cinq ans après

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cinq ans après
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Kaboul Un ministère du Vice et de la Vertu
DARFOUR A nouveau la guerre
ROYAUME-UNI Blair poussé dehors
NUCLÉAIRE Eliminer les déchets
www.courrierinternational.com
N° 827 du 7 au 13 septembre 2006 - 3
€
Cinq ans
après
Bush, l’Occident et le terrorisme
AFRIQUE CFA : 2 200 FCFA - ALLEMAGNE : 3,20 €
AUTRICHE : 3,20 € - BELGIQUE : 3,20 € - CANADA : 5,50 $CAN
DOM : 3,80 € - ESPAGNE : 3,20 € - E-U : 4,75 $US - G-B : 2,50 £
GRÈCE : 3,20 € - IRLANDE : 3,20 € - ITALIE : 3,20 € - JAPON : 700 ¥
LUXEMBOURG : 3,20 € - MAROC : 25 DH - PORTUGAL CONT. : 3,20 €
SUISSE : 5,80 FS - TOM : 700 CFP - TUNISIE : 2,600 DTU
M 03183 - 827 - F: 3,00 E
3:HIKNLI=XUXUU[:[email protected]@[email protected]@a;
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s o m m a i re
●
Quand l’extrême droite terrorise les politiques
■ le mot de la semaine kyôhaku, la menace
JAPON
e n c o u ve r t u re
●
Image extraite de l’ouvrage Lendemains de Joel Meyerowitz, Phaidon, 2006
CINQ ANS APRÈS
Le 11 septembre 2001, quatre avions de ligne détournés
par 19 terroristes islamistes s’écrasaient à New York, sur
le Pentagone et en Pennsylvanie, tuant environ
3 000 personnes. Cinq ans après, l’événement – qui
a longtemps été considéré comme un tournant
historique – est désormais relativisé par la presse
américaine. Certains ne vont-ils pas jusqu’à proposer de
déclarer achevée la “guerre contre le terrorisme” ?
pp. 44 à 51
Les décombres des Tours jumelles quelques semaines après les attentats.
S O U D A N Reprise imminente de la
guerre au Darfour BURKINA FASO Ouagadougou, une capitale
au luxe obscène ALGÉRIE Les absences de Bouteflika
E N Q U Ê T E E T R E P O R TA G E S
44 ■ en couverture Cinq ans après
52 ■ débat Le romancier et le terroriste De
56 ■ portrait Il en fait tout un fromage Le
6 ■ les sources de cette semaine
8 ■ l’éditorial Les Américains, ingénus
Catalan Enric Canut est considéré par la presse
gastronomique américaine comme le meilleur des
“cheese gurus”. A la tête d’une fromagerie réputée
dans la province de Lerida, il sillonne sans cesse la
planète pour rédiger des rapports et faire des
conférences.
et cyniques, par Philippe Thureau-Dangin
■
■
■
■
■
■
42 ■ afrique
Don DeLillo à Philip Roth, de Paul Auster à Bret
Easton Ellis, beaucoup de grands auteurs américains
se sont servis du terroriste pour dire leur colère. Mais
cette figure est aujourd’hui difficile à manier. La
réflexion du jeune écrivain Benjamin Kunkel.
RUBRIQUES
8
8
11
11
69
69
38 ■ moyen-orient ISRAËL Nasrallah veut sauver
sa tête I R A N Le mérite de l’autocritique I R A N Inquiétude
LIBAN On entend maintenant d’autres voix chiites VERBATIM
Les chiites s’opposent à l’extrémisme T U R Q U I E Antisémitisme et haine de l’Occident F I N U L Le Liban, non
merci ! VIOLENCE “Nous ne céderons pas à la terreur”
l’invité Abbas Beydoun, As-Safir, Beyrouth
le dessin de la semaine
à l’affiche
ils et elles ont dit
le livre Jeux sacrés, de Vikram Chandra
épices et saveurs
59 ■ reportage Katrina Song Un an après le
passage de l’ouragan, seule la moitié de la population
de La Nouvelle-Orléans est revenue. Dans cette
ambiance désolée, des musiciens de jazz essaient de
faire revivre les meilleures traditions du lieu.
Italie : Focaccia à toute heure
74 ■ insolites Histoires d’eau
Le jazz revient à La Nouvelle-Orléans p. 59
INTELLIGENCES
62 ■ économie
F I N A N C E S Redistribution des
car tes au sein du FMI ■ la vie en boîte Gérer sa
messagerie comme on sort la poubelle AÉRONAUTIQUE EADS,
un placement sûr pour Poutine
D’UN CONTINENT À L’AUTRE
13 ■ dossier Rouen et la Haute-Normandie
Rouen n’a pas aimé Flauber t, hélas ! • Le Havre, un
paradis en béton • Le calva parle aux anges • La chasse
aux pavillons et aux vieilles pierres • Adieu veaux,
vaches, cochons…
65 ■ sciences CLONAGE Embryons : les promesses
trompeuses de Robert Lanza PHYSIQUE Se débarrasser des
déchets nucléaires, enfin ■ la santé vue d’ailleurs Des
enzymes contre Alzheimer
17 ■ france INTERNET Enfants de Montaigne et fans
de blogs D I P L O M AT I E “Les populations arabes placent un
espoir démesuré dans la France”
68 ■ multimédia T É L É V I S I O N Ces séries qui font
le bonheur de la télé
19 ■ europe
R OYA U M E - U N I La dernière et triste
rentrée de Tony Blair PORTUGAL La mort d’O Independente,
journal d’une droite sans idées E S PA G N E Après la traversée, les clandestins s’organisent PAYS - BAS La guerre de
l’or thographe est déclarée N O R V È G E Le Cri, notre trésor
universel ■ vivre à 25 UNION EUROPÉENNE Les Vingt-Cinq, petite
leçon d’introduction SLOVAQUIE - HONGRIE Prenons exemple sur
la réconciliation franco-allemande ! RUSSIE Non, monsieur
Gorbatchev, vous ne pouviez pas sauver l’URSS RESTAURATION
C’est la révolution bourgeoise qui a triomphé POLOGNE Avonsnous besoin du bouclier antimissiles de Washington ?
ÉCLAIRAGE “D’énormes répercussions politiques”
27 ■ amériques
É TAT S - U N I S Salaire en baisse,
grogne en hausse ÉTATS - UNIS Des candidats noirs aux plus
hautes charges M E X I Q U E Un petit goût de révolution à
Oaxaca C H I L I Le président Frei a-t-il été empoisonné ?
COLOMBIE Les narcotrafiquants ont l’esprit de famille AMÉRIQUE
LATINE Haro sur l’“école des assassins”
32 ■ asie AFGHANISTAN Un nouveau “ministère du Vice
et de la Ver tu” PA K I S TA N Le Baloutchistan a maintenant
son martyr TURKMÉNISTAN Ah, ces junkies ! CHINE Un mémorial
pour les morts anonymes RESPONSABILITÉS Un secret vieux
de trente ans CAMBODGE Les médias font enfin leur travail
PORTFOLIO
Portfolio : images de sécheresse
p. 70
70 ■ Une semaine à Petros
Le Malawi de Guy Tillim
LA SEMAINE PROCHAINE
dossier Quand
la gauche se réveillera
ET AUSSI
“Courrier in English”
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
4 pages d’articles en V. O.
5
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
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l e s s o u rc e s
●
CETTE SEMAINE DANS COURRIER INTERNATIONAL
AFTENPOSTEN 276 000 ex., Norvège,
quotidien. C’est le titre le plus
lu de Norvège. Indépendant
de droite, “Le Courrier du soir”
est une référence incontournable
de la presse norvégienne.
ASAHI SHIMBUN 8 230 000 ex.
(éditions du matin) et
4 400 000 ex. (éditions du soir),
Japon, quotidien. Fondé
en 1879, chantre du pacifisme
nippon depuis la Seconde
Guerre mondiale, le “Journal
du Soleil-Levant”
est une véritable institution.
ASHARQ AL-AWSAT 200 000 ex.,
Arabie Saoudite, quotidien.
“Le Moyen-Orient” se présente
lui-même comme le “quotidien
international des Arabes”.
THE ATLANTIC MONTHLY 500 000 ex.,
Etats-Unis, mensuel. Grandes
enquêtes, analyses au long cours,
nouvelles signées des meilleurs
écrivains et critiques de livres…
BBC PERSIAN
<http://www.bbc.co.uk/persian>,
Royaume-Uni. Le site offre de
nombreuses analyses propres qui
ne sont ni traduites de l’anglais ni
consultables sur le site de la BBC
britannique. L’équipe comprend
des journalistes iraniens interdits
de plume dans leur pays.
CAMBODGE SOIR 3 000 ex.,
Cambodge, quotidien. Créé
en 1995, Cambodge Soir est lu par
les expatriés, les fonctionnaires
et les étudiants francophones.
THE CHRISTIAN SCIENCE MONITOR
125 000 ex., Etats-Unis,
quotidien. Publié à Boston
mais lu “from coast to coast”,
cet élégant tabloïd est réputé
pour sa couverture des affaires
internationales et le sérieux
de ses informations nationales.
THE ECONOMIST 1 009 760 ex.,
Royaume-Uni, hebdomadaire.
Véritable institution de la presse
britannique. Ouvertement libéral,
il se situe à l’“extrême centre”.
FINANCIAL TIMES 439 000 ex.,
Royaume-Uni, quotidien.
Le journal de référence, couleur
saumon, de la City et du reste
du monde.
GÜNDOGAR < www.gundogar.org>,
Turkménistan. Créé en décembre
2001 par Boris Chikhmouradov
– fondateur du Mouvement
populaire démocratique du
Turkménistan (en exil), fervent
opposant à la dictature du
président Niazov et emprisonné
à vie –, ce webzine d’information
continue d’exister grâce à ses
amis et collaborateurs.
AL-HAYAT 110 000 ex., Arabie
Saoudite (siège à Londres),
quotidien. “La Vie” est sans
doute le journal de référence
de la diaspora arabe et la tribune
préférée des intellectuels
de gauche ou des libéraux arabes.
HELSINGIN SANOMAT 436 000 ex.,
Finlande, quotidien. Fondée en
1889, la “Gazette d’Helsinki” est
le premier quotidien finlandais et
nordique en termes de diffusion.
La première page du journal
est consacrée à la publicité.
THE HINDU 700 000 ex., Inde,
quotidien. Hebdomadaire fondé
en 1878, puis quotidien à partir
de 1889. Publié à Madras
et diffusé essentiellement
dans le sud du pays, ce journal
indépendant est connu
pour sa tendance politique
de centre gauche.
THE INDEPENDENT 252 000 ex.,
Royaume-Uni, quotidien.
Créé en 1986, ce journal
farouchement indépendant
se démarque par son engagement
proeuropéen.
AL-ITTIHAD Emirats arabes unis,
quotidien. Créé en 1969,
Al-Ittihad est un des plus vieux
médias des Emirats arabes unis.
JERUSALEM POST 55 000 ex., Israël,
quotidien. Créé en 1932 sous
le nom de Palestine Post par
Gershon Agron, “Le Courrier
de Jérusalem” bénéficia,
jusqu’en 1989, d’une réputation
d’indépendance et de sérieux.
Depuis lors, il défend une ligne
éditoriale proche du Likoud.
KOMMERSANT 114 000 ex., Russie,
quotidien. Des informations
sur tous les sujets, avec une
dominante économique, des
articles souvent plus percutants
que ceux de ses confrères.
MILLIYET 360 000 ex., Turquie,
quotidien. “Nationalité”, fondé
en 1950, se veut un journal
sérieux, mais publie parfois
des photos alléchantes, comme
son petit frère Radikal.
MOSKOVSKIÉ NOVOSTI 118 000 ex.,
Russie, hebdomadaire.
Les “Nouvelles de Moscou” sont
un excellent hebdomadaire, clair
et exhaustif, qui publie des billets
de “grandes signatures” russes
et des articles de journalistes
considérés comme les meilleurs
de leur domaine.
THE GUARDIAN 380 000 ex.,
Royaume-Uni, quotidien.
L’indépendance, la qualité
et la gauche caractérisent depuis
1821 ce titre, qui abrite certains
des chroniqueurs les plus
respectés du pays.
EL MUNDO 310 000 ex., Espagne,
quotidien. “Le Monde” a été
lancé en 1989 par Pedro J.
Ramírez et d’autres anciens
de Diario 16. Pedro Jota, comme
on appelle familièrement le
directeur d’El Mundo, a toujours
revendiqué le modèle du
Offre spéciale
d’abonnement
Bulletin à retourner
sans affranchir à :
journalisme d’investigation
à l’américaine.
LA VANGUARDIA 205 000 ex., Espagne,
quotidien. “L’Avant-Garde”
a été fondée en 1881 à Barcelone
par la famille Godó, qui
en est toujours propriétaire.
Ce quotidien au format berlinois
est le quatrième du pays
en terme de diffusion, mais il est
numéro un en Catalogne, juste
devant El Periódico de Catalunya.
LA NACIÓN 30 000 ex., Chili,
quotidien. Fondé en 1917,
ce journal est financé à 69 % par
l’Etat et son directeur est nommé
par le président. Représentant
la ligne du gouvernement
(coalition de centre gauche),
sous Pinochet il avait été
rebaptisé El Cronista et était
ouvertement d’extrême droite.
THE NATION 25 000 ex., Pakistan,
quotidien. C’est le principal
quotidien de langue anglaise
de Lahore, capitale culturelle
du Pakistan.
NÉPSZABADSÁG 180 000 ex., Hongrie,
quotidien. “La Liberté du
peuple” était, de 1956 à 1990,
l’organe du Parti communiste.
Repris par le groupe
Bertelsmann, le titre
s’est transformé en un journal
de qualité et de référence,
mais reste proche du Parti
socialiste (ex-communiste).
POLITYKA 250 000 ex., Pologne,
hebdomadaire. Ancien organe
des réformateurs du Parti ouvrier
unifié polonais (POUP),
lancé en 1957, “La Politique”,
qui appartient aujourd’hui
à ses journalistes, est devenu
le plus grand hebdo
socio-politique du pays.
NEW SCIENTIST 140 000 ex.,
Royaume-Uni, hebdomadaire.
Stimulant, soucieux d’écologie,
bon vulgarisateur, le New Scientist
est l’un des meilleurs magazines
d’information scientifique.
PROCESO Mexique, hebdomadaire.
Crée en 1976 par Julio Scherer
García, vieux routier
du journalisme mexicain, le titre
reste fidèle à son engagement
à gauche. Ses reportages
et son analyse de l’actualité
en font un magazine de qualité.
NEW STATESMAN 26 000 ex.,
Royaume-Uni, hebdomadaire.
Depuis sa création, en 1913,
cette revue politique, aussi
réputée pour le sérieux de ses
analyses que pour la férocité de
ses commentaires, est le forum
de la gauche indépendante.
PÚBLICO 60 000 ex., Portugal,
quotidien. Lancé en 1990,
“Public” s’est très vite imposé,
dans la grisaille de la presse
portugaise, par son originalité
et sa modernité. Il propose
une information de qualité
sur le monde.
THE NEW YORK TIMES 1 160 000 ex.
(1 700 000 le dimanche),
Etats-Unis, quotidien. Avec
1 000 journalistes, 29 bureaux
à l’étranger et plus de 80 prix
Pulitzer, le New York Times
est de loin le premier quotidien
du pays, dans lequel on peut lire
“all the news that’s fit to print”
(toute l’information digne
d’être publiée).
LA REPUBBLICA 650 000 ex., Italie,
quotidien. Née en 1976, La
Repubblica se veut le quotidien de
l’élite intellectuelle et financière
du pays. Orienté à gauche.
NEZAVISSIMAÏA GAZETA 42 000 ex.,
Russie, quotidien. “Le Journal
indépendant” a vu le jour fin
1990. Démocrate sans être
libéral, dirigé par Vitali Tretiakov,
une personnalité du journalisme
russe, il fut une tribune critique
de centre gauche.
NRC HANDELSBLAD 254 000 ex.,
Pays-Bas, quotidien. Né en 1970,
le titre est sans conteste
le quotidien de référence
de l’intelligentsia néerlandaise.
Libéral de tradition, rigoureux
par choix, informé
sans frontières.
THE OBSERVER 434 000 ex.,
Royaume-Uni, hebdomadaire.
Le plus ancien des journaux
du dimanche (1791)
est aussi l’un des fleurons
de la “qualité britannique”.
LE PAYS 20 000 ex., Burkina Faso,
quotidien. Fondé en
octobre 1991, cejournal
indépendant est rapidement
devenu le titre le plus populaire
du Burkina Faso. Proche
de l’opposition, il multiplie
les éditoriaux au vitriol.
Courrier international
SALON <http://www.salon.com>,
Etats-Unis. Créé en novembre
1995, ce webzine s’intéresse
particulièrement à l’actualité
culturelle et littéraire et à la vie
des idées.
THE SEATTLE TIMES 234 000 ex., EtatsUnis, quotidien. Le plus grand
journal du nord-ouest des EtatsUnis. Il a soutenu George W.
Bush en 2000 mais a appelé
à voter pour John Kerry en 2004.
SEMANA 187 000 ex., Colombie,
hebdomadaire. Propriété
d’une riche famille libérale,
“La Semaine” apparaît comme
un des meilleurs hebdomadaires
d’Amérique latine, par son
indépendance, sa modernité
et son excellente information.
SHAFAF
<http://www.metransparent.com
> Royaume-Uni “Transparence”
est un site d’information
arabe créé en 2006. Il publie
des articles reflétant un point
de vue libéral et propose
également des rubriques en
anglais et en français.
DER STANDARD 63 000 ex., Autriche,
quotidien. Jeune journal libéral,
à dominante économique,
et qui pratique une politique
de suppléments vivants et variés.
RÉDACTION
64-68, rue du Dessous-des-Berges, 75647 Paris Cedex 13
Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01
Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02
Site web www.courrierinternational.com Courriel [email protected]
VATAN 250 000 ex., Turquie,
quotidien. Créé en 2003,
ce journal orienté vers la gauche
libérale et qui se distingue
par sa grande indépendance
a néanmoins réussi à figurer
parmi les quatre plus grands
titres de la presse turque.
Directeur de la rédaction Philippe Thureau-Dangin
Assistante Dalila Bounekta (16 16)
Rédacteur en chef Bernard Kapp (16 98)
Rédacteurs en chef adjoints Odile Conseil (16 27), Isabelle Lauze (16 54),
Claude Leblanc (16 43)
Rédacteur en chef Internet Marco Schütz (16 30)
Chef des informations Anthony Bellanger (16 59)
Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25)
Directrice artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31)
DE VOLKSKRANT 310 000 ex.
Pays-Bas, quotidien.
Né en 1919, catholique militant
pendant cinquante ans,
“Le Journal du peuple” s’est
laïcisé en 1965 et est aujourd’hui
la lecture favorite des
progressistes d’Amsterdam, bien
qu’ils se plaignent beaucoup
de sa dérive populiste.
Europe de l’Ouest Eric Maurice (chef de service, Royaume-Uni, 16 03), GianPaolo Accardo (Italie, 16 08), Anthony Bellanger (Espagne, France, 16 59),
Danièle Renon (chef de rubrique Allemagne, Autriche, Suisse alémanique,
16 22), Suzi Vieira (Portugal), Wineke de Boer (Pays-Bas), Léa de Chalvron
(Finlande), Rasmus Egelund (Danemark, Norvège), Philippe Jacqué (Irlande),
Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist
(Suède), Laurent Sierro (Suisse) Europe de l’Est Alexandre Lévy (chef de service,
16 57), Laurence Habay (chef de rubrique, Russie, ex-URSS, 16 79), Iwona
Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Sophie Chergui (Etats baltes), Andrea Culcea
(Roumanie, Moldavie), Kamélia Konaktchiéva (Bulgarie), Larissa Kotelevets
(Ukraine), Marko Kravos (Slovénie), Ilda Mara (Albanie, Kosovo), Miro Miceski
(Macédoine), Zbynek Sebor (Tchéquie), Gabriela Kukurugyova (Slovaquie), Kika
Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Amériques Jacques
Froment (chef de service, Amérique du Nord, 16 32), Bérangère Cagnat (EtatsUnis, 16 14), Marianne Niosi (Canada), Christine Lévêque (chef de rubrique,
Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Hidenobu Suzuki (chef de
service, Japon, 16 38), Agnès Gaudu (chef de rubrique, Chine, Singapour,
Taïwan, 16 39), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Christine Chaumeau (Asie
du Sud-Est, 16 24), Marion Girault-Rime (Australie, Pacifique), Elisabeth D.
Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées), Hemal Store-Shringla (Asie du
Sud), Kazuhiko Yatabe (Japon) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16
69), Nur Dolay (Turquie), Alda Engoian (Asie centrale, Caucase), Pascal Fenaux
(Israël), Guissou Jahangiri (Iran), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre
Vanrie (Moyen-Orient) Afrique Pierre Cherruau (chef de service, 16 29), Chawki
Amari (Algérie), Gina Milonga Valot (Angola, Mozambique), Fabienne Pompey
(Afrique du Sud) Débat, livre Isabelle Lauze (16 54) Economie Pascale Boyen
(chef de rubrique, 16 47) Multimédia Claude Leblanc (16 43) Ecologie,
sciences, technologie Olivier Blond (chef de rubrique, 16 80) Insolites, tendance
Claire Maupas (chef de rubrique, 16 60) Epices & saveurs, Ils et elles ont dit
Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74)
THE WALL STREET JOURNAL
2 000 000 ex., Etats-Unis,
quotidien. C’est la bible des
milieux d’affaires. Mais à manier
avec précaution : d’un côté,
des enquêtes et reportages
de grande qualité ; de l’autre,
des pages éditoriales tellement
partisanes qu’elles tombent
souvent dans la mauvaise foi.
EL-WATAN 50 000 ex., Algérie,
quotidien. Fondé en 1990 par
une équipe de journalistes venant
d’El Moudjahid, quotidien officiel
du régime, “Le Pays” est très
rapidement devenu le journal de
référence. Son directeur, Omar
Belhouchet, est une figure de la
presse algérienne. Condamné
à plusieurs fois à la prison
et victime d’un attentat, il a reçu
de nombreux prix à l’étranger.
Site Internet Marco Schütz (rédacteur en chef, 16 30), Eric Glover (chef de service,
16 40), Anne Collet (documentaliste, 16 58), Jean-Christophe Pascal (1661)
Philippe Randrianarimanana (16 68), Hoda Saliby (16 35),Pierrick Van-Thé (webmestre,
16 82), Julien Didelet (chef de projet)
Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service,16 97),Caroline Marcelin (16 62)
Traduction Raymond Clarinard (chef de service, anglais, allemand, roumain,
16 77), Nathalie Amargier (russe), Catherine Baron (anglais, espagnol), Isabelle
Boudon (anglais, allemand), Ngoc-Dung Phan (anglais, vietnamien), Françoise
Escande-Boggino (japonais, anglais), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois),
Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), MarieChristine Perraut-Poli (anglais, espagnol), Olivier Ragasol (anglais, espagnol),
Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol)
WISSENSCHAFT AKTUELL
<http://62.27.84.81/>,
Allemagne. Dirigée par une
petite équipe, cette agence de
presse spécialisée dans les
sciences met en ligne chaque jour
plusieurs articles portant sur
l’actualité de cette discipline dans
le monde.
Révision Elisabeth Berthou (chef de service, 16 42), Pierre Bancel, Philippe
Czerepak, Fabienne Gérard, Philippe Planche
Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine
Kervella (16 10), Cathy Rémy (16 21), assistés d’Agnès Mangin (16 91)
Maquette Marie Varéon (chef de ser vice, 16 67), Catherine Doutey,
Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Denis Scudeller Cartographie Thierry
Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66), Emmanuelle Anquetil
(colorisation) Calligraphie Yukari Fujiwara Informatique Denis Scudeller (1684)
YEDIOT AHARONOT 400 000 ex.,
Israël, quotidien. Créé en 1939,
“Les Dernières Informations”
appartient aux familles Moses et
Fishman. Ce quotidien marie
un sensationnalisme volontiers
populiste à un journalisme
d’investigation et de débats
passionnés.
Documentation Iwona Ostapkowicz 33 (0)1 46 46 16 74, du lundi au vendredi
de 15 heures à 18 heures
Fabrication Jean-Marc Moreau (chef de fabrication, 16 49). Impression, brochage :
Maury, 45191 Malesherbes. Routage : France-Routage, 77183 Croissy-Beaubourg
Ont participé à ce numéro Torunn Amiel, Chloé Baker, Gilles Berton, JeanBaptiste Bor, Olivier Bras, Valérie Brunissen, Régine Cavallaro, Gaëlle
Charrier, Valérie Defert, Valéria Dias de Abreu, Marc Fernandez, Lola Gruber,
Natacha Haut, Magali Lagrange, Rivière Lelaurin, Françoise LemoineMinaudier, Julie Marcot, Hamdam Mostafavi, Anne Proenza, Jonnathan
Renaud-Badet, Hélène Rousselot, Emmanuel Tronquart, Zaplangues
ZHONGGUO XINWEN ZHOUKAN 100 000 ex.,
Chine, hebdomadaire. Magazine
d’information créé à Pékin le
1er janvier 2000. Papier glacé,
photos en couleurs, style direct,
sujets variés. Son éditeur,
l’agence Nouvelles de Chine,
fait des efforts évidents pour
fournir un magazine “ouvert
sur le monde, dans un esprit
créatif et original”.
ADMINISTRATION - COMMERCIAL
Directrice administrative et financière Chantal Fangier (16 04). Assistantes :
Sophie Jan (16 99), Agnès Mangin. Contrôle de gestion : Stéphanie Davoust
(16 05). Comptabilité : 01 57 28 27 30, fax : 01 57 28 21 88
Relations extérieures Anne Thomass (responsable, 16 44), assistée de Kristine
Bergström (16 73)
Diffusion Le Monde SA ,80,bd Auguste-Blanqui,75013 Paris,tél.: 01 57 28 20 00.Directeur
commercial : Jean-Claude Harmignies. Responsable publications : Brigitte Billiard.
Marketing : Pascale Latour (01 46 46 16 90). Direction des ventes au numéro :
Hervé Bonnaud. Chef de produit : Jérôme Pons (01 57 28 33 78), fax : 01 57 28 21 40
Publicité Publicat, 17, boulevard Poissonnière, 75002 Paris, tél. : 01 40 39 13 13,
courriel : <[email protected]>. Directeur général adjoint : Henri-Jacques Noton. Directeur
de la publicité : Alexis Pezerat (14 01). Directrice adjointe : Lydie Spaccarotella
(14 05). Directrices de clientèle : Karine Epelde (13 46) ; Stéphanie Jordan (13 47) ;
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COURRIER INTERNATIONAL N° 827
6
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
n° 827
Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire
et conseil de surveillance au capital de 106 400 €
Actionnaire : Le Monde Publications internationales SA.
Directoire : Philippe Thureau-Dangin, président
et directeur de la publication ; Chantal Fangier
Conseil de surveillance : Jean-Marie Colombani, président, Fabrice Nora, vice-président
Dépôt légal : septembre 2006 - Commission paritaire n° 0707C82101
ISSN n° 1 154-516 X – Imprimé en France / Printed in France
60VZ1102
827p06
Courrier international (USPS 013-465) is published weekly by
Courrier international SA at 1320 route 9, Champlain N. Y. 12919.
Subscription price is 199 $ US per year. Periodicals postage paid
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P. O. BOX 2769, Plattsburgh, N. Y., U. S. A. 12901 - 0239. For further
information, call at 1 800 363-13-10.
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“Télérama”, Dell, ING jetés pour les abonnés et un encart FNAC Rouen jeté pour le 76.
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l’invité
ÉDITORIAL
Les Américains,
ingénus et cyniques
Philippe Thureau-Dangin
L E
D E S S I N
D E
L A
●
Abbas Beydoun,
As-Safir, Beyrouth
i une vie se mesure à l’aune de la pro- croyance quasi religieuse en l’Histoire. Le fait est
ductivité, celle de Naguib Mahfouz [dis- que les romans de Mahfouz, qui traitent d’indiparu le 30 août dernier] aura été vraiment vidus en conflit avec leur environnement histotrès longue, car il a écrit de quoi rem- rique, montrent que l’Histoire est dépourvue de
plir une bibliothèque entière. Il a écrit jus- toute eschatologie, de toute fin. Au contraire, elle
qu’au moment où, aveugle, il s’est mis n’est qu’ironie, cette ironie qu’il manie si bien,
à dicter ses textes. Et ce qu’il a dicté – son comme ce fatalisme qui confine à l’absurde ou
autobiographie, ses rêves – est l’une des au désespoir.
plus belles choses qu’il ait produites. Si Naguib Mahfouz aura été l’un des fondateurs du roman
Mahfouz est à chercher quelque part, c’est bien arabe moderne. Il a donné la priorité au texte de
dans ses livres. Il a voulu vivre dans leurs marges fiction et en a fait une fin en soi, le débarrassant
et devenir un être d’encre et de papier. Sa vie n’a de la fausse poésie, des enluminures rhétoriques,
rien d’un labyrinthe ou d’un mystère profondé- de la nostalgie rurale, du sentimentalisme, des
ment enfoui : il a toujours
idées préconçues et des
affirmé qu’il menait une
modèles didactiques. Il
existence de fonctionnaifut le seul, parmi nos aure, que son quotidien
teurs, à suivre un modèn’était que routine et renle d’écriture qui lui était
contres avec sa famille ou
propre. Il est comparable
avec des amis, d’enfance
à Balzac, un Balzac araou de plume. Sa vie aura
be qui aurait négligé
peut-être été plus riche
Joyce et Proust, sans douque cela, mais notre homte en retard au regard du
■ Ecrivain libanais né à Tyr en 1945,
me aura tenu à la vivre à
roman occidental.
Abbas Beydoun est considéré comme
l’abri des regards, à ne
Certaines de ses positions
l’une des figures les plus importantes de
créer aucun relais entre le
sur le conflit israélo-arala nouvelle poésie arabe. Il dirige le suplivre et son lecteur.
be [il a soutenu l’accord
plément culturel du quotidien As-Safir. Un
Naguib Mahfouz n’est
de paix israélo-égyptien]
de ses recueils, Le Poème de Tyr, a été traque son écriture. Beauont plu ou déplu, mais
duit en français (éd. Actes Sud, 2002).
coup parlent du joueur de
elles émanaient sincèrefootball qu’il a été, de l’humoriste, du fils des quar- ment d’une position de laïc moderniste, et lui autiers populaires du Caire, de sa vie secrète, du ront valu un couteau planté dans la gorge [il fut
wafdiste [par référence au parti nationaliste libé- victime d’un attentat intégriste en 1994]. Il n’alral Wafd, qui domina la vie politique égyptienne la pas à Stockholm recevoir son prix Nobel [en
entre 1919 et 1952], de l’aspirant philosophe… 1988] et préféra y envoyer sa fille. Il ne sortit
Mais rien de tout cela n’est aussi précis que l’ima- d’Egypte qu’une seule fois, contraint par Nasser
ge qui se dessine dans ses romans, celle d’une vie de se rendre au Yémen. Ce n’est donc que par son
infiniment plus riche et plus heurtée. Ses œuvres écriture qu’il s’est hissé au sommet des écrivains
décrivent la difficile et presque tragique formation arabes, sans aide du pouvoir, sans relations pude l’individu arabe, une quête épuisante de l’uto- bliques, montrant que respecter la littérature, c’est
pie historique, ontologique et politique du mon- aussi se respecter soi-même et défendre la liberde arabe contemporain.
té. C’est par sa littérature qu’il aura été un
Il ne s’est jamais présenté comme un combattant opposant et une conscience critique, et c’est par
d’aucune sorte. Et il ne s’est jamais mis au service sa littérature qu’il aura été assez fort pour déjouer
d’un quelconque régime. Ses romans sont beau- la censure. Il avait fait de son écriture un poucoup moins prudents que lui, et il les aura proté- voir et, aujourd’hui, avec sa mort, c’est comme un
gés par sa discrétion personnelle. Les études sur empire qui s’effondre, laissant un vide comme peu
son œuvre insistent sur son historicisme, sa en laissent.
■
S
Naguib Mahfouz,
un être d’encre
DR
Ces derniers temps, un léger vent
d’optimisme souffle sur la côte
Est des Etats-Unis. Cinq ans
après le fameux 11 septembre,
chroniqueurs et experts en terrorisme s’estiment à l’abri. Avec
ingénuité, ils affirment que les
Américains ne doivent pas craindre une “nouvelle attaque” de pareille ampleur (voir notre dossier pp. 44-54). Le magazine Foreign Policy trouve
finalement que “pas grand-chose n’a changé depuis
2001”. Et le très conservateur Foreign Affairs insinue que la menace terroriste a été grandement
“surestimée”…
Bien entendu, la presse américaine note ici ou
là que l’expédition en Irak fut une erreur, mais,
tout compte fait, ce n’est pas très grave, puisque
les intérêts américains ne sont pas vraiment touchés. On croit rêver ! Même si l’on ne peut que
se réjouir qu’il n’y ait pas eu d’autres 11 septembre sur le sol américain, il faut rappeler des
évidences : cinq ans après le coup d’éclat de Ben
Laden, le Moyen-Orient est en plein chaos, les
talibans marquent des points en Afghanistan,
l’Europe abrite toujours des cellules radicales
qui seront tentées un jour ou l’autre d’entrer en
action – comme on l’a vu à Londres, cet été – et
les tensions ethniques ne font que s’exacerber
d’un bout à l’autre de l’Asie.
Il serait exagéré de citer comme seuls coupables
de ces grands désordres l’incompétent George
W. Bush ou les néoconservateurs, ou encore le
cynique Dick Cheney. Reste que le gouvernement américain, pris dans son ensemble, porte
la plus grande part de la responsabilité. En cinq
ans, que d’égarements et de faux pas ! Comme
le souligne The Atlantic Monthly, dont nous
publions une longue enquête, les réponses au terrorisme sont parfois plus dangereuses que le terrorisme lui-même. Depuis 1991 et la dissolution
de l’Union soviétique, les Etats-Unis n’ont plus
de rival, du moins sur le plan militaire. Ils donnent l’impression de jouir de leur force, sans penser au lendemain. Espérons que l’Irak et l’Iran,
deux épines désormais enfoncées dans leur pied,
les inciteront à une plus grande sagesse.
Benjamin Kanarek
827 p.8
S E M A I N E
ROUEN ET SA RÉGION à l’honneur
dans ce numéro de Courrier international.
Nous consacrons un dossier spécial à Rouen et sa région vus par
différents journalistes européens (The Independent, etc.) et par
le dessinateur belge Cost.
RENCONTRE À LA FNAC
Philippe Thureau-Dangin, directeur de la rédaction de Courrier
international, et Odile Conseil, rédactrice en chef adjointe,
expliqueront comment est conçu et fabriqué l’hebdomadaire, et
répondront à vos questions sur l’actualité internationale.
Jeudi 14 septembre à 17 h 30 au Forum de la FNAC,
Espace du Palais, Rouen.
Entrée libre.
■ Volé à Oslo en août 2004, le célèbre tableau de Munch Le Cri a été retrouvé. Les voleurs courent
toujours (voir page 20).
Dessin de Burki paru dans 24 Heures, Lausanne.
Chaque jour, retrouvez un nouveau dessin d’actualité sur www.courrierinternational.com
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
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DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
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à l ’ a ff i c h e
●
Pas reine à moitié,
cette Helen Mirren !
Royaume-Uni
’est à son nez qu’on la reconnaît lorsqu’elle entre dans la
pièce. Une silhouette fine, des
cheveux blond cendré qui descendent jusqu’aux épaules, un
cardigan rose, elle pourrait
être n’importe quelle femme,
n’étaient ce nez en pointe et
cette tête au port altier. Sans la moindre
trace de chirurgie esthétique et, depuis l’an
dernier, suffisamment âgée pour toucher
sa retraite, c’est une femme assurément
bien conservée – comme par devoir, les
articles écrits sur elle ne manquent jamais
de mentionner son légendaire sex-appeal.
Qui plus est, Dame Helen Mirren ne joue
pas les grandes dames. “Je ne peux me résoudre à me servir de mon titre, ou même à
croire que j’en ai un”, confie-t-elle. Réputée
pour ne pas s’embarrasser de fausse pudeur
lorsqu’il s’agit de tourner nue et pour son
petit côté “vieille gaucho”, Helen Mirren
était une candidate plutôt inattendue aux
distinctions honorifiques. “J’ai accepté ce
titre pour mes parents, ce qui était stupide puisqu’ils étaient morts. Ils s’en fichaient royalement… Et en plus, ils étaient antimonarchistes.”
Basil et Kit Mirren doivent donc se
retourner dans leurs tombes : dans le
drame de Channel 4 Elizabeth I, Helen
Mirren jouait une Reine-Vierge [surnom
d’Elisabeth Ire ]truculente et sensuelle dans
ses années de maturité. Aujourd’hui, son
interprétation d’Elisabeth II dans le film
The Queen est la plus complète et la plus
convaincante que l’on ait jamais vue.
The Queen rassemble l’équipe à l’origine de The Deal, téléfilm très applaudi sur
Tony Blair, Gordon Brown et la naissance
Giulio Marcocchi/Sipa Press
Harlequin/Camera Press/Gamma
C
HELEN MIRREN, 61 ans, actrice. Anoblie en
2003 par le prince Charles, cette belle femme, peu
encline à la chirurgie esthétique, revendique un côté
“vieille gaucho”. Son interprétation d’Elisabeth II
dans The Queen, de Stephen Frears [sortie en France le 18 octobre], est unanimement saluée.
ANOUSHEH ANSARI
Tête en l’air
SUNITA NARAIN
L’eau en tête
MAHATHIR MOHAMAD, ancien
Premier ministre de Malaisie
■ Outré
“Les gens disent que je suis vieux,
sénile et incapable de parler. Par
compassion, ils souhaitent que je
reste tranquille, à passer le temps
dans mon lit. Ce n’est pas juste”,
tempête celui qui a dirigé la Malaisie d’une main de fer durant plus
de vingt ans et qui dit être
un “paria” au sein de
son propre parti.
(The Straits
Times,
Singapour)
Dessin de Kal, Etats-Unis.
KLAUS WOWEREIT, maire
de Berlin, social-démocrate
■ Naturel
“Je ne suis pas de ceux qui abandonnent Günter Grass comme une
patate chaude, au moment où il est
l’objet de critiques.” Donné gagnant
pour un nouveau mandat aux élections du 17 septembre, il assure qu’il
a obtenu le soutien du Prix Nobel,
accusé d’avoir caché si longtemps
son engagement dans la Waffen SS.
(Netzeitung.de, Berlin)
JANUSZ WOJCIK,
député polonais (Autodéfense,
xénophobe et populiste)
■ Appâté
“Je laisse tout tomber. Je pars. Le
Brunei sera mon nouveau pays”, a
répondu l’ancien sélectionneur de
l’équipe de foot polonaise aux journalistes déguisés en cheikhs qui lui
proposaient d’assurer l’entraînement
de l’équipe nationale du sultanat.
(Fakt, Varsovie)
OMAR EL-BÉCHIR,
président du Soudan
■ Protecteur
“Le Soudan a mis à genoux l’em-
pire sur lequel le soleil ne se
couche jamais en 1956 [date de
l’indépendance], et nous sommes
prêts à le remettre à genoux. Nous
ne permettrons pas que notre
pays soit profané une seconde
fois.” A propos d’un éventuel déploiement de troupes occidentales
dans le Darfour.
(Al-Hayat, Londres)
députés qui poursuivent une grève
de la faim pour protester contre
le blocus israélien. Le président
du Parlement, Nabih Berri, a lu ce
message devant les députés
hilares, mais a refusé de donner
la liste de ceux que Joumblatt souhaitait voir mourir en martyrs.
(An-Nahar, Beyrouth)
BOB DYLAN, chanteur américain
■ Insatisfait
MARIA CHARAPOVA,
joueuse de tennis russe
■ Inassouvie
WALID JOUMBLATT,
chef druze libanais (opposition)
■ Cynique
“La qualité des enregistrements
modernes est atroce. Je ne connais
personne qui ait
réalisé un album avec un
son décent
au cours des
vingt dernières
années.”
(Rolling Stone,
New York)
“Jeûnez jusqu’à la mort, jusqu’au
martyre…” Extrait d’une lettre aux
Dessin de David Smith, Londres.
“Je n’ai jamais beaucoup d’argent.
J’essaie toujours de gagner davantage… Je pense qu’il n’y a aucune
limite à l’envie d’en gagner encore
plus.”
(Ogoniok, Moscou)
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DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
on créneau, c’est
l’opposition permanente. Elle a commencé
il y a vingt-cinq ans
comme bénévole au
Centre pour la science et
l’environnement (CSE).
Elle dirige aujourd’hui
cette ONG, installée à New Delhi, qui vient de
mettre publiquement en cause Coca-Cola et
PepsiCo pour les taux de pesticides, largement
supérieurs aux normes autorisées, relevés dans
les boissons qu’ils fabriquent en Inde. Le CSE,
qui emploie une centaine de personnes, est
connu pour le sérieux de ses études sur l’environnement et pour son opiniâtreté à placer
ces questions sur la scène publique. L’ONG
milite aussi avec passion pour la récupération
et l’utilisation de l’eau de pluie, ce qui lui a
valu l’an dernier d’obtenir le Stockholm Water
Prize – le Nobel de l’environnement, en gros.
Sunita Narain a un bel aplomb. Ce qu’elle combat, dit-elle, ce n’est ni le libéralisme économique, ni les investissements étrangers, mais
le gouvernement, qui échoue à protéger la santé
publique. Ce qu’elle réclame, c’est le renforcement des contrôles et des institutions supposés veiller au bien public. Si elle a rejoint le
CSE, c’est parce qu’elle partageait le credo de
son fondateur, Anil Agarwal (décédé en 2002),
consistant à allier “la rigueur scientifique à la
passion du journalisme”. Et, en bonne journaliste, elle n’hésite pas à poser des questions
qui peuvent sembler stupides. Sembler.
(D’après The Economist, Londres)
S
Gerard Gilbert, The Independent (extraits), Londres
ILS ET ELLES ONT DIT
our la première fois
une Iranienne va se
rendre dans l’espace”,
se réjouit le magazine
d’astronomie iranien
Nojum. Pour la modique
somme de 20 millions
de dollars, cette IranoAméricaine de 40 ans va s’envoler le 14 septembre pour dix jours à bord du vaisseau russe
Soyouz, en compagnie de l’astronaute Michael
Lopez-Alegria et du cosmonaute Mikhaïl Tiourine, destination : la Station spatiale internationale (ISS). Elle gagnera dans l’affaire
le titre de première femme touriste de l’espace. Lorsqu’elle était enfant, en Iran, la jeune
Anousheh regardait Star Trek à la télévision
en rêvant d’Amérique. Arrivée à l’âge de 16 ans
aux Etats-Unis sans parler anglais, elle obtint
plusieurs diplômes en électronique et en informatique. Elle dirige à présent une entreprise
high-tech, Prodea System. Sa famille, férue
d’astronomie, a créé l’Ansari X Prize, un prix
doté de 10 millions de dollars, qui a récompensé en 2004 l’équipe qui a embarqué à bord
du SpaceShipOne, premier engin spatial privé
destiné au tourisme de l’espace. Aujourd’hui,
Anousheh se veut un pont entre son pays natal
et son pays d’adoption. “Ma combinaison spatiale porte les deux drapeaux, iranien et américain, pour montrer que ces deux pays ont
fait de moi ce que je suis aujourd’hui.”
P
AFP
du New Labour : le scénariste Peter Morgan et le réalisateur Stephen Frears. Présenté au dernier festival de Venise, The
Queen raconte la semaine agitée de cette
fin d’été 1997, qui vit lady Diana mourir
dans un accident de voiture à Paris et les
membres de la famille royale, refusant de
participer au deuil hystérique de “leur”
peuple, marcher droit à la catastrophe.
The Queen constitue le portrait le plus
détaillé et le plus complexe de notre
actuelle souveraine jamais porté à l’écran.
“Je l’ai beaucoup étudiée car je voulais que le
public croie au personnage que je jouais et qu’il
m’accompagne dans ce voyage tout en imagination. Je ne voulais pas me contenter d’imi-
ter. De toute façon, je ne suis pas très douée
pour les imitations”, explique la comédienne.
Stephen Frears était si confiant qu’il a
choisi d’ouvrir son film en montrant Helen
Mirren posant comme pour un portrait et
regardant au loin. La reine incarnée par
l’actrice se tourne lentement vers la caméra
et fixe le public. L’effet est à la fois drôle
et saisissant.
Helen Mirren est britannique, mais elle
aurait pu ne pas l’être. Ilyena Lydia Mironoff est née le premier été d’après-guerre,
en 1945. Son grand-père paternel était un
Russe blanc échoué au Royaume-Uni pendant la révolution d’Octobre, tandis que son
père, qui avait 2 ans quand il a quitté la Russie, était chauffeur de taxi communiste dans
l’Essex. Sa mère, elle, a grandi à Pimlico,
quand ce quartier de Londres était encore
le bastion de la classe ouvrière.“Ils auraient
aimé que je devienne enseignante ou avocate.”
Mais Helen a préféré s’inscrire au National
Youth Theatre avant de passer à la Royal
Shakespeare Company en 1965 pour devenir celle que l’on a surnommée “la reine sexy
de Stratford”. Le reste, comme on dit,
appartient à l’Histoire, depuis les innombrables premiers rôles au théâtre à la très
nerveuse Jane Tennison de la série Suspect
n° 1, en passant par les poules de luxe dans
Du sang sur la Tamise et Le Cuisinier, le voleur,
sa femme et son amant [de Peter Greenaway].
A 61 ans, Helen Mirren est une vedette
à qui il arrive encore de se sentir vulnérable. “Je dis toujours à mon mari que je n’accepte que des éloges inconditionnels, surtout
quand je sors de scène. Il a le droit de me dire
la vérité, mais cinq ans plus tard.”
PERSONNALITÉS DE DEMAIN
AFP
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dossier
●
ROUEN vus par la presse étrangère
ET LA HAUTE-NORMANDIE
Rouen n’a pas aimé Flaubert, hélas !
Entre la capitale normande
et le grand écrivain, les rapports
ont toujours été difficiles.
Encore aujourd’hui, la ville
lui préfère Jeanne d’Arc.
Heureusement qu’il y a Ry…
DE VOLKSKRANT
Amsterdam
ouen entretient toujours une relation
tendue avec son fils le plus célèbre :
Gustave Flaubert. Peut-être que son
évocation des ébats entre Emma
Bovary et son amant Léon dans un
fiacre qui traverse Rouen est toujours
considérée comme un scandale impardonnable.
Il faut dire qu’aujourd’hui encore la Normandie ressemble à la description venimeuse qu’en
a faite Gustave Flaubert : la pluie y tombe à
verse et l’herbe y est omniprésente. C’est peu
dire que Flaubert entretenait une relation ambivalente avec sa terre natale. Et, bien qu’il ait
vécu la majeure partie de sa vie dans la capitale normande, ou plus précisément dans un
hameau avoisinant, Croisset, Rouen continue
d’entretenir avec lui une relation difficile.
Pourtant, l’autre star du cru, Jeanne d’Arc,
aurait plus de raisons de se plaindre de l’hospitalité locale. Après tout, elle a fini sur un
bûcher rouennais. Mais Rouen ne manque
jamais de lui rendre hommage. Place du VieuxMarché, à côté de l’église moderniste qui porte
son nom, une stèle pathétique évoque la
pucelle d’Orléans. Quelques centaines de
mètres plus loin, le Fournil Jeanne-d’Arc fait de
bonnes affaires sans remords. Plus loin, on peut
lire sur une plaque de cuivre : le cabinet de
médecins Jeanne-d’Arc est fier de soigner les
Rouennais. Mais où est donc le Fournil Gus-
R
tave-Flaubert à Rouen ? Il existe certes un
“lycée polyvalent Gustave-Flaubert”, mais ce
n’est tout de même pas grand-chose à côté
d’un théâtre, baptisé du nom de Corneille, lui
aussi fils littéraire de la ville. Il y a aussi une
avenue Flaubert. Et c’est tout. La maison où il
a vécu pendant des dizaines d’années a dû céder
la place à une zone industrielle. Et c’est à grandpeine que la FNAC locale parvient à produire
un exemplaire de Madame Bovary. On trouve
plus facilement la correspondance de Flaubert
dans une librairie d’Amsterdam que dans la
capitale de la Haute-Normandie.
Il faut donc se rendre à l’évidence : Rouen
continue de ne pas porter le génial écrivain
dans son cœur, plus de cent ans après sa mort.
C’est le caissier-conservateur-directeur de la
maison natale de Gustave Flaubert, transformée en musée, qui l’affirme. Au moment où
j’arrive, monsieur le directeur est en plein
ménage. Il porte une blouse de médecin et des
gants de ménage roses. Pour la visite accompagnée, il faudra donc repasser. Mais il prend
tout de même le temps d’expliquer, avec un
MANCHE
■
Le dessinateur
Constantin
Sunnenberg, connu
sous le diminutif
de Cost, est né
à Moscou, en 1970.
Après des études
d’arts graphiques
en Belgique,
il commence à
travailler au Soir de
Bruxelles en 1998.
Fait rare, il a reçu
trois fois le prix de
la Presse belge dont
le grand prix en
2005. Ses dessins
sont aujourd’hui
publiés dans
le mensuel laïc de
réflexion Espaces de
libertés (Bruxelles)
et dans Le Journal
du mardi.
SEINEMARITIME
Le Havre
Seine
Cormeilles
Vers Caen
Rouen
Ry
HAUTENORMANDIE
CALVADOS
EURE
Evreux
ILE-DEFRANCE
BASSENORMANDIE
ORNE
0
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
Paris
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peu d’amertume dans la voix, qu’après la mort
de Flaubert [en 1880] les héritiers ont proposé
sa bibliothèque à la ville de Rouen. La municipalité a refusé le cadeau. “Ils ne voulaient rien
savoir de ce noceur syphilitique.”
La maison natale de Flaubert jouxte l’ancien hôpital. Le père de l’écrivain y était
chirurgien en chef, et le petit musée expose
bien plus d’instruments de torture aux vertus
thérapeutiques que de témoignages laissés par
son bon à rien de fils [l’endroit s’appelle
d’ailleurs “musée Flaubert d’histoire de la
médecine”]. A vrai dire, seuls le perroquet
empaillé qui a inspiré l’auteur, un pot à tabac
en forme de crâne et deux dessins satiriques
présentent un quelconque intérêt littéraire.
Il y a aussi la toque de maître Sénard, l’avocat
qui a défendu Flaubert et son roman Madame
Bovary lors du procès intenté en 1856 pour
“offenses à la morale publique et à la religion”. Le
hasard a voulu que cette pauvreté biographique
corresponde précisément à la conception du
métier d’écrivain que Flaubert avait lui-même
défendue. “L’écrivain ne doit laisser rien d’autre
que son œuvre”, écrivit-il à son collègue et ami
Tourgueniev. “Sa vie n’a pas d’importance. Peu
importe ce bric-à-brac personnel.”
C’est pourtant tout le contraire dans le
petit village de Ry, à une vingtaine de kilomètres de Rouen, au cœur d’une région appelée “les Trois Vallées”. Ry est fou de Flaubert,
Flaubert n’aimait pas Ry. L’écrivain a situé
l’action de son roman dans le village fictif de
Yonville-l’Abbaye. Ridicule, estime-t-on à Ry,
le village qui veut être celui de Madame
Bovary ; on en trouve des preuves jusque dans
l’étymologie. Pourquoi Charles Bovary s’appelle-t-il ainsi ? Le nom de famille a une “solidité normande et bovine”, explique la professeure de littérature Béatrice Didier. “Bovine”
plus “Ry” donne en toute logique “Bovary”.
