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Revanche Aveugle
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Jean-Pierre Plouffe
REVANCHE
AVEUGLE
Jean-Pierre Plouffe
Droit d’auteur © 2014 par Jean-Pierre Plouffe
Première Édition en langue française 2015
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Édité par Marlene Weber
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Revanche Aveugle
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I
LE MASSACRE
D’ORADOUR-SUR-GLANE
Jean-Pierre Plouffe
Revanche Aveugle
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Jean-Pierre Plouffe
Planifier la Mort
Le 9 juin 1944, trois jours après le débarquement des Alliés sur les plages de
Normandie, dans un bureau privé, au quartier général de la Gestapo sur la rue
Louvrier de Lajolais à Limoges, le Waffen SS Brigadeführer (Brigadier général)
Heinz Lammerding faisait face au Major Adolf Otto Diekmann. Une cicatrice sur la
lèvre supérieure de Lammerding lui donnait un air cruel et sans peur. Les deux
officiers portaient l’uniforme noir de la SS.
Lammerding arborait avec orgueil sa Croix de Chevalier de la Croix de Fer qui lui
avait été décernée le 11 avril 1944 en reconnaissance pour sa bravoure extrême et son
leadership militaire exceptionnel durant l’Opération Barberossa en Russie.
Un portrait du Führer, Adolf Hitler, couvrait entièrement le mur à la droite du
général. À sa gauche, un cercle encadrait deux gros SS runiques. Au-dessus du cercle,
le mot Schutzstaffel ne laissant aucun doute quant à l’endroit où ils se trouvaient.
Une carte militaire de la France tapissait entièrement le mur du fond. Le général
invita le major à le suivre vers la carte. Il pointa la côte de Normandie.
Lammerding informa Diekmann : « Le 6 juin, les Américains et les Britanniques
ont débarqué sur cinq plages entre Cherbourg et Le Havre. Tout d’abord, le Führer et
l’OKW (Le Haut Commandement allemand) étaient convaincus que tout ceci était un
piège pour que nos troupes quittent ‘Le Pas-de-Calais’ où l’on croyait que l’invasion
surviendrait. »
Lammerding fit demi-tour. Ses yeux gris perçants mettaient toujours Diekmann
mal à l’aise : « Malheureusement, c’est la vraie invasion. »
Avec sa main gauche, il balaya la carte de Cherbourg au Havre en expliquant :
« Le Reich a investi des millions dans le ‘Mur Atlantique’. La stratégie visée était
d’écraser les envahisseurs sur les plages. En conséquence, toutes les forces militaires
furent concentrées sur la côte. Si les forces anglo-américaines créent une brèche dans
les défenses côtières, elles seront en position de contourner avec beaucoup de facilité
les positions défensives statiques du ‘Mur’. Ironiquement, ils nous feraient subir le
même sort que nous avons fait subir aux Français lorsque nous avons contourné ‘La
Ligne Maginot’ en 1940. Et ce n’est pas tout. La stratégie ne prévoyait pas de réserves
à l’arrière du ‘Mur’. L’ennemi ne rencontrerait pas de résistance. Il nous faut donc
envoyer d’urgence des renforts pour colmater les brèches que pourraient créer les
troupes ennemies qui ont déjà débarqué. »
Diekmann demanda : « D’où viendront les renforts ? »
Lammerding indiqua la zone à l’ouest de Caen : « La 12e Division blindée
SS Hitlerjugend (Division Jeunesse Hitlérienne) est déjà impliquée. C’est bien loin
d’être suffisant. »
Il pointa Marseille sur la côte Méditerranéenne de France puis son doigt glissa
vers Limoges : « Les renforts doivent parvenir du sud et du centre de la France. »
Diekmann regarda attentivement la zone désignée et mentionna : « Je ne vois pas
de troupes qui soient prêtes à se mettre en marche ! »
Lammerding souligna : « Nous n’avons pas le choix ! La situation devient critique
en Normandie.
