La politique étrangère américaine, l`Irak et la tentation mercenaire.

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La politique étrangère américaine, l`Irak et la tentation mercenaire.
La politique étrangère américaine, l’Irak et la tentation mercenaire. Article d’Olivier Hubac, auteur du livre « Irak, une guerre mondiale » (La Martinière – 10/2006). Il est récemment intervenu sur Infoguerre à l’occasion d’un entretien consacré à la privatisation de la violence armée (http://infoguerre.com/article.php?sid=1041). Face à une guerre en Irak de plus en plus contestée tant aux Etats‐Unis que dans le reste du monde1, le débat des élections parlementaires américaines de mi‐mandat s’est cristallisé sur la question irakienne et sur la politique étrangère de la Nation. Nombreux sont les démocrates à appeler de leurs vœux un retrait rapide – pour ne pas évoquer un désengagement immédiat – des troupes américaines et à qualifier le conflit en cours de nouveau Vietnam. De son côté, le camp républicain n’est plus aussi uni derrière la Maison‐Blanche qu’il avait pu l’être quelques mois encore auparavant. A l’instar de l’ancien conseiller du Pentagone Richard Perle, d’imminentes personnalités qui avaient soutenu les modalités d’action de la guerre contre le terrorisme se ravisent et critiquent ouvertement l’échec de la guerre en Irak. Georges W. Bush lui‐même, sans pour autant s’avancer sur un calendrier de repli des forces américaines, évoque un échéancier de tâches incombant aux dirigeants irakiens (désarmement des milices, etc.), condition sine qua non à tout retrait. Démocrates et républicains ne s’opposent pas en définitive sur le principe de démobilisation de leurs troupes mais sur l’opportunité de l’amorcer aujourd’hui ou dans un horizon de deux à trois ans. Quelle sera alors la marge d’initiative pour l’actuel gouvernement confronté à un Congrès à majorité démocrate sur les affaires irakiennes ? Et, surtout, au‐delà des discours de campagne, les responsables politiques américains, républicains comme démocrates, ont‐ils vraiment intérêt à se retirer d’Irak ? L’intervention de mars 2003 poursuivait deux buts principalement. L’un s’inscrivait clairement dans la stratégie de la guerre contre le terrorisme voulue par Washington et l’ensemble de la classe politique américaine au lendemain des attentats contre le World Trade Center. L’autre répondait au souci qu’ont les Etats‐Unis de s’assurer un approvisionnement énergétique stable dans un contexte de raréfaction des ressources pétrolières et d’un Golfe persique de plus en plus hostile à l’Occident. Si le consensus national et transpartisan post‐11 septembre qui avait conduit l’Administration Bush à s’attaquer au régime de Saddam Hussein n’existe manifestement plus, il n’en demeure pas moins que les Américains consomment plus de 25% de la production mondiale de pétrole et qu’ils sont fortement dépendants des pays producteurs. Le Moyen‐Orient détient à lui seul les deux tiers des réserves actuellement disponibles. Plus préoccupant, les puissances de la région, indépendamment de la présence d’armée étrangère sur le sol irakien, sont mal disposées à l’égard des intérêts américains. L’Iran et la Syrie sont en désaccord ouvert avec la Maison‐
Blanche et l’Arabie saoudite ménage les tenants d’un islam intégriste, par nature hostile à l’Occident en général. 1
Selon le Time, 53% des Américains pensent que l’intervention en Irak était une erreur et un récent sondage
montre que 89% des Mexicains, 73% des Canadiens et 71% des Britanniques estiment qu'elle n'était pas justifiée.