C’est du moins ce que l’on pense “avec ferveur” à Ry. La rue principale du village a DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
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dossier
bien la dimension de celle décrite dans
Madame Bovary : elle est “longue d’une portée de
fusil”. Frappante coïncidence. Le restaurant
Bovary, rue de l’Eglise, ne dément pas. Son
concurrent L’Hirondelle – du nom de la diligence
qui dans le roman s’arrêtait àYonville-l’Abbaye –
non plus. Nous demandons au responsable de
l’office du tourisme ce qu’il en est. L’auteur
n’avait-il pas lui-même écrit à George Sand : “Je
regarde comme très secondaires le détail technique,
le côté historique des choses”. Et n’a-t-il pas répété
avec agacement, quand on l’embêtait en lui
demandant qui avait servi de modèle pour
Emma : “Madame Bovary,c’est moi”. Mais, à Ry,
on ne s’avoue pas vaincu pour autant.
L’employé de l’office du tourisme n’en
démord pas : Flaubert connaissait une certaine
Delphine Delamare, habitante de Ry, dont le mari
Eugène était bien plus âgé qu’elle. “On sait qu’elle
a eu une période tumultueuse, et elle est morte dans
des circonstances obscures.” Le village et les trois vallées alentour ont même aménagé un itinéraire
“Au pays d’Emma”. Il commence naturellement
à Ry. La maison du pharmacien du livre,
Homais, est aujourd’hui devenue une agence
du Crédit agricole. Quant au pharmacien, il a
élu domicile dans la maison où les Bovary sont
censés avoir vécu. Le propriétaire du magasin
de chaussures n’a pas eu besoin de Flaubert pour
trouver un nom adapté aux ambitions littéraires
du village : sur sa vitrine on peut lire Rêve-Ry.
Quant à Flaubert, du haut de son socle en meulière et coiffé d’un merle moqueur, il regarde tristement le bureau de poste.
Martin Sommer
Le Havre, un paradis en béton
Classée en 2005 au patrimoine mondial de l’UNESCO,
la ville valait bien une deuxième visite pour
le journaliste Donald Morrison, finalement conquis
par le charme moderniste de la cité d’Auguste Perret.
FINANCIAL TIMES
Londres
ous connaissez peut-être Le Havre. Une
ville de 200 000 habitants, à l’embouchure de la Seine. Premier port de conteneurs français, c’est la plus grande
concentration de constructions en béton
armé d’Europe. Certains l’appellent “Stalingrad-sur-Mer”. Sartre en a fait le décor de
La Nausée, son roman de 1938, dont le titre à
lui seul résume le sentiment de l’écrivain à l’égard
du lieu. Pendant des années, j’ai partagé ce point
de vue. Puis, l’année dernière, j’ai lu que
l’UNESCO venait d’inscrire Le Havre au patrimoine mondial. Non, vous ne rêvez pas. L’organisation des Nations unies qui, depuis 1972,
a désigné 812 sites d’une importance exceptionnelle, s’est sentie obligée d’ajouter à son classement les 150 hectares bétonnés qui constituent
le centre du Havre. Dans leur déclaration officielle, les juges ont salué l’“exploitation nova-
V
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
14
Autour d’Auguste
Perret, une centaine
d’architectes
ont reconstruit la ville
du Havre après
la guerre.
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
trice des possibilités du béton”. A l’évidence, une
nouvelle visite s’imposait. Cela n’a pas été difficile à organiser. Le Havre n’est qu’à deux heures
de Paris en train. Une fois sur place, j’ai loué une
bicyclette et mes yeux se sont dessillés. Car si
cette ville est en effet une citadelle de béton, elle
est aussi un petit paradis, tant pour ses habitants
que pour ses visiteurs.
Commençons par les fondations. Dans la
nuit du 5 septembre 1944, des avions alliés ont
bombardé Le Havre pour en déloger les soldats
allemands, toujours retranchés après le débarquement de Normandie. Les Allemands ont vidé
les lieux, mais le bilan de l’opération a été très
lourd : 5 000 civils tués, 12 500 bâtiments
détruits, 80 000 sans-abri. La ville allait mettre
plusieurs décennies à se relever d’une telle catastrophe. Mais ce fut aussi l’occasion de reconstruire à partir de rien. L’homme choisi pour cette
tâche, Auguste Perret, était âgé de 71 ans. Ce fut
le couronnement de la brillante carrière de ce
moderniste, connu pour son amour du béton.
Pour reconstruire le centre-ville, Perret a réuni
une équipe de 100 architectes, qui ont poursuivi
le projet bien après sa mort, en 1953. Des larges
rues plates et rectilignes ont remplacé le dédale
de rues hérité du XVIe siècle. L’une des nouvelles
artères, l’avenue Foch, bordée d’arbres, longue
d’un kilomètre, relie l’hôtel de ville à la mer. Elle
est plus large que l’avenue des Champs-Elysées.
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Photos Thierr y Pasquet/Editing
ROUEN, LE HAVRE ET LA HAUTE-NORMANDIE
J’ai emprunté sa voie cyclable qui fait elle-même
la largeur d’une rue. En chemin, j’ai aperçu une
autre innovation de Perret : l’immeuble d’habitation en béton – Le Havre en compte plus
de 180 –, avec ses boutiques au rez-de-chaussée,
ses balcons aux étages supérieurs, ses hectares
de fenêtres et même, aussi improbable que cela
paraisse, des colonnes, des chapiteaux et des basreliefs. Car Perret avait beau être moderniste,
il n’en était pas moins épris de classicisme.
Perret a aussi conçu certains bâtiments
publics mémorables, notamment l’hôtel de ville,
très aéré, et une surprenante église, Saint-Joseph,
dont la tour octogonale s’élève à 106 mètres audessus de la ville. Edifiée presque entièrement
en béton, l’église Saint-Joseph suit un plan en
croix grecque. La masse de la tour qui s’élève en
son centre est allégée par de nombreux vitraux
illuminant l’intérieur. De fait, le haut clocher est
entièrement paré de vitraux, laissant le visiteur
ébahi. J’ai visité l’église ce jour-là en même temps
qu’une dizaine d’autres touristes, qui regardaient
bouche bée l’intérieur de la tour. “C’est beau,
non ?”*, s’est exclamé un vieil homme, ajoutant
qu’il s’était attendu à trouver l’endroit hideux.
Les habitants du Havre partageaient le même
scepticisme lorsqu’ils ont découvert l’œuvre de
Perret. Ils étaient certes contents de retrouver un
hébergement après la guerre, mais, dans un premier temps, ils ont trouvé la ville froide et sinistre.
Les détracteurs du projet, en particulier à droite,
ont accusé la municipalité communiste d’avoir
fait de la ville un cauchemar soviétique. Mais,
avec le temps, les Havrais ont fini par adorer
les appartements de Perret, si bien qu’aujourd’hui ceux-ci changent rarement de main. Les
larges rues ont été plantées d’arbres et garnies
de fleurs, et la circulation y est d’une fluidité
enviable.
Les pieds endoloris par mes flâneries, j’ai
finalement enfourché mon vélo pour aller voir la
mer. Il ne m’a fallu que 45 secondes. Je me suis
installé à l’une des nombreuses terrasses de café
de la très moderne promenade maritime. Tandis que je dégustais ma deuxième bière, le soleil
de fin d’après-midi s’est mis à déverser de l’or
sur les immeubles de Perret et à faire scintiller
la tour de l’église Saint-Joseph. J’ai songé à
la renaissance du Havre après l’épouvantable
nuit du 5 septembre 1944 et j’en suis arrivé
à croire à la réincarnation. Sartre aurait peutêtre dû attendre quelques années avant de choisir le titre de son roman.
Donald Morrison
Le calva parle aux anges
Qui a parlé de pomme de discorde ?
En Normandie, la pomme est synonyme
de calvados, une liqueur que le Ciel jalouse.
NEW STATESMAN (extraits)
■
Londres
n Normandie, personne ne se souvient de
la première fois où l’on a bu du calvados,
cet alcool de pomme aux reflets ambrés
dont le goût est aussi chaud et aussi riche
qu’un rayon de soleil l’été en fin d’aprèsmidi. C’est que l’abus de calvados, des
siècles durant, a fait perdre leur mémoire collective à l’ensemble des Normands. Mais une
chose est sûre : l’humble pomme qui, pour certains, est à l’origine du péché originel a une tout
autre signification dans cette région.
Les Normands ne parlent pas de pommes à
couteau mais de pommes à cidre. Et ils considèrent qu’il est de leur devoir de les transformer
d’abord en cidre, puis en calvados – l’“élixir
convoité”. Ce n’est pas un hasard si les Français le
classent dans ce qu’ils appellent les eaux-de-vie*.
La distillerie Busnel, construite en 1910 par une
entreprise créée en 1820, se situe dans l’Eure, à
Cormeilles, en Haute-Normandie donc.Tous ceux
qui se sont inscrits pour la visite, ce matin, n’ont
visiblement qu’une envie : passer à la dégustation*.
E
Rencontre
Philippe ThureauDangin, directeur
de la rédaction
et Odile Conseil,
rédactrice en chef
adjointe seront
le 14 septembre
à Rouen pour
expliquer comment
l’équipe de Courrier
international
prépare et fabrique
l’hebdomadaire
et répondre à vos
questions autour
de l’actualité
internationale.
Jeudi 14 septembre
à 17h30 au Forum
de la FNAC, Espace
du Palais, Rouen.
Entrée libre.
Le pont levant
à Rouen
en construction.
Mais, avant le paradis papillaire, le purgatoire
de la visite nous attend. Alors, comment fabriquet-on le calvados ? On apporte à la distillerie plus
de quarante variétés de pommes provenant d’une
zone d’appellation contrôlée*, au riche sol argileux.
On les lave à l’eau de source, on les écrase et on
les presse. On laisse fermenter le jus de pomme
dans des cuves fermées pour obtenir du cidre. Puis
vient le processus crucial de la distillation.
Le cidre est chauffé à environ 90 °C ; et les
vapeurs qu’il exhale sont recueillies dans des alambics pour finir sous la forme d’un bel alcool cristallin. A 70 °C environ, cet alcool est beaucoup
plus fort que le produit fini, qui, lui, est dilué avec
de l’eau distillée. On n’est pas censé boire cet
alcool, mais, vu que les gens de la région l’ont
surnommé l’eau de feu*, on peut supposer qu’il
a déjà coulé dans plus d’une gorge normande.
Alors que nous entrons dans le chai, l’envie
de boire un verre se précise. Mais… la leçon
d’abord. Le calvados vieillit dans d’innombrables
rangées de fûts de chêne, et c’est le bois qui
donne au calvados sa couleur. Dans le chai, l’air
est si chargé en vapeurs d’alcool à l’odeur sucrée
de pomme que respirer suffit pour sombrer dans
une légère ivresse. Environ 2 % de la production sont perdus à cause de ces vapeurs – “pour
que les anges sachent que les hommes ont fait leur
devoir”, assurent les Normands, qui appellent
cette évaporation “la part des anges”.
Epuisés par tant de savoir et par l’attente,
nous nous contentons de hocher la tête en bons
élèves, bien sages, et posons quelques questions
pour montrer que nous méritons notre récompense alcoolisée. Nous ne doutons pas une
seconde que ce moment tant attendu est proche.
Nous ne nous sommes pas trompés. Les
hommes de notre groupe tiennent absolument
à imiter les gens du coin et leur palais “blindé”.
Ils descendent donc un peu d’Anée, la plus forte
des deux marques fabriquées par cette distillerie. A les voir tousser et s’étouffer, je dirais qu’il
leur reste du chemin à parcourir. L’Anée est très
fin – fort, certes, mais également pur et velouté.
Cependant, dans la gamme Busnel, moins alcoolisée, on repère plus facilement les caractéristiques du calvados : les odeurs d’amande et de
vanille mêlées à ce parfum boisé et fruité si caractéristique. Il n’est pas étonnant que les Normands en soient si fiers !
Victoria Moore
* En français dans le texte.
* En français dans le texte.
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DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
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dossier
LA NORMANDIE
DE JOHN LICHFIELD
La chasse aux pavillons
et aux vieilles pierres
Le correspondant de The
Independent en France possède
une maison dans la région.
Un terrain d’observation privilégié
de l’état de l’Hexagone.
THE INDEPENDENT (extraits)
Londres
e monde autrefois figé de l’immobilier
rural est en train de changer en France,
du moins en Normandie. Auparavant,
il y avait deux marchés distincts, qui ne
se recoupaient pratiquement jamais.
D’un côté, le marché intérieur et local
des pavillons, de petits bijoux aux façades
peintes de couleur pêche et aux toits orange ;
de l’autre, le marché des “vieilles pierres à retaper”. Ce dernier attirait quelques Parisiens à
la recherche d’un abri pour le week-end, mais
c’était surtout la chasse gardée des vacanciers
britanniques. Ce schéma est bousculé depuis
l’année dernière. Les pavillons couleur pêche
continuent à pousser comme des champignons, mais les Français, y compris les Normands, commencent eux aussi à découvrir les
joies de la restauration des vieilles pierres.
A quelques kilomètres de notre petite maison nichée au creux des collines normandes, on
trouve plusieurs anciennes fermes, aujourd’hui
abandonnées ou rarement habitées.Toutes sont
en cours de restauration depuis cet été, et leurs
propriétaires sont français. Conséquence : le
L
nombre de maisons bon marché à restaurer
commence à fondre sur le marché immobilier
local. Mais, qu’on se rassure, un nouveau marché est en train de naître, presque exclusivement
destiné aux Britanniques. On pourrait l’appeler “le marché des masures”.
Nous avons accompagné un ami, décidé à
acquérir une retraite normande, qui voulait
visiter une ruine proposée dans la vitrine de
l’agence immobilière locale. Au début de l’été,
l’annonce claironnait : “Pour amoureux de la
nature. Occasion à saisir. 33 000 euros.” A la fin
du mois d’août, elle décrivait la même bâtisse
sur un ton moins enjoué : “Maison. Possibilité
deux chambres”, et le prix était passé à
27 500 euros. La propriété se composait d’une
petite écurie de trois mètres sur trois couverte
d’un toit de tôle ondulée. Vingt mètres plus
loin se dressaient quatre vieux murs délabrés
et sans toit. Le terrain qui séparait les deux
bâtiments appartenait malencontreusement à
deux autres personnes, qui n’avaient aucune
intention de vendre. Pas de vue, sauf sur la
maison située de l’autre côté de la rue : un petit
bijou couleur pêche avec un toit orange. Alors
que nous réfléchissions, le propriétaire du
pavillon est venu mener sa petite enquête.
“Vous allez vraiment vous installer dans ce truclà ?” nous a-t-il demandé. Euh, non, probablement pas. Cela dit, je suis certain que cette
masure trouvera preneur. Que peut-on s’offrir
pour ce prix-là dans un joli coin de campagne
en Angleterre ?
En réalité, il existe encore des centaines de
propriétés inoccupées ou délabrées dans les
campagnes françaises. Elles ont été abandon-
Le vieux Rouen.
nées au fur et à mesure que la paysannerie passait de plus de 3 millions de personnes à moins
de 500 000 en quarante ans. Bon nombre de
ces bâtisses ne peuvent pas être mises en vente,
d’après le droit successoral français, parce
qu’elles appartiennent à des fratries en conflit.
Si un seul des membres de la famille refuse de
vendre, rien ne se fait.
Réfléchissez quand même à deux fois avant
d’acheter un taudis sans vue, car le Parlement
français a procédé cet été à une réforme du
droit successoral qui entrera en vigueur dès
janvier prochain : une famille pourra vendre
un bien si les deux tiers des héritiers le souhaitent. La législation est encore opaque mais
elle va peut-être favoriser l’arrivée de propriétés
rurales sur le marché.
John Lichfield
AGRICULTURE
Adieu veaux, vaches, cochons…
En Normandie comme ailleurs,
les petites fermes d’élevage
ont laissé place à la culture
intensive de céréales.
’autre soir, quand je suis
arrivé dans ma petite maison
de Normandie, un mystérieux
grondement montait des collines
environnantes. Normalement, en
été, on n’entend plus, une fois la
nuit tombée, que les grillons.
Regardant dans le jardin, je vis
de puissants phares inonder de
lumière les flancs des coteaux.
C’était le temps des moissons.
Le grondement, que nous eûmes
à supporter jusqu’à 2 heures du
matin, provenait d’énormes moissonneuses-batteuses qui rentraient les récoltes de blé et
L
d’orge avant que des orages
venus de l’Atlantique ne les
gâtent. Pierre, un paysan du coin,
m’a expliqué qu’une grosse
averse survenant juste avant la
moisson pouvait ôter 15 % de sa
valeur à une récolte de blé.
Quand nous avons acheté notre
maison, voici huit ans, il y avait
des champs de céréales dans les
plaines et les vallées, mais très
peu sur les collines normandes.
Année après année, nous avons
vu le blé, l’orge, le colza et le maïs
envahir les coteaux, chassant bon
nombre de vaches laitières et de
bœufs de ces prairies. Malgré tous
les discours sur la réforme de la
politique agricole commune (PAC),
malgré le gel des terres et la
réduction des subventions à l’ex-
portation, les immenses champs
de céréales imprégnés de produits
chimiques continuent d’envahir la
campagne française. A l’exception
de Lionel Jospin, les gouvernants
français de ces quarante dernières
années ont toujours officiellement
défendu la PAC en proclamant
qu’elle contribuait à protéger la vie
rurale. Pure hypocrisie. En réalité,
ils ont privilégié les intérêts des
plus gros exploitants français, en
particulier ceux des magnats de
l’agriculture céréalière.
Mais, théoriquement, depuis le
début de l’année, la situation a
changé, car les subventions de
l’Union européenne (UE) ont été
dissociées de la production.
Désormais, elles sont concentrées sur les petites exploitations
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
16
en vue d’étendre les largesses
de l’UE à des types d’agriculture
différents. Sur l’insistance de
Paris et de Londres, Bruxelles a
tout de même laissé aux gouvernements le soin de fixer les
détails de leur politique nationale.
Surprise, surprise, le ministère
de l’Agriculture français a mis en
place un système opaque qui n’a
pas été publié officiellement.
Grâce à ce système, les gros
céréaliers conservent une part
importante du gâteau et les petits
paysans doivent se contenter
d’une part relativement réduite.
Qui peut blâmer les paysans normands de planter de plus en plus
de céréales au détriment des
fermes d’élevage, qui disparaissent les unes après les autres ?
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
Dans mon village, il y avait huit
petites fermes laitières au début
des années 1960 et il n’en reste
plus aucune aujourd’hui.
Je suppose que mon propre
mécontentement devant l’augmentation des champs de
céréales est une autre forme d’hypocrisie. Je préfère voir des
vaches plutôt que des tiges de
maïs de 3 mètres de haut. Pour
Pierre et les autres fermiers
locaux, n’est pas une question
de goût, mais de survie. En théorie, la politique adoptée par
Bruxelles – le transfert des subventions aux petites fermes traditionnelles – est judicieuse. Mais,
en France, elle n’est appliquée ni
honnêtement ni équitablement.
J. L., The Independent, Londres
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f ra n c e
●
INTERNET
Enfants de Montaigne et fans de blogs
Le pays aux 365 fromages compte aussi 27 millions de blogueurs. Le genre permet d’assouvir deux passions bien
françaises : le goût pour l’écriture et celui pour l’introspection.
NRC HANDELSBLAD
une passion qui a une explication
sociologique. Pour la connaître, il suffit d’aller voir du côté du millionnaire
de l’Internet, Loïc Le Meur 5, l’un des
premiers et plus célèbres blogueurs
français. Récemment, il expliquait au
moyen d’un podcast pourquoi la France
arrive en première position mondiale
dans la course aux blogs. Selon lui, les
blogs donnent l’impression aux Français d’être au café, lieu où ils se rencontraient autrefois.
Rotterdam
Q
uel est le rapport entre un
blog qui s’appelle Chroniques d’A.1 et le roman
pornographique Histoire
d’O ? Aucun. Mlle A. parle tout simplement de sa vie à Paris. En ce
moment, elle cherche une adresse de
vacances pour Barbapink, sa figurine
préférée. Les invitations de ses lecteurs
pleuvent. Barbapink partira bientôt en
voyage par la poste dans toute la
France, avec le blog de sa propriétaire
comme agence de voyages.
Comme partout ailleurs dans le
monde, les blogs en France sont parfois espiègles, parfois caustiques,
parfois inspirés et de plus en plus
sophistiqués. Mais la blogosphère est
surtout le royaume du quotidien – où
les Français ordinaires montrent que
l’on peut s’intéresser à des choses
futiles, aussi vaste et passionnant que
soit le reste du monde.
“Me Eolas” reconnaît qu’il a passé
la plus grande partie de ses vacances
à lire des dossiers dans son cabinet
d’avocat. Cette information fait partie de celles qui figurent sur son blog 2,
où il donne sous un pseudonyme des
détails instructifs sur le système juridique français. Jean-Marie AlbouyGuidicelli, maire adjoint de droite de
la ville de Montereau, relate sur son
blog 3 sa triste expérience en tant que
conseiller à l’ANPE – malgré les vives
objections des blogueurs de gauche.
Mais il y raconte également sa dernière balade à vélo.
Christophe Grébert est devenu
célèbre pour la lutte qu’il mène dans
son blog4 contre la dynastie des maires
60% DES INTERNAUTES
AFFIRMENT LIRE DES BLOGS
de la famille Ceccaldi-Raynaud à
Puteaux, dans l’Ouest parisien. Mais,
cette semaine, c’est le vide-grenier local
qui est à la une. On trouve, bien
entendu, dans les blogs français des
dessins humoristiques, des animations,
des photos (en grand nombre) et des
vidéos. Mais l’archétype reste tout de
même le commentaire – aucun blog
ne peut entièrement s’en passer. Pour
les blogueurs français, il ne s’agit pas
de faire de temps à autre une remarque
amusante. Ils ont un ton généralement
sérieux, méditatif, et écrivent pour la
plupart des textes assez longs.
Une source inépuisable d’analyse
pour les blogueurs réside dans leur
propre intérêt pour les blogs des autres,
Dessin de Lauzan,
Etats-Unis.
WEB+
Plus d’infos sur
courrierinternational.com
L’UMP et ses
douze blogueurs par
le Financial Times
Quoi qu’il en soit, le blog produit un
effet sur la France. Le bureau d’études
Ipsos a annoncé en juillet que près de
27 millions d’internautes français ont
un jour fait l’expérience d’un blog. En
juin, son concurrent Médiamétrie parvenait au chiffre de 3,2 millions de
blogs actifs. La plus grande plate-forme
de blogs, Skyblog, prétend compter
5,6 millions de blogueurs ; d’après les
prévisions les plus optimistes, la moitié des internautes français bloguera
dans vingt-cinq ans.
D’autres études se font l’écho de
cet engouement bien français pour le
blog. A l’heure actuelle, 60 % des internautes français affirment lire des blogs,
un record ! Selon une étude américaine, les Français consacrent chaque
mois cinq fois plus de temps aux blogs
que les Américains.
Cela étant, la blogosphère française
est loin d’être uniforme. La majorité
des pages personnelles que l’on peut
voir correspond à des skyblogs, où des
jeunes collectionnent un nombre infini
de photos de chanteurs et de textes de
rap. Ces blogs ressemblent surtout à
une soupape pour des consommateurs
qui ont besoin de mettre un peu
d’ordre dans une offre surabondante.
L’autre face de la blogosphère est celle
des commentateurs. On peut expliquer
leur floraison par la culture discursive
et individualiste des Français. Derrière
chaque Français se cache un philosophe qui aime commenter le monde,
parfois pour lui tout seul. Par bien des
aspects, Michel de Montaigne (15331592), père de l’essai, avait déjà tout
du blogueur – sauf Internet.
La caractéristique la plus frappante
de ces blogueurs, hormis leurs interminables digressions sur eux-mêmes,
c’est qu’ils sont critiques à l’égard des
institutions : les politiques, les médias,
les sondeurs et les intellectuels connus
ne trouvent pas facilement grâce à leurs
yeux. Une épreuve attend d’ailleurs ces
commentateurs d’un genre nouveau.
Dans huit mois, le pays va choisir un
nouveau président. Les politiques
comptent bien exploiter les blogs dans
leur campagne : pas seulement en décidant d’en tenir un, mais en mettant
à la disposition de leurs partisans des
plates-formes où ils pourront créer le
leur. L’UMP, parti du gouvernement,
affirme que 250 000 internautes ont
déjà consulté le blog de campagne qu’il
a récemment ouvert. Les blogueurs,
qui à l’origine étaient indépendants,
sont à présent très courtisés, à gauche
comme à droite. A première vue, cela
devrait marcher. Car exprimer sa préférence correspond bien à l’esprit des
blogueurs français.
René Moerland
1 <http://chroniquesda.canalblog.com/>
2 <http://maitre.eolas.free.fr/>
3 <http://jmag77.typepad.com/>
4 <http ://www.monputeaux.com>
5 <http://www.loiclemeur.com/france/>
D I P L O M AT I E
“Les populations arabes placent un espoir démesuré dans la France”
Vue des Emirats arabes unis, la réponse
française au conflit israélo-libanais a été
très satisfaisante. Ce sont plutôt les pays
arabes qui ont tardé à réagir.
a France n’entretient avec aucun autre pays
de la francophonie des liens aussi étroits
qu’avec le Liban. C’est pour cela que les Libanais attendaient de Paris un engagement plus
important face à l’agression israélienne contre
leur pays. Plus généralement, il faut savoir
qu’en temps de crise l’ensemble des populations arabes attend beaucoup de la France,
seul pays parmi les grandes puissances qui
peut offrir aide et soutien pour résister au rouleau compresseur américain. L’Union européenne s’est montrée trop divisée pour pouvoir aspirer à jouer un rôle vraiment significatif ;
la Russie poursuit des objectifs stratégiques
L
si particuliers qu’il n’est pas toujours facile
de compter sur elle et la Chine hésite encore
à s’opposer trop ouvertement aux Etats-Unis.
Pour celui qui doit faire face aux Etats-Unis, la
France apparaît donc comme un recours. Cela
est encore plus vrai en ce qui concerne de
nombreux Libanais, en raison de l’Histoire,
des liens culturels et des intérêts qu’ils partagent avec la France. Ceux-là ont été déçus
par les limites de l’engagement français et
beaucoup d’Arabes ont le sentiment que la
France est restée en deçà de ce qu’elle devait
faire au Liban. Mais, en réalité, ce dépit s’explique en grande partie par la démesure des
espoirs que nous plaçons dans la France.
Si nous en attendions autant, c’est en grande
partie parce que la France s’est engagée au
sein du Conseil de sécurité dès les premiers
jours de la crise libanaise et non au bout de
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
plusieurs semaines [comme l’ont fait les EtatsUnis]. On pensait donc que Paris pourrait infléchir le cours des choses et résister à Washington. Or force est de constater qu’on ne pouvait
guère lui demander de s’engager davantage,
tant que les pays arabes en étaient encore
à leur attentisme embarrassé. C’est seulement à l’occasion de la réunion des ministres
arabes des Affaires étrangères à Beyrouth [le
7 août, soit plus de trois semaines après le
début de la guerre] que la diplomatie arabe a
commencé à s’activer pour soutenir les positions françaises. A partir de ce moment-là, la
France a soutenu à son tour l’action des pays
arabes à l’ONU. En fin de compte, les résultats obtenus sont tout à fait honorables.
Par ailleurs, pour juger de la contribution française dans le dossier libanais, il ne faut pas
oublier que les relations franco-libanaises ont
17
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
changé depuis les années 1980 et que la présence française y a diminué, notamment en
raison des nombreuses prises d’otages d’expatriés français, dont beaucoup se sont soldées par une fin tragique. Aujourd’hui, la France
n’est plus aussi bienvenue au Liban qu’elle
ne l’a été par le passé, et toutes les catégories de la population libanaise ne la voient pas
du même œil bienveillant. Quant au Hezbollah, il représente l’exact opposé du Liban
mythique que chérissent les Français. C’est
pour cela que nous ne devrions pas lui reprocher de ne pas s’engager davantage au Liban.
Si nous voulons vraiment que l’influence de
Paris soit plus importante, nous devrions plutôt chercher les raisons de ses limites et réfléchir aux moyens dont disposent les Arabes
Wahid Abdel Meguid,
pour la soutenir.
Al-Ittihad (extraits), Abou Dhabi
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e u ro p e
●
R O YAU M E - U N I
La dernière et triste rentrée de Tony Blair
Usé par neuf années de pouvoir, le Premier ministre britannique est poussé de toutes parts à annoncer la date
de son départ avant le congrès du Parti travailliste, fin septembre. Même certains ministres s’y mettent.
THE INDEPENDENT ON SUNDAY (extraits)
[voir ci-contre]. Il prévoit également une
tournée au Moyen-Orient, pour “revigorer” le processus de paix israélopalestinien. Sa redécouverte du point
de vue palestinien doit lui permettre
de détourner en partie la colère qui
bout toujours au sein de son parti à
cause de sa politique au Moyen-Orient.
Ses députés s’inquiètent surtout des
sondages. En général, le parti au pouvoir récupère des points au mois
d’août, la population ne demandant
qu’à oublier la politique. Mais, cette
année, les conservateurs menés par
David Cameron ont pris une avance
record, malgré une imposante opération antiterroriste.
Londres
ony Blair offrait une visite
guidée du manoir de Chequers [la résidence secondaire des Premiers
ministres britanniques] à cinq députés
travaillistes quand le groupe vint à passer devant le masque mortuaire d’Oliver Cromwell [1599-1658, qui fit exécuter le roi Charles Ier et se fit nommer
lord-protecteur]. L’objet, l’un des trésors du lieu, attira l’œil du Premier
ministre, qui passa quelques instants à
l’observer. On ne peut que se demander s’il ne s’est pas interrogé sur sa
propre nature mortelle d’homme politique en croisant le regard éteint de son
prédécesseur. Plus tôt dans la journée,
il avait accordé un entretien au Times
[publié le 1er septembre] grâce auquel
il espérait mettre un terme aux spéculations concernant son avenir. Mais,
quand il fit ses adieux aux députés, il
était clair que son plan s’était retourné
contre lui.
Il avait déclaré au quotidien qu’il
ne comptait pas “continuer indéfiniment”, ce qui, espérait-il, serait interprété comme le signe qu’il quitterait
ses fonctions l’an prochain. Mais son
refus de donner une date précise a
été décrit comme une bravade et a
fait la première page. S’efforçant
désespérément de réparer les dégâts,
Blair a appelé les rédacteurs en chef
de journaux pour souligner avec
insistance que, même s’il ne le dit pas
T
Dessin de Dave
Brown paru dans
The Independent,
Londres.
Enfants
Revenu de la
Barbade, Tony Blair
a défini sa nouvelle
priorité : la lutte
contre l’exclusion
sociale. Première
proposition : obliger
les futures mères
“à problèmes”
à accepter de
coopérer avec
les services sociaux,
sous peine de
perdre leurs aides
sociales ou la garde
de leur futur enfant.
“Alors qu’on lui
demandait s’il
voulait que l’Etat
intervienne pendant
que les enfants
portent encore des
couches, Tony Blair
a répondu :
‘Ou même avant
la naissance’”,
rapporte, surpris,
The Daily Telegraph.
LE PREMIER MINISTRE
“VIT DANS L’AUTOSATISFACTION”
officiellement, il quittera Downing
Street en 2007.
Trop tard. Cet entretien avait déjà
déclenché une rébellion qui s’étend
désormais à des membres du gouvernement qui font d’ordinaire preuve de
neutralité lorsqu’il est question de choisir entre Blair et Gordon Brown [le
chancelier de l’Echiquier est considéré
comme le successeur naturel de Blair,
mais les deux hommes sont en conflit
de plus en plus ouvert]. Les députés
qui ont eu droit à la visite guidée affirment que Tony Blair était de bonne
humeur. “Il était détendu, bronzé, il plaisantait, comme d’habitude”, assure l’un
d’entre eux. Mais quiconque a vu sur
la BBC l’interview enregistrée le même
jour est parvenu à des conclusions fort
différentes. “Sur le plan physique, tous
les signaux d’alerte sont allumés”, commente le psychologue Oliver James. “Il
tourne à vide, mais ne s’en aperçoit pas.
Rien d’étonnant à ce qu’il ait des poches
sous les yeux et l’air tendu, mal à l’aise :
il lui faut du repos.” Même sa voix commence à le trahir, poursuit cet expert
reconnu. “C’est très subtil, mais on sent
nettement qu’il fait passer son message avec
moins de vigueur. Ses déclarations, très
emphatiques, sonnent moins justes.”
Blair a peur que l’on dise qu’il est
au bout du rouleau. Il s’est lancé dans
une offensive sur l’exclusion sociale
PORTUGAL
La mort d’“O Independente”, journal d’une droite sans idées
La disparition du titre conservateur après
dix-huit années d’existence traduit l’agonie
de la droite portugaise, regrette une
ex-chroniqueuse de l’hebdomadaire.
a fin d’O Independente [le dernier numéro
est paru le 1er septembre 2006] signe la
fin d’un projet lancé en mai 1988 par Manuel
Esteves Cardoso [journaliste et écrivain] et
Paulo Portas [l’un des dirigeants actuels du
CDS-PP, parti de la droite conservatrice portugaise]. L’hebdomadaire a en effet marqué
une époque. Il a “révolutionné” un journalisme
lusitanien alors pris entre l’anémie institutionnelle de l’Expresso [journal de centre droit]
et la prédominance “culturelle” de la gauche
en matière de débat et de critique du gouvernement de centre droit de l’époque [Parti
social-démocrate, PSD], dirigé par Aníbal
Cavaco Silva [l’actuel président de la République].
O Independente était bien plus qu’un simple
journal politique de droite. Il a représenté la
L
première tentative de la droite, après la
“révolution des œillets”, de s’affirmer culturellement et de contrarier l’uniformité imposée par la gauche dans ce secteur. Le
célèbre Caderno 3 [Cahier 3, le supplément
culturel du journal], dirigé par Manuel Esteves
Cardoso, était la preuve du changement en
cours, mise en évidence par un graphisme
novateur. Les pages politiques, dirigées par
Paulo Portas, militaient pour l’existence politique d’une droite qui ne se reconnaissait
pas dans la droite consensuelle et technocrate de Cavaco Silva. Pour le meilleur et
pour le pire, O Independente révélait pour la
première fois au Por tugal le projet d’une
droite “conservatrice” comme une véritable
alternative culturelle à la pensée de gauche
dominante.
La fin d’O Independente correspond à la fin
d’un cycle et au vide qui s’est installé dans
la droite portugaise après l’expérience traumatisante du gouvernement de José Manuel
Durão Barroso [l’ancien Premier ministre
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
(PSD) qui a abandonné son poste en 2005
pour aller présider la Commission européenne]. La disparition du journal ne fait que
traduire l’inexistence d’une droite qui, aujourd’hui, va même jusqu’à se laisser ouvertement séduire par la “détermination” du Premier ministre socialiste José Sócrates. De nos
jours, la droite portugaise n’existe que par procuration, que ce soit au travers des bons
offices du PSD ou, de façon plus originale, au
travers des mesures d’austérité imposées par
le gouvernement socialiste. Ce n’est pas un
hasard si, dix-huit ans après ses débuts prometteurs, O Independente disparaît sous un
gouvernement socialiste qui a la majorité
absolue, pendant que la droite se perd dans
les sempiternelles promesses de “rénovation” qu’elle sème au gré des stériles “journées de réflexion” organisées dans tout le
pays. Mais, à présent, l’essentiel est de comprendre pourquoi la droite n’arrive pas à s’imConstança Cunha e Sá,
poser au Portugal.
Público, Lisbonne
19
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
“On peut presque parler de panique dans
le groupe parlementaire, remarque un
ministre. Ils se demandent si nous serons
en mesure de remporter les prochaines élections.” A cela s’ajoutent les graves soucis financiers du parti. Du fait d’un
dépassement budgétaire de 26 millions
de livres [près de 40 millions d’euros],
conséquence directe du scandale des
“prêts contre pairie” [Tony Blair a
voulu nommer à la Chambre des lords
des personnalités ayant prêtés de l’argent au Labour], il lui faudra se séparer de 20 % de son personnel.
Il y a deux semaines, [l’ancien
ministre de l’Education et de l’Intérieur] David Blunkett, allié du Premier
ministre, a expliqué que Blair ne pouvait pas donner une date pour son
départ parce que le gouvernement ne
pourrait plus travailler. Mais, en réalité, c’est tout juste si Downing Street
exerce encore une quelconque autorité sur les bancs de Westminster et sur
Whitehall [le quartier des ministères].
Un haut fonctionnaire dépeint ses relations avec le n° 10 [Downing Street]
comme des “rencontres occasionnelles
avec la planète Blair”.
Le 31 août, le Premier ministre a
affirmé qu’il comptait faire front lors
du congrès annuel du parti, à Manchester [du 24 au 28 septembre], et
qu’il refuserait de donner la date de
son départ. Cela semble aujourd’hui
impossible. Une part non négligeable
de ses députés pourrait exiger publiquement sa démission. Même les principaux ministres font peu de cas des
efforts de Blair, qui cherche à donner
l’impression qu’il bourdonne d’énergie en annonçant un nouveau train
d’initiatives politiques. “Tony se berce
d’illusions s’il s’imagine que tout ça intéresse qui que ce soit”, lâche l’un d’entre
eux. Un ancien fidèle se montre encore
plus cinglant. “Autrefois, c’était Brown
qui se trompait. Aujourd’hui, c’est Tony
qui a tort. Il vit dans l’autosatisfaction. Il
faut arrêter cette pantomime, sinon nous
allons perdre les élections.”
Francis Elliott
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e u ro p e
E S PA G N E
N O RV È G E
Après la traversée, les clandestins s’organisent
“Le Cri”, notre
trésor universel
A leur arrivée aux Canaries, les Africains qui ne sont pas expulsés sont acheminés vers
la péninsule ibérique. Là, des réseaux d’entraide les prennent en charge.
LA VANGUARDIA
Barcelone
es dernières semaines,
Khalifa a reçu quatre appels
désespérés d’amis d’amis
ou de parents de connaissances qui viennent d’arriver en
Espagne. Ils ont survécu à un voyage
de cauchemar, partageant un cayuco
[pirogue de pêche utilisée pour rallier
le Sénégal ou la Mauritanie aux îles
Canaries] avec des dizaines de personnes. Sans vêtements chauds. En
mangeant n’importe quoi et en urinant
toujours au même endroit. Et ils sont
quand même arrivés à bon port.
Aujourd’hui, ils s’accrochent à un
numéro de téléphone pour trouver un
endroit où s’installer. “Qu’est-ce que
vous voulez ? Un Sénégalais ne laisserait
jamais un compatriote dans le pétrin”,
assure Siny Diame, trésorier du Collectif des Sénégalais de Tarragone,
fondé il y a trois ans et aujourd’hui fort
de 600 membres. “Nous faisons tout
notre possible pour les aider, même si j’ai
interdit à toute ma famille de risquer sa
vie comme ça.”
Depuis plusieurs semaines, cette
communauté se mobilise pour
accueillir les immigrants. Les portables
de ceux qui sont déjà installés sur le
territoire espagnol sonnent sans arrêt.
“Je ne sais pas comment certains ont eu
mon numéro”, se demande Khalifa.
Depuis un peu plus d’un mois, il
héberge chez lui Malik, 29 ans, un ami
d’enfance. “Quand il m’a appelé, on
l’avait déjà envoyé à Madrid.S’il m’avait
demandé,je lui aurais dit de ne pas venir”,
assure Khalifa.
L’histoire de Malik, comme celle
de tous les autres, a de quoi faire frémir. Il assure qu’il s’est embarqué à
C
Dessin d’Ajubel
paru dans
El Mundo, Madrid.
■
Afflux
Le week-end
du 1er septembre,
2 199 Africains
ont débarqué sur
les plages
des Canaries.
“Une situation
catastrophique”,
estime El País, qui
précise que ces
nouveaux arrivants
sont pour la plupart
originaires
du Sénégal,
de Mauritanie et
du Cap-Vert. Et le
problème va encore
s’accentuer, car les
centres d’accueil,
qui ont une capacité
de 5 000 places,
sont pleins. Depuis
le début de
l’année, plus de
20 000 personnes
sont arrivées
sur l’archipel.
bord d’une pirogue après une arnaque.
“On nous a dit que le bateau qui nous
emmènerait aux Canaries était ancré au
large de la côte, mais il n’y avait rien.” La
pirogue a navigué pendant six jours
interminables. Malik ne sait pas combien sa sœur a payé, mais certains de
ses compagnons de voyage avaient
dépensé 600 euros.
REMUER CIEL ET TERRE
POUR JOINDRE UNE RELATION
Aujourd’hui, Malik n’a plus que son
passeport et il dépend de la générosité
de Khalifa, qui habite à Tarragone
depuis cinq ans avec sa femme et sa
fille. Il parle à peine espagnol et, sans
carte de résident ni permis de travail,
il aura de grandes difficultés à trouver
un emploi. Mais Khalifa et sa famille
sont prêts à subvenir à ses besoins le
temps qu’il faudra.
Siny héberge aussi chez lui, à Salou
[station balnéaire catalane], un ami de
Dakar qui lui a passé un coup de fil
désespéré alors qu’il avait déjà mis le
pied sur le sol espagnol. Babakar savait
qu’il allait voyager en pirogue, mais pas
qu’il allait risquer sa vie. Il est resté neuf
jours en haute mer et jure qu’il ne le
referait pas. Mais il a eu de la chance.
Un jour qu’il vendait des lunettes de
soleil sur une plage, un homme lui a
proposé un emploi. Aujourd’hui, il travaille douze heures par jour, voire plus,
à la campagne, pour pouvoir envoyer
de l’argent chez lui. “C’est pour ça qu’on
est venus”, lance Siny. Avec cet argent,
sa famille mangera mieux. Elle pourra
s’acheter une voiture et peut-être
même se construire une maison neuve.
“Un autre voisin le verra et voudra venir
aussi”, regrette-t-il. Même s’il doit le
payer de sa vie.
“La première chose que nous avons
faite en arrivant a été de mettre en commun le peu d’argent que nous avions pour
acheter un portable, appeler la famille et
prendre contact avec quelqu’un”,explique
Malik.Tous remuent ciel et terre pour
arriver à joindre une relation, si lointaine soit-elle, qui puisse leur tendre la
main. Ces derniers mois, à Tarragone,
des dizaines d’immigrants sénégalais
sont arrivés, via Madrid et par l’intermédiaire de la Croix-Rouge. Après
la récente déferlante de pirogues, les
bénévoles de cette organisation s’apprêtent à accueillir le double de nouveaux arrivants. “Quand je suis venu,
il y a quinze ans, il arrivait à Salou une
vingtaine de Sénégalais par an, commente Siny. Aujourd’hui, ils sont entre
cinq et dix par mois.”
Sara Sans
PAY S - B A S
La guerre de l’orthographe est déclarée
ne règle qui dépasse tout le monde peut
être une bonne règle. Voilà pourquoi les
rédacteurs de l’“orthographe blanche”, une
orthographe alternative, suppriment le problème du “n” intermédiaire. On peut ainsi
écrire spinneweb, mais spinnenweb est tout
aussi correct [spinnenweb signifie “toile d’araignée”, web étant la toile et spin l’araignée ;
dans certains noms composés, il existe parfois un “n” intermédiaire]. Cela fait déjà dix
ans que les locuteurs néerlandais se cassent
la tête pour savoir s’ils doivent ou non écrire
un “n” intermédiaire. Avec l’orthographe alternative, cela relève d’un choix personnel et ne
peut donc jamais constituer une faute.
Le mois dernier, la Plate-forme de l’orthographe
blanche a présenté son Witte Boekje [Petit
Livre blanc] sur la façon d’écrire le néerlandais. Quelques jours plus tôt était entrée en
vigueur la nouvelle édition du Groene Boekje
U
[Petit Livre vert], qui définit l’orthographe selon
les règles officielles déterminées par la Nederlandse Taalunie, l’organisme public qui veille
sur l’orthographe depuis 1980. Mais plusieurs
médias néerlandais ont décidé d’appliquer
leurs propres règles. Cela a abouti au Petit
Livre blanc, auquel se tiendra le Volkskrant.
La précédente orthographe ayant été introduite en 1995, la Taalunie a qualifié ces modifications de marginales. Seule la règle du “n”
intermédiaire a été affinée : l’exception introduite en 1995 pour un mot composé associant un nom d’animal et une désignation botanique est à nouveau éliminée. Ainsi,
paardebloem [“pissenlit”, composé de paarde,
“cheval”, et de bloem, “fleur”] est redevenu
paardenbloem – avec un “n” intermédiaire.
La presse, les éditeurs et les auteurs – les utilisateurs quotidiens de l’écrit – se sont opposés à cette adaptation. Parce que la nouvelle
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
orthographe survient très tôt après la précédente, mais aussi parce que les changements
ne sont pas marginaux. Leur rébellion a donné
naissance à cette variante blanche, qui permet d’écrire aussi bien paardebloem que paardenbloem – avec ou sans le “n” intermédiaire.
“La Nederlandse Taalunie laisse la liberté d’opter pour le ‘s’ intermédiaire ou non”, explique
le journaliste Wim Daniels. “On peut écrire
voorbehoedmiddel [“contraceptif”, mot composé sur la base de behoeden, “préserver”,
et de middel, “moyen”], mais voorbehoedsmiddel est aussi correct. Le locuteur néerlandais peut s’en remettre à son propre jugement, et personne ne s’en plaint. Cette
approche peut donc aussi valoir pour le ‘n’
intermédiaire. Nous avons longtemps réfléchi
à des règles logiques, mais il n’y en a pas.
Il faut laisser chacun suivre son intuition.”
De Volkskrant (extraits), Amsterdam
20
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
out rentre dans l’ordre, et pas
seulement pour les amateurs
d’art et les musées norvégiens. La nouvelle de la réapparition
des tableaux Le Cri et La Madone,
heureusement peu endommagés, a été
accueillie avec un sentiment de
soulagement et de joie. [La police norvégienne a annoncé le 31 août que les
deux tableaux avaient été retrouvés,
mais elle n’a donné aucun détail sur
les circonstances de leur découverte.]
Qui ne se souvient du vol au musée
Munch, le 22 août 2004, des images
vidéo de deux hommes portant les tableaux sous le bras jusqu’à une Audi
et du scandale à propos de la sécurité du musée ?
Ce vol avait ému le monde entier.
Le Cri de Munch, cette icône à l’impact considérable, célébrée dans le
monde entier, cette saisissante traduction expressionniste de l’angoisse
et du malaise de l’homme à l’aube du
XXe siècle, avait été arrachée du mur,
puis jetée dans une voiture avant de
disparaître. L’affaire avait fait les gros
titres des médias internationaux et provoqué la stupéfaction des experts de
NewYork à Sydney, ce qui avait amené
le public norvégien à réaliser pour de
bon ce qui s’était passé. Le monde
nous l’a prouvé : Munch n’est pas uniquement norvégien. Son œuvre appartient au patrimoine artistique universel. Et nous, nous n’avions rien trouvé
de mieux que de placer cette œuvre
dans une espèce d’épicerie.
Apprendre que la gestion du legs
de Munch par la municipalité d’Oslo
n’avait pas été particulièrement
brillante n’avait pas rendu le braquage plus facile à digérer. La maison de Munch avait été démolie, le
niveau de protection technique des
tableaux était faible, voire carrément
critique. Il avait fallu attendre l’argent du pétrole japonais pour donner
plus d’espace au musée qui porte son
nom [l’entreprise Idemitsu, qui
exploite des gisements en Norvège a
financé les travaux du musée en
1994]. Et ce n’était pas la première
fois que des tableaux disparaissaient.
Nous étions bien prévenus.
Il semble qu’aujourd’hui le préjudice subi en août 2004 soit réparé, visà-vis du public norvégien, mais aussi à
l’égard de tous ceux qui s’intéressent à
Munch dans le monde. Cette histoire
ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Il
n’est guère fréquent, à vrai dire,
qu’Oslo intéresse la presse internationale. Normalement, cela n’arrive
qu’une fois par an, lors de l’annonce
du lauréat du prix Nobel de la paix.
Le 22 août 2004 fut donc une exception, même si ce n’était pas une bonne
nouvelle à transmettre pour les agences
de presse internationales. Nous ne
pouvons sans doute pas espérer que
la nouvelle d’hier ait le même retentissement, bien que tous les médias
s’en soient rapidement emparés. Mais
c’était une bonne nouvelle.
Per Anders Madsen,
Aftenposten, Oslo
T
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e u ro p e
UNION EUROPÉENNE
Vivre à
Mayk
25
LE FAIT DE LA SEMAINE
Les Vingt-Cinq, petite leçon d’introduction
Depuis la rentrée, les lycéens finlandais ont une nouvelle matière à étudier : l’Europe.
L’occasion pour un journaliste de donner sa vision du sujet.
Visa pour le VIS
■ Nom de code : Bio-Dev. Depuis l’an
dernier, la France et la Belgique recueillent et archivent les empreintes
digitales des demandeurs de visa au
Congo et au Mali, ainsi qu’aux EtatsUnis pour les demandeurs qui ne sont
pas citoyens américains. En novembre, l’Allemagne, le Luxembourg,
l’Autriche, le Royaume-Uni, le Portugal et l’Espagne rejoindront l’expérience, financée à hauteur de 260 millions d’euros par la Commission européenne, et qui sera étendue au
Rwanda et au Burundi. “Ce projet pilote préfigure une future base de données européenne”, le VIS (Visa Information System), prévu pour 2007,
rapporte La Libre Belgique. But de
l’opération : s’assurer que les personnes qui arrivent en Europe sont
bien celles qui ont obtenu le visa.
LA PERSONNALITÉ
Ernst-Ludwig Winnacker
■ Il est le premier !
Le premier secrétaire
général du nouveau
Conseil européen de la
recherche, destiné à
dynamiser l’Europe de
la science et doté de 7,5 milliards
d’euros pour les sept ans à venir.
Un début dans la course avec les
Etats-Unis et l’Asie. La Commission
et le Conseil scientifique ont élu
Ernst-Ludwig Winnacker, qui vient
de fêter ses 65 ans, avec force
louanges pour ses travaux et sa
compétence en management de la
science. Le 31 décembre prochain, il
quittera donc Bonn et la présidence
de la Communauté allemande de la
recherche et, le 1er janvier 2007, il
sera à Bruxelles. Une mission d’envergure pour ce pionnier de la génétique en Allemagne, qui, souligne la
Süddeutsche Zeitung de Munich, a
un credo : “L’homme ne se réduit
pas à la somme de ses gènes.”
DFG
827 p.22
LE CHIFFRE
13 milliards
■
C’est la somme, en euros, qui
sera versée jusqu’en 2015 à la Bulgarie par l’UE et divers fonds d’investissement publics et privés. Cette
somme sera principalement consacrée à l’amélioration des infrastructures, notamment du réseau
ferroviaire et autoroutier du pays.
Le gouvernement de Sofia travaille
d’ores et déjà à chiffrer le coût
d’une deuxième phase d’intégration
structurelle du pays, qui inclura les
secteurs de la santé, de l’éducation
et des technologies de l’information.
La Roumanie, elle, s’est vu octroyer
quelque 17 milliards d’ici à 2013.
(Dnevnik, Sofia)
’Union européenne fait son
entrée dans les lycées finlandais. Les lycéens peuvent
choisir une nouvelle option
du cours d’instruction civique :
“L’Union européenne et être européen”. J’ai parcouru trois des manuels
proposés et je me suis amusé à imaginer que j’enseignais cette matière.