– Nous avons perdu beaucoup d’hommes et d’équipements à la bataille de
Kursk, » commenta Diekmann.
Lammerding fixa Diekmann avec ses yeux à demi fermés, et déclara : « Le Reich
a besoin de nous. C’est pourquoi notre Division doit se diriger vers la Normandie,
immédiatement, même si nous n’avons pas reçu les équipements et les troupes
promis. »
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Diekmann lui rappela : « Notre capacité de combattre est loin d’être entièrement
restaurée.
– Je le sais, mais la situation est très sérieuse. D’autres Divisions Waffen SS, qui
font face à la même situation, sont déjà en marche. On m’a informé que la 17e
Division SS Götz von Berlichingen, et la 1re SS Leibstandarte sont sur le point de se
joindre à la bataille de Normandie. Le 101e bataillon SS de chars lourds va aussi les
rejoindre. Avez-vous d’autres questions ? »
Diekmann indiqua Marseille et demanda : « Quelles unités vont protéger la côte
Méditerranéenne de la France ? »
Lammerding fronça les sourcils : « Pourquoi demandez-vous cela ?
– Les Anglo-américains pourraient tenter d’envahir la France à partir de l’Afrique
du Nord, » répondit Diekmann.
Lammerding réfléchit un moment et répondit : « Le Groupe d’armée G,
commandé par le Général Blaskowitz, protège le Midi. »
Diekmann demanda : « Quelle serait notre réponse si les Alliés perçaient nos
défenses côtières dans le sud de la France ?
– J’admets que ce serait un coup dur. Cependant, les analystes de l’OKW estiment
que plus de cent cinquante mille soldats et cinq mille bateaux ont été utilisés en
Normandie. Ils n’ont probablement pas ni la main d’œuvre ni les bateaux nécessaires
pour effectuer un débarquement sur les côtes du Midi dans un avenir prochain.
– J’ai tendance à être d’accord avec cette évaluation de la situation, » acquiesça
Diekmann.
Lammerding porta à nouveau son attention sur la carte. Il pointa Limoges : « Nous
sommes ici. »
Son doigt glissa de Limoges à la Normandie : « Voici la route que nous devons
suivre. Il faut passer par Poitiers, Tours et Le Mans. Il nous faudra traverser de
nombreux ponts et rouler sur plusieurs routes sinueuses. »
Le général se retourna et fit face à Diekmann. Les rides profondes sur son front
reflétaient que quelque chose le troublait : « La Résistance a augmenté ses attaques le
long de cette route. Ils ne cessent pas de harasser nos convois en route pour la
Normandie. Depuis le 6 juin, dans une série d’attaques concertées, ils font sauter des
ponts, bloquent les défilés sur les routes de montagnes et détruisent de longues
sections de chemins de fer. Ces opérations bien synchronisées ont évidemment pour
but d’isoler la Normandie et de retarder le plus possible, l’arrivée de nos renforts sur
la côte Atlantique. Nous devons les dissuader d’attaquer nos renforts. C’est pourquoi
je vous ai demandé de venir me rencontrer et d’avoir cette conversation en secret et
sans témoin.
– Que voulez-vous que je fasse ?
– Vous et votre unité allez donner un traitement de choc aux civils français, »
répondit Lammerding.
Diekmann en profita pour informer le général : « Soit dit en passant, le Lieutenant
Simard de la milice française m’a informé que le Maquis a capturé Helmut Kämpfe,
le commandant du bataillon de reconnaissance de la deuxième Division Panzer SS.
Apparemment, ils le retiennent à Oradour-sur-Vayres, à quelques kilomètres de
Limoges. J’aimerais libérer Kämpfe, et donner à ces terroristes une leçon qu’ils
n’oublieront jamais.
– Où, précisément, se trouve Oradour-sur-Vayres ?
– Général, avez-vous une carte militaire de la région ? »
Lammerding alla à son bureau et sortit une carte du tiroir du bas à gauche.
