitera l'amour des jouissances, le désordre qui, malgré la dextérité des
agents du pouvoir, finira par se manifester dans les finances, fera naître des mécontentements.
L'empereur, pour recouvrer une popularité perdue fera briller aux yeux des Français l’image de la gloire ; la
guerre sera d'ailleurs une distraction utile, indispensable pour la jeunesse.
Il sera question de venger l'affront de Waterloo, de reconquérir la Belgique, les frontières naturelles du Rhin.
Issu de la révolution, l'empereur remettra en vogue toutes les idées révolutionnaires afin de ranimer
l'enthousiasme des anciens jours.
C'est alors que le conciliateur par excellence devra apparaître, s'il peut présenter un parti considérable, un
parti compact, il se fera écouter de l'Europe et sauvera son pays.
Mais si le parti légitimiste, à commencer par ses chefs, se trouve avoir abandonné son drapeau, s'il ne reste
aucune garantie pour l'ordre, les grandes puissances ne verront qu'un moyen de se mettre à l'abri des idées
démagogiques, ce sera de se partager la France...
Malgré les guerres prévues, l'Empire fut stable, le conciliateur Henri V n'eut pas à intervenir.
Laurentie anima toujours L'Union où il s'opposa parfois à la politique d'abstention systématique prônée par le
prétendant en exil. Il fit collaborer en 1857 Léonce de Pesquidoux qui participe aussi au Courrier du Gers. Les
lettres de Pesquidoux montrent les difficultés financières qui affectent Laurentie en janvier 1855 dans la chute de
la maison Chabrol et Léonce de Pesquidoux dans l'affaire du comptoir Spinelli en 1859.
Je crois que les honnêtes gens doivent s'abstenir rigoureusement de tout ce qui tient aux opérations de bourse et
aux manipulations d'argent (27 juin).
Dans les autres lettres il est question de la situation matérielle du département ou des anciens amis communs.
Dans nos provinces reculées, les intelligences sont absorbées par les intérêts matériels : lorsque les denrées ont
un bon cours, tout va bien... Les paysans commencent à se plaindre, ils prétendent que le président a voulu
capter leurs suffrages par l'augmentation du prix des denrées et que maintenant qu'il est empereur, il a peu
souci de la misère des cultivateurs. C'est là votre politique de niais, fondée ou non, raisonnable ou absurde, elle
ne doit pas être dédaignée, elle éteint l'enthousiasme et justifie le mécontentement (Il janvier 1853).
Un peu plus tard Pesquidoux entretient son ami gersois de l'ancien chef du parti légitimiste Kellermann, duc de
Valmy, qui s'est rallié à l'Empire et de Mgr de Salinis, archevêque d'Auch, ancien ami de Lamennais et de
Laurentie.
Encore une étoile qui tombe du ciel ! J'en suis tout abasourdi. Comment Monsieur le duc de Valmy se fait
membre du Conseil Supérieur de l'Algérie, Monsieur le duc de Valmy, le héros de la fidélité de 1830, le patron
de " L'Union " dans les mauvais jours, le député de la droite sous le gouvernement de juillet, la coqueluche du
faubourg Saint-Germain, l'ami, le conseiller du Prince en vérité, c'est à n'y pas croire.
... Parlez-moi de Monsieur de Montalembert; celui-là du moins est ferme. Quel dommage qu'il ne soit pas tout à
fait des nôtres (7 décembre 1858).
En vérité L'Union et Laurentie menèrent une lutte farouche contre les partisans du catholicisme libéral à la fois
contre Falloux et Montalembert. Enfin le 6 février 1861 Pesquidoux reproche à Laurentie le silence de son
journal sur la mort de Mgr de Salinis, archevêque d'Auch ; il rappelle que ce prélat a fait beaucoup pour la
dévotion à la Vierge et la fidélité à Rome mais il concède que :
le primat de Novempopulanie n'avait pas gardé une fidélité inviolable au principe légitimiste, mais ceci est-ce
une raison suffisante pour garder le silence quasi total à son égard
.
Ainsi, ces lettres personnelles écrites sous l'inspiration du moment permettent mieux que des publications
destinées à une large diffusion d'entrer dans les différents courants du milieu catholique et royaliste au XIXe
siècle. En 1861 Pesquidoux semble très pessimiste, il félicite Laurentie qui a reçu en tant qu'" un des fermes
soutiens du dogme de la légitimité " une décoration de François 11, roi de Naples, mais il ajoute amer :
Dieu me garde de croire que vous portez malheur à une cause dès que vous en constituez le champion ! Que
deviendrons-nous si vous étiez fatalement condamné à n'éprouver que des mécomptes, vous qui avez consacré
votre vie à la défense de la raison ci de la justice ? (9 juillet).