Lors du premier cours, je commencerais par féliciter ceux qui l’ont
choisie. Le moment ne pouvait mieux
tomber. La Finlande préside actuellement l’UE, et les médias regorgent
d’informations et de prises de position
sur le sujet. Les Finlandais sont les
mieux placés pour suivre le travail de
l’UE. La prochaine fois qu’ils auront
cette occasion unique, ce sera en 2020.
La présidence finlandaise n’a pour
l’heure duré que les deux mois d’été,
mais elle a été riche en événements.
Qui se rappelle encore comment
elle a commencé ? Le Premier ministre,
Matti Vanhanen, et son gouvernement
étaient critiqués pour leur platitude et
leur monotonie. La présidence finlandaise devait être d’une tranquillité
ennuyeuse, et tout portait à croire que
Vanhanen ne comptait pas déployer
une énergie débordante. A peine les
journalistes avaient-ils eu le temps de
déplorer cet immobilisme politique
qu’éclatait la guerre au Liban et que
l’Union devenait acteur de la politique
mondiale. La Finlande – et plus particulièrement son ministre des Affaires
étrangères, Erkki Tuomioja – s’est
emparée du rôle de médiateur. Il a fallu
déterminer une ligne commune au sein
de l’UE, puis à l’ONU, pour faire pres-
L
sion sur les pays concernés. On a fait
peu de cas des résultats obtenus par
l’UE – la Finlande et Tuomioja –, mais,
si j’étais prof, j’en dirais le plus grand
bien. Il y a trois ans, lors de la guerre
en Irak, l’UE n’avait pas de position
commune. Cette fois, elle a parlé d’une
seule voix et on l’a écoutée.
Dessin de Rosa
paru dans
Il Sole-24 Ore,
Milan.
L’EUROPE, C’EST LA PAIX.
MAIS ENCORE ?
L’Union aura aussi un rôle important
à jouer dans la reconstruction et le
maintien de la paix. Le chemin sera
long et plein d’embûches, mais l’optimisme est de rigueur. L’Union a à son
actif des preuves raisonnables d’apaisement des conflits. Je me suis rendu
récemment en Croatie. La paix y
règne, on y reconstruit et on y répare.
Les conflits furent aussi durs dans les
Balkans naguère qu’ils le sont au Liban
ces jours-ci. Aujourd’hui, la Croatie est
candidate à l’entrée dans l’UE et, après
elle, d’autres pays impliqués dans ces
conflits, comme la Serbie.
Si j’étais réellement dans une salle
de classe, les “grosses têtes” se manifesteraient maintenant – si elles ne
l’avaient pas déjà fait. Pourquoi l’UE
ne parvient-elle pas à réaliser telle ou
telle chose ? Prenons les nouveaux
manuels. On peut y lire que l’Union
a avant tout été fondée pour maintenir la paix en Europe. L’objectif a
entièrement été atteint, la paix dure
depuis plus de cinquante ans. A ce
moment-là, j’imagine le chahut qui
s’intensifie dans la classe. Quelqu’un
ose donner cela comme l’un des
grands mérites de l’Union ! Mais il
est évident qu’Allemands, Français,
Italiens et Anglais ne veulent pas se
faire la guerre ! Et si l’Union était en
train de se désagréger ? pourrait-on
me demander. Peut-être a-t-on atteint
le point culminant l’année dernière,
avec la tentative d’établir une Constitution commune. Le projet est gelé
depuis les votes négatifs de la France
et des Pays-Bas, et il est possible que
les liens entre pays membres ne se resserrent plus.
L’Union pourrait se désagréger
progressivement. Je ne crois pas en un
rapide effondrement comme celui de
l’Union soviétique. Chers lycéens, si
l’Union venait à disparaître, sa disparition serait aussi lente que sa naissance, il lui faudrait encore cinquante
ans avant de s’effondrer : alors, vous
avez intérêt à étudier ces choses même
si vous n’êtes pas réellement favorables à l’Union.Vous n’y échapperez
pas. La classe est terminée.
Unto Hämäläinen,
Helsingin Sanomat, Helsinki
SLOVAQUIE-HONGRIE
Prenons exemple sur la réconciliation franco-allemande !
Un Hongrois de Slovaquie réagit aux récents
incidents xénophobes entre les deux pays.
’arrivée au gouvernement du Parti national
slovaque (SNS, extrême droite), dirigé par
Ján Slota, n’a fait qu’attiser l’animosité entre
les deux nations, car le feu couvait sous la
cendre. Mais les récentes provocations slovaques et hongroises ont des racines historiques plus profondes [lors du dernier incident
en date, une jeune femme qui parlait hongrois
dans la rue à Nitra, une ville de l’ouest de la
Slovaquie, a été agressée par deux hommes
qui ont écrit au feutre sur son tee-shirt “Hongrois, allez de l’autre côté du Danube”]. D’après
un sondage effectué il y a une dizaine d’années, 70 % des Slovaques craignaient déjà les
intentions irrédentistes de la minorité hongroise
[qui représente 500 000 personnes, soit 10 %
de la population slovaque]. Aujourd’hui, 80 %
d’entre eux croient que les Slovaques ont été
opprimés par les Hongrois pendant un millénaire [la Slovaquie, indépendante depuis 1993,
a été intégrée à la Tchécoslovaquie à la fin
L
de la Première Guerre mondiale à la suite du
démantèlement de l’Empire austro-hongrois].
C’est également ce que martèlent à l’intention
des jeunes générations les manuels d’histoire
de nos voisins.
Notre longue vie commune a effectivement
connu plusieurs épisodes tragiques, mais nos
ancêtres n’ont pas vécu autant de conflits sanglants que les Français et les Allemands. Ces
derniers nous devancent pourtant sur le chemin de la réconciliation. Parce que, lors de nombreuses conférences communes, des historiens et intellectuels ont formulé leurs
doléances et évoqué les blessures réelles ou
supposées des deux nations. Des tragédies
sociales et familiales ont été largement évoquées. La majorité des hommes politiques des
deux pays ont osé regarder en face les mystifications historiques de leurs nations respectives et ont, du coup, mieux réussi à comprendre celles de leur voisin.
En Slovaquie et en Hongrie, il n’y a eu que de
timides tentatives en ce sens. Les évêques
catholiques des deux pays ont, par exemple,
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
22
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
mutuellement demandé et accordé le pardon
aux uns et aux autres. Mais depuis la chute du
communisme, les Parlements de Bratislava et
de Budapest n’ont pas été capables d’un tel
geste. Depuis bientôt une décennie, les historiens slovaques et hongrois n’ont pu s’asseoir ensemble et rédiger un manuel qui
essayerait au moins de présenter avec objectivité le passé commun, rompant avec des vues
romantiques, trop souvent schématiques.
Le foisonnement des mythes présentés comme
des vérités absolues compose le terreau de la
“magyarophobie” d’un grand nombre de Slovaques. Tout comme la condescendance avec
laquelle cer tains Hongrois traitent les Slovaques. Dans l’intérêt de la réconciliation entre
les deux peuples, il faut rompre le plus vite possible avec cette conception sélective de l’Histoire, avec les mythes illusoires et, en général,
avec le grossissement des demi-vérités d’aujourd’hui et d’antan. Des deux côtés.
Szilvássy József*, Népszabadság, Budapest
* L’auteur est l’ancien rédacteur en chef d’Uj Szó, un
quotidien hongrois de Slovaquie.
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e u ro p e
RUSSIE
Non, M. Gorbatchev, vous ne pouviez pas sauver l’URSS
Quinze ans après le putsch avorté du 21 août 1991, la presse de Moscou est revenue sur cet épisode controversé
qui a à la fois entraîné la fin de l’URSS et inauguré le règne de Boris Eltsine.
MOSKOVSKIÉ NOVOSTI (extraits)
Moscou
u la manière dont se déroulaient la perestroïka et l’ensemble des réformes économiques et politiques
lancées par Gorbatchev, l’instauration
d’un Comité d’Etat pour l’état d’urgence était, d’une façon ou d’une
autre, inévitable. Ce qu’il avait de
plus exact était son nom, car le pays
connaissait bel et bien un état d’urgence. L’Union soviétique, Etat unifié, se désagrégeait sous nos yeux, et
la société avait l’impression que le
pouvoir central ne pouvait y remédier.
Les intenses négociations – connues
sous le nom de “processus de NovoOgarevo” – que menait Mikhaïl Gorbatchev, président de l’URSS, avec les
chefs des Républiques fédérées, Boris
Eltsine en tête, ont plutôt accéléré
l’éclatement du pays, ce qui était le
contraire de leur objectif.
[En avril 1991, M. Gorbatchev
était parvenu à un compromis avec
neuf des quinze Républiques, préludant à l’élaboration d’un traité de
l’Union afin de transformer l’URSS
en une Union de républiques souveraines, chacune détenant les pleins
pouvoirs d’Etat sur son territoire.]
Mikhaïl Gorbatchev affirme que,
si les putschistes n’étaient pas intervenus à Moscou [le 19 août] peu
après son départ de la capitale, le
nouveau traité de l’Union aurait été
signé le 20, et la situation de l’URSS
se serait peu à peu normalisée. Il est
malheureusement difficile de lui donner raison. Cette hypothèse avait peu
de chances de se réaliser, quand on
se souvient du contexte de l’époque.
Peut-être l’éclatement de l’URSS
aurait-il été moins brutal, mais il
aurait eu lieu quand même.
V
CE N’EST PAS UN COUP D’ÉTAT
QUI A EU LIEU, MAIS DEUX
Mikhaïl Gorbatchev estimait probablement qu’il existait des “forces saines
du PCUS” et des soviets à tous les
niveaux, qui auraient pu créer un
Comité populaire pour l’état d’urgence.
Mais que considérait-il comme des
“forces saines” ? Les communistes
orthodoxes de la Fédération de Russie,
qui voulaient conserver l’URSS, ou
bien Eltsine, le démocrate, et ses compagnons radicaux de Moscou et de
Sverdlovsk ? Sans compter qu’il existait déjà de purs nationalistes, même
en Russie, pour ne pas parler des Etats
baltes, de l’Ukraine, de la Géorgie ou
des républiques d’Asie centrale. Puisqu’un Comité populaire pour l’état
d’urgence n’avait pu se créer, la menace
de désagrégation du pays devait forcément engendrer un Comité d’Etat pour
l’état d’urgence. C’est ce qui est arrivé.
Quelles étaient les caractéristiques
personnelles, politiques et organisationnelles de ses membres, leurs idées,
leur popularité ? Les événements
Dessin de Tiounine
paru dans
Kommersant,
Moscou.
Tout aurait
été différent
A l’occasion de
ce 15e anniversaire,
Mikhaïl Gorbatchev
a pris la plume dans
les Moskovskié Novosti
pour défendre, une fois
de plus, sa version
de l’histoire. “Pourquoi
[mes ennemis
conservateurs]
ont-ils décidé
de faire un putsch ?
Parce qu’ils avaient
compris que leur
époque était
révolue. Ces gens-là
ont causé un mal
irréparable. Ils ont
interrompu un
processus qui avait
été minutieusement
établi. Au Kremlin,
les chaises étaient
déjà disposées
autour de la table
pour signer le traité
de l’Union. Nous
avions un programme
de lutte contre
la crise, un congrès
extraordinaire était
prévu. Nous étions
en train d’élaborer
un système
démocratique,
la population aurait
appris à vivre
dans la liberté,
différentes formes
de propriété
auraient été mises
en place, l’initiative
privée se serait
développée.
Notre programme
était une synthèse
du meilleur
du socialisme
et du capitalisme.
Y avait-il un moyen
d’éviter le putsch ?
Le plus simple
aurait été que
je ne parte pas
en vacances…”
+
Plus d’infos
WEB
sur le site
Suite du débat
avec chronologie
du putsch.
des 19, 20 et 21 août ont montré que
ces hommes n’étaient pas capables de
sauver le pays. En tout cas, la population ne leur faisait pas confiance, ni ne
croyait qu’ils sauveraient le pays ou
qu’ils voulaient le sauver. Peut-être ne
voulait-elle même pas que le pays soit
sauvé… Je ne vais pas m’aventurer à
imaginer ce que pensait à ce momentlà “l’ensemble du peuple soviétique”,
mais une chose est certaine, il faisait
encore moins confiance aux putschistes
qu’au président de l’URSS, et moins au
président de l’URSS [Gorbatchev]
qu’au président de la Russie [Eltsine].
C’est cette situation politique qui a provoqué l’échec immédiat du putsch, puis
l’éviction de Gorbatchev par Eltsine, de
manière d’abord formelle, puis réelle.
En août 1991, ce n’est pas un
coup d’Etat qui a eu lieu, mais deux.
Et, si le premier a raté, le second a
réussi, puisque Eltsine a pris le pouvoir à Gorbatchev dans toute l’URSS,
et non dans la seule Russie. Ce renversement n’a été officialisé que plus
tard, à la fin de l’année, avec la signature des accords de Beloveja, confirmant la dissolution de l’URSS et le
renoncement officiel par Gorbatchev
à tous ses pouvoirs de président de
ce pays, le 25 décembre 1991.
Ce décalage dans le temps a donné
l’impression – imposée ensuite en profondeur par l’historiographie pro-Eltsine – qu’il ne s’était produit, au mois
d’août, “que” la débâcle de putschistes.
Or, d’après ce que l’on a pu consta-
ter à la façon dont s’y sont pris les putschistes, le coup d’Etat n’en était pas
un. Ils n’ont pas réussi à renverser Gorbatchev. Le coup d’Etat de Eltsine, en
revanche, est allé jusqu’au bout : lui, il
a renversé Gorbatchev. Il est par ailleurs
incontestable que les événements
d’août ont également ressemblé à une
révolution démocratique, dirigée en
partie contre le putsch, mais aussi
contre Gorbatchev.
Pour les élites de plusieurs républiques fédérées, le putsch raté et la
manière dont Eltsine a accueilli, à
Moscou, Gorbatchev de retour de
Foros [au bord de la mer Noire, où
il était parti en vacances et s’est
retrouvé prisonnier du 18 au
21 août] ont été une occasion de réaliser leurs propres coups d’Etat dans
leurs régions respectives, se dressant
contre Moscou et contre la Russie.
Certains se sont appuyés sur des
révolutions démocratiques (ou, plus
exactement, nationalistes), certains
ont simulé ce genre de révolution, et
les autres s’en sont passés. Ainsi,
après l’échec du putsch, il était
impossible de sauver l’URSS. Et,
même si le Comité d’Etat pour l’état
d’urgence avait gagné (tel qu’il était,
il ne pouvait de toute façon pas l’emporter), conserver l’URSS n’aurait
pas été réalisable non plus.
Durant ces trois jours, plusieurs
millions de simples citoyens ont directement goûté à la politique, dont ils
avaient été privés jusqu’à ce 19 août
et que les élites allaient à nouveau
leur confisquer après l’“écrasement”
du putsch, dont il serait plus juste de
dire qu’il s’est effondré tout seul.
Vitali Tretiakov
R E S TA U R AT I O N
C’est la révolution bourgeoise qui a triomphé
Pour le publiciste Alexandre Kabakov,
le coup d’Etat d’août 1991 a permis
de renouer avec février 1917.
echniquement, ce qui s’est passé en
août 1991 était un coup d’Etat. Un
groupe d’hommes qui, apeuré, s’est
appelé Comité d’Etat pour l’état d’urgence a voulu effectuer une opération
finalement banale, à savoir chasser de
ses rangs un camarade indiscipliné
– Mikhaïl Gorbatchev, en l’occurrence.
Auparavant, ce genre de choses se faisait en coulisses et en toute simplicité,
dans le respect de la discipline du Parti :
Beria avait été arrêté par quelques maréchaux [en juin 1953], Khrouchtchev
envoyé à la retraite par un plénum du
Comité central [en 1954]. Mais Eltsine
a refusé de se soumettre à la décision
du collectif. Pis encore, pour la première
fois dans l’histoire des conflits de palais
du régime communiste, il s’est tourné
vers la foule et a fait descendre dans
T
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
24
la rue de simples Soviétiques. Or personne, ni au Politburo ni au Comité
d’Etat pour l’état d’urgence, ne savait
comment se compor ter face à de
simples Soviétiques. Personne n’a osé
faire tirer sur une foule en plein Moscou, sous les yeux du monde entier.
C’est pour cela que Ianaev [vice-président de l’URSS] avait les mains qui
tremblaient. Il n’avait pas la gueule de
bois, il était paniqué, le jeu ne suivait
plus les règles établies.
Le coup d’Etat a réussi. Eltsine a réglé
ses comptes avec un Gorbatchev qui
a payé pour ses hésitations. L’URSS
s’est écroulée parce que l’empire ne
tenait plus que par un clou et que ce
clou symbolique, la statue de Dzerjinski
[chef de la police politique au début de
la révolution de 1917], a été arraché par
une grue de la place de la Loubianka.
Par ailleurs, l’exemple contagieux d’Eltsine [élu le 12 juin 1991 président de
la Fédération de Russie, avec près de
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
60 % des suffrages] allait pousser tous
les premiers secrétaires des républiques
fédérées à devenir présidents à la hâte.
Mais, en août 1991, n’avons-nous
assisté qu’à un simple changement de
personnalités au pouvoir ? Manifestement non. Je pense que, à ce momentlà, après une longue interruption, c’est
la révolution bourgeoise qui a repris et
a fini par triompher sans par tage. La
révolution de 1991 a rétabli la propriété
privée en Russie, et là est son sens
historique. La classe qui détermine
aujourd’hui la situation sociale, c’est la
bourgeoisie, dont les valeurs ont été
officialisées. Personne n’aurait plus
l’idée de rejeter la démocratie sur le
principe, ni de qualifier la liberté d’expression d’“invention bourgeoise”. Et
même la mode antibourgeoise – dans
les milieux bourgeois, justement – nous
confirme que le capitalisme s’est bien
imposé en Russie.
Alexandre Kabakov, Kommersant, Moscou
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e u ro p e
POLOGNE
Avons-nous besoin du bouclier antimissiles de Washington ?
Après les réticences de Prague, un hebdomadaire de Varsovie affirme que c’est la Pologne qui accueillera
le site européen du futur système américain de missiles antimissiles.
POLITYKA (extraits)
E
V ÈG
altiq
ue
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F
ESTONIE
LETTONIE
LITUANIE
FÉDÉRATION
DE RUSSIE
1
AG
P-B
2
AL L E M
R-U
M. B
DANEMARK
Membres
actuels de l’OTAN
(+ Canada, Etats-Unis,
Islande)
■
1 000 km
NE
POLOGNE
RÉP.
TCHÈQUE
SLOVAQUIE
FRANCE
IE
ESPAGNE
BULGARIE
ITALIE
TURQUIE
GRÈCE
1 - Belgique, 2 - Luxembourg
Défense, utilise un argument que l’on
peut difficilement contester : contre
une épée plus forte, il faut un meilleur
bouclier. Pour le général Koziej, la
question n’est donc pas de savoir s’il
convient d’accepter l’offre américaine,
mais quand il convient de l’accepter.
Mais la guerre est un sujet trop sérieux
pour être laissé aux seuls militaires.
Le silence qui règne en Pologne
autour de cette question contraste avec
le vif débat qui se déroule en République tchèque, autre pays pressenti
pour accueillir la base de missiles antimissiles. Mirek Topolanek, leader de
la formation de droite arrivée en tête
aux législatives, est pour, mais il n’arrive pas à former un gouvernement.
Le chef des sociaux-démocrates, Jirí
Paroubek, n’y est pas opposé mais il
préférerait que la question soit tran-
chée par référendum. Les communistes, qui sont résolument contre,
accusent le gouvernement actuel de
“haute trahison” en espérant que les
Américains se décourageront et se
rabattront sur la Pologne.
Que l’on soit expert ou pas, la première question à se poser est la suivante : la sécurité de la Pologne est-elle
Courrier international
ÉN
P OR
OV
TUG
AL
HONGRIE
ROUMANIE
SL
ranchement, est-ce qu’on
pouvait refuser ? Il n’y a pas
si longtemps, les Polonais
s’étaient engagés à payer une
bière au premier GI débarquant sur une
base américaine dans le pays… Or ce
ne sera pas chose facile, même si l’on
connaît désormais l’adresse – le polygone de Wicko Pomorskie, sur la Baltique : le site sera bien protégé des
regards, tout comme ses équipements
ultrasecrets. C’est là que Washington
devrait installer son nouveau système
antimissiles, le fameux “bouclier” destiné à intercepter d’éventuelles attaques
balistiques dirigées contre les Etats-Unis
et leurs alliés européens.
En 1993, à l’époque où Lech Walesa,
à force de toasts, avait fini par extorquer à Boris Eltsine la permission d’adhérer à l’OTAN, l’opinion publique
polonaise était enthousiaste à l’idée
d’accueillir des soldats américains sur
son sol. C’est sous George W. Bush,
reçu froidement un peu partout en
Europe, qu’on a observé avec étonnement une montée de l’antiaméricanisme en Pologne. Puis nos troupes
sont intervenues en Irak aux côtés
des GI, et nous avons constaté que la
cordialité diplomatique américaine ne
se traduisait pas par des actes concrets.
Résultat : même si on sait très peu de
choses sur ce système antimissiles, les
Polonais y sont aujourd’hui majoritairement opposés. Selon un récent sondage, 54 % des interrogés seraient
contre et un tiers seulement pour.
Mais l’armée est pour. Le général
Stanislaw Koziej, vice-ministre de la
0
Wicko (région de Pomorskie),
emplacement possible pour
la future base américaine
Varsovie
Test
Début septembre,
une “cible” factice
lancée depuis
Kodiak (Alaska)
a été interceptée
avec “succès”
au dessus
du Pacifique
par un missile
intercepteur tiré
de la base aérienne
de Vandenberg
(Californie),
a annoncé
le Pentagone.
Un exercice
destiné à tester
le “bouclier”
américain face
à une éventuelle
attaque nordcoréenne et qui
a provoqué la colère
de Pyongyang.
ÉCLAIRAGE
“D’énormes répercussions politiques”
■ “L’installation de ce site est le dernier chapitre de la longue saga du programme antimissiles américain, lancé
de façon spectaculaire par Ronald Reagan.” En mai 2006, The New York
Times révélait, avec d’autres médias
américains, l’intention de Washington
de créer avant 2011 une base en
Europe centrale pour y installer une batterie d’une dizaine de missiles d’interception capables, selon le journal,
de contrer une éventuelle “attaque iranienne contre les Etats-Unis et leurs
alliés européens”. Même si l’heure
n’est plus à la “guerre des étoiles”, le
NYT estime que le coût de ce nouveau
site s’élève à 1,6 milliard de dollars,
un financement auquel le Congrès n’a
pas encore donné son feu ver t. Destinés à contrer une éventuelle attaque
nord-coréenne, des intercepteurs de
missiles existent déjà sur des bases
américaines en Alaska et en Californie.
Inédite, l’installation d’un tel site sur
le sol d’un ex-membre du pacte de Varsovie va en revanche avoir d’“énormes
répercussions politiques”, prédisait
déjà en mai The New York Times, mentionnant la Pologne et la République
tchèque parmi les candidats potentiels.
Selon la presse de Prague, la Hongrie
pourrait également accueillir un tel site,
mais pas la République tchèque, où
pourtant deux anciennes bases soviétiques avaient été visitées par des
conseillers militaires américains. “Selon
mes informations, le site antimissiles
sera situé ailleurs qu’en République
tchèque”, a déclaré au quotidien Právo
le Premier ministre tchèque sor tant,
Jirí Paroubek. La Pologne, où la population se montre également sceptique
quant à l’utilité d’un tel site sur son territoire, pourrait alors être la mieux placée. Selon la presse de Varsovie, une
décision doit être prise, lors de la visite
des frères Kaczynski à Washington, à
la mi-septembre.
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
25
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
actuellement garantie ? Janusz Onyszkiewicz, ex-ministre de la Défense,
estime que le système de protection
dont la Pologne bénéficie grâce à
l’OTAN a ses limites : sans une volonté
politique commune, un pays membre
ne peut être secouru de manière rapide
et efficace. Autre question : est-ce que
la question du bouclier va brouiller les
relations avec nos partenaires européens ? La majorité d’entre eux considèrent en effet que le bouclier va déstabiliser l’équilibre stratégique entre les
Etats-Unis, la Russie et la Chine, et qu’il
ne constitue pas une réponse adéquate
aux menaces que représentent le terrorisme ou les conflits conventionnels.
Mais de nombreux pays – comme la
Grande-Bretagne, le Danemark ou la
Norvège – collaborent déjà directement avec Washington. L’Allemagne
remet sa sécurité entre les mains de
l’OTAN, mais n’est pas contre le bouclier. La France s’y oppose, mais elle
est de plain-pied dans l’OTAN. La
Russie critique rarement ses partenaires occidentaux pour leur coopération avec Washington, elle préfère se
défouler sur la Pologne. Alors, si l’on
devait renoncer pour ça…
Marek Ostrowski
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amériques
●
É TAT S - U N I S
Salaires en baisse, grogne en hausse
Recul des rémunérations, pouvoir d’achat en berne… Les fruits de la croissance n’ont jamais été aussi
inégalement répartis aux Etats-Unis. De quoi ôter des voix au Parti républicain lors des élections de mi-mandat.
THE NEW YORK TIMES
des salaires. Ensemble, ces facteurs
font qu’une part grandissante des
bénéfices de la croissance économique revient aux entreprises, et non
aux salar iés. Au premier tr imestre 2006, les salaires représentaient 45 % du PIB, contre près de
50 % au premier trimestre 2001 et
53,6 % (un record) au premier trimestre 1970.
Durant la majeure partie du
XX e siècle, les rémunérations et la
productivité – le principal critère de
mesure de l’efficacité économique –
ont augmenté de concert (très rapidement dans les années 1950
et 1960, bien plus lentement dans les
années 1970 et 1980). Mais, ces dernières années, la productivité a continué de s’améliorer sans que les
salaires suivent.
Le revenu moyen des ménages a
certes sensiblement continué de progresser (hors inflation), ce que ne
manque d’ailleurs pas de souligner
le président Bush chaque fois qu’il
parle d’économie. Mais ces gains
sont principalement dus aux augmentations des plus hauts revenus,
qui tirent l’ensemble des statistiques
à la hausse. “Deux économies coexistent, analyse le politologue Charles
Cook. L’une est florissante, et tout y va
pour le mieux dans le meilleur des
mondes. C’est celle des gens qui profitent de la mondialisation, des progrès
technologiques, des gains de productivité et de l’envolée des profits des entreprises. Et puis il y a celle des besogneux,
qui ont l’impression de ne pas avancer alors qu’ils travaillent très dur. Et il
y a bien plus de monde dans cette
seconde catégorie que dans la première”,
prévient-il.
Steven Greenhouse
New York
e salaire horaire moyen des
Américains a reculé (hors
inflation) de 2 % depuis
2003. La baisse, selon les
économistes, a été particulièrement
sensible parce que la productivité – la
quantité produite en une heure par un
travailleur moyen – a augmenté régulièrement sur la même période. Aussi
la part des salaires et traitements dans
le produit intérieur brut (PIB) n’a-telle jamais été aussi faible depuis 1947,
tandis que les bénéfices des sociétés
n’ont jamais été aussi importants
depuis les années 1960. La banque
d’affaires UBS a d’ailleurs récemment
qualifié la période actuelle d’“âge d’or
de la rentabilité”.
Jusqu’à l’année dernière, la stagnation des rémunérations était dans
une certaine mesure compensée par
l’amélioration des avantages sociaux,
en particulier de l’assurance-maladie,
ce qui permettait aux rémunérations
de la plupart des Américains de continuer à progresser. Mais, depuis
l’été 2005, la valeur des avantages
sociaux ne suit plus l’inflation.
Les politologues sont divisés sur
le profit que pourraient tirer les démocrates de ces tendances salariales pour
reconquérir, à l’automne, la Chambre
des représentants et, dans la foulée, le
Sénat. Certains établissent un parallèle avec les tournants politiques des
années 1980, 1992 et 1994, moments
de faible progression des salaires, où
les rapports de force entre les partis
ont changé et où des dizaines de parlementaires ont perdu leurs sièges.
“Les temps sont dangereux pour le
parti qui détient le pouvoir au niveau
L
Dessin de Bromley
paru dans
le Financial Times,
Londres.
■
Travail
Contrairement à la
plupart des pays,
qui célèbrent
la fête du Travail
le 1er mai, les EtatsUnis ont choisi
le 5 septembre.
Cette date
est celle de
la première grande
manifestation
d’ouvriers, qui a
eu lieu à New York
en 1882. Mais
elle a surtout été
choisie par le
gouvernement
américain pour
isoler les syndicats
américains et éviter
qu’ils ne soient
tentés de mener
des actions
communes avec
les organisations
de travailleurs
du reste du monde.
fédéral : la présidence, le Sénat et la
Chambre des représentants”, commente
Charles Cook, un politologue qui
publie une lettre d’information non
partisane. “C’est un mélange détonant.”
Pour d’autres, ce sont plutôt la guerre
en Irak et le terrorisme qui domineront le débat électoral, et les démocrates n’ont pas encore proposé un
programme économique solide
capable de séduire les électeurs.
LES CONSOMMATEURS SONT
DE PLUS EN PLUS PESSIMISTES
Si l’on en croit les sondages, les Américains sont moins mécontents de la
situation économique qu’au début
des années 1980 ou 1990. Depuis
quelques années, la hausse des prix
de l’immobilier et des actions a valorisé le patrimoine de nombreux
ménages. Cependant, les enquêtes
d’opinion montrent aussi qu’une
importante majorité d’Américains
désapprouvent la politique économique du président Bush et ont une
peur grandissante de l’avenir. L’indice de confiance des consommateurs calculé par l’université du
Michigan a fortement reculé ces derniers mois, les ménages envisageant
l’avenir avec autant de pessimisme
qu’en 1992 et en 1993, lorsque le
marché du travail ne s’était pas
encore remis de la récession.
Les économistes avancent plusieurs explications à la stagnation des
rémunérations. En premier lieu, les
syndicats se sont beaucoup affaiblis,
et le pouvoir d’achat du salaire minimum n’a jamais été aussi bas depuis
cinquante ans. En second lieu, le
coût de l’assurance-maladie est bien
plus élevé qu’il y a dix ans, obligeant
les entreprises à dépenser plus pour
les avantages sociaux, au détriment
É TAT S - U N I S
Des candidats noirs aux plus hautes charges
Pour la première fois, six AfricainsAméricains briguent des postes de
gouverneurs et de sénateurs aux élections
de novembre prochain. Et ils ne sont
pas tous dans le camp démocrate.
u Maryland au Tennessee en passant
par l’Ohio, et même si elles n’ont pas
encore eu lieu, les élections de mi-mandat
de novembre 2006 font déjà date : jamais
autant de candidats noirs n’avaient brigué
les plus hautes charges politiques – -celles
de sénateur et de gouverneur – au sein des
deux grands partis. Plus étonnant encore,
trois de ces six candidats sont membres du
Parti républicain. Et, dans le Maryland, après
les primaires du 12 septembre prochain, les
électeurs de l’Etat pourraient bien devoir
D
choisir entre deux Africains-Américains pour
les représenter au Sénat. Il est encore trop
tôt pour dire si les chiffres de cette année
traduisent une tendance à plus long terme,
mais une chose est sûre : ils ne sont pas le
fruit du hasard. A l’instar des femmes, qui
ont longtemps bataillé pour décrocher des
fonctions électives, les Africains-Américains
travaillent dur depuis plusieurs décennies
pour accéder aux premiers échelons politiques et peaufiner leur curriculum vitae afin
de pouvoir ensuite postuler à des postes
plus impor tants. “Nous sommes à un
moment crucial de la vie politique américaine”, affirme Lester Spence, un spécialiste des sciences politiques à l’université
Johns Hopkins de Baltimore. Depuis toujours, les Noirs doivent soulever des mon-
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
tagnes pour se présenter aux plus hautes
charges de l’Etat. Un seul Africain-Américain,
le démocrate L. Douglas Wilder, a remporté
un siège de gouverneur d’un Etat des EtatsUnis. C’était en 1990, dans l’Etat de Virginie. Au total, cinq hommes politiques noirs
seulement ont siégé au Sénat, dont deux
dans les années 1870.
Toutefois, avec un président et un Congrès
souffrant d’une image passablement ternie,
tout porte à croire qu’une vague démocrate
va déferler lors des prochaines élections législatives – au risque de réduire à néant les
efforts des candidats noirs du Parti républicain. Et, même si cela ne devait pas être
le cas, les six candidats africains-américains pourraient bien ne pas l’empor ter.
Quand, à qualifications égales, un candi-
27
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
dat noir et un candidat blanc s’affrontent,
“les stéréotypes raciaux prennent le dessus”, déplore Ron Walters, directeur de
l’African American Leadership Institute à
l’université du Mar yland. “Lorsqu’ils se
retrouvent face à un candidat noir, les gens
s’interrogent : ‘Saura-t-il gouverner ? Puisje lui faire confiance pour me représenter ?’
Les Noirs doivent toujours en faire plus pour
prouver leur loyauté et leur compétence.
Les électeurs se sentent plus à leur aise
avec des députés qui leur ressemblent”,
explique M. Walters, tout en ajoutant :
“Lorsqu’on est un homme politique noir,
mieux vaut tout de même se présenter et
perdre plutôt que de ne rien tenter.”
Linda Feldmann
The Christian Science Monitor (extraits), Boston
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amériques
M E X I QU E
Un petit goût de révolution à Oaxaca
Loin des discussions sur les résultats de l’élection présidentielle, le conflit social qui oppose depuis près de quatre
mois les enseignants d’Oaxaca au gouvernement local n’en finit plus.
PROCESO
Mexico
L
LES GRÉVISTES OCCUPENT
LE SIÈGE DU GOUVERNEMENT
Ils sont bien informés. Ils ont des journaux muraux avec des coupures de la
presse du jour. Parfois, des haut-parleurs les appellent à se réunir. Sur de
petits téléviseurs réglés à plein volume,
on leur passe sans arrêt des vidéos de
l’affrontement du 14 juin [la police
avait violemment tenté de déloger les
manifestants]. Ils restent absorbés
devant l’image de l’hélicoptère qui leur
lançait des gaz lacrymogènes, revoient
l’énorme nuage de fumée rouge, entendent les clameurs de la foule. Les
images des écrans attisent leur ardeur,
de même que les consignes qu’ils lisent
25 août 2006.
Dans le centre-ville
d’Oaxaca.
■
Résistance
Le conservateur
Felipe Calderón
devait être proclamé
président
du Mexique le
5 septembre par
le Tribunal électoral.
Il ne prendra ses
fonctions que
le 1er décembre.
En attendant, son
adversaire de
gauche, Andrés
Manuel López
Obrador, dit Amlo,
continue de
contester les
résultats. Il entend
bien “sauver
la République”,
rapporte
le quotidien
La Jornada, et ne
désarmera pas ses
troupes. Il leur
a d’ailleurs donné
rendez-vous pour
“une convention
nationale
démocratique”,
le 16 septembre,
jour de la fête
de l’Indépendance.
Le président
sortant, Vicente Fox,
qui, le 1er septembre,
a déjà été empêché
de faire son
dernier discours
au Parlement,
“pourra-t-il présider
les cérémonies
officielles du 16 ?”
se demande
La Jornada.
Ulises Ruiz/Epa-Sipa
a situation à Oaxaca [l’une
des villes les plus touristiques du Mexique, située à
550 km au sud-est de la
capitale] est devenue intenable. Le
conflit social qui dure depuis près de
quatre mois [et a fait au moins deux
morts] va désormais bien au-delà du
mouvement enseignant et frappe durement l’économie locale. Le tourisme
est en berne, le chômage oblige les
jeunes à émigrer vers les Etats-Unis, le
patrimoine culturel a subi des dommages incalculables.
Même les autorités locales ne parviennent pas à mesurer les coûts du
conflit qui les oppose à la Section 22
du Syndicat national des travailleurs
de l’éducation (SNTE), soutenue par
383 organisations sociales regroupées
au sein de l’Assemblée populaire du
peuple d’Oaxaca (APPO). Le cœur de
la rébellion se trouve précisément au
Zócalo [la place centrale de la ville].
Lorsque le visiteur y pénètre par la rue
de l’Independancia, il est accueilli par
une énorme inscription qui barre l’une
des façades : “Touristes, go home !
Oaxaca est anticapitaliste”. La place est
couverte de graffitis et jonchée d’ordures. C’est là que se décident les
barrages routiers, les occupations de
bâtiments publics, les fermetures de
banques et les manifestations monstres
qui ont drainé jusqu’à 800 000 personnes. C’est là que convergent les
70 000 professeurs qui arrivent de tous
les points de l’Etat et qui, depuis mai,
occupent les lieux. Leur campement
est un ensemble bigarré de bâches en
plastique qui les protègent du soleil et
de la pluie. Ils dorment sur des morceaux de carton posés à même le sol,
avec leurs armes à portée de la main
– d’épais gourdins de bois et des tas de
pavés. Les femmes tuent le temps en
faisant des broderies au point de croix.
De nombreux grévistes portent des
huaraches [sandales en cuir tressé] et
restent allongés, les bras derrière la
nuque, comme pour se rappeler le
hamac qu’ils ont laissé dans l’isthme
de Tehuantepec. Ils se font la cuisine
sur de petits réchauds à pétrole.
partout : “Ulises [Ruiz, le gouverneur]
dehors !… La révolution est la solution !…
Le gouvernement est une institution qui
sert à défendre les intérêts de la classe dirigeante”… Près du kiosque, sur de
grands tissus imprimés, des portraits
de Marx, d’Engels, de Lénine et de
Staline ondulent dans le vent. Les rues
qui débouchent sur le centre-ville sont
fermées à la circulation, les manifestants ayant bloqué les accès avec des
véhicules démantelés. Sans crier gare,
les grévistes se regroupent et se lancent
dans la rue. Ils occupent les routes. Ils
occupent le siège du gouvernement.
Ils occupent les banques. Ils obéissent
à un ordre du jour très précis. Ils invitent les gens qui doivent faire des
démarches bancaires à se rendre à
l’agence Banamex de l’aéroport, où les
queues sont interminables devant les
guichets. L’aéroport étant une zone
fédérale, il reste en dehors du champ
de revendications des grévistes, qui
réclament la destitution du gouverneur
Ulises Ruiz. L’APPO vient de décider
d’une nouvelle méthode de pression
qui consiste à mettre en place des
piquets de grève aux domiciles des
fonctionnaires de l’Etat.
LE GOUVERNEUR EST OBLIGÉ
DE SE CACHER DU PUBLIC
Les services de la capitale de l’Etat sont
à moitié paralysés. Les ordures s’amoncellent dans les rues, sur les trottoirs,
le tout dans une forte odeur d’urine et
d’excréments. La Direction des services municipaux a même demandé
qu’on lui laisse ramasser ne serait-ce
que 800 tonnes d’ordures, assurant
qu’elle ne toucherait pas aux barricades
des grévistes. Sur le Zócalo se dresse
le Marqués delValle, l’un des principaux
hôtels de la ville. Ses cinq étages en
pierre de taille sont tapissés de graffitis et de pancartes. Ses portes sont fermées. De jour comme de nuit, un
groupe d’enseignants y monte la garde.
Ils ont investi l’édifice, le 14 juin, lors
de l’affrontement entre le corps enseignant et la police. “A 1 heure du matin,
ce 14 juin, deux hommes sont arrivés et
ont demandé une chambre donnant sur le
Zócalo, raconte le propriétaire, Diego
Rule. Ils se sont enregistrés à l’accueil. On
leur a donné la chambre 206, et ils y sont
entrés avec leurs valises.Trois heures après,
la police commençait à déloger les enseignants. Il s’est avéré que ces deux hommes
étaient des envoyés du gouvernement.
Dans leurs valises, ils transportaient des
bombes lacrymogènes et des fumigènes,
qu’ils lançaient sur les grévistes depuis les
fenêtres de leur chambre.”
Cela fait plusieurs semaines que le
gouverneur Ulises Ruiz est obligé de
se cacher. Il a suspendu toutes ses activités publiques et n’accorde des interviews qu’à Mexico. Lors d’une de ses
dernières visites, à Pochutla, on a
déversé de la bouse de vache sur la
camionnette dans laquelle il voyageait.
Malgré le chaos et la crise gouvernementale, on peut encore voir des touristes flâner au soleil sur les petites
places crasseuses, engoncés dans leurs
bermudas et sentant la crème solaire
à l’huile de coco. “Moi, j’adore toutes ces
luttes du peuple latino-américain”,
explique Paola, une jeune Italienne.
Pedro Matías et Rodrigo Vera
CHILI
Le président Frei avait-il été empoisonné ?
e dictateur Augusto Pinochet auraitil fait assassiné l’ex-président chilien Eduardo Frei Montalva ? Après
plus de quatre ans d’enquête sur les
circonstances de la mor t, le 22 janvier 1982, de l’ex-président (démocrate-chrétien, 1964-1970), l’affaire
vient de prendre un nouveau tournant
et occupe tous les journaux. Reprises
par le quotidien La Nación, les
récentes déclarations du Dr Augusto
Larraín, qui a opéré Eduardo Frei d’une
hernie hiatale quelques mois avant sa
mort, ont relancé le débat. Le médecin, expert en chirurgie de l’œsophage
et proche de la famille, vient de sortir de son silence. “A mon avis, il y
a eu un agent chimique externe, mais
je ne peux pas dire ce que c’est, ni
qui l’a mis, ni comment on l’a mis”,
cite le quotidien. La rumeur d’un
empoisonnement avait commencé à
circuler au lendemain de la mor t
d’Eduardo Frei, mais n’avait jusqu’ici
L
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
28
jamais été confirmée. Et la famille Frei
a toujours affirmé que la septicémie
généralisée qui a tué l’ex-président
était suspecte.
L’hypothèse semble d’autant plus envisageable que l’ex-dirigeant est mort au
moment même où il commençait à
négocier avec l’opposition de gauche
pour s’unir contre le dictateur Augusto
Pinochet (1973-1990). Le quotidien La
Tercera rappelle que le régime d’Augusto Pinochet, qui était à son apogée
en 1981, avait expulsé du Chili quatre
dirigeants d’opposition. Une émission
télévisée nationale a également révélé
“un programme présumé de la dictature pour fabriquer des armes bactériologiques et chimiques qui auraient
été utilisées pour éliminer des adversaires du régime [de Pinochet]”. Dès
2000, un prêtre avait confié à Carmen
Frei, l’une des filles du dirigeant, qu’un
ex-agent de la DINA – la police secrète
de Pinochet – savait qu’on avait fait
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
assassiner le président. Le FBI a pour
sa part indiqué en décembre 2005 que
les analyses pratiquées sur le corps du
président défunt n’avaient pas révélé
la présence d’agents biologiques.
L’affaire est donc loin d’être résolue,
mais les partisans de la Démocratie
chrétienne (DC) sont sensibles à l’avancée de l’enquête. La Tercera rapporte
que, le week-end dernier, des centaines
de personnes munies de drapeaux et
de photos de l’ex-dirigeant se sont
réunies au cimetière pour participer à
la procession organisée par la DC en
hommage à son ex-numéro un. Lors
d’une déclaration, la présidente socialiste Michelle Bachelet s’est pour sa
part dite “horrifiée” par ces nouveaux
éléments qu’elle a qualifiés d’“extrêmement graves”. Si la thèse de l’assassinat de l’ancien président chilien
se confirmait, ce serait un scandale de
plus – et non des moindres – sur l’ar■
doise déjà chargée de Pinochet.
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amériques
COLOMBIE
Les narcotraficants ont l’esprit de famille
Emprisonnés aux Etats-Unis, les anciens chefs du cartel de Cali ont accepté de renoncer à leur immense fortune
pour que leurs enfants échappent à d’éventuelles poursuites et vivent en paix. Une grande première.
Dessin de
Caballero, Madrid.
SEMANA
Bogotá
ilberto et son frère Miguel
Rodríguez Orejuela, les
anciens chefs du cartel de
Cali [arrêtés en Colombie
en 1995 et extradés aux Etats-Unis, en
décembre 2004 pour le premier, en
mars 2005 pour le second], vont changer de vie. Et leur famille aussi. Le
7 septembre, les 29 membres du clan
Rodríguez Orejuela vont en effet signer
avec le ministère de la Justice américain un accord sans précédent dans
l’histoire judiciaire des Etats-Unis. Les
deux frères, qui, en plaidant coupables,
doivent être condamnés à trente ans
de prison, vont céder tous les biens qui
sont à leur nom ou à celui de leurs
prête-noms, et verser en plus une
somme en dollars équivalant aux
recettes qu’ils avaient tirées du trafic
de drogue. En échange, les autorités
américaines s’engagent à laisser tranquille toute la famille [qui se plaignait
d’être harcelée depuis le démantèlement du cartel de Cali, en 1995].
Un cabinet d’avocats pénalistes étasuniens a convaincu les membres de la
famille qu’ils avaient intérêt à se rapprocher de Washington pour parvenir à un accord. Les conditions ont été
imposées par les ministères de la Justice et du Trésor. Et quand William, le
fils de Miguel Rodríguez, s’est livré en
janvier 2005 au FBI à Panamá, l’accord n’en a acquis que plus de force.
Condamné en mars à vingt et une
années de prison, il était le seul des
15 enfants, des 21 neveux et des
30 petits-enfants des Rodríguez Orejuela à faire l’objet d’une demande
d’extradition de la part de la justice
frères, mais aussi leurs sœurs, leurs
femmes, leurs ex-femmes, leurs bellesfilles et leurs gendres. Ils recevront tous
des visas pour pouvoir rendre visite à
leurs parents détenus aux Etats-Unis.
Du même coup, ils pourront vivre en
paix dans la société colombienne.
G
ILS SONT PRÊTS À MOURIR DANS
UNE PRISON ÉTASUNIENNE
■
étasunienne. Ce qui n’empêchait pas
la famille de redouter en permanence
une extradition générale. Grâce à cet
accord, tout devrait changer. Depuis
trois ans, 95 personnes liées directement ou indirectement aux Rodríguez
Orejuela étaient inscrites sur la “liste
Clinton” [liste du Trésor américain qui
signale les grands narcotrafiquants et
leurs entreprises de couverture], au
même titre que 59 de leurs entreprises
en Colombie et à l’étranger. Tout ce
petit monde va être rayé de la liste. Il
n’y aura aucune poursuite judiciaire
pour conspiration ou blanchiment d’argent contre aucun membre de la
famille. Sur les 29 personnes qui signeront l’accord en tant que membres de
la famille Rodríguez Orejuela figurent
non seulement les enfants des deux
Paramilitaires
“Jorge 40”, l’un des
principaux chefs
paramilitaires
colombiens, vient
de se rendre
à la justice. Il s’était
“démobilisé” en
mars dernier mais
avait disparu depuis
le 16 août, rapporte
le quotidien
El Tiempo. En se
rendant et en
avouant ses crimes,
poursuit le
quotidien, Jorge 40
espère échapper
à une demande
d’extradition
présentée
par les Etats-Unis.
En échange, la famille Rodríguez doit
céder tous ses biens.Y compris certains
– situés en Colombie, en Espagne, au
Venezuela, en Equateur, au Panamá et
aux Etats-Unis – dont les autorités ne
soupçonnaient même pas qu’ils leur
appartenaient. En vertu de l’accord,
les Rodríguez Orejuela acceptent également de renoncer aux revenus provenant des biens déjà saisis, de remercier leurs avocats et d’accepter, sans la
moindre contestation possible, d’être
dessaisis de la totalité de leur patrimoine. Ils devront aussi verser une
somme en dollars équivalant aux bénéfices tirés de leurs activités illicites, soulignent les autorités américaines. De
même, il est convenu que les membres
de la famille Rodríguez Orejuela n’intenteront aucune action en justice
contre les Etats-Unis, pas plus qu’ils
ne réclameront d’indemnisations ni la
restitution de biens ou de liquidités
couverts par l’accord. La famille s’engage par ailleurs à n’entreprendre
aucune activité illicite, étant entendu
qu’en cas de reprise de telles activités,
les autorités américaines se réservent
la possibilité de relancer les poursuites.
Pour les anciens chefs du cartel de
Cali, il s’agit de sauver leurs familles
même s’ils doivent, pour cela, finir leurs
jours dans une prison étasunienne.
Devant l’échec de la campagne de rela-
tions publiques organisée par leurs
enfants pour tenter de démontrer qu’ils
étaient étrangers aux activités illicites
de Gilberto, Miguel et William, il n’y
avait plus d’autre issue possible. Ceuxci en avaient appelé aux autorités judiciaires et pénitentiaires, au “défenseur
du peuple”, aux organismes internationaux, ils s’étaient entretenus avec
des politiques et des industriels, et
avaient même écrit aux anciens présidents de la République colombiens
et à l’actuel président, Alvaro Uribe
Vélez.Toutes ces démarches s’étaient
révélées vaines, et la famille n’avait plus
qu’un seul moyen de s’assurer une vie
tranquille et d’en être quitte avec la justice : renoncer à la fortune dont elle
a joui pendant des décennies.
La justice américaine entend
montrer ainsi que les bénéfices tirés
du narcotrafic ne peuvent pas se dissimuler impunément. Et, pour mieux
faire passer le message de cet accord
auprès de l’opinion publique, les
autorités judiciaires étasuniennes se
sont montrées par ticulièrement
intransigeantes. Cet accord revêt une
si grande importance pour l’avenir
de la lutte contre le narcotrafic qu’il
sera signé par les plus hauts fonctionnaires judiciaires des Etats-Unis.
A côté des noms des 29 membres de
la famille Orejuela, on trouvera
notamment les signatures de personnalités telles que Mary Lee Warren, procureure générale adjointe des
Etats-Unis ; Robert McBrien, du
Bureau de lutte contre le blanchiment d’argent ; Kenneth Blanco, responsable du service de lutte contre
les stupéfiants au ministère de la Justice ; et Alexander Acosta, procureur
de la Floride du Sud.
■
A M É R I Q U E L AT I N E
Haro sur l’“école des assassins”
’époque de la tristement célèbre Ecole
des Amériques [académie militaire américaine de Fort Benning, en Géorgie, où ont
été formés de nombreux officiers et ex-dictateurs latino-américains reconnus coupable
de violations des droits de l’homme] pourrait être bientôt révolue. Face à la multiplication des mouvements de résistance
pacifique et des plaintes, le Pentagone
avait, dès 2001, décidé de changer le nom
de l’institution. L’Ecole des Amériques était
ainsi devenue le Western Hemisphere Institute for Security Cooperation, Institut pour
la coopération en matière de sécurité sur
le continent américain. Mais elle n’en était
pas moins restée un centre d’entraînement
destiné à former les militaires sud-américains à la répression des insurrections,
avec les mêmes instructeurs enseignant
les mêmes techniques à partir des mêmes
manuels. Un enseignement qu’ont suivi l’Argentin Leopoldo Galtieri [dictateur de 1981
L
à 1983], le Panaméen Manuel Antonio
Noriega, le Bolivien Hugo Bánzer [dictateur
de 1971 à 1978], le Salvadorien Roberto
D’Aubuisson [fondateur des escadrons de
la mor t durant la guerre du Salvador, de
1980 à 1990] et le Péruvien Vladimiro Montesinos [chef de la police secrète d’Alberto
Fujimori]. De même, un quart des agents
de la DINA, la police secrète de Pinochet,
y ont été formés. Pablo Belmar, officier chilien mêlé à l’assassinat du fonctionnaire
onusien Carmelo Soria, a si bien réussi que
sa photo a longtemps été exposée sur les
murs de la “salle d’honneur” du centre, à
côté d’une arme offerte par Pinochet.
