LE VEAU D`OR, prédication pour le dimanche 21 février 2016

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LE VEAU D`OR, prédication pour le dimanche 21 février 2016
Eglise Réformée Evangélique du Valais - EREV
PAROISSE PROTESTANTE DE SION
pasteur François SCHLAEPPI
Dimanche 21 février 2016 - LE VEAU D’OR
1ère lecture : Exode 32 : 1-10
Le peuple voit que Moïse met du temps avant de descendre de la montagne. Alors les Israélites se réunissent près
d’Aaron et lui disent : Allez, fabrique-nous un dieu qui marche devant nous. En effet, nous ne savons pas ce qui est arrivé
à Moïse, l’homme qui nous a fait sortir d’Égypte.
Aaron leur répond : Prenez les anneaux en or qui sont aux oreilles de vos femmes, de vos fils et de vos filles. Apportezles-moi !
Tous les Israélites enlèvent les anneaux en or qui sont à leurs oreilles et ils les apportent à Aaron. Celui-ci les prend. Il
les fait fondre dans un moule et il fabrique une statue de veau. Alors les Israélites disent : Voici notre Dieu qui nous a fait
sortir d’Égypte ! Quand Aaron voit cela, il bâtit un autel devant la statue et il dit : Demain, nous ferons une fête pour le
SEIGNEUR.
Le jour suivant, tôt le matin, le peuple offre des sacrifices complets et ils apportent des sacrifices de communion. Les
Israélites s’assoient pour manger et pour boire. Puis ils se lèvent pour s’amuser.
Alors le SEIGNEUR dit à Moïse : Descends tout de suite ! En effet, ton peuple, que tu as fait sortir d’Égypte, est tombé
dans un grand péché. Très vite, ils ont quitté le chemin que je leur avais montré. Ils se sont fabriqué un veau en métal
fondu. Ils se sont mis à genoux devant lui, et ils lui ont offert des sacrifices. Ensuite, ils ont dit: "Voici notre Dieu qui nous
a fait sortir d’Égypte." Eh bien, je le vois, ce peuple est un peuple à la tête dure ! Maintenant, laisse-moi faire. Je vais me
mettre en colère et je les détruirai ! Ensuite, je ferai naître de toi un grand peuple.
2ème lecture : Exode 32 : 15-25a
Moïse descend de la montagne. Il tient les deux tablettes de pierre, gravées de chaque côté, où les paroles de l’alliance
sont écrites. Ces tablettes sont le travail de Dieu. Dieu lui-même a écrit ses commandements sur elles. Josué entend les
cris poussés par le peuple. Il dit à Moïse : Il y a des bruits de guerre dans le camp. Mais Moïse répond : Non, ce ne sont
pas des cris de victoire, ni des cris de défaite. Moi, j’entends des chants de fête. En arrivant près du camp, Moïse voit le
veau et le peuple qui danse. Il est rempli de colère. Il jette les tablettes de pierre qu’il tient dans ses mains et il les casse
au bas de la montagne.
Il prend la statue de veau que les Israélites ont faite et il la jette dans le feu. Puis il la réduit en poudre fine. Il met cette
poudre dans de l’eau et il donne l’eau à boire aux Israélites.
Ensuite Moïse dit à Aaron : Tu as entraîné le peuple dans un péché très grave. Pourquoi donc ? Qu’est-ce que ce peuple
t’a fait ?
Aaron répond : Je t’en prie, ne te mets pas en colère ! Tu le sais bien, ce peuple fait le mal très facilement. Ils m’ont dit :
"Fabrique-nous un dieu qui marche devant nous. En effet, nous ne savons pas ce qui est arrivé à Moïse, l’homme qui
nous a fait sortir d’Égypte." Alors je leur ai demandé : "Qui a de l’or ?" Ils ont arraché les bijoux de leurs oreilles et ils me
les ont donnés. Je les ai fait fondre au feu, et voilà le veau qui en est sorti !
Moïse comprend qu’Aaron a laissé le peuple faire ce qu’il voulait.
3ème lecture : Romains 1 : 20-23
La puissance sans limites de Dieu et ce qu’il est lui-même sont des réalités qu’on ne voit pas. Mais depuis la création du
monde, l’intelligence peut les connaître à travers ce qu’il a fait. Les êtres humains sont donc sans excuse. En effet, ils ont
connu Dieu, mais ils ne lui ont pas rendu gloire et ils ne l’ont pas remercié. Pourtant, c’est ce qu’on doit faire pour Dieu.