A dire vrai, les circonstances donnèrent raison à Pesquidoux François II, renversé du trône par Garibaldi en
septembre 1860, fut déclaré déchu par plébiscite le 21 octobre 1860. Le 13 février il capitule à Gaëte mais
continua à protester contre l'appropriation du titre de roi d'Italie par Victor Emmanuel II de Sardaigne. Laurentie
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était aussi lié avec la famille de Parme dont la duchesse Louise était la propre sœur du comte de Chambord. Dans
un premier temps le duc Charles III fut assassiné en mars 1854 et sa veuve assura la régence jusqu'à l'annexion
du duché au royaume d'Italie en mars 1860. A la fin de 1863, Laurentie fut invité à Wartau, en Suisse dans le
canton de Saint Gall, pour surveiller l'éducation des deux neveux du comte de Chambord : le duc Robert et le
comte de Bardi avec l'aide du comte du Parc de Locmaria, ancien collaborateur de La Quotidienne. Peu après la
duchesse Louise mourait, le 1er février 1864. Les Bourbons ne purent retrouver leur trône ni à Paris, ni à Naples,
ni à Parme. Les rois s'en vont ! disait Lainé dès 1830. Les autres lettres du Second Empire montrent l'intérêt des
Pesquidoux pour les affaires internationales. Depuis Bologne, Léonce de Pesquidoux, ancien collaborateur de
L'Union, raconte ses rencontres avec le comte de Chambord à Venise et félicite, comme le prétendant, Laurentie
pour sa dernière campagne en faveur de l'encyclique Quanta Cura. Le Gersois constate qu'" il était cent fois plus
laid et plus froid que dans notre Armagnac "(19 mars 1865). De son côté, Jean Baptiste de Pesquidoux se montre
évidemment partisan du pouvoir temporel du pape et de la catholique Autriche.
Où en sommes-nous ? Le Saint-Siège a été obligé de reconnaître le principe de légitimité et il est clair que du
train où vont les affaires il ne peut admettre la souveraineté du peuple sans faire en même temps le sacrifice du
pouvoir temporel (7 janvier 1865)
L'Autriche le dernier boulevard du catholicisme et des idées d'ordre ne me paraît pas de force à résister aux
efforts combinés de la Prusse et de l'Italie (4 juillet 1866).
L'Autriche le dernier boulevard du catholicisme et des idées d'ordre ne me paraît pas de force à résister aux
efforts combinés de la Prusse et de l'Italie (4 juillet 1866).
Là encore la bataille de Sadowa lui donna raison. La mort de Berryer en 1868 donne à J.-B. Pesquidoux
l'occasion de rappeler que la Société des Bonnes Études, créée sous la Restauration sous l'égide de la
Congrégation, fut pendant tout le siècle le point de départ du cercle catholique et monarchiste. Pesquidoux
admire l'avocat " plus on l'étudie, plus on le trouve admirable ", il est au contraire très critique vis-à-vis de Louis
Veuillot, il termine par l'éloge de Laurentie :
Vous êtes au premier rang des publicistes, des moralistes et des historiens depuis plus de 50 ans.
A ce titre Pesquidoux conseille le 8 janvier 1869 à Laurentie de se présenter à l'Académie française sous le
parrainage de Silvestre de Sacy, journaliste depuis 1828 au Journal des Débats Comme beaucoup de ses
contemporains Pesquidoux estimait que L'Union devait être représentée à l'Académie par Laurentie Henry de
Riancey ou Poujoulat. Mais le parti orléaniste étai très fort sous la Coupole et jamais Laurentie ne réussit à se
faire élire.
Les lettres de 1870 contiennent les échos de la situation de plus en plus dramatique. Pesquidoux se fait d'abord le
champion de l'abstention lors du plébiscite.
Voter pour le gouvernement autoritaire ou voter pour le gouvernement parlementaire, ce serait toujours voter
pour le gouvernement de Napoléon III. Or la légitimité n'est pas là. Donc il faut s'abstenir de voter (14 avril).
En septembre, après la chute de l'Empire, l'observateur gersois continue à penser que les campagnes restent
attachées au nom de Napoléon :
La vérité est que Napoléon est fétiche pour les paysans...
En tant que lecteur de Bossuet, de Joseph de Maistre et de Laurentie, il fait appel à la Providence :
Il serait possible que la dernière heure de la Babylon moderne eût sonné. Qui connaît les secrets profonds de la
justice divine... (7 septembre 1870).
Enfin Pesquidoux dans une lettre du 1er décembre 1870 fournit un tableau toujours pessimiste des paysans du
Gers parmi lesquels il vit et décrit à son correspondant qui dirige toujours L'Union à Tours puis à Bordeaux, les
mythes qui circulent dans les campagnes :
Vous avez une trop bonne opinion des gens de la campagne, vous ne voyez chez eux que l'amour de l'ordre, ils
ont les mêmes passions que les habitants des villes : ils sont égoïstes, ils aiment leurs aises, ils haïssent toutes les
suprématies de rang ou de fortune; ils comprennent peu le dévouement, le sacrifice, le mépris de la vie.