En 1990, Roy Bourgeois, un prêtre catholique américain, assisté de religieuses et
de laïques, ont créé le School of Americas
Watch, un mouvement réclamant la fermeture de l’académie militaire et un changement de la politique extérieure des EtatsUnis en Amérique latine. Depuis, chaque
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
année, en novembre, des dizaines de milliers de personnes se réunissent devant
les portes de l’établissement de Fort Benning, surnommé l’“école des assassins”,
pour demander la fermeture, enfreignant
ainsi la législation qui interdit de parler politique aux abords des bases militaires américaines. Une interdiction qui a valu à plus
de 170 personnes d’être condamnées à
des peines de prison. Le père Bourgeois a
lui-même écopé de quatre années de prison. Mais cette forme de résistance nonviolente a eu suf fisamment de retentissement à l’échelle mondiale pour que, en
2005, le député démocrate Jim McGovern
présente une proposition de loi, appuyée
par 75 parlementaires républicains et démocrates, dans le but d’enquêter sur les activités de l’académie et d’y mettre un terme.
Depuis le début 2006, les manifestations
contre l’“école des assassins” ont pris de
l’ampleur, tandis que l’Argentine, le Vene-
30
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
zuela, l’Uruguay et la Bolivie ont décidé de
ne plus y envoyer leurs officiers en formation. Nilda Garré, ministre de la Défense
argentine, a même déclaré que “non seulement l’Argentine n’enverrait plus de militaires à l’Ecole des Amériques, mais qu’il
serait désormais illégal de le faire”.
Le Chili continue, en revanche, de dépêcher ses militaires en Géorgie. Le père Bourgeois, accompagné d’une délégation du
School of Americas Watch, s’apprête donc
à se rendre à Santiago pour convaincre le
gouvernement d’y renoncer. Pour les organisations de défense des dr oits de
l’homme, il est inadmissible que le Chili
reste lié à une institution responsable du
meur tre, de la tor ture, de la disparition
et de l’exil de milliers de Sud-Américains.
Il est donc temps de prendre une décision
courageuse et conséquente.
Alvaro Ramis,
La Nación, Santiago
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asie
●
A F G H A N I S TA N
Un nouveau ministère du Vice et de la Vertu
Près de cinq ans après le départ des talibans, cette institution de sinistre mémoire est de retour.
Son rétablissement est tantôt considéré comme une mesure régressive, tantôt comme un mal nécessaire.
THE HINDU
Dessin
d’Ajubel paru
dans El Mundo,
Madrid.
provinces.“Nous-mêmes avons senti que
l’immoralité grandissait dans la société.
De plus en plus de prostitués sont arrêtés
et des quantités d’alcool ont été confisquées
par la police du ministère de l’Intérieur.
C’est préoccupant, et nous nous inquiétons
pour le peuple”, a-t-il confié. Des forces
spéciales sous l’autorité du ministère
de l’Intérieur existent d’ailleurs déjà
depuis janvier dernier pour “combattre
l’immoralité”, à grand renfort de descentes et d’arrestations.
Institutions
UNE MESURE QUI RENFORCE
LE GOUVERNEMENT
Madras
DE KABOUL
e spectre de la police jouant
du fouet dans les rues pour
faire appliquer la loi est une
image communément associée au règne des talibans en Afghanistan [1996-2001]. A l’époque, le
ministère du Vice et de la Vertu avait
pris des décrets interdisant aux filles
d’aller à l’école, aux femmes de montrer la moindre partie de leurs corps et
aux hommes de se raser ou de se couper la barbe ou encore de jouer au cerfvolant et de faire de la musique. Près
de cinq ans après la chute du régime,
ce ministère reprend du service au sein
du gouvernement de Hamid Karzai.
La décision, prise en conseil des
ministres, n’attend plus que le feu vert
du Parlement.
Cette mesure a suscité la consternation parmi les défenseurs et les militants des droits de l’homme, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Ils ont
exprimé leurs craintes quant aux pouvoirs de ce département. L’ONG
Human Rights Watch considère qu’il
pourrait être utilisé pour faire taire des
voix trop critiques et limiter davantage
l’accès des femmes au travail, aux services de santé et à l’éducation. L’organisation a appelé la communauté
internationale à s’engager clairement
en faveur d’une sécurité durable et de
la reconstruction afin d’éviter un retour
aux pratiques répressives du passé. La
Commission indépendante des droits
de l’homme en Afghanistan a également exprimé ses inquiétudes, affirmant que ce ministère ne disposait
d’aucun mandat précis.
Le ministère du Pèlerinage et des
Fonds religieux, qui en assurera la tu-
L
Rappelant par son
nom le ministère
pour la Promotion
de la vertu et la
Prévention du vice
de l’époque
des talibans,
le nouveau
Département
regroupe en fait
trois départements
dépendant
de juridictions
différentes. Il s’agit
du Département
pour la propagation
médiatique
des valeurs
islamiques,
du Département
pour la conformité
aux principes
islamiques,
et du Département
de la prédication.
telle, affirme pourtant qu’il n’y a aucune raison de s’alarmer et qu’il n’y
aura pas de changement de direction
dans la politique menée par le gouvernement actuel. Ce ministère ne devrait pas ressembler à son prédécesseur, déclare le ministre du Pèlerinage, ajoutant que les talibans ont usé et
abusé de l’islam. En réalité, le ministère du Vice et de la Vertu n’est pas apparu sous leur règne, mais en 1989
après la victoire contre les Soviétiques.
Du reste, il n’a jamais été aboli par l’actuel gouvernement, mais était simplement en sommeil… jusqu’à ce jour.
Son rétablissement, a expliqué
Moulvi Mohammad Qasim, ministre
adjoint du Pèlerinage et des Fonds religieux, au cours d’une interview exclusive, a été décidé par le président
Karzai sous la pression de la population rurale et des conseils d’oulémas
[dignitaires religieux] de différentes
Quoi qu’il en soit, ces derniers mois,
les boissons alcoolisées ou du moins la
bière, dont la consommation est tolérée pour les étrangers mais interdite
par l’islam et la Constitution, était vendues ouvertement dans la rue. En
février dernier, la Chambre haute du
Parlement exprimait ses vives inquiétudes à propos de ce qu’elle a appelé
les vices moraux rampants dans le pays.
Toutefois, M. Qasim évite soigneusement de préciser si les modes de vie
occidentaux sont à l’origine de cette
décision. Tout en soulignant que les
étrangers sont soumis aux lois du pays,
il déclare que les activités du ministère
auront seulement un impact sur les
Afghans, “afin qu’ils n’acceptent rien qui
aille à l’encontre de leur culture”.
Les acteurs majeurs de la scène
internationale restent tout de même
prudents. La Mission d’assistance des
Nations unies en Afghanistan
(MANUA) fait valoir que chaque nouvel organisme doit disposer de gardefous efficaces pour empêcher les abus
de pouvoir. L’Union européenne a
réagi dans les mêmes termes, par le
biais de son représentant spécial :
Frances Vendrell a déclaré qu’il ne voulait pas se prononcer pour l’instant,
tout en revenant sur la nécessité de respecter les droits prévus par la Constitution. Mais, tandis que l’UE et les
Nations unies font preuve de circonspection, certains observateurs estiment
que le rétablissement du ministère est
une sage décision, destinée à relâcher
la pression exercée par les pans les plus
conservateurs de la société.
Un membre d’une organisation
humanitaire, qui a passé plus de dix
ans dans le pays, s’étonne de l’agitation autour de cette mesure. Selon lui,
le mode de vie des ressortissants étrangers a suscité une certaine consternation et l’on assiste à présent à un juste
retour des choses. Ce travailleur humanitaire, qui souhaite garder l’anonymat, explique que l’actuel gouvernement a toujours dû “marcher sur la corde
raide, entre le turban et le costume
Armani”, et cette mesure pourrait être
un instrument censé lui faciliter la
tâche, une sorte de soupape de sécurité pour les opinions et pressions
conservatrices. M. Qasim réfute l’argument selon lequel cette décision a été
prise dans le but d’apaiser ceux qui s’inquiètent du caractère peu islamique de
l’actuel gouvernement, mais a reconnu
qu’elle devrait aider à redorer son
image. “Le gouvernement sortira renforcé si les gens le voient occupé à diffuser le message de l’islam et de la moralité. Cela améliorera son image aux yeux
du peuple”, assure-t-il. Critique à
l’égard du rôle de la communauté
internationale dans son pays, un jeune
Afghan estime pour sa part que le
gouvernement, cédant à la pression
internationale, a probablement revu
à la baisse ses intentions initiales bien
plus conservatrices. “Je ne vois rien de
nouveau dans cette mesure. Ils ont dû
avoir peur et fait machine arrière.”
Aunohita Mojumdar
PA K I S TA N
Le Baloutchistan a désormais son martyr
Un ancien ministre des Affaires étrangères
rend hommage au grand leader tribal
provincial récemment liquidé par l’armée.
a province du Baloutchistan, dans le sudouest du Pakistan, est en pleine tragédie
après la mort [le 26 août] de l’une des dernières figures historiques du pays, victime,
semble-t-il, d’un assassinat ciblé ordonné
par le général Musharraf. Quelle terrible
contradiction, de la part d’un dictateur militaire sans légitimité, que de prétendre tuer
au nom de l’Etat ! Nawab Akbar Bugti exerçait son autorité de chef tribal sur environ
200 000 hommes et il les dirigeait avec un
savant mélange de générosité et de cruauté.
Homme de parole, il s’était fait autant d’amis
L
fidèles que d’ennemis jurés. Au cours de sa
carrière politique, il fut ministre de l’Intérieur
à la fin des années 1950, puis gouverneur
en 1973 et enfin ministre en chef de sa province de 1989 à 1990. Nawab Akbar Bugti
ne prônait pas le séparatisme pour le Baloutchistan. Mais l’autonomie et l’honneur de sa
province étaient pour lui des priorités. En tant
que ministre de l’Intérieur, il fut l’artisan du
rachat, en 1958, de l’enclave côtière de Gwadar au sultanat d’Oman. Mais il s’opposait,
paradoxalement, aux projets de construction
d’un très grand port à cet endroit, dans la
mesure où l’afflux prévisibles de Pakistanais
d’autres régions aurait eu pour conséquence
de rendre les Baloutches minoritaires sur leur
propre territoire. A la fin des années 1980,
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
il fut un ministre en chef de la province sévère
mais juste. A travers ses nombreuses protestations contre l’accaparement de la rente
énergétique par Islamabad, les trop nombreux cantonnements militaires, l’indifférence
des autorités dans l’affaire du docteur Shazia Khalid [jeune médecin de la région violée
par des militaires en 2005], les élections truquées, il dénonçait tous les symptômes du
mal profond qui ronge le Pakistan.
Musharraf n’a pu se débarrasser de Bugti
que grâce à ses hélicoptères de combat,
mais il n’a pas eu pour autant le dessus. Car
il a ainsi créé un martyr, une légende qui sera
bientôt érigée en symbole de la fierté, de
l’honneur et de la dignité des Baloutches. Le
héros à terre s’est relevé dans la mort, don-
32
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
nant naissance à une épopée. A présent,
le Baloutchistan bout de rage. Le pays entier
est en deuil et vit dans la crainte de voir éclater une insurrection massive dans la plus
vaste et la plus fière des provinces pakistanaises. Les citoyens restent pourtant léthargiques face à la perte de leurs droits politiques, sous le joug d’une junte militaire qui
s’autorenouvelle et fait du Pakistan un Etat
sécuritaire méprisant leur bien-être et leur
dignité. Nawab Bugti avait commis un crime :
celui de rester debout et de se faire entendre.
Il a mérité en mourant une place d’honneur
à laquelle ne pourra jamais prétendre la garde
prétorienne meurtrière qui dirige ce pays sous
la menace des armes.
Sardar Aseff Ahmad Ali, The Nation, Lahore
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T U R K M É N I S TA N
Ah, ces junkies !
Un site d’opposition
décrit la sombre réalité
sociale de la dictature
GÜNDOGAR
www.gundogar.org
es chiffres officiels n’existent
pas, mais l’augmentation de la
mortalité, notamment par suicide chez les jeunes, et des vols avec effraction indique que le pays est en train
de se noyer dans un tsunami narcotique. D’ailleurs, aujourd’hui, jamais
des parents ne laisseraient leur fille se
marier sans que le fiancé fournisse une
attestation de santé signée par un médecin spécialisé dans la dépendance
à la drogue. Le junkie turkmène commence en effet par vider sa propre maison en vendant ou en troquant tout ce
qui peut l’être. Puis il passe à un stade
supérieur et dépouille les parties communes des immeubles. Des milliers de
bâtiments sont ainsi éventrés, et des
quartiers entiers n’ont plus le téléphone
parce que des toxicomanes ont littéralement déraciné les câbles. Mais ils
ne s’arrêtent pas là…
A la tombée de la nuit, les maraudeurs drogués déterrent les tombes
“fraîches” pour s’accaparer les dents
en or des défunts. Kerim N., de
Dachogouz [près de la frontière avec
l’Ouzbékistan], a récemment perdu sa
sœur : “Comme il se doit,au quarantième
jour après les funérailles, nous nous
sommes réunis sur sa tombe pour lui
rendre hommage. En voyant sa sépulture
profanée, nous avons reçu un énorme
choc. L’un de mes frères a découvert le
corps de notre sœur… décapité ! S’ils sont
pressés, ou si les couronnes en or ne se
démontent pas facilement, ces vandales
coupent carrément la tête.” A Turkmenabat [deuxième ville du pays, anciennement Tchardjou], le pillage de
tombes ressemble à une véritable
industrie. “Pour les junkies, tout a de la
valeur, s’indigne une habitante. Ils
revendent même, devant l’entrée du cimetière, les bouquets de fleurs déposés par les
familles !” Une autre femme raconte,
inconsolable : “J’ai payé 10 millions de
manats [environ 1 500 euros] pour les
funérailles d’une parente, et 9 millions
supplémentaires pour la sépulture. Je suis
infirmière et je gagne seulement 1 300
manats par mois [20 centimes d’euro]. Je
me suis donc endettée jusqu’à la fin de mes
jours ! Et aujourd’hui je découvre que la
tombe a été dévalisée, que les dalles de
marbre et le corps ont disparu !”
Le pillage est devenu un véritable
fléau. L’administration des cimetières
envisage d’installer des projecteurs
pour surveiller les sépultures durant la
nuit, et la police mène des raids musclés contre les profanateurs. Mais l’ampleur du phénomène dépasse largement ces mesures cosmétiques. Le
chômage, la drogue, le désœuvrement
de la jeunesse… Tant que l’Etat n’élaborera pas un programme de lutte
contre la drogue et la criminalité, la
situation restera la même. Et les morts
souffriront autant que les vivants. ■
L
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33
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
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asie
CHINE
CAMBODGE
Un mémorial pour les morts anonymes
Les médias font
enfin leur travail
Trente ans après le terrible tremblement de Tangshan, les noms des victimes vont
pouvoir sortir de l’oubli grâce à un monument. Pour la première fois, la Chine s’écarte
du culte des héros déifiés pour honorer de simples citoyens.
ZHONGGUO XINWEN ZHOUKAN
Pékin
e “mur des larmes”, bâti à
Tangshan [ville du Hebei, à
200 kilomètres à l’est de
Pékin] pour commémorer
les victimes du grand tremblement de
terre du 28 juillet 1976, place pour la
première fois sous le regard du grand
public les images de simples quidams.
C’est le groupe Huaying, du Hebei,
qui a entrepris sa construction dans le
parc du lac Méridional. “Donner une
demeure aux 240 000 âmes défuntes”,
telle est la volonté du groupe Huaying.
En fait, beaucoup de pays dans le
monde ont inscrit sur des monuments aux morts ou dans des mémoriaux les noms de citoyens ordinaires
décédés dans des catastrophes, afin
de rappeler ces événements et d’alerter l’opinion. A chaque date anniversaire, nombreux sont ceux qui
viennent déposer des fleurs et se
recueillir devant ces noms. Ainsi, à
Washington, sur le mur de granit noir
du Vietnam Veterans Memorial conçu
par Maya Ying Lin (fille d’Américains
d’origine chinoise), les noms de tous
les soldats décédés au combat sont
gravés les uns à côté des autres. Ce
monument jouit désormais d’une
renommée mondiale. Au Japon, ce
sont les noms des 237 062 victimes
du bombardement nucléaire qui sont
écrits sur les murs commémoratifs du
parc de la Paix, à Hiroshima.
L
UNE BRÈCHE OUVERTE DANS LA
CULTURE CHINOISE ANCIENNE
Chaque victime ordinaire mérite qu’on
se souvienne d’elle, car ce sont les individus qui font un peuple et un pays.
Respecter tous les individus, qu’ils
soient de haut rang ou de basse condition, est un élément fondamental qui
différencie nos sociétés modernes des
sociétés anciennes. Mao Tsé-toung
s’inscrivait dans la même ligne lorsqu’il critiquait l’époque des vingtquatre dynasties comme une période
privilégiant les monarques et les hauts
dignitaires, et où il n’y avait pas de
place pour le commun du peuple.
Parallèlement à la construction du
“mur des larmes” de Tangshan, un
membre de la conférence consultative
politique du Hebei a proposé la publication d’une liste des “disparus dans le
tremblement de terre de Tangshan”. Cette
proposition, au même titre que l’édification de ce mur, constitue un précédent en matière de commémoration
de gens ordinaires. Il s’agit là d’une
véritable brèche ouverte dans la culture chinoise ancienne et d’une réelle
nouveauté.
Trente ans après la catastrophe, le
service des archives de la ville de Tangshan a commencé par rechercher, de
façon systématique, des documents sur
chaque disparu. Avec le progrès social,
Dessin d’Andrea
Deszö paru dans
The New York
Times Book
Review, Etats-Unis.
■
Bilan
Le nombre
de personnes ayant
disparu lors
du séisme
de Tangshan,
en 1976, s’élève
à 240 000 selon
les sources
officielles de 1979.
Mais, selon des
sources scientifiques,
ce chiffre
dépasserait
les 600 000.
Quoi qu’il en soit,
il est certain que
cette catastrophe
reste l’une des plus
meurtrières
de l’Histoire.
Le cataclysme,
qui a suivi de peu
la mort du populaire
Premier ministre
Zhou Enlai, fut vécu
par les Chinois
comme un signe
annonciateur
de la disparition
du Grand Timonier.
le respect de chaque vie obtient peu
à peu l’attention qui lui est due. L’esprit de Tangshan doit dépasser le stade
local pour rayonner dans tout le pays,
en particulier en direction des régions
souvent touchées par les drames
miniers.Tous les noms de ces citoyens
morts sans bruit doivent être conservés et inscrits sur des stèles érigées en
leur honneur. Il ne faut pas que les
dédommagements financiers soient
prétexte à laisser ces événements sombrer dans l’oubli. Cela doit constituer
un maillon indispensable du règlement
des différents dossiers de ces catastrophes. Ainsi, cela contribuera à
éveiller des sentiments d’humanité et
de compassion dans l’ensemble de la
société et à freiner le culte rendu au
PIB. Ce n’est qu’ainsi que l’on pourra
progresser encore vers une société “plaçant l’homme en son centre”.
Pour terminer, il convient d’évoquer le problème financier que pose ce
“mur des larmes”. Car l’inscription des
noms est payante : elle coûte 1 000
yuans [100 euros] sur la face avant du
mur, et 800 yuans sur la face arrière.
Or il est bien évident que les familles
de disparus vivant dans des conditions
difficiles ne peuvent se permettre de
débourser de telles sommes. C’est la
raison pour laquelle, à ce jour, seuls un
peu plus de 10 000 noms ont été gravés. C’est vraiment regrettable ! Mais
l’on ne peut pas se montrer trop exigeant, et il est inévitable que des problèmes financiers surgissent quand on
confie à une société privée d’envergure
limitée le soin de s’occuper d’une
affaire aussi importante. Une tâche si
imposante devrait être supervisée par
le gouvernement, lequel devrait garantir la gratuité des inscriptions.
En raison du nombre très important de morts, il conviendrait que
chaque disparu puisse avoir son nom
mentionné sur le monument, comme
cela se fait partout ailleurs dans le
monde. Cette proposition pourra-t-elle
être retenue par la municipalité de
Tangshan ?…
Ma Licheng
RESPONSABILITÉS
Un secret vieux de trente ans
CHINE
Tangshan
Pékin
HEBEI
0
Golfe
du Bohai
500 km
■ Le 28 juillet 1976 au matin, la ville de
Tangshan, dans la province du Hebei,
à 200 kilomètres à l’est de Pékin,
connaissait l’un des tremblements de
terre les plus meur triers de tous les
temps, avec plus de 240 000 victimes.
Or il apparaît aujourd’hui que de nombreux signes annonciateurs avaient été
détectés, notamment par la population
locale, mais que les autorités centrales
n’ont pas réagi à temps. Ce secret a
été révélé en mai 2005 par un écrivain
originaire de Tangshan, Zhang Qingzhou, et publié par le magazine Baogao
Wenxue. D’après cet écrivain, le district
de Tangshan comptait alors 85 points
d’observation de l’activité sismique, et
toutes les stations avaient rapporté une
activité anormale à divers degrés annon-
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
34
çant “un tremblement de terre à venir
à court terme”. Son livre, écrit dès l’année 2000, a été retiré des presses
après intervention de l’Institut national
de sismologie.
Le webzine hongkongais Yazhou Shibao
Zaixian ajoute une interprétation très
politique de l’affaire. Pour lui, l’atmosphère délétère de l’époque a largement
contribué à ce que les conséquences
de cette catastrophe ne soient pas atténuées par l’intervention des autorités.
A Pékin, Mao se mourait et la bande des
Quatre vivait ses derniers mois au pouvoir. Aussi faudra-t-il attendre le retour
de Deng Xiaoping au pouvoir pour que
le nombre des victimes du tremblement
de terre de Tangshan soit connu. Avec
trois ans de retard…
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
lors que l’instruction du procès des anciens responsables
khmers rouges vient de débuter, les médias du pays commencent
à s’emparer du sujet. Après vingt ans
d’un relatif silence, quelques articles
ou quelques heures de programme y
sont régulièrement consacrés. Les radios se montrent les plus dynamiques,
certaines ayant créé des programmes
spéciaux. La plus active est sans
conteste Radio 102, la station du Women Media Center, qui diffuse depuis
trois mois une émission hebdomadaire grâce au soutien de l’organisation
américaine Open Society Initiative. Au
programme de chacune des 24 émissions prévues : un invité, un reportage ou un portrait et, surtout, les appels des auditeurs invités à participer
et à poser des questions. “Notre émission est comme un compte à rebours jusqu’au début des audiences. Nous essayons
de mobiliser les gens pour qu’elles se tiennent le plus rapidement possible”, explique Chea Sundaneth, directrice du
Women Media Center.
Côté presse écrite, seul le Rasmey
Kampuchea, un des journaux les plus
populaires du pays, fait l’effort de tenir
une chronique deux fois par semaine
sur les Khmers rouges. Sarak Mony,
chef du bureau de la rédaction,
explique ce que l’imminence du jugement des responsables khmers rouges
a entraîné comme changement dans la
façon de traiter le sujet. “Auparavant,
il nous arrivait de parler du régime khmer
rouge, mais nous nous fondions sur des
documents d’Etat datant des années 1980.
Depuis la mise en place des chambres
extraordinaires chargées de juger les exactions commises durant le régime du Kampuchéa démocratique, notre but est d’informer les lecteurs pour qu’ils comprennent
la nécessité de ce procès et l’importance de
leur participation. Mais nous prenons bien
garde à ne pas attiser la colère ou l’esprit
de vengeance”, explique-t-il. Ce responsable du plus grand journal cambodgien regrette néanmoins qu’aucune
formation n’ait été prévue pour les
journalistes afin de les aider à comprendre la procédure.
Malgré l’absence de formation spécifique, la seule perspective du procès aurait déjà permis d’améliorer le
traitement des sujets sur le régime
khmer rouge, selon Youk Chhang,
directeur du centre de documentation
sur le génocide, le DC-Cam. L’approche journalistique serait plus professionnelle, davantage attachée aux
faits. “On ne voit presque plus de sujets
biaisés par la politique ou la subjectivité
de l’auteur.Les journalistes semblent désormais prendre la peine de se fonder sur des
documents de référence”, explique-t-il. Il
fait remarquer néanmoins que les
chaînes de télévision, un des vecteurs
d’information les plus efficaces pour
pénétrer dans les foyers, sont encore à
la traîne. “Les chaînes de télévision n’ont
créé aucune émission spéciale et se contentent de suivre l’actualité”, regrette-t-il.
Chheang Bopha,
Cambodge Soir, Phnom Penh
A
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asie
JAPON
Quand l’extrême droite terrorise les politiques
L’attentat contre la maison d’un député rappelle que les ultranationalistes restent
dangereux. Pas question pour eux d’accepter les critiques visant la gloire passée du pays.
“KYÔHAKU”
LA MENACE
Dessin de No-río,
ASAHI SHIMBUN
Tokyo
l y a quelques années, je m’étais
rendu au “Seizo kaikan” [maison de Seizo], à Tsuruoka, fief
de Koichi Kato, l’ex-secrétaire
général du Parti libéral-démocrate
(PLD), afin d’y couvrir la campagne
électorale. Construit, en 1961, en hommage à son père, Seizo, ce pavillon faisait aussi office de salle de réunion politique. Dans la soirée du 15 août 2006,
l’édifice a été réduit en cendres, en
même temps que la maison familiale
de M. Kato, située juste à côté. Un militant d’extrême droite les avait aspergés
d’essence et incendiés. Après avoir tenté
de se suicider en s’ouvrant le ventre,
l’homme a été hospitalisé. La mère de
M. Kato, âgée de 97 ans, qui vivait dans
la maison, a eu la vie sauve car elle se
promenait à ce moment-là.
Ces dernières années, M. Kato a
beaucoup critiqué le rôle joué par le
sanctuaire Yasukuni [où sont honorés
les soldats morts pour la patrie, y compris les criminels de guerre]. Insistant
sur l’importance des relations du Japon
avec la Chine, il affirmait clairement
son opposition au pèlerinage qu’y
effectuait le Premier ministre, Junichiro
Koizumi. M. Kato est également l’un
des piliers du groupe de parlementaires
qui prônent la construction d’un nouveau monument national dédié aux
personnes mortes pour la nation. Le
choix du 15 août – jour de la commémoration de la reddition du Japon en
1945 – pour incendier sa maison
montre qu’il s’agit d’un acte d’intimidation caractérisé. M. Kato ne s’est pas
laissé impressionner pour autant, décidant de mettre sur pied un cercle de
réflexion sur l’Asie au sein du PLD.
Continuer à agir en étant conscient
que sa famille pourrait en payer le prix
est plus facile à dire qu’à faire.
LE MOT DE LA SEMAINE
Aomori.
I
LE CURIEUX SILENCE
DU PREMIER MINISTRE KOIZUMI
Le lendemain de l’incendie, Yohei
Kono, le président libéral-démocrate
de la Chambre des représentants, a
téléphoné à M. Kato pour lui adresser un message de sympathie. Bien
qu’ils n’aient jamais entretenu de relations amicales, ils partagent des opinions très similaires sur Yasukuni et sur
la politique à l’égard de la Chine. Lors
de la cérémonie nationale en l’honneur
des morts de la Seconde Guerre mondiale, le 15 août, M. Kono a notamment affirmé qu’il fallait “éviter toute
ambiguïté sur la responsabilité des dirigeants responsables de la guerre quand on
songe à tous ces jeunes gens pleins d’avenir qui se sont sacrifiés en croyant au
‘réveil’ d’un nouveau Japon et en espérant qu’ils en constitueraient la base fondatrice”. Il s’en est ainsi pris au Premier ministre, qui a tendance à
s’apitoyer sur le sacrifice des kamikazes, lui reprochant ses visites au
sanctuaire Yasukuni.
■
MM. Kato et Kono partagent une
expérience curieuse. En 1963, lorsque
le père du second, Ichiro, était ministre
de la Construction, sa résidence avait
été incendiée. Ce crime avait également été perpétré par des militants de
l’extrême droite qui lui reprochaient
depuis longtemps sa tendance “procommuniste”. Ichiro Kono avait été le
principal artisan de la normalisation
des relations entre Tokyo et Moscou.
L’un des incendiaires se nommait Shusuke Nomura. Après avoir purgé sa
peine de douze ans, il avait perpétré un
attentat contre l’organisation patronale
Keidanren, en 1977, avant de se suicider par balle, en 1993, lors d’un
entretien avec le PDG de l’Asahi Shimbun, au siège du journal à Tokyo.
Le terrorisme n’est donc pas seulement une caractéristique d’avantguerre : il a aussi sévi après la guerre.
Si les extrémistes de gauche ont eu leur
période de violence, l’extrême droite
n’est pas en reste. En 1960, Inejiro Asanuma, premier secrétaire du Parti
socialiste, a été poignardé par un jeune
militant de 17 ans alors qu’il prononçait un discours à l’auditorium de
Hibiya, à Tokyo. Un an plus tard, un
attentat de l’extrême droite a visé le
domicile de Hoji Shimanaka, PDG de
la maison d’édition Chuokoron, tuant
sa femme de ménage et blessant grièvement sa femme. En 1987, le jour de
la fête de la Constitution, les locaux de
l’Asahi Shimbun, à Osaka, ont été attaqués, un journaliste a été tué et un
autre blessé par des chevrotines.Tous
ces actes visaient la liberté d’expression. Récemment encore, le pays a
connu d’autres actes d’intimidation.
En janvier 2005, deux cocktails Molotov ont visé l’entrée du domicile de
Yotaro Kobayashi, président du Nouveau Comité d’amitié sino-japonaise
du XXIe siècle (et aussi président de
Fuji Xerox). Peu avant, il avait déclaré
à propos du pèlerinage du Premier
ministre à Yasukuni : “Personnellement,
j’aimerais qu’il l’arrête.” En juillet 2006,
un cocktail Molotov a été lancé dans
l’entrée du quotidien Nihon Keizai
Shimbun, juste après la publication d’un
scoop révélant l’existence d’une note
de l’ancien intendant principal de l’empereur Hirohito selon laquelle l’ex-souverain n’appréciait pas le transfert des
cendres de criminels de guerre à Yasukuni. Le but recherché de ces actes est
de créer un climat où il serait difficile
de s’opposer à une visite au sanctuaire.
Il y a bientôt cinq ans, les attentats
du 11 septembre ont détruit les tours
du World Trade Center à NewYork. En
réponse à “la guerre contre le terrorisme”
décrétée par le président Bush, M. Koizumi a envoyé les Forces d’autodéfense
en Irak. Alors que la “lutte contre le terrorisme” caractérise l’ère Koizumi, le
Premier ministre ne devrait-il pas lutter contre le terrorisme qui nous touche
de près, celui de l’extrême droite ? En
dépit des menaces pesant sur M. Kato,
personnage qui a occupé les postes de
secrétaire général du gouvernement et
du PLD, ni le Premier ministre ni l’actuel secrétaire général du gouvernement, Shinzo Abe [favori pour succéder à M. Koizumi au poste de
Premier ministre fin septembre, voir
CI n° 826, du 31 août 2006], n’ont
condamné cet attentat. Ils n’ont pas
évoqué un renforcement de sa sécurité, ni adressé un mot au pays.
Certes,M.Koizumi était en vacances,
et M. Abe, libéré des conférences de
presse habituelles, était très affairé à
préparer sa campagne pour se faire élire
à la présidence de son parti. Cela ne les
empêchait pourtant pas de faire une
déclaration à la presse. Il est étonnant
de voir que, plus de dix jours après l’attentat, M. Kato n’a reçu aucune parole
de sympathie de la part de ces deux
politiciens. C’est une question non pas
de sentiment, mais de devoir pour des
hommes qui occupent de telles fonctions. On peut se demander si ce silence
n’équivaut pas à une approbation tacite
de l’acte terroriste. Je ne doute pas une
seconde que leur absence de réaction
soit calculée, mais cela n’est pas digne
de politiciens qui se targuent de “lutter
contre le terrorisme”.
Yoshibumi Wakamiya
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
36
Réactions
Le Premier ministre
Junichiro Koizumi
est finalement
sorti de son silence
le 28 août, soit
presque deux
semaines après
l’attentat.
“On ne peut
accepter aucune
violence exercée
contre la liberté
d’expression”, a-t-il
notamment déclaré
à des journalistes
qui l’interrogeaient
à ce sujet. Le chef
du gouvernement
a cependant rejeté
l’idée selon laquelle
ses visites
au sanctuaire
Yasukuni favorisent
la montée
du sentiment
nationaliste.
De son côté,
l’incendiaire
Masahiro Horikome,
cadre d’une
organisation
ultranationaliste,
est sorti de l’hôpital
le 29 août.
Il a reconnu
qu’il avait mis
le feu à la maison
de M. Kato en
raison des critiques
que ce dernier avait
formulées à l’égard
du sanctuaire,
symbole du
militarisme japonais
d’avant-guerre.
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
ela se passait le 15 août, jour
anniversaire de la capitulation
japonaise. Un militant d’extrême
droite de 65 ans, que le député
conser vateur Kôichi Katô indisposait par son hostilité aux visites
du Premier ministre au sanctuaire
Yasukuni a brûlé le domicile de
Katô à Tsuruoka, dans le nord de
l’archipel, et tenté de mettre fin à
ses jours. Avant de passer à l’acte,
le vieil activiste se serait offert un
modeste festin, un bol de riz à la
viande de bœuf ; il ne lui restait
en poche, au moment de l’attentat, que l’équivalent de 3 euros.
C’est du moins ce que rappelle
Kôichi Katô dans un texte publié
depuis sur son site Internet.
Quelle solitude peut-elle donc pousser un pauvre bougre à commettre
un tel acte ? se demande le député. Au-delà de la dimension strictement politique, il insiste dans ce
texte sur l’anomie dans laquelle
est aujourd’hui plongée la société
japonaise, situation qui amène les
plus fragiles à “disjoncter” de
façon solitaire ou collective. En
bon conser vateur, il déplore le
délitement du lien social et l’excès de liber té qui en résulte. En
homme politique lucide, il constate
que le Japon, engagé désormais
dans “une légère pente, inclinée
à 0,8 degré”, présente le risque,
si rien n’est fait, de dégringoler
sans que personne puisse l’arrêter – à l’instar des années noires
d’avant-guerre.
De fait, l’ère Koizumi aura vu
émerger, via en particulier le Net
comme espace cathartique carburant au ressentiment, une culture
de la menace. Avec, pour cible privilégiée, tous ceux qui, célèbres
ou anonymes, de droite ou de
gauche, affirment leurs réserves
à l’égard du nationalisme et des
politiques qui en découlent. La
montée d’une telle culture le
montre assez : au Japon aussi, la
fracture sociale est en train de
produire ses néfastes effets.
C
Kazuhiko Yatabe
Calligraphie de Kyoko Mori
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m oye n - o r i e n t
●
IRAN
Inquiétude
ISRAËL
Nasrallah veut sauver sa tête
Le chef du Hezbollah a exprimé ses regrets publiquement pour avoir poussé
à la guerre. Ce faisant, il espère que les Israéliens accepteront de négocier
et lui laisseront la vie sauve, estime Yediot Aharonot.
YEDIOT AHARONOT (extraits)
Tel-Aviv
es orientalistes et autres spécialistes du monde arabe
n’en ont tout simplement
pas cru leurs oreilles : un
chef politique arabe reconnaît avoir
commis une grave erreur et exprime
ses regrets pour la défaite dont il s’est
rendu responsable. Or c’est bien ce qui
s’est passé. Le chef du Hezbollah, l’irréductible organisation fondamentaliste chiite, s’est exprimé comme n’importe quel dirigeant libéral-démocrate
occidental en reconnaissant ses erreurs
[avoir enlevé deux soldats israéliens],
en exprimant ses regrets et en présentant ses excuses. “Quelle sera la prochaine étape ?” se demandent avec un
certain cynisme plusieurs médias
arabes. “Va-t-il présenter ses excuses à
Israël, voire demander à rencontrer le
Premier ministre, Ehoud Olmert ?”
L
INSCRIT SUR LA LISTE
DES PERSONNES À ABATTRE
Ce “discours du regret”, comme on
l’appelle désormais, n’a pourtant rien
de surprenant. En prononçant des
paroles qui s’adressaient également
aux dirigeants occidentaux, le cheikh
Hassan Nasrallah vient de lancer sa
nouvelle campagne, celle qui vise à
rendre sa liberté de mouvement à un
Nasrallah réduit au rang de fugitif, en
échange de la libération des deux soldats israéliens capturés début juillet,
Ehoud Goldwasser et Eldad Regev.
Du fond de leur bunker souterrain,
quelque part dans Beyrouth, Nasrallah et ses acolytes tentent de reprendre
la main par rapport à la question qui
préoccupe le plus l’opinion israélienne : le sort des militaires capturés.
Cette tentative de reprendre l’avantage en jouant sur les nerfs de la société
israélienne passe par une campagne
parfaitement organisée, où chaque
geste répond à des présupposés quant
à l’assurance des Israéliens.
Une des questions qui animent
sans doute le plus les discussions entre
les dirigeants du Hezbollah coincés
dans leur bunker, c’est le prix que la
société israélienne est prête à payer
pour que les deux soldats enlevés
reviennent à la maison. Le Hezbollah
demandera la libération des prisonniers libanais et palestiniens. Mais,
avant tout autre chose, il conditionnera tout accord sur les otages à un
engagement d’Israël à ne pas attenter
à la vie de Nasrallah, l’ennemi le plus
déterminé d’Israël depuis des années.
Nasrallah a été inscrit sur la liste
des personnes à abattre le 12 juillet
2006, lorsqu’on a appris l’enlèvement
de nos deux soldats. Jusqu’alors, il se
sentait suffisamment en sécurité pour
Dessin
d’Astromujoff paru
dans La Vanguardia,
Barcelone.
apparaître en public et ne pas craindre
une liquidation ciblée. L’équilibre de
la terreur établi par son organisation
reposait aussi sur la menace de tirs de
roquettes sur les villages de Galilée.
Mais, maintenant qu’il est à terre, le
Hezbollah ne dispose plus de ses
fameuses “armes du Jugement dernier”, et Nasrallah va plus que probablement utiliser la carte des soldats
comme monnaie d’échange.
Les contacts intensifs noués avec
les Européens et les messages diffusés dans les médias arabes et libanais
sont en fait destinés aux citoyens israéliens. Ils témoignent du désir de Nasrallah de s’assurer qu’Israël acceptera
de payer le prix de Regev et de Goldwasser. Par ailleurs, Nasrallah a besoin
d’un accord rapide avec Israël, qu’il
puisse présenter à nouveau aux opinions arabe et libanaise comme une
“victoire divine”. Cette nouvelle campagne du Hezbollah bénéficie déjà du
concours de plusieurs Etats européens, à commencer par l’Allemagne
et l’Italie, que Nasrallah voudrait voir
se porter garantes de son intégrité
physique face à la volonté israélienne
de le tuer.
Même si Nasrallah ne l’admettra jamais publiquement, c’est son sort
qui est l’enjeu réel des développements politiques. Il est parfaitement
conscient qu’il reste dans le viseur des
Israéliens et qu’il continuera à le rester tant qu’il n’y aura aucune négociation. C’est pour cela qu’il veut
impliquer les Européens, seule garantie pour lui de ne pas passer le restant
de sa vie à errer de bunkers en tunnels. Sans accord avec les Israéliens
et les Européens, pour Nasrallah, c’en
sera fini des discours publics à Beyrouth, des visites dans son village natal
de Bazourieh [près de Tyr] et, surtout,
de ses vols en première classe à
Damas et à Téhéran.
Moshé Elad
IRAN
Le mérite de l’autocritique
Que le chef du Hezbollah libanais et fidèle
allié du régime iranien avoue publiquement
ses erreurs est du jamais-vu à Téhéran. Aucun
leader iranien n’a jamais osé l’autocritique.
ien que Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah libanais, soit un adepte du régime
idéologique officiel qui règne sur l’Iran, l’environnement politique et religieux diversifié du
Liban fait de lui un homme très différent des
responsables politiques et religieux de l’Iran.
Je n’ai pas souvenir, depuis ces vingt-sept dernières années, qu’un seul des décideurs iraniens ait été prêt à reconnaître d’une manière
transparente que ses décisions avaient été
erronées, même si celles-ci avaient eu des
conséquences néfastes pour le pays. C’est
pour cette raison que beaucoup en Iran sont
étonnés et admirent la franchise de Nasrallah
quand il juge l’enlèvement des deux soldats
israéliens comme une erreur. Ce n’est pas non
plus sans raisons que les médias conser vateurs de la République islamique censurent
cette partie de ses propos où il dit ne pas avoir
mesuré la réaction destructrice d’Israël. La
B
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
question n’est pas de juger les propos de Nasrallah. Il s’agit ici du devenir de notre pays,
l’Iran, que cer tains veulent, en falsifiant les
réalités du monde qui nous entoure, mener
vers l’abîme. Que la population soit avertie ou
non n’a peut être pas d’importance dans notre
pays, car elle n’influe pas sur l’évolution des
affaires. Mais l’inconscience de nos dirigeants
quant aux conséquences de leurs décisions
est catastrophique.
Nasrallah, sans le vouloir, a fourni l’alibi nécessaire à Israël pour faire du sud du Liban un
champ de ruines. Même s’il a qualifié cette
guerre de victoire historique, ces destructions
l’ont conduit vers un discours différent. Que
ce constat de la part de Nasrallah serve donc
d’aver tissement à nos décideurs, même si
le quotidien conser vateur Keyhan n’a pas
hésité à démentir ses propos à sa place ! Je
crains que, à la suite de décisions erronées,
notre pays ne soit un jour réduit en ruines sous
les bombes et que, du haut des décombres,
quelques-uns, devant un par terre d’hommes
brisés et affamés, ne crient victoire.
Ahmad Zeidabadi, Rooz, Amsterdam
38
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
Contrairement à la
propagande officielle,
les Iraniens craignent
les sanctions des pays
occidentaux.
lors que la question du nucléaire iranien entre dans
son étape décisive, des signes
d’inquiétude apparaissent chez de
nombreux citoyens ordinaires d’Iran.
Le gouvernement et certains milieux
sont convaincus que ce programme
nucléaire est un “symbole de fierté
nationale”. Mais les observateurs
contestent cette interprétation, qui
est une fabrication née du monopole
que le gouvernement exerce sur la
diffusion des informations et des entraves qu’il impose à tout débat public libre. Indépendamment de ce
que les Iraniens pensent de ce projet, une grande partie d’entre eux
s’inquiètent des sanctions économiques et de la possibilité d’une offensive militaire étrangère. La plupart des gens ont cru que l’esprit
pragmatique du régime allait le pousser vers un compromis historique.
Mais les prises de position vagues et
contradictoires de la République islamique sur un arrêt possible de l’enrichissement de l’uranium ne visaient
pas seulement à diviser les grandes
puissances, elles ont également accru la détresse de la société.
Le gouvernement d’Ahmadinejad, bien qu’il soit le représentant des
islamistes extrémistes, ne cherche pas
à lui rendre hostiles les classes
moyennes et démunies, majoritaires
en Iran. La réalité est qu’Ahmadinejad s’est toujours présenté comme
soucieux de l’amélioration des conditions de vie des pauvres, se voulant
le protecteur de la stabilité économique permettant le développement
des classes moyennes. Cela afin de
s’attirer leur soutien ou, du moins,
de les empêcher de pencher du côté
de l’opposition. C’est pour cette raison que, chaque fois que son gouvernement agit d’une manière radicale, il prend automatiquement une
décision dans le sens contraire pour
ne pas attiser l’inquiétude de la majorité modérée iranienne. Les médias
gouvernementaux essaient ces joursci de minimiser la possibilité et les
conséquences des sanctions économiques. Mais le gouvernement est
obligé de se montrer plus tranché
dans sa politique, et c’est justement
cette radicalisation qui provoque l’inquiétude.
BBC Persian, Londres
A
W W W.
Toute l’actualité
internationale
au jour le jour sur
courrierinternational.com
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LIBAN
On entend maintenant
d’autres voix chiites
Le Hezbollah a du mal à transformer son “succès”
militaire en victoire politique. Et plusieurs voix
chiites émergent pour dénoncer son emprise.
AL-HAYAT (extraits)
Londres
e s “ va i n q u e u r s ” d e l a
dernière guerre libanaise [le
Hezbollah] affichent une fébrilité qui normalement est
le propre des vaincus. Ils s’efforcent de
nous convaincre que ce sont eux qui
ont gagné la guerre mais que ce ne sont
pas eux qui l’ont commencée, qu’ils
ne préparent pas – malgré les apparences – un coup d’Etat [contre le gouvernement libanais] et qu’ils ne sont
pas une excroissance politique de la
Syrie et de l’Iran. Fébrilement, ils s’en
prennent aux intellectuels et les envoient aux “poubelles de l’Histoire”.
L’un d’eux s’est d’ailleurs demandé où
se situaient “ces poubelles de l’Histoire”, afin de ne pas se perdre en chemin. Ils s’acharnent sur les Arabes, les
Européens et la communauté internationale – tout en réservant la part du
lion de leurs attaques à la France, qui
aura la part du lion dans les forces de
protection du Liban.
Tout cela fait penser à quelqu’un
qui se cogne la tête contre le mur et
tente de nier la réalité, une réalité qui
mériterait pourtant que le Hezbollah en prenne acte pour l’analyser sérieusement et pour se demander si
cela valait bien la peine de mener une
guerre excessive qui accouche de si
L
peu de résultats politiques. Et voici
que des voix chiites courageuses et
respectables commencent à se faire
entendre pour poser des questions et
semer le doute. Après le journaliste
Jihad Al-Zein, l’éditeur Luqman
Slim, l’universitaire Mona Fayad
[voir CI n° 825, du 24 août 2006], le
cheikh Hani Fahs et d’autres encore, c’est le mufti [chiite] de Tyr, Ali
Al-Amin, qui a remis les pendules
à l’heure en insistant sur la nécessité d’une “présence totale” de l’Etat et
sur la “libanité totale” des chiites.
Pour lui, les problèmes politiques et
sociaux ne se résolvent que pacifiquement et par étapes, sous la
conduite d’un Etat assuré de détenir
le monopole de la violence. Et, mieux
que Seymour Hersh [reporter vedette
du magazine The NewYorker] et d’autres
“stratèges” internationaux, le mufti Ali
Al-Amin connaît la cruelle situation de
sa région. Il sait que ce n’est pas parce que la victoire israélienne est moins
écrasante que d’habitude que l’on peut
conclure hâtivement à une “victoire sans
précédent” du Hezbollah. Il sait que la
douleur, la souffrance, le calvaire de cette guerre auraient pu être évités. Il n’a
pas voulu faire comme d’autres et
mettre la mort et la désolation au service de la “victoire”, mais a préféré dire
les choses telles qu’elles sont : ce qui
vient de se produire est une catastrophe.
Hazem Saghieh
V E R B AT I M
Les chiites s’opposent à l’extrémisme
■ Le mufti de Tyr, Ali Al-Amin, a participé à la fondation du Hezbollah en
1983. Mais, dès le milieu des années
1980, il avait commencé à prendre ses
distances avec cette organisation.
Aujourd’hui, il en est l’un des pourfendeurs les plus remarqués sur la
scène chiite libanaise. Le grand quotidien beyrouthin An-Nahar a ainsi pu
titrer : “Ali Al-Amin dénie au mouvement Amal [chiite modéré] et au Hezbollah le droit de parler au nom de tous
les chiites.” Il a par ailleurs estimé,
dans les colonnes de ce même journal, que ce n’était pas à tel ou tel
groupe de défendre la souveraineté du
pays, mais à l’Etat, qui représente tous
les citoyens sur une base d’égalité
confessionnelle.
Invité par la chaîne libanaise LBC, il
s’en est pris aux dirigeants du Hezbollah. “Ils ne sont pas les propriétaires
exclusifs de notre pays. Qu’ils viennent
se mettre d’accord avec les autres
composantes de la société sur la
meilleure façon d’agir, au lieu d’exiger
que tout le monde s’aligne sur leurs
décisions.” Il n’épargne pas non plus
“certains leaders du mouvement Amal,
qui ont renoncé à jouer leur rôle d’élément modérateur dans l’espoir d’obtenir des postes”. “Alors que la modération est une idée dominante parmi
les chiites, nous avons mis tous nos
œufs dans le même panier, celui de
l’extrémisme et de la guerre”, déploret-il, avant de rappeler que les chiites
“constituaient par le passé le groupe
confessionnel le plus engagé dans la
lutte pour un Etat fort et unitaire. Aujourd’hui, alors que cet objectif est partagé
par d’autres, comment les chiites pourraient-ils ne pas répondre présents ?”
“Selon moi, si nous organisions un référendum au Sud-Liban sur le rôle de
l’Etat, la réponse serait à 100 % pour
le retour de l’Etat”, a-t-il estimé, ajoutant que “ce n’est pas parce que le
Hezbollah entretient d’excellentes relations avec l’Iran qu’il en va de même
pour tous les chiites. Leur fidélité va à
leur patrie.”
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m oye n - o r i e n t
T U R QU I E
Antisémitisme et haine de l’Occident
Les images de la guerre au Liban ont renforcé les réflexes judéophobes et antioccidentaux. Pourtant, l’alternative
que constituent le Hezbollah et ses alliés est encore plus désastreuse, estime Vatan.
par l’Iran, la Syrie et le Liban, de plus
en plus menacé de tomber sous la
coupe du Hezbollah]. Bien au
contraire, un certain malaise domine
chez les Arabes sunnites. Car ils savent
très bien où va le croissant chiite, et ils
se rendent compte aussi que l’agression israélienne n’a fait que le renforcer. Leur position devient donc intenable entre ces deux forces [Israël ou
l’axe irano-syrien] auxquelles ils n’adhèrent pas.
VATAN
Istanbul
n ne saurait absolument
pas défendre Israël ni
l’appui inconditionnel des
Etats-Unis à ce pays. Cela
dit, il est en revanche impossible de
regretter, comme le font certains, que
les tentatives d’attentats terroristes,
évidemment en rapport avec les événements du Liban, aient pu être
déjouées le 10 août à Londres. Il faut
refuser ce choix entre la peste et le choléra. La spirale de la violence épuise
hélas non seulement la région, mais
aussi nos esprits et nos cœurs.
Regardons les choses en face : l’indignation provoquée en Turquie par
l’agression israélienne au Liban s’est
transformée en une irrépressible vague
antijuive et antioccidentale. Cette haine,
nourrie par les images insoutenables
que nous avons vues sur les écrans de
télévision, correspond à un état psychique et mental qui se traduit par un
désarroi total, où tout se confond dans
une même perception. Ainsi, la juste
indignation de la population, quand
elle est doublée d’une ignorance chronique du Moyen-Orient contemporain, comme c’est le cas dans notre
société, aboutit à une polarisation entre
l’Occident et les pays musulmans,
exactement comme dans la crise des
caricatures [danoises de Mahomet].
Pourtant, il est absurde de penser que
tout l’Occident était derrière Israël.
Les images de sauvagerie illustrant
les actes de l’armée israélienne à
chaque bulletin d’information ont
naturellement contribué à la condamnation d’Israël dans les esprits, tan-
O
CETTE GUERRE DOIT SONNER
LE GLAS DES RÉGIMES LAÏCS !
dis que la résistance du Hezbollah en
est sortie glorifiée. Cependant, le fait
qu’une chrétienne libanaise scande le
nom de Nasrallah ne signifie nullement
qu’elle appuie la politique et la vision
du monde des intégristes chiites du
Liban. Et il faut être complètement
ignorant des réalités de la région pour
croire que la troïka Hezbollah-IranSyrie est en train de devenir le maître
incontestable du Moyen-Orient, en
conquérant le cœur des opprimés. En
dehors des Turcs, personne au MoyenOrient ne s’enthousiasme devant
l’éventualité d’une augmentation de
l’influence du “croissant chiite” [formé
Dessin de
Brennan King paru
dans The Wall
Street Journal,
Turquie.