Au contraire, leurs idées sont devenues fausses, et leur cœur sans intelligence a perdu la lumière. Ils disent qu’ils ont la
sagesse, mais ils sont devenus fous. Au lieu d’adorer le Dieu glorieux qui ne meurt pas, ils ont adoré des objets. Ces
objets représentent une personne, qui doit mourir, ou bien des oiseaux, des animaux à quatre pattes et des serpents.
PRÉDICATION
Le Bien et le Mal, deux vieux frères ennemis qui ne cessent de prendre
l’homme en otage !
Je remercie M. Christophe Flubacher pour son analyse très éclairante du
tableau que nous avons devant les yeux. Le Mal à gauche, le Bien à
droite, avec, entre deux, cette stèle surmontée du Veau d’Or. Et pusque
nous avons l’habitude de lire un document de gauche à droite, le Mal en
premier, le Bien en second ; ou le mal d’abord et le Bien ensuite ; ou le
Mal avant et le Bien après.
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Mais commençons par replacer cette histoire du Veau d’Or dans son contexte ! Le peuple hébreu a
été délivré de la servitude en Egypte par la puissance de Dieu. Sous la conduite de Moïse et de son
lieutenant Aaron, il traverse maintenant le désert du Sinaï et marche en direction de la Terre promise.
Le désert, comme toujours et partout, est un lieu suffisamment inhospitalier pour que l’homme y soit
très rapidement confronté à lui-même et à ses propres valeurs.
Alors que Moïse se retire sur le Mont Sinaï pour y recevoir les tables de la Loi, le peuple s’impatiente
et perd confiance ; il réclame à Aaron que celui-ci lui donne un dieu qui soit visible, palpable,
tangible. Aaron entre sans sourciller dans la requête et récolte tout l’or disponible pour en façonner
une idole en forme de veau, ou plus précisément en forme de jeune taurillon. L’opération se termine
par une cérémonie en bonne et due forme en l’honneur de ce nouveau dieu.
Evidemment, cela déclenche la colère et le dépit de l’Eternel qui menace alors de détruire ce peuple
qu’il qualifie de têtu et il faudra toute la diplomatie de Moïse pour que Dieu ne réalise pas son funeste
projet (ce passage-là du récit n’a pas été lu). Mais la colère n’en passe pas moins de Dieu à Moïse
lui-même. Arrivé au campement des Hébreux, il commence par briser les tables de la Loi et ensuite il
détruit l’idole et la réduit en poussière. Ce n’est qu’après cette décharge de colère que Moïse
interpelle Aaron, son lieutenant et néanmoins frère. Celui-ci est assez pitoyable dans ses
explications ; on sent de la faiblesse en lui, il s’est laissé « embobiner » par le peuple. Enfin (et ce
passage n’a pas non plus été lu), c’est Moïse qui élimine de manière sanglante les membres du
peuple qui ont fomenté l’affaire.
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Revenons à notre tableau ! Nous pouvons dire qu’à gauche nous avons une représentation de la
servitude en Egypte. La pioche, outil des terrassiers, cette forme de ruine de même que l’arbre
calciné peuvent très bien exprimer le dur labeur auquel les Hébreux étaient soumis, et tout cela dans
une ambiance chromatique assez plombée. L’esclavage, la non-liberté, la non-reconnaissance de ce
peuple réduit à un outil de production corvéable à merci. Le Mal !
A droite, la Terre promise. Un outil également, mais une bêche qui permet de travailler le sol, sol
dont on sera propriétaire. Travailler certes, mais pour faire fructifier la terre et pour nourrir les siens.
Et puis une localité placée haut sur une colline, baignée de lumière, un village où on vit libre et en
harmonie avec son voisinage. Et des épis pour dire la générosité de cette terre. Cela dans une
ambiance chromatique chaleureuse et même dorée. Le Bien !