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Au regard de cette situation géopolitique, le retrait des Etats‐Unis d’un Irak en pleine construction politique risque de laisser place à une guerre civile de sécession ou tout du moins à une influence iranienne grandissante. Le pays est en effet le jeu de rivalités entre Américains – qui espèrent y instaurer une démocratie qui leur soit fidèle – et Iraniens – qui instrumentalisent une population chiite de plus en plus menaçante. A l’inverse, le maintien des troupes attise la haine des populations musulmanes un peu partout dans le monde et fait craindre à raison une montée en puissance du terrorisme international sur zone et en direction de l’Europe et des Etats‐Unis. Ces derniers sont aussi confrontés à leur population qui se lasse d’un conflit larvé où les pertes s’amoncellent quotidiennement et qui ne cautionne plus une guerre fondée sur les seuls intérêts énergétiques. Si les Américains ont perdu toute illusion de mener une guerre idéologiquement juste et moralement défendable, il n’en reste pas moins qu’ils ne peuvent abandonner l’Irak aux mains de l’Iran et prendre le risque de sérieux soucis d’approvisionnement énergétique dans un avenir proche et concurrentiel. En effet, non seulement le pétrole menace de pénurie dans les décennies à venir, mais la demande mondiale ne cesse d’augmenter – notamment chinoise et indienne. Le dilemme semble être pour le Congrès et la Maison‐Blanche soit d’opter pour un retrait, au risque de voir l’Iran gagner en hégémonie sur la région actuellement la plus stratégique de la planète, soit de se maintenir coûte que coûte contre les opinions publiques américaine et internationales. Dans la première hypothèse, c’est avouer une importante défaite politique aux répercussions économiques conséquentes et, dans la seconde, avoir durablement une large partie du monde contre eux. Les propositions républicaines comme démocrates ont ici comme un fort relent d’échec et ne sont pas à la hauteur du piège irakien. Malgré la nouvelle configuration politique américaine après les élections de mi‐mandat, il y a fort à parier que l’Administration Bush – soit pour composer avec la majorité démocrate du Congrès, soit pour ménager le futur électorat des présidentielles – engagera un retrait progressif des troupes dans les mois à venir et que, de leur côté, les démocrates au pouvoir ne retiendront pas le scénario d’un désengagement massif et brutal. Idéalement, la solution à envisager serait de maintenir la pression militaire sur l’Irak sans pour autant à avoir à s’engager publiquement. Dans ce contexte, le programme de privatisation de la Défense anglo‐saxonne – y compris de ses fonctions combattantes – prend alors toute son ampleur stratégique. C’est la possibilité de continuer à mener une offensive avec des soldats sans uniforme et contrôlés par Washington. La tentation sera alors très grande pour les responsables américains, indépendamment de leur couleur politique, de compenser le retrait par une augmentation du nombre de mercenaires déjà présents en Irak. Le recours massif au secteur privé aura trois conséquences majeures. La première est d’ordre militaire. Elle permettra de contrer les milices chiites sous influence iranienne et les groupes terroristes sunnites sans exposer l’US Army et de lutter contre la guérilla par une autre forme d’action subversive. C’est apporter une réponse de même nature que la menace et se libérer ainsi des contraintes morales et juridiques d’un engagement régulier. Les deuxième et troisième conséquences sont d’ordre politique. L’emploi de mercenaires autorise d’abord à mener des opérations offensives sans craindre une remise en cause du INFOGUERRE.COM
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concept du Zero Death qui pèse très lourd dans l’argumentaire des Américains opposés à la guerre en Irak. Il ne s’agirait pas en effet de pertes officielles. Enfin, non seulement les entrepreneurs de la guerre sont une force d’appoint discrète pour le gouvernement américain, comme pour son homologue britannique, mais ils sont surtout un instrument de politique étrangère qui échappe au veto éventuel d’un Congrès politiquement hostile ou à une commission d’enquête. Un avantage non négligeable dans un monde où l’on s’évertue à prétendre faire la guerre efficacement et proprement au nom des grands principes moraux de nos sociétés. Et nombreuses sont les sociétés anglo‐saxonnes, à l’instar de BlackWater ou Aegis, à se tenir prêtes à répondre présentes aux futurs appels d’offre émanant du Département d’Etat… Olivier Hubac Pour commander : http://www.fnac.com/Shelf/Article.asp?PRID=1869048. INFOGUERRE.COM
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