Il faut admettre que nos partis politiques nous présentent une bien triste
alternative à soutenir face à l’agresseur
israélien : un Hezbollah totalitaire ne
représentant qu’une partie des chiites,
qui eux-mêmes constituent un tiers de
la riche mosaïque libanaise, une Syrie
gouvernée par un régime qui joue ses
dernières cartes – représentant la minorité chiite alaouite, haïe de la majorité sunnite du pays (75 % de la population) – et, enfin, un Iran dirigé par
une “mollahcratie” régissant la vie de
la société et des individus conformément à ses propres préceptes !
Notre voisin iranien vient d’ailleurs
d’annoncer des bouleversements qui
ne traduisent pas vraiment les
meilleures intentions à l’égard des
Turcs : selon le président Ahmadinejad, la guerre du Liban doit sonner le
glas des régimes laïcs ! (Le terroriste
sunnite Ayman Al-Zawahiri avait déjà
accusé la Turquie de faire dégénérer
l’islam.) Et, ces jours-ci, on parle d’un
nouveau code vestimentaire en discussion dans la république islamique
d’Iran : un projet de loi qui envisage-
rait d’imposer aux femmes le port d’un
signe distinctif sur leur tchador. Il serait
de couleur verte pour les femmes
zoroastriennes, rouge pour les chrétiennes et jaune pour les juives !
Cengiz Aktar
FINUL
Le Liban, non merci !
■ Un tollé général s’est levé contre
la récente décision de la Turquie d’envoyer des troupes au Liban [dans le
cadre de la FINUL]. En attendant l’approbation du Parlement, le gouvernement s’efforce de persuader les sceptiques et affirme que tous les pays du
monde – d’Israël aux Etats-Unis en passant par les pays de l’UE, la Syrie et le
gouvernement libanais – souhaitent
ardemment la par ticipation turque.
“Pourquoi donc cet enthousiasme”,
s’interroge le quotidien Radikal, “alors
que, dans les autres conflits, c’était
tout le contraire ?” Est-ce parce qu’on
veut confier aux Turcs la sale besogne
de désarmer le Hezbollah ? C’est peutêtre la raison pour laquelle l’organisation chiite ne par tage pas “l’enthousiasme général” pour les troupes
d’Ankara. “Il serait suicidaire d’envoyer
des soldats au Liban sans l’accord du
Hezbollah”, souligne Radikal. Milliyet
craint de voir les soldats turcs tomber dans un piège tendu par l’Iran. Le
gouvernement assure que la mission
des soldats turcs sera limitée à des
tâches humanitaires. “Envoyez-y les
équipes du Croissant-Rouge, alors”,
rétorque Cumhuriyet.
VIOLENCE
“Nous ne céderons pas à la terreur”
Les derniers attentats kurdes en
Turquie ont soulevé l’indignation
générale de la population,
qui craint que la coexistence
des Turcs et des Kurdes
ne devienne impossible.
’organisation terroriste PKK a
sous-traité à sa filiale TAK [Faucons de la libération du Kurdistan]
les derniers attentats sanglants
commis en Turquie [les 28 août et
3 septembre]. De cette façon, elle
cherche à se donner l’image d’une
organisation plutôt politique, tout
en faisant commettre par les TAK
les actions les plus barbares, lesquelles acculeront la Turquie,
espère-t-elle, à une position difficile.
J’ai vu le nom des TAK pour la première fois dans le quotidien kurde
Özgür Gündem, après la réunion de
“loyauté à Apo” [Abdullah Öcalan,
le leader du PKK emprisonné] à
L
Cologne le 5 avril 1999. Pendant
cette réunion où avaient été tenus
de nombreux discours de haine et
de sang, Ahmet Farhin, le représentant de l’ERNK [l’un des bras
armés du PKK], annonçait que les
TAK seraient une “organisation de
vengeance”, et qu’ils recruteraient
des jeunes “jusque dans des localités les plus isolées”.
Quant à Murat Karayilan [qui s’est
substitué à Öcalan à la direction du
PKK], il brandissait la menace
d’“organisations plus radicales
encore” au cas où le PKK ne serait
pas considéré comme un interlocuteur. Il annonçait l’avènement des
TAK, qui allaient agir comme la
branche urbaine du PKK, frappant
notamment les centres touristiques
par des attentats sanglants.
Leur but est d’infliger des pertes
économiques à la Turquie dans le
domaine vital du tourisme, et en
même temps de revenir devant les
feux de l’actualité. Rappelons que,
après l’attentat d’Antalya – qui a
coûté la vie à trois personnes et en
a blessé plusieurs autres [notamment des touristes britanniques] –,
les militants des TAK ont fait exploser une autre bombe sur la voie
publique, à Mersin. Cet attentat n’a
heureusement pas fait de morts,
mais il a suffi d’un seul blessé pour
que les médias du monde entier
s’en fassent l’écho.
Aujourd’hui, le PKK ne se contente
pas de mener des actions de guérilla dans les montagnes, mais
pousse également ses jeunes
recrues des TAK à commettre des
attentats à la bombe dans des
centres urbains. En s’attaquant aux
touristes, il s’attaque au gagne-pain
de beaucoup de gens.
L’organisation peut entreprendre
d’autres attentats dans les villes,
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
40
elle peut recruter d’autres jeunes
pour organiser de nouvelles actions
violentes. Elle espère que la Turquie finira par tomber dans le
désespoir et s’assiéra avec elle à
la table des négociations. Mais cela
ne se fera jamais. Aucun gouvernement ne s’y résoudra. On ne peut
attendre cela d’aucun gouvernement démocratique.
La terreur provoque chez le peuple
une grande indignation, qui se répercute sur la politique comme un désir
d’une plus grande fermeté à l’égard
des militants du PKK. L’ouverture
démocratique ne sera possible que
quand il n’y aura plus de menace
terroriste. Les réformes [en faveur
des Kurdes] ont pu être réalisées
quand la terreur s’est arrêtée. Si,
au contraire, la terreur et la tension
continuent à monter, les sentiments
d’indignation et de haine rendront
difficile la coexistence. Il y en a qui
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
l’ont d’ailleurs exprimé ouvertement.
Les publications du PKK sentent le
soufre ! Les militants sont fanatisés au point de vouloir “transformer
la Turquie en enfer” ! Si cette folie
s’étend, si l’escalade des actions
terroristes continue, ils finiront par
dynamiter la coexistence [des
Kurdes et des Turcs]. La séparation
de peuples aussi imbriqués les uns
dans les autres serait une grande
catastrophe. Malgré la présence
d’un Gandhi, la séparation des hindous et des musulmans pour fonder deux Etats distincts [en 1947]
a fait 4 millions de mor ts et a
entraîné des années de misère et
de ruine. Si la terreur détruit la
coexistence en Turquie, cela aboutira à une tragédie pour tout le
monde. Et ce sont surtout les sympathisants du PKK qui doivent s’en
inquiéter !
Taha Akyol, Milliyet, Istanbul
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afrique
●
SOUDAN
Reprise imminente de la guerre au Darfour
Les autorités de Khartoum préparent une vaste offensive contre les rebelles du Darfour qui ont refusé de signer un
accord. Sans guère se soucier des protestations de la communauté internationale.
nord du pays, renforçant leur position ou faisant étalage de leur puissance en attaquant les troupes gouvernementales et leurs alliés ainsi que
la mission de l’Union africaine.
Dans une interview réalisée au
cœur de leur territoire, les chefs de
la nouvelle alliance rebelle, le Front
de rédemption nationale, ont déclaré
qu’ils étaient prêts à se battre. “Nous
disposons de capacités illimitées pour les
repousser, aussi bien dans les airs que
sur terre”, a assuré l’un d’eux, qui
répond au nom de Jarnabi Abdul
Karim.
THE NEW YORK TIMES
New York
ans les allées du pouvoir
– à Khartoum comme à
Washington et à New
York – les tractations
diplomatiques se multiplient afin de
tenter d’éviter un nouveau bain de
sang au Darfour. Mais sur place, au
cœur de la zone des tensions, là où
les bombes risquent d’exploser et les
balles de fuser, on ne peut que regarder avec inquiétude les avions-cargos
Iliouchine atterrir sur la piste encombrée d’El-Fasher, leurs soutes remplies de soldats, de camions, de
bombes et de fusils. “Les avions atterrissent jour après jour, semaine après
semaine, nuit après nuit”, observe un
gradé étranger témoin de leur atterrissage et de leur déchargement.
Depuis que les négociations sur
le déploiement d’une force onusienne
destinée à consolider la paix précaire
qui règne au Darfour sont au point
mort sans espoir tangible de compromis, les parties en présence semblent se diriger vers un affrontement
armé de grande ampleur.
“Malheureusement, les choses
s’or ientent dans cette direction”,
confirme le général Collins Ihekire,
commandant de la mission de 7 000
hommes mise en place par l’Union
africaine pour faire respecter le fragile accord de paix signé entre le
gouver nement et un groupe de
rebelles, qui se trouve aujourd’hui
en difficulté.
Près de quatre mois après la
conclusion de l’accord, le gouvernement prépare un nouvel assaut
contre les rebelles qui ont refusé de
le signer, plaçant le Darfour devant
un nouvel abîme, peut-être le plus
profond de son histoire. Le conflit a
fait plusieurs centaines de milliers de
victimes et contraint 2,5 millions
d’habitants à quitter leur demeure.
Mais cela n’est peut-être qu’un prélude à toutes les morts que pourraient prochainement causer les combats, la faim et la maladie.
Au cours des derniers mois, des
attaques meurtrières de groupes
rebelles contre des véhicules humanitaires ont conduit des ONG à
écourter les programmes d’aide et de
protection dont bénéficiaient plusieurs centaines de milliers de personnes. “Nous avons moins accès à la
D
W W W.
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UN RAMEAU D’OLIVIER D’UN
CÔTÉ ET UNE ARME DE L’AUTRE
région aujourd’hui qu’en 2004, quand
les choses allaient au plus mal”, déclare
un responsable humanitaire d’ElFasher qui préfère garder l’anonymat
après les sanctions et les ordres d’expulsion dont des humanitaires ont été
victimes pour s’être exprimés trop
franchement. “S’il se produisait une
offensive militaire de grande ampleur,
on assisterait à l’évacuation de tout le
personnel humanitaire en poste dans le
nord du Darfour, privant des millions de
personnes d’une aide dont leur vie
dépend”, ajoute-t-il.
“ Au secours !
Au secours !
Au secours !
— Je dois juste
observer et surveiller !
— Nous devons nous
rencontrer pour voir
comment vous
pouvez aider... !”
Dessin de Gado
paru dans le Daily
Nation, Nairobi.
DES PERTES HUMAINES
PLUS IMPORTANTES QU’EN 2004
La mission de l’Union africaine a un
budget tout juste suffisant pour se
maintenir jusqu’au 30 septembre, date
de la fin de son mandat. Elle est
constamment en manque de carburant, de vivres et de matériel. Quant
à ses fournisseurs – tout comme ses
soldats –, cela fait des mois qu’ils
attendent d’être payés et ils rechignent
à effectuer de nouvelles livraisons.
Plus grave encore, la mission se
trouve de plus en plus souvent mêlée
aux combats entre le gouvernement
et les rebelles. Mais la menace la plus
grande est celle d’un affrontement
entre les forces gouvernementales et
les groupes rebelles qui risque d’éclater sur un territoire où vivent 250 000
personnes et de déclencher une série
de conflits à travers le Darfour. “Les
pertes humaines seraient beaucoup plus
importantes qu’en 2003 et 2004”, souligne un haut responsable de l’aide,
qui a demandé à ne pas être cité. A
l’époque, au moins 180 000 villageois
avaient trouvé la mort dans des attaques lancées par des troupes gouvernementales et des milices arabes
Casques bleus
Le Conseil de
sécurité des Nations
unies a voté
le 31 août une
résolution prévoyant
l’envoi de
17 300 soldats
au Darfour à partir
du 1er octobre.
Ce texte a été
immédiatement
rejeté par le régime
de Khartoum.
Au même moment,
les troupes de
l’Union africaine ont
annoncé qu’elles
allaient se retirer
de cette région
le 30 septembre.
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
alliées, les janjawid, et dans des combats avec des groupes rebelles nonarabes cherchant à renforcer le pouvoir de leurs tribus dans cette zone
longtemps marginalisée. A la suite de
ces violences, la faim et la maladie,
principaux facteurs de mortalité dans
la région, ont redoublé d’intensité.
El-Fasher était jadis la capitale
en sommeil d’un Etat pauvre et
sous-développé du Soudan. Aujourd’hui, c’est une ville de garnison
grouillant de soldats revêtus d’uniformes flambant neufs, qui conduisent des camions reluisants équipés
d’armes lourdes.
Les groupes rebelles qui ont rejeté
l’accord de paix du Darfour se sont
massés sur une vaste étendue dans le
Khartoum
SOUDAN
DARFOUR
Camps de réfugiés
soudanais
* République
centrafricaine
Situation au
début septembre 2006
TCHAD
DARFOURNORD
Koutoum
Mellit
S O U D A N
El-Fasher
El-Geneina
3070 m
Hashaba
DARFOUROUEST
Nyala
DARFOURSUD
R. C.*
0
42
200 km
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
Courrier international
827p42
Leurs logos bricolés à la hâte témoignent bien des scissions et des
regroupements opérés au cours de la
période chaotique qui s’est écoulée
depuis la signature de l’accord de
paix. Sur un camion, les initiales du
groupe rebelle ont été si souvent
modifiées que le mélange d’acronymes ne forme plus qu’un ramassis de gribouillis illisibles.
Assis en cercle sous un arbre épineux, les chefs du Front, unis par une
haine commune envers les signataires
de l’accord de paix, ont expliqué
qu’ils reprenaient le chemin de la
guerre à contrecœur. “Nous tenons
une arme dans notre main gauche et un
rameau d’olivier dans la droite”, a
déclaré Abubakar Hamid Nour, chef
du mouvement Justice et égalité, un
groupe islamiste qui s’est allié à une
faction de l’Armée de libération du
Soudan pour combattre le régime.
Les combats qui se déroulent
dans la rég ion ont déjà f ait un
nombre considérable de victimes.
Des habitants déplacés depuis 2003
se sont installés à la périphérie de
Hashaba, et leurs camps sont devenus des villages semi-permanents. Il
y a peu d’hommes ici, juste une poignée parmi plusieurs dizaines de
femmes aux traits tirés et d’enfants
maigres aux cheveux décolorés, signe
de malnutrition.
Aux dires d’officiers militaires de
l’Union africaine, le nouvel assaut du
régime soudanais pourrait se dérouler de deux manières. Le gouvernement pourrait masser ses troupes le
long d’un axe entre El-Fasher et les
villes de Mellit et de Koutoum, effectuant une avance en ciseaux appuyée
par des bombardiers Antonov et des
hélicoptères de combat pour éliminer le plus grand nombre possible
de rebelles et repousser les autres
vers le nord. Mais il existe une
seconde possibilité : que le gouvernement attaque par le sud et qu’il
organise dans le même temps un
pont aérien avec le nord pour prendre
les rebelles à revers.
Lydia Polgreen
827 p.43
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afrique
B U R K I N A FA S O
Ouagadougou, une capitale au luxe obscène
Dans le quartier Ouaga 2000, l’élite du pays étale sans retenue ses nouvelles richesses. Alors qu’à quelques mètres
de là, des enfants meurent faute de nourriture et de médicaments.
LE PAYS
Ouagadougou
l semble que Ouagadougou, la
capitale du Burkina Faso, soit
l’une des rares villes de l’Afrique
subsaharienne à s’embellir. Les
rues des grands axes sont très propres,
les nouveaux bâtiments s’alignent et la
réfection des anciens bâtiments, surtout des ministères, se poursuit.
Une nouvelle banque du sang a été
érigée, mais, si vous avez besoin de sang
pour un proche, mieux vaut y aller avec
quelques amis qui veulent donner leur
sang. Un magnifique bâtiment pour le
secrétariat de la lutte contre le sida,
mais pas de gratuité pour les médicaments des sidéens. Il est question
aussi – c’est le président Blaise Compaoré lui-même qui en a parlé – d’un
nouvel aéroport, comme par hasard
à Ziniaré*. Pourquoi ? L’aéroport de
Ouagadougou n’a même pas cinquante
vols par semaine, un peu moins que
Schiphol, l’aéroport d’Amsterdam, par
heure. Mais pas d’argent pour diminuer la taxe sur le carburant, pour lutter contre la flambée de son prix, qui
affecte tous les citoyens sauf le pauvre,
qui n’a même pas une lampe-tempête.
Si vous allez à Ouaga 2000, c’est
encore mieux ou peut-être pire. Je ne
connais aux Pays-Bas aucun site aussi
somptueux que Ouaga 2000. Là-bas,
il y a aussi des bâtiments somptueux,
mais regroupés comme à Ouaga 2000,
certainement pas. Une salle de concert
digne de Vienne, un monument des
martyrs et, ailleurs à Ouaga, un monument des héros, tous les deux plus
grands et plus somptueux que ce que
je connais aux Pays-Bas. Les agriculteurs tirent le diable par la queue, mais
le nouveau ministère chargé de l’Agriculture à Ouaga 2000 va certainement
les tirer de leur misère une fois que
ce bâtiment aura été payé : un petit,
Dessin de Cifré
paru dans
El Peródico
de Catalunya,
Barcelone.
I
répondit-on, vous devez vous tromper,
ici c’est l’habitation de M. Kaboré
(nom fictif). Mes amis n’en croyaient
pas leurs oreilles.
Je suis content que Ouaga soit
une ville propre. Honneur au maire,
Simon Compaoré. Je suis content
que Ouaga soit une belle ville et
qu’elle ait des infrastr uctures
modernes. Mais je trouve que la personne humaine est plus importante.
La vie est de plus en plus chère, l’enseignement privé va encore augmenter les frais de scolarité, des
enfants ne peuvent pas aller à l’école
car les parents ne peuvent pas payer
leur scolarité et, entre-temps, on bâtit
des choses du plus grand luxe. Faites
ce qui est nécessaire pour une capitale qui se respecte, mais ne faites pas
de luxe quand les citoyens croupissent dans la misère.
pardon, un grand bijou ! Je ne parle
pas des villas ni des châteaux privés
que certains salariés habitent mais
qu’ils peuvent difficilement payer avec
des salaires burkinabés. Un nouveau
palais de justice, une Cour de cassation. Un complexe libyen avec un hôtel
où tu paies plus pour une bouteille de
Fanta que ce que gagne un cireur de
chaussures par jour.
Egalement une nouvelle présidence. Une présidence au centre-ville,
un petit palais privé à Ziniaré, un
pied-à-terre à Bobo-Dioulasso [la ville
la plus importante après Ouagadougou], etc., ne suffisent pas au président alors que plus de 40 % de ses
compatriotes vivent dans des habitations insalubres.
J’ai été avec des amis européens
à Ouaga 2000. Je leur ai montré
quelques châteaux appartenant à des
particuliers. Ils ne voulaient pas me
croire. Nous nous sommes approchés
d’un “château” et j’ai demandé si
M. Nasré était à la maison. Non, me
ALGÉRIE
Les absences de Bouteflika
Pendant une cinquantaine de jours,
les Algériens sont restés sans
nouvelles de leur président.
e président Bouteflika a prononcé
le 4 septembre un discours somme
toute banal devant les gouverneurs
des banques centrales arabes. On
peut penser que la rencontre lui a simplement servi de prétexte pour marquer son retour aux affaires après une
longue absence – une cinquantaine
de jours – qui avait fini par alarmer
l’opinion publique. La rumeur a fourni
une panoplie d’explications dont la crédibilité a surtout tenu, comme d’habitude, à l’absence de toute communication officielle. Exactement comme
L
il y a une dizaine de mois, lorsque le
chef de l’Etat a été transféré en France
pour une intervention chirurgicale. Pour
la seconde fois donc, le pays a sombré dans la non-gouvernance, l’incertitude et l’angoisse.
Les rédacteurs de la nouvelle Constitution, qui sera soumise à référendum
en novembre prochain, seraient bien
inspirés s’ils fixaient des garde-fous
nécessaires à l’exercice de la fonction
présidentielle. Dans les lois fondamentales des pays démocratiques,
l’équilibre des pouvoirs, c’est aussi
des balises imposées à chacun
d’entre eux, afin de prévenir les excès
et les dérives.
Ali Bahmane, El Watan (extraits), Alger
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
43
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
Encore une autre présidence.
Pourquoi ? Je suis allé voir une famille
à cinq kilomètres de là et on m’a dit :
“Mon père, cela n’arrive pas plus de deux
ou trois fois par mois, mais parfois nous
et nos trois enfants nous allons nous coucher sans avoir mangé de toute la journée.” Ou cette autre femme, à qui je
demande des nouvelles de la santé de
son enfant, qui me répond : “Aline est
décédée il y a trois jours, après un accès
de paludisme ; je n’avais pas d’argent
pour payer les médicaments.” J’ai
demandé à voir l’ordonnance :
2 250 francs CFA [3,5 euros]. Morte
par manque de 2 250 francs CFA. Ce
ne sont pas des exceptions : il y a des
centaines de cas par jour. Mon cœur
se serre quand je vois ces beaux bâtiments ou cette nouvelle présidence.
F. Balemans.
* La ville natale du président.
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e n c o u ve r t u re
●
Vue du chantier quelques semaines
après les attentats.
CINQ ANS APRÈS
■ Le 11 septembre 2001, quatre avions de ligne, détournés par 19 terroristes
islamistes, s’écrasaient à New York, sur le Pentagone et en Pennsylvanie, tuant
environ 3 000 personnes. ■ Les Etats-Unis et nombre d’observateurs dans le
monde ont vu dans ces attentats un tournant historique. ■ Cinq ans après, la
presse américaine relativise l’événement. L’accent est plutôt mis sur les réponses
du gouvernement Bush, et notamment ses erreurs en Irak. The Atlantic Monthly
propose même de déclarer achevée la “guerre contre le terrorisme”. ■ Pourtant,
à Londres, cet été, des émules d’Al-Qaida se préparaient...
Et si l’on déclarait la victoire
Le journaliste James Fallows a interrogé nombre
d’experts de tous bords. Sa conclusion ?
La réponse au terrorisme peut être aussi dangereuse
que les cellules affaiblies d’Al-Qaida.
THE ATLANTIC MONTHLY (extraits)
Washington
es déclarations publiques d’Oussama Ben
Laden sont celles d’un fanatique. Mais
elles démontrent souvent la capacité de
leur auteur à évaluer correctement les
atouts et faiblesses de ses amis comme de
ses ennemis, en particulier les Etats-Unis.
Dans sa vidéo diffusée quelques jours avant l’élection présidentielle américaine de 2004, Ben Laden se moquait du gouvernement Bush, qui s’était
révélé incapable de le localiser, qui s’était laissé prendre au piège dans le bourbier irakien et
refusait de s’attaquer aux raisons mêmes qui ont
donné naissance à Al-Qaida. Un exemple : “Bush
affirme que nous détestons la liberté. Mais, alors, qu’il
explique pourquoi nous ne frappons pas, par exemple,
la Suède !” Ben Laden s’est également vanté de
la facilité avec laquelle il pouvait “provoquer et appâter” le gouvernement américain. “Tout ce que
nous avons à faire, c’est envoyer deux moujahidin
brandir un bout de tissu où est inscrit ‘Al-Qaida ’
pour que tous leurs généraux se précipitent.”
Comme la plupart des gens, les chefs d’AlQaida sont incapables d’avoir le même regard
objectif sur eux-mêmes. Mais imaginons tout de
même qu’ils fassent preuve de lucidité à l’égard
de leurs forces et faiblesses. Comment réagi-
L
George W. Bush.
Dessin de Cajas
paru dans
El Comercio, Quito.
raient-ils si un Clausewitz ou un Sun Tzu leur
parlaient en toute franchise ?
Ces derniers mois, je me suis entretenu avec
une soixantaine d’experts sur la situation du
conflit que Ben Laden voit comme le “djihad
mondial” et que le gouvernement américain
nomme “guerre mondiale contre le terrorisme” ou
“guerre prolongée”. Je voulais imaginer le point
de vue des terroristes. Qu’est-ce qui a mieux marché que prévu ? Qu’est-ce qui s’est moins bien
déroulé ? Ben Laden peut-il affirmer qu’il est
porté par les vents de l’Histoire ? Ou bien ses
stratèges doivent-ils reconnaître que le temps des
premiers succès est terminé ? La moitié environ
des personnes que j’ai interrogées appartiennent
au milieu militaire et du renseignement ; les
autres sont des universitaires ou des membres
de cercles de réflexion. La moitié de
mes interlocuteurs sont américains.
Première surprise : même si les
personnes avec qui j’ai parlé diffèrent sur les détails, toutes sont d’accord
sur l’essentiel. Deuxième surprise de
taille : leurs points de vue sur la situation vue du côté américain sont optimistes. Les perspectives sont dans l’ensemble meilleures que ce que beaucoup
d’Américains pensent. Grâce aux erreurs
commises par Al-Qaida, et grâce à ce que
les Etats-Unis et leurs alliés ont accompli
correctement, la capacité d’Al-Qaida d’infliger des dommages directs aux Américains a été considérablement réduite.
Bien sûr, les groupes qui lui ont succédé en
Europe, au Moyen-Orient et ailleurs
continuent à représenter un danger.
Mais le plus important est que le
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
44
D U 7 AU 1 3 S E P T E M B R E 2 0 0 6
destin d’Al-Qaida ne dépend plus tout à fait
d’elle. “Je pense qu’Al-Qaida continue à représenter une menace vitale, mais pas pour les raisons
qui sautent aux yeux”, me dit David Kilcullen,
conseiller du département d’Etat sur les questions de terrorisme. Selon lui, il faut comparer le terrorisme islamiste avec la menace que
représentaient les anarchistes européens au
XIXe siècle. “Si vous faites le calcul du nombre
de personnes qu’ils ont tués eux-mêmes, vous atteignez le chiffre d’environ deux mille, ce qui ne constitue pas une menace vitale.” Sauf que l’un d’entre
eux assassina l’archiduc François-Ferdinand et
sa femme. L’acte lui-même coûta deux vies,
mais la réaction irréfléchie des gouvernements
européens déclencha la Première Guerre mondiale. “Ainsi, par la réaction qu’ils provoquèrent,
ils ont causé la mort de millions de personnes et ont
détruit une civilisation.”
“Ce n’est pas le nombre de gens qu’Al-Qaida
peut tuer qui représente une menace, conclut-il. C’est
notre propre réaction qui pourrait causer le plus de
dégâts.”
LES FAIBLESSES D’AL-QAIDA
Tout bilan de l’état du monde cinq ans après le
11 septembre débute par les dégâts infligés à
Al-Qaida, l’organisation dirigée par Ben Laden
et Al-Zawahiri, qui, à partir de la fin des années
1990, a tout à la fois inspiré et organisé la campagne antiaméricaine mondiale. “Leur structure
de commandement a été détruite, ils ont perdu leur
sanctuaire afghan, ils n’ont plus la capacité de se
déplacer et de tenir des réunions, leurs réseaux financiers et de communication ont subi des coups très
durs”, analyse Seth Stodder, un ancien res-
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Joel Meyerowitz, éd. Phaidon, 2006
■
contre le terrorisme ?
ponsable du Department of Homeland Security [DHS, ministère de la Sécurité intérieure].
Pour Kilcullen, “Al-Qaida telle qu’elle existait
en 2001 n’existe tout simplement plus. En 2001,
c’était une organisation relativement centralisée, avec
une structure de planification, une structure de propagande, une équipe dirigeante, le tout concentré dans
une zone géographique restreinte.Tout cela, nous
l’avons détruit.” Alors que l’équipe dirigeante de
Ben Laden pouvait autrefois faire circuler de l’argent dans le monde entier par les réseaux bancaires, elle doit maintenant utiliser des porteurs
aux gilets bourrés d’argent liquide. Alors que les
réseaux de Ben Laden pouvaient autrefois utiliser des téléphones satellitaires et le Net pour
communiquer, ils doivent à présent veiller à éviter la quasi-totalité des moyens de communication électroniques, lesquels laissent des traces
permettant de remonter à leur source. Ben
Laden et Al-Zawahiri transmettent aujourd’hui
leurs informations sous forme de bandes vidéo
ou par l’intermédiaire d’agents qui utilisent les
forums d’Internet.
Richard Clarke (ancien conseiller de la
Maison-Blanche en matière de terrorisme) et
d’autres regrettent depuis longtemps que, à la
suite de l’attentat contre l’USS Cole en 2000,
les Etats-Unis ne se soient pas préparés à lancer un raid de représailles en Afghanistan en
cas de nouvelle attaque plutôt que d’attendre
des semaines avant de frapper : les Etats-Unis
auraient sans doute réussi à traquer et à éliminer Ben Laden et Al-Zawahiri s’ils s’étaient
concentrés sur eux durant toute l’année 2002,
au lieu de se laisser distraire par l’Irak. La plupart des experts s’accordent toutefois à dire que
le fait d’avoir successivement chassé les tali-
MENACE
L’ennemi existe à peine
■ Même si aucun attentat n’a eu lieu aux EtatsUnis depuis cinq ans, les Américains sont entretenus dans la peur de la prochaine attaque, note
le magazine Foreign Affairs. “En 2003, plus de
200 responsables de gouvernement et de grandes
entreprises ont averti qu’un attentat de plus grande
ampleur que celui du 11 septembre allait être commis avant la fin 2004. En mai 2004, le ministre de
la Justice, John Ashcroft, a prévenu qu’Al-Qaida
allait de nouveau frapper le sol américain.” Mais,
s’il est si simple d’organiser une attaque, pourquoi
n’a-t-elle pas eu lieu ? s’interroge Foreign Affairs.
“L’explication la plus plausible est qu’il n’y a pas
aujourd’hui de terroristes sur le sol américain et
que peu d’entre eux ont les moyens de nous frapper à partir de l’étranger. Pourtant, les autorités
continuent de nous faire croire qu’une nouvelle
attaque est imminente et que la principale raison
pour laquelle ils n’ont pas encore frappé est l’impressionnant dispositif de sécurité intérieure mis
en place après le 11 septembre.” Autres raisons
avancées par le gouvernement américain : Al-Qaida
a été très affaiblie et les djihadistes sont trop occupés en Irak. Pour le magazine, la bonne explication
est ailleurs : si les Etats-Unis sont indemnes de
toute attaque depuis 2001, c’est que “la menace
terroriste a été grandement exagérée”. “Même s’il
peut paraître hérétique de défendre cette thèse, il
semblerait que le gigantesque dispositif de sécurité intérieure mis en place après le 11 septembre
ait été érigé pour défendre les Etats-Unis contre un
ennemi qui existe à peine”, assène Foreign Affairs.
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
45
bans, détruit les camps d’entraînement, éliminé
de nombreux cadres d’Al-Qaida et mis en place
une surveillance électronique et aérienne a placé
Ben Laden et Al-Zawahiri dans une situation
dans laquelle ils ne peuvent guère faire plus que
survivre et continuer d’inspirer leurs partisans.
Le passage d’une Al-Qaida centralisée et
cohérente à une prolifération mondiale de
groupes terroristes “spontanés” – c’est-à-dire
inspirés par le mouvement de Ben Laden mais
non liés à lui – n’a bien entendu pas écarté le
risque de nouvelles attaques. Chacun à sa
manière, les attentats de Madrid en 2004, de
Bali et Londres en 2005, et ceux commis en
Irak tout au long des trois dernières années illustrent la menace qui pourrait surgir aux EtatsUnis mêmes. Mais le fait que ce soit à présent
ses émules, et non Al-Qaida elle-même, qui
aient l’initiative a sérieusement compliqué la
possibilité pour les terroristes de toute origine
d’accomplir ce que tous voudraient réaliser : un
second 11 septembre.
Pourquoi, cinq ans après, n’y a-t-il pas eu
de nouvel attentat de grande ampleur sur le territoire américain ? Tous mes interlocuteurs ont
commencé par rappeler prudemment qu’il est
impossible de prédire ce qui se passera dans
l’avenir. Mais la plupart poursuivent en expliquant qu’une autre attaque comme celle du
11 septembre est sans doute trop difficile à
mettre sur pied pour des groupes terroristes
aujourd’hui atomisés. Bruce Hoffman, spécialiste du terrorisme à l’université de Georgetown, estime qu’un tel attentat reste fondamental pour Oussama Ben Laden, car celui-ci
espère qu’une telle action le “remettrait en selle
(suite page 47) à la tête du mouvement”.
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
Le photographe
L’image
que nous publions
en couverture
est signée Joel
Meyerowitz.
Né en 1938 à New
York, il photographie
depuis plusieurs
décennies les rues
et les habitants
de sa ville natale.
Immédiatement
après le
11 septembre 2001,
il se précipite sur
les lieux du drame
avec son appareil.
Il s’en fait refuser
l’accès, mais
à force de ténacité
finit par obtenir
un laissez-passer ;
il sera ainsi le seul
photographe présent
à Ground Zero.
De septembre 2001
à juin 2002,
il enregistre
quotidiennement
le travail des
équipes travaillant
au déblayage
du site. Sur
les 8 000 images
réalisées,
il en a sélectionné
400 pour son livre
Lendemains
– Les Archives du
World Trade Center,
à paraître
en français début
octobre 2006 aux
éditions Phaidon.
Joel Meyerowitz
exposera aussi
des travaux plus
anciens dans
le cadre du Mois
de la photo à Paris,
au Jeu de paume,
site Sully,
du 3 octobre 2006
au 14 janvier 2007.
WEB+
Plus d’infos
sur le site
Une interview
de Salman Rushdie :
“Le terrorisme,
c’est glamour”
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e n c o u ve r t u re
A Londres, les kamikazes se préparaient
Le 10 août, la police britannique annonçait avoir
déjoué un attentat qui visait des vols
transatlantiques. L’enquête du New York Times, très
détaillée, n’a pas été diffusée sur le sol britannique,
pour ne pas gêner la procédure judiciaire.
Dessin
de Wilkinson,
Etats-Unis.
THE NEW YORK TIMES (extraits)
New York
DE LONDRES
e 9 août, dans un petit appartement de
l’Est londonien, deux jeunes musulmans
ont enregistré un film vidéo justifiant ce
que la police présente comme leur projet d’attentats suicides sur des vols transatlantiques. Ce devait être un acte de
représailles contre les Etats-Unis et leurs “complices”, le Royaume-Uni et les Juifs. “Si vous bombardez, vous aurez des bombes ; si vous tuez, vous
serez tués”, martelait l’un des hommes. En fait,
la police surveillait l’appartement avec des caméras cachées. Peu après l’enregistrement, Scotland Yard décida de démanteler ce qu’il supposait être une cellule terroriste. Le langage
inquiétant employé dans sept vidéos à la gloire
du martyre figure parmi les détails dévoilés au
cours d’entretiens avec de hauts responsables
britanniques, européens et américains, montrant
que les suspects étaient bien avancés dans la planification d’un attentat.
Les suspects complotaient depuis des mois
dans cet appartement placé sous surveillance
policière, où ils faisaient des essais avec des produits chimiques. Lors des perquisitions, la police
a découvert des composants nécessaires à la fabrication d’un explosif liquide extrêmement volatil, le HMTD, des documents relatifs au djihad,
des reçus de transferts d’argent, plusieurs enregistrements vidéo réalisés par six suspects, ainsi
que les dernières volontés d’un candidat terroriste. Une partie de leur matériel censé servir à
la fabrication de bombes a été découverte dans
une valise dissimulée dans la forêt près de High
Wycombe, à une cinquantaine de kilomètres au
nord-ouest de Londres. Les enquêteurs ont également saisi plus de 400 ordinateurs, 200 téléphones portables et 8 000 objets divers, notamment des cartes mémoires, CD et DVD.
Mais les suspects avaient encore du chemin
à parcourir. Deux d’entre eux ne possédaient pas
de passeport, mais avaient fait une demande. Les
meneurs semblaient toujours en train de recruter et d’entraîner des poseurs de bombes potentiels. Les enquêteurs ont trouvé dans la mémoire
d’un ordinateur des preuves que l’un des
hommes s’était renseigné sur les horaires de vols
au départ de Londres à destination de villes américaines, mais les suspects n’avaient ni fait de
réservations ni acheté de billets. De fait, les
enquêteurs n’ont toujours pas déterminé si une
date avait été fixée ni combien d’avions étaient
visés. Selon eux, le chiffre avancé de dix appareils relève de la simple spéculation et il est certainement exagéré.
Vingt-cinq personnes ont été arrêtées. Onze
ont été inculpées de conspiration en vue de
commettre un meurtre et de préparation d’actes
L
■
Provoc
“11 septembre :
le jour où pas grandchose n’a changé”,
lance en une
le magazine Foreign
Policy. William
Dobson, l’un des
rédacteurs en chef,
explicite ce point
de vue : “Certes,
le lendemain,
le monde pensait
que nous assistions
à un tournant
majeur dans
l’histoire mondiale,
mais aujourd’hui
nous nous rendons
compte qu’il
s’agissait d’une
réaction
surdimensionnée
née de l’état
de choc. Ce qui est
remarquable,
au contraire, c’est
combien le monde
n’a pas beaucoup
changé. Finalement,
s’il y a une date
qui a réellement
bouleversé la donne,
c’est le
31 décembre 1991.
Ce jour-là,
en décidant de
se dissoudre, l’Union
soviétique mettait
un terme à la guerre
froide, faisant ainsi
des Etats-Unis
la seule
superpuissance
de la planète.
Depuis, le monde
est déséquilibré.
Les attentats
du 11 septembre
ne sont qu’une
manifestation
de ce déséquilibre.”
terroristes.Trois personnes sont accusées de ne
pas avoir informé la police du complot, et un
jeune homme de 17 ans est accusé de posséder
des objets pouvant servir à la préparation d’un
acte terroriste. Cinq personnes toujours en détention n’ont pas été inculpées. Cinq autres ont été
relâchées. Tous les suspects arrêtés sont des
citoyens britanniques âgés de 17 à 35 ans. Malgré les inculpations, les autorités avouent leurs
doutes sur une question essentielle : parmi les
suspects en avait-il au moins un qui soit techniquement capable d’assembler des explosifs
liquides à l’intérieur d’un avion en vol ?
Scotland Yard s’était intéressé à certains
d’entre eux il y a plus d’un an, peu après les attentats de Londres du 7 juillet 2005 (qui ont fait
56 morts et plus de 700 blessés). Selon un ancien
agent du contre-terrorisme britannique, plusieurs
habitants de Walthamstow, un quartier populaire
de l’Est londonien, auraient alerté la police sur
les intentions d’un petit groupe de jeunes musulmans. Le MI5, le service de la sécurité intérieure,
a alors mis en place une surveillance 24 heures
sur 24 d’une dizaine de jeunes gens – plaçant sur
écoute leurs domiciles et leurs téléphones, contrô-
des seringues et du Lucozade, une boisson pour
sportifs. Dans l’appartement, l’un des meneurs
et un homme proche de la trentaine se sont rencontrés au moins deux fois pour discuter du complot présumé, observés et écoutés par des agents
du MI5. Le 9 août dernier, quelques heures seulement avant les descentes de police, les deux
hommes ont enregistré une vidéo. L’un d’eux
a lu un document devant la caméra, citant le
Coran et exposant les raisons de “l’action que je
vais entreprendre”.
Après avoir abattu la porte de l’appartement
de Forest Road, les policiers ont trouvé une poubelle en plastique remplie d’un liquide, des piles,
une dizaine de bouteilles vides, des gants en
caoutchouc, des balances électroniques et un
appareil photo jetable d’où suintait un liquide.
Ce pourrait être le prototype d’un dispositif servant à introduire clandestinement des produits
chimiques dans un avion.
L’élément déclencheur de l’opération du
10 août a été l’interpellation, le 9 août, au Pakistan, de Rashid Rauf, un Britannique de 25 ans,
également de nationalité pakistanaise, que les
enquêteurs pakistanais présentent comme une
lant leurs opérations bancaires, espionnant leurs
consultations sur Internet et leur courrier électronique, suivant leurs voyages, leurs achats et
leur blanchisserie. Il a rapidement identifié le
chef présumé de la cellule, un chômeur d’une
vingtaine d’années qui s’est rendu au moins deux
fois au Pakistan cette année, où ses activités font
toujours l’objet d’une enquête.
“figure clé” du complot. A en croire les autorités
britanniques, les Pakistanais ont agi sans les informer au préalable. L’arrestation de Rauf les a
prises de court, alors qu’elles auraient voulu prolonger la surveillance des suspects pour collecter plus de preuves et être sûres d’avoir identifié
tous les participants au complot. Mais, dans les
heures qui ont suivi, elles ont appris des services
de renseignements qu’une des connaissances de
Rauf avait tenté de contacter certains suspects
de Londres. “Nous voulions laisser l’opération avancer bien davantage, reconnaît un haut responsable
de la sécurité. Elle s’est terminée beaucoup plus
tôt que nous ne l’avions espéré.” Dès lors, le gouvernement a adopté la stratégie du moindre
risque. Les enquêteurs britanniques craignaient
que la nouvelle de l’arrestation de Rauf ne pousse
les suspects de Londres à détruire les preuves et
à se disperser. Il aurait alors été impossible de
les arrêter tous. Mais ils ne pouvaient pas non
plus exclure l’existence d’une seconde cellule
inconnue qui tenterait de mettre en œuvre un
plan similaire.
Don Van Natta Jr., Elaine Sciolino et Stephen Grey
Tribune Media Ser vices
44-51 en couv
LA POLICE VOULAIT ENCORE ATTENDRE
AVANT D’ARRÊTER LES SUSPECTS
En juin 2005, un habitant de Walthamstow âgé
de 22 ans, qui figure parmi les suspects arrêtés
le 10 août, a acheté comptant un appartement
de 260 000 livres [385 000 euros] dans une maison de Forest Road. Les autorités ont remarqué
que six hommes allaient souvent dans ce qu’ils
ont surnommé l’“usine à bombes”. Les agents
du MI5 ont discrètement installé du matériel
d’enregistrement audiovisuel dans l’appartement.
Au cours d’une fouille effectuée secrètement
avant les rafles du 10 août, ils ont découvert que
des piles avaient été évidées et que plusieurs suspects faisaient des expériences chimiques avec
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DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
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CINQ ANS APRÈS
L’ombre meur trière d’Al-Qaida
Attentats majeurs perpétrés par Al-Qaida ou des groupes apparentés
Source : “De Volkskrant”
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ÉTATS-UNIS, New-York et Washington
2 978 morts
8 mai 2002
PAKISTAN, Karachi
14 morts
6 octobre 2002
YÉMEN
1 mort
12 octobre 2002
INDONÉSIE, Bali
202 morts
28 novembre 2002
KENYA, Mombasa
18 morts
11 avril 2003
TUNISIE, Djerba
21 morts
(suite de la page 45) 8
9
10
11
12
MAROC, Casablanca
45 morts
Depuis le 12 mai 2003
ARABIE SAOUDITE, Riyad
De nombreux attentats
et des dizaines de morts
5 août 2003
INDONÉSIE, Jakarta
12 morts
Depuis août 2003
IRAK
Des dizaines d’attentats
et des centaines de morts
28 octobre 2003
JORDANIE
1 mort
15 et 20 novembre 2003
TURQUIE, Istanbul
69 morts
Mais l’organisation dispersée de la nouvelle Al-Qaida rend les choses
difficiles pour les terroristes potentiels. On estime
que le recrutement de cellules d’Américains d’origine musulmane a pour l’instant été un échec.
L’Espagne, la Grande-Bretagne, la France, les
Pays-Bas et d’autres pays s’alarment de découvrir chez eux des extrémistes islamiques issus de
familles qui vivent depuis deux ou trois générations en Europe. Mais “le patriotisme de la communauté musulmane américaine a été grossièrement
mésestimé”, martèle Marc Sageman, qui a étudié
les processus qui poussent des individus à
rejoindre des réseaux terroristes ou à les quitter.
Et, selon Daniel Benjamin, ancien responsable
du National Security Council et coauteur de The
Next Attack, les musulmans d’Amérique “ont été
notre première ligne de défense. Même si beaucoup
ont été choqués de la façon dont les policiers les ont
traités ces dernières années, la communauté a été
en général insensible au virus djihadiste.”
En fait, les immigrés arabes et musulmans
installés aux Etats-Unis sont fondamentalement
différents de la classe musulmane défavorisée et
mal intégrée de la plupart des pays d’Europe.
Sageman fait remarquer que les pays d’Europe
occidentale accueillent à eux tous une population musulmane qui représente un peu plus du
double de la communauté musulmane établie
aux Etats-Unis (environ 6 millions de musulmans aux Etats-Unis, contre 6 millions en
France, 3 millions en Allemagne, 2 millions en
Grande-Bretagne, plus de 1 million en Italie
et quelque millions de plus dans les pays voisins). Les manifestations de mécontentement et
d’agitation – arrestations, émeutes, violences
liées à la religion – sont de dix à quinze fois plus
élevées en Europe qu’aux Etats-Unis. Le revenu
moyen des musulmans en France, en Allemagne
ou en Grande-Bretagne est inférieur à celui de
la population de ces pays dans son ensemble,
alors que le revenu moyen des Arabes américains (dont beaucoup, originaires du Liban, sont
chrétiens) est supérieur au revenu américain
moyen. Ils possèdent également en moyenne
plus d’entreprises et de diplômes universitaires
que l’ensemble des Américains.
Un des problèmes rencontrés par Al-Qaida
et les groupes qui lui sont plus ou moins liés
réside dans l’érosion du soutien aux groupes du
●
5
16 9
4 20
13 9 mars 2004
TURQUIE, Istanbul
2 morts
14 11 mars 2004
ESPAGNE, Madrid
191 morts
15 26 mai 2004
PAKISTAN, Karachi
1 mort
16 9 septembre 2004
INDONÉSIE, Jakarta
8 morts
17 8 octobre 2004
ÉGYPTE
34 morts
18 14 février 2005
PHILIPPINES, Manille
12 morts
19 7 juillet 2005
ROYAUME-UNI, Londres
37 morts
20 1er octobre 2005
INDONÉSIE, Bali
27 morts
monde arabe et musulman qui en auraient le
plus besoin. La difficulté tient à ce qu’ils ont fait
et à ce qu’ils ne peuvent pas faire.
Ce qu’ils ont fait, c’est suivre la logique terroriste consistant à augmenter régulièrement
le degré de carnage et de violence – ce qui les
a conduits à enfreindre la bonne logique du guérillero, qui veut généralement s’assurer le soutien de la population. Ce glissement n’a pas été
clairement perçu par les Américains du fait que
l’essentiel du carnage se concentre en Irak. Là,
les insurgés assassinent des civils à un rythme
quotidien ; ils le faisaient avant la mort au printemps dernier d’Abou Moussab Al-Zarqaoui, le
chef d’Al-Qaida en Irak, et ils ont continué à le
faire après. Mais, du fait que l’on tient également
les troupes américaines pour responsables de
la mort de civils, l’action contre-insurrectionnelle s’en trouve brouilée.
La situation est différente ailleurs. “Ils continuent compulsivement à tuer des civils musulmans”,
souligne Peter Bergen, l’auteur de The Osama
ben Laden I Know [L’Oussama Ben Laden que
je connais]. “C’est leur talon d’Achille. Chaque fois
qu’une bombe explose et tue des civils, cela joue en
notre faveur. Le fait que leurs victimes soient des
musulmans est pour eux doublement contreproductif .” En novembre dernier, des groupes chapeautés par Al-Zarqaoui ont fait sauter des
bombes dans trois hôtels d’Amman, la capitale
jordanienne. Une soixantaine de civils ont été
tués, dont trente-huit personnes qui assistaient
à un mariage. Résultat : l’opinion publique jordanienne s’est retournée contre Al-Zarqaoui et
Al-Qaida, et le gouvernement a approfondi sa
coopération avec les Etats-Unis.
En octobre 2002, un membre de la Jemaah
Islamiyah (l’équivalent indonésien d’Al-Qaida)
se fit sauter dans une boîte de nuit de Bali,
tuant plus de 200 personnes. La plupart étant
des touristes, en majorité australiens, l’attentat n’eut que peu de répercussions parmi les
musulmans. Il y a un an, en revanche, une
deuxième vague d’attentats suicides perpétrés
à Bali tua 20 personnes, dont 15 Indonésiens.
“La réaction en Indonésie fut extrêmement négative”, se souvient Bergen. D’autres observateurs signalent des réactions similaires à la suite
d’attaques commises en Egypte, au Pakistan
et même en Arabie Saoudite.
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
47
21 9 novembre 2005
JORDANIE, Amman
60 morts
22 Août 2006
ROYAUME-UNI, ALLEMAGNE
Attentats déjoués à Londres
d’une part et dans les gares
de Dortmund et de
Coblence d’autre part.
■
Fiction
Et si le 11 septembre
n’avait pas eu lieu ?
“Que se serait-il
passé s’il n’y avait
pas eu d’attentats
à New York ?”
A cette question posée
par le magazine New
York le journaliste
Andrew Sullivan
répond en imaginant
un monde où les
“néoconservateurs
sont définitivement
hors jeu” et où
Al Gore est devenu
président des EtatsUnis en 2004.
Dans ce scénario,
les menaces
terroristes sont
toujours présentes :
le 23 octobre 2006,
les “islamofascistes”
frappent avec
des armes chimiques.
Les Etats-Unis
se lancent alors
dans une vaste
chasse, notamment
en Afghanistan
où les terroristes
disposent de camps
d’entraînement.
Pour Andrew
Sullivan, la réaction
posée d’Al Gore
est adéquate.
Elle permet de voir
l’avenir avec moins
de crainte, même
si les tensions,
reconnaît-il,
n’ont pas disparu.
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
Fawaz Gerges, du Sarah Lawrence College,
a grandi au Liban. Dans son nouveau livre Journey of the Jihadist, il présente certains des documents internes d’Al-Qaida. Il cite un extrémiste
égyptien, emprisonné pour son rôle dans l’assassinat d’Anouar El-Sadate, qui déclare qu’à
cause d’Al-Qaida le sort des musulmans du
monde s’est dégradé par rapport à ce qu’il était
avant le 11 septembre. Cet homme, Mohammed
Essam Derbala, a déclaré à Gerges que le djihad
pour le djihad – c’est ainsi qu’il juge l’action d’AlQaida – s’est retourné contre ses auteurs et, écrit
Gerges, “il produit l’inverse des résultats recherchés :
chute du régime des talibans et massacre de milliers
de jeunes musulmans”.
LES FORCES D’AL-QAIDA
Depuis cinq ans, les Américains entendent parler de guerre “asymétrique”, ou de guerre “de
quatrième génération”. Il y a une différence
importante mais souvent négligée entre ces types
de conflits et la guerre “régulière”. Dans leurs
affrontements antérieurs, les Etats-Unis étaient
d’abord préoccupés par les dégâts que l’adversaire pouvait leur causer directement – l’Union
soviétique avec ses missiles nucléaires, l’Allemagne ou le Japon, à l’époque de l’Axe, avec leurs
troupes de choc. Aujourd’hui, les dégâts qu’un
terroriste peut vous infliger directement sont
limités. La chose la plus dangereuse qu’il puisse
accomplir est de faire en sorte que vous vous fassiez vous-même du mal.
C’est ce que veut dire Kilcullen quand il
explique que la réponse au terrorisme est beaucoup plus destructrice que les actes terroristes
eux-mêmes. Ce sont trois éléments de la réaction américaine – la guerre en Irak, les conséquences économiques des dépenses affectées bon
gré mal gré à la sécurité et l’érosion de l’autorité
morale de l’Amérique – qui ont permis à AlQaida de conserver sa capacité de nuisance. “Il
suffit de regarder la guerre en Irak pour comprendre
quels dommages votre propre réaction peut vous causer”, note Kilcullen. Jusqu’à présent, la guerre
en Irak a fait progresser la cause djihadiste parce
qu’elle fournit un contingent régulier de victimes
islamiques – autrement dit, de martyrs ; parce
qu’elle semble corroborer l’affirmation de Ben
Laden selon laquelle les Etats-Unis veulent occuper les lieux saints de l’islam, humilier les peuples
musulmans et s’emparer de leurs ressources ; et
parce qu’elle offre à d’humbles insurgés musulmans équipés d’armes rudimentaires la perspective galvanisante de détruire une superpuissance, comme ils pensent l’avoir fait il y a vingt
ans avec l’Union soviétique.