Et là au milieu, le Veau d’Or posé sur une stèle qui prend beaucoup de place. En fait, la stèle, avec
sa couleur rouge sombre, est plus importante, plus envahissante que la statuette. Mais comme l’a
bien relevé Christophe Flubacher, tout cela penche, tout n’a pas l’air bien solide ; la base donne une
impression d’instabilité. L’idole, tout en haut, comme inaccessible, se détache d’un fond sombre,
signe de ténèbre ou de cataclysme.
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Nous l’avons relevé, les deux parties latérales de l’œuvre peuvent être interprétées comme une
représentation du Bien et du Mal, de ce dualisme auquel l’homme est sans cesse confronté. Mais
maintenant, j’aimerais dépasser l’épisode vécu par les Hébreux dans le désert pour situer le propos
dans une perspective plus générale, plus universelle ; une perspective qui évidemment nous
concerne chacun et chacune, nettement plus que les péripéties vécues par une lointaine peuplade il
y a plus de 3'000 ans.
Alors, la question que nous devons maintenant résoudre est la suivante : que représente la partie
centrale du tableau, ce Veau d’Or juché au sommet de sa stèle ?
Je vais apporter une réponse qui, dans un premier temps du moins, va peut-être vous étonner, voire
vous choquer : là, au beau milieu du tableau, nous avons une représentation de la religion ! Non pas
tant une représentation de l’argent, du pouvoir ou de la puissance - le taureau est traditionnellement
porteur d’une image de fécondité et bon nombre de civilisations l’ont élevé au rang de divinité. Non,
ce n’est pas d’abord cela que vois ici, mais bien la religion elle-même.
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Je vous dois évidemment quelques explications. Je m’appuie ici sur la définition que le grand
théologien Karl Barth a donnée, au milieu du XXème siècle, de la religion. A noter au passage deux
choses qui ne sont pas anodines : d’abord que ce milieu de XXème siècle a fait assez fort en matière
d’horreurs initiées par l’homme et que c’est à partir de ce contexte-là que Karl Barth développe sa
théologie, et ensuite que le peintre a donné à son tableau un titre qui nous a surpris : La guerre ou la
paix.
Pour Barth, la religion, ce n’est rien d’autre que l’effort que l’homme déploie pour monter jusqu’à
Dieu, et bien sûr que parmi tout ce que l’homme met en œuvre pour accéder à Dieu, l’idole occupe
une place de choix.
Parce que l’homme, pour résoudre son dilemme face au Bien et au Mal, l’homme a bien besoin d’un
dieu. Alors, l’homme se le fabrique ce dieu, un dieu qui dit ce qui est bien et ce qui est mal, un dieu
qui saura être bon avec ceux qui sont bons, un dieu qui saura châtier ceux qui sont mauvais. Et en
montant, en s’élevant jusqu’à son dieu, l’homme pense prendre de la hauteur par rapport à son
dilemme, l’homme pense lui-même pouvoir tracer nettement la délimitation entre Bien et Mal,
l’homme finit par s’arroger le rôle de juge suprême et par éliminer lui-même tous ceux qu’il estime
insuffisamment bons - rappelons nous ici tout ce dont l’homme a été capable dans ce domaine, et
particulièrement au milieu du XXème siècle qui fut, pour la plupart d’entre nous, notre siècle !
Donc, toutes les idoles que l’homme se façonne dans son besoin de religion, toutes ces idoles ne
sont finalement que de dérisoires et pathétiques projections de l’homme lui-même, des projections
de ses prétentions, des projections de ses incapacités, de son vide. C’est cela la religion, la tentative
dérisoire de l’homme d’accéder au dieu qu’il se fait. Et finalement, là au sommet de la stèle, cette
statuette, projection de l’homme, plus qu’un taureau promesse de fécondité et de vie, cette statuette
représente bel et bien un veau, un veau qui rumine, un veau dont la matière, toute d’or quelle fût,
finira en poussière. L’idole partage avec la chair humaine un destin commun.
Mais rassurez-vous - nous avons tous besoin d’être rassurés, parce que nous en avons tous pris
pour notre grade - oui, rassurons-nous, Barth ne se contente pas de critiquer la religion. Car Barth, à
la religion, vient opposer la Révélation.
La Révélation, c’est juste le contraire de la religion. Si cette dernière, comme nous l’avons dit, c’est
l’effort de l’homme pour monter vers son dieu, la Révélation ce n’est rien moins que le chemin que
Dieu parcourt pour descendre vers l’homme. Un Dieu après lequel il n’est dès lors plus nécessaire
courir, mais un Dieu qui se révèle, un Dieu qui se donne à connaître, un Dieu qui se donne.