L'argument principal des napoléonistes est celui-ci : nous faisions nos affaires, nous vendions cher nos vins et
nos eaux-de-vie. Ces bonnes gens ne voient pas que c'est non à l'empire qu'il faut attribuer les hauts prix du vin
et de l'eau-de-vie, mais bien à l'oïdium qui nous épargnait tandis qu'il dévastait presque tous les vignobles de
France... Je devrais bien vous dire aussi que nos paysans sont ennemis du Pape qu'ils ne connaissent pas malgré
toutes les instructions que leur font nos bons pasteurs, qu'ils s'imaginent que les prêtres font venir les Prussiens
et qu'ils ne cessent de leur faire des envois d'argent, il y a bien des personnes qui ont vu les tonneaux d'or sortir
de tel ou tel presbytère...
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En contact avec le milieu rural Jean Baptiste Pesquidoux se faisait moins d'illusions que Pierre Sébastien
Laurentie qui vivait dans ses rêves utopiques bien qu'il soit lui aussi propriétaire terrien grâce à son domaine de
La Mahoudière dans le Loir-et-Cher. Dans les circonstances troublées de la guerre, le propriétaire terrien du Gers
est sceptique quant aux chances de la Restauration :
Vous combattez toujours avec courage. Remporterez-vous la victoire ? Je ne puis m'empêcher d'en douter.
Toutes les têtes sont aujourd'hui sens dessus dessous (1er décembre 1870).
Une fois encore, Pesquidoux fut un prophète. Malgré un combat permanent jusqu'à sa mort, survenue le 9 février
1876, Laurentie ne put réaliser le but de sa vie qui était le retour d'Henri V sur le trône de France. Il eut droit à un
éloge posthume personnel du comte de Chambord écrit de Goritz dès le 16 février 1876.
Avoir conquis, dès l'âge de vingt ans un poste envié dans les lettres, avoir été mêlé à toutes les agitations
politiques et sociales de notre siècle ; avoir démontré avec une éloquence toujours nouvelle où conduit
l'abandon des principes nécessaires pour toute société chrétienne... et parcourir le cercle des connaissances
humaines... tel a été Laurentie jusqu'à sa dernière heure.
Jean Baptiste et Léonce Dubosc de Pesquidoux furent de notables s'intéressant à la vie politique de leur temps.
Léonce fut un journaliste au Courrier du Gers, puis au Conservateur du Gers ses articles de circonstance
pourraient être attachés aux principes de la Tradition devant la conjoncture troublée de son époque. Il a survécu à
son ami et lui a consacré un article élogieux dans le journal départemental en février 1876. L'amitié entre les
trois hommes a duré plus de soixante ans, dans une fidélité permanente aux causes du Trône et de l'Autel. Ce qui
permet de penser que les noms de Pierre Sébastien Laurentie et Jean Baptiste et Léonce Dubosc de Pesquidoux
méritent de sortir de l'oubli car ils ont joué un rôle à la fois dans la vie politique du département du Gers et dans
l'histoire de la presse locale et nationale au XIXe siècle comme défenseurs de la monarchie nationale de Henri V.
On peut imaginer un vaste dictionnaire des légitimistes français au XIXe siècle. Laurentie y aurait un notice de
plusieurs pages correspondant à ses activités multiples, mais les Dubosc de Pesquidoux y auraient également leur
place car ils furent des soldats et des disciples fidèles sous les ordres du capitaine et du maître.
***
Notes
1 Sur le légitimisme en général, voir la synthèse brève mais utile de Stéphane RIALS, Le Légitimisme, Paris,
1983. Sur Laurentie nous avons déjà publié des lettres inédites au sujet de l'élection de 1849 dans le Gers dans le
Bulletin de la Société archéologique et historique du Gers, 1976 à 1977, p. 174-186. Voir aussi notre article " Un
écrivain royaliste du XIXe siècle, Pierre Sébastien Laurentie (1793-1876) " dans la Revue française d'histoire du
livre, 1972, p. 195-218.
2 Sur les Pesquidoux, voir la notice de A. LAVERGNE. " Le comte Dubosc (le Pesquidoux " dans la Revue de
Gascogne, 1900, p. 234-240. On y apprend que : Jean-Baptiste Dubosc de Pesquidoux était le fils d'un consul du
Houga, emprisonné sous la Révolution ; il étudia le droit à Paris et revint ensuite au Houga. Son fils JeanBaptiste Léonce, né le 27 décembre 1829, lit ses études au Collège d'Aire et exerça quelque temps la profession
d'avocat à Mont-de-Marsan. A partir de 1855, il entra dans la rédaction de l'Union. il fut aussi l'un des principaux
rédacteurs du Croisé qu'Ernest Hello fit paraître à partir du 6 août 1851 et qui devint le 6 avril 1861 La Revue du
Monde Catholique. Léonce de Pesquidoux publia en 1887 un livre important sur le comte de Chambord : Le
comte de Chambord d'après lui-même, Étude politique et historique, Paris, 1887. Il mourut au Houga, le 29
janvier 1900 ; il avait épousé Olga de Beuverand de la Loyère connue aussi dans le domaine littéraire (voir
Revue d'Aquitaine, 1886 , p. 146).
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