Enfin, la dernière réponse destructrice qui a
contribué à renforcer Al-Qaida a été la rupture
des Etats-Unis avec leurs alliés et la diminution
de leur soft power [la capacité qu’a un Etat pour
influencer d’autres corps politiques], traditionnellement puissant. “La cause de l’Amérique est
perdue si elle ne parvient pas à rétablir sa stature
morale”, m’a déclaré l’ancien directeur du MI 6
britannique, sir Richard Dearlove. Il souligne
qu’à la fin de la guerre froide personne n’avait
le moindre doute sur le camp qui avait la prépondérance morale – ce qui facilitait d’ailleurs
considérablement son travail de superespion.
“Les gens venaient spontanément nous proposer leurs
services parce qu’ils croyaient en notre cause”, se
souvient-il. Un officier supérieur appartenant
à l’un des contingents alliés des Etats-Unis en
Irak m’a également confié que l’Amérique 44-51 en couv
5/09/06
14:48
Page 48
e n c o u ve r t u re
“devait tout simplement recouvrer son autorité
morale”.Voici son raisonnement : “Les Etats-Unis
sont militairement si puissants que par nature ils représentent une menace envers chacun des pays de la planète. Le seul pays théoriquement capable de détruire
n’importe quel autre pays, ce sont les Etats-Unis. Le
seul moyen d’affirmer que les Etats-Unis ne représentent pas une menace est de juger de leurs intentions, et ça, c’est une question d’autorité morale. Si
vous n’êtes pas sûrs que les Etats-Unis vont faire
la chose qui convient, alors vous ne pouvez plus avoir
confiance en eux et vous commencez à vous demander comment faire pour contrebalancer leur puissance
et trouver des alliés pour vous protéger.”
Caleb Carr, professeur d’histoire au Bard
College, observe qu’il y a surtout une chose qui
doit procurer un grand soulagement à Ben
Laden. “C’est que nous n’avons jamais cessé de
réévaluer notre situation. Nous sommes tellement
occupés à réagir que nous n’avons jamais pris le
temps de nous dire que nous avions commis des
erreurs, que nous nous étions infligés du mal et qu’il
était grand temps de réfléchir à notre position et à
notre stratégie.” Saisir cette opportunité pourrait
permettre à l’Amérique de reprendre la main.
EN FINIR AVEC LA GUERRE
GLOBALE
hostiles continuent de fomenter des attaques
contre les Etats-Unis. Les Américains – en particulier ceux qui vivent dans les grandes agglomérations – pourraient vivre à leur tour ce que
les habitants de nombreuses villes, de Londres
à Jérusalem, savent depuis de longues années :
qu’ils peuvent être victimes des tensions politiques mondiales. Mais la perspective la plus
décourageante de toutes – à savoir que les EtatsUnis puissent être condamnés à vivre sur la
défensive pendant plusieurs décennies – n’est
pas inéluctable. Comment reprendre l’initiative face aux terroristes ? En reconnaissant que
les terroristes, par leurs actions, peuvent nous
causer du tort mais pas nous vaincre. Une fois
encore, leur pouvoir destructeur réside d’abord
dans notre réaction à leurs provocations.
Jusqu’ici, les Etats-Unis ont été aussi prévisibles dans leurs réactions que ce dont rêvait
Al-Qaida. Au début de 2004, un exilé saoudien
du nom de Saad Al-Faqih a été interrogé par
le site d’information en ligne Terrorism Monitor. Al-Faqih, qui dirige un groupe luttant pour
la mise en place de réformes politiques en Ara-
10 615
Lorsque j’ai commencé mes recherches pour
cet article, je pensais que j’allais m’enfoncer un
peu plus dans les ténèbres des événements
actuels. Oussama Ben Laden et Ayman Al-Zawahiri étaient peut-être acculés, mais ils avaient eu
le temps d’inspirer d’innombrables imitateurs.
Au lieu d’avoir à s’inquiéter d’une seule organisation terroriste, les Etats-Unis devaient désormais en affronter des centaines. Les efforts
déployés par l’Amérique pour remporter la
“guerre des idées” et s’assurer le soutien des
musulmans du monde entier se voyaient réduits
à néant par les nouvelles venues d’Afghanistan,
d’Irak et de Guantanamo Bay. Nos ennemis
pensaient en termes de siècles alors que nous
ne nous préoccupions que des prochaines
échéances électorales.Tôt ou tard, nos ennemis
finiraient par découvrir l’un de nos points faibles
– puis un autre, et un autre encore.
Beaucoup de ces éventualités peuvent encore
devenir une réalité. Des groupes et des individus
Source : “Foreign Policy”
Le déséquilibre de la terreur
Nbre d’attentats
ou d’attaques
Nbre de morts
2 991
5 517
MOYEN-ORIENT
AMÉRIQUE DU NORD
609
1 376
3
62
51
199 2002
8-20 -20
199 2002
01 05
8-20 -20
01 05
199 2002
8-20 -20
199 2002
8-20 -20
01 05
01 05
En dehors des attentats du 11 septembre, les Etats-Unis restent l’un des pays
les plus épargnés par le terrorisme, note Foreign Policy.
Au Moyen-Orient, en revanche, le nombre de morts a explosé depuis le début
de la guerre en Irak.
bie Saoudite, observe depuis longtemps la trajectoire de son compatriote Oussama Ben Laden
et l’évolution de la doctrine d’Al-Qaida. Dans
cette interview, Al-Faqih explique que, depuis
près d’une décennie, Ben Laden et Al-Zawahiri
suivent une stratégie extrêmement payante dans
leur confrontation avec les Etats-Unis. Leur
approche consiste en fait à “appâter la superpuissance”.“Zawahiri a fait prendre conscience à
Ben Laden de l’importance de comprendre la mentalité américaine”, insiste Al-Faqih. Il est persuadé
que, à un moment donné, Al-Zawahiri a dit à
Ben Laden quelque chose comme : “La mentalité américaine est une mentalité de cow-boy. Si tu
les attaques, ils réagiront de manière extrême. Si tu
arrives à la piquer au vif, l’Amérique réagira comme
un vulgaire cow-boy. Puis elle fera de toi un symbole,
ce qui satisfera l’ardent désir des musulmans du
monde entier d’avoir à leur tête un chef capable de
défier l’Occident.”
Les Etats-Unis sont infiniment plus puissants qu’Al-Qaida. Mais, contre des attaques
limitées et ponctuelles, leur puissance même se
révèle un handicap. Le caractère trop prévisible
de la réaction américaine a permis à nos adversaires de retourner notre puissance et nos capacités contre nous-mêmes. Comment échapper
à ce piège ? En déclarant très simplement que
la guerre globale contre le terrorisme est terminée et que nous l’avons gagnée. “La première
étape est d’opérer une désescalade dans le discours,
estime John Robb. Il est difficile pour des insurgés
de gérer une désescalade.”
La guerre encourage la division simpliste
du monde entre alliés et ennemis. Cette polarisation donne à des groupes terroristes dispersés une unité qu’ils n’auraient pas pu réaliser par leurs propres moyens. L’année dernière,
dans le Journal of Strategic Studies, David Kilcullen expliquait que les islamistes du monde
entier rêvaient de djihad global. C’est pourquoi,
ajoutait-il, les pays occidentaux devraient tout
faire pour traiter individuellement les différents
groupes terroristes, plutôt que “mettre dans le
même sac tous les terroristes, tous les Etats voyous
et tous les rivaux stratégiques qui s’opposent aux
objectifs américains”. Les Etats-Unis devraient
aujourd’hui revendiquer la victoire en disant
que la situation est sous contrôle : le noyau dur
d’Al-Qaida a été brisé.
James Fallows
A N A LY S E
Aux Etats-Unis, les théories du complot abondent
■ Selon Dylan Avery, un réalisateur américain de l’Etat de New York âgé de 22 ans,
aucun terroriste n’a jamais détourné le
vol 93 le matin du 11 septembre 2001,
et aucun de ses passagers ne s’est héroïquement révolté. Toujours selon lui, les vrais
auteurs de l’attaque contre le World Trade
Center ont intentionnellement détruit les
Tours jumelles afin de récupérer 160 milliards de dollars en lingots d’or cachés
dans les fondations de l’immeuble. Quant
au Pentagone, il n’a pas été la cible d’un
Boeing 757, mais d’un missile de croisière.
Et, lorsqu’on lui demande qui se cache derrière ces attaques, il répond sans la moindre
hésitation : “Le gouvernement américain,
et en particulier notre vice-président, Dick
Cheney.” Dylan Aver y a commencé à diffuser son documentaire Loose Change sur
Internet en avril 2005, rapporte le magazine américain en ligne Salon, et, à ce jour,
des millions d’internautes l’ont vu. Pour
Salon, le succès de ce film arrive à un
moment clé. “Non seulement les attentats
du 11 septembre 2001 ont perdu leur caractère sacro-saint, mais, en l’espace de cinq
ans, les Américains sont devenus de plus
en plus méfiants, vu la réaction de leur gouvernement à ces attaques, et de plus en
plus enclins à récrire les événements qui
se sont déroulés ce jour-là. Aujourd’hui,
le cinéaste Oliver Stone peut tourner une
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
fiction inspirée des événements du 11 septembre [ce film, intitulé World Trade Center,
sortira en France le 20 septembre] et l’écrivain Martin Amis peut nous donner une libre
interprétation de l’état psychique de Mohammed Atta, le cerveau d’Al-Qaida, au moment
des attaques contre New York.”
De plus en plus d’Américains mettent donc
en doute les thèses officielles sur les attentats du 11 septembre, et ceux qui le font
ont même “leur propre convention nationale, qui s’est réunie les 4 et 5 juin dernier
dans un grand hôtel de Chicago”, rapporte
The New York Times. “Ce mouvement, baptisé 9/11 Truth [Vérité sur le 11 septembre],
est une sorte de club rassemblant des scep-
48
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
tiques de tous poils qui tous croient que le
gouvernement américain se cache derrière
ces actes terroristes”. Parmi eux, “des
femmes au foyer, des livreurs de pizzas, des
étudiants, des activistes, mais aussi des
professeurs, des ingénieurs, et même un
ancien candidat au Sénat américain.”
“Aussi farfelu que cela paraisse de penser
que les autorités américaines ont commandité les attentats et intentionnellement
tué des milliers de citoyens, il est en tout
cas tout à fait révélateur que 500 personnes
prêtes à défendre cette thèse puissent se
réunir officiellement, à quelques mois seulement du cinquième anniversaire de la tragédie”, conclut The New York Times.
44-51 en couv
5/09/06
14:49
Page 49
CINQ ANS APRÈS
●
Ben Laden.
Sur la pancarte :
trêve estivale.
Dessin de Schneider,
Suisse.
■
Ben Laden ? Un chef
peureux et opportuniste
Un spécialiste du monde
musulman, Lawrence Wright,
vient de publier un nouveau livre
sur le 11 septembre. Où il montre
notamment les failles d’Al-Qaida.
NEW STATESMAN
Londres
a parution d’un nouveau récit à propos
du 11 septembre peut sembler superflue.
Pourtant, le livre de Lawrence Wright surpasse de loin tous les autres : l’auteur de
The Looming Tower* [La tour menaçante]
connaît personnellement une grande partie du monde musulman (dont l’Arabie Saoudite), comprend parfaitement les moteurs de l’islamisme radical et s’est livré à une inlassable
quête de renseignements sur des djihadistes, des
espions, des fonctionnaires, des experts en tout
genre ainsi que sur les amis, épouses et maîtresses
des principaux protagonistes. Habilement,Wright
tire parti d’un procédé qui consiste à centrer son
récit autour de la vie et des caractères de cinq
individus très différents. Il commence par le militant égyptien Sayyid Qotb, “ce génie solitaire qui
allait perturber l’islam, menacer divers régimes du
monde musulman et attirer toute une génération de
jeunes Arabes déracinés qui cherchaient un sens à
leur existence”. Non seulement Qotb a formulé
une sombre théorie de guerre contre un Occident amoral et contre des gouvernements musulmans “apostats”, mais, après avoir séjourné dans
une prison égyptienne (en 1966), il est aussi
devenu le premier martyr de la nouvelle cause.
C’est le “qotbisme” qui a poussé une foule
de jeunes Arabes à se rendre en Afghanistan dans
les années 1980 pour livrer la guerre sainte contre
l’occupant soviétique. Parmi eux figuraient deux
personnages qui joueront un rôle clé par la suite
– Ayman Al-Zawahiri, un médecin islamiste issu
d’une famille de notables égyptiens, et un jeune
Saoudien qui collectait des fonds et recrutait des
combattants, Oussama Ben Laden. Ce sont ces
deux djihadistes, d’un tempérament très différent, qui formeront le réseau Al-Qaida au len-
L
demain de la défaite soviétique. “Ce n’étaient pas
des amis mais des alliés, note Wright. Chacun pensait pouvoir utiliser l’autre, et chacun a été entraîné
dans une voie qu’il n’avait aucunement envisagée.”
Dans l’autre camp, apparaissent deux personnages radicalement différents : le prince Turki
Al-Faiçal, le fin et courtois patron des services
de renseignements saoudiens (aujourd’hui
ambassadeur de son pays à Washington), et le
brillant, grossier et ambivalent patron du FBI,
John O’Neil, qui a joué un rôle primordial dans
la traque d’Al-Qaida avant de trouver la mort
dans le brasier des Tours jumelles.
Le récit de Wright apporte de nouvelles informations, notamment sur la taille de Ben Laden
(qui, avec son 1,80 m, n’est pas le géant que l’on
a souvent décrit) et sur sa santé (il souffrirait
d’une insuffisance glandulaire connue sous le
nom de maladie d’Addison). Il livre aussi des
détails inédits qui jettent une lumière nouvelle
sur le dossier Al-Qaida, en particulier sur la faillibilité de l’organisation et celle de son leader.
Wanted
Oussama Ben
Laden figure
bien sur la liste
des “dix criminels
les plus recherchés”
par le FBI,
mais pas pour
les attentats
du 11 septembre
2001. Le leader
d’Al-Qaida y est
seulement accusé
d’avoir orchestré
l’attentat contre
l’ambassade
des Etats-Unis
au Kenya, le 7 août
1998. Selon
le ministère
de la Justice
américain, cette
surprenante
omission s’explique
par la volonté
de respecter
la présomption
d’innocence,
même si Oussama
Ben Laden
a ouvertement
revendiqué l’attaque
contre le World
Trade Center.
THAÏLANDE
Ne pas voir Al-Qaida partout
■ Les spécialistes du terrorisme assimilent trop facilement tous les mouvements insurrectionnels des régions à majorité musulmane au djihad, explique
dans Asia Times Michael Vatikiotis, chercheur à l’Institut sur l’Asie du Sud-Est
de Singapour. “Qualifier certains conflits locaux de postes avancés du radicalisme islamique n’a fait que les prolonger et, dans certains cas, les a même
envenimés. Ainsi depuis deux ans, les autorités thaïlandaises se retranchent
derrière l’idée que les musulmans du sud du royaume sont motivés par le
fanatisme religieux : elles évitent ainsi de s’interroger sur les réponses qu’elles
apportent aux demandes de ces groupes musulmans en matière de respect de leur identité culturelle.” Plus de 1 700 personnes ont été tuées depuis
le début des violences, en 2004, dans les trois provinces à majorité musulmane proches de la Malaisie. “La religion est un atout tactique pour les insurgés. Elle les aide à recruter et à motiver leurs membres, mais n’apparaît pas
comme un objectif à long terme”, écrit Vatikiotis. S’appuyant sur ses entretiens avec des étudiants en religion et des sympathisants des insurgés, le
chercheur affirme que certains “groupes rebelles utilisent leur identité ethnique pour demander un pouvoir politique et une place plus impor tante
dans la société. Il est urgent de proposer un débat plus nuancé et plus informé
sur le militantisme islamique”. Faute de dialogue, conclut-il, le monde pourrait vivre dans un état de guerre permanent.
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
49
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
Wright montre de façon convaincante ce que
d’autres ont simplement affirmé, à savoir que les
activités militaires de Ben Laden en Afghanistan
(contrairement à sa collecte de fonds) étaient
insignifiantes, et parfois même carrément ridicules. Les combattants afghans, plus expérimentés, considéraient les bénévoles arabes au
mieux comme des touristes, au pire comme de
dangereux fauteurs de troubles, leur soif de martyre les poussant à commettre des actes de pure
folie. Au début, Ben Laden souffrait en outre de
ce qu’un Arabe décrit comme une “peur de l’engagement corporel”, ou, pour parler clairement,
une frousse qui le rendait physiquement malade
à la veille des combats. Quant aux prétendues
victoires de sa brigade internationale, elles sont
davantage le fruit du pouvoir d’imagination des
combattants que de réelles prouesses militaires.
Si, pour ses partisans, Ben Laden possède
indubitablement du charisme, il apparaît également comme un être singulièrement faible et
peu perspicace. Les brusques zigzags de son parcours – du militant antisoviétique à l’emblème
du djihad mondial contre les “croisés” américains, en passant par le dissident saoudien – sont
davantage dus à la volonté de ses proches, en particulier Zawahiri, qu’à son propre pouvoir de
réflexion. Compte tenu de la légende entourant
Al-Qaida – qui a été élaborée par le mouvement
lui-même et par les médias occidentaux –, les
points faibles du récit sont aussi les plus révélateurs. Quand Ben Laden est chassé du Soudan en 1996 avec ses hommes, ses femmes et ses
enfants et qu’il se retrouve sans le sou en Afghanistan, le moment est critique pour lui-même – il
est privé de sa nationalité saoudienne – et pour
l’organisation, qu’il doit reconstruire sur des bases
nouvelles. En fait, la vie en Afghanistan fut si
dure pour Ben Laden et son groupe que l’on
comprend mal comment ils ont pu mener à bien
les attentats du 11 septembre 2001. Il semble en
fait qu’après les premiers grands succès du
groupe – les attaques suicides contre deux ambassades américaines d’Afrique de l’Est, en 1998 –
le prestige d’Al-Qaida a atteint un nouveau sommet dans le monde musulman. Ce qui a fait
affluer argent et recrues.
L’ouvrage n’est pas une étude analytique.
Il offre néanmoins un aperçu très intéressant des
facteurs qui poussent des jeunes à combattre
dans des guerres saintes.Voici par exemple comment Wright décrit les recrues arabes qui ont
rejoint le mouvement au Soudan dans les années
1990. “Leurs motivations variaient, mais ils partageaient la croyance que l’islam – pur et primitif,
non altéré par la modernité ni compromis dans le
politique – pouvait panser les blessures que ni le socialisme ni le nationalisme arabe n’avaient réussi à soigner. Ils étaient furieux mais impuissants dans leurs
propres pays. Ils ne se considéraient pas comme des
terroristes mais comme des révolutionnaires. Certains
avaient vécu une répression féroce, d’autres étaient
simplement dans une détresse innommable. Leur
dynamique était intransigeante et autodestructrice,
mais les événements évoluaient si rapidement qu’il
était impossible de distinguer les philosophes des ‘sociopathes’. Ils étaient liés ensemble par la personnalité
charismatique d’Oussama Ben Laden, qui présentait un puissant mélange des deux courants : idéalisme et nihilisme.”
Roger Hardy
* The Looming Tower :Al-Qaeda and the Road to 9/11 [La
tour menaçante : Al-Qaida et les prémices du 11 septembre], est publié aux Etats-Unis chez Knopf, et en
Grande-Bretagne par Penguin.
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e n c o u ve r t u re
Oussama au paradis
Voici un “conte oriental”
non dénué d’humour, écrit par
un anonyme saoudien et publié
sur le site libéral arabe Shafaf.
SHAFAF
Londres
u cœur d’un jardin luxuriant, un ange
s’adresse à ses frères. En face de lui, un
groupe d’hommes, sur des trônes dorés,
attend. L’un d’eux est Oussama Ben
Laden. Après un court moment, l’ange
appelle Oussama par son prénom précédé de celui de sa mère. Oussama s’approche,
interloqué par cette singulière dénomination.
— Tu as l’air surpris ?
— Mais, dit-il d’une voix enrouée, nous sommes
donc au paradis ?
— Exactement.
— Mais…
— Le pardon du Tout-Puissant est infini.
— Et les gens… ceux qui…
— Ceux qui sont allés au-devant de la mort ?
Ceux qui ont souffert, qui ont tout perdu ? Ils
t’ont pardonné.
Oussama laisse échapper un pâle sourire.
— Et maintenant ?
— Maintenant tu vas te rendre dans ton palais,
pour te reposer. Demain, un ange viendra t’emmener là où tu dois travailler.
— On travaille au paradis ?
— Pourquoi, tu croyais que tu allais te tourner
les pouces ? Tu es affecté à un vignoble dont le
nectar est destiné aux Bienheureux, qui jouissent de l’éternité dans un des plus hauts degrés
du Jardin.
— Mais je n’y connais rien, moi, à la vigne !
— Tu auras un superviseur, qui t’apprendra à
A
cueillir les raisins selon les normes exigées ici.
— Et où est mon palais ?
— Au jardin de Rujz [paradis inférieur imaginé
par le sceptique arabe du Xe siècle Abu Al-Ala’alMaarri, écrivain honni par les islamistes].
L’ange revient le lendemain chercher Oussama.
En sortant de chez lui, il rencontre deux hommes.
— Bonjour, je suis votre voisin, Georg Michaël,
et voici Hassan Othman. Nous sommes venus
vous souhaiter la bienvenue au paradis.
— Bonj… Mais, vous êtes chrétien ?
— Dans le monde d’en bas, j’étais chrétien. Et
ce monsieur, notre voisin était musulman, un
mystique soudanais.
Oussama ne dit rien. Au vignoble, il fait la
connaissance de ses compagnons de travail et de
sa contremaître, Sarah Michowsky. Il reçoit une
formation et des instructions. Revenu à son
palais, il s’abîme en réflexions sur la vie au paradis. Après plusieurs jours de travail, il demande
à sa patronne de pouvoir accompagner l’un des
anges à la demeure des Bienheureux du cercle
supérieur, dans leur palais. Dans la cour d’un
palais magnifique, Oussama trouve un groupe
de lurons étendus sur des coussins de brocart et
des couches d’émeraude.
— Qui sont ces gens ?
— C’est Nelson Mandela – je crois que c’était
un de vos contemporains. A sa gauche, c’est
Al-Hallaj [mystique martyr de l’islam, crucifié
en 922 pour blasphème]. Les autres appartiennent à des époques ultérieures à la vôtre.
L’effarement envahit le visage d’Oussama, et il
est saisi d’un léger tremblement. Quelques jours
après, il décide de retourner au jardin où il a été
reçu, lors de son admission au paradis.
— J’aimerais revoir certains qui étaient de mes
amis, dans le monde d’avant.
— S’ils sont du même degré que toi ou d’un degré
inférieur, tu peux leur rendre visite. S’ils sont d’un
degré supérieur, tu dois présenter une demande.
Car toonists & Writers Syndicate
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Départs vers
le paradis :
heures de départ,
itinéraires, quais
d’embarquement.
Dessin de Tom
paru dans Trouw,
Amsterdam.
WEB+
Plus d’infos
sur le site
“Américains,
épargnez vos dollars”,
un point de vue
jordanien.
“Le double jeu
de Musharraf”,
une analyse d'un
journaliste pakistanais.
— J’aimerais bien voir Abou Qatada et Abou
Hafs [dirigeants d’Al-Qaida].
— Pas sur nos listes.
— Et le cheikh Machin ?
— Pas sur nos listes.
— Mais vous n’avez personne, alors ? Se peut-il
que nous nous soyons trompés de direction ?
Bon, et George Bush, il est là ?
— Pas sur nos listes.
— Et Cheney ? Et Rumsfeld ?
— Pas sur nos listes.
— Il n’y a personne ici, à la fin ! Vous avez qui,
dans ce paradis ? Karl Marx ?
— Karl Marx, Karl Marx… Oui, il est là.Tu peux
déposer une demande pour qu’il descende te
rendre visite, si tu le désires.
Oussama n’en peut plus. Il étouffe. Que faire ?
Le paradis est rempli de chrétiens, de juifs, de
soufis, de chiites, de laïcs et d’athées ! Il essaie
bien un moment d’attirer à lui quelques habitants du paradis, de les pousser à le suivre dans
sa lutte contre les contrevenants. Mais personne
ne l’écoute. Il enrage. Il cherche une porte, pour
sortir du paradis. C’est alors qu’il sent une main
se poser sur son épaule, qui le secoue brutalement. Et quand il ouvre les yeux, c’est son ami
Ayman Al-Zawahiri.
— Ayman ? C’est toi, Ayman ?
— Eh, lève-toi, mon vieux ! Rentre te coucher
dans la grotte.
■
TA C T I Q U E
Une sourde rivalité entre Al-Qaida et le Hezbollah
Pour contrecarrer la popularité croissante
du mouvement chiite dans le monde
arabe, Ben Laden pourrait agir au Liban.
ous les mouvements de l’islam politique considèrent qu’il faut dépasser
l’Etat et le remplacer par la communauté
des croyants. Lors de la guerre au Liban,
le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah,
a clairement dit qu’il se battait au nom
de cette communauté et n’a pas prononcé
de discours sans y faire référence. Aussi,
le président égyptien Hosni Moubarak a eu
tor t quand il a dit que le Hezbollah était
“partie intégrante du Liban”, puisque ce
“Parti de Dieu” voudrait fondre le pays dans
quelque chose de beaucoup plus vaste,
un ensemble regroupant tous les chiites
d’Iran, d’Irak, du Liban, mais aussi de Bahreïn et d’autres pays de la région. Quant
aux sunnites, ils rêvent de reconstituer le
califat pour le monde musulman.
T
Malgré cette différence, certains sunnites
sont fascinés par l’activisme chiite. Cela
avait déjà été le cas au début des années 1980, au moment où l’Iran rêvait d’expor ter la révolution islamique de 1979.
Aujourd’hui, à la faveur de la guerre au Liban,
l’Iran revient sur le devant de la scène. En
envoyant des fonds destinés à la reconstruction du Liban, Téhéran a encore renforcé
son influence. En plus, il est convaincu que
personne n’osera sérieusement entreprendre
le désarmement de son allié le Hezbollah.
Pour se rendre compte de la fascination
qu’exerce l’activisme chiite, il suffit de lire
les déclarations des Frères musulmans [sunnites] d’Egypte et de Jordanie. Certains de
leurs théoriciens estiment que le Hezbollah
peut offrir un modèle à tous ceux qui rêvent
d’un Etat islamique, rêve qu’eux-mêmes ont
été incapables de traduire dans la réalité.
Ayman Al-Zawahiri, le numéro deux de l’orga-
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
nisation sunnite Al-Qaida, est allé jusqu’à
appeler tous les combattants islamistes
à rejoindre les rangs du Hezbollah pour
combattre Israël sur le front libanais. De
même, l’un des grands prédicateurs sunnites, Youssef Qaradaoui, a regretté qu’il n’y
ait pas de Hezbollah en Egypte, en Jordanie
et ailleurs dans le monde arabe. Plus généralement, les succès du Hezbollah ont provoqué des scènes de liesse dans les quartiers
sunnites de nombreux pays arabes.
Toutefois, les facteurs de division entre sunnites et chiites restent nombreux. Les chiites
n’oublient pas les insultes dont ils avaient
été abreuvés par Abou Moussab Al-Zarqaoui,
l’ancien chef autodéclaré d’Al-Qaida en Irak,
ni le fait qu’Al-Qaida considère qu’il faut à
tout prix les empêcher de prendre le pouvoir
en Irak. Quant aux sunnites les plus extrémistes, proches d’Al-Qaida, ils considèrent
que les chiites sont des apostats qui méri-
50
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
tent la mort. Par conséquent, leur montée
en puissance leur paraît inacceptable. C’est
pour cela que ceux qui connaissent bien les
affaires du Moyen-Orient craignent par-dessus tout que les radicaux sunnites ne se
croient obligés de faire de la surenchère pour
revenir dans le jeu, provoquant une nouvelle
vague d’activité terroriste.
Al-Qaida se rend bien compte qu’elle a perdu
un certain nombre de cartes. Ainsi, le Hezbollah compte s’emparer de la cause palestinienne, et le Hamas (sunnite) est d’ores
et déjà une copie conforme du Hezbollah
d’un point de vue organisationnel. Compte
tenu de la haine qu’entretient Al-Qaida à
l’égard des chiites, elle pourrait être tentée
d’investir le théâtre libanais pour essayer
de marginaliser le Hezbollah dans la lutte
contre Israël. Par conséquent, le Liban reste
sous la menace extrémiste.
Hoda Al-Husseini, Asharq Al-Awsat, Londres
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CINQ ANS APRÈS
●
L’Occident et le monde arabe sont
les fils d’une même civilisation.
Pourtant, aujourd’hui,
chacun voit l’autre comme
un ennemi, écrit Al-Hayat.
AL-HAYAT
Londres
st-ce que, pour nous Arabes, l’autre – cet
autre différent de nous-mêmes – peut être
un Chinois, par exemple ? C’est une
question que l’on peut se poser lorsqu’on
analyse la fascination – ou le rejet – que
nous inspire l’Occident. La réponse est
évidemment “non”, aussi bien à la lumière de
l’expérience du passé qu’à celle de l’actualité
récente. C’est en effet l’Occident et lui seul qui
est pour nous, traditionnellement, l’autre. Et il
est faux de croire que c’est là le résultat d’une
quelconque myopie. Bien au contraire, cela correspond à un fantasme et à une réalité tous deux
profondément ancrés en nous. Car la Chine ne
peut être cet autre-là. Parce que son altérité est
absolue. Si absolue qu’elle ne pose pas question.
Surtout, cet autre-là est trop éloigné pour qu’avec
lui les différends politiques, la concurrence économique ou tout autre domaine d’affrontement
possible puissent être lourds de menaces ou de
défis existentiels.
L’autre, celui qui constitue un défi, est tout
proche – intime, même. En tout cas, il partage
avec nous une part d’identité commune. C’est
un autre, dont l’altérité n’est ni absolue ni évidente. Au contraire, elle exige d’être réaffirmée
en permanence ; et, au besoin, d’être fabriquée
de toutes pièces. Parce que la différenciation
d’avec cet autre est fondamentale pour la
construction de notre moi, pour l’affirmation de
notre identité. C’est dans cette altérité-là que
nous vivons avec l’Occident, et lui avec nous.
E
L’OCCIDENT EST EN PLEINE
RECONSTRUCTION DE SON MOI
Le problème entre nous et l’Occident ne vient
pas de ce qui nous distingue, mais bien de ce qui
nous est commun, dans notre essence et non
dans nos contingences. Car nous sommes tous
deux issus d’une même civilisation ou, en tout
cas, de civilisations nourries aux mêmes sources
et construites sur les mêmes fondements : la révélation divine, d’une part, et la pensée hellénistique, d’autre part. Nous sommes, comme
eux, les rejetons d’une civilisation née sur les rives
de la Méditerranée, même si, par la suite, elle
s’est propagée de notre fait jusqu’aux profondeurs de l’Asie, et du leur jusqu’à l’extrême nord
de l’Europe et aux Amériques. Une civilisation
qui a acquis sa spécificité en réussissant la synthèse entre le génie des Sémites et la pensée des
Hellènes. Entre “Jérusalem et Athènes”, dit un
raccourci chez les penseurs occidentaux.
Plus que la colonisation [occidentale du
monde arabe], plus que le drame palestinien,
plus que l’invasion de l’Irak et que toutes les
visées hégémoniques dont souffre notre monde
arabe, c’est cette unicité fondamentale, ou plutôt sa négation, qui constitue peut-être le nœud
du problème entre nous et l’Occident. Et c’est
aussi ce sur quoi nous et l’Occident sommes
complices, dans la mesure où notre ignorance
actuelle de l’Occident n’a d’égale que la sienne
à notre égard. Et cette ignorance est loin d’être
due à un simple défaut d’information. Car si ton
voisin continue d’être si ignorant de toi au bout
de quatorze siècles de voisinage – que celui-ci ait
été conflictuel ou pacifique –, cela ne peut avoir
qu’une seule signification : il ne désire pas te
connaître, ou alors il feint l’ignorance et charge
celle-ci d’une mission essentielle : faire de toi un
autre totalement différent, dans le but de pouvoir, par opposition, se construire son propre moi
ou le renforcer… Car il est bien connu que l’affirmation de soi se nourrit de l’autre et se développe à ses dépens.
Or il se trouve que l’Occident est en pleine
reconstruction de son moi, tout comme nousmêmes, d’où l’âpreté de l’affrontement, un
affrontement par terrorisme et contre-terrorisme
interposés. Comment expliquer autrement que
C H AT
Rendez-vous sur
courrierinternational.com
Le jeudi 7 sept.
à 15 heures sur
le site de Courrier
international,
venez poser
vos questions
sur le
11 septembre.
Dessin de Hajjaj
paru dans Al-Ghad,
Amman.
Car toonists & Writers Syndicate
Car toonists & Writers Syndicate
Exclure l’autre du champ de l’humanité
l’on ait pris prétexte d’un crime terroriste, à savoir
les attentats du 11 septembre 2001, pour mettre
sur pied une politique hégémonique et jeter l’anathème terroriste sur toute revendication, aussi
légitime soit-elle ? Le concept de terrorisme
devient ainsi le meilleur moyen d’exclure l’adversaire – ou l’autre – du domaine politique, pour
l’enfermer d’emblée dans l’absolu du jugement
de valeur, en sorte qu’il n’y ait de rencontre possible que par la force brute, c’est-à-dire par la
négation absolue.
C’est, de manière flagrante, ce qu’a révélé la
dernière guerre au Liban, et plus particulièrement un des aspects de cette guerre, à savoir
l’indifférence extrême à la destruction massive
entreprise par Israël avec, pour cible programmée, les populations civiles et les infrastructures.
Rares en effet ont été les voix qui se sont élevées
pour exprimer quelque “regret” devant la disproportion entre l’action, à savoir l’enlèvement
de deux Israéliens par le Hezbollah, et la réaction, c’est-à-dire l’étendue de la guerre menée
par l’Etat hébreu. Aucune protestation ne s’est
élevée, comme ce fut le cas lors des guerres
d’indépendance. Comme si la “guerre contre le
terrorisme” justifiait tout et n’importe quoi.
La guerre au Liban ressemble à une sorte
d’extension de la réflexion qui a permis l’existence du camp d’internement de Guantanamo
Bay et consiste à extraire l’autre du champ de
l’humanité, et même du champ de l’inimitié classique (qui ne nie pas l’ennemi), pour l’enfermer
dans l’altérité absolue, en faire un autre résolument hostile et hermétique, pour pouvoir ensuite l’annuler et l’annihiler, symboliquement
autant que matériellement.
Saleh Bachir
CASSE-TÊTE
De Charybde en Scylla
Favoriser l’élection de dirigeants
islamiques pour avoir la peau
des radicaux ? Cette thèse ne séduit
pas l’intellectuel néoconservateur
américain Daniel Pipes.
lam radical, désillusion partagée par de
larges franges du clergé. “Vingt-six ans
après la chute du chah, la culture djihadiste iranienne est à bout de souffle.”
Bref, à l’instar du communisme, l’islamisme a fini par devenir son propre antidote. A l’inverse, alors que les islamistes
algériens étaient sur le point de remporter les élections de janvier 1992, l’armée a interrompu le scrutin, déclenché
une interminable guerre civile et mené une
répression qui a conduit au désastre. Les
Etats-Unis ont accepté ce coup d’Etat, en
déclarant : “Des régimes dictatoriaux que
nous soutenons, aussi déplaisants soientils, sont plus susceptibles d’évoluer politiquement que des islamistes élus qui ne
croient pas réellement en la démocratie.”
Pour Gerecht, Washington doit encourager les islamistes sunnites à choisir la
voie des urnes. Il faut les laisser exercer le pouvoir, s’aliéner leur opinion publique et se faire jeter dans les poubelles
de l’Histoire. Bref, l’islamisme radical est
à la fois le “problème” et sa “solution”.
Si cette approche a une certaine logique
nalyste incisif du Moyen-Orient, Reuel
Marc Gerecht incarne cette droite
“responsable” qui plaide en faveur de l’arrivée au pouvoir de l’islam radical. Pour
cette droite, le “benladénisme” ne peut
être neutralisé que par les fondamentalistes et ce ne sont pas les musulmans
modérés qui peuvent nous sauver d’un
nouveau 11 septembre, mais bien le
clergé chiite et les intégristes sunnites.
Comme il est écrit dans son essai*,
Gerecht, contrairement aux adeptes de
l’“apaisement”, ne se méprend pas sur
la nature de l’islam radical. Mais sa conclusion est erronée. Comment Washington
devrait-il traiter la montée en puissance
de l’islamisme radical ? En se fondant sur
les exemples de l’Iran et de l’Algérie.
Au pouvoir en Iran depuis 1979, rappelle
Gerecht, les islamistes chiites ont provoqué une immense désillusion face à l’is-
A
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51
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
– la société iranienne est dans un meilleur
état que la société algérienne –, il n’en
reste pas moins que l’accaparement du
pouvoir par les islamistes iraniens a eu
un coût prohibitif en termes humains et
stratégiques. Si les islamistes étaient arrivés au pouvoir à Alger, les conséquences
négatives auraient été tout aussi dévastatrices qu’en Iran.
La crise algérienne a démontré que, plutôt que de se focaliser sur des élections
rapides qui risquent d’inaugurer des décennies de totalitarisme, bénéficiant presque
systématiquement aux islamistes, l’administration américaine devrait consacrer
son énergie à encourager des changements plus lents mais plus profonds :
participation, Etat de droit, liberté d’expression et de culte, propriété privée, droit
des minorités et, enfin, liberté d’association (via les partis politiques). Des élections libres ne peuvent être que l’aboutissement d’un processus démocratique,
et non son commencement.
Daniel Pipes, Jerusalem Post (extraits), Jérusalem
* The Islamic Paradox (Le paradoxe islamiste), 2004.
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Joel Meyerowitz, Phaïdon, 2006
*827 p52-53-54 SA
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débat
ÉCRIRE APRÈS LE 11 SEPTEMBRE
Le romancier et le terroriste
De Don DeLillo à Philip Roth, de Paul Auster à Bret Easton Ellis, beaucoup de grands auteurs
se sont servis du terroriste pour dire leur colère. Mais cette figure récurrente des années 1990
est aujourd’hui difficile à manier. La réflexion du jeune écrivain Benjamin Kunkel.
THE NEW YORK TIMES (extraits)
DR
New York
■
L’auteur
Benjamin Kunkel,
34 ans, est devenu
en l’espace d’un
livre la coqueluche
des milieux
littéraires
new-yorkais :
il a eu droit aux
critiques élogieuses
de Jay McInerney
à la une de The New
York Times Book
Review et de Joyce
Carol Oates
dans The New York
Review of Books
pour son premier
roman, Indécision
(voir CI n° 792,
du 5 janvier 2006).
Cette histoire d’un
adolescent attardé
incapable de
prendre la moindre
décision vient de
paraître en français
aux éditions
Belfond. Diplômé de
Harvard, Benjamin
Kunkel est l’un des
cofondateurs de la
revue littéraire n + 1
(nplusonsemag.com),
qui a vu le jour à
l’automne 2004.
près la destruction du World Trade Center,
il apparut aussitôt que la politique et la
conscience collective américaines en seraient
changées à jamais. Quant à la littérature,
elle ne pesait pas bien lourd face à tant de
meurtres et d’inquiétude. Quand il redevint possible de s’intéresser aux livres, il ne fit aucun doute
que le roman américain allait être lui aussi affecté.
Mais il a fallu attendre un peu avant de voir de
quelle façon. Le roman enregistre les changements historiques de manière profonde mais
lente, pour la simple raison qu’il faut généralement plusieurs années pour concevoir, écrire,
remanier et publier un livre.
Très vite après les attentats, les critiques se
sont demandé ce qu’il adviendrait de deux préoccupations littéraires des années 1990 : le ton dit
“ironique” et le genre baptisé “roman social”. Les
romanciers ont commencé depuis peu à apporter des réponses. Mais, outre la quête torturée de
sincérité émotionnelle et de sens historique, il y a
autre chose qui saute aux yeux dans le roman américain de ce que l’on pourrait appeler “les longues
années 1990” (de 1989 à 2001) : c’est le nombre
extraordinaire de personnages de terroristes qui
s’y bousculent. Au cours des années 1990, près
d’un auteur majeur sur deux a écrit sur des terroristes, et, après le prof d’université, c’est la figure
que l’on a le plus de chances de rencontrer dans
les pages d’un roman américain récent.
Dans ces romans, le terroriste était le faiseur
de symboles que le romancier souhaitait être
sans y parvenir. Les terroristes peuvent être des
rivaux pour un écrivain, comme le soutient le
personnage du romancier dans Mao II (1991),
de Don DeLillo, mais ils étaient aussi ses mandataires. Quel que soit son degré de réalisme, le
roman terroriste était aussi une sorte de fiction
sur la fiction.
Aujourd’hui, le roman terroriste américain
est appelé à changer plus que tout autre genre.
Comment pourrait-il en être autrement ? Si
on l’assimile aux auteurs des récents massacres, le terroriste de fiction semble abject ;
si on le compare à eux, il paraît insignifiant.
Les auteurs de romans terroristes récents ont
plus ou moins reconnu qu’ils auraient traité leur
sujet autrement s’ils avaient commencé à travailler dessus après le 11 septembre. Publié à
l’automne 2001, L’Envers du miroir, de Jennifer
Egan, comportait parmi ses personnages un
“agent dormant” planifiant quelque chose
d’énorme contre les Etats-Unis. Dans une postface écrite pour l’édition de poche, Egan décrit
son livre comme “l’objet imaginaire d’une époque
A
plus innocente”. Dans American Darling (2004),
de Russell Banks, la narratrice – une ancienne
du [groupe terroriste américain] Weather
Underground, qui traîne derrière elle un passé
d’“apprentie terroriste au petit pied” – conclut que
son histoire “n’aurait aucun sens dans le monde réel
de l’après-11 septembre”, et l’auteur n’a pas l’air
de la contredire. Et, dans sa postface à Trance
[non traduit], récit romancé des bouffonneries
tragiques de Patricia Hearst et de l’Armée de libération symbionaise dans les années 1970, Christopher Sorrentino reconnaît sans détour que son
point de vue sur la question n’est plus le même
que lorsqu’il a commencé à écrire son livre, en
2000. Paru à l’été 2005, Trance pourrait bien être
le dernier des romans terroristes de l’avant-11 septembre. Autant dire le dernier d’une longue série.
Don DeLillo (dans Joueurs [1977], l’un de
ses personnages perçoit de manière glaçante les
Tours jumelles comme étant “non moins éphémères, malgré leur masse, qu’une banale distorsion
lumineuse”) et Mary McCarthy écrivent sur le
terrorisme dès la fin des années 1970 – une
décennie marquée par les exploits meurtriers des
nationalistes palestiniens, irlandais et basques,
et par l’apparition dans les pays riches de groupes
“révolutionnaires” sinistres, voire grotesques,
comme la bande à Baader, les Brigades rouges
et Weatherman. Il faudra attendre toutefois une
dizaine d’années encore pour assister à un déferlement de romans terroristes. Dans Libra (1988),
de DeLillo, des agents de la CIA dévoyés embarquent l’idéaliste déséquilibré Lee Harvey Oswald
dans un complot contre le président. Léviathan,
de Paul Auster, publié en 1992 et dédié à
DeLillo, raconte l’histoire d’un romancier en
panne d’inspiration qui se fait appeler le
Fantôme de la Liberté et se lance dans une
campagne d’attentats contre les différentes
répliques de la célèbre statue à la torche de
Bartholdi. Dans Infinite Jest [1996, non traduit], de David Foster Wallace, l’annexion du
Canada par les Etats-Unis a donné naissance
à l’Organisation des nations d’Amérique du
Nord (ONAN), une instance dont la politique
masturbatoire et isolationniste n’est combattue que par un seul groupe : une bande de
redoutables terroristes québécois dont beaucoup se déplacent en fauteuil roulant.
Roman-collage oublié de Richard Grossman,
The Book of Lazarus [1997, non traduit] raconte
la disparition d’une autre secte fictionnelle
minable, la Brigade populaire de libération, créature des années 1970 liée à la Mafia. Et, la même
année, Philip Roth nous donnait dans Pastorale
américaine l’inoubliable Merry Levov, jolie et
brillante jeune fille qui brise la vie de sa sympathique et prospère famille d’abord avec son
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incorrigible bégaiement, puis en faisant sauter
un bureau de poste pour protester contre la
guerre menée par le président Johnson au Vietnam. Dans sa façon de passer d’une vie aisée
et confortable à la clandestinité de la guérilla,
Merry anticipe et rappelle tout à la fois Patty
Hearst, le personnage réel qui a inspiré Trance
de Sorrentino et American Woman [2003, non
traduit] de Susan Choi.
Le nombre de victimes de tous ces personnages romanesques n’atteint même pas le bilan
d’un seul attentat à la voiture piégée commis
aujourd’hui à Bagdad. Et il se peut que, pour beaucoup d’entre nous, le vandalisme politique et l’assassinat individuel, par opposition au massacre,
ne soient même plus du terrorisme. Mais c’est le
mot “terroriste” qu’utilisaient auteurs et éditeurs,
sans doute en raison des frissons qu’il procure.
L’histoire allait aussi dans leur sens : la précédente
grande époque du terrorisme – en gros entre 1878
et 1914 – avait été un temps d’assassins.
a violence fictionnelle ne vient pas toujours
de la gauche ou n’a pas toujours une signification politique. Dans l’excellent et déjanté
Glamorama (1998), de Bret Easton Ellis, une
cellule de mannequins terroristes se livre à une
terrifiante campagne d’attentats dans le Paris
actuel, dont le seul motif semble être un goût
sérieusement émoussé du spectaculaire. Le vertigineux et surréel The Effect of Living Backwards
[2003, non traduit], de Heidi Julavit, est un autre
exemple de roman terroriste fondamentalement
apolitique. Il y est question d’un “bon vieux
détournement d’avion” par un mystérieux Bruno.
De tous les terroristes de fiction, Bruno est celui
qui a l’air le plus fictionnel. Il passe son temps à
se lancer dans de grandes discussions philosophiques avec ses otages et en vient finalement
à incarner le provocateur universel, résumant
peut-être à lui seul la figure du terroriste dans la
littérature américaine récente.
Pourquoi cette prolifération de terroristes ?
Une première explication vient aussitôt à l’esprit : le terrorisme inquiétait beaucoup de gens
dans les années précédant le 11 septembre, et il
n’y a pas de raison que les romanciers aient
échappé à cette angoisse. Mais cette explication
est au mieux incomplète. Dans les années 1990,
les Américains redoutaient à juste titre des actes
de violence de grande ampleur de la part de djihadistes venus de l’étranger et de racistes et de
fanatiques religieux autochtones. C’est ce genre
d’individus qui a commis la première tentative
d’attentat contre le World Trade Center, en 1993 ;
qui a fait sauter des cliniques [où étaient pratiqués des avortements] et assassiné des médecins ; et qui a détruit un bâtiment fédéral à Okla-
L
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
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CINQ ANS APRÈS
●
A u bout du compte, le roman terroriste américain récent, même lorsqu’il puise dans les livres
d’histoire, a moins à voir avec la réalité de la violence politique qu’avec le fantasme de cette
même violence – fantasme au sens neutre du
terme, applicable aussi bien aux cauchemars
qu’aux rêves. En fait, rien n’est plus caractéristique de ces romans que leur ambivalence rêvecauchemar, le romancier se vantant de ses pouvoirs tout en se lamentant de les voir décliner, et
mêlant à la détestation du terroriste une envie
honteuse mais bien réelle.
ersonne n’a été plus explicite et plus clairvoyant à ce sujet que Don DeLillo. Mao II
ne compte aucun terroriste parmi ses personnages principaux, mais il regorge de
réflexions inquiètes sur la rivalité jalouse qu’entretient le romancier avec le terroriste. Bill Gray,
le personnage de l’écrivain dans le livre, constate
avec amertume que le romancier a été supplanté
par le terroriste puisque c’est lui qui est désormais capable de s’immiscer dans les consciences ;
aujourd’hui, “toute œuvre majeure implique des
explosions en vol et des immeubles effondrés”. Don
DeLillo exagérait le rôle historique du roman,
mais pas, malheureusement, la place éminente
prise par la terreur.
Il avait compris que les romanciers, comme
les terroristes, sont des agents obscurs et solitaires préparant des provocations symboliques
destinées à faire boum sur la scène publique.
Bien entendu, cela ne s’applique qu’à une certaine catégorie de romanciers, qui pourrait débuter avec Flaubert pour se terminer, comme le
suggère DeLillo, avec Beckett, dont l’œuvre peut
être vue comme la mise en accusation d’une civilisation tout entière et dont l’autorité au regard
de cette civilisation découle paradoxalement de
ce qu’il paraît s’en tenir radicalement à l’écart.
Mais, si le terroriste s’exprime “dans le langage qui permet de se faire remarquer, le seul langage
que l’Occident comprenne”, comme le formule Dessin
d’Astromujoff
paru dans
La Vanguardia,
Barcelone.
P
homa City en 1995. Pas un seul islamiste ou
“patriote” autoproclamé n’apparaît dans les
romans que j’ai cités, et l’unique exception
confirme cette règle.
Dans L’Envers du miroir, de Jennifer Egan,
un chiite libanais de bonne éducation nommé Z.
se cache dans l’Illinois, où il nourrit sa haine
des Etats-Unis. Il comprend qu’il vit dans un
monde américanisé où ce sont les images qui
donnent de l’importance à toute chose et décide
d’attirer l’attention sur sa région, ignorée des
médias, en commettant un acte atroce et télégénique contre les Etats-Unis. Cette séduisante
idée suscite pourtant chez Z. la révélation qu’il
est lui aussi, en fait, américain – avide de renommée, obnubilé par les apparences, tourmenté
par l’invisibilité. Egan s’inscrivait dans la thématique d’un certain nombre de romans terroristes et dans la réalité environnante de la
totalité d’entre eux : l’apothéose du spectacle
et la disparition de l’écrit.
Si même un djihadiste, dans un roman antérieur au 11 septembre, est fondamentalement
américain, il est inutile de chercher à trouver dans
la littérature récente des indices sur la psychologie des jeunes hommes responsables des attentats de New York, de Madrid et de Londres. Le
livre magistral deYukio Mishima Chevaux échappés (1973) nous en dit implicitement sans doute
plus sur Al-Qaida que n’importe quel roman écrit
par un Américain – et, lorsque nous rencontrons
les jeunes assassins du livre, obsédés de pureté
religieuse jusqu’au fanatisme et exsudant la haine
de la modernité occidentale greffée sur leur vieille
culture japonaise, nous ne pouvons qu’établir des
ressemblances avec ce que nous connaissons déjà.
Aux Etats-Unis, le roman terroriste s’est surtout
penché sur des sectes politiques imaginaires ou
sur les excités de la gâchette de la Nouvelle Gauche
américaine, qui, en dépit de leurs communiqués
ronflants, n’auront tué qu’une poignée de personnes, il y a de cela vingt ou trente ans.
V U D U R O YA U M E - U N I
Difficile de se mettre dans la tête d’un djihadiste
Salman Rushdie, John Updike et
Martin Amis s’y sont récemment essayés.