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Diekmann déplia la carte de Limoges et ses environs. Il indiqua Oradour-surVayres situé à quarante-deux minutes au sud-ouest de Limoges.
Lammerding dit : « Nous devons justifier publiquement notre action.
– Général, comment voulez-vous procéder ? »
Réfléchissant, Lammerding se frotta le menton : « Nous allons répandre la
nouvelle que quelqu’un à Oradour donne asile aux résistants qui ont capturé notre
officier SS — ceci justifiera que nous usions de représailles.
– Quel genre de représailles avez-vous en vue ?
– Nous allons exécuter tous les hommes assez vieux pour porter des armes et qui
possiblement pourraient tirer nos braves soldats, » répondit Lammerding, d’un ton
pragmatique et sans trace d’émotion.
Diekmann hocha la tête : « Est-ce tout, Général ? »
Lammerding le regarda et ajouta : « Non ! Effacez le village de la carte !
– Effacer, Général ?
– Oui, comme nous avons fait en juin 1942 à Lidice près de Prague. Les édifices
doivent être détruits. Cela découragera les civils d’aider les Alliés.
– Autre chose ? Général ?
– Ne faites rien par écrit. Donnez vos ordres verbalement ! »
Les deux officiers SS prirent leur casquette à visière nazie (Tellenriutzel) qui exhibait
un Aigle SS et le Totenkopf, le fameux insigne nazi — une tête de mort traversée par
deux tibias. Ils quittèrent l’édifice qui faisait frémir les passants.
Ils regardèrent avec orgueil, le drapeau arborant le ‘Swastika’ suspendu à un mât
incliné à l’entrée de l’édifice. Le drapeau battait légèrement dans la brise légère du
matin. Les contorsions du rouge et du noir de l’enseigne faisaient penser aux passants
à des maisons en flamme et des victimes ensanglantées.
Avant de prendre place dans son véhicule, Lammerding se tourna vers Diekmann,
et insista : « Oradour doit être effacé de la carte. Le tout doit être terminé à 1800
heures. À 2000 heures, la Division doit être en route vers les plages de la Normandie.
– Général, ce sera fait ! »
Des claquements de talons précédèrent un double salut nazi : « Heil Hitler !
– Heil Hitler ! »
Le véhicule du général s’éloigna rapidement.
Major Diekmann se rendit à son poste de commandement, situé à Valence d’Agen, à
trois heures de route au sud de Limoges. Il endossa son uniforme de combat feldgrau
(gris verdâtre). Il était grand et décharné. Quand il approchait, il projetait l’impression
d’être impitoyable. Même ses soldats, qui avaient été témoins de multiples massacres
et exécutions sur le front russe, avaient un mouvement de recul quand il s’approchait
d’eux. Entre eux, il l’appelait Major Eisman (Major de Glace).
Le major fit demander le Lieutenant Hermann Oberheuser. Le lieutenant était
blond, grand et musclé. Il provenait de la Deutsches Heer (l’armée régulière
allemande). Il avait combattu sur le front russe. Son régiment avait été décimé et pour
le moment, il n’avait pas d’unité où il pouvait retourner.
Le Haut Commandement avait décidé de l’attacher temporairement à la Division
‘Das Reich’ de la Waffen SS. Cette division avait été transférée du front russe vers la
France en février 1944.
Le Lieutenant Oberheuser se mit à l’attention et salua.
Diekmann lui expliqua : « Lieutenant, des membres de la Résistance détiennent un
de nos officiers en otage. Les résistants ont été repérés dans le village d’Oradour. »
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Le major prit son téléphone et ordonna : « Apporte-moi la carte d’Oradour ! »
Un feldwebel (sergent) apporta promptement la carte requise, la déposa sur le
bureau, salua et quitta.
Le major se plaça à la gauche de son bureau, et déplia la carte d’Oradour-surGlane — et non Oradour-sur-Vayres. On y voyait les rues, les places publiques,
l’église, le Champ de Foire du village et la campagne environnante.