Et ces deux « mouvements » se trouvent bel et bien au cœur de l’épisode biblique du Veau d’Or,
mouvement de l’homme religieux qui se fabrique un dieu, et mouvement de Dieu qui vient se révéler
à l’homme. J’en ai assez dit sur le mouvement de l’homme, mais qu’en est-il plus précisément du
mouvement de Dieu ? Oui, Dieu, où est-il, que fait-il ?
Eh bien, Dieu est en train de transmettre sa Loi à Moïse, ce que nous connaîtrons sous l’appellation
de Décalogue, ou Dix Commandements, ou Dix Paroles. Nous avons pris l’habitude, à ce sujet, de
parler de loi ou de commandements, mais ce n’est pas très adéquat, parce que cela réduit la chose à
de simples prescriptions permettant de faire la différence entre le Bien et le Mal.
Le Décalogue, c’est bien plutôt un projet de vie, c’est un mode de relation dont Dieu lui-même est
l’initiateur. En fait, le Décalogue, c’est la première révélation de Dieu, c’est le premier moyen que
Dieu s’est donné pour se faire connaître à l’homme. Et malheureusement, de ces Dix Paroles, on ne
retient volontiers que ce que nous prenons pour des injonctions, tous les tu feras et les tu ne feras
pas, mais on en oublie les premiers mots qui disent tout de l’intention même de Dieu : Je suis le
Seigneur, ton Dieu ; c’est moi qui t’ai fait sortir de l’Egypte, de la maison de servitude. Révélation
d’un Dieu qui ne prend de plaisir que dans la liberté de l’homme, qui ne prend plaisir que dans
l’homme vivant !
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Et donc, pendant que l’homme lève les bras en direction de son idole, Dieu, lui, descend. Il descend
sous la forme de ces deux tablettes que Moïse tient sous le bras, tablettes qui ne disent rien moins
que le cœur de Dieu, un cœur qui bat, un cœur qui palpite pour les siens. Religion d’un côté,
Révélation de l’autre.
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Le Bien et le Mal, que deviennent-ils dans tout cela ? Eh bien, ils continuent de séduire l’homme ;
tantôt l’un marque des points et parfois c’est l’autre qui prend l’avantage. Bien sûr que l’homme a une
certaine responsabilité dans tout cela, et même une responsabilité certaine. Si Dieu veut l’homme
libre, c’est aussi pour que l’homme fasse des choix, des choix éclairés, des choix qui aillent, si
possible, du côté de la vie.
Mais il n’appartient pas à l’homme de régler lui-même et définitivement la question du Bien et du Mal,
il doit se contenter d’avancer, de diriger sa vie en agissant au mieux, au plus près de sa conscience,
en se laissant guider par Dieu. Toute prétention humaine à résoudre la question du Mal afin de
pouvoir être une bonne fois pour toute dans le noir ou dans le blanc, dans la partie sombre ou dans
la partie lumineuse du tableau, cette prétention est aussi illusoire et aussi instable que l’idole juchée
au sommet de la stèle.
Dieu s’est révélé à l’homme, d’abord au travers des Dix Paroles, mais surtout dans la personne
même du Christ. La meilleure image que le Christ nous ait donnée de Dieu, image que l’homme
jamais n’aurait pu forger lui-même parce que trop choquante, c’est l’image de la croix. Et c’est à la
croix et nulle part ailleurs que le problème du Mal est définitivement résolu, la croix qui dit tout autant
la participation de Dieu à toute souffrance humaine au moment de la mort de Jésus que l’abolition du
pouvoir du Mal au moment de la résurrection du Christ.
Nous sommes toujours pris entre deux alternatives, la servitude ou la liberté, la pioche qui démolit ou
la bèche qui cultive, l’arbre mort ou l’épi de blé riche de grains. Par contre, tout cela n’est plus
dominé par une effigie formée par l’homme, mais par la croix. Et la croix, ce n’est justement pas de la
« religion », mais c’est la Révélation suprême de Dieu. Et si la religion en appelle à la soumission de
l’homme, la Révélation, elle, appelle à la foi.
Amen.
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