Mais le résultat est décevant, juge
une critique britannique.
e nouveau roman de John Updike,
Terrorist [voir CI n° 821, du 27 juillet
2006], où l’auteur se met dans la tête
d’un aspirant djihadiste, tentera sans
doute ceux qui ont aimé Shalimar le
clown, de Salman Rushdie, histoire d’un
terroriste assassin [voir CI n° 776, du
15 septembre 2005], et la nouvelle de
Martin Amis The Last Days of Muhammad
Atta [Les derniers jours de Mohamed Atta,
voir ci-contre], récit imaginaire des dernières heures du pilote de l’un des avions
du 11 septembre. Rien d’étonnant à ce
que les lecteurs soient avides de ces fictions. Nous nous tournons vers ces
romanciers, qui comptent parmi les plus
grands auteurs de notre temps, dans l’es-
L
poir qu’ils puissent nous éclairer sur ce
qui pousse certains à vouloir nous tuer.
Moi aussi je me suis plongée dans ces
ouvrages avec enthousiasme, mais je
les ai refermés déçue. Updike, Amis et
Rushdie sont des écrivains de grand
talent, qui ont incontestablement influé
sur l’idée que nous nous faisons de certains lieux à certaines époques (la Pennsylvanie des années 1960, le Londres
des années 1980, le Bombay des
années 1950). Et la façon qu’ils ont de
relever ce nouveau défi en impose à bien
des égards. Chacun explique les motivations du terroriste à sa manière, en fonction de ses propres obsessions : Updike
explore la religion ; Rushdie, le sexe ;
Amis, la mort. Mais, au bout du compte,
ces fictions semblent crouler sous le fardeau qu’elles s’efforcent de porter.
Les auteurs prennent au sérieux la réalité qui sous-tend leur roman et se sont
sans aucun doute beaucoup documentés. Rushdie énumère les armes avec lesquelles s’entraînent les terroristes au
Cachemire, Updike cite de longs passages
du Coran, Amis met dans la bouche de
Mohammed Atta des propos qu’il a réellement tenus. Mais ce travail de documentation, loin d’ajouter à la richesse de
ces œuvres, leur confère quelque chose
d’artificiel. Et l’on en vient à se demander
pourquoi ces auteurs ont choisi la fiction plutôt que le commentaire politique.
Le concert médiatique est-il encore trop
assourdissant pour que l’artiste parvienne
à faire entendre sa voix ?
On ne peut pas reprocher à un écrivain
de s’aventurer hors de sa culture, mais
il est bizarre de voir l’exubérance et l’inventivité de ces auteurs s’évaporer dans
les lacunes de l’expérience qu’ils s’efforcent de combler. Ces écrivains semblent manifester une grande ambition en
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
53
voulant regarder notre société à travers
les yeux de l’ennemi, mais, comme ils ont
fait un travail de documentation plus que
d’imagination, leurs fictions semblent au
final moins ambitieuses que quand ils restent sur un terrain qui leur est plus familier.
Cela ne signifie pas que les romanciers
soient incapables de cartographier les
changements du monde ; ils le font en
permanence. Mais il n’y a pas besoin de
regarder le terrorisme droit dans les yeux
pour en mesurer les effets. Cer tains
auteurs ont choisi, avec plus ou moins
de bonheur, d’en étudier les répercussions sur nous, simples spectateurs ;
dans des romans comme The Good Life,
de Jay McInerney [voir CI n° 800, du 2 mars
2006], ou Saturday, de Ian McEwan, les
menaces du terrorisme et de la guerre,
proches ou lointaines, résonnent dans
la tête d’Occidentaux ordinaires.
Natasha Walter, The Guardian (extraits), Londres
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
■
Atta par Amis
“Le 11 septembre
2001, il ouvrit
les yeux à 4 heures
du matin,
à Portland, dans
le Maine ; le dernier
jour de Mohammed
Atta commençait.”
C’est ainsi
que débute The Last
Days of Muhammad
Atta, le récit
que le romancier
britannique Martin
Amis consacre
au pilote
de l’un des avions
qui ont percuté
les Tours jumelles.
Ce texte, que
The Observer a
publié en exclusivité
et en avant-première
dimanche
3 septembre,
fait partie de House
of Meetings,
le nouveau livre
d’Amis, à paraître
le 28 septembre
chez Jonathan Cape
au Royaume-Uni
(et ultérieurement
chez Gallimard).
On peut lire
ce récit sur le site
de l’Observer,
à l’adresse suivante :
<observer. guardian.
co.uk/magazine/
story/0,,1862353,00.
html>.
*827 p52-53-54 SA
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CINQ ANS APRÈS
débat
●
Le romancier et le terroriste
Dessin
de Noma Bar
paru dans
The Guardian,
Londres.
■
Biblio
Voici parmi
les romans cités
dans ces pages
ceux qui sont
disponibles
en traduction
française.
ROMANS DE L’AVANT11 SEPTEMBRE
Paul Auster
Léviathan (Actes
Sud poche, 2005)
Russell Banks
American Darling
(Actes Sud, 2005)
Don DeLillo
Mao II (Actes Sud
poche, 2001)
Joueurs (Actes Sud
poche, 2002)
Libra (Actes Sud
poche, 2001)
Bret Easton Ellis
Glamorama
(10/18, 2005)
Jennifer Egan
L’Envers du miroir
(Belfond, 2003)
Mary McCarthy
Cannibales
et missionnaires
(Fayard, 1980)
Yukio Mishima
Chevaux échappés
(Gallimard, coll.
Folio, 1998)
Philip Roth
Pastorale
américaine
(Gallimard, coll.
Folio, 2001)
ROMANS DE L’APRÈS11 SEPTEMBRE
Nicholson Baker
Contrecoup
(Le Cherche-Midi,
2005)
Michael Cunningham
Le Livre des jours
(Belfond, 2006)
Ian McEwan
Samedi (à paraître
en octobre chez
Gallimard)
Salman Rushdie
Shalimar le clown
(Plon, 2005)
un autre personnage de Mao II, on ne peut
pas en dire autant du roman, avec son langage
ironique, complexe et dialogué. La terreur est
instantanée, alors que le roman exige de la
patience. La terreur, pour ses spectateurs sinon
pour ses victimes directes, est un phénomène
visuel, alors que le roman est verbal et intérieur.
Le roman, enfin – cela va sans dire, mais c’est
l’essentiel –, n’a jamais tué personne.
La présence tutélaire de DeLillo se fait sentir dans beaucoup des livres que j’ai mentionnés, et, même lorsque ce n’est pas le cas, beaucoup d’éléments pointent vers un monde où
“look at me” [titre original de L’Envers du miroir]
est l’exigence que l’on formule lorsqu’on n’est
pas parvenu à se faire entendre. Merry Levov,
la bègue de Philip Roth, est une handicapée de
la parole avant de verser dans le terrorisme. Et,
si Christopher Sorrentino décrit les membres
de l’Armée de libération symbionaise comme
autant de minables incompétents, il leur reconnaît pourtant ceci : “Il y a une chose dans laquelle
ils excellent, c’est interrompre les programmes télévisés et leur voler la vedette.”
Tout écrivain de qualité se doit de détester
les terroristes non seulement parce qu’ils le
menacent au même titre que n’importe qui, mais
parce que la terreur contribue à éclipser son art
public complexe et à conforter la société du spectacle. DeLillo avait pourtant, dans Libra, brossé
un portrait émouvant et sympathique (ce qui ne
veut pas dire approbateur) de Lee Harvey
Oswald, et voilà que, dans son livre suivant, il
admettait que le terroriste et le romancier avaient
un désir commun : appréhender et même façonner l’Histoire à l’instant où elle se déroule, au
lieu de toujours se tenir en dessous et à côté.
ôté gauche, s’entend. Car le problème du
radicalisme politique en Amérique introduit dans le roman terroriste récent encore
un autre type d’ambivalence. Aucun des
auteurs que nous évoquons ne saurait être qualifié de proterroriste. Et pourtant l’auteur donne
chaque fois l’impression de partager l’opinion
du Weather Underground sur la guerre du Vietnam, l’aversion du Fantôme de la Liberté pour
“l’américanisme borné et triomphal” de Reagan
et même l’opposition résolue des terroristes
québécois à l’ONAN.
Dostoïevski et Conrad, dans Les Possédés et dans
L’Agent secret, et Andreï Biély, dans Pétersbourg,
orchestraient un véritable défilé d’idiots, de
sadiques, de cyniques oisifs et de cas œdipiens,
et les romanciers américains ont, pour l’essentiel, poursuivi dans cette veine de personnages
méprisables. Susan Choi reproduit avec dégoût
le jargon marxiste et les jurons qui semblent avoir
caractérisé le discours des militants armés de
la Nouvelle Gauche américaine ; l’un des personnages de Richard Grossman achemine des
fonds pour la Mafia, tandis qu’un autre agresse
sexuellement des enfants ; et Philip Roth songe
avec une colère mêlée de tristesse à cette “idiote,
idiote de Merry… mon enfant bègue, hargneuse et
imbécile”. La grande différence est que Dostoïevski et Conrad déploraient la cause tout
autant que la tactique de leurs assassins et vandales. Nos romans terroristes, en revanche, ont
en général témoigné une certaine sympathie à
l’égard des revendications des terroristes gauchistes américains, même si cela est noyé dans
la romance familiale et l’inadaptation sociale. A
côté du rejet dédaigneux, on peut déceler une
certaine identification et même de l’admiration.
Ajoutons à présent une ultime boucle au
nœud : il est clair que le terrorisme de fiction,
surtout lorsqu’il s’inspire de faits historiques,
parasite en quelque sorte le réel. Le roman terroriste exploite l’aura de la violence qu’il
condamne – et transforme de fait les terroristes
réels en agents de publicité du livre. Il est intéressant de noter que DeLillo n’a plus écrit de
fiction sur le terrorisme depuis Mao II, comme
s’il était parvenu à la conclusion suivante : s’il
est vrai que romanciers et terroristes se font
concurrence pour créer du sens, alors le romancier doit peut-être s’abstenir d’aider le terroriste
à y parvenir.
Imaginons que vous souhaitiez attaquer et
rejeter tel ou tel aspect du mode de vie américain : son narcissisme démesuré et addictif (Foster Wallace) ou bien l’accueil inhospitalier qu’il
réserve au radicalisme politique. Il se peut également que vous soyez hostile à l’idée de la
famille nucléaire comme rempart contre la solitude et l’angoisse – comme semble l’être Philip
Roth, en dépit des souvenirs attendris qu’il garde
roman américain pour thématiser son ambition
et son impuissance.
Bien entendu, les romanciers continueront
à écrire sur le terrorisme. Ce qui paraît improbable, en revanche, c’est qu’ils continuent d’écrire
de l’intérieur, et avec la même sympathie, sur les
auteurs réels d’attentats. La nouvelle réalité accablante de la terreur poussera ceux qui oseront
aborder le sujet soit vers un “littéralisme” excessif, soit vers la fable. Telle est en tout cas l’impression qui se dégage de deux textes publiés
récemment et vraisemblablement commencés
après le 11 septembre.
D
C
de sa propre famille – et que vous vouliez la
dynamiter. Et, bien entendu, vous pouvez aussi
souhaiter attaquer le fait que c’est précisément
l’attaque qui attire l’attention. Ainsi, débordant
de cette agressivité rageuse dont témoignent
Flaubert et Lawrence, lettre après lettre, dans
leur correspondance, vous concevez votre attentat. Vos cibles sont réelles, même si la bombe
que vous lancez est imaginaire.
Le roman terroriste a connu un remarquable
épanouissement au cours des années 1990, et
nous pouvons hasarder quelques explications à
ce phénomène, explications qui s’appliquent aussi
au ressentiment et à la colère du romancier.
Jamais auparavant la société du spectacle n’était
allée aussi loin ; jamais le roman n’avait semblé
à ce point marginal ; jamais depuis un siècle les
terroristes n’avaient joui d’une telle aura ; et jamais
la gauche n’avait semblé aussi discréditée ou aussi
nécessaire. On avait le sentiment déprimant que
l’Histoire était parvenue à son terme, que toute
rébellion était aussitôt récupérée commercialement ou vouée à sombrer dans la folie. Le terroriste américain fictionnel s’élevait contre cet
état de chose – et capitulait devant lui. Et cela
devint peut-être le principal moyen qu’avait le
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
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ans La Croisade des enfants, qui constitue
la partie centrale du Livre des jours, de
Michael Cunningham, le Manhattan nerveux d’aujourd’hui est sous la menace
d’une cellule de jeunes orphelins terroristes. Les
garçons se font sauter avec leurs victimes, en récitant des vers de Walt Whitman, dont ils partagent le monisme démocratique : tout – vie et
mort, jeunes et vieux, riches et pauvres – est égal
et identique. Une fable propagandiste métaphysique s’insère mal dans les conventions du
polar et suscite aussitôt l’inévitable objection :
ce n’est pas ainsi que les choses se passent. C’est
plutôt le problème inverse qui trouble le lecteur
du livre de Nicholson Baker Contrecoup, dans
lequel deux hommes, dans une chambre d’hôtel de Washington, discutent de l’intérêt d’assassiner le président Bush. Ce livre comique et
sombre suscite cependant le malaise en raison
de l’exacte ressemblance entre la cible envisagée
et l’actuel occupant de la Maison-Blanche.
Le desperado malchanceux de Baker comme
le petit garçon perdu de La Croisade des enfants
finissent par être dissuadés de mettre leurs plans
à exécution. Cela reflète certainement l’ardent
désir que nous avons tous aujourd’hui. Et ni l’un
ni l’autre de ces personnages n’est décrit de l’intérieur. Malgré tout, ces deux courtes œuvres
soulignent la difficulté qu’il y a aujourd’hui à
créer un personnage de terroriste ; le résultat
risque de paraître ou trop réel, ou trop fictif, et
l’équilibre romanesque idéal entre fiction et réalité d’être impossible à atteindre.
Reste que le roman terroriste répondait à un
besoin et que ce besoin demeure malgré la disparition, ou du moins la crise, de ce genre littéraire. Ce besoin, pour dire les choses simplement, est celui de rupture : rompre de façon
imaginaire des choses réelles, exercer une violence symbolique intense à l’égard de toutes les
formes de cliché, écrire comme si les mots possédaient le pouvoir révolutionnaire qu’ils n’auront jamais. Si je ne m’abuse, les personnages de
roman ne seront plus aussi nombreux à verser
dans le terrorisme : le terrorisme autochtone de
fiction nous rappelle la vraie terreur internationale. Et, comparée aux hécatombes régulièrement provoquées par le djihad mondial, la violence fictionnelle semble d’une modestie quasi
pathétique. L’Agent secret ne relate rien de plus
qu’un projet d’attentat contre l’Observatoire
royal de Greenwich, et la campagne d’explosions
contre les statues dans Léviathan, de Paul Auster, est tout aussi insignifiante. Mais, ces explosions étant le fait d’un écrivain raté, cela suggère
que l’œuvre d’un romancier n’est peut-être guère
plus, dans le fond, qu’une succession de farces,
une poignée de graffitis historiques.
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
Benjamin Kunkel
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p o r t ra i t
Enric Canut
Il en fait tout un fromage
EL MUNDO
Madrid
L’homme a la barbe fournie, joliment poivre et sel, et
les doigts dodus ; il est souriant, ses
yeux vert amande pétillent et sa
silhouette généreuse, nourrie de festins
et de douceurs, est à l’image de sa joie de vivre. Enric
Canut est né à Barcelone en 1956 et il sent le fromage. A des kilomètres. Même si, dans son cas, il faut
le prendre au sens figuré et comme une preuve d’affection.Voilà qui nous incite à nous intéresser à celui
qui serait, dit-on, le plus grand spécialiste espagnol
de ce produit laitier. Voire LE grand expert du fromage en Europe, avec tout le respect dû aux Français et aux Suisses… En tout cas, les Américains lui
rendent un véritable culte et l’ont surnommé, avec
le magazine Food &Wine, le “cheese guru”, le gourou
du fromage.
Mais, avant d’en arriver aux raisons d’une telle
gloire médiatique, il nous faut plonger dans les racines
pyrénéennes et la riche carrière de cet hommeorchestre. Ingénieur agronome, saunier, scénariste,
acteur dans sa jeunesse, consultant pour la FAO
(Organisation des Nations unies pour l’alimentation
et l’agriculture), chef d’entreprise, écrivain, amateur
de virées entre amis, brillant causeur… Il a parcouru
l’Espagne de long en large à la recherche de fromages
artisanaux. Mais aussi le monde entier, flairant
méthodes d’élaboration, techniques et savoir-faire
ancestraux. Enric Canut ou l’histoire de l’homme au
nez dans le fromage. Le fromager par excellence.
C’est sur son sourire moqueur que se conclut un
superbe après-midi à Gerri de la Sal, dans la province
catalane de Lérida. Nous sommes postés sur l’imposant balcon de sa demeure de style moderniste
(1923) dans le murmure de la rivière Noguera Pallaresa, admirant les versants verdoyants des Pyrénées.
Avec le café vient le temps du souvenir. C’est ici que
tout a commencé. “Gerri, c’est le cordon ombilical qui
me relie à la vie et à la terre. C’est ici que j’ai su que j’allais rester en contact avec la campagne. J’ai d’abord voulu
être ingénieur des eaux et forêts, parce que c’était le métier
d’un ami de ma famille, qui nous rendait visite avec sa
femme, très jolie, ses quatre petites filles blondes et sa Jeep.
En plus, ils avaient une maison à Escós [dans la province
de Lérida également], explique Enric Canut. Mais j’ai
dû partir faire mes études à Madrid, et j’ai finalement
choisi de devenir ingénieur agronome.”
Cette grande famille a donc fait naître une vocation. Enric Canut n’a pas épousé l’une de ces petites
blondes, mais sa chère Georgina, enseignante de son
état, qui a su soulager de nombreuses mésaventures.
Le Catalan fait défiler sa vie. Avant-dernier d’une
fratrie de cinq, il doit se débrouiller seul dès l’âge de
15 ans, à la mort de son père. Il sera l’avant-dernier
saunier de la région, traînant des sacs de 25 kilos
pour 2 malheureuses pesetas par kilo de sel. C’est
avec enthousiasme et grâce à ses économies qu’il
sillonne l’Europe chaque été. Hippie de cœur plus
que par conviction, il fourre son nez pour la première
fois en 1977 dans ce qui va devenir son doctorat, sa
passion, son sacerdoce : le fromage. “Des amis hollandais qui venaient passer leurs étés à Gerri m’ont trouvé
une ferme à 40 kilomètres d’Amsterdam où travailler
comme garçon de ferme et apprendre l’élevage. Avec mon
beau diplôme d’ingénieur agronome, je ne savais même
pas conduire un tracteur, reconnaît-il. Ils avaient
50 vaches frisonnes et produisaient du lait, mais aussi
du gouda. Ç’a été une révélation. Une fois rentré, j’ai fait
mon mémoire de fin d’études sur le gouda de Boeren
Kaas, le nom de cette coopérative agricole.Tout ce que
j’ai appris là-bas, je n’ai cessé de m’en servir toute ma
vie professionnelle.”
Le récit fait un bond de trente ans. De la Hollande
de l’adolescence à l’entreprise de la maturité, à Sort,
dans la province de Lérida, à quelques kilomètres du
refuge familial de Gerri. “Nacho,
allons retourner ces fromages”, s’in- ■ A lire
quiète Enric Canut en nouant un Sa passion pour
tablier blanc. La vie suit son cours le fromage a poussé
routinier à la fromagerie. La journée Enric Canut
du gourou et de ses disciples s’écoule à publier plusieurs
entre caillages, fermentations et ouvrages sur
emballages, les pieds pataugeant la question :
dans le petit-lait. Une odeur aigre recettes, histoires,
flotte dans l’air. Leurs mains palpent catalogues. Tout
est bon pour ce
la molle matière première comme le
gourou pas comme
font les enfants avec la pâte à mode- les autres. Parmi
ler. Nous sommes à Tros de Sort, ses livres, Quesos
une fromagerie aux murs immacu- españoles :
lés et aux vastes chambres froides. ases en la mesa,
“Le nom de la fromagerie est un palin- comodines en
drome : il se lit de la même façon dans la cocina [Fromages
les deux sens.C’est une idée de ma fille. espagnols :
C’est un nom très musical.En catalan, les as sur la table,
tros signifie ‘morceau’,mais aussi ‘pré’. les jokers
en cuisine, Editorial
Mais c’est aussi sort, ‘chance’, à l’enEverest, non
vers. C’est donc un ‘morceau de traduit], coécrit
chance’!” s’enthousiasme Enric.
avec un chef
Depuis 1995, à Tros de Sort, espagnol renommé,
ils travaillent dur pour que la Carlos D. Cidón.
chance reste de leur côté. Cent
trente kilos de fromage sont produits quotidiennement, 40 tonnes par an. Ces produits, tous au lait
cru (pâtes molles à croûte fleurie, pâtes fermes, fromages à double fermentation), se vendent autour de
8 euros le kilo. Derrière Tros de Sort, il y a cinq associés et Enric est le visage de la marque et son chargé
de relations publiques. La fromagerie possède
5 fermes, où 160 frisonnes produisent quelque
4 500 litres de lait par jour. Une goutte dans l’océan
des 171 millions de litres de lait produits par l’Espagne tous les jours, mais un bel effort dans un pays
où la consommation de fromage stagne : l’Espagnol
mange 9 kilos de fromage par an, rien d’exceptionnel quand on sait que la moyenne européenne est de
12 kilos et qu’un Français en dévore 25.
Ignorant les statistiques, Canut déambule dans
ses prés, tel le héros d’une fable d’Esope. Au milieu
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
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des trèfles et des gazouillis, son portable retentit. She
Loves You, des Beatles, fait office de sonnerie et se
mêle aux mugissements. Enric Canut, mi-pasteur,
mi-yuppie, partage sa vie entre la campagne et les
aéroports. Cours, rapports sur le fromage dans le
monde entier… Comme responsable de la sélection
de produits gastronomiques de Vinoselección, un
club d’amateur de vins et de gastronomie dont le
catalogue propose à ses 50 000 adhérents espagnols
des produits de grande qualité, il a fouillé les coins
les plus reculés d’Espagne et d’Europe. Avant de
s’atteler, dans les années 1980, à cette succulente
mission, l’homme a parcouru des centaines de milliers de kilomètres pour trouver des fromages artisanaux. “Les gens de l’Alimentaria, le salon de l’alimentation de Barcelone, cherchaient un spécialiste. J’ai
été choisi pour partir à la recherche de fromages artisanaux en Catalogne. Je leur ai présenté mon étude en
1978, elle leur a beaucoup plu.” Canut passe sa région
au peigne fin et en rapporte plusieurs trouvailles,
dont le délicieux Ossera de la Sierra del Cadí, dans
la province de Lérida.
Son rapport laisse à ses lecteurs un goût de revenez-y. Si bien que Miguel Escobar, le directeur de
l’Alimentaria, fait de nouveau appel à lui en 1980.
Même mission, sur un théâtre d’opérations différent : recenser dans toute l’Espagne les fromages
artisanaux (autrement dit illégaux, aux yeux des autorités sanitaires). “J’ai passé deux mois et une semaine
sans rentrer chez moi, parcourant en moyenne 500 kilomètres par jour. J’étais aidé par divers critiques gastronomiques de l’époque”, se souvient Enric Canut. Ce
périple en quête des fromages nichés dans les replis
de notre géographie n’a pas été sans risque. Le salon
de Barcelone monte un stand autour des produits
trouvés par Canut ; il reçoit la visite du ministre
de l’Agriculture de l’époque, Jaime Lamo de Espinosa. Constatant l’origine illégale des fromages, celuici s’interroge tout haut : “Et maintenant, qu’est-ce que
je fais ? Je ferme votre stand ?” Après avoir goûté à ces
trésors méconnus, il capitule : “Il ne me reste plus qu’à
vous féliciter, monsieur Canut.”
Résultats de ses road movies laitiers, les rapports
d’Enric Canut permettent de légaliser nombre de fromages qui n’existaient alors que dans un flou total.
“La grande année a été 1984, quand le ministère de
l’Agriculture m’a chargé d’une étude. Celle-ci concluait
que plus de 20 % de la production espagnole était artisanale, donc illégale.” Il importait de faire entrer dans
la légalité ces mets délicieux qui faisaient alors le bonheur du Premier ministre socialiste Felipe González.
“Enric, le fromage parfait existe-t-il ? — Il existe toujours un fromage idéal pour un instant exceptionnel.”
Il pleut sur les Pyrénées. Enric semble se souvenir de cette époque bénie où il parcourait l’Espagne pour, comme un passeur, ramener en ville des
passagers clandestins odorants : des fromages sans
papiers en attente de régularisation. Enric Canut les
a remis dans le droit chemin. Pour le plus grand bonheur de nos papilles.
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
Javier Caballero
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Rosa Munoz
●
■ L’Etivaz.
La perfection
en matière
de gruyère.
■ Boursault.
Un fromage
français qui mérite
vingt sur vingt.
■ Gouda.
La découverte
d’un fromage
doux et onctueux.
■ Gorgonzola.
Le meilleur
du monde dans
la famille des bleus,
selon Canut.
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■ Las Garmillas.
L’un des fromages
les plus anciens
d’Espagne.
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
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Jamie James/Medina/NB Pictures/Contact Press Images
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Parade
dans les rues de
La Nouvelle-Orléans.
Photographies
de Jamie James
Medina/NB
Pictures-Cantact
Press Images
LENTE RENAISSANCE À LA NOUVELLE-ORLÉANS
Katrina Song
Un an après le passage
de l’ouragan, seule la moitié
de la population est revenue.
Dans cette ambiance désolée,
des musiciens essaient
de faire revivre la ville
qui fut le berceau du jazz.
THE OBSERVER
Londres
DE LA NOUVELLE-ORLÉANS
ous sommes dans la maison en ruine de Michael
White, dans le quartier de Gentilly, à La NouvelleOrléans. Sur un mur, un crucifix marque l’endroit
où se trouvait son lit. Une copie d’une photo du
clarinettiste George Lewis, un enfant du pays, est punaisée sur le papier peint qui part en lambeaux. Il y a un
an, l’ouragan Katrina plongeait la vie de White dans
le chaos. L’homme, âgé de 51 ans, se tient aujourd’hui
au milieu des décombres, le visage sans expression. Il
se passe une main sur le crâne pour se réconforter, tout
en serrant de l’autre les clés de sa voiture. Une voiture
N
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
59
qui est devenue sa maison. “Vous voyez la certitude qu’il
y a dans ses yeux ?” dit-il en montrant la photo de Lewis.
“C’est ça qui est important.Tout le reste a été détruit, et c’est
la seule chose qui ait résisté, à part la croix.” Professeur
de culture afro-américaine à l’université Xavier,White
est aussi un clarinettiste renommé et il croit en Dieu.
“Mais je crois aussi en l’esprit de La Nouvelle-Orléans et de
sa tradition musicale. Cette photo est pour moi un symbole
de force, elle me donne le courage de continuer. L’esprit y
est présent, il est là pour me donner espoir.”
Jusqu’au 29 août 2005, jour où Katrina a emporté
les digues inadaptées et mal entretenues qui étaient
censées protéger La Nouvelle-Orléans, la maison en
bois de White se dressait fièrement au bord du canal
de London Avenue. C’était un véritable musée du DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
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re p o r t a ge
jazz, un mausolée dédié à la grande forme d’expression musicale née à La Nouvelle-Orléans. Il y avait
là des milliers de livres, dont beaucoup avaient été dédicacés à White par leurs auteurs. Sur des rayonnages de
2 mètres faits sur mesure s’alignaient des milliers de CD,
cassettes, disques et vidéos. Beaucoup étaient rares,
irremplaçables. Les murs d’un petit appentis adossé
à la maison étaient recouverts d’étagères où plus de cinquante clarinettes de collection – la plus ancienne datant
des années 1890 – reposaient dans leurs étuis doublés de velours bleu nuit. Beaucoup étaient passées
entre les mains des plus grands jazzmen du monde.
La bibliothèque n’est plus aujourd’hui qu’un
pitoyable tas de papier mâché qu’il faut escalader pour
accéder à la pièce qui servait de bureau. Beaucoup
de CD et de disques ont été réduits en miettes, d’autres
ont été emportés pour être nettoyés. Les étagères à clarinettes sont devenues une morgue sinistre où les instruments rouillent dans leurs étuis devenus des cercueils. “C’est très dur, poursuit White. Lorsque je me réveille
le matin, j’ai l’impression que ce n’est pas réel. Je fais des
cauchemars où je revis l’inondation. J’avais tellement de
choses que je n’aurais pas pu tout mettre à l’abri, mais j’aurais aimé avoir une heure de plus, une seule. Je n’arrête pas
de penser à cette heure imaginaire. Si je l’avais eue, j’aurais pu sauver…”
Dans la salle de séjour, aspergée d’eau de Javel pour
éliminer le plus gros de la moisissure, nous retrouvons
un vestige d’une conférence donnée par White dans un
hôtel de La Nouvelle-Orléans, un morceau de papier
sur lequel on peut lire : “Le récital de jazz a été déplacé
à Arcadia.” White le fixe un long moment du regard,
puis il sort. Il a besoin de respirer.
Katrina a fait plus de 1 800 morts, inondé 80 % de
la ville, jeté près de un demi-million de personnes hors
de chez elles et laissé une zone sinistrée à peu près de
la taille du Royaume-Uni. Mais La Nouvelle-Orléans
avait déjà des problèmes avant que l’ouragan ne s’abatte
sur elle. Beaucoup pensaient que la culture et la musique
locales étaient vouées à une mort lente, inéluctable,
et trouvaient que la ville avait depuis longtemps oublié
de prendre soin de son patrimoine. Le “big business”
était roi, et les promoteurs immobiliers s’arrachaient le
moindre bout de terrain. Dans la rue, en revanche, la
musique continuait à être le sang qui faisait vivre l’ancienne capitale de la Louisiane. C’était une source de
revenus et un moyen d’évasion. “Man ! La musique était
une façon de s’en sortir”, explique Juvenile, le plus célèbre
des rappeurs issus d’une ville qui a peut-être été bâtie
“Man ! Le rap
était la meilleure façon
de s’en sortir”
Jamie James/Medina/NB Pictures/Contact Press Images
●
Les débris
d’un juke-box.
sur le jazz mais qui aujourd’hui écoute du hip-hop.
Nous sommes dans sa suite, au 42e étage du Sheraton,
dans Canal Street, en train de parler de son dernier
album, Reality Check. Celui-ci contient quelques chansons en rapport avec Katrina, dans lesquelles il laisse
libre cours à sa colère.
D’ici, on a vue sur toute la ville. Elle est piquetée
de centaines de taches bleues. Ce ne sont pas des piscines mais des bâches tendues sur les toits troués. Le
rappeur indique un bloc d’immeubles gris-brun : ce
sont les Magnolias, l’une des cités de la ville. C’est là
qu’il a grandi. “C’était soit le sport,soit la musique, racontet-il. Très peu sortent d’ici autrement. Il n’y a pas d’explication à ça. C’est une sorte de piège. Beaucoup de ces gens
n’avaient jamais quitté la ville avant cet ouragan. Le grand
truc qu’ils te diront, c’est qu’ils sont piégés, qu’ils n’ont pas
de travail, pas d’argent et nulle part où aller. Piégés, quoi.”
On peut difficilement dire aujourd’hui que la
musique est en pleine forme, même sous sa forme la
plus brute. Mais, si l’on fait un peu attention, on s’aper-
Le clarinettiste
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Michael White
photographié
à son domicile
encore en ruine.
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çoit que l’esprit de ce que tout le monde ici appelle “la
vraie Nouvelle-Orléans” est intact. “Je vous mets au défi
de passer un seul jour dans cette ville sans entendre de la
musique live”, déclare Ben Jaffe. Ses parents ont fondé
en 1961 Preservation Hall, le club de jazz du French
Quarter, le Quartier français. Ben est maintenant bassiste dans le Preservation Hall Jazz Band. “On ne peut
pas marcher dans la rue sans entendre quelqu’un jouer”,
poursuit-il. Et il a raison. La Nouvelle-Orléans a perdu
50 % de sa population, c’est pratiquement une ville
fantôme où même les restaurants ouverts vingt-quatre
heures sur vingt-quatre ferment à l’heure du déjeuner parce qu’il n’y a plus rien à manger ou plus de personnel, des quartiers entiers sont en train de pourrir,
mais la musique est partout, que ce soit sous forme de
hip-hop, de bounce, de fanfares ou de jazz traditionnel.
L’un des plus gros problèmes des musiciens de
La Nouvelle-Orléans est le logement. Avant Katrina,
environ 3 000 musiciens professionnels travaillaient
dans la ville. Ils ne sont plus que 1 000 aujourd’hui. La
pénurie de logements et les loyers exorbitants demandés pour ceux qui restent les empêchent de revenir. Ben
Jaffe a créé une association, la New Orleans Musicians’
Hurricane Relief Fund, afin de réunir des fonds pour
aider les musiciens à trouver un toit et à leur mettre un
peu d’argent dans les poches. Certains font huit heures
de route depuis Houston, Dallas, Austin, Atlanta, ou
quelque autre endroit où ils vivent aujourd’hui, pour
venir jouer à La Nouvelle-Orléans.
L’association de Jaffe n’est pas la seule sur la
brèche. D’autres organisations essaient de remettre
la ville debout, comme la Musicians’ Clinic. Créée en
1998, elle offre des soins de santé aux musiciens, dont
la plupart vivent en dessous du seuil de pauvreté national. L’établissement est aujourd’hui une véritable
planche de salut pour beaucoup de musiciens malades
et dans le dénuement. “C’est ici qu’est née la musique
américaine, et pourtant beaucoup de nos musiciens meurent dans la pauvreté et de maladies que l’on pourrait éviter”, s’indigne Bethany Bultman, une bénévole qui
travaille d’arrache-pied depuis le passage de Katrina.
“Ce sont des gens qu’on admire dans le monde entier, mais
la ville ne fait rien pour eux. Plusieurs sont morts brusquement d’arrêt cardiaque dus au stress ou d’attaque cérébrale, comme ce bluesman de 30 ans qui jouait pendant
des heures, pour quelques pièces, dans Jackson Square. Il
est tombé raide mort. Quand on perd tout ce pour quoi on
a travaillé toute sa vie… c’est dur.”
Bethany Bultman, comme beaucoup d’habitants
de La Nouvelle-Orléans, en veut au gouvernement américain. “Je crois que le président aimerait beaucoup faire de
La Nouvelle-Orléans une ville républicaine [c’est actuellement une ville démocrate dans un Etat républicain],
en retirer la population africaine-américaine et la remplacer par des terrains de golf et des gratte-ciel pour les gens du
Michigan et duWisconsin, et la transformer en un LasVegas
du Sud. Pour moi, La Nouvelle-Orléans est une île fantastique des Caraïbes qui a été tirée en cale sèche ici. On
ne peut pas dire que je raffole des Français, mais j’en viendrais à souhaiter qu’ils trouvent une erreur dans l’acte de
vente de la Louisiane et qu’ils nous rachètent.”
Dans Upper Ninth Ward, l’un des secteurs les plus
durement touchés, des ouvriers construisent des maisons sur un emplacement vide. Un calme lugubre règne
dans les rues jonchées de débris, mais, sur le terrain de
3 hectares, des volontaires venus des quatre coins des
Etats-Unis donnent du marteau, de la scie et de la
pioche à qui mieux mieux. Ils bâtissent 75 nouvelles
maisons pour le Village des musiciens – un projet de
l’association Habitat for Humanity, soutenu par Harry
Connick Jr et Branford Marsalis. Le plan avait déjà été
tracé avant Katrina – beaucoup de problèmes ne datent
pas d’aujourd’hui, et la tempête les a simplement fait
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
Antoinette K-Doe
avec la statue de son
dernier mari, Ernie
K-Doe, chanteur
de légende de la ville.
ressortir –, mais la réalisation du projet est aujourd’hui
plus urgente que jamais.
Freddy Omar est l’un des premiers musiciens à avoir
reçu la clé de sa nouvelle maison dans le Village. Cela
s’est passé le 1er juin, date officielle du début de la saison des ouragans. Originaire du Honduras, Omar vit
à La Nouvelle-Orléans depuis treize ans. Sa musique
est un mélange de salsa, de merengue, de cha-cha-cha
et de latin jazz, et il a beaucoup de fans. “Je suis néoorléanais et j’aime cette ville”, m’a-t-il dit au mois de mai
devant les fondations de son futur logis. “Ce village
est une grande chance pour moi. Il va y avoir une Maison de la musique juste en face de chez moi et je vais pouvoir profiter de toutes ses ressources. J’espère pouvoir offrir
un peu de mes origines culturelles à cette communauté.”
Tout le monde n’est pas aussi positif. Beaucoup
pensent que les digues ont été rompues délibérément
pour inonder les quartiers pauvres (et noirs) et préserver les quartiers riches (et blancs) comme le Quartier français où les visiteurs affluent en masse et laissent la majeure partie des 4 milliards de dollars que
le tourisme rapporte à la ville. Les thèses de ce type suscitent une forte adhésion dans les cités et les quartiers noirs pauvres où le touriste ne s’aventure jamais.
Le rappeur 5th Ward Weebie m’a fait visiter son
quartier. J’avais espéré le rencontrer à Houston, mais
il avait refusé, faisant remarquer qu’il n’était pas de
Houston et qu’il n’était pas un réfugié : il représente
“Nola”, La Nouvelle-Orléans, en Louisiane.
En chemin, nous nous sommes arrêtés à une stationservice parce que Weebie voulait s’acheter une nouvelle
casquette. Sur le parking, ça trafiquait dur. Des types
vendaient des DVD directement “tombés du camion”.
A l’intérieur du magasin, le rappeur a choisi une casquette de Nola avec le mot Katrina brodé sur le côté,
et il a eu son discount “spécial Weebie”. Parmi les marchandises étalées autour de nous, au milieu des vestes
baggy et des tee-shirts Lacoste de contrefaçon, on trouvait des petites balances de poche pour les revendeurs
de drogue, des menottes et des briquets. Sans Weebie
dans sa nouvelle Jaguar et ses vêtements tout neufs,
nous n’aurions pas pu venir ici avant Katrina – ni
aujourd’hui. Trop dangereux. Alors que nous approchions de la rue où il avait grandi, des jeunes en voiture ont fait semblant de tirer sur nous par la vitre baissée. Puis ils ont jailli de la voiture en se moquant de
notre peur évidente, avant d’accueillir un Weebie sidéré
avec des poignées de main compliquées.
Dans Dumaine Street, devant l’ancienne maison
du rappeur, un enfant jouait avec un pistolet en plastique. Son père, Gu, 26 ans, m’a parlé de ses activités
de dealer en fumant un joint. “Il était pas question que
j’évacue”, m’a-t-il dit lorsque je lui ai parlé de Katrina.
“Quand un ouragan frappe, c’est là qu’on fait le meilleur
business.” Les consommateurs de crack viennent d’un
peu partout chercher une dose pour passer l’orage. Bref,
la rue “style Nouvelle-Orléans”. “Tu pouvais pas sortir
dans le quartier sans deux putains”, poursuit Gu sur un
ton agressif en pointant un doigt vers moi et en crachant dans le caniveau. “Mais j’allais pas bouger.” Il n’est
allé au Superdome que lorsque l’eau a commencé à
monter.Tous les habitants de La Nouvelle-Orléans ont
leurs histoires sur Katrina, mais, ici, la colère contre les
autorités, qui ont si longtemps ignoré les problèmes qui
Des musiciens admirés
dans le monde,
négligés par les autorités
Jamie James/Medina/NB Pictures/Contact Press Images
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Un an après…
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suppuraient partout dans la ville, est palpable. “J’étais
au Superdome[grand stade couvert du centre-ville qui servait de refuge aux sans-abri], et tout ce qu’on t’a raconté
est vrai, continue Gu. L’eau qu’on nous donnait là-dedans
était bouillante. Putain, si t’avais des glaçons, c’était comme
si t’avais des diamants.”
Ici, l’ouragan n’a pas étanché la soif de musique.
Katrina a donné une direction à l’énergie de Weebie.
Jusqu’à récemment, il faisait le type de musique qu’on
entend dans les fêtes des cités, avec des rythmes simples
et des paroles simples. Aujourd’hui, il se sent concerné
par la politique et a sorti des chansons comme Da
Katrina Song, où il peste contre la façon dont les habitants de la ville ont été traités.
Le lendemain, nous avons eu beaucoup de mal à
trouver un taxi. Lorsque nous demandons au premier
chauffeur de nous conduire à la cité Saint-Bernard, à
Gentilly, point de départ du défilé, il nous ordonne
de descendre. “Je ne vais pas dans les cités. Sortez de
ma voiture.Tout de suite.” Le second chauffeur nous
chambre pendant tout le trajet : “J’écouterai les infos tout
à l’heure, pour voir si on parle de vous.Vous voulez que je
prévienne quelqu’un quand vous serez morts ?”
Nous sommes maintenant dans une autre NouvelleOrléans, très différente. Ici, la musique est faite pour
les gens. Elle est à l’état brut, passionnée, pleine de vie.
En bon touriste, je porte un tee-shirt de Nola. Plusieurs
femmes viennent danser avec moi et me remercient
pour l’intention. Il y a ici un sentiment de défi et de
fierté. De célébration. On voit bien comment la géographie a fait la différence entre ceux qui ont survécu
et ceux qui ont souffert. Nous arrivons à un passage
souterrain. Je me souviens l’avoir vu aux informations
il y a neuf mois : les images montraient des corps flottant près d’un panneau “stop” à peine visible. Il est
salué aujourd’hui par un crescendo dans les trompettes
et les tubas.
Le même soir, nous tombons sur Phil Frazier, un
musicien du ReBirth Brass Band. Il se balade dans la
rue, tuba à l’épaule. On le regarderait d’un air bizarre
n’importe où ailleurs, mais ici personne ne s’étonne.
Les ReBirth sont pour ainsi dire le son de La NouvelleOrléans d’aujourd’hui. Ils marient les cuivres de fanfare avec les rythmes et les refrains entraînants du hiphop local, le bounce. Les gens finissent toujours par
savoir où ils sont, et le groupe se retrouve vite submergé
de fans prêts à faire la fête.
Phil se rend à la fête d’anniversaire d’un ami, où
ReBirth va jouer, et il nous invite à l’accompagner. Nous
arrivons dans un quartier dévasté qui donne l’impression d’avoir été bombardé. A l’angle d’une rue se trouve
un petit bar sans fenêtres.Tout le monde est là : jeunes
et vieux, Noirs et Blancs. L’ambiance est chaleureuse,
les gens sont accueillants. Deux vieux types sont assis
à l’extérieur sur des chaises en plastique. Le rythme du
bounce cogne à l’intérieur. La voix de Juvenile emplit la
pièce, il hurle “Back tha ass up”… Quelques femmes
imposantes font exactement ce qu’il dit : elles remuent
leur vaste derrière de bas en haut au rythme de la
musique, leurs dents en or étincelant sous les spots.
Puis quelqu’un coupe la musique, et les ReBirth entrent
dans la place avec trompettes, trombones et tuba. Ils
sont un peu chancelants, eux aussi ont fait la fête, et ils
se lancent dans un hybride “fanfare-bounce” qui est
loin d’être leur meilleur cru mais n’en fait pas moins
hurler la foule en délire.
Nous nous retrouvons à l’extérieur un peu plus tard.
Nos oreilles sifflent encore, et Phil est euphorique. Il
s’apprête à sauter dans sa voiture pour rejoindre le lieu
de concert suivant. “Y’a rien comme Nawlins, mec !”
s’écrie-t-il en balayant des deux mains le quartier silencieux et dévasté, et le bar où la fête bat son plein.
“Katrina ne lui a pas fait de mal.”
Carl Wilkinson
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
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économie
■ économie
EADS, un
placement sûr
pour Poutine p. 64
i n t e l l i g e n c e s
Redistribution des cartes au sein du FMI
FINANCES Comment donner
■
Clonage :
les promesses
trompeuses de
Robert Lanza
p. 65
Se débarrasser
des déchets
nucléaires,
enfin p. 66
■ multimédia
Ces séries qui
font le bonheur
de la télé p. 68
plus de voix à la Chine sans dépouiller
l’Afrique ? Tel est le casse-tête
qui attend les membres
du Fonds monétaire la semaine
prochaine à Singapour.
THE ECONOMIST
Londres
e Fonds monétaire international
(FMI) a été créé à Bretton
Woods, dans le New Hampshire,
par des négociateurs de haut vol
[le but était, en juillet 1944, de préparer la reconstruction et le développement économique du monde
après la guerre]. Mais, au moment
de partager le pouvoir au sein de la
nouvelle institution, ses fondateurs
se sont livrés à des calculs bien peu
glorieux. Le “quota” de voix dévolu
à chaque pays a été défini selon une
formule complexe, qui prenait en
compte la taille de chaque économie,
ses réserves de change, son degré
d’ouverture et sa stabilité. De l’aveu
même de son inventeur, il s’agissait
d’un mécanisme subtil, soigneusement conçu pour donner le résultat
prédéfini par les Américains.
Le Fonds essaie aujourd’hui de
se débarrasser de ce système et de
L
Dessin de Silvia
Alcoba paru dans
El Periódico de
Catalunya, Barcelone.
ses nombreux dérivés. Fin août, son
conseil d’administration a examiné
un projet de réforme des quotas qui
sera soumis aux [184 pays] membres
de l’organisation, lors de son assemblée générale, du 12 au 19 septembre
à Singapour.
Ces quotes-parts constituent un
miroir déformé de l’économie
actuelle, en partie parce qu’elles doivent faire trois choses en même
temps : elles déterminent le nombre
de voix dont dispose un Etat au
conseil, le montant de sa contribu-
MOINS D’EMPRUNTEURS
Crédits et prêts du FMI par région,
en milliards de droits de tirage spéciaux* (DTS)
* Unité de compte
dont la valeur
est calculée
à partir d’un panier
de monnaies.
Le 31 août, 1 DTS
valait 0,86 euro.
* Au 30 juin.
Source : FMI
■ sciences
●
2000
2002
2004
2006*
Moyen-Orient
Amérique latine et Caraïbes
Europe (dont Russie et Turquie)
Asie
Afrique
tion financière et la somme qu’il peut
éventuellement emprunter. Elles
n’ont pas été révisées depuis janvier 1999, et, même si l’on s’en tient
à la bizarre formule d’origine, beaucoup de pays sont maintenant sousou sur-représentés. Le directeur
général, Rodrigo de Rato, veut remédier à ce problème en procédant en
deux étapes sur les deux prochaines
années. En premier lieu, il propose
de distribuer des voix supplémentaires à quelques pays sous-représentés (probablement la Chine, qui
a 2,94 % des voix, la Corée du Sud,
le Mexique et la Turquie). En second
lieu, il prévoit une plus large allocation des voix et un nouveau mode
de calcul. Cette seconde étape sera
difficile à mettre en œuvre, parce
qu’on ne peut pas retirer des voix à
des Etats qui refusent de les céder.
Or, les dirigeants politiques, qui se
révèlent d’une grande mesquinerie,
s’accrochent à chacune de leurs
107 635 voix (le nombre dont dispose le Royaume-Uni, et, curieusement, la France) comme s’il s’agissait de 107 635 km 2 de territoire
national.
Les Américains réclament une
nouvelle formule donnant la part du
lion au PIB, le critère le moins arbitraire pour mesurer le poids d’une
économie. Elle leur convient d’autant mieux qu’ils représentent près
la vie en boîte
i n t e l l i ge n c e s
Gérer sa messagerie comme on sort la poubelle
e contenu de votre boîte aux lettres électronique en dit long sur vos habitudes, votre
santé mentale, voire sur la façon dont vos
parents vous ont élevé. “Si elle est plutôt
pleine que vide, cela peut vouloir dire que votre
vie est plutôt encombrée”, assure le psychologue Dave Greenfield, fondateur du Centre
du comportement sur Internet, dans le Connecticut. Inversement, si vous purgez compulsivement votre boîte de réception toutes les dix
minutes, vous êtes sans doute tellement
pressé que vous ratez des occasions et ignorez les nuances. A moins que votre manie de
l’ordre n’absorbe toute votre énergie au détriment du reste – notamment de votre famille.
Certains d’entre nous éprouvent le besoin
irrépressible de classer chaque courriel dans
le dossier adéquat et d’effacer le courrier
indésirable dès son arrivée, sans oublier de
faire savoir à maman qu’on a bien reçu son
petit mot et qu’on l’aime toujours. D’autres,
au contraire, remettent toujours à plus tard.
Le désordre dans leur boîte de réception
reflète celui qui règne dans leur logis, leur
mariage et leur carnet de chèques.
Il y a quelques mois, Scott Stratten souffrait
de ce qu’il appelle la “paralysie de la boîte
de réception”. Ce consultant en marketing
avait 500 vieux messages en attente de
réponse. “Je me sentais si coupable que je
n’osais même plus ouvrir ma boîte aux
lettres”, avoue-t-il. En désespoir de cause,
il les a tous supprimés. Puis il a envoyé un
courrier collectif aux 400 contacts de son carnet d’adresses expliquant qu’il avait eu un
problème avec sa messagerie. “Tout le monde
L
s’est montré très compatissant, et j’ai pu
remettre le compteur à zéro.” Il reconnaît
s’être “très mal comporté”, mais l’épisode
a marqué un tournant. Il a pris conscience de
la nécessité de trouver un meilleur moyen de
se débarrasser du sentiment de culpabilité
qu’il éprouve à ne pas traiter son courrier électronique : il va engager quelqu’un pour le faire.
Les personnes trop gentilles dans la vie sont
les plus susceptibles de se laisser submerger par le courrier, si l’on en croit Merlin Mann,
créateur de <43floders. com>, un site spécialisé dans la productivité personnelle. Les
gens polis (ou qui veulent être aimés) se
croient obligés d’engager une correspondance
sans fin avec des amis bavards. Mais, pour
Merlin Mann, il faut savoir se montrer impitoyable. “Il faut traiter sa boîte aux lettres
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
Dessin de Jennifer Hewitson paru dans
The Wall Street Journal Europe, Bruxelles.
62
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
virtuelle exactement comme celle de la maison : on ne stocke pas ses factures dans sa
boîte aux lettres. Et garder des courriels indésirables, c’est comme laisser les ordures traîner dans la cuisine.”
Wally Bock fait en sorte que sa boîte de réception reste gérable, avec quelques dizaines de
messages. Ce consultant en Internet pense
devoir son goût de l’ordre à “des parents disciplinés qui [lui en] ont inculqué la valeur”.
Il reconnaît cependant que cela peut aller trop
loin. De nombreux fanatiques du “zéro message dans la boîte” interrompent leur travail chaque fois qu’ils entendent le signal
annonçant l’arrivée d’un courriel. “Il est faux
de dire que l’on fait plusieurs choses en
même temps. En réalité, on passe rapidement d’une tâche à l’autre. Et, à chaque fois,
il faut s’y remettre. Au bout d’une journée,
cela fait beaucoup d’efficacité perdue.”
Comme “la boîte de réception est une métaphore de notre vie”, selon le Dr Greenfield, il
n’y a pas qu’une seule manière de la gérer.
Nous sommes trop différents les uns des
autres. Mais prendre conscience de notre
comportement en la matière peut nous aider
à mieux comprendre d’autres aspects de
notre vie. “Si vous avez 1 000 courriels dans
votre boîte, cela peut signifier que vous ne
voulez pas rater une occasion. Mais cela veut
aussi dire qu’il y a des décisions que vous
n’arrivez pas à prendre. Et si vous n’avez que
10 messages en attente, peut-être réagissezvous trop vite, au risque de passer à côté
Jeffrey Zaslow,
des richesses de la vie.”