Il pointa le village : « Demain, nous allons réunir la population du village, et
vérifier l’identité de tous les hommes pour trouver les résistants. »
Il enleva ses gants de cuir, et les étira. Il les plaça l’un sur l’autre sur le bureau. Il
regarda la carte et élabora sa stratégie : « Nous allons approcher le village de deux
directions dans un mouvement de pinces. »
De ses deux mains, il balaya la carte — partant de la campagne entourant Oradour
vers le village : « Nous allons ratisser la population vers ‘Le Champ de Foire’.
Puisque les femmes et les enfants ne sont pas impliqués, nous les garderons dans
l’église. Il sera plus facile de les contrôler. »
Partant de la droite du village, sa main glissa vers le centre d’Oradour : « Je vais
les pousser de l’est vers l’ouest. »
Puis sa main gauche glissa de la gauche vers le village : « Vous allez diriger la
pince ouest de l’Opération Oradour, ratissant la population de l’ouest vers l’est. »
Oberheuser s’inquiéta : « Qu’allons-nous faire si nous ne trouvons pas de
résistants au sein de la population ? »
Diekmann réfléchit un moment avant de répondre : « Nous savons qu’ils ont été
dans le village. Le Lieutenant Simard de la Milice me l’a confirmé. Même si nous ne
les trouvons pas, nous allons quand même leur donner une bonne leçon.
– Quelle sorte de leçon ?
– Nous allons oblitérer le village. Les autres y penseront deux fois avant de
donner asile aux saboteurs, aux partisans et aux maquisards. »
Oberheuser fut abasourdi : « Major, nous ne pouvons pas faire ça. C’est la France,
pas la Russie. Ce sont des gens civilisés. »
Diekmann serra les dents. Sa colère fit passer son visage au blanc. Le muscle le
plus bas à la droite de son menton se contracta. Ses yeux gris acier fixèrent
Oberheuser froidement. Il garda le silence jusqu’à ce qu’il regagne le plein contrôle
de ses émotions.
Il parla alors lentement — avec un sous-entendu de rage — s’assurant que le
lieutenant subisse bien l’impact de ses mots : « Depuis quand discutez-vous les ordres
de vos supérieurs ? Votre rôle est d’exécuter les ordres — exécutez-les !
– Major, je… »
Avant qu’Oberheuser ne puisse dire un seul autre mot, Diekmann avança vers lui
d’un pas, son visage touchant presque celui du lieutenant.
Il murmura agressivement : « Avez-vous oublié votre jeune épouse à Munich ? »
Puis il baissa la voix davantage et chuchota d’un ton à peine audible : « Si vous
voulez la revoir, taisez-vous et obéissez aux ordres ! »
Comprenant l’implication des mots du major, Oberheuser salua : « Oui, Major !
– Comme j’expliquais avant votre interruption, vous allez sceller l’ouest et le nord
du village.
– Oui, Major ! »
Le major indiqua la porte : « Retournez à votre unité !
– Oui, Major. Heil Hitler !
– Heil Hitler ! »
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LE MASSACRE
1
Le lendemain matin à 0200 heures, le régiment du Major Otto Diekmann de la
Division Waffen SS ‘Das Reich’ quitta Valence d’Agen, situé à trois heures au sud de
Limoges. Le convoi militaire qui transportait les soldats passa à l’ouest de Limoges
pour éviter les rues étroites du vieux centre de la ville. Oradour sur Glane n’était qu’à
une courte distance au-delà de Limoges.
Les soldats avaient reçu leurs ordres verbalement. On ne leur avait pas distribué
de carte ou de plan. Quand le convoi atteignit une bifurcation, le conducteur du
véhicule de pointe vit le panneau :
Oradour sur Glane
24.6 Kilomètres
Il prit la direction d’Oradour sur Glane.
Cette Division SS était renommée pour son ardeur et sa détermination au combat. Elle
était davantage reconnue pour son manque complet d’humanité, sa cruauté et ses
exactions envers les civils russes derrière le front.
Un premier groupe, dirigé par le Lieutenant Oberheuser, traversa complètement le
village et s’arrêta à l’ouest de la petite communauté.
La VW Kübelwagen (la baignoire) du lieutenant s’immobilisa près d’un camion
militaire Opel Blitz.
Il s’adressa au caporal : « Nous allons prendre position au nord et à l’ouest du
village et de là, repousser les habitants vers le Champ de Foire du village. »
Comme son véhicule partait, il fit signe aux conducteurs des sept camions qui
transportaient les soldats SS de le suivre. Ils roulèrent quelques kilomètres,
dépassèrent des fermes et atteignirent d’épais buissons.
Oberheuser leva sa main droite, et ordonna aux conducteurs des camions de
s’immobiliser. Il fit signe aux soldats des deux derniers camions du convoi de sortir
des véhicules : « Dispersez-vous et dissimulez-vous dans la végétation. Laissez les
gens aller au village, mais empêchez qui que ce soit de le quitter. Quand je donnerai
l’ordre, avancez dans les champs de culture et forcez les travailleurs de ferme à se
rendre au village. »
Les cinq autres camions roulèrent vers le nord en direction des maisons de ferme,
dispersées dans la campagne autour d’Oradour sur Glane. Chaque camion s’arrêta
devant une maison.
Un soldat sauta sur le sol, se rendit rapidement à l’entrée de la maison, et frappa à
la porte avec vigueur. Aussitôt qu’on ouvrit la porte, le soldat hurla : « Évacuez la
maison tout de suite ! Les hommes doivent apporter leurs papiers. »
Une fois que les occupants furent dehors, ils durent s’agenouiller sur le bord de la
route en entendant la suite. Le soldat alla alors d’une pièce à l’autre pour s’assurer que
personne n’était laissé derrière.
Si le soldat trouvait un traînard, il lui assénait un coup de crosse de son fusil
d’assaut et le faisait courir vers les autres membres de la maisonnée.
À l’une des maisons de ferme, un soldat cogna à la porte — nulle réponse. Un
autre soldat lui prêta main-forte et ensemble, ils enfoncèrent la porte. À l’intérieur, ils
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trouvèrent un couple de vieillards terrifiés. Le vieil homme avait peine à se tenir
debout sur ses maigres jambes. Son épouse marchait courbée avec une canne. Les
soldats les chassèrent de leur foyer à coups de crosses de leurs fusils d’assaut.
Les deux soldats ne cessaient de crier : « Raus, schneller, raus ! (Dehors, plus
vite, dehors !) »
Presque tous les fermiers avaient été rassemblés, quand soudainement à la dernière
porte, Monsieur Nantais, un vieux vétéran de la guerre 1914-1918, prit son fusil de
chasse et tira à bout portant les deux soldats qui brisaient sa porte.
Les autres soldats qui attendaient près de leur camion se précipitèrent à leur aide,
mitraillèrent le vieux vétéran et sa femme, paralysée dans son lit, et incendièrent la
maison.
On ordonna aux fermiers agenouillés de se lever et sous la menace des fusils
d’assaut de se mettre en marche vers Oradour sur Glane. En cours de route,
Oberheuser ordonna aux soldats, cachés dans les buissons, de forcer les travailleurs
dans les champs à se diriger eux aussi vers le village.
Dès leur entrée dans le village, les familles furent rassemblées au Champ de Foire
sous la supervision des gardes armés qui étaient déjà là.
Les soldats se rendirent aux maisons du village, frappant violemment aux portes.
Dès que les occupants ouvraient, les soldats se précipitaient à l’intérieur, d’une pièce
à l’autre vidant la demeure de ses occupants qui étaient immédiatement poussés vers
le Champ de Foire. Si une porte était verrouillée et que personne ne répondait, ils la
défonçaient et fouillaient la maison.
Entre-temps, un camion, équipé d’un haut-parleur, circulait dans le village. Un
caporal, qui parlait le français, ne cessait de répéter : « Attention ! Attention ! La
population du village doit se rassembler au Champ de Foire. Le Haut Commandement
du Reich a été informé que des membres de la Résistance se cachent au sein de votre
population. Nous devons fouiller les maisons, les granges, les magasins et les édifices
publics. Nous devrons aussi vérifier l’identité de tous les hommes. Ayez vos papiers
en main ! »
Les soldats, sous les ordres de Diekmann, poussaient les habitants du sud et de
l’est vers le Champ de Foire.
Quand toute la population eut été assemblée, le Major Diekmann demanda à un
vieil homme : « Quel est le nom du maire ?
– Jean Désourteaux, » répondit-il.
Utilisant le haut-parleur, Diekmann demanda : « Où est Jean Désourteaux ? »
Un homme leva la main en disant : « Je suis ici.
– Approchez-vous ! »
Le maire s’approcha.
Diekmann demanda : « Est-ce que tout le monde est ici ? »
Le maire hésita.
« Est-ce que tout le monde est ici ? » répéta Diekmann.
« Oui, Major. »
En le fixant de ses yeux froids, Diekmann insista : « Êtes-vous certain ?
– Oui…si on exclut la Dame du manoir et ses trois enfants, » répondit
Désourteaux.
« Quelle Dame ?
– Madame Suzanne Dumont. Elle réside à la Villa des Quatre Vents.
– Où est située cette Villa ?
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– Environ dix minutes à l’ouest, en automobile, » répondit le maire.
Le maigre major posa un regard de glace sur Oberheuser et dit : « Lieutenant,
l’ouest du village est de votre ressort. N’oubliez pas le Général Lammerding a bien dit
‘Tout le monde’. »
Le major lui fit signe de se mettre en route. Soudainement, il ajouta : « Attendez,
ce monsieur va vous accompagner. »
Diekmann pointa un homme de courte taille debout un peu en retrait du major.
L’homme — insignifiant d’apparence, n’atteignait même pas les épaules du jeune
lieutenant. À première vue, il faisait penser à une grenouille.
Cependant, un second regard générait un mélange de dégoût et de peur. Ses petits
yeux verts humides, derrière des verres épais, et ses épaisses lèvres charnues, lui
donnaient une allure sinistre.
Avec un sourire inquiétant, Diekmann lui dit : « Herr Streicher est le représentant
direct du Reichsfürher Himmler. Il est très intéressé de voir comment vous allez
conduire votre opération. »
Streicher portait un manteau de cuir noir, pleine longueur et un chapeau de feutre noir.
Le jeune lieutenant frissonna quand ses yeux rencontrèrent ceux du petit homme.
Ce dernier tenta probablement de sourire — mais ce que le lieutenant vit était un
dégoûtant visage tordu. Des glaçons de peur glissèrent le long de sa colonne
vertébrale, immédiatement suivis de ruisselets de sueur chaude.
Le petit civil, conscient de l’impact qu’il avait sur Oberheuser, grimaça davantage.
Il nasilla : « Je vais vous suivre ! »
Streicher se dirigea vers une Mercedes décapotable, stationnée tout près des
camions militaires. Un grand chauffeur blond l’attendait. Streicher lui fit signe. Le
chauffeur lui ouvrit promptement la portière arrière droite du véhicule.
Oberheuser grelotta — il savait qu’un seul mot de cet homme pourrait signifier la
mort pour lui et qui sait pour son Erika bien-aimée.
Il pensa, le Major Diekmann n’a pas confiance en moi parce que je ne suis pas un
officier de la Waffen SS. C’est pour cette raison que le représentant d’Himmler
m’accompagne !
2
Le Lieutenant Hermann Oberheuser choisit dix soldats d’élite d’un peloton qui
avaient combattu sans trêve sur le front russe. Ces soldats de la Waffen SS n’avaient
pas eu de répit durant les trois dernières années. Ils auraient bientôt pour mission
d’écraser ces gangsters américains qui débarquaient depuis quatre jours sur les plages
de Normandie. Ces soldats de la Waffen SS étaient fanatiques. Ils vénéraient Adolf
Hitler. Ils croyaient qu’il était le Messie d’une nouvelle foi.
Ces soldats, convaincus de leur supériorité raciale, étaient prêts à tout — même à
mourir pour leur Führer. Pour ces hommes au coeur dur, les mots — cruel, criminel et
inhumain n’existaient pas. Le Führer décidait de ce qui était bien ou mal; ils ne
discutaient pas.
Oberheuser venait de la Deutsches Heer, l’armée allemande régulière. Il n’avait
pas encore combattu à leur côté et n’avait pas été exposé à la brutalité de ces soldats
de la Waffen SS.
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Le lieutenant combattait bravement sur le front russe depuis un an quand des
fragments de grenade lui percèrent les poumons, manquant le cœur de très peu. Après
une longue convalescence, on l’envoya en France où il fut temporairement affecté à
cette unité Waffen SS, le 3 juin 1944.
Oberheuser ordonna aux soldats de grimper à bord de deux camions militaires. Il
expliqua la direction à suivre aux conducteurs. Il allait prendre place à bord de son
propre VW Kübelwagen quand la Mercedes d’Otto Streicher s’approcha rapidement.
Le chauffeur klaxonna à plusieurs reprises.
Oberheuser tourna les yeux vers la voiture. Le diminutif homme de la Gestapo lui
faisait des signes de la main, l’invitant à le rejoindre à l’arrière de sa décapotable.
Le lieutenant n’avait pas le choix. Il ordonna à son chauffeur de suivre les
camions. Il tenta de cacher sa répugnance en prenant place près de Streicher sur la
banquette arrière de la Mercedes.
Les véhicules militaires roulèrent rapidement, atteignirent la Villa des Quatre Vents
en quelques minutes et s’immobilisèrent devant la maison.
Les soldats sautèrent sur le sol et entourèrent l’élégante demeure en briques
rouges, ornée de baies vitrées. Le soleil qui luisait sur les tuiles rouges du toit fit
momentanément penser à Oberheuser à une fournée de pains juste un peu trop cuits
sortant du four.
« Prêt ! » cria le chef du peloton.
Oberheuser se rendit à la porte avant et cogna deux ou trois fois. Pas de réponses.
Il cogna avec plus de vigueur. Il entendit des pas légers. La porte s’ouvrit lentement.
Le visage pâle d’un garçon de neuf ans apparut dans l’embrasure de la porte.
Quand le jeune garçon aperçût ce grand officier qui le dominait de très haut, il fut
rempli de crainte.
L’officier s’adressa à lui en français : « Je suis le Lieutenant Hermann
Oberheuser. Es-tu seul ?
– Ma mère et ma soeur prennent soin de mon petit frère. Il fait de la fièvre.
– Dis à ta mère de venir à la porte.
– Oui Monsieur. »
Le jeune garçon partit en trombe et revint en moins de deux minutes.
Regardant l’officier innocemment, il dit : « Ma mère ne peut pas laisser mon petit
frère. »
Le garçon ferma la porte.
Otto Streicher avait rattrapé Oberheuser. Il le regarda dans les yeux et de sa voix
nasale, il demanda : « Lieutenant, allez-vous laisser une femelle d’une race inférieure
résister à la toute puissante Division Waffen SS ‘Das Reich’ ? »
Mentalement, Oberheuser goûta le poison distillé dans ces mots.
Streicher insista : « Ordonnez aux soldats d’en finir avec cette histoire ! »
Oberheuser ordonna aux soldats SS : « Entrez et amenez tout le monde, tout de
suite ! »
Au moment même où les soldats allaient entrer de force, une belle brunette au
début de la quarantaine ouvrit la porte.
Le lieutenant claqua des talons, et s’identifia : « Lieutenant Hermann Oberheuser,
qui êtes-vous ?
– Je suis Suzanne Dumont, » répondit-elle d’un air inquiet.
« Madame Dumont, je suis peiné, mais vous et tous ceux qui habitent ici devez
nous accompagner. »
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De la tête, elle fit signe que non : « Jean-Claude, mon plus jeune est très malade. Il
doit demeurer au lit et je ne peux vraiment pas vous accompagner. »
Le lieutenant jeta un coup d’oeil à Streicher. Il tourna rapidement le dos à
Madame Dumont et regarda les soldats. Son cœur battait fort dans le silence pendant
que tous attendaient ses ordres : « Amenez-la ainsi que tous les autres occupants de la
maison ! »
Il se dirigea vers la Mercedes, suivi de Streicher.
Les soldats se précipitèrent dans la paisible maison comme une meute de loups
affamés.
Oberheuser allait prendre place dans la Mercedes quand il entendit un cri perçant
qui lui déchira littéralement les tambours d’oreille.
Une jeune femme cria de terreur. Puis elle hurla de douleur, pendant que des voix
gutturales répétaient : « Eine jungfrau ! (Une vierge !) »
Enragé, le lieutenant retourna à la maison au pas de course. Guidé par les cris, il
atteignit une chambre à coucher. Il ouvrit la porte. Des soldats retenaient une
charmante jeune fille de dix-huit ans sur un lit. Ils l’avaient dépouillée de ses
vêtements et l’empêchaient de bouger pendant que le chef de peloton la violait.
Madame Dumont et Michel, son garçon de neuf ans, tentèrent d’intervenir. Les
autres soldats les repoussèrent brutalement avec la crosse de leur fusil d’assaut.
À ce moment, l’image de sa jeune soeur passa vivement dans sa mémoire. Il allait
arrêter cette scène bestiale quand quelqu’un le tira par la manche. Il se retourna et vit
les yeux du petit homme de la Gestapo briller avec anticipation.
Streicher murmura : « Allez-vous empêcher ces valeureux soldats d’avoir un petit
moment de plaisir ? Le bien-être de vos hommes est-il moins important que ces êtres
inférieurs ? »
Oberheuser allait lui répondre qu’il était le commandant, quand il remarqua que
les yeux du petit homme se durcissaient en passant au vert émeraude. Il enregistra une
scène qui aurait pu appartenir aux annales d’Attila et les Huns. Submergé par le
dégoût, il se tut et quitta la pièce. Quand le chef de peloton en eu fini de violer la
jeune femme, chaque soldat eut son tour. Michel tenta d’intervenir à nouveau. Un
soldat le frappa deux fois avec la crosse de son fusil d’assaut — une fois, dans le dos
et une fois sur la tête. Du sang jaillit d’une déchirure sur le côté droit de la tête juste
en haut de l’oreille.
Le jeune garçon tomba sur le sol. Il tenta de se relever, mais un soldat le repoussa
avec son arme. Incapable de se relever, il vit sa sœur se faire assaillir à plusieurs
reprises. Il vivait un cauchemar sans fin.
Sa mère, retenue par deux soldats, ne cessait de crier : « Pour l’amour de Dieu,
arrêtez ! »
Les soldats l’ignorèrent. Quand ils en eurent assez de la jeune femme, ils
s’emparèrent de la mère. Elle se débattit avec l’énergie du désespoir, mais que
pouvait-elle faire contre ces bêtes cruelles. Ils la violèrent jusqu’à ce qu’elle
s’évanouisse.
3
Quand leur appétit sauvage eut été rassasié, les soldats SS jetèrent les membres de la
famille Dumont, ensanglantés et traumatisés, à l’arrière du camion, comme de
vulgaires sacs de farine.

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