The Wall Street Journal (extraits), New York
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économie
d’un tiers du PIB mondial, alors
qu’ils n’ont aujourd’hui que 17 %
des voix. Cependant, si cette proposition était adoptée, de nombreux
pays pauvres, qui jouent un rôle
infime dans l’économie mondiale
mais représentent une grosse part du
travail du Fonds, auraient encore
moins leur mot à dire.
Pour corriger ce défaut, on pourrait attribuer à chaque membre un
nombre plus important de “voix de
base”, calculé de manière forfaitaire,
quel que soit le PIB. Ces voix de
base, qui ont représenté à une
époque plus de 15 % du total, n’en
pèsent plus que 2 %, en raison de la
croissance du FMI.Tim Adams, qui
s’occupe des affaires internationales
au ministère des Finances américain,
aimerait les voir doubler, voire tripler. “Nous ne voulons pas que les voix
des Africains soient encore plus diluées”,
assure-t-il.
LE POUVOIR NE DÉPEND PAS
SEULEMENT DES DROITS DE VOTE
Bien entendu, le nombre de voix
d’un pays ne se traduit pas par un
pouvoir proportionnellement équivalent. Nombre de décisions importantes exigent une majorité de 85 %.
Par conséquent, un Etat représentant 15,1 % du total est indispensable pour faire adopter une mesure,
contrairement à celui qui n’a que
14,9 %. Qui plus est, rares sont les
décisions qui font l’objet d’un scrutin officiel. Les administrateurs, qui
se réunissent autour d’une table en
fer à cheval trois fois par semaine,
sont censés parvenir à un consensus.
Selon Leo Van Houtven, un ancien
secrétaire du FMI, l’influence d’un
administrateur ne dépend pas seulement des droits de vote dont il dispose. “L’expertise technique pèse lourd,
le don de persuasion compte énormément, la diplomatie, l’aptitude à choisir
le bon moment et l’ancienneté, tout cela
a son importance.” Aucune de ces qualités n’apparaîtra dans la nouvelle formule. Mais elles pourraient faciliter son élaboration.
■
EN BREF
■ Au Chili, les 2 000 ouvriers
d’Escondida, la plus grande mine
de cuivre au monde, détenue
par le groupe anglo-australien BHP,
ont repris le travail après vingtcinq jours de grève [lire CI n°825,
du 24 août 2006]. Ils ont obtenu
une hausse de salaire de 5 %,
une prime de 13 000 euros
et la prise en charge par
l’entreprise d’une partie des frais
d’éducation des enfants.
D’après le Financial Times,
ce résultat va peser
sur les négociations salariales
qui démarreront fin octobre chez
Codelco, une grande compagnie
minière contrôlée par l’Etat chilien.
Riche comme un cadre turc
D’après le groupe britannique
de conseil en management Hay,
qui a fait une étude
dans 29 pays, c’est en Turquie
que les cadres supérieurs
ont la plus grosse rémunération
réelle : 79 021 euros
par an en moyenne. Viennent ensuite
l’Inde, la Russie et la Suisse,
relève Le Temps, à Genève.
La France arrive en vingtième
position (51 396 euros), mais
se classe devant le Royaume-Uni
(23e avec 46 809 euros),
la Suède fermant le ban (37 652 euros).
Hay dit avoir pris en compte
les salaires, les primes,
la fiscalité et le pouvoir d’achat.
■ Le groupe El Corte Inglés est
devenu, de justesse, le numéro
un des grands magasins
en Europe, avec un chiffre
d’affaires de 15,85 milliards
d’euros en 2005 (+ 8,5 %),
constate El País. Le numéro
deux, l’allemand Karstadtquelle,
n’est vraiment pas loin derrière,
avec 15,84 milliards d’euros.
Viennent ensuite l’anglais
Marks & Spencer puis le français
● Galeries Lafayette (4,94 milliards).
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DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
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économie
EADS, un placement sûr pour Poutine
AÉRONAUTIQUE Et si,
■
entrant au capital
du consortium européen,
la banque publique
Vnechtorgbank aidait
l’équipe dirigeante
à organiser la fuite
des capitaux ?
NEZAVISSIMAÏA GAZETA (extraits)
Moscou
es derniers mois, la banque
d’Etat russe Vnechtorgbank
(VTB), deuxième établissement
bancaire du pays, a acheté environ 5 % du consortium aéronautique
européen EADS (maison mère d’Airbus). La nouvelle a fait sensation dans
les milieux économiques, mais l’ampleur de cette acquisition ne doit pas
masquer les craintes concernant son
objectif final.
Comme toute banque publique
responsable, VTB a toujours réagi
promptement aux divers problèmes de
l’Etat et des structures qui en sont
proches (allant jusqu’à sponsoriser des
clubs de foot en difficulté, comme le
Dynamo de Moscou, à hauteur de
20 millions de dollars). Vu la sollici-
C
Dessin de Laurie
Rosenwald paru dans
The New Yorker,
Etats-Unis.
■
Investissement
Vnechtorgbank
a dû débourser
780 millions d’euros
pour acheter en
Bourse environ 5 %
du capital d’EADS.
Une participation
très proche de celle
de l’Etat espagnol,
qui détient 5,5 %
du consortium
européen.
tude de cette banque, rien ne dit que
son entrée au capital d’EADS ne cache
pas autre chose. En tout cas, on prétend sur les marchés boursiers que si
VTB a profité de la chute du cours des
titres, en juin dernier, pour en acheter
massivement, ce n’est pas dans l’intention de les revendre bientôt. Il s’agirait donc d’une stratégie de long terme.
Mais laquelle ?
Sur le principe, on ne peut que se
réjouir du succès de l’Etat russe. S’il
continue à acheter des actions
d’EADS, il pourrait en contrôler suffisamment pour pouvoir participer à
la gestion du consortium, ce qui offrirait de nouvelles perspectives à la
coopération entre EADS et la Russie. Mais, parallèlement, dans la mesure
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
64
où la privatisation de VTB a été plus
ou moins clairement envisagée ces derniers temps, ces achats d’actions pourraient n’être qu’une étape du transfert
de l’argent public à l’étranger.
Depuis plusieurs années, la Russie
connaît une vaste redistribution de la
propriété. Jusqu’à présent, l’Etat ne
reculait devant rien pour éloigner les
patrons de l’époque Eltsine des secteurs économiques les plus rentables.
L’exemple le plus flagrant en est
l’“affaire Ioukos” [le groupe pétrolier
a été démantelé, et son PDG, Mikhaïl
Khodorkovski, condamné à huit ans
de prison]. Mais, dans deux ans,
l’époque Poutine touchera elle aussi à
sa fin [la présidentielle est prévue pour
le printemps 2008]. L’expérience en
Russie prouve que l’arrivée au pouvoir
d’un nouveau dirigeant se traduit toujours par un nouveau partage des ressources, et ce sera le cas même si le
prochain élu est issu de l’équipe de l’actuel président. Pour ceux qui doutent
de leur avenir après cette échéance,
la meilleure garantie de conserver leur
fortune est de la transférer à l’étranger.
Sans prétexte idéologique convaincant, ce genre d’opération risquerait
de soulever une vague de rumeurs.
Notons que la récente tentative du
patron de Severstal, l’oligarque Alexeï
Mordachov, de fusionner avec la
société luxembourgeoise Arcelor avait
été présentée comme l’absorption d’un
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
leader mondial de la métallurgie par
un chef d’entreprise russe, le placement de capitaux russes dans des actifs
européens pleins d’avenir. Déclarer
qu’une banque d’Etat russe, en achetant des actions étrangères, cherche à
accéder à la direction du premier
consortium aéronautique du monde
est une façon tout aussi habile de
présenter une fuite de capitaux vers
l’étranger.
Sergueï Skliarov
VU D’ALLEMAGNE
Pas de panique !
ans après la fin de l’Union
Quinze
soviétique, le grand adversaire
d’hier serait-il devenu un partenaire de
plein droit dans une industrie aussi politique et aussi stratégique ?” s’interroge Handelsblatt. Selon le quotidien
de Düsseldor f, la coopération est en
réalité déjà bien avancée – EADS possède 10 % du constructeur russe
d’avions de combat Irkout –, et il n’y a
pas lieu de s’en alarmer. Le problème
est ailleurs. Washington, qui “voit d’un
mauvais œil les exportations d’armement russes”, notamment vers l’Iran,
“risque de faire payer un jour à EADS
le prix de sa coopération avec
l’ancienne superpuissance de l’Est”.
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sciences
i n t e l l i g e n c e s
●
Embryons : les promesses trompeuses de Robert Lanza
CLONAGE Une entreprise
Dessin de Guillem
Cifré paru
dans El Periódico
de Catalunya,
Barcelone.
■
de biotechnologie
américaine prétend
avoir trouvé un
moyen de résoudre
les problèmes éthiques
liés aux cellules
souches. Mais rien
n’est moins sûr.
■
THE SEATTLE TIMES
Seattle
e 23 août, Robert Lanza, directeur
de la recherche chez Advanced
Cell Technology (ACT), une
entreprise californienne, annonçait
que sa société venait de mettre au point
un technique qui allait balayer “les dernières oppositions” éthiques à la
recherche sur les cellules souches. Cette
technique permet en effet de produire
des lignées de cellules souches
embryonnaires humaines sans détruire
d’embryon. Mais cet optimisme n’est
pas partagé par tout le monde.
L’équipe de Robert Lanza a été
félicitée pour avoir réalisé une prouesse
technique dans le respect des objections éthiques. Les opposants à la
recherche sur les cellules souches
embryonnaires maintiennent cependant que cette innovation pose toujours des problèmes d’ordre moral.
Même les défenseurs de la technique,
comme Kevin Eggan, biologiste moléculaire du Harvard Stem Cell Institute, où l’on tente de cloner des
embryons humains pour cultiver des
cellules souches, restent sceptiques.
Il déclare : “Je ne suis pas d’accord avec
l’affirmation selon laquelle cette technique
résoudrait des dilemmes d’ordre scientifique, social ou moral.”
La méthode décrite dans la revue
Nature consiste à extraire une cellule
d’un embryon de 3 jours, à un stade
où celui-ci en contient huit à dix. Une
série de manipulations permet ensuite
d’obtenir des cellules souches
embryonnaires. Selon les chercheurs,
l’embryon ne s’en trouve pas endommagé, ce qui pourrait apaiser les
craintes des détracteurs de la technique, puisque la vie du fœtus potentiel n’est pas menacée. Jusqu’à présent,
il était impossible d’extraire ces cellules
sans détruire l’embryon, qui, bien
qu’étant plus petit qu’un point, est
considéré par certains comme “le plus
jeune membre de la famille humaine”.
La technique repose sur un procédé connu, le diagnostic préimplantatoire (DPI) : quand un embryon,
obtenu à partir d’une fécondation in
vitro, atteint le stade de quelques cellules, appelées blastomères, les spécialistes en prélèvent une à l’aide d’une
micropipette. Cette cellule est ensuite
soumise à des tests en vue de déterminer si l’embryon présente des anomalies génétiques. Dans le cas
contraire, l’embryon peut être implanté
dans l’utérus. Selon Joe Leigh Simpson, obstétricien gynécologue et pro-
L
LE PRÉSIDENT BUSH
N’EST TOUJOURS PAS CONVAINCU
Le défi consistait à trouver le moyen
de faire se multiplier la cellule prélevée et à obtenir des cellules souches.
En effet, les cellules souches embryonnaires, capables de former tous les tissus de l’organisme, sont généralement
prélevées sur des embryons parvenus
à un stade plus avancé et contenant
environ 150 cellules. A partir d’embryons donnés par des patients de cliniques, les scientifiques d’ACT ont
réussi à produire deux lignées de cellules souches viables, dont certaines
ont été transformées en cellules de
vaisseaux sanguins, en cellules oculaires et en d’autres tissus potentiellement utiles.
Cependant, il n’est pas certain que
cette méthode passe à travers les
mailles de la réglementation américaine. Depuis plusieurs années, le gouvernement Bush s’efforce de limiter les
fonds fédéraux alloués à la recherche
sur les cellules souches embryonnaires
humaines. La loi de financement du
Department of Health and Human
Services, l’agence gouvernementale
américaine pour la santé et les services
sociaux, interdit l’allocation de fonds
publics à “des travaux de recherche au
cours desquels un ou plusieurs embryons
humains sont détruits, jetés ou sciemment
exposés à un risque de détérioration ou de
destruction”. Et le président Bush ne
s’est pas montré convaincu par le travail d’ACT, déclarant qu’il était trop
tôt pour affirmer que la nouvelle tech-
nique puisse dissiper les craintes
éthiques et qu’il préférait qu’on n’utilise pas du tout les embryons humains.
“L’utilisation d’embryons humains dans
la recherche pose de graves problèmes
éthiques. Le président est certain que, dans
l’avenir, les scientifiques pourront produire
des cellules similaires à celles obtenues à
partir d’embryons, mais sans avoir recours
à ceux-ci”, pouvait-on lire dans un
communiqué émanant de la MaisonBlanche. En juillet, le président Bush
a opposé son veto à un texte, pourtant
adopté à la majorité par le Congrès,
qui prévoyait d’assouplir la loi de 2001
en vue de porter à une centaine le
nombre de lignées pouvant être financées par des fonds publics (actuellement limité à une vingtaine).
“Cette méthode […] pose en fait
davantage de problèmes éthiques qu’elle
n’en résout”, estime Richard Doerflinger, de la Conférence des évêques
MÉTHODE “ÉTHIQUE” ?
Source : “Nature”
fesseur de génétique moléculaire et
de génétique humaine au Baylor College of Medicine de Houston, le procédé ne semble pas dangereux.
Depuis 1990, les cliniques spécialisées
dans les problèmes de fertilité extraient des cellules des embryons pour
détecter d’éventuelles maladies génétiques ou des anomalies chromosomiques. Les médecins estiment qu’au
moins 2 500 enfants en vie aujourd’hui
sont nés d’embryons sur lesquels on
avait prélevé une ou deux cellules.
Embryon
fécondé
Embryon
au stade
8 cellules
Polémique
La revue Nature, qui
a publié les travaux
d’ACT, a dû corriger
le communiqué
de presse qui les
annonçait en
fanfare, rapporte le
New York Times.
En effet,
les expériences ont,
en fait, mené à la
destruction des
embryons impliqués.
Les chercheurs
d’ACT n’ont jamais
prétendu le
contraire, même si
leurs travaux ouvrent
effectivement la
possibilité d’éviter
cette destruction.
Simple erreur
ou manipulation ?
Certains
observateurs
remarquent qu’ACT
est habitué aux
annonces
spectaculaires, en
particulier lorsqu’il
s’agit de trouver
de nouveaux
financements.
Tandis que son
action avait perdu
les 5/6e de sa
valeur en un an, elle
a remonté jusqu’à
un nouveau plafond
au moment où ACT
a annoncé la levée
de nouveaux fonds.
La nouvelle méthode
de la société ACT
crée des cellules souches
en prélevant une seule
cellule de l’embryon,
à un stade très précoce
de son développement.
Cet embryon peut donc
ensuite être réimplanté
dans l’utérus et,
espère-t-on, s’y développer
normalement.
Prélèvement
d’une cellule
Production de
cellules souches
Implantation
dans l’utérus
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
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DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
catholiques américains. Selon l’évêque,
il n’a pas encore été scientifiquement
prouvé que l’extraction d’une unique
cellule était sans danger. “Certains
embryons ne survivent pas à la manipulation, et il est possible que ceux qui en
réchappent en soient affectés à long terme.”
Les spécialistes de la fertilité qui utilisent cette technique reconnaissent
qu’aucune étude scientifique n’a été
réalisée pour évaluer ses effets sur les
embryons ni sur les enfants issus de
ces derniers.
UN DÉBAT HYPOCRITE
ET UNE SITUATION BLOQUÉE
Nicanor Austriaco, moine dominicain
et biologiste moléculaire au Providence
College, dans l’Etat de Rhode Island,
soulève un autre problème potentiel :
la possibilité que le blastomère prélevé
se transforme en embryon. Chez
d’autres mammifères, les chercheurs
se sont aperçus qu’un tel phénomène
pouvait se produire. “Dans ce cas, les
blastomères isolés seraient en fait de vrais
embryons, qui seraient détruits lors de la
création des lignées de cellules souches”,
souligne le père Austriaco. Les experts
considèrent cependant que cet argument n’est que pure spéculation. S’il
est éventuellement possible d’obtenir
un embryon humain à partir d’un
blastomère, cela ne pourrait pas se
produire naturellement et aucun laboratoire n’a jamais fait état d’une telle
technologie.
James Battey, qui préside le
groupe de travail sur les cellules
souches des National Institutes of
Health [groupement des instituts de
recherche médicale américains],
estime que les organismes de financement vont continuer à connaître des
difficultés pour attribuer des fonds
à des projets tels que celui de Robert
Lanza. “Je crains de ne pas pouvoir rassurer les gens qui pensent que le risque de
détérioration de l’embryon lors de cette
manipulation est inférieur à 1 sur
1 000”, a-t-il déclaré.
John Gearhart, pionnier de la
recherche sur les cellules souches, a
pour sa part bon espoir de voir l’avancée de Robert Lanza porter ses fruits.
Il déplore le veto de George Bush et
les conditions de financement émises
par le Congrès qui, selon lui, constituent un véritable frein à la recherche
en bloquant l’accès à une ressource
immédiatement disponible : les
embryons surnuméraires des cliniques
spécialisées dans les problèmes de fertilité. “Il faut comprendre, dit-il, que pendant qu’on nous rebat les oreilles avec la
protection des embryons,on en jette chaque
jour dans les cliniques de fertilité.” Il
estime qu’il est hypocrite d’utiliser des
techniques extraordinairement sophistiquées pour épargner les embryons
alors qu’on produit chaque jour dans
les cliniques des embryons dont on se
débarrasse ensuite.
Pendant ce temps, ACT, a déposé
300 brevets qu’elle espère pouvoir
mettre à profit pour développer des
traitements médicaux. L’annonce de
sa réussite a fait grimper le prix de
l’action de la société de 33 centimes
à 1,43 euro.
■
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sciences
Se débarrasser des déchets nucléaires, enfin
PHYSIQUE Un chercheur allemand
■
a trouvé un moyen de diviser
par 100 la durée de vie des déchets
radioactifs. Leur gestion devient
enfin un problème soluble.
WISSENSCHAFT AKTUELL
Hambourg
endant que les politiques se
chamaillent pour savoir où
stocker leurs déchets radioactifs en toute sécurité et pour
plusieurs millénaires, des chercheurs
allemands de l’université de Bochum
[en Rhénanie-du-Nord-Westphalie]
proposent de réduire la durée de vie
des éléments radioactifs à quelques
centaines d’années, à l’aide d’un
p r o c e s s u s d e f u s i o n p r ovo q u é
artificiellement.
Ils espèrent ainsi réduire sensiblement la demi-vie des éléments
émetteurs de rayonnement alpha
– les particules alpha ont une activité élevée et sont particulièrement
néfastes pour les cellules vivantes.
Après avoir réalisé quelques expériences préliminaires en laboratoire,
l e s p hy s i c i e n s o n t d é c r i t l e u r
méthode dans plusieurs revues spécialisées. Même si l’idée était vérifiée, il faudrait encore surmonter de
nombreux obstacles techniques avant
de pouvoir la mettre en pratique.
Le jeu en vaut la chandelle.
“Grâce à cette technique, les déchets
radioactifs pourraient être complètement
éliminés dans un laps de temps équivalant à la durée de vie des personnes
P
Dessin de Tomo
paru dans Mladina,
Slovénie.
qui les ont produits”, explique Claus
Rolfs, de l’université de Bochum,
dans la revue spécialisée Physics
World. Lorsqu’il était astrophysicien,
Claus Rolfs était parvenu à reproduire les réactions de fusion qui
interviennent au cœur des étoiles en
utilisant un accélérateur de particules. Il avait constaté que la fusion
survenait nettement plus rapidement
lorsque l’expérience était réalisée à
basse température. Le procédé
s’avérait aussi beaucoup plus efficace lorsque les noyaux bombardés
étaient placés dans un confinement
métallique.
Le chercheur allemand a appliqué le même procédé à la radioactivité des déchets. Selon Claus Rolfs,
les électrons se rapprochent du noyau
à des températures proches du zéro
absolu (– 273 °C environ), ce qui renforce la probabilité d’obtenir la réaction de fusion souhaitée et favorise
l’éjection des particules radioactives.
Si les particules alpha peuvent être
émises plus rapidement, cela a pour
conséquence d’accélérer la désintégration des noyaux, et donc de
réduire la durée de vie des éléments
radioactifs.
Claus Rolfs a soumis cette hypothèse à différents tests, effectués par
une équipe germano-italo-chinoise :
les noyaux radioactifs confinés dans
le métal et refroidis à une température de quelques kelvins [– 270 °C
environ] ont réagi comme prévu au
bombardement, selon un article paru
dans la revue spécialisée European
Physical Journal A. Après des expériences conduites avec du béryllium 7, du sodium 22 et du polonium 210, les scientifiques veulent
désormais appliquer cette théorie au
produit de combustion des centrales
nucléaires, le radium 226.
D’ a p r è s C l a u s R o l f s , c e t t e
méthode pourrait réduire sa demi-vie,
actuellement de 1 600 ans, à 100 ans,
voire à 1 an dans le meilleur des cas. Il
ne voit aucun obstacle insurmontable
à la mise en pratique de sa méthode
– bien que de nombreuses recherches
soient encore nécessaires. Mais il lui
faudra convaincre ses collègues incrédules, qui restent pour l’instant très
nombreux.
Dörte Sasse
W W W.
Toute l’actualité internationale
au jour le jour sur
courrierinternational.com
la santé vue d’ailleurs
Des enzymes contre Alzheimer
n tout nouveau traitement vient d’être
testé sur des souris atteintes de la
maladie d’Alzheimer. Et il a fonctionné sur
des souris qui avaient déjà développé des
plaques séniles, responsables de la détérioration du cerveau. Les chercheurs espèrent donc qu’un jour ce traitement pourra
être transposé à l’homme, notamment aux
personnes atteintes de la maladie à un
stade avancé. Il permettrait non seulement
d’en stopper la progression, mais aussi de
guérir certains de ses symptômes.
La plupart des médicaments et des vaccins contre la maladie d’Alzheimer visent
une protéine, la bêta-amyloïde. Celle-ci
forme les plaques éponymes, qui bloquent
la transmission neuronale et sont, très probablement, la cause de la mort neuronale
qui s’ensuit. Mais cette protéine est issue
d’une autre – la protéine précurseur amyloïde –, indispensable au fonctionnement
cérébral, ce qui complique l’élaboration de
médicaments. Le nouveau traitement agit
sur une cible différente et semble être efficace, que la plaque soit formée ou non.
Il vise une enzyme, baptisée l’ubiquitine
carboxyterminal hydrolase (Uch-L1).
U
Des études antérieures
la capacité des neurones
avaient en effet montré
à transmettre des sique, dans un cer veau
gnaux. En ajoutant des
sain, l’arrivée de plaques,
enzymes Uch-L1, ils ont
nombreuses chez les perconstaté que le processonnes atteintes d’Alzsus s’inversait et que la
heimer, est associée à
transmission se rétaune chute de la concenblissait. Les scientifiques
tration de cette enzyme.
ont ensuite utilisé des
Or celle-ci est responsouris génétiquement
sable de la destruction
modifiées pour produire
des protéines bêta-amydes protéines bêta-amyloïdes. Michael Shelansloïdes en quantité exki et ses collaborateurs
cessive, afin de mimer la
de l’université Columbia,
maladie d’Alzheimer.
Dessin de David Hughes paru
à New York, en ont donc
Après injection d’Uch-L1
dans The New Yorker, Etats-Unis.
déduit que la diminution
dans l’abdomen, la caen Uch-L1 per turbait le
pacité d’apprentissage
processus de destruction. Ils se sont dedes rongeurs s’est nettement améliorée.
mandé ce qui se passerait si on apportait
“Nous espérons que ce traitement, seul
des quantités supplémentaires d’Uch-L1
ou combiné à d’autres composants, sera
et ont testé un traitement qui vise à resefficace chez des personnes dont le certaurer les niveaux de cette enzyme.
veau contient déjà de nombr euses
Les chercheurs ont commencé par une
plaques”, explique Michael Shelanski. Ceexpérience in vitro. L’équipe a ajouté des
pendant, le chercheur estime que le traiprotéines bêta-amyloïdes sur des tranches
tement actuel n’est “pas idéal”, car l’Uchde cer veaux de souris, réduisant ainsi
L1 doit être injecté dans l’abdomen. Les
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
66
DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
scientifiques cherchent une molécule qui
soit susceptible d’être administrée sous
forme de comprimé. Par ailleurs, selon
Brian Austen, chercheur à la St. George’s
University de Londres, un dysfonctionnement dans la formation de la mémoire reste réversible lorsqu’il est dû à une accumulation de la protéine sous forme soluble,
ce qui n’est apparemment pas le cas pour
les cellules endommagées par des plaques
solides. “Ce traitement ne pourra pas remplacer les neurones détruits, mais il permettra de prévenir toute nouvelle per te
de mémoire”, ajoute-t-il.
L’Alzheimer’s Society du Royaume-Uni a
salué l’arrivée de ce nouveau traitement
potentiel. “Il n’existe pour l’heure qu’un
seul type de médicament disponible, et
celui-ci ne permet de stabiliser les symptômes que sur une période limitée”,
explique une por te-parole de l’association. “Mais la recherche n’en est encore
qu’à ses balbutiements ; il faut que
d’autres recherches et essais soient lancés le plus rapidement possible.”
Andy Coghlan,
New Scientist, Londres
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multimédia
i n t e l l i g e n c e s
●
Ces séries qui font le bonheur de la télé
TÉLÉVISION Longtemps décriés pour
leur piètre qualité, les feuilletons
sont désormais considérés comme
des œuvres de premier plan. A tel
point que les vedettes du petit
écran finissent par faire de l’ombre
aux stars hollywoodiennes.
■
SALON (extraits)
San Francisco
ous souvenez-vous de cette
époque merveilleuse où la télévision était la cible favorite des
intellectuels ? L’écrivain britannique Malcolm Muggeridge déplorait
alors que la télévision n’ait “pas été
inventée pour vider les êtres humains”
mais fût “le fruit de leur vide”, tandis
que le Canadien Witold Rybczynski
affirmait avec agacement que la télé
racontait une histoire “sans faire appel
à l’imagination”, que l’image et le son
apportaient “tout ce qu’on avait besoin
de savoir” et qu’il n’y avait “rien à
approfondir”. La télé avait même réussi
à faire paraître un peu snob la célèbre
critique de cinéma Pauline Kael, avec
ses prises de position racoleuses sur
le plus coupable des petits plaisirs.
“Un film tient à la fois de l’art et du
média. Mais la télévision a pour seul
objectif de faire vendre : autant dire que
V
■ Récompense
Lors de la
58e cérémonie
des Emmy Awards,
qui a eu lieu
le 27 août à Los
Angeles, la série
24 Heures chrono
a raflé la plupart
des récompenses,
dont celles du
meilleur réalisateur
et du meilleur
acteur pour Kiefer
Sutherland
(voir photo
ci-contre), qui
incarne depuis cinq
saisons le célèbre
agent Jack Bauer.
FOX
827p68
les notions d’effort, de compromis et d’engagement lui sont étrangères”, écrivaitelle dans Movies on Television [Les
Films à la télévision], publié (en 1968)
dans son essai Kiss Kiss Bang Bang.
“On ne dira presque jamais qu’une émission de télévision est ‘belle’. De même, on
n’aurait pas l’idée de se plaindre si elle
ne l’était pas. C’est parce qu’on a intégré l’idée que la télévision échappe aux
critères esthétiques”, ajoutait-elle.
On ne saura jamais ce que Pauline Kael [décédée en septembre
2001] aurait dit de la série Six Feet
Under ou de Battlestar Galactica. En
revanche, on sait que la télévision est
devenue un média plus épanouissant
et qu’elle présente un risque commercial moins important que le cinéma. Cela tient essentiellement au
fait que, depuis une dizaine d’années,
les séries se sont multipliées. Elles
durent une saison entière, ménagent
divers rebondissements, et les personnages évoluent lentement. Tout
cela a permis aux scénaristes des séries
télévisées de se montrer plus créatifs
que jamais. Les scénaristes ont commencé par des séries telles que Capitaine Furillo [Hill Street Blues], New
York Police Blues [NYPD Blue] et
Urgences, dans lesquelles ils ont essayé
de faire évoluer les personnages pendant une ou plusieurs saisons. Ils ont
atteint des sommets avec Les Sopranos, dont la créativité résidait aussi
bien dans la psychologie des personnages que dans l’intrigue. 24 Heures
chrono, de son côté, a lancé la série à
suspense, où chaque épisode – et parfois chaque scène – laisse le spectateur en haleine.
DES PERSONNAGES BIEN MIEUX
CAMPÉS QU’AU CINÉMA
N’importe quel scénariste vous le
dira : dans un long-métrage, l’évolution des personnages et la structure
de l’intrigue sont toutes deux si elliptiques et concises que l’écriture d’un
scénario fait parfois penser à l’élaboration d’un haïku. Il faut profiter
du moindre dialogue ou de la moindre action pour dévoiler le passé, les
motivations, les bizarreries, les qualités et les défauts d’un personnage. On
peut comparer avec les séries qui
durent de treize à vingt-quatre heures
par saison. Vu le temps dont ils disposent, les scénaristes peuvent dévoiler chaque personnage lentement et
intelligemment. Les traits de caractère ou les défauts n’ont pas besoin
d’être amenés dans des scènes où le
personnage renverse sa tasse de café
ou donne un mouchoir à un inconnu
dans le métro.
Prenons le cas de l’officier John
Ryan, le flic incarné par Matt Dillon
dans Collision, oscar du meilleur film
en 2006. Tout ce qu’on apprend sur
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
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DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
ce personnage pendant les deux
heures du film, c’est que, d’une part,
il est raciste et que, d’autre part, il a
un immense chagrin à cause de la
santé déclinante de son père, la
seconde information servant évidemment à tempérer le dégoût qu’inspire la première. Comparons-le au
portrait bien plus subtil du détective
McNulty, qui s’esquisse lentement
lors de la première saison de Sur écoute
[TheWire], la série proposée par HBO
[une société de télévision par câble
qui fait partie du groupe Time Warner]. Pendant plusieurs épisodes, on
ne nous donne aucun détail sur son
passé, sur ses motivations, ni sur les
démons qui le hantent. Et, même lorsqu’on nous donne un indice, celui-ci
n’est pas aussi évident ni aussi clair
qu’il doit l’être dans un film.
Après six ou sept heures, on peut
supposer que McNulty aime ses enfants, mais qu’il n’est pas le meilleur
père qui soit ; que son comportement
vis-à-vis de son ex-femme et de son
ancienne petite amie est ambigu ; qu’il
est probablement alcoolique ; qu’il est
obstiné et idéaliste. Le spectateur n’oscille pas moins entre l’affection et
l’agacement. En d’autres termes, au
lieu d’être obligé de peindre McNulty
comme un flic au parcours en dents
de scie, ce qui serait le cas dans n’importe quel film policier, David Simon,
le réalisateur de Sur écoute, nous permet de découvrir McNulty comme
on le ferait dans la vie de tous les
jours. On ne sait pas vraiment quoi
penser de lui, on ne comprend pas
pourquoi il fait ce qu’il fait, mais, en
fin de compte, on se sent capable
d’empathie et on considère ses bizarreries avec tendresse. En une saison,
la relation entre le personnage et les
spectateurs devient plus étroite et
peut-être plus enrichissante.
Aujourd’hui, la télé nous propose
des histoires souvent moins prévisibles
et plus haletantes que la plupart des
films d’action ou à suspense, qui suivent la même formule depuis que le
film Les Dents de la mer de Steven
Spielberg est sorti en salles, il y a trente
ans. Des séries comme Prison Break
ou Sleeper Cell [série encore inédite en
France, qui sera diffusé à partir du
15 septembre ; elle plonge le téléspectateur au cœur d’une cellule terroriste qui prépare un attentat à Los
Angeles] peuvent conduire les téléspectateurs dans plusieurs impasses et
leur proposer plusieurs faux indices et
autres rebondissements pour qu’ils ne
perdent pas le fil. Et, juste au moment
où ils pensent savoir qui sont les
méchants, qui est en train de trahir les
Américains, les scénaristes leur coupent l’herbe sous le pied. On accuse
sans cesse la mauvaise personne, les
personnages sont éliminés, les fausses
pistes sont écartées, mais le plus
important, c’est que le spectateur ne
sait pas ce qui va se passer ensuite. Il
est entraîné dans une course folle tout
au long de laquelle il rencontre des
personnages plus nuancés et plus réels
que tous ceux qu’il avait pu rencontrer auparavant.
Heather Havrilesky
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l e l i v re
épices & saveurs
●
DANS LES BAS-FONDS DE BOMBAY
Le flic, le saint et le truand
Avec Sacred Games, Vikram
Chandra signe une épopée
monumentale, pleine
de hargne et d’humour.
Un roman-événement
qui consacre le talent
de cet écrivain indien
de langue anglaise.
ITALIE Foccaccia
■
à toute heure
C
THE HINDU
C
UN PARRAIN DONT LES PROUESSES
EN AFFAIRES ET AU LIT SONT HORS PAIR
Dès les premières pages de Sacred Games, on
retrouve l’inspecteur Sartaj Singh, le flic favori de
Vikram Chandra. Celui que l’on surnomme “Silky
Sikh” [le sikh soyeux] a maintenant 40 ans ; ses
jours de gloire sont derrière lui. Son divorce l’a
laissé amer et désabusé, et ses perspectives de carrière ne sont guère brillantes. Mais tout est appelé
à changer quand il reçoit un appel anonyme lui
signalant la présence à Bombay du parrain le
plus recherché de la mafia, Ganesh Gaitonde.
Singh se précipite vers la planque où celui-ci
s’est réfugié, sans se douter que cela va bouleverser le cours de sa vie. D’abord stupéfait par ce
qu’il y découvre, il finit par se ressaisir et se trouve
embarqué sur un chemin dont les multiples ramifications vont le mener vers les pistes les plus
insoupçonnées et les secrets les mieux gardés.
Singh va s’efforcer d’obtenir confirmation de ses
soupçons, mais la vie se rappelle constamment à
lui – les idéaux de son père, le stoïcisme de sa
mère et ses propres désirs inassouvis –, y compris
quand il doit faire le deuil de Friday, un de ses
hommes, tué par un petit malfrat.
Ganesh Gaitonde a réussi à berner les plus
grands cerveaux du pays. Ses prouesses en affaires
et au lit sont hors pair. Parti de rien, il se fait peu
à peu une place dans les ruelles de Bombay, un
monde où bout le mécontentement, un monde
parallèle qui entre rarement en contact avec le
Yellow Jersey
Madras
ertains critiques le comparent au Parrain.
Non seulement parce qu’il s’agit d’une
vaste fresque de 900 pages, mais aussi en
raison de l’intensité qui se dégage de ce
livre empreint de violence, d’amour, d’érotisme,
qui explore un monde parallèle que seuls peuvent
apprécier ceux qui osent le comprendre. Ce livre
n’est pas pour les âmes sensibles ni pour ceux qui
ont la nostalgie du bon vieux temps. Sacred
Games* [Jeux sacrés], le nouveau roman de
Vikram Chandra, entraîne le lecteur dans la fange
qui se dissimule sous les paillettes. C’est le but
recherché. Cette épopée colossale donne de
Bombay une image que beaucoup soupçonnaient,
évoquaient peut-être même, mais n’avaient jamais
abordée de front. C’est une ville qui brasse l’argent par millions, qui tue les gens par centaines,
qui fait naître des rêves à chaque instant.
e n’est pas son nom en soi qui fait saliver – l’étymologie n’est pas gourmande :
focus en latin veut dire “foyer” et focacius,
“pâte cuite” – mais plutôt tout ce qu’il évoque.
Moelleuse et croquante, démocratique et transversale, la foccacia plaît aux vieux et aux jeunes,
aux prolos et aux bourgeois, aux grands et aux
petits estomacs. Traditionnelle et pourtant toujours à la mode, cette cousine de la fougasse
provençale a conquis les boulangeries et les
cafés de toute la péninsule. Aliment simple,
mais aussi amuse-gueule dans les restaurants
de la haute cuisine, par fait pour le petitdéjeuner, mais aussi inestimable pendant le
goûter, à croquer tout seul ou à accompagner
avec ce qui vous plaît (les alliances les plus
transgressives sont permises). A propos, l’avezvous essayé avec un café-crème ? Attaquée
sans pitié à sa sortie du four, elle consacre les
retrouvailles des plus jeunes.
Le plus dur, aujourd’hui, c’est de trouver une
foccacia de qualité. Renzo Sobrino, un des boulangers italiens les plus doués et les plus passionnés, mène depuis plusieurs années une
guerre impitoyable contre les farines modifiées
qui facilitent une panification toujours plus
rapide. “La levure naturelle est en voie d’extinction, constate-t-il. On privilégie désormais
les accélérateurs, qui font gagner du temps
et de l’énergie aux ar tisans, mais il faut se
méfier des raccourcis. Il suffit de goûter une
bonne foccaccia pour comprendre.”
La foccaccia a été inventée il y a plusieurs
siècles par les Génois. Aucun ban de l’époque
ne pouvait freiner la consommation de ce mets
irrésistible, au point qu’un évêque local fut
obligé de menacer d’excommunication tous
ceux qui oseraient en croquer pendant une
messe ou un enterrement. Les matières premières sont le summum de la simplicité : de la
farine (bio, si possible), de l’eau, du gros sel,
du miel, de la levure et de l’huile d’olive. C’est
très simple à préparer : mélangez une même
quantité d’eau et de farine, et ajoutez une cuillerée de miel. Laissez fermenter pendant deux
ou trois jours à température ambiante, en
remuant la pâte le matin et le soir. Avant d’enfourner, n’oubliez surtout pas de la pincer en
enfonçant les doigts dans la pâte afin d’obtenir de petits cratères où le sel et l’huile vont se
déposer pour donner un goût délicieux à la
croûte. Mais l’ingrédient le plus important est
le temps : il ne faut pas être pressé, ni pendant
le levage ni pendant la cuisson. Cuite dans
un four à bois, une foccaccia réussie n’a pas
de rivaux. Savourée encore chaude et accompagnée d’un bon verre de vin blanc (u gianchettu, comme on dit à Gênes), elle ne peut
que vous conquérir.
Licia Granello, La Repubblica, Rome
■
Biographie
Né à New Delhi
en 1961, Vikram
Chandra est
l’un des grands
noms de la nouvelle
génération d’écrivains
indiens de langue
anglaise. Il quitte
l’Inde au début
des années 1980
pour faire des
études de littérature
puis de cinéma
aux Etats-Unis.
Il se passionne alors
pour l’histoire d’un
colonel anglo-indien
du XIXe siècle,
dont il fera l’un
des personnages
principaux de son
premier roman,
Red Earth and Pouring
Rain (1995),
récompensé
par le prix
du Commonwealth.
En 1997, la capitale
économique
de l’Inde lui inspire
son deuxième livre,
un recueil de
nouvelles intitulé
Love and Longing
in Bombay. Vikram
Chandra partage
aujourd’hui son temps
entre Bombay
et Berkeley,
où il enseigne
la littérature.
Aucun de ses livres
n’est à ce jour
traduit en français.
reste de la ville. Quand cela arrive, la confrontation est toujours violente. C’est sur ce chaos
que Gaitonde règne en maître. Il est convaincu
de jouer franc jeu et de respecter les règles. Il sait
très bien comment contenter les flics, faire plaisir à ses hommes et satisfaire les besoins de l’administration. Mais les choses prennent une nouvelle tournure quand Gaitonde est présenté à un
saint homme. Pendant les quelques mois qu’il
passe en “exil” loin de chez lui, ce sont les paroles
étrangement réconfortantes du gourou qui lui
permettent de garder confiance en lui. Il se met
à consulter le sage à tout propos, que ce soit pour
ses affaires ou pour ses nombreuses femmes. Mais
il y a tout un pan de sa vie dont il ne parlera jamais
au gourou. Et, au moment où il commence à se
sentir en confiance avec son guide spirituel, celuici se volatilise.
Perplexe, blessé et abandonné, Gaitonde
remue ciel et terre pour retrouver son mentor. Ce
qu’il découvre va profondément l’ébranler. Singh
et Gaitonde ne se connaissent pas vraiment, mais
le chef mafieux se souvient d’avoir rencontré une
fois par hasard le policier sikh. Et c’est à lui qu’il
fera appel à la fin.
Le roman de Chandra dépeint un univers
impitoyable, dans lequel hommes et femmes se
bousculent, se tuent, se flattent, s’emportent et
hurlent pour le pouvoir. Un univers où le but
ultime est de réussir dans la vie. Et, pour y parvenir, chacun est prêt à aller très loin, quel qu’en
soit le prix. Avec sa virtuosité langagière, qui tantôt enchante, tantôt repousse, Vikram Chandra
saisit l’essence même de Bombay. Il fait une nouvelle fois la preuve de son talent de narrateur
et de son minutieux travail sur la psychologie des
personnages.
Sacred Games devrait séduire même le plus
réticent des lecteurs, avec son énergie incroyable,
sa vaste galerie de personnages et la multiplicité
de ses intrigues et sous-intrigues. Ce roman écrit
avec rage et humour a tout pour devenir un grand
succès, voire un classique.
Suchitra Behal
* Penguin India, New Delhi, 2006. Pas encore traduit
en français.
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portfolio
●
Une semaine
à Petros
Le Malawi de Guy Tillim
L’hiver dernier, les paysans des plateaux qui occupent le centre
du Malawi ont attendu la saison des pluies avec inquiétude.
Allait-on de nouveau subir, comme l’année précédente, un hiver
dramatiquement sec, au risque de perdre toutes les récoltes et
de voir la famine s’installer ? Le photographe sud-africain Guy
Tillim a fait deux séjours d’une semaine dans le petit village de
Petros, situé à une cinquantaine de kilomètres au nord de la
capitale, Lilongwe, où l’on cultive du maïs (pour se nourrir) et du tabac (pour le
faire sécher et le vendre sur les marchés). Son objectif : faire le portrait collectif de cette petite communauté humaine et nous montrer comment elle traverse de tels moments d’inquiétude.
Chaleureusement accueilli par les habitants, le photographe a pris le temps
de se faire adopter afin de mieux s’immerger dans la vie quotidienne du village. Résultat : une riche moisson d’images à travers lesquelles on ressent avec
force la menace de la sécheresse sur le fragile équilibre de la nature domestiquée.
Si les plantations qui ceinturent le village sont encore bien vertes, les sols dénudés sur lesquels les enfants jouent, devant les cases, sont déjà durs comme de
la pierre, marqués d’empreintes – le passage d’une brouette ou le tracé d’une
marelle – que l’on devine anciennes de plusieurs semaines, voire de plusieurs
mois. Et puis il y a les hommes. Tillim a fait poser la plupart des villageois,
seuls ou en famille, dans le cadre austère de leurs maisons de terre. En résulte
une extraordinaire collection de visages à la fois tristes et lumineux, qui transmettent un profond sentiment d’humanité.
Portrait
de Neri James.
Un
champ de maïs à proximité
du village.
Jeux
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d’enfants.
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Portrait de Daison Luke
et de Faness Bisamoro.
Un ballot de feuilles de tabac
prêtes pour la vente.
Devant la case, on effectue
les tâches domestiques.
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Jeux
d’ombre sous un bosquet.
Les
cicatrices d’une marelle.
Portrait de Petros James, le chef
du village, et d’Enelesi James.
■
Guy Tillim
Agé de 44 ans, il a multiplié les reportages dans son pays
l’Afrique du Sud (voir son travail sur Johannesburg
dans CI n° 767, du 13 juillet 2005) et dans diverses régions
d’Afrique (Transkei, Angola, Sierra Leone, Rwanda).
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insolites
●
C
A quoi
je sers ?
Bansky remet ça. L’artiste anglais qui avait accroché
ses propres toiles dans les grands musées newyorkais s’attaque cette fois aux bacs des disquaires.
Il a remplacé le nouveau CD de Paris Hilton par ses
propres remix, intitulés Pourquoi suis-je célèbre ?,
“Qu’est-ce que j’ai fait ?” “A quoi je sers ?”. Sur la
pochette, l’héritière-mannequin-chanteuse apparaît
désormais seins nus et avec une tête de chien. En
revanche, le “guérillero de l’art” n’a pas touché au
code-barres. Bansky aurait ainsi remplacé 500 albums,
tant dans des magasins indépendants que dans des
chaînes.
(BBC, Londres)
Amnésie
La maison de
Natascha Kampusch
(à gauche) est encore
là, celle de JonBenet
Ramsey (à droite)
a dû être démolie.
AFP
’est une première en Russie : à Volgograd,
la police de la circulation se dotera de
patrouilles entièrement féminines, rapportent les Izvestia. “Mais nous ne sommes
pas une agence de mannequins. Si nous avons pris
cette décision, c’est parce que des études montrent
que les femmes sont plus difficiles à corrompre que
les hommes”, indique le directeur régional de la
police, Mikhaïl Tsoukrouk, qui ne précise pas
l’origine de ces études et espère que cette
mesure va améliorer la situation démographique
dans le pays. “Le seul pot-de-vin autorisé est le
numéro de téléphone du contrevenant.” “Qu’ils fassent plus ample connaissance, qu’ils se marient et
se multiplient”, a-t-il conclu.
A vendre : belle résidence,
prix cassé pour cause de meurtre
es juristes planchent actuellement sur l’idée de vendre la
maison où Natascha Kampusch
a été séquestrée pendant huit
ans et demi. Une partie des recettes
devrait lui être versée en dédommagement. Rien ne dit pour autant que
le lieu trouve preneur : les scènes de
crime se vendent difficilement. Ce
pavillon de 160 m2 a été construit à
la fin des années 1970 sur un terrain
de 1 160 m2. D’après l’agence Immotreu Immobilien, qui propose actuellement d’autres propriétés dans le
secteur de Gänserndorf, “Strasshof
est bien reliée à Vienne, mais le pavillon
n’a pas de cachet particulier. En bon
état, ce genre de maison se vend entre
145 000 et 180 000 euros – dans des
conditions normales.” Un crime, cela
fait baisser les prix. “Ou ça les fait
monter, c’est selon”, poursuit l’agent
immobilier.
En général, les scènes de crime ne
sont pas une affaire pour les agents
immobiliers. Beaucoup restent inhabitées pendant des années, quand
elles ne sont pas entièrement démolies, comme la maison du cannibale
Jeffrey Dahmer. Du pavillon où “le
monstre de Milwaukee” a assassiné
L
la plupart de ses 17 victimes il ne
reste qu’un trou béant au milieu d’un
lotissement.
A Rancho Santa Fe, en Californie, le
conseil municipal a franchi un pas de
plus. Non seulement il a fait démolir
le bâtiment qui a abrité le suicide collectif de 39 membres de la secte La
Porte du paradis il y a neuf ans, mais
il a aussi rebaptisé la rue. La Colina
Norte est devenue le Paseo Victoria.
Les “maisons des horreurs” changent
souvent de mains. Selon un reportage
de USA Today, la propriété où l’on
a retrouvé JonBenet Ramsey est de
nouveau à vendre. Depuis la mort de
cette petite reine de beauté, assassinée en 1996, la jolie maison de Boulder (Colorado) a changé quatre fois
de propriétaire. “Elle vaut plusieurs
millions de dollars mais on est obligé
de descendre autour de 1,7 million”,
explique Joel Ripmaster, responsable
de l’agence immobilière Realtors.
C’est rare, mais une maison au passé
sanglant peut rapporter de l’argent.
Le pavillon de Holcomb (Kansas) où
les quatre membres de la famille
Clutter ont été atrocement assassinés
est toujours un lieu de pèlerinage
pour les touristes de l’horreur. Ils
Histoires
d’eau
ussolini sortira-t-il de sa tombe ?
Le petit-fils du dictateur a demandé que les restes du Duce
soient exhumés afin d’établir
“par qui, comment, quand et pourquoi”
Benito Mussolini est mort. Selon l’avocat de Guido Mussolini, qui a déposé une
requête auprès du parquet de Côme,
“l’historiographie a proposé dix-neuf interprétations différentes”. Selon la version officielle, le Duce, capturé par des partisans
italiens, a été exécuté le 28 avril 1945.
(Corriere della Sera, Milan)
M
Kung-fu
vraiment adorable, tu vois, il n’a pas un ego démesuré,
Pédophilie
L’association italienne Meter a décou-
viennent en excursion dominicale
visiter la maison rendue mondialement célèbre grâce à De sang-froid,
le roman de Truman Capote. Les
propriétaires ont repoussé les amateurs d’émotions fortes pendant des
années, avant de déclarer forfait et
d’ouvrir leurs portes au public une
fois par semaine à raison de 5 dollars
l’entrée.
Il existe au moins une maison dont
le prix a flambé grâce à une histoire
de meurtre. L’immense propriété de
Miami devant laquelle le créateur
Gianni Versace a trouvé la mort en
1997 abrite aujourd’hui un hôtel et
l’une des boîtes les plus en vogue de
la ville. Les nouveaux propriétaires
l’ont rachetée il y a six ans pour
19 millions de dollars – la plus grosse
somme jamais investie dans l’immobilier à Miami à l’époque. “Le prix
s’est envolé parce que Versace y a vécu et
y a été assassiné”, admet dans USA
Today Carlos Justo, l’agent de Sotheby’s International responsable de la
vente. Selon lui, les acheteurs se bousculaient. Même un prince saoudien
a pris part aux enchères.
Michael Simoner,
Der Standard (extraits), Vienne
Le retour
rbeit macht frei” : le travail libère. C’est
la phrase écrite à l’entrée du camp
d’Auschwitz. Et c’est malheureusement
Enlever son micro quand on va aux
le slogan choisi par Tommaso
Coletti, président de la province de
toilettes : c’est la règle d’or du journalisme,
Chieti, pour les dépliants et les encarts
mais la présentatrice Kyra Philipps l’avait manipublicitaires vantant les Centres pour
l’emploi. “Le travail rend libre. Je ne
festement oubliée. Des bruits d’eau et de ferme souviens pas où j’ai lu cette
metures Eclair ouvertes et fermées ont interrompu,
phrase”, écrit M. Coletti dans la
publicité,“mais c’est une de ces citasur CNN, le discours de George Bush sur Katrina. Les
tions qui vous frappent immédiateauditeurs ont aussi eu droit à quelques confidences. Ils
ment parce qu’elles renferment une
immense vérité.”
n’ignorent plus rien de la vie maritale de la journaliste –
(La Repubblica, Milan)
“J’ai beaucoup de chance avec mon mari. Il est beau et
A
David Zalubowski, Associated Press
Patrouilles de charme
enfin, bon, on a tous un ego, mais bon, tu vois ce que je
Entre Chine et Corée, voyagez en toute quié-
veux dire […], c’est vraiment quelqu’un de formidable” –
tude : Sichuan Airlines recrute 70 hôtesses
et ils savent désormais tout le bien que Kyra Philipps pense
au physique agréable, expertes en kung-fu
vert 40 blogs pédophiles – dont 25 sites
de sa belle-sœur. “Mon frère, il est marié, il a trois enfants,
de femmes. L’association a envoyé l’in-
mais sa femme, elle le lâche pas une seconde.”
News. Ces dames devront également savoir
formation à la police de Catane, au FBI
CNN s’est excusé de la gaffe, qualifiée
chanter et danser. Entre deux plateaux-repas
et à Interpol, indique l’agence Ansa.
The Guardian
de problème technique.
COURRIER INTERNATIONAL N° 827
ou taekwondo, indique le Chongqing Business
et trois terroristes, pourquoi pas